‹ MoustacheChapitre 162 sur 281 · SOIS · texte numérisé non relu

SOIS

I Cependant si les jeunes gens sont enflammés, les jeunes filles ne le sont guère moins. Une fille ressent l'amour tout aussi vivement qu'un garçon , souvent même elle est plus passionnée: car elle a bien moins de sujets de distraction; son amour est son unique pensée; on ri^ve •« son amant en cousant, en brodant, en s'occupant des soins du ménage, de tels travaux ne sauraient éloigner l'image de l'objet chéri; tandis qu'en courant le monde un jeune homme fait des rencontres qui ont toujours le pouvoir de le distraire , ne f"ùl-ce que pour un moment.

Agathe et Tronquette pensent sans cesse à leurs amoureux , chacune de ces demoiaelles est ftere de sa conquête, et l'amour-propre «st toujours pour beaucoup dans l'amour, surtout chez les femmes , qui mettent de l'orgueil à plaire à un homme de talent, à un lioiume d'esprit, à un homme qu' a quelque réputati^ n ; et , au fait , il est plus flatteur de plaire à quelqu'un qui a du mérite qu'à un sot , ou a un bon bourgeois qui fait l'amour comme un portier.

La vanité guide moins les hommes dans leut-s rlioix, souvent même ils en fout trop abstraction; un joli minois les séduit , peu leur importe quel est et ce que fait ce joli minois. C'est la personne qu'ils veuleul, tandis que les femmes aiment d'abord le mérite. L'amour de CCS messieurs finit avec la possession : l'amour de ces dames s'éteint avec la réputation.

Edmond et Adam ne sont pas des hommes de talent, de génie , mais pour ces deux demoiselles ce sont des conquêtes très flatteuses. I La jolie couturière est charmée d'avoir plu à un jeune homme de ' bonne famille, qui a une figure fort distinguée. Tronquette est tière ' d'avoir captivé celui qui a déjà fait tant de conquêles dans le pays. Ni l'une ni l'autre ne voudrait être oubliée de son /smant ; et comme, sans avoir beaucoup d'expérience , il est facile de deviner que les gens peuvent finir par nous oblier quand ils ne nous voient plus, ces ideiiioiselles se mettent quelquefois à la fenêtre afin d'être encore ; tpeiçues par leur amoureux.

' Mais on ne peut se dire que quelques mots, car on tremble d'être surpris. Agathe a peur de sa tante , Tronquette craint son père , et Adam lui-même ne se soucie pas de se trouver avec le meunier. Cependant on brûle de s'en dire davantage, et cet amour fait par escarmoui;he augmente encore l'envie qu'on a d'en venir aux prises.

11 y a six semaines d'écoulées depuis que les amoureux ne se voient que de loin , loisqu'en allant à Gisors , Edmond -PMcontre Adam, qui venait de rôder autour du moulin.

Les deux cousins ne se sont pas vus depuis plusieurs mois. Tous deux se sourient, s'arrêtent; en ce moment chacun d'eux est bien aise de rencontrer l'autre.

— C'est toi , Eilmoiid ! dit Adam en prenan' ia main d'i compagnon des jeux «le son enfance.

— Oui, c'e^t moi!... Il y a bien longtemps que ».ous ne nous som- Kes vus. — C'est vrai !... — Tu es grandi.,, tu es maigri... — Tiens !

ai-nts de moins, toi. — Ah! oui... Cest cette histoire... il ' y a <r /x mois. Tu en as sans doute entemlu jiarler... — Oui , certain neiiiem ; tu a» été hadu iiar des paysans... f^e pauvre Adam!... ■. Oli ' il y a longtemps que je n'y pense plus, val... Et loi, «s-ta toujours dans les livres, dans \ef éiuiles... «lans les sciences?... car tu es un savant , toi!... — l)ep lis quelque temps j'ai bien autre choso ^ans la têle!... Tu ne sais pas Ailam ? eh bien! je suis amoureux...

— Et moi aussi. — Oui , mais moi , c'est la premii:re fois i| ne j'aime..,

— El moi, c'est au moins la douxième. — Je sens là que re sera aussi la dernière!... — Ah ! je ne sais pas si ce sera la dernière, mail je sais que je n'ai jamais été amotireui aussi fort qti'à présent. Dieu !... suis-je amoureux !... le suis-je !... — Et moi donc !... je ne pense, je ne rêve qu'à mon Agathe! — El moi, à ma Tronquette.— .Agathe est si jolie!... Ah! Adam, si tu savaii... si tu voyais les beaux yeut noirs!... — Ceux «le Tronquelle sont roux ; mais ils brillent comme des vers luisants! — Des cheveux bruns bien bouclés... — Des cheveux blonds... blonds foncés. — Une taille svelte... — Oh' Tronquette est trè»-bien bien faite aussi, et elle a de plus une gorire magnifique! — Moi, je ne sais si Agathe... D'abord elle a toujours un fichu , et puis je ne me serais pas pern.is de regarder cela... • Ah ! que tu es bête !... Ah ben! je regarde tout , moi !... — La voix d'Agathe est d'une douceur!... qtiand elle me parle... mon rœur bat d'une force... — Tronquette a une voix qu'on entendrait d'un bout du village à l'autre... Mais elle est si drôle... si gentille quand elle rit... et elle rit toujours ! — Agathe ne rit pas... mais elle sourit... elle soupire... et alors je ne sais pltis où j'en suis. Ah ! Adam , que c'est loli d'aimer! — Oui, c'est bien amusant. Ce qui ne l'est pas autant, c'est quand il y a un père qui vient se mettre à la traverse, qui enferme sa fille, et qui vous guette avec une gaule. .le ne conçois ps des pères comme ça!... empêcher les enfants de faire leurs volonté... Est-ce qu'on m'a élevé ainsi , moi ?

— Tu n'es pas le seul à plaindre; j'ai avoué à mes parents que j'aimais Agathe; je leur ai demandé la permission de l'épouser : eh bien ! croirais-tu qu'ils ont la cruauté de me la refuser, de dire que mon amour se passera... que c'est une p.-ssion de jeune homme? — Oui , ils disent des bêtises ei^fin. — Moi , je sais bien que j'aimerai Agathe toute ma vie... et si an ne me la donne pas... si on me sépare d'el'e... eh bien! je me tuerai !... Et toi , Adam, te tueras-tu si on ne te donne lias ta bonne amie? Veux-tu nous tuer ensemble? — Ah! ma foi, non! je n'ai pas envie de mourir... mais je veux Tronquette, je la eux, et je l'aurai malgré tous les pères du monde. — Et moi aussi, je veux ma chère Agathe!... Ah ! Dieu ! je serais si content si je la tenais dans mes bras... si je pouvais la serrera mon aise dans mes bras... f,)u'on doit être heureux!... et dire (tue je n'ai jamai* P"!... Ah!...

Edmond prend son chapeau , le jette avec colère sur le gaion , puis finit par se jeter à côté du chapeau, et s'arrache quelques poignées de cheveux, en appelant Agathe.

Adam ne s'arrache rien ; mais il s'assied à cô'é de son cousin , el se ronge les ongles avec colère, en murmurant : Hum!... si son père n'était pas son père, il y a longtemps que je me serais battu avec lui!...

Et ta maîtiesse, où est-elle? dit, au bout de quelques instants, Adam à son cousin.

— Elle est à Gisors, chez sa tante. — Ah! elle a une tante! —= Oui , une tante qui ne veut plus me recevoir parce qu'elle dit que je ne viens plus pour le bon motif... Et toi, Adam, est-ce pour cela que le père de ta maîtresse veut que tu voies sa fille? — Pourquoi?

— Pour le bon motif... le mariage enfin. — Qu'est-ce que tu m,' chantes avec tes motifs?... est-ce que je songe à tout cela, moi?... — Est-ce que ta niaît.-esse ne te demande pas si tu l'épouseras? — M» foi , non ; Tronquette ne m'a jamais parlé de ça ! — Agathe m'en parlt toujours, à moi. — Qu'est-ce qu'elle fait, ton Agathe? — Mais... elle ne, fait rien, elle est chez sa tante, qui a des rentes... Agathe a reçu une très-bonne éducation , et certaineiueiit elle ne serait pas déplacée dans un salon... Et ta bonne amie, que fait-elle? — Tronquette, elle fil" , elle vanne du grain. C'est la fille du meunier Bertrand. — La fille d'un meunier! Ah! an! ah!

idmond laisse échapper un rire moqueur. Adam fronce le scurcil et reg.-rde son cousin fixement en s'ëcriant : Eh bien, oui! c'est la fille d'un meunier... Après, qu'est-ce qu'il y a de risible la-dedans?...

— Ah! c'est que .. la fille d'un meunier... Je ne m'étoi:ne pas si elle ne t'a pas demandé si tu l'épouserais... — Et pourquoi cela ? -^ Parce que... une paysanne... ça ne fait pas tsiit de façons... — Ah ! tu crois ça !... A|>pitnds que les paysannes valent bien tes demoiselles de la ville... Je ne connais pas la petite pincée d'Agathe, mais je gage bitn qu'elle ne vaut pas Tronquette. — Je vous prie de vous taire... Vous êtes un malhonnête... Agathe est une petite pincée!... — Pourquoi liez-vous de Tronquette? — Si vo.is vous peemettez encore de dire un mol sur Agathe, je vous arrangerai , moi.

— Je nie fiche pas mal de vous et de votre Agathe !... Mais si vous riez de Tronquette, vous aurez affaire à moi. — Je rirai quand ça me fera plaisir... — Oui !... attends que je te fasse rire, moi.

Lpc 1 1-.-, rousins se sont vivement relevés; ils se précipitent l'un sur l'autre, se joussent, se tapent , et roulent par terre, où ils soûl depuis longtemps sans vouloir se lâ'ker, lorsque deux gros chiens ,

ET L'IIOMMK POLICE.

li ocrompngnaient un b«ri;er, quittent leur muitre cl leurs innutons iiiir vi;iiir en aboyuiit se niôler de la parlie. Alors les jeunes jjcns se

parent, et ne sonjjent qu'à se (l«'-fenilre contre les attaques <li s nou-

•aiij vrnus; mais ie berger vient lui-même à leur secours; sa voix . son fouet font reprendre aux <leu» cliiens la roule <|ue suit le troulau, et les jeunes gens restent seul» assis en face l'un de l'autre.

Adam et £dmond se rega-.ilent... Adam se met à rire, Edmond un lit autant.

— Dis donc, Edmond , nous sommes bien bêtes de nous battre au ieu de nous servir mutuellement. — C'est vrai... ça n'a pas le sens omniun; nous nous conduisons comme des enfants... — ts-tu enore fâché? — Won; et toi? — Pas du tout.

Les deux cousins :3e tendent la main , se la serrent amicalement, se Mpproclient l'un de l'autre, et la bataille est tout à fait oubliée.

— Ecoute, Edmond, il faut trouver quelque moyen pour avoir nos iiiaîtresses. Toi, qui es savant, qui sais tout, tu doia savoir ce qu'il faut que nous fassions... bein? — Est-ce que lu crois que les livres

piue j'ai lus parlent de cela ?.., je sais le latin , le grec, l'anglais , les lualbémaliques, la musique, le dessin; mais je ne sais pas comment on peut obtenir celle qu'on aime malgré ses parents. — Alors, je vois que c'est moi qui te donnerai des le. uns. — Oui... car ça m'ennuie bien de ne parler à Agathe que de loin... je voudrais tant la serrer dans mes bras!...0 Agathe !...que je serais heureux de te presser bien fort contre mor coeur!... je donnerais dix ans de ma vie pour la tenir comme ça... — Oui; mais pour la tenir il faut... Ah! tiens, une idée... — Quoi donc ? - Mon père veut que j'aille faire un voyage à Paris , il dit que je m'y amuserai. — Mes parents veulent aussi que j'aille à Paris. — Si nous emmenions ces demoiselles avec nous?... — Mais c'est que mon père doit venir avec moi... — Tourterelle doit aussi m'y accompagner... Mais pourquoi sommes-nous si bêtes? pourquoi les attendre ?... il faut partir sans eux et enlever nos maîtresses...

— Enlever... je ne sais pas si Agathe voudra... — Oh! je suis bien sûr, moi, que Tronquetle ne demandera pas mieux!... C'est hni , c'est décidé!... j'enlève Tronquetle la nuit, en croupe sur mon cheval!... et nous allons à Paris, et nous nous amusons joliment!... eti le papa Bertrand ne sera pas lii pour nous gêner!...

Adam se lève, et se met à danser en chantant à tue-tête : J'enlève ma T^ronquetle , mironton ton ton mirontainel... L'exemple de son cousin entraine Edmond; il se lève il son tour, et saule sur le gazon en disant: Ma foi, moi aussi, j'enlève Agathe. . Tant pis! je la mène à Paris ; et là je pourrai la presser dans mes bras... Dieu ! quel plaisir!... Ail! je n'ai pas de cheval; mais j'en achèterai un... j'ai de l'argent... Maman m'a encore fait cadeau, il y a huit jours, de cinquante louis, en me disant que cela servirait à m'amnser à Paris... j'en avais déjà une trentaine à moi!... Oh! j'ai éi quoi nous amuser... — Moi , j'aurai de l'argent aussi ; mon père m'a dit qu'il m'en donnerait tant que je voudrais ; j'aurai soiy de lui eu demander avant de partir, ^ous partirons ensemble, n'est-ce pas? — .le veux bien... Ah çà ! mais, à propos, comment ferons-nous pour enlever ces demoiselles, qui sont enfermées? — Ah! c'est vrai... Mais elles ne sont peut-être pas enfermées la nuit... il faut aller tout de suite le leur demander. Moi , je suis pressé, d'abord... je voudrais pouvoir enlever Tronquetle ce soir.

— Ecoute, je vais retournera (iisors pendant que tu vas aller voir ta maîtresse; nous saurons si cela peut s'arranger pour celte nuit , alors j'achèterai tout de suite un cheval... et je le mettrai quelque part en attendant... — C'est ça , va... nous nous retrouverons ici dans deux Veures... — Oui; d'ailleurs le premier attendra l'autre. — C'est dit.

Et les deux cousins se mettent à courir, l'un du côté de Gisors , l'autre vers le moulin Joli.

CnAPiTRB XV. — Double enlèvement.

Edmond arrive tout essoufflé devant la mai.son de madame Benoit. Il était convenu avec sa jeune amie d'un petit signal pour lui faire lavoir lorsqu'il fierait sous ses fenêtres.

Agathe a entendu siffler, elle entrouvre la fenêtre du premier rn disant ; P|■elle^ garile, ma tante est en bas... elle peut vous voir. •— Ma chère Ag.ilhe, je viens vo s dire que, si vous voulez., je vous ln!ève ce soir pour vous conduire à Paris... — Oh! mon Dieu!... ju'est-ce que vous dites là?... m'cnlever !... — Aimez-vous mieux ijiie nous soyons toujours séparés, que je parte sans vous?... — IS'on... mais... m'épouserez-vous quand nous serons à Paris? — Oui, cerlainemeiii ; vous saver. bien que je ferai to.it ce que vous vouilre».... Agiithi .. si vous me refuse?., je me tuerai... — Ah! ne dites pas cela... Mon Dieu!... que je s<iis mallieureu.se!... — Eh bien! ce aoir, à dix heures... votre tante sera couchée : pourrex-vous quitter votre chambre alors? — Oh! oui. . ce n'est \><<>. pour sortir que je suis embarrassée... Mais m'épouserez-vous, bien silr'... — Puisque je vous le jure... — Ah! mon Dieu, je crois que m** -nte moule l'escalier. •^ A ce soir... îi dix heures, soyez prêle.

Edmond est enehanlé, il court acheter un cheval chez un ninquipioii, qui lui vtnd une rosse fort cher, parce qu'il s'aperçoit qu'il « alT.iire » un enf.ml. Edmo-id do' ne <!•> arrhes, et ou don lui tenir ion cheval tout sellé et tout bridé ('(n'i le soir. Il revient toujours .«ouraut au lieu du c«ud«x-v«tu. Uan» l'adulesceucc , quaiul ou mi

joyeux, il semble qu'il soit nécessaire d'aller vite ; alor» notre »»n| bout dans nos veines, nous ne pourrions pas être heureux et tranquilles en même temps. Plus lard, nous g^irdons quelque chcM dï celle habitude. Le plaisir nous rend remuants : '.» okiliiti»/ «lo.â» abat. Adam arrive aussi au rendei-vou*. — Eh Wv.: Si crie Edmond, dès qu'il l'aperçoit.

— Victoire !... victoire!... Tronquetle oe demOide pas mieu» ■vue de partir; elle est enchantée d'aller voir Ptris; elle m'a même demandé pourquoi je ne lui avais pas oITert plus lot de l'enlever. ..Celle nuit, elle sortira par la fenêtre » l'aide de la poulie et de U corde qui sert à monter le foin au grenier; car le papa Bertrand l'enferme même la nuit. Et toi? — Agathe a fait quelques façons, mait enfin elle a consenti; elle sortira à dix heures. — Bien, alors nous nous retrouverons ici avec ces demoiselles... — Oui... — Tu as un cheval? — Oh! un cheval qui est délicieux , à ce qu'on m'a dit ; il doit être bon , il m'a coûté quinze louis, et c'est une occasion... Ah ! dis donc, sais-tu le chemin pour aller à Paris, loi? — A peu près; d'ailleurs , nous demanderons?... Retournons chei nous, et faisons nos petits préparatifs.

Les deux cousins retournent chez eux, tout préoccupés de leur enlèvement. Adam est enchanté ; il rit, il saute dans sa chambre, tout en fourrant deux gilets dans une de ses poches et un pantalon dam l'autre. Edmond n'est pas aussi gai; il désire être bieiilôl avec son Agathe : cependant il soupire, il regarde souvent sa mère, son v>cre; il a parfois envie de les embrasser, de se jeter dans leurs bras, de leur demander pardon de ce qu'il va faire; mais il se contient en se disant : — Que je suis enfant!... .le reviendrai !... je reverrai mes parents; ils me pardonneront... Oh! oui, je suis bien siir qu'ils me pardonneront... Allons, allons... ne tremblons pas et pensons à .Agathe. Adam va trouver son père , et lui dit : — Je suis décidé à aller à Paris dans deux ou trois jours; vous m'avez dit que vous me donneriex beaucoup d'argent, voulez-vous mêle donner tout de suite' — Pourquoi cela, mon «mi' — Parce que je suis bien aise de m'habituer à avoir del'argenl entre les mains.

M. Adrien ne vn rien que de très-naturel dans ce désir de son fils; il est fort con nt qu'il se soit décidé à se rendre à Paris. Il ouvre sa c.issette et en t i deux billets de banque, qu'il donne a Adam en lui disant : — Voi à deux mille francs, serre cela avec soin dans ce portefeuille. — Deux mille francs!... Ah! c'est beaucoup d'argent, cela!... — Ce n'est pas tant que tu crois!... l'argent va vile à Paris: liens, voilà de plus trois cents francs en or, pour que tu n'aies paj besoin de changer tout de suite un billet... — Bravo! je vais m'en donner! -- Il lie faudra pas aller trop vile... L'ami 'Tourterelle sera là pour te diriger. — Oui , oui , il sera là ! répond Adam , et il se retourne en poussant sa langue contre sa joue, comme les écoliers.

Les deux cousins attendent la nuit avec cette impatience, ce b.itiement decœur que l'on -éprouve à l'approche d'un événement qui doit faire époque dans notre vie. Adam a eu soin de tenir son cheval tout ' bridé. Quand l'heure est venue, et que chacun est couché, il descend doucement dans la cour; il pense alors que la grille doit être fermée, et il cherche comment il pourra en avoir la clef sans réveiller Kongin, qui place toujours les clefs sous le chevet de son lit. .\près avoir inutilement ébranlé la grille, Adam se décide à éveiller le concierge. H frappe à la loge de Bongin , d'abord légèrement, puis plus fort: le chien n'aboie pas, parce qu'il a reconnu Adam ; mais Bongin se met à crier: — Qui est la? au voleur! au secours!...

-- Veux-tu le taire, vieux poltron! dit Adam à demi-voii : est-ce que tu ne vois pas que c'est moi.' — Vous, monsieur... \ ous, a celle heure!... Ali ! mon Dieu !... .l'ai cru que c'ét.iil une révolution...— Donne-moi vite la clef de la grille... ou plutôt viens me l'ouvrir, je vais tout de suite montera cheval... — l^omment! monsieur, vous sortez à présent?... — Ça ne te regarde pas... Je «orsquand je veux. Mais si tu as le malheur de dire que tu m'as vu sortir!... Rongin , souviens-toi de l'invalide... Je ne te dis que ça!...

Rougin ne répond plus; il ouvre sa loge, sort en chemise et vient ouvrir la grille à Adam qui s'éloigne au grand trot, .\lors le coucierjje retenue la ^vMe et va se recoucher en disant : Va au di.tble. mauvais garnement!... Ce n'est pas moi qui sonnerai le tocsin pour qu'on coure après toi.

Adam a bientôt fait le trajet qui le sëpaie du moulin; car Adam est bon éciiyer, et d'ailleurs il connait son cl er-il. La nuit est obscure, le jeune homme ralentit le pas de son coursi-'ren approch.xnt do chei Berirand , et il descend di cheval à quelque disUiice du moulin.

Adam attache son du val a un arbre, et a'xpproche de U m..i.vonnette. Tout est calme, auenne lumière ne brille aux fenêtres. Il est dix heures el demie sonnées; les habitante du moulin doivent être depuis loni;temps livrés au sommeil, excepté la bllcllc rui allcnd ion amant : à coup sur celle-là ne sera p.is endormie.

Ad.im se dirige sous la fenêtre du grenier, il touss* >gêremrnt , et appelle a demi-voix Tronqueile. Pour toute réponse, il reçoit sur le nez le bout de la corde qui descend le loin. En même temps, Ironqnelli' lui crie: — Pardine! cert.iineineul que j sommes la, el je m'iinUêtais loliinent de ce que vous n'arii>iez pas: est-ce que l'on fait atiendie comme <:.< les filles qu'on enlève ' — l'ai voulu l.>i»>er à votre yàiw la teia|>« i» s'^adoruiir. — Ah! U | a pus d'unf h*«r«

L'IloMAIE DE LA MATURE

qu'il ronfle comme un sabot!... T'nez ben la corde, j' vas prendre l'autre boni... — Prenez bien Rarde, Tronqiietle. — Oli ' f;n'y a pas de risques, \:t corde est solide... Ah! tcntx... Et mon paquet donc... oii quip.n'y a mon beau déshaliillc des dimanclies...

lron(|iietle a jeté un paquet de bardes en bas; Adam tient la corde; la fille du meunier se saisit de l'autre bout, elle crie ii son amant de làclier doueenient. Adam est obliijé des se balancer à la corde pour que Tron(|uelte ne descende pas trop vite, car la grosse fille pèse presque autant que son amoureux; eul'iii elle approche de terre, et Ad.ini , qui u le nez en l'air, est tout ii coup aveuj;l(^ par les jupons de son amante, dont le postérieur se trouve alors au-dessus de sa tête : mais il fait noir, et d'ailleurs le moiuent n'est pas opportuo

La potil" cou'urière de Gisors , nièce de rnadauie EenoU.

pour s'occuper de telles bagatelles. Adam saisit sa maîtresse dans ses bras, et involontairement il saisit beaucoup de choses; il porte Tronquette jusqu'à son cheval , l'y fait monter, lui donne ton paquet, se place ensuite devant elle, lui recommande de le serrer fortement dans ses bras , et pique des deux , enchanté de s'éloigner du moulin.

Arrivés à l'endroit où devaient être Edmond et sa maîtresse, nos fugitifs ne trouvent personne.

— C'est singulier dit Adam ; il avait pourtant bien moins de chemin à faire que nous. — Qui ça? dit Tronquette. — Mon cousin, que je devais trouver ici. — Tiens! est-ce que vous enlevez aussi vot' cousin? — Eh non! c'est lui qui enlève aussi sa maîtresse; nous devions aller ensemble à Paris. Attendons-le un peu. — Attendons.

Une demi-heure s'écoule, AdaD> s'impatiente; au moindre bruit Tronquette a peur que son père ne se soit éveillé et qu'il n'ait couru a.prèselie. Si, en attendant Edmond, on pouvait au moins s'embrasser, faire l'amour à son aise, le temps semblerait moins long; mais faites donc l'amour, sur un cheval ombrageux, avec une femme qui est en croupe derrière vous!

• Tout à coup Tronquette croit voir quelqu'un arriver à pied par le chemin du moulin. — V'ià mon père ! s'écrie-t-elle. Aussitôt Adam pique son cheval et le fait partir au galop en disant : — Ma foi! Edmond... nous rejoindra s'il le peut; je n'attends pas davantage.

Voyons ce qui pouvait empêcher Edmond de se trouver au rendez-vous. Dans la demeure de M, Rémonville , on avait coutume de se séparer à dix heures au plus tard ; et ce soir-là , Edmond n'avait pas manqué d'aller embrasser ses parents. Il était pâle et tremblant eti disant bonsoir à sa mère, et il avait besoin de répéter plusieurs fois tout bas le nom d'Agathe pour ne point renoncer à son projet.

Enfin il est seul dans sa chambre ; il prend une plume, du papier; il veut laisser une lettre à ses parents pour leur oter toute inquiétude sur son absence. U écrit donc, et quelques larmes tombent de ses yeux et viennent mouiller sa lettre; Edmond est dans v:,^e oii l'amour filial ne cède qu'avec peine à un autre amour.

La Ir-ttre tt-rMiiné", Eiliiiond pgii5e qu'il vaut iintux ipi'il l'euiporle et la mette à la poste dans le premier bourg oii il passer^ ; en la

laissant dans ta chambre, il craint qu'on ne connaisse trop tAt ta fmite,

et qu'on ne fasse courir après lui.

Après s'être muni de rari;ent qu'il possède , il tort doucement de sa chambre , et se dirige vers le jardin ; car si le concierge le voyait sortir si tard , il irait sur-le-champ en instruire son père. Mais let murs du jardin ne sont pas hauts, et le jeune homme pourra facilement les escalader à l'aide du treillage qui les couvre.

Edmond a i;riiiipé sur le mur, puis il a sauté sans se donner le temps de la réilexion. Une fois dans la campagne, il court sans s'arrêter jusqu'à Gisors, va chez, son maquignon, payi- son cheval, monte dessus, et se dirige vers la demeure de madame llenoit. Mai» le cheval n'a pas fait dix pas qu'il veut revenir à son écurie. Trois foia Edmond l'en éloigne , et trois fois le sensible coursier y retourne. — Diable! se dit notre amoureux, voilà un animal qui n'est pas boa pour enlever les filles... S'il fait tomme ça toute la nuit, nous ne serons certainement pas à Paris demain.

Edmond va se plaindre au maquignon; celui-ci le rassure en lui protestant que , dès que son cheval ne sentira plus l'écurie , il ira comme le vent. Puis, à force de coups de fouet, il le fait détaler, et notre jeune homme arrive près de la demeure de sa bien-aimée.

Edmond , qui craint d'être entendu par la tante, s'arrête à une quarantaine de pas de la maison, dans un endroit oii l'ombre ne permet jias de l'apercevoir. De là, il regarde les fenêtres d'Agathe; mais tout est noir, tout est fermé , et Erimond n'ose ni s'approcher ni donner un signal , parce que, dans le silence de la nuit , cela pourrait être entendu de madame lienoît.

Trois qu.irts d'heure se passent. Edmond, qui a toujours les yeux attachés sur les fenêtres d'Agathe, ne voit rien paraître ; mais en regardant par hasard vers la petite ])orte du jardin, il croit apercevoir une ombre se mouvoir contre le mur. 11 pense qu'.\gallie pourrait être descendue pour l'attendre , il faut s'en assurer ; et con>me à cheval cela ferait trop de bruit, il met pied à terre. Mais oii attacher sa monturef 11 n'y a près de lui ni arbre ni anneau. Edmond espère

Mademoiselle Tic quelle . la fille ilu meunier.

que son coursier restera paisible, il le laisse pour se diriger vers l'endroit oit il a cru voir quelqu'un. A peine a-t-il fait quatre pas que le cheval se met à trotter vers la demeure du maquignon. Edmond est obligé de courir après sa monture , qu'il ne rejoint qu'à la porte de la maison du marchand, qui heureusement est fermée, sans quoi l'animal mènerait son nouveau maître jusqu'à l'écurie.

— Maudit cheval ! dit Edmond en ramenant le cheval en laisse. Si je pouvais te changer!... Mais à l'heure qu'il est oii en trouver un autre ?... 11 faudra bien que tu marches, pourtant!

Et Edmond est revenu près de la maison de madame Benoît ; il va se remettre à l'ombre , lorsqu'il voit Agathe accourir vers lui , avec un carton et un paquet à la main.

— Ah! vous v.->i:.i! s'ôcriet-elie; j'allais rentrer, Câv il y a une heure que je vous attends. . — Mais il y a aussi une heure que je

ET L'HOMMK POLICE.

iiiis arriv(!, et que je iiiis Ik-ba»... dans ce coin...— Et pourquoi

r SIC7.-V0I1S lii-bHS, et ne vous approchez-vous pas de la porte' .. " "MS aurioii;; pu passer comme cela toute la nuit a nous ntttndre... ht

it.a tanle si; réveillait... si elle m'appelait !... — Venei, ma clicre

ilUe; bâtons-nous de réparer le temps perdu... l*lace7.-vous sur la

■mipe de mon cheval... — Montera clicval'. Ah! mon Oieu! moi

i|i.i n'ose pas aller sur un âne... — Ne craiijnez rien... je serai près

• If vous.. — Je ne pourrai jamais me tenir la-dessus... — Vous vous

lu ndrez à moi... — Pourquoi ne pas avoir eu une voiture?... — Je

V ai p:.3 pensé... A présent il est trop tard... Ma chère Agathe, un

Il de courage.

<;omme la jeune fille qui a consenti à se laisser enlever ne serait

- contente d'être ol>lii;ée de retourner coucher chez sa tante, elle

.léi:idc à se laisser hisser sur le cheval.

i;utin Edmond est en selle devant sa maîtresse. I.e paquet et le r don sont atlachés après le «heval, qui fait cinq tours sur lui-même .i\.!nt de se décider à quitter ( iiso-rs; et lorsqu'il prend le trut, Ag.-tlie, (|ui a peur de loniber, serre tellement Edmond dans ses bras que le pnivre jeune homnif^ en ilunfl'e; mais il faut bien ^ciiilTrir un jieu pour ;)0( *ili r la femme qu'on aiivo.

< .'rst ce que se dit Edmond

< n t.'icliant de reprendre sa Mspiration.

Page 1