‹ MoustacheChapitre 163 sur 281 · I.e jour a fait place à celte rii! il féconde en événements · texte numérisé non relu

I.e jour a fait place à celte rii! il féconde en événements

I i jà on est levé chez les lit II frères. Chez M.Adrien III ne fait pas attention à I lisence d'Adam, parce qu'on le voit rarement au il' jeûner. 11 n'en est pas dt iiième chez M. Réuionville ; I ilmond n'a pas l'hiibiludc 'Ir sortir avant d'avoir élé ( lubrasser ses parents, elj.iij'.iis encore il n'a manqué .;ii repas du matin.

Surpris de ne pas le voir, M. Réuionville monte à la chambre de son fils, et il remarque que celui-ci ne s'ist pas couché, car Edmond n'a pas sonijé k SG jeter au moins sur son lit.

Le papa descend , s'informe au concierije. Celuici n'a pas vu sortir Edmond.

On le cherche dans la maison, dans le jardin. Déjà la tendre mère s'inquiète, déj.i elle prévoit les plus grands .fccidcnts , et elle dit à son époux :

— Ah ! mon ami ! nous avons peut-être eu tort de nous opposer à son hymen avec celle jeune fille., (^ui sait ce que son amour lui fer

du matin ; chaque jour elle re!t« ploi loDf^mp* dennt «on miroir, par la raison que chaque jour elle a plu» de peine pour »« rendre jolie ; il serait même temps qu'elle y renonrât entièrement.

M. Adrien vient d'apprendre a lourterelie que «on 6li e«t décidé à aller il Paris, et qu'il lui a donné la veille deux mille trou cenU francs pour l'habituer au maniement de l'ari^ent, lorvpie .M. HémOBville l'aborde en disant : — Mon frère, auriei-vou» vu mon hU c« malin ?... Il s'est absenté sans me rien dire; cela m'étonne... E»t-c« qu'il serait avec son cousin?

M. Adrien refjarde Tourterelle d'un air gofpienard en répondant: — Je n'ai pas vu voire fils... je ne pense pas qu'il soit avec son cousin... Vous savez qu'ils n'ont pas les mêmes goût», et qu'il» ne »ympathisent guère entre eux!... ,

— C'est vrai... niais celte absence de mon fils m'étonne... — Oh ! vous ne devez pas être inquiet... un «jarçon si bien élevé ne peut pai se perdre!... — Mon frère, sans se perdre on peut faire des »otti»e«,

et malheureusement la meilleure éducation ne garantit pas des passion» ! si cela :a5!!» était, les gen» bien élevéi

auraient trop d'avanUge sur les autres.

yi. .\drien prend «.a priie en disant : — .Moi , qui n'ai pasélevé mon garçon comm« une fille, je le lai se sortir quand bon lui semble....

Par exemple, je n'ai pas y« Adam depuis hier au soir; eh bien! je vous assure que je n'en suit nullement inquiet.

— Je TOUS félicite, mo« frère, d'être si tranquille sur le compte de votre fils.

M. llémonville va s'éloigner, lorsque arrive un paysan, poudré depuis la tète jusqu'aux pieds, qui tient un gourdin à la main et semble en menacer tout le monde. Rongin le suit de loin ; car le concierge prévoit qu'il va y avoir da scandale, et il se frotte les mains de joie.

— C'est le meunier Bertrand qui vient à nous, dit M. Adrien, que peut-il nous vouloir?

— Il a l'air furieux, dit Tourterelle; et le petit homme juge prudent de se mettre derrière les deux frères.

— Je voulons not' fille; quoi que vot' garnement a fait de Tronqueltc ? .\h ! morgue ! ça ne se passera pas comme ça! dit Bertrand en s'approchant d'un air furibond.

Eulèviiment de la Glie du rneuoier.

faire?... — Ma chère Amélie, cette jeune fille no convenait nullement pour femme à notre l'ils. Ce n'est pas principalement parce qu'elle est couturière; mais j'ai été prendre les informations à Ponloi.-ie, et, d'après ce que l'on m'a dit, tout me

— A qui diable en avei-vous, monsieur Bertrand? répond M.. \driei» avec hauteur; et pourquoi vous permettei-vous de vous présenter ainsi

chez moi ?

— Pourquoi je me permeu!... vof fil» s'est ben permis autre chose, fait piésuiuer que mademoiselle Agathe n'en est pas, comme Edmond, I lui!... mais il ne le portera pas loin... Mille l'yeux V... il y a longà son premier amour. Je me défie, d'ailleurs, de ces demoiselles qui | temps que je le guette; il a déjà senti de ma gaule... M 1 ronquette .

la coquine ! une fille si ben élevée !

— Mais expliquez -vous donc... qu'est-il arrivé à votre fille? — Vot' fils l'a enlevée cette nuit de la maison!... Elle a fui par la poulie du grenier, ni pus ni moins qu'une botte de foin !

M. Adrien pâlit ; cette nouvelle le suffoque, et la présence de son frère ajoute à son chagrin ; cependant il tiche de se remettre, et dit au meunier : — Tout cela n'est pas po.«sible... si on vous a enlevé votre fille, pourquoi voulez-vous que mon fil» soit l'auteur de cet enlèvement?

— Parce que depuis longtemps votre fils rôde autour de Tronquelle,qui est un fameux'brin de fille, mor;;uenne ! p.irce que je l'ai surpris avec elle . et que j'ai élé obligé denlermer m.i fille dans le grenier. — Si vous l'aviez bien enfermée, on ne l'aurait pas enlever. — Elle s'est sauvée par la fenêtre, que je vous dis.— Mais, encore une

fois , qui vous assure qu'elle soit partie x\cc mou fils ? — Et tenei

lisez ce chilTon qu'elle a laissé dans sa chambie.

Bertrand montre à M. Adrien un morceau d* papier tnr lequel e*

font continiiellenieiit jurer a leur amant qu'il les épousera. L'innocence ne demande pas tout cela pour aimer; elle cède au présent, et ne calcule pas sur l'avenir. Caline-toi , ma chère amie; j'aime il penser que notre fils n'est pas loin... Peut-être est-il chez mon frère. Quoique nous soyons un peu en froid avec Adrien, je vais aller moimême m'en informer.

M. llémonville traverse le petit espace qui le sépare de la demeure de son frère ; il commence par demander à Uongin s'il a vu son fils. Kongin regarde M. Uémonville avec humeur, et murmure : — Esl-ce que je suis aussi chargé de veiller sur M. Edmond?... — Je vous demande s'il est chez son oncle ! — Chez son oncle !... chez son oncle ! Est-ce que le malin la grille n'est pas ouverte... ? est-ce que je peux être cloué à la jiorte pour voir qui est-ce qui entre?... Je ne suis pas né pour espionner... et sans la révo....

M. llémonville laisse Ilongin parler tout sfui, et entre dans la maison... On lui apjirend que son frère est au jar<in avec ton ami Tourterelle, Ou»nt ii Céleste , elle n'a pas eucorc terminé sa toilette

L'HOMME DE LA «ATURE

écrit en lettrea de deut pouces : Mon paire ne si>Hié pas inquiète , je va la Paris ai'eq mosieur a •/"«/. CVs aeuleineul pour nnus dicairtire. M. Adrien fst conaltinc, elTourlerelIc lui du u l'oreilk ; — C'est •ans doute pour cela qu'il vous a deii)iiii<lé liicr de l'urgent.

— F.h bien! mon frère, dit M. Uéiuoiiville , vous étiei bl trankuille sur le compte de votre fils... il me semble qu'il use grandement ne la liberté (|ue vous lui laissez... • j M. Adrii-n se mord les lèvres et ne sait que répondre, lors(|ue ma-

diiuie Ueiioit arrive i son tour au pas redoublé, tout en sueur, et le bonnet de dentelle presque renversé par la rapidité de sa niarciie.

I.a ci-devaDt mercière, qui tient aui usages, fait un salut sévère à la société, et s'approcbe de Al. Uémonvi''» , auquel elle dit avec volubilité :

— Monsieur, je viens de votre demeure, on m'a ajipris que vous éiiet ici, et j'ai pris lu liberté de vous y relancer, monsieur, parce qu« le sujet qui m'amène est trop grave pour que je puisse attendre une minute, un seul instant, sans avoir obtenu justice...

— Puis-je savoir, madame, à qui j'ai l'Iionneiir de parler?... — Monsieur, je suis madame Benoît, de Gisors, mercière retirée avec uii i^onnêie avoir. Je suis la tanle d'Agatbe, monsieur, et vous devez •voir entendu parler de moi....

Au nom d'Agatbe, M. llcuionville frémit et prévoit quelque malheur. M. Adrien relève le nez et écoute; Bertrand cesse pour un moment de jurer ; Rongiu se frotte les mains avec un redoublement de satisfaction ; Tourterelle seul conserve son air bête d'bubilude.

— Monsieur, reprend madame Beiioil , vous ii'iijnorez pas que monaieur votre lils aimait ma nièce Aijutbe, qu'il en raffolait : moi, je ne recevais M. Edmond que dans l'intention du bon motif. Du luoiueut que j'ai su que vous ne donniez pus les mains au mariage, je lui ai défendu ma porte. Eh bien ! monsieur, savez-voiis quelles sont les luites de votre cruauté? votre fils a enlevé ma nièce celte nuit!...

— Que dilei-vous, madame ?... — La vérité, monsieur... je n'ai pias de nièee... et votre Edmond est un suborneur.

M. Hémonville pâlit à son tour, tandis que son frère laisse errer sur ses lèvres un sourire de s tisfaction.

— Celd ne se peut pas, madame, reprend enfin M. RéiiioirvHi«, mon fils est incapable de... — Votre fils a enlevé ma nièce, monsieur, il l'a enlevée à cbeval, qui pis est... Le maqui;^îion qui a vendu le cheval sait fort bien que c'est à M. Edmond... Toute la ville sait qa« ma nièce est enlevée, c'est un scdadale époiivani^ble... Je veux réparation, monsieur!...

M. Rémonvills m frappe le front ; il «t accablé de cette nouvslte, qui seuiDle avoir entièrement consolé M. Adrien. Madame Benoît tait un tapage épouvantable en demandant sa nièce , et le meunier recommence à jurer et à tempêter en criant qu'on lui rende 'rrocquette.

Les deui frftres, impatientés de ce bruit, se fichent à leur tour.

— il fallait mieux garder votre fiile, dit Adrien.

— U fallait mieux garder votre nièce, dit M. Rémocvilte.

— J'alloiis faire le voyage de Faris, dit Bertnmd ; si je rencontre Tolre fils, je l'assomme...

— Je vais me plaindre partout, dit madame Benoît ; si le jeune homme n'a pas enlevé ma nièce pour le bon motif, je vous attaque en réparation.

Enfin le meunier et madame Benoit sont partis ; les denx frères restent alors quelques moments sans parler; M. Adrien dit le premier d'un air moqueur : 11 me semble que le jeune homme si bien élevé Uit des sierues.

— C'est sa première sottise , répond M, Rémonville , et il y a longtemps que l'élève de la nature nous a habitués aux siennes... — Soyez tranquille, mon frère , votre Edmoo'l ne s'en tiendra pas là. — \otre Adam a déjà fiit ses preuves... le séjour de Paris va l'achever.

— Nous verrons lequel des deux s'y conduira le mieux.

— Cette fois il y a eu sympathie entre les deux cousins, dit Tourterelle pendant que les deux frères se séparent.

Et Rongin eit tellement satisfait, qu'il regagne sa loge en caressant ■on cliien.

CBirmi XTl. — Voyage d'Adam et de Tronquette.

Pendant que les deux pères se lancent mutuellement des épigram- ■les en endévant au fond de l'âme de l'incartade de leurs fils, Adam «liait au grand galop, tenant Tronquette en croupe.

Adam est bon cavalier ; Tronquette, habituée à monter sur le che- Tal du mtiulin, n'a pas peur et n'étouffe pas $on amant dans ses bras; les jeune3 gen> font beaucoup de chemin en peu de temps. Au point du jour leur cheval, fatigué du doubîe fardeau, commence cependant à ralentir tes pas.

— Nous nous reposerons au premier vilNge, dit Adam , car mon ehfval a besoin de prendre quelque nourrù-ire. — Et moi aussi , j'avons besoin de nourriture , dit Tronquette , le dada donne fièrement de lappéiil. — Soyez tranquille, ma petite Tronquette, nous déjeunerons bien... Ah ! comme nous allons nojs amuser a Paris tous les deux!... j'ai de l'aigenl, de l'or... nous ne nous priverons de Eïen !.,. — Ah ben! il faudra que vous me régaliez de pâte ferme; •n m'« dit qu'on la faisait ti bonne à Paris... vous m'en achèt«icii

pour six sous en arrivant. — Oui, Tronquette... pour «il tous, pour six francs. Je ne vous r.ln.'erai ii.:n.,.

Lt Adaiu se reiourue pour tâcher d'embrasser la grosse fille, q li lui donne une croi|ui|;uule sur le nez eu disant : — Vuulez-Voos li.eu vous tenir truiiquiile !

Au point ilu jour, les voyageurs aperçoivent devant eux une viil« qui leur semble considérable.

— (J'eal peut-êue Paris, dit Tronquette.

— Est-ce que nous uuiioiis fait quiuze lieues en si peu de tempif dit Adam.

U demande au premier laboureur qu'il aperçoit le n.)iu de la vUto qui est devant eux, et on lui apprend que c'est i'outoise.

— lion, dit Adam , nous avoii'i pris U bonne route : je sais qu'o* passe p.tr Pontoise pour aller à P.iris. Nous allons cUcrcLer une auberge et nous y faire servir à déjeuner.

A Pontoise , la vue d'Adam voy ii;euiit avec Tronquette sur le m'-ny cheval , ne cause aucune surprise aux b.ibitants, accoutumés ii vuîi des gens des environs venir dans cet équipage à leur marché. On indique une auberge aux jeunes g'Mis, qui tout leur entrée au trot d.jns la cour en criant : — Peut-on déjeuner ici avec un cheval ?

— Couiment! si l'on peut déjeuner? répoinl l'aubergiste en ui<laiit Tronquette à descendre, ce qui demande du iciups, parce qu'elle a pris racine sur la cioupe du bidet ; on trouve ici tout ce qu'on veut, toutes les primeurs... comme à Paris.

— Eh bien , alors, donnez-nous des côtelettes, et de l'avoine à mon cbeval , dit Adam.

— Et des gâteaux, dit Tronquette ; oh! moi, j'aime la pâtisserie.

— Enfin un bon déjeuuer ; ne ménagez rien, ça m'est égal de payer cher !

Avec une telle recommandation on est sûr de s'attirer la considératioa d'un aubergiste. Celui-ci dit à une servante de conduire les voyageurs au numéro quatre. Lu servante fait monter les jeunes gens au pri-iHier, et leur ouvre «tue c'<-tiubre bien cirée, bien frottée , et datij laquelle il y a un lit.

Adam sourit, mais Tronquette reste sur le seuil de la porte en diïant : — Tiens! pourquoi t'esl-ce que vous nous menez dans une ehaaibre à lit i* est-ce que vous croyez que je venons le matin pour BOUS coucher ?

— Madame , nous avons des lits dans toutes nos chambres pour les ▼•3fageurs qui séjournent. — Je o' veux pus déjeuner sur un lit, mol.

— Mais,, madame, le lit n'est que pour ceux qui veulent s'en servir; TMSS n'Mcs obligée de vous mettre dessus.

Adam pou"se Tronquette, qai entre en faisant la moue, et la i..:i vante ferme la porte sur eux en stiuriant.

— Eu ben ! pour<[uoi qu'aile ferme la porte, à c't heure? dit Tioa- (ju; Ite ; est-Cc qu'elle croit... que... Ah beu ! par exempte!

Ad.ira, auquel l'absence de la .-Tvuiite donne d'autres idées que eelie du déjeuner, s'approche de Tronquette , et cherche à la prendre dans ses bras. La fille du meunier se débat.

— Voulez-vous beu finir vos .élises? vous savez que je ne veut pas d' ça. — Tronquette , vous m'avez dit que vous m'aimiez cependant. — Oui, je vous aime ben, mais je veux que vous soyez Siige el que vous me laissiez tranquille. — Mais quand on aime son amoureux, son amant, est-ce qu'on doit refuser de le rendre heureux ? — Est-ce que vous n'êtes pas heureux d'être avec moi? — Si, mais... je le serais bien plus si vous vouliez... Tronquette, est-ce que nous ne sommes pas nos maîtres muinteuanl ? — Eh ben , après ? — Est-ce que nous n'-llons pas à Paris pour être toujours euseuible ? — Oui, pour nous divtirtir et mani^er de la pâle ferme. — Et puis faire l'amour.

— Ah ! j'ai p.is dit ça. — Ma petite Tronquette, laisse-moi t'embrssser.

— Nou ! - Une seule fois. — Non, parce que quand vous commeucez, ça ne finit pus.

Adim n'écou'.e pas Tronquette, il l'emurusse et veut la presser, l'emporter dans ses bras ; mais la grosse fille repousse si vivement son amant , qu'elle Teivoie contre une xioilie commode, dont il défonce deui tiroirs. Ad.tm , auquel ces manières sont familières , puisqu'il n'a encore f.^it la cour qu'a des paysannes, se relève en riuut et veut courir sir Tromjuette ; elle s'est emparée d'unv .aise, et la jette dans les jambes de sou amoureux ; celui-ci se froite les jambes et veut revenir à la charge. Tronquette lance une nouvelle chaise, que sou amaut évite , et qui va briser deux carreaux de la fenêtre. La fille du lueauii-r, qui se voit au moment d'être prise, se met derrière une table ronde qui est au milieu de la chambre, et sur Uquelle est un vieux cabaret de porceUi»e d«;dorc. Les jeunes gens tournent autour de la t .ble qui les sépare ; pendant quelques uiiuutes, ce reiu part gara-itit Tronquette; mais eu voulant la saisir par sou jupon, Adiiu renverse l.i t.jble, les tasses rouleal -t se brisent. L'aubergiste, attiré par le bruit, monte vivement au n.i'iiéro quatre, oit il trouve tous les meubles sens dessus dessous, les tirriMus cassés, et Tronquette se débattant et donnant des cuup Je l'Oii.^; el des coups d'ongle à son amant sur les débris des chaises et da cabaret.

— Qu'est-: e que c'est? (,)ae sii^uifio ce désjrire ? dit l'aubergiste d'un air inquiet.

— Ça siguifie que nous jouons, répùuJ Adam sans se déîauger, l^ad.-iit que Tronquette rajuste son bonnet et son fichu.

ET L'HOMMK F(JLirE.

— Vous J0I1P7, "... Ah ! von» Hvn une drôle de marVvrc df jouer... Vous l)rise7, les meuble», vous casse?, les carreaiu. — (JuVslre que cela voit» fait, si cela nous (miiise ? — Savez-voiis que ces jeiix-là vous colleront fort cher ?... — C'est bon , on payera ce qu'on a cassé... Et ce déjeuner .' — On va vous l<; rooiMer.

L'auberpi.sle n'est plus aussi salislail de rarriv<?e des jeunes voyageur»; il craint que leur bourse ne so.» pas sulhsanle pour payer le d(f|jiit ; après avoir vivement fait la levue de ce qui est cassé , il descend quatre ^ quatre à la cuisine, Pt dit à la servante :

— Laisse là le fricandeau , ne dé(iO"ille pas le lapin, ne mets pas !e« iile.ls sur le gril : je rmiiis d'en être pour mes frais avec ces nouveau» venus, qui m'ont brisé là-baul ,.rurprè3 de deux centsfrancs! leur cLieval ne les vaut pas. Monte^leur du fromage, des cornichons, du saucisson, et ne donne rien de plus.

La .servante exécute les ordres de son maître. Adam et Tronquette K mettent.» table. En voyant ce qu'on leur a servi , Ad.mi reijarde la «ervanle et s'écrie : — Eli ben !... montez-nous donc le reste. — Il n'y a pas autre chose ,.monateur. — .<^ommenl ! voilà tout ce que vous a-vez à nous donne.r?... et Jesicôtelettes ? — On n'en a pas trouvé — El le» gâteaux ? dit Tronifuetle. — Ils ne sont pas cuits. — Et du veau ? — Il n'y en « point. — Pas de veau à Poutoise ! — Nous avons du malheur.

— Ah ben I c'est .égal , dit Tronquette en se bourrant de fromage et de saucisson , v'Ià ben assez de quoi manger.

— Beau régal ! dit Adam ; je déjeune mieux que ça chez papa.... Elle est joliment fournie votre auberge!... Et c'est ça que votre maître ^pelle des primeurs?... du vieux fromage tout moisi... Tronquette, tilons-nous-en bien vite à Paris ; nous trouverons mieux que tout cela Wr notre chemin.

Tronquette , qui n'est pas comme Adam habituée à la bonne chère, quitte avec regret le fromage et le saucisson ; mais son compagnon lui prend le bras et lui fait descendre rapidement l'escalier.

Arrivés en bas, les voyageurs trouvent l'aubergiste qui les attend avec son méuioire ; il a fuit fermer soigneusement la j*rte d'entrée , et son garçon est devant avtc le tourue-broche à la main,

— On déjeune mal chez vous, monsieur l'aubergiste, dit Adam; il parait que vous promettez plus que vous ne pouvez tenir.

— C'est possible, monsieur, répond le traiteur d'un air sec ; il y a des jours où les provisions manquent. ..Voilà le mémoire de monsieur.

— Rien de cliaud... rien de frais... pas seulement une côtelette?... •^ Voilà le mémoire de monsieur...

— Et mon cheval, a-t-il mieux déjeuné que nous au moins? — Votre cheval a eu ce qu'il lui fallait... — Voici le relevé des irais... — Est-il sellé? bridé? Wous partons de suite; j'en ai assez de votre auberge...

— Monsieur, on ne s'en va pas comme ça! dit l'aubergiste en élevant la voix et en se redressant comme s'il voulait tirer l'cpée; il faut payer les dégâts que vous avez faits chez moi.

— Est-ce que vous croyez que j'ai envie de m'en aller sans payer? dit Adam, dont les yeux viennent de s'animer, et qui arrache la carte au traiteur. Est-ce que vous me prenez pour un voleur?...

— Monsieur, je ne dis pas cela, certainement... — Voyons ce mémoire... Ahl mon Dieu! quel gribouillage!... C'est comme quand j'écris, moi... Table... dessus de marbre... chaises... carreaux... tiroirs., cabaret de la Chine... fromage... cornichons... avoine... Voyons, voyons, combien tout cela tail il? et dépêchons ..

— Monsieur, voye». le total... — Oui , je vois... mais c'est égal , je vous demande combien ça fait. — Cent soiiante-trois francs viuctcinq centimes... — Cent soixante-trois francs !... — Vingt-cinq .entiuies. — Ah! diable! comment vais-je faire?... Papa ne m'a pas dQiiné de centiujrs... et moi qui ue savais pas qu'il fallait des centi)(ies pour voyager...

L'aubergiste comprend qu'Adam n'a pas le sou , et il fait un saut et) arrière en s'écriant : — J'en étais sùrl... U n'a pas d'argent!... Il ne peut pas payer...

— Je ne peux pas payer! dit Adam, et il tire sa bourse pleine de "pièces d'or, et la j>rlte sur une table en disant : Tenez, prencx ce qu'il vous faut, et rendez-moi mon reste.

A la vue de l'or, la taille du traiteur diminue subitement de trois pouces; on lui paye un mémoire énorme sans marchander, et d'une manière si confiante, si nouvelle, qu'il ose à peine tourher les pièces d'or du bout du doigt; toui en prenant ce qui lui revient , il fait des signes » sa servante, à son iiarcoii , et ceux-ci, qui le comprennent, courent à la cuisine.

— Mon cheval, ■ présent, dit Adam. — Monsieur, dan» un instant .. Je ne crois pas qu'il soit encore bridé... mais je suis désolé que vous ayez si mal déjeuné... U y a vraiment de» jours où on est uialheuri »x... où tout manque... Asseyez-vous donc un moment. — Non, non ; nous voulons partir.,.

La servante accourt en disant : — Not' maître, on a trouvé des filets d« bœuf chez le bouclier.

Le marmiton vient sur les pas de la servante en criant: — Net' Baili'C, il y avait encore du fricandoau .' 's ' ' g Mile-mancer...

— Aiil mou Uieu.1 ii y avait du fi-icuuucaul... Voilà l«t ûlets qui

arrivent... Tout va venir» la fois maintwiant; c'est comme an ton'.... f Si moiLsiifur et madame voulaient remonter li-haui. on leur prépare- ', rait un exc^ lient repas... Ce serait si toi (^ii.'.... d'ailleurt, vous pourriez jouer à votre aise en l'attendant; ma maison est à votre disposition.

Mais Tronquette, qui s'est bourrée de fromage, veut partir; et quoiqu'il sache à peine compter, Adam sent bien que leur petit jeu a coûté trop cher pour le recnmmeneer. Il faut donc laisser aller le» jeunes voy:<geur». On leur amène leur cheval ; et il» sortent de l'auberge poursuivis par les révérence» de U servante et les saluts dn maître.

— Cent soixante francs! dit Adam tout en trottant avec Tronquette. C'est bien de l'arijent pour n';.voir mmré que du sauci--on et bu de mauvais vin. — Dame! c'est les meuble» cassés qui coulent le plus cher. — Tronquette, nous lâcherons de ne plu» renverser le» l«ble*. •^Ah! oui; mais faudra pus me C'iiff'noer comme à ce matin!

Plus les jeunes voyageurs approchent de Paris, plus leur tournure et leur équipage attirent l'attention. A Montmorency, où ils sont rencontrés par une cavalcade de fashionables et de marchandes de modes, on rit aux éclats en les regardant.

— Ils sont très-plaisants, disent les jeunes gens en lorgnant Tronquette.

— Le jeune homme n'a pas l'air ni la mine d'un paysan, disen; !e* dames. — C'est peut-être une nourrice qu'il vient d'aller chercher.

— Elle est d'un blond un peu hasardé, la villageoise.

Ennuyé d'être lorgné et d'entendre ricaner, Adam vent descendis pour aller rosser les jeunes gens; Tronquette le prie de n'en rien faire, et pour qu il n'en ait pas le temps, elle pique le cheval avec une épingle, et l'animal s'éloigne de Montmorency au grand galop.

Les voyageurs arrivent à Saint-Denis. Là on se permet encore d« rire en les regardant. — Vot' cheval est blessé, disent les paysans.

— Où donc? s'écrie Adam en examinant sa monture de tons côté». Eh , p.irdi! vous ne voyez pas qu'il a deux emplâtres sur le dos'...

Et les éclats de rire recommencent. Adam veut encore descendre pour battre les manants; mais Tronquette, qui a fait sa provision de talmouses, pique de nouveau leur monture, qui les entraîne ver* Paris.

Chautbe XVII. — L'Homme de la Nature à Pari».

L'approche de la grande ville fait sourire de plaisir les jenne» gens; il» se montrent les édinces qui se dessinent déjà devant eni.

— On dit que c'est superbe Paris, dit Tronquette. Je suis ben curieuse de voir les especlacles et les Turleries. — Nous verrons tout... nous irons p.irtout... P»ous avons de l'argent... Mais nous ne chisrron» plus les tables.

A la barrière, un monsieur arrête le cheval d'.Vdam par la bride, et dit à I ronquclte : — (^)u'avez-vous dans ce gros paqur*?

— Par exemple! vous êtes bien curieux! s'écrie Adam, t^u'est-ca que cela vous fait ce que nous avons?... — Il faut que je s»ohe s'il n'y a rien qui paye de droit... — Qui paye... Est-ce qu'on paye pour entrer dans Paris'...

Le commis tâle le paquet, puis ISche 1» bride do cheval; il élah temps, Adam allait encoT se fâcher; et quoique Tronq'iette f»< son possible pour faire galoper leur monture, l'animal commeuçMI à ne plus être sensible à l'épingle.

Mais on est dans Paris, et les voyageu'-sttuvrent de grands yeux en regardant à droite et à gauche, persn..d<s qn'ils vont voir des mrrveilles; ils ne voient encore que des m.ii^ons fort ordinaires, il» avancent, ils trouvent beaucoup de monik-, beaucoup de crotte, et à chaque instant des embarras de voit"', s.

— Tiens! ça n'est déjà pas si beau! dit TronqueUe.

— Ça sent terriblement mauvais! d l Adam.

Pendant qu'il» regardent les ii' ison» et le» boutiques, le» pa«sants les examinent, les polissons les suivent, les flâneur» le» montrent au doigt. — Est-ce que ces gens-l» ne vont pas bientôt finir? dit Adam. Est-ce qu'on est poli lomuie ça à Paris? Ils arrivenl ainsi à la porte Saint-Denis. Trom-iettr est honteuse d'être lorgnée; elle baisse les yeux et enfonce dr> ,'pingles dans la rrouj»* du ctiexal. Celui-ci fait un bond, puis s'arrête. Adam le bit, le presse du taJoB; l'anima I, qui piobablemenl n'a pas mieux déjeuné que se» maitre», baisse les oreilles et n'av.tnce plu».

Les éclats de rire redoublent autour de» voj.igeurs; on crie : — Il avancera! il n'avancer.i pis!

Uu grand dadais s'urrêic devant le chev.^l en disant : — Ça vent mener une feuiiue en croupe et ça ne »:'it p».> »euleuient tenir »OB cheval... Beau ftchn cavalier de deux sous!

— Ah! je suis un f... cavalier! s'écrie Adam. Attends! je rai» te dire un mot à toi !

Celle fois Adam est à terre avant que Tronquette ait en le temps d« »'j oppi'sor. (;oiivir sur le grand d.ulais, le prendre pir le mi:ir-i dn corps, le jeter sur le pivi . i lui appliquer une domaine de claqaes, tout cela e>l pour .\>l,.ni l'a'V.ire d'un instant.

On a entouré les chuImi' "'s; «nais k-s éclaU de rire oit cessét on u« te Hoaue pa» d'un homme qui *4 bat si biea. C' ^ maint*»

ts

L'HOMME T»WlA NATDRB

••ant son adversaire que l'on montre au doigt en disant : — C'est bien fait, il n'a que ce qu'il mérite; qu'avait- il besoin d'insulter ces jeunes (jeiis ?

'l'ronquette a vu le combat : elle saute à son tour à terre dans l'iulenlion, non pas de se trouver mal comme les bi-lles dames qui voient deux liomnirs se battre, mais pour aller prèler main forte à son amant, et l'aire le coup de poiii;; pour lui si cela est nécessaire.

(Juciqiie chose embarrasse TroïKiuelte, c'est de savoir ce qu'elle fera de son clieval; mais Paris est rempli de gens obligeants, et elle est à peine descendue, qu'un monsieur s'approche d'elle et lui dit : — Youlrz -vous que j« garde votre cheval? — Ah! oui, monsieur, ça m'obligera ben! répond la grosse l'ille. — Allez , madame... Je le garderai.

Tronquette se jette dans la foule qui en oure son compagnon, elle trouve Adam, qui a encore le poing levé sur son adversaire terrassé, et qui lui dit : — En avez-vous assez ?

— Oui , oui, il en a bien assez, s'écrie Tronquette en prenant le bras d'Adam; et elle l'entraîne loin de la foule , q'ii s'écarte avec respect et se garde de ricaner, parce que le jeune voyageur promène autour de lui des regards qui ne sont pas doux.

Tronquette lire toujours Adam en murmurant : — Si c'est comme ça qu'on s'amuse à Paris, j'en ai déjà assez, moi. — Ne pense plus à cela, Tronquette: j'ai rossé ce malhonnête, c'est fini... Mais où donc me mènes-tu? — Dame... j' vas du côté oii j'ai laissé not' cheval, avec un monsieur ben honnête, qui m'a dit qu'il le garderait... C'est singulier... c'était pourtant par ici... Où donc qu'il est allé nous attendre ?...

Les jeunes gens regardent de tous côtés, ils n'aperçoivent plus leur cheval. Ils demandgnt à quelques personnes : — Avez-vous vu notre cheval?... Il élait là avec un monsieur qui le gardait...

On ne leur donne aucun renseignement; entin, une vieille femme, qui a devant elle, en guise d'éventaire, une poêle avec un réchaud et des saucisses , leur dit : — Mes enfants, vous êtes volés!... v'ià le coup !...

— Volés! s'écrie Tronquette; ah! mon Dieu!... et mon paquet... mon beau déshabillé qui était dessus...

Tronquette pleure, Adam est furieux, la foule se presse de nouveau autour d'eux pour voir pleurer Tronqueiie et entendre jurer son compagnon. Mais Adam entraîne à son tour la grosse fille en lui disant :

— ]Ne pleure pas... Que veux-tu? ce n'est pas un grand malheur : le cheval était devenu poussif... — Ah!... mon beau déshabillé... Hi! hi! hi !... — Je t'en achèterai un autre, trois autres, tant que tu voudras...

— Ah ! la vilaine ville , où on se moque de vous... où ou vous vole!... Je veux m'en retourner cheux noux... Hi! hi ! hi!... — Tronquette, veux-tu te taire? tu vas encore faire amasser du monde autour de nous, car il parait qu'à Paris on n'a pas autre chose à faire que de regarder les gens; tu seras cause que je me battrai encore !...

Tronquette tâche de. renfoncer ses larmes, et les jeunes gens remontent les ^boulevards du côté de la porte Saint-Martin; la vue des boutiques, des voitures, les marchands ambulants, les toilettes différentes des promeneurs, tout les occupe , les distrait, et leur fait oublier la perte qu'ils viennent de faire. Cependant Tronquette pousse encore de gros soupirs, et Adam lui dit : — Si tu reconnais l'homme à qui tu as laissé notre cheval , montre-le-moi, et son affaire ne sera pas longue.

Adam, qui n'a pas bien déjeuné, voudrait trouver une auberge; il presse les pas de sa compagne, qui le force à s'arrêter devant chaque pâtissier : à l'un elle mange de la pâte ferme , à un autre de la frangipane, plus loin du flan.

— Tu ne pourras plus dîner, lui dit Adam. Mais Tronquette mange toujours en disant : — Oh! que si!... D'aillei»rs, j'aime mieux ça que le dîner.

Les curiosités, les figures de cire, les spectacles mécaniques du boulevard du Temple font oublier à Adam qu'il n'a pus dîné.

— Entrez, entrez, messieurs, mesdames, crient les banqnistes en agitant leur baguette et en frappant des toiles peintes sur lesquelles sont représentés des lions, des tigres, des enfants à deux têtes et des femmes sauvages dont les appas sont effrayants.

— On nous engage à,entrer, dit Adam en tirant Tronquette par le bras, et ils entrent en saluant l'homme de la porte; quand ils sont dans le spectacle , où Adam est surpris de n'apercevoir que deux ou trois individus qui n'ont point de bas, on vient leur demander leur ViUci.

— Qu'est-ce c'est qu'un billet? dit Adam.

— C'est le prix de votre entrée et de celle de madame. — On paye donc pour entrer ici? — Toujours, monsieur. — Alors, il ne fallait pas à la porte me crier : Entrez, entrez, mais : Payez, payez... J'ai cru que c'était une politesse que voui nous faisiez. — Monsieur, à Paris toutes les politesses se payent.

Adam tire une pièce d'or pour donner huit sous. Les propriétaires du monstre, qui n'ont jamais la monnaie de cent sous, même avec la recette d'une semaine, prennent la pièce en disant : — Monsieur, on ■ya vous rendre; et on est un quart d'heure avant de trouver la monnaie... Enfin, on apporte à Adam treize francs en gros sous pour qu( cela fasse plus^ ^itarras; et quand on voit qu'U empoche seins

compter, on lui en escamote encore la moitié, en ayant l'air de l'aider à prendre son argent.

Les voyageurs ont passé leur journée sur le boulevard du Temple; ils ont vu quinze spectacles dilTéreuls, et Tronquette a avalé pour seize sous de galette : ce qui est plus fort que la plupart de* tours qu'on a faits devant eux. Adam cherche toujours l'enseign» d'une auberge. Arrivé au coin de la rue d'Aiigoulèine, il voit a lii porte d'une maison du gibier, du poisson, de beaux fruits; il regarde en l'air et parvient à lire : Au MéridifU, restaurateur. Comme il ne s'est pas bourré de pâte de ferme , il dit à Tronquette : — (Ju dîne là... entrons-y; nous demanderons aprèi une auberge pour coucher.

Une petite femme fort gentille reçoit les voyageurs; elle sourit en regardant 'l'ronquette, elle sourit encore quand Adam lui dit : — . Est-ce que vous donnez à dîner ici, madame? Mai» elle l-'S répond fort poliment :

— Oui, monsieur, tout ce que vous voudres; dounez-vous la peine de me suivre.

La petite femme monte un escalier un peu ëiroit, dans lequel Tronquette n'avance qu'en tâtonnant ; mais arrivée au premier, elle ouvre un cabinet et y fait entrer les jeunes gens en leur disant : — On va vous apporter la carie, et vous serez servis sur-le-champ.

Puis la petite dame les quitte , et Adam lui fait un grand salut et Tronquette une belle révérence , parce qu'ils se sentent tout joyeux d'avoir rencontré enfin quelqu'un de poli.

Il n'y a pas de lit dans le petit cabinet où sont les jeunes gens; il y a deux banquettes fort bien rembourrées. Tronquette va se jeter sur l'une, et Adam s'assied à côté d'elle ; mais il ne cherche pas à l'embrasser, il se rappelle la scène du matin ; en ce moment, d'ailleurs, il ne songe qu'à dîner.

Un garçon arrive, et présente à Adam une grande feuille de papier imprimé en lui disant :

— Monsieur, si vous voulez commander votre dîner, voilà la carte, et voici une i)lume et de l'encre pour faire la vôtre.

Le garçon sort. Adam développe le papier imprimé, et le parcourt en s'ccriant : — Ah! Dieu! que de bonnes choses!... mais on s'embrouille dans tout cela... Tiens, Tronquette, regarde ce que tu veux.

Tronquette, qui lit à peu près comme elle écrit, est dix minutes rien que pour épeler les potages, et le garçon remonte avant qu'elle soit arrivée aux hors-d'œuvre.

— Monsieur a-t-il fait sa carte? demande le garçon. — Je ne suis pas venu ici pour écrire, répond Adam, mais pour dîner. — Alors, que veut monsieur? — Ce que vous avez de meilleur. — Monsieui , on ne dîne pas ici à tant par tête. — Il n'est pas question de tètes... Donnez-nous un bon dîner : le prix m'est égal.

Ce dernier argument est toujours compris. Le garçon s'éloigne, et bientôt on sert aux jeunes voyageurs un excellent diner. \olaille, poissons, légumes, vins fins, coup du milieu, rien ne manque. Adam est enchanté ; il s'écrie à chaque instant : — A la bonne heure!... parlez-moi de ça!... c'est autre chose qu'à Pontoise... Je dinais bien chez papa, mais c'était encore loin de tout ça!... Hein ! Tronquette, qu'en dis-lu ?

— Cl'St fièrement bon ! dit Tronquette en poussant un gros soupir parce qu'elle n'a plus faim, et que cependant elle veut goûter de tout ce qu'on leur sert.

Tout en buvant le Champagne qu'on vient de leur apporter, Adam se souvient qu'ils n'ont pas encore d'endroit pour se loger; il est temps d'y penser, car il est nuit depuis longtemps. Il appelle le garçon : — Où y a-t-il une auberge, par ici ? — Une auberge ? — Oui, une auberge où l'on couche, où on loge, enfin... — Ah! monsieu^ veut dire un hôtel garni'?... — Ça ne s'appelle donc pas auberge, à Paris ? — Non, monsieur. — Eh bien ! où y a-t-il un hôtel garni ? — Il n'en manque pas à Paris, monsieur... — Le plus près?... car nous sommes las, et nous n'avons pas envie de nous promener encore après dîner. — Oh ! oui, que je suis lasse ! dit Tronquette ; dame ! quinze lieues à cheval... presque d'un trait!... Aie, les reins!.,, j'en peu* plus.

Le garçon, qui a examiné Tronquette, pense que les jeunes voyageurs ne tiennent pas à loger dans un hôtel de la première élégance; il leur en enseigne un dans la rue où ils sont, et leur propose quelqu'un pour les conduire. Adam accepte. On lui présente la carte, qui monte à quarante francs ; il trouve que ce n'est pas cher, parce qu'il a parfaitement dîné et bu d'excellent vin, tandis qu'à Pontoise il a donné cent soixan'e-trois francs pour du saucisson, du fromage et du vin du cru ; il est vrai qu'il avait joué avec Tronquette.

Quand Adam et sa compagne sont sortis de chez le traiteur, ils se sentent étourdis: les différents vins qu'ils ont bus commencent à produire leur efl'et, et le grand air vient d'augmenter l'action du vin. Tronquette est rouge comme une cerise, elle a la respiration courte et gênée ; sa langue pâteuse lui permet à peine de prononcer de temps à autre : Oui et non. Adam, au contraire, parle avec volubilité; il tient la tête haute, et se sent en train de chanter et de danser : heu- ^ rcusement il est nuit et on ne les voit pas, sans quoi il est probable que l'on ferait encore foule autour d'eux. Us suivent le commissionnaire, Tronquette en se pendant au bras de son amoureux et en pous- ■> sant de gros soupirs , Adam en sautillant et en agaçant sa compagne,

ET L-llOMME POLICE.

foi lu! répond en bi-edouillant : — Laissez-noi tranquille, on j' yu pleurer.

CBiriTAi XVIII. — Msdune Pbanor.

Les voyajjeurs sont arrivrs à l'Iiôtel (;arni ; une dairi entre ^eui âge» les reçoit, et leur cleniande s'ils veulent un appaiiemcnt complet. •— Noris voulons tout complet, dit Adam en faisant des cabrioles sur l'escalier, tandis que Tronqiiette s'appuie sur la rampe, sur laquelle elle semble déjà vouloir s'endormir. La maîtresse de l'bôtel, qui est habitude à recevoir toute sorte de monde, oITre obli(;eamment son ftras à la grosse fille pour l'aider à monter; elle ouvre une porte au premier dtage en disant : — Voici un appartement délicieux; rien ne vous manquera... La vue est fort agréable... on a trois cbantiers en face de soi... tout bois de cboii. Ce logement est de cent francs par mois... On paye toujours la quinzaine d'avance... C'est l'usajje.

Adam tire de l'or de sa pocbe en disant : — Ce qui m'ennuie à Paris, c'est qu'il faut toujours avoir la main à la bourse; j'aimerais mieux donner tout de suite tout mou argent, et qu'oD me laissât tranquille après.

Après avoir reçu son argent, l'hôtesse demande à Adam son nom. — Pourquoi me demande?.- vous mon nom? — C'est l'usage, monsieur; il faut bien savoir qui on loije... — Qu'on est drôle à Paris avec les usages !... Quand je me prortienais dans les environs de Gisors et que j'entrais me reposer dans une ferme, on ne me demandait pas mon nom pour me donner un verre de vin ou une tasse de lait... Ici, on me fait payer d'avance, et il faut encore un tas de formalités !... — Monsieur doit savoir que dans une grande ville ce n'est plus la même chose... — Non, madame ; je ne sais rien que faire mes volontés depuis le matin ju.squ'aii soir ; je les faisais chez mon papa, je veux les faire ici. — Vous les ferez, monsieur... Eh ! mon Uieu, il n'y a point de ville oit l'on soit jdus libre qu'à Paris, pourvu qu'on ait de l'argent dans sa poche, une tenue décente, qu'on se conforme aux usages, aux

lois, aux — Madame, voulez-vous nous faire le plaisir de nous

laisser nous coucher? Vous voyez que nous en avons besoin, car

Tronquette ronfle déjà sur celte chaise .. — Oui, monsieur, très-

velontiers Mais votre nom ? — Adam Rémonville. — llémonville,

fort bien... Et vous êtes avec madame votre cpoise ? — Qui ça ? — Cette dame qui s'est endormie là-bas... — Ce n'est pas mon épouse du tout!... c'est Tronquette, la fille du meunier Bertrand, qui est venue avec moi à Paris, parce que là-bas son père nous empêchait de nous voir, et que ça nous ennuyait. — AU! diable! mais c'est donc une jenne personne que vous avez enlevée ? — Comme vous dites. — Vous êtes bien heureux que je ne sois pas trop scrupuleuse! Mais je luis indulgente pour la jeunesse. Je dirai que c'est votre épouse, cela vaut mieux, c'est plus convenable... Ce sera vingt francs de plus par

mois pour le linge et la lumière On les donne d'avance, c'est l'u-

lage... — Il fallait donc me les demander tout de suite !... Tenez !... Faut-il encore payer autre chose?... — Si l'on cire vos battes, les souliers de madame, si on bat vos habits, si on fait vos commissions, ce sera dix francs de plus pour les servantes. Mais tout le monde sera à vos ordres ; dès <[ue vous aurez besoin de quelque chose, il vous suffira de frapper un petit coup... un tout petit coup. — C'est bon... Tenez, prenez vos dix francs... C'est fini, j'espèie? — Monsieur, j'ai Dien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.

L'hùlesae a refermé la porte sur elle. Adam examine la chambre où il est, en murmurant : — Elle appelle cela un appartement délicieux ! C'était plus beau chez papa!... Mais pourvu que nous ne man(|uions de rien... n'est-ce pas, Tronquette?... Dis doue, Tronquette, réveilletoi donc un peu !... Eh ! Tronquette !...

Adam prend et secoue vivement le bras de sa compagne, qui ronflait déjà profondément. Tronquette ouvre un œil, et se frotte l'autre •n s'écriant : — Du son ! du son !... Où c qu'est le son ?

— 11 n'est pas question de son, Tronquette ; tu n'es plus au moulin, nous sommes à Paris... — Ah ! mon Uieu, j' me croyais encore cheux nous... — Viens donc, Tronquette... l-xaminons noire appartement.

Tronquette se lève en bâillant, et s'accroche au bras d'.Vdam, qui l'entraîne dans une seconde pièce oii est une alcôve et un lit. Tout cela est meublé pauvrement, avec des objets de hasard ; maisdes jeunes gens sont rarement difliciles, surtout quand ils sont amoureux. Donnez-leur une chambre à coucher, ils s'y trouveront toujours bien.

Adam sourit en regardant la couchette ;Tronquettene dit rien, parce qu'elle dort tout ('.ebout, et que, même les yeux ouverts, elle semble dormir encore. Adam l'embrasse tendrement, et cette fois elle se laisse faire.

— ('ouchons-nous, dit le jeune homme. — Ah ! oui, couchons-nous, répond la grosse fille en balbutiant.

Et comme Adam aime à mettre promptement ses projets ît exécution, et que d'ailleurs Tronquette lui semble en dispositions fort sentimentales, puisqu'elle ne fait que soupirer quand elle ne ronfle pas, le jeune homme se met sut-le-champ en devoir de se déshabiller

Mais Adam a des bottes qu'il n'a pas quittées depuis la veille ; le

voyage a fait gonfler ses pieds ; il cherche de tous côtés un lir«-bolte,

J et n'en trouve point. Il se décide k sonner un petit coup, comm» on

1« lui a lecommandé. PcrMune ne vient, il recommence; enfin, au

quatrième coup de sonnette, une servante arrive, et an beat de dii minutes il parvient il obtenir un tire-botte.

Adam est retourné près de Tronquette, qui «'ett rendormie «ir une chaise. Son amoureui , qui n'a plus que le v^temrnt nëceisaire, lui secoue de nouveau le bras en lui criant aux or<-ill'"» : — "TroDquette... dé-y'i.ibille-toi donc !... Est-ce que tu n'es venueà Paris que pour dormir?... Tronquette, tu ne veux donc p»» te coucher?

La paysanne ronfle comme un vieil ivrogne ; .\>Um i beau la tirar, la secouer, c'est une masse qui ne semble plus devoir se bouger.

— Ça devient considérablement enibéunt! dit .Alam en tournant autour de la grosse fille. Encore, si elle était déshabillée, je 1» porterais dans le lit... Tronquette, tu ne veux pas te réveiller ?... Eh bien, je vais te déshabiller, moi.

Aussitôt Adam se met a arracher le fichu, ^ ôter le» épingle», k tirer les manches de la robe." Ce mo'ivement fait enfin ouvrir le» yeux à "Tronquette, qciis'écrie : — llola ! là '...j'étouffe. — Tu étouffe»'... raison de plus pour te déshabiller... C'est que je ne sais pas défaire tout cela , moi... — Ah ! j'étoun"e... — Eh bien , aide-moi donc à t« déshabiller. — Je ne peux p»s... j'ai mal au cœur... j'en peux plus...

— Allons, voilà le reste... .M.iudit cordon !... — Coupe! coupe!...

— Oui, coupe, coupe !... je ne peux pas trouver de ciseaux... Si c'efi comme ça qu'on ne manque de rien ici !■..

Adam court à la sonnette, puis va à Tronquette. La servante r»» vient en bonnet de nuit, et dit qu'il ne faut pas sonner si fort. EJ1« va chercher des ciseaux en grognant, et referme la porte en disant qu'elle espère qu'on la laissera enfin dormir.

Adam a coupé, cassé, arraché tout ce qui gênait la respiration de la jeune fille, et au moment où il lui enlève son corset, celle-ci pouss» un ouf. capable de faire chavirer un bateau.

— A présent, couchons-nous, dit le jeune homme en tichant d« faire lever Tronquette. — Ah !... un moment... j'ai ben soif... oh! j'ai une soif! — Pourvu que je trouve de l'eau ici, car s'il faut attendre après la servante....

Adam va ouvrir les armoires, visiter les cheminées ; enfin, il trouv» une carafe dans la première chambre. Il revient tout joyeux ver» Tronquette, qu'il trouve pleurant comme une biche.

— Eh bien! qu'as-tu donc?... pourquoi pliures-tu ainsi?... Est-c« que tu étouffes encore? — Ah! oui... je suis bien malade... Hi ! hi ! hi !... j'ai du chagrin... j' veux m'en retourner cheux nous !...

— Voilà une autre bêtise à présent ! Tu veux retourner chei toa père... qui te battait... qui me battait... Y songes tu?... — Ah I c'e«t égal... je n'étais pas mal à mon aise comme ça cheux nous... C'est le bon Dieu qui me punit d'avoir suivi un garçon... Hi ! hi ! hi !... J'en ai du repentir à c't heure... — C'est-à-dire que tu as une indigestion. C'est ta maudite pâte ferme qui t'étoulTe. — .\h ! oui... il y a ben de ça aussi... Ah ! que je suis malade !... J' veux m'en a'ier...

Adam commence à trembler pour sa compagne, .iont les couleur» ont fait place à une pâleur effrayante ; il court dans la chambre, prend de l'eau, en offre à Tronquette, qui ne répond plus, lui. en jette au visage, crie, appelle, cogne au mur, ouvre les fenêtres, et tape du pied en disant: — Ah! mon Dieu!... pauvre Tronquette ! Maudite galette!... On va dire que je l'ai enlevée pour l'étouffer... Et personne ne vient!... llolà !... la maison!... les voisins!..

Adam sort de son appartement; il va sur le carré, et cogne k la première porte qui se présente devant lui.

Duc voix de tête répond au bout d'un moment :

— Est-ce que c'est toi. Sigismond ?... Comment ! cher amour. i»m nuits de suite ! Dieu ! que c'est joli ! Je n'y comptais pat... .\ttena», j'y vais.

Adam n'a pas répondu; bientôt la porte s'ouvre, et une dame en chemise, et tenant un bougeoir à la main, parait devant lui et fait un mouvement comme pour se jeter dans ses bras ; mais en s'apercevant qu'elle se trompe, elle s'arrête, et s'écrie :

— Ah! mou Dieu, ce n'est pas Sigismond !... Ah! ciel... et on m'a vue dans ce négligé !

La dame qui se croit en négligé quand elle n'a que sa chemise est une femme d'environ vingt-neuf ans, grande, maigre, privée de hanches et de tout ce qui s'aperçoit en négligé. Ses jeux sont grands et assez beaux, mais ils ont une eipr..'ssion de vivacité qui frise beaucoup l'elTronterie ; enfin ses traits, qui ont élé bien, sont déjà dépourvus de toute fraîcheur, et c'est par le jeu de sa physionomie que cette dame cherche maintenant à suppléer aux charmes qu'elle n'a plus.

.'Vdam n'a fait attention ni au costume ni aux traits de la pertonne qui est devant lui ; il ne songe qu'.i Tronquette, qu'il a laissée etouf f.int : il prend vivement le bras de la dame , et rentr.>ine vers s» chambre en disant : — \ euei, venez bien vite, je vous on prie... J'ai absolument besoin de 'Uelqu'iin... être seul... la nuit... quand cela vous prend comme cj !... /Vh ! venez, dépêclions-nous.

La grande dame, qui semble avoir pris l'habitude de se laisser entraîner, suit Adam en le reluquant d'un œil et en niin4ud.inl de l'autre ; de la main que le jeune homme ne tient pas elle rapproche le haut de sa chemise contre son sein, et fait somlilanl d'.ivoir quelque chose il cacher; puis elle dit à demi voix, en tachant d'avoir Tairémn :

— Mon Dieu ! comme ^■■•«iis êtes vif !... comme vous m'entrainet?.., Mail, monsieur, je ne -uis pas hakitu^ à... ordinairement on me fait

L'HOMME Dt: la NATURE

Il cour avant de... Vous m'aviex dooi: entrevue?... C'est donc de la

•yni|nilhic?...

— Non, madame ; c'est une io'iîgeslion...

— Une iiKtifjrstion ! s'écrie 'j griniile femme en faisant un mouve-» Ment pour relirer son liras ; mais Adam ne la lâche pas, et elle re- I -end aussitôt : Ali ! Uieu ! comme il me serre !... 11 est fort comme i iTurc!

On est arrivé devant Tronquetle , la «ame fait un mouvement de \ nrprise , et Adam s'écrie : — Vous voyez l'état oli elle est... C'est pouravoir mangé de la pAtefennc toute la journée... J'ai beau sonner, personne ne vient. Si vous ne nous secourez pus, madame, Tronquctte va étouffer.

Lagrande dame part d'un éclat de rire, en disant : — Etais-je bète!... moi , qui croyais que j'avais fait une nouvelle conquête !... Je peiu dire que je la gobe, par exemple !...

Adam trouve fort singulier que l'on rie pendant que Tronquette est si mal, et il va demander à cette dame le motif de sa çaielé. Mais «vani qu'il ait eu le temps de se mettre en coIltc, sa voisine s'est approchée de la grosse fille ; elle achève de la déshabiller, puis court chez elle , rapporte une petite fiole , met quehiues gouttes de son contenu dans un verre d'eau , et en fait avaler quelques gorgées à la malade.

L'elTet de ce breuvage est prompt ; une crise s'opère , Tronquette est débarrassée d'une partie de ce qui l'étouffail, et sa pâleur devient moins effrayante. Adam cumuuiice à respirer, et la voisine l'aide à coucher son amoureuse, en disant :

— C'en était une indigestion, et une fameuse !... J'en ai eu plulieurs dans le cours de ma vie... J'en ai même eu beaucoup , mais jamais de cette force-là. Aussi, mes enfîints, pourquoi vous mettez vous •u régime de la galette?... Une fois en passant, à la bonne heure ; mais toute la journée '....c'est trop !... — Que voulez- vous, madame ?... Nous sommes à Paris de ce matin seulement... — Et il paraît que vous n'êtes pas sortis de chez les pâtissiers...

— Tronquette, qui est de la campagne, aime les gâteam... — Oh ! je vois bien qu'elle est de la campagne ; il n'y a pas besoin d'ouvrir •es deux yeux pour ça !... Mais vous n'êtes pas du village , vous ? — Je demeurais chei mes parents, près de Gisurs. — El que faisiez-vous chez vos parents ? — Rien que m'amuser, courir depuis le matin jusqu'au soir. — C'est à peu près l'étal que je fais à Paris. Vos parents sont donc riches? — Oui, madame. — Ce cher ami!... est-il heureux d'avoir des parents riches !... I\loi, j'ai un oncle brasseur; mais il me donne du pied au deirièie toutes les fois (|u'il me rencontre... Pour plaisanter, s'entend... Il est très-farceur, mon oncle. Et qu'êies-vous venu faire à Paris avec cette grosse dondon ? — Son père nous em- |ê(hait de nous voir... J'ai enlevé Tronquette. — Il l'a enlevée !.. Ah ! que c'est gentil !... Ah ! que j'aime les enlèvements, moi !... Ça me rappelle Edouard , Alfred et Dupont !... Ce cher amour !... En:brassez-moi ; j'aime les hommes qui enlèvent les femmes.

Adam se laisse embrasser. Les manières de la voisine , qui paraîtraient singulières à un autre, sont fort de son goût , et lui semblent toates naturelles.

Après avoir embrassé Adam, la voisine reprend : — II est tout jeune '.... Quel âge avez-vous ? — Dix-neuf ans, madame. — Dix-neuf ans!... et trois dents de moins; c'est dommage ! Mais ça n'empêche pas les sentiments. iMoo ami, il s'agit maintenant de taire du thé pour voire Ariane , qui est abandonnée dans ton lit. Ileureiisenient j'en ai chez moi, car ici c'est une véritable baraque ! Ou n'a rien , et on paye fort cher. Je vais en chercher, et venir allumer le feu... Pendant que le thé se fera, vous me conterez vos amours et votre enlèvement.

— Ah ! madame, que vous êtes bonne ! que je vous remercie!... — De rien, mon jeune ami. Est-ce qu'il ne faut pas s'obliger dans ce monde?... Je n'ai jamais été inhumaine. Madame Phanor est connue pour n'avoir rien à elle... Atlendez-mii, mon petit! je vais chercher du thé.

La voisine ne tarde pas à revenir. Elle a jeté sur ses épaules un ■vieux châle en bourre de soie , qui a l'air d'avoir été trois fois reteiiit. Elle tient uu réchaud , elle allume du l'eu , et pendant que le thé se fait, Adam conte ses aventures, ses amours et tout ce qu'il a fait depuis qu'il est au monde.

Madame Phanor semble prendre beaucoup de plaisir à l'entendre, et tout en l'écoutant, elle s'écrie : — (ju'il est drôle!., quel caractère prononcé !... J'aime ça, moi !... Il ne veut faire que ses volontés; je me reconnais là !... Mou petit, vous avez une balafré à la joue. — Cest quand je chassais , mon fusil a crevé dans ma main. — Pauvre ■mour !... C'est égal! malgré cela et les dents cessées, nous ferons rncore des paasions ; je vous le prédis. Mes enfants , je serai votre fuide à Paris , je vous consacrerai tous mes iusiams de liberté.

Pendant cette conversation, Tronquette a suuiineitlé ; et quand elle se réveille, c'est pour dire : — Ah ! que je voudrais être cheui nous i

Ce n'est pas sans peine que madame Phanor parvient à f.lire prendre du thé a la grosse fille, qui trouve cela mauvais. L'orsr.u'elle en ■ bu deux tasses , elle se lendort piofondément. La voisiine q"i ne paraît pas pressée de rentrêv se co-j.îir-, '^ » Adam-î

— Il noui reste beaucoup de thé... Dondou n'en veut plus; ai noui faisions un brin de punch... Je sens que ça me remellrait... D'avoir^ été réveillée comme ça, en sursaut, ça m'a glacé l'estomac... Ainiez-, vous le punch, mon voisin ? - J'en ai, je crois, bu une fois ou deuij chez papa... mais il y a si loin.temps !... — Oh ! chez jm/ia .'... Estill drôle quand il dit chez papa ?.. Mon ami, je vais vous coiifectlonnety. un petit punch anodin : ça nous remettra... c'est réparateur... J'ai jusleineiit de l'eau-de-vie chez moi ; j'en ai toujours par précaution. Je vais aller réveiller l'hôtesse pour avoir du sucre, car nous n'en avons plus assez ; elle criera si elle veut !... je m'en lave les talons !... Attendez-moi une minute, et entretenez le feu.

Adam aurait autant aimé se coucher que de boire du punch ; miil il n'a pas osé refuser celle qui vient de lui rendre service.

Madame Phanor revient avec une bouteille et un gros morceau de sucre.

— Je croyais que vous attendiez quelqu'un chez vous? lui dit Adam en bâillant.

— Moi !... mais non... Ah ! c'est à cause de Sigismond... C'est un enfant de cinq ans, qui vient quelquefois me dire bonsoir avant de se coucher.

Tout en faisant le punch, la voisine conte à son tour ses aventures à Adam. Elle lui dit qu'elle est veuve, que son mari était othuier supérieur, que son mariage l'a brouillée avec ses parents , qui ont été ruinés en banqueroutes; que son mari a eu onze duels, parce qu'elle faisait trop de conquêtes; qu'au dernier il a succombé; qu'enfin elle a encore mille écus de rente et l'espoir de gagner un procès pour un bien d'un demi-million.

Adam écoute toute cela avec la meilieiire foi du monde. Le punch est fait ; madame Phanor s'en verse d'abord deux verres pour le goûter. Elle le trouve trop doux , et y remet de l'eau-de-vie; elle le trouve trop fort, et y remet du sucre.

A force de goûter, madame Phanor a vidé la théière presqu'à elle seule. Alors seulement, s'apercevant qu'Adam est à moitié endormi, elle se lève, et lui dit : — Mon voisin, je vais vous laisser; il se fii/ tard. Mais, si vous m'en croyez, vous serez sage ce soir... Dondon a été fort malade... elle a besoin de repos; vous-même, vous n'eo pouvez plus... et on ne doit jamais s'exposer à faire chou blanc !... Bonne nuit ! mes enfants. A demain!... N'oubliez pas que je suit toute à vous.

Madame Phanor s'est retirée , et Adam ne s'en est même pas aperçu. Il s'est endormi dans un fauteuil, et y reste jusqu'au lendemain malin.

Une bonne nuit a entièrement rétabli Tronquette; en se réveillant le lendemain, elle ne sait plus où elle est. Elle appelle tour à tour son pèr», son âne et son amant; enfin elle aperçoit Adam donnant encore dans son fauteuil , et elle se souvient des évéueuieuts de '. • veille.

Tronquette se lève, s'habille ; puis elle va réveiller Ad.im, qui, ouvraul les yeux , ejt tout étonné de ne s'être point couché. Mai dix-neuf ans, après avoir fait seize lieues à cheval, on dormirait s une branche d'arbre.

Adam sonne, et demande à déjeuner. Cette fois, Tronquette n'ose plus touchera rien; elle craint de se rendre malade, et prétend qi:e c'est l'air de Paris qui ne lui vaut rien. La grosse fille est encOiC triste ; son indigeslion a rembruni ses idées. Adam a beaucoup de peine à la calmer. U lui parle de madame Phauor, et des services qu'elle leur a rendus pendant la nuit.

— Est-ce qu'il ne serait pas poli d'aller la remercier? dit Tronquette.

— Mais il me semble que si, répond Adam. Elle demeure en face... Viens, allons lui dire bonjour.

Tronquette prend le bras de son amant, comme s'il s'agissait d'aller se promener, et tous deux sortent de leur lotjeinent. La clef est à la" porte de la chambre de la voisine; Adam, qui ne s'amuse jamais aux cérémonies, ne frappe pas, mais tourne vivement la clef , puis entre brusquement avec Tronquette.

Le lit de la voisine se trouve être justement en face de la porte, et, comme les rideaux ne sont pas fermés , les deux jeunes gens se trouvent vis-à-vis d'un monsieur d'une soixantaine d'années qui a déjà passé une jambe sous la couverture.

Le monsieur reste tout saisi , ne sachant s'il doit ôter sa jambe gauche du lit ou y mettre la droite.

— Qu'est-ce que c'est!... qu'y a-t-il donc? cris madame Phanor, dont on aperçoit à peine le bout dti liez sortir de' dessous la cou« verture.

— Madame, dit Adam , c'est notïâ qui venion-s-vous retuercier. — Oui . dit Tronquette en faisant une révérence au monsieur , je venons vous remcicier de ce ^.i\ ..'te nuit... Vous savez... — Mes chers enfants , je suis en affaire ; miM'e pardons !... Vous reviendreî plus tard... ou j'irai chez vous... Je consulte mon avocat... Nous nous reverrons... Faites-moi le plaisir de retirer la CiCf ' de la porte.

Adam emmène Troniaetle en riant; ceiie-ci continue de f.iiie des révérences devant le bois de lit, le monsieur reste sur une jambe, et madame Phanor remet son nez sOus la couverture.

— Quoi (jue t^eviiittt'fabiàt'dOAc'li ? dltTrobqaette lorâqu'ils soiit

ET L'HOMME POLICÉ

; chez eui. Qu'est-ce que c'e»l que ça, un avoicat? esl-ce que c'eil un

1doi:iii!ui .il* remèdes ?

Adam rit riicore , puis il dit à la pays;inne : — Tronqiietie , que les autres fassent ce qu'ils voudronl, cela ne nous regrirdf pas. Nous sommes à Paris, ne sonfi^ons qu'a nous amuser. Viens, allon" nous )' promener... Mais aujourd'hui, lu ne t'arrêteras pa-> cliez tous li ^ ■. itissiei's... — Oli ! que neiini !... j'en ai assez de (jàleaiii , j'en veui pus jamais manf;er... — En nous promenant, nous tàclierons de rencontrer mon cousin Edmond; il doit être arrivé. Et si nous étions' ensemble, nous ririons davantage.

Adam prend Tronquette sous le bras , et -ils s'aventurent de nouveau dans Paris. Ils parcourent les boulevards entrent dans les cafés, oii Tronquette n'ose plus même manger une flûte. Mais la paysanne reste en admiration devant les niai;asitis de nouveautés. Ad.uu, qui croit que sou tri^sorest ini'puisable, aclicie k la jjrosse fille des robes, des fichus, un chapeau , des f;anu , et pour lui un habit , des nilels et de jolies bottines. Il a fallu chant;ei' uii billet de nulle franc:< , et dans cette première sortie on dépense près de quatre cents francs ; mais Tronquette n'est plus trisie, et Adam est enchanté de sa journée. Les jeunes f;<ns ont pris un hacie , ils se font rouler avec leurs •chats ; ils trouvent charmant de se promener en voiture. Adam ne veut pas la quitter ; il la fait restera la porte du traiteur oii ils vont dîner ; il la fait attendre devant les calés ; enfin, quand ils reviennent le soir à leur hôtel, Adam a di\ heures de voilure à payer.

Ils sont renlrés dins leur loijemeiil surchargés d'emplettes. Ils les étalent sur des chaises ; l'ronquette essaye le cliapenu à follettes, avec lequel elle a l'air d'un cheval de parade ; mais elle se trouve superbe, et Adam lui dit :

— Tu n'es pas reconnaissable!

L'heure du repos est venue; cette fois Tronquette n'est pas malade, el Adam ne se soucie nullenient ne dormir dan; unfauteuil.il presse ■a compagne de se coucher , elle y consent , parce qu'elle croit que le jeune homme agira comme la veille. Elle va se déshabiller derrière les rideaux, et bientôt elle est au lit. Maisau bout d'un moment, Adam arrive dans le néyliyé de madame Phanor, et veut partager la couche de Tronquetle ; celle-ci crie , et donne (les cups de poing à

5 on amoureui. Adam se laisse frapper, et se glisse dans le lit; alors .rouquettn en soit , et va s'asseoir dans le fauteuil en jurant qu'elle Cassera la nuil la. Adam se relève îi son tour, et vient chercher roiKiuetle. La grosse fille va se réfugier derrière une table, Adam court après elle ; enfin , les jeunes gens recommencent la scène de Pontoise, si ce n'est qu'ils la jouent celte fois en néyUijé.

Le bruit des meubles que l'on renverse , les cris de Tronquette , les éolals de rire d'Adam , troublent le calme de la nuit. Comme ils ont laissé leur clef à la porte, madame Phanor jiarail bienlôt au milieu d'eux , dans son cost'ime de la veille, el son bougeoir à la main.

— Eh bien ! qu'y a-l-il donc encore celte nuit , mes enfants? dit la voisine en enlr.iiit >lans la chambre à coucher. Est-ce que nous avons une seconde indigestion ?... est-ce que Dondon a encore daubé sur la galelle ?... Ah ! mon Oieu ! quel désordre !.,. Sont-ils diôles, comme ça ! A quoi donc jouez-vous là , mes amis ? Est-ce que vous répétez les Fureurs de l'Amour?

— Madame , c'est Tronquette qui fait la bête , et qui ne veut pas •e coucher, ou prétend que je reste sur un fauteuil. — Oui... pardi !... parce que, s'il couche avec moi... j' sais ben ce qu'il veut... et c'est pas po'.ir ça que j' sommes venue à Paris avec lui !...

-• Comment! mes enfants! est-ce que par hasard vous n'auriez pas encore... Ah ! Dieu! que c'est drôle!... Ahl que c'est innocent!... Ah ! que j'aime t'iiinoeence !... Ahl eou;iue ça me rapjielle... Aon, ça ne me rappelle rien , mais ça me l'ait plaisir... Allons , mes pelils chérubins! calmez-vous, est-ce qu'on doit faire tant de bruit pour ça?... Esl-ce qu'il est nécessaire de casser des chaises? .. (^'est bon iu village , ma grosse ; mais à la vil'e , ces rhoses-là doivent se faire décemment, et sans réveiller les voisins! Eloignez-vous, bel Adonis. Il a une jambe superbe , ce polisson-là ! Je vais parler à Donilon , je vais lui f.iire de la morale... Dondon, venez avec moi derrière le rideau, chère amie.

Tronquette se laisse prendre U main et conduire au fond de l'alcôvv. Tandis qu'Adam s'amuse à faire des pirouettes dans la cliainbre, madame Phanor dit à la paysanne d'un ton doctoral : — Ma chère enlant, vous êtes dans votre tort...

— Comment, madame ! parce que je ne voulons pas que M. Adam... — .le vous dis, l'allas, que vous êtes dans voire ton ; vous avez suivi ce jeune liumme; vous saviez qu'il vous aimait ; il ne vous l'avait pas caché; or, quand un gaiçoii enlevé une fille , ce n'est pas .teulenient pour la bourrer de pâle ferme... — Mais moi , je n'avons pas cru que... — Silence, Dondon ! je vous dis que vous n'avez pas raison... yoyei voire amant en tunique blanche; il est aduiirable , il a l'air d'un Humain. ,, Allons, ma pelile ! j'aime i> croire que vous ne réveillerez p.us les voisins; ce qui nuirail beaucoup à voire réputation.

En di.ant cela, madame i'hanor quille l'alcôve et revient au milieu de la I hambre, oii elle dit à Adam :

— J'ai parlé à Dondon ; elle ne cassera plus les meubleii. Mes enfanis , j'ai été bien contrariée ce matin dt ne pas être libre pour TOUS accompagner dans votre promenade ; mais ^u^ud vous êtes

venus, j'avais tant d'affaires... j'étais »vee tiB homme de M , M. Sgismoni...

— M. .Sigismond ? Vous m'aviez dit que c'était un enfant de «Bq ans, dit Adam.

— Tu te trompes , mon coeur ! Je n'ai pas pu te dire ce!»... tu l'as rêvé. Mes ami", , demain je suis libre, et je vois convacre m» journée ! INous dînerons ensemble; je conn.i» le» bon» traiteurs. Enuite nous irons au spectacle, no • ' une loge... nous ferori des folies! nous prendroui ..^ wa, es... Oli! j'aime lei glaces !.. Je me ferais fesser poui une glace! Et Dondon , en a-t-elle pris déjà '...

Comme madame Phanor fioLisait sa question, un individu de cin^ pieds sept pouces , ayant un cali çon en sus de sa chemise et un foulard jaune sur la tète, entre dans rappartemenl en fronçant se» sourcili noirs et touffus; ce qui , joint à ses favoris dont les pointe-» vont se perdre dans les coins de s.< bouche, lui donne quelque ressemblance avec un ours.

Le monsieur arrive en se dandinant ; il regarde tons les personnages qui sont dans la chambre , puis il dit à la voisine en traînant sur ses syllabes :

— Qu'est-ce-que ce-la si-gue wi-fte. de ne point re-ve-nir au bercail? Est-ce que nous moi-si.*e-«>ns chez les voisin»?

Madame Phanor court prendre le br»» du monsieur en disant : — Me voila, Sigismond ! me voilà , cher ami! Ces enfanu avaient une contestation , une querelle con]nf»ale ; il faut bien être sensible aux chagrins domestiques de l'humanité.

— Tu ne l'es que de tropse sen-si-be-le !... Al-lons... ren-lrons, léner-tecré-a-ture, etplusd'écha-pe-ments, oa j'aban-donne Cu-pidon pourun ci-garre.

La voisine ne réplique pas; elle prend son bougeoir, et s'éloigne avec le grand monsieur, <pii ne se donne pas la peine de saluer la société.

— C'est singulier , dit Adam ; celte dame appelle toutes se» connaissances Sigismond... Cependant ce monsienr-la ne ressemble pas du tout à celui que nous avons vu ce matin.

Mais Adam a bientôt oublié madame Phanor et son monsieur. Tronquette s'est recouchée sans rien dir-; son amant v» la trouver, et celte fois, la paysanne ne le bat plus, et n'ami-nte plus les voisins. Est-ce la morale de madame Phanor qui a fait son effet? eit-ce la fatigue, est-ce l'amour, qui rendent Tronquetle moins cruelle ?

C'est qu'à tout il y a une fin , et que , dans tin cas semblable , telle personne, après avoir fait grand b-uit, sera ensuite do ice comme un atjneau. Quand on veut liien finir par céder, pourquoi ne pas le faire tout de suite?... La vie est si courte! les moments heureux sont si rares ! et le bonheur qu'on se promet nous manque si souvent de parole !

Cbapitrk XIX. — Edmond et Agathe.

Nous avons laissé Edmond à cheval avec mademoiselle Agathe, qui , ayant très-peur de tomber, éiouffait son amant à force de l'étreindre dans ses bras. Le cheval avait enfin consenti à quitter ('>i>ors. C'était une grande victoire que le cavalier venj'l de remporler; aussi Edmond, tout joyeux d'êlre en route et de l>"nir sa nuit^esse en croupe , s'écriaii dans les moments où son amie le serrait un j^eu moins fort : — Ma chère Agathe !... Quel bonheur !... >ous vyiU nos maît.-es !... Vous èies à moi... que je suis conlent !... Teuei-moi un peu plus bas, s'il vous plait... — Ah ! c'est que j'ai si peur de tomber... Je n'avais jamais éié sur un cheval... Pren«x bien garde :... Il me simble qu'il s'emporte... — Oh! il n'y a pa» de danger. — Vous connaissez le chemin (wur aller à Paris ? — Oui ; c'es'.-a-dire... mon cousin le connaît. Mais nous allons le rejoindre... Je l.ii ai donné rendez-vous près d'iti. — Commtn'! nous irons a Pari» avec votre cousin?... Mais il iiic semble que n.'us aurions bien pu y aller ,»enls...

— Je vais vous dire : c'est que mon cousin enlève aussi sa maîtresse ce soir .. — Vous allez donc me faire voyager avec une autre femme? Et comment est-elle sa maîtresse .^est-ce une éléi;anle.' est-elle jolie.\..

— (Vet tout bonnemeiit une paysanne... la fille d'un meunier. M<ta cousin a de singuliers goiiis! — L'ne paysanne!... à la bonne heure ! j'aime mieux cela ; je ne peux pas soiiBrir me trouve.' en coiopagoie avec une peiile-maities>e... Oh 1... comme ça secoue un cievai:... Et puis je suis jalouse , monsieur Edmond , je vou.* en prév««ns... — Ah! ma chère .•\galhe! est-ce que je pourrais jamais aimer d'autres femmes que vous'... est -ce que... Tenet - moi jar moti habit.vous n'aurez pas besoin de tant me serrer. — Ah ! qu'on est mal iadessus!

Les voyageurs sont arrivés au lieu du rendei-vous, et ils n'y trouvent plus Adam et Tronqueile, parce que ceux-ci s'étaient euïuis «u grand galop en croyant entendre venir llertrind.

— Ils n'y sont pas ! dit Edmond. — Nous nous p.isseron» bien de votre cousin et de sa paysanne! reprend .\galhe. — C'est que je ne sais pas trop par oit il faut prendre. — Ailes toujours, nous dea«Bderoiis.

Edmond remet son cheval au trot. On suit un chemin, |>nis un autre; et comme au milieu de la nuit on ne rencontre pas souvent des gens à qui on uu.i'w- deuiaudcr sa route , on >0)age au hasard,

L'HOMMR DE 1./, NATURE

NOi Mvoir oh l'on est. Mais au point du jour le coursier 8eml)Ie enflamma d'une ardeur nouvelle, il prend de lui-même le galop; ce qui enclianle Kdmond et fait frémir Af;;<llie.

— Il va comme le vent, dit le jeune lioinuie; le maquijjnon m'avait bien assuré que j'en serais coulent. — Il va trop fort, dit Agatlie ; je croistoujours que nous allons ijriniper dans la lune! — Tant mieui .... nous approchons! nous approchons ;

En ellet , les jeunes gens approchaient, mais c'était de Gisors : le cheval revenait à son écurie... tt les premiers rayons du jour firent voir aux deux amants le» toits de la petite ville qu'ils venaient de

quitter. , ,. , ,, •

Ah ' mon Dieu!... nous sommes revenus devant (jisors! s écrie

Agathe. — Se pourrait-il ?... En effet... J'aperçois la maison du maquignon' Ah! maudit cheval! — Airètcî-le donc... — Mais il ne veut plus s'arrêter... il va malgré moi. — Mon Dieu! est-il possible!... Vous voulez donc me ramener chez ma tante!'... — Mais non, !« ne le veux pas...

Lt maltresse de l'hilel garni où sont desconJus M. Adam et aiademoiselle Tronquette.

Cependant le cheval va toujours, il ne s'arrête que devant la portde son écurie , qui est encore fermée. Nos voyageurs profitent de ce moment de repos pour sauter à terre.

— Laissons là ce méchant cheval , dit Edmond ; gagnons à pied la

rremière ville , nous y trouverons quelque voiture qui nous mènera Paris... Ah ! je le veux bien... Allons a Trie-la-Vilie ; je connais le diemin : il y a de petites voitures qui vont à Paris. — C'est cela... Partons vite.

Edmond a pris le carton, le paquet et le bras d'Agathe, qui ne narche pas facilement, parce que le cheval l'a blessée quelque part; nais l'amour donne du courage, et près de ce qu'on aime on ne sent pu ses souffrances ; c'est-à-«*ire on les sent toujours , mais on s'en •ccupe moins.

Il n'y a pas un quart d'heure que les jeunes gens marchent dans la campagne , et déjà Agathe ralentit le pas , et elle pousse souvent des gémissements.

— Qu'avez-vous? lui demande tendrement Edmond. — J'ai... j'ai que je suis blessée... Votre maudit cheval me secouait tant!... Ah! TOUS auriez bien dû ne pas m'enlever à cheval!... — Où donc êtes- ▼ous blessée? — C'est... dans... c'est dans un endroit... Vous devriez bien deviner où.

Agathe baisse les yeux: Edmond devient rouge jusqu'aux oreilles , et il se garde bien de demander à Voir la blessure , ce qu'aurait probablenent fait Adam.

On marche encore; cependant Agathe est si lasse qu'on se décide à chercher un endroit pour se reposer. On est près de la lisière d'un petit bois , et on juge prudent d'y entrer, afin de pas être aperçu, si par hasard on courait après eux de ce côté.

Le bois est touffu . le gazon épais. Agathe s'est laissée aller sur /kttfce en faisant encore la grimace. Edmond s'est assis prêt de celle

qu'il aime, et il est toujours rouge jusqu'aux oreilles , parce que la solitude du bois, le silenci-, l'omhrage, le» beaux yeux noirs d'Agathe, tout cela lui donne de terriîjli-s palpitations. Il a grande i-nvie de jouir enfin de ce bonheur auquel il ajipire depuis si loni'.teinps, celui de serrer sa maîtresse dans ses bras, l'our cela, il commence par en passer un derrière .Agathe, puis il avance l'autre, il la tient contre son coeur... Il ne voulait que cela d'ahord ; mais quand on tient une jolie femme dans ses bras, il est assez naturel de désirer encore autre chose. Agathe se défendait mal , ou plutôt ne se défendait pas. Elle se contentait de baihutier : — Vous m'épouserez... n'est-ce pas?... — Toute lu journée, répondait Edmond.

Il y a [dus d'une liirure qu'on est entré dans le bois , et elle n'a semhié être que cinq minutes aux jeunes gens. Cette heure-là était peut-être la plus belle de leur vie ; mais , après l'amour, ce sentiment qui nous transporte au troisième ciel, était arrivée la faim,*qui nous rappelle que nous habitons sur la terre. Après avoir été l'égal des dieux , il est cruel d'être soumis aux mêmes besoins qu'un goujat... mais c'est comme cela , et il faut prendre son parti.

Les deux jeunes gens s'avouent mutuellement qu'ils meurent de faim. Il faut se remettre en route. Edmond se lève, tout joyeux, tout fier, tout transporté de son bonheur. Agathe le regarde langoureusement, de cette manière charmante dont les femmes savent nous regarder quand elles le veulent; elle tend ses inains à son amant pour qu'il l'aide à se relever. Edmond l'enlève... Agathe fait une grimace et pousse un cri perçant.

C'était la maudite écorchure que l'on avait oubliée dans le feu de la conversation précédente : ce qui se conçoit fort bien ; car tant qu'une blessure est échauffée, elle ne fait pas de mal. Cette fois Edmond se permet de la regarder sans demander de permission. Une heure dans le bois avait déjà chassé la timidité du jeune homme, it

— Pauvre Agathe ! dit Edmond, que tu dois souffrir !... Mais ce ne sera rien... On met là-dessus de la farine , et cela se guérit très-vite. Les amants se remettent en route; ils n'ont pas la patience d'attendre qu'ils aient atteint Trie-la-Ville pour déjeuner. Ils entrent chez un paysan, se font servir des œufs, du lait, du beurre, des fruits, et dévorent tout cela. Puis ils gagnent enfin la ville , et montent dans une voiture qui part pour Paris.

La voiture s'arrête plusieurs fois sur la route. A chaque station, Edmond descend avec Agathe ; il demande de la farine , et passe avec sa douce amie dans un petit cabinet. Les jeunes gens y restent toujours fort longtemps , et le cocber est obligé de les appeler pour les prévenir qu'on va partir, et ils reviennent rouges et chiffonnés; et, en arrivant à Paris, la blessure n'est point du tout cicatrisée, malgré toute la farine qu'on a employée en chemin , et vous devinez bien pourquoi.

Les deux amants sont à Paris. Edmond donne à un commissionnaire le paquet et le carton, et se fait conduire dans un bel hôtel, oiiil demande un beau logement et tout ce qu'il y a de meilleur. Edmond a environ seize cents francs; et quoiau'il sache mieux compter que son cousin, ce trésor lui semble aussi devoir être inépuisable, parce que, comme son cousin, il n'a que dix-neuf ans.

On traite les deux jeunes gens comme des princes ; car Edmond a une figure et des manières trop distinguées pour qu'on le prenne pour un vagabond. Quant à Agathe , elle a presque la tournure d'une dame de Paiis.

Les jeunes gens ont bien soupe , puis ils se sont couchés dans un lit bien moelleux, entouré de beaux rideaux de soie. Ils ne cassent point de meubles, et n'attirent pas les voisins par leurs cris , car Agathe sait se conduire plus décemment que Tronquette, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait plus de vertu ; mais dans le monde, respectez les convenances ; du reste faites tout ce que vous voudrez!

Le lendemain , Edmond et Agathe vont se promener dans Paris. On ne lej regarde pas en riant , on ne les suit point, parce qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans leur mise ni dans leur tournure. Agathe ne se donne point une indigestion de pâte ferme; mais elle prend six glaces et trois sorbets avec son amant , ce qui est infiniment meilleur ton.

Agathe s'arrête aussi devant les boutiques , et Edmond est trop galant pour la laisser admirer à la porte. Comment ne pas satisfaire tous les désirs d'une femme qu'on adore, et qui elle-même ne nous refuse rien ? Edmond achète à sa maîtresse chapeaux , châles, robes, fichus, boucles d'oreilles, et il la mène en cabriolet , la fait dîner chez les meilleurs traiteurs. Le soir, il la conduit au spectacle ; il la bourre encore d'oranges , de glaces et de bonbons; aussi Agathe est charmante avec son amant; ses yeux expriment toujours le plus ardent amour , et la blessure causée par le cheval n'est pas encore guérie.

Il y a trois semaines que l'on mène celte joyeuse vie. Tous les matins et tous les soirs, Agathe répète à sou ami : — Tu m'épousera», n'est-ce pas? et celui-ci le lui promet encore. Mais en fouillant un matin à sa caisse, Edmond s'aperçoit qu'il ne lui reste plus que cinquante écus. 11 demeure stupéfait ; il avait jusqu'alors pris sans compter, il croyait pouvoir y puiser toujours. Pour la première foi» Edmond pense à l'avenir... il sent qu'il n'y a pas moyen de coutinuar le même genre de vie.

ET L'HOMMB POLICE.

Agathe vient dans ce moment chercher son amant pour aller prouener au bois de Boulogne en cabriolet. Mais Kdmond lui montre 'état de s» caisse en lui disant : — Nous n'avons presque plus d'ar- ;ent... il faut nous promener à pied...

Agathe pâlit ; la gaieté qui animait sa figure fait place à une expreslon soucieuse. On sort, mais on ne rit plus conioie la veille; par uite, on n'est plus aussi tendre que la veille, et toujours par suite, lu bout de deux jours, la blessure d'Agathe est entiiîrement guérie.

La jeune fille , qui ne renoncerait qu'avec peine à la vie agréable ju'elle menait, dit un matin à son amant : — Si tu n'as plus d'ar- ;ent, il me semble qu'il faut écrire à ton père pour lui en demanier. Puisqu'il est ricbe, il ne laissera pas son fils dans l'embarras.

Sigismond , le monsieur do madame Phanor.

Edmond se frappe le front en s'écriant : — Ah! mon Dieu! tu me • fais penser à cette lettre que je devais mettre à la première poste sur la route. ... La voilà... elle est restée dans ma poche... je l'avais oubliée... car tu me fais tout oublier.

— Mon ami , je ne t'ai jamais conseillé d'oublier tes parents ; mets vite ta lettre à la poste... Y demandes-tu de l'argent?

— Non... je deuiande seulement mon pardon... pour la faute que j'ai commise... pour ma désobéissance à leur volonté...

— Mon ami , c'est de l'argent qu'il faut demander; c'est bien plus pressé, liouvre ta lettre, et peins à tes parents l'embarras où tu te trouves. Quand on a de la fortune, il faudrait être bien barbare pour laisser son fils sans un sou.

, Edmond se décide à rouvrir sa lettre, et y ajoute un petit posttcriptum dans lequel il avoue qu'il n'a presque plus d'argent. Puis il ▼a mettre sa missive à la poste. Mais son cœur est oppressé : il ne compte pas sur une réponse favorable ; il commence k concevoir que jes parents pourront fort bien ne point lui pardonner d'avoir enlevé la nièce de madame Benoit, et cette idée l'empêche de se livrer à l'espérance.

•En attendant la réponse tant désirée, Edmond et Agathe sont allés M promener sur les boulevards. Le jeune homme est rêveur; la jeune fille, qui ne tient plus ses yeux baissés comme chez sa tante, dit tout il coup à Ldmond :

— Mon ami , regarde donc celte femme qui arrive en face de nous... qui donne le bras il un jeune homme... Ah! quelle tournure !... il y a de quoi mourir de rire !

Edmond lève les yeux, et s'arrête en reconnaissant son cousin, qui est devant lui.

Adam s'avaurait fièrement avec deux dames sous les bras. A sa droite, il tenait niadamc Phanor, qui avait une robe sale, un chapeau neuf et des bas troués, et se penchait avec abandon sur son cavalier m regardant jusque dans le blanc des yeux chaque homme qui passait. A sa gauche, Adam avaitTronquetle. C'était elle qu'Agathe avait désignée k Edmond, parce que la fille du meunier, ayant voulu prendre les modes de la ville, les portait d'une f.iain si comique qu'il »'j avait pas moyen de passer prèi> d'elle sans la lemarqiMV. Ce qui

attirait particulièrement les regards était une toque de cr^ bleu, posée presque sur ses yeux , et dont les plumes placées sur une oreille caressaient l'épaule gauche de la grosse fille , q'ji . a chaque minute, regardait si ses plumes ne s'étaient pas envolées, ce qui commençait a beaucoup impatienter Adam.

— C'est mon cousin , dit Edmond en s'arrêtant. — Ton cousin.... ce grand jeune homme-là !... 11 n'est pas trop élégant... El ces deux femmes qui sont avec lui... où a-l-il pris ça ?...

Adam a reconnu Edmond, il quitte aussitôt ses deux femmes, et vient embrasser son cousin en s'écriant :

— Te voilà !... Ah ! que je suis content de te rencontrer!... J'avais beau te chercher dans cette ville... C'est si grand !... Est-ce U bonne amie, ça?... elle n'est pas trop mal.

Agathe devient ronge de colère; Edmond ne répond pas, mais Adam continue : — Voila Tronquette... Tu sais, ma passion, la fille de Bertrand !... J'espère que je l'ai joliment habillée... Mais je ne lui donnerai plus de plumes; elle m'ennuie avec ses plume», tlie a toujours peur qu'elles ne s'envolent. L'autre dame, c'est une voisine, madame Phanor. .Vh ! une dame bien aimable... bien gaie!... elle ne nous quitte plus. Elle a la complaisance de venir avec nous dans les spectacles , chez les traiteurs... Ah! mon Dieu, nous dînerions quatre fois par jour, qu'elle dînerait quatre fois pour nous faire plaisir; c'est une femme bien complaisante. Ah! à propos... as-tu de l'argent à me prêter?... Figure-toi que je n'ai plus le sou... Moi qui croyais avoir de l'argent pour un siècle! C'est étonnant comme tout a iilé. Mais j'ai écrit à papa ce matin... C'est-à-dire, je lui ai fait écrire par madame Phanor... parce que, moi, je n'aime pas écrire; j'ai signé seulement; je demande de l'argent au papa, et je suis bien sûr qu'il va m'en envoyer.

Edmond va répondre, quoique Agathe le tire par le bras pour l'emmener, lorsque madame Phanor s'avànce en disant: Eh bien! monsieur Adam , vous nous lâchez là comme deux paq-iels , moi et madame votre épouse... Ça ne se fait pas, cher ami. Songez que les dames sont toujours exposées dans Paris, surtout quand elles ii'oal pas l'air de voleuses.

.Vdam s'avaDçait S<''ri'ii,c:.i, tio n.n.i to bras k Trvaqanta et à midame Phanor.

— Je cause avec mon cousin , ma voisine. Le voili... vous s.ivet bien , Edmond , dont je vous ai jiarlé?... — ,\h ! c'est monsieur voire cousin... Euclianlée de faire sa connaissance . ainsi que celle de madame sou épouse. Ecoulez, mes enfants: puisque vois .ivcs à parler d'.ift'aires, entrons qneUiiie part; car, x Paris, quand cinq personnes s'arrêtent pour c.mser, ou croit qu'elles vont faire des tours de force... Entrons dans un café... nous prendrons quetq'ie chose-.. Ce n'est pas que j'aie besoin de rien; mais Hoiidon .. je veux dire madame Adam, m'a dit qu'elle se sentait une déf-tilTincc d'estomac; c'est son dîner qui passe mal. Je crois qu'un petit verre de kirsch l> soiiliyer.i.

Edmond n'est pas (àché de causer avec .Ad-nii, el quoique .'.jslli*

L'HOMME DE LA NATURE

le lire toujours pour l'entraîner et fasse une moue horrible, il suit ion cousin il.iiis un caft' qui fait Ir coin ilu boulevard.

.M.ulNine l'Iianor rtTiouquette sont il.'jà ..lt;il>li'i's. t ilmond dit tout bas à Ayatlic : — Va l'dsssc'oir un iiiomeMl |irc.> de ers danirs... pendant que je vais causer avec Adam... — Ces danie^. I... elles sont jolies, ces daiues... L'une a l'air d'une caricature, et l'autre... je n'ose p,is ilire de quoi !... — Je ne serai pas loni;ieiups.,. Va , je t'en prie... — .Ali , Dieu ! je voudrais être je ne sais oii !...

Cependant madvinoiselle A ;alhe est ol>lii;ce de céder et de se pliicer I la taille, où madame l'Iianor se dispute dé, à avec le garçon, tandis que Troiiquetle clierclie ses plume» avec sa main ijaurlip. i.diiiond •néle Adam , qui allait s'asseoir, et l'eiitraine sur le boulevard.

— I u as raison, dit Adam. Promenons-nous un peu. Je ne suis

pas fâché d'èlre un moment déharrasé de mes deux femelles. C'est

falijj.int d'av«»{i toujours deui femmes sous les bras... Depuis que je

iuis à Paris je n'ai pas encore ëlé seul un inst.mt... C'est étourdissant.

Dis donc, Edmond , sais-tu qu'il y a de bien jolies femmes â Paris?...

C'est qu'il y en a de toutes les façons'... J'avoue que si je n'avais

pas toujours Tronquette pendue à mon bras , j'aurais voulu faire

uCOnnaissauce avec ces jolies Parisiennes... Kt loi?

' — Ce n'est pas à cela que je pense ! — OU ! toi, tu es passionné!...

' Tu ne son>;es qu'à ton Agatlie. .Moi , je ne sais pas pourquoi il me

l^emble que Tronquette n'est plus aussi jolie ici qu'au villaj;e. Cette

\'*°9"^"- '^'-'^ plumes... ça la gêne... Elle était bien mieux eu bouuet

.■(plissé... mais elle a voulu de tout cela... Je ne sais rien refuser... Et

jlon Agatlie, l'as-tu épousée?... car tu m'as dit qu'elle voulait abso-

llunieiit se marier, celle-là. — Je n'ai pas encore pu songer à cela...

«litre chose m'occupe maintenant... Tu n'as plus d'argent, m'as-tu

'^i' ? — Encore deux ou trois pièces d'or ; mais ce n'est pas pour ma

dent creuse... Ça roule si vile !... Peux-tu m'en prêter ? — Je suis

comme toi, je n'ai presque plus d'argent, et je t'avoue que c'est cela

qui m'inquiète. — Moi, ça ne m'inquiète pas du tout... Je suis bien

»ùr que le papa va m'en envoyer... je suis même étonné que l'ami

Tourterelle ne soit pas déjà venu savoir si je ne luanquais de rien.

— Je ne suis pas aussi tranquille. Mes parents n'approuvaient pas mon amour pour Agathe... .Ala conduite les aura irrités... Il n'est pas certain qu'ils m'envoient de l'argent. — Alors je t'en donnerai, moi.

— Oh ! tu es bien bon... mais... — Mais quoi ? u'est-il pas naturel de •'obliger?... Si tu avais plus d'argent que moi , ne m'en donnerais-tu pas? — Si... mais... — Oh ! que tu m'ennuies avec tes mais!... — Je ne voudrais pas toujours vivre à tes dépens. — Qu'est-ce que ça veut dire, mes dépens? Je ne connais pas ces phrases-là. Je pense que, entre amis, ce qui est à l'un est à l'autre. — Sans doute. Cependant, »i mon père ne me pardonnait pas... Je ferais en sorte de me procurer

Îiar moi-mèine des moyens d'existence... J'ai quelques talents... je es utiliserais... je travaillerais... — Tu travaillerais... Bien sensible '... Moi , je ne travaillerai pas. D'ailleurs ça me serait difficile : je ne sais rien faire. Je veux m amuser , je suis venu à Paris pour cela. — Mais »i par hasard on ne t'envoyait pas d'argent ?... — Je te dis qu'on m'en enverra. — Supposons qu'on ne t'en veuille plus envoyer... que ferais- '"' — Ce que je fer.iis... ma foi... je... je ne ferais rien... Que diable Teux-tu que je fasse?... — On ne gagne pas sa vie à ne rieu faire... Ah! mnn pauvre Adam!... puisses-tu ne jamais regretter d'avoir si mal employé ta jeunesse! — Ah çà ! dis donc : est-ce que tu vas me faire de la morale, toi? Ça serait drôle !... Monsieur, qui a mangé son argent aussi vite que moi, et qui voudrait me donner des leçons... Puisque mon père ne m'a rien fait apprendre, c'est que probildeuient il veut que je ne fasse rien : je remplirai ses intentions. Au reste , comme il doit savoir qu'un garçon de dix-neuf ans ne se nourrit pas comme une linotte, il m'enverra de l'argent tant qu'il en aura et que Je n'en aurai pas... C'est dans la nature. Et toi, mon cher cousin tu me feras grâce de tes leçons , parce que je ne les ai jamais aimées!

— Ce ne sont point des leçons, c- sont des réflexions... — Je ne veux T>as de réflexions... Je veux m'amu^'^r; je suis venu à Paris pour ca. Allons rejoindre ces dames.

Edmond suit son cousin, et tous deux retournent au café. En attendant ces messieurs, madame Phanor s'était placée entre Tronquette et Agathe; elle avait fait apporter du punch, elle s'en versait à ■chaque instant, tout en lançant des œillades dans le café, pour voir si ou la remarquait; puis elle arrangeait la toque de Tronquette et lui caressait le menton en parlant lrès,haut : — Je veux, chère amie que vous ayez avant peu la meilleure tournure de Paris... Je vous dresserai sur moi... Levez la tète, chère amour... C'est ça... Mes enfants, je vous demande pardon si je n'ai pas mis mes djamants aujourd'hui pour vous accompagner , mais je ne m'attendais pas à sortir ce soir : quand Dondon est venue me chercher, j'ai jeté à la hâte un ternaui sur mes épaules... le premier venu... J'ai dit : Il ue faut pas faire attendre mes enfants. Dondon , ta plume tombe trop par derrière... Ta marchande de modes t'a fichu ça comme on piaule un soleil. Tu as l'air de Himi Pkhette , la reine des chiens!... Je te donnerai ma modiste... Vous ne buvez pas, mes petites chattes... On s'ennuie de ce que les époux ne revienneni point. Ah !... je conçois ça. C'estsi naturel... Et vos époux sont tous deux bien intéressants*!... C'est comme mon Phanor, que je regrette tous les jours... Ah ! Dieu!... jarçon, votre punch eil trop léger : mon ami, remettei-nous donc un

peu d'eaii-de-vie U-dedans... Qoe ça flambe !... J'aime qnand ça flambe, moi .. — Mais, madame, il y en a la moitié de bu? — ("etl bien, garçon, pas d'iniperlinence ; on vous en jujera trois bols, tl c'eil néie»saire... !"aile» ce que je vous dis. Mis tniants , à Pan» , il faut Savoir se faire servir, sans quoi on est la dupe de toutes cet canailles-là !... Tu ne dis rien , Dmidon ; est-ce que tu étouffes encore, mon cœur?... Pauvre mère! depuis qu'elle est à Paris, elle ne fait que ça !... C'est grâce à une indigestion que je l'aï connue... Dieu! quelle nuit nous avons passée '.... INous a-t-elle daiinë du mal, ce^tf giosse lille-là ! Son époux perdrait la tète... C'est tOut simple !., flk arrivaient à Paris... ils ne connaissaient pprs.nm-. Mais m^diineViè i dit rien ?... Hassurez-vous, madame : te liifn-aimé'rei*iifnSrti. tl<fua*fl ( même !... Vous êtes avec une femme qui saura vous laire respecter, I et a qui les hommes ne font pas peur. |

C'était à Agathe que madame l'banor s'adressait alors. Mais Agathe j ne répond pas, elle se contente de regarder encore ver» la porte ( d'entrée. Enfin Edmond et Adam revienneni ; madame Phanor »'é- J crie : — Arrivez donc, messieurs! vos épouses n'ont pas cessé de j soupirer après vous... Ah! monstres que vous êtes!... vous savel ' bien que vous êtes aimés!

Edmond s'est placé près d'Agathe , qui lui dit tout bas : — Allon»- DOiis-eu, je t'en prie... Cette grande femme nous (ait regarder par tout le monde.

— Un moment , répond Edmond , ce serait malhonnête si je partait si vite... D'ailleurs tu as pris quelque chose , et je veux payer.

En voyant Adam, Tronquette s'écrie: — C'est ben heureux!... J'ons cru que vous m'aviez plantée là pour toute U saison...

— Tronquette, dit Adam en se plaçant à la table, est-ce que ta crois que je ne dois pas faire un pas sans toi à Paris? — Oui, que je le crois : vous m'avez enlevée de cheui nous; c'est pour que je suis avec vous peut-être ? — Est-ce que tu n'y es pas assez ?... — J' veux pas qu'on nie laisse là comme ça... J' viux pus qu'on me quitte du tout... — Tu ne veux pas ? tu ne veux pas?... Apprends que je n'ai jamais su faire que mes volontés... — Ah, oui! mais à c'I'beuie, c'est les miennes qu'il faut faire!...

— Mes enfants, mes bons amis , dit madame Phanor en criant plus fort que tout le monde, point de querelles dans le ménage... Je déteste les querelles!... Dondon n'a pas raison... son cher époux n'a pas tout à fait tort... ^îous allons expliquer cela en prenant quelque chose...

— Je ne prends plus rien, dit Edmond. — Ni moi, dit Agathe. Mais Adam est de l'avis de madame Phanor; Edmond, qui veut payer, n'ose pas s'en aller, quoique -Agathe le tire toujours en dessous. Un nouveau bol de punch est apporté : Tronquette , qui n'a pas de rancune, va recommencer à trinquer avec son amant, lorsqu'en levant les yeux, elle aperçoit un huinme en redingote, en guêtres, et poudré à b.anc, qui vient d'entrer dans le café avec un autre individu qu'il pousse devant lui; aussitôt son verre lui échappe des mains; elle se jette plus morte que vive derrière madame Phanor en s'écriant : — Ah !... v'ià papa!...

Page 1