‹ MoustacheChapitre 165 sur 281 · Chapitre XX' II. — Tous les deux sur la même route · texte numérisé non relu

Chapitre XX' II. — Tous les deux sur la même route

Le liiilet de mille francs n'a pas mené loin Edmond et sa maîtresse , Agalbe est devenue très-coquette depuis qu'elle est à Paris ; il lui faut toujours un chapeau frais, une robe à la mode : ce n'est plus cette jeifi)e fille mise modestement , travaifliint contre sa fenêtre , et n'étant que rarement les yeux de dessus son ouvrage ; ou plutôt c'est toujours elle, mais dans une autre situation. Pour savoir si une femme n'est pas coquetle, il faut l'avoir vue résister aux séductions. INous admirons quelquefois la conduite d'une personne, sans rétlécbir que cetie personne n'a pas eu occasion de se 'Conduire autrement. Alors, où est donc le mérite, oit est la vertu ? Chez celles qui étant en position de satisfaire leurs passions, n'y ont jamais cédé ; mais trouvezmoi beaucoup de ces personnes-là !

Ediiioud a écrit une nouvelle lettre à ses parents ; il a peint son embarras, mais il ne parle pas de retourner auprès d'eux, et on ne lui fait pas de réponse. Edmond redevient triple, inquiet ; Agathe est toujours coquetle, mais elle moins caressante, moins aimante, et elle ne dit plus à Edmond : Tu m'épouseras , n'est-ce pas ? Pauvre amour que celui qui s'envole avec l'argent !... C'est dans le malheur que deux cœurs bien épris se rapprochent; ceux qui s'éloignent alors ne se sont jamais bien entendus!

Edmond pense à utiliser ses talents, à gagner de l'argent par lui- KÊiue; mais penser à une chose n'est pas encore la faire. 11 espère q le son p^re lui pardonnera, et il attend chjqrie jour de ses nouvelles.

En se promenant un matin seul dans Paris, Elmoiid se sent frapper

sur l'épaule. C'est Adam qui est près de lui, Adam , vêtu avec la ])lus

^ çraiide élégance , mais portant tout cela avec sa bonhomie ordinaire;

% il donne le bras à un petit-mailre, de bonne tournure, joli garçon,

|doiit la physionomie a une expression d'amabilité forcée, et dont les

iyeiix ne se fixent jamais sur ceux de la personne à laquelle il parle.

" — Eh ! oij diable vas-tu comme cela en ne reejardaat qu'à tes pieds?

dit Ad'iin en arrêtant son cousin.

' — AU ! c'est toi, Adam... — Ce cher Ei-mnn ! ! Nous ne nous sommes pas vus depuis ce jour où Bertrand est venu chercher sa fiile dans le café... Te rappelles-tu... cette pauvre Tronqsietle? comme elbipleurait... — Oui... l'as-tu bien refetlée ?... — Moi... Ah! mon Dieu, pas du tout... Je me suis consolé tout de suite... le même soir, avec ma voisine... Tu sais bien, cette grande que je tenais du br.is droit... ït qui m'adore à présent... qui veut se tuer si je la quille... Elle coiijnieDCË à m'aimer trop aussi , celle-là ; ça m'ennuie... Tu sais que je suis pour le naturel , et IMu/ilgry dit que le chanf ment est dans la nature. Ah! à propos, lu ne connais [las Mcntgry... c'est monsieur, mou aiià inti -mC; il y a quatre jours que je le connais , nous avons f.'.it coiinai.>3ance dans un café, et déjà nous ne pouvons plus nous quitter. Ça fait joliment bisquer Pbanor. Phanor, c'est ma grande. Je suis heurcai, moi, tout le monde m'aime : les femuiis veulent êfre mes roaitresses, les hommes mes ami... Es-tu comme moi , Edoioi d ?...

•- ISoa, je ce «itis pai auui beureiu que toil répond Edmond en

soupirant. — En efTet , lu aa l'air triste... Conte-moi tes chagrini ; ta saii ([lie je suis ton ami, quoi<|Ui- nous nous soyons biltu) qui'li|uefois... Mais ça ne fait rien; au lOutr.iire, ou s'en aime mien» après. KirbliLi! avec Phanor, no'is avons déji eu quelques peliie» dispute», qui ont fini par des chiquenaude» un peu sèches ; mais aussi elle vi ut toujours être avec moi, pour m'amiiner comme faisait Tronquetie. Je nj peux pas souffrir m'amuser de force. Vive la liberté!... u'esbce pas, .Moutgry ?

— C'est dans la nature ! répond le netit-maître en souriant d'un ail fort gracieux.

— Ton père l'envoie donc toujours de l'argent? dit Edmond.— Mon père !... Ah ! je crois bien ! je n'ai qu'à lui écrire... c'est-à-dire lui faire écrire par Pbanor, et je reçois tout de suite ce que je veul, Quand je dis tout de suite, je me trompe; sa dernière réponse a ua peu tardé, je ne sais pourquoi. — Et il ne te gronde pas de restef ici ? — Au contraire... ses lettres sont pleines de choses aiiii.ible« ; U m'engage à continuer le même genre de vie, à ne pas me ijêner pour faire d..nser ses écus. C'est Plianor qui me lit tout ça , car je ne peui pas lire l'écriture de papa. Et ton père en fait-il aulant?

— Non , il ne veut pas me pardonner d'avoir enlevé Agathe ; il ne me répond plus... — Pauvre garçon ! tu n'as peut-être plus d'argent... et tu ne le dis pas... Attends, attends , je vais t'en donner, moi... il n'y a que dix jours que j'ai touché le dernier envoi du pajia, ce q'ti fait que je Suis encore riche ; j'ai ça sur moi , dans mon portefeuille; c'est .'\Ionlgry qui m'a donné l'idée d'avoir toujours ma furtuoe dan» ma poche ; il dit que dans les hôtels à Paris on peut-être volé... et puis c'est plus cçmmode... J'ai enrore trois mille cinq cenls francs... veux-tu mille francs, en veux-tu deux mille ? — Mou cher Adam , je te remercie... mais je craindrais de te gêner... — Ça ne peut pas me gêner, puisque dès que je n'en aurai plus, Plianor écrira, en deuiandera , on m'en renverra... et voilà ! ça va tout .seul... Et puis, pour les moiaents où les réponses du papa seront en retard, Monigry vient de me dire qu'il connaît un brave homme qui se fait un plaisir d'obliger les jeunes gens, de leur prêter de l'argent... c'est très-aiuiahle ça... je le fer..i faire sa conn;iissance , ça te sera commode. En aHeiidant, coiubie» veiix-iu ? — Eh bien!., si tu peux me prêter mille francs, je te promets de te l-^s rendre dès que mes parenis... — tJi! c'est bon... puisque je te dis que je n'en ai pas besoin, liens, voilà... Eu veux-tu .davantage ?.. — Non... Oh ! c'est bien assez.

— N'oublions pas que nos amis nous attendent au Palais-Royal, dit BI. Mo.nl^ry eu tirant Adam par le bras.

— Ah! c'est vrai... nos amis avec qui tu vas me faire faire connaissance en dînant... Car je ne les counais pas encore, moi. Ce qui me plaît à Paris, c'est que les Jiouimes sont bous enfants... on se lie iQut de suite. Veux-tu venir dfner avec nous, Edmond ? — Je ne le puis... Agathe m'attend... — Phanor m'attend aussi , mais je ne me gêne plus, ftlontgry dit que c'est une duperie de se gêner pour une maîtresse. Adieu, Edmond. — Ah! et ton adresse... que je puisse aller te rendre... quand mon père... — Je ne suis plus rue d'Aji};oulême , ce n'était pas assez beau ; je loge rue Saiul-Honoré; tiens, voilà mon adres.se ; c'est uu autre genre, là; on n'a pas besoin de sonner deux fois pour être servi... C'est Moutgry qui m'a fail changer de logement. Adieu... Tiens me voir.

Adara s'éloii;ne, eutraîné par le beau monsieur, qui semble avoir hâte de séparer les deux cousins, et qui a paru éprouver une contraction nerveuse en v.oyanl le billet de banque passer du portefeuille d'Adam dans les mains d'Edmond. Ce dernier retourne plus gtiement près de sou Agathç. U lui montre ce que son cousin lui a prêté, et Asathe revient uu peu de la mauvaise opinion qu'elle avait conçue d'Adam depuis la scène du c.d'é.

Edmond prye quelques dettes qu'il a contractées dans son hôtel ; mais, malgré les instances d'Agathe, il pe veut plus y rester. Il loue un petit appartement bien modeste dijns )e Marais, achète en meubles fort simples ce qui leur est strictement nécessaire, et conduit ir maîtresse dans ce nouveau logement.

Agaihe fait la moue en entrant dan* te petit logement , où ellt cherche en vain les belles gisces, les riches draperies de l'hôte! qu'élit vient de quitter. Elle se jette sur une chai.se et se met à pleurer.

Edmond est emu de la douleur d'Agaliie ; piais il sent qu'il a eu raison de quitter l'hôtel où il fallait vivre en seigneur. Il s'approche de sa m-îtresse et lui dit tendrement : — Pourquoi pleures-tu ? — Parce q>. S c'est bien cruel , après avoir habile un beau logement, de venir dans me chambre co,u:ue celle-ci. — N'.ris n'avons pas qu'une phambre, np'^s en avons deux... et un cabinet... — Ah! oui... c'est Superbe... Et c'est au moment où votre cousin vient de vous prêter de l'argent... Je ne conçois pas cela... — .^iloi, je ne veux pas être epcore obligé de lui eu cuipiuuler... — Pourquoi donc? puisqci'il ne deaiaiide qu'a vo;:3 oh.i^jCr. — Je ne me sens jias fait pour vivre aux dépens d'uu sutre. Si ijiou père ne m'envoie rien, j'espère bieu travailler pour m'acquitter... — Ah! Dieu, que c'est vilaiu ici I... — Riais, .Ag.ithe... qu'importe le logeuient... quand on s'aime bien ?... Noiii; Siul ùésic élait d'être ensemble : n'y serons-nous pas ici ? — Ab ' ' .• ■'■•ril ; moi, je trouve qu'on s'aime mieui dans un riche api-Ticnient.

E'^lmoiid ne répond rien ; il l'éloi^e tiiitement d'Agathe , ijai

ET L'HOMME POLICE

!crie ail bout d'un moment : — Comment 8« fait-il que votre cousin il si hcineiii, qu'il «il de rarf;enl l:iiil qu'il l'ii vint, et que nuui yoiis toujours ijênës , nous ? — C'est que le père iTAd^im trouve bon lie sou fils soit venu à l'aris? — A la lionne hi'cire, c'ist un lion îire Cela !... Mais le votre... — Ah! Af;.'tli<? I... — Eli bien! aprè^! uanii vous nie regarderez, vous ne m'empêcherez p:i» de dire que 01 re pire est très-niéi li:int , rt qu'il n'a pis le sens conmiun. Edmond se tait, mais il soupire. Il coiMuence peut-être à trouver u contraire que son père avait plus raisim que lui.

— »>.'ui est-ce qui nous fera à dîner ici ? reprend Ar;athe. — Mais... ersonne... est-ce que tu ne pourras pas... loi-inrnie... puisque tu "as rien il /aire?...— Moi, faire la cuisine!... Ah bien! il est juli ceui-là... Vous verrez que je me serai fait enlever puur faire la cuiine! comme ce serait amusant!... et chez ma tante je ne la faisais las : n'y comptez pas, j'aimerais mieux me laisser mourir de faim !...

Kdmund va s'asseoir dans un coin de rap]iarlement ; et pendant le «sle de la journée les amants ne se parlent plus.

Mais un amant qui n'a pas vini^t ans ne boude pas longtemps sa naîlresse. Edmond, qui ne veut pas laisser Agatlie mourir de faim, ra lui prendre le bras, et l'emmène dîntr chez un restaurateur. Là, es amants font la paix , car A!;allie est très-gourmande, et Erimond ni rend ?on amabilité en lui faisant manger des friandises et boire du ibampagne.

— Tu conviendras, mon lion ami, dit Agathe, qu'il vaut bien mieux lîner ici que chez soi ; d'abord on n'a pas d'embarras, ensuite c'est meilleur... — Oui... mais... le pris... — IS'ous économisons sur le logement... n'est-ce pas sufliianl?... D'ailleurs, puisque tu veux travailler, toi , qui as mille talents, qui sais dessiner... toucher du piano, jouer du violon ; certainement , quand tu le voudras, tu gagneras beaucoup d'argent. A Paris, on dit que les gens à talents font tout de suite fortune... — Tu crois? Au fait, j'ai peut-être tort de m'inquiéier. Dès demain je m'occuperai sérieusement de trouver des élèves ou unç place dans quelque administration... — M is tu auras soin de dire que tu veux une belle place et de très-1'orts appointements. Quand on demande, vois- tu, il faut tout de suite demander ce qu'il y a de mieux ; et quand ton père verra que tu n'as plus besoin de lui, je suis sûr qu'il te pardonnera.

Tranquillisé par cet espoir, Edmond demande encore du Champagne, et en attendant qu'on ait une belle place et qu'on g:i,r;ne beaucoup d'argent, on fait sauter les écus du coiisif», et avant de tenir ce qu'on espère, on dépense ce qu'on tient. Alais, dans la vie, le présent et l'avenir se font toujours mutuellement du tort.

Quelques jours après, Edmond va trouver son propriétaire, homme qui lui a paru répandu dans le beau monde; il lui fait part de son désir de trouver un emploi ou d'utiliser ses talents.

— Vous êtes bien jeune! lui dit-on; et on sourit quand il ajoute qu'il veut avoir île très-furts appointements. Ce|ii:ndant on lui promet de penser à lui. En attendant l'efTct de cette piomesse, la soiuine que le cousin a prêtée diminue ehaquejour ; niadeuiuiselle .\gathe ne veut rien réformer dans ses plaisirs, et lorsque Edmond veut faire quelque

I représentation, elle lui ferme la bouche en lui disant : — IN'e sois pas inquiet, ou pense ii toi.

Ëiiliii, le propriétaire d'Edmond le fait demander. Celui-ci se liàte de se rendre près de lui, persuadé qu'on lui a trouvé un emploi tiès- Ittcratif.

— Monsieur, lui dit son propriétaire, j'ai plusieurs fois parlé de TOUS ; mais les places sont ditliciles à obtenir. .Iiisqii'a présent je n'avais rien trouvé ; aujotird'hui , cependant, j'ai qm Ique chose à vous offrir. Mon épirier vient de régler un compte avec moi. C'est un fort

fros épicier, quoiqu'il vende en détail ; il fiit de très-bmines aff.iires. I vient de me dire qu'il avait besoin de quelqu'un pour mettre ses livrej en ordre... pour les tenir... — (^)uoi ! monsieur, vous m'olTiii une place chez un épicier? dit Edmond en rougissant de dépit. — Vous ne seriez point dans la boutique, monsieur Eilmond, vous seriez difua une rh.tinbre à part ; c'i st pour tenir les livres; tenez, voici son adresse. Il donnera, iii'a-t-il dit, six cents francs d'appointements.

- Su cents francs par mois?... — !Non, uiunsieiir, non , six cent» ti iiiDS par an. — Je vous remercie, luonsieiir, mais cela ne me con- VH'i.t pas.

E'I moud revient de très-mauvaise humeur près d'Agathe ; il lui fait part de ce qu'on vient de lui piopo-er. — Six cents francs par au ! dit Agathe ; combien cela fait il par mois ? — ('iiiquante francs. - Ah ! quelle lui reur !... Nous dépensons quelquefois cela dans une journée. J'esper ;^e tu as refusé? — Sans doute; mais. avec tout cela nous n'avons plus d'argent... — Plus du tout?... — A peu pri's ! — Va trouver ton cousin, tu sais son adresse... — Pour lui emprunter de l'argent, et ne pas le lui rendre ?... Oh ! non... — Je ne te dis pas que tu lui eiiipriinteras ; mais il voit plus de monde que nous , il pourra te faire fane quelque bonne connaissance... ^e t'i-til p.is dit qu'il foniMi.ssait un monsieur qui aimait à obliger les jeunes gens?... — Won, je ne veux pas aller voir Ad.iui sans lui rendre ce que je lui duis.

— t^)iie vous èics entêté I... — Pas asseï quelquefois. — Qu'eal-ceque cela veut dire, iiioiiMeiir ?

Edmond ne réimiul rien. Agiihe j.ieiirc; on se boude pendant le ' '*"^ce. Le l«ud«inaiD «u n iMudc encore, et il n'y • plu»

moyen d'aller faire la paii en buvant du champai^ne. On commence à éprouver mille privations. A;atlie pleure p|in fjrt , Ed.nund te rapproche d'elle ; il veut lui prendre la main, elle la retire vivement.

— IV'e»t-ce donc pis assez d'être pauvre, faut-il encore ne plu» l'aimer! dit tristement Edmond. — Si vous m'aimirt, vous feriez ce que je vous dis... vous iriez chez votre cousin. — M-iis, Agathe, doiton emprunter quand on ne sait p.is comment on rendra? — Mait... mais... c'est h en vilain de vouloir rester dans l'eiub^rrat quard on pourrait en sortir... C'est surtout affreux de ne pat faire met volonté* dan» ce moment-ci. oii... — Oii... Ouui donc, Agathe ?... — Ou voa» devriez voler au-devant de mes moindres désirs... parce que U moindre contrariété peut me faire beaucoup de mal. — Di mal... Comment? — Sjiis doute... dans l'étit oii je luis... — L'état ou lu es '... — Eli oui ! monsieur... Mon Oieu !... voui ne comprenez rien... Eh bien, je suis enceinte, monsieur I... — '^" -j enceinte?... il te pourrait !...

Et Edmond se met à «auter, t danser ; il prend Agathe dam se* bras, la presse, l'embrasse ; l'idf^; d'cire père lui tourne la tète. Bientôt cependant cette grande joie le calme ; la réflexion est venue... Le présent n'est pas couleur de rose, et l'avenir... mai» Ag^llie le regarde tendreuieni, et lui dit : — Iras- tu chez ton cousin? — Ob ! tout de suite ! répond Edmond, qui craiat de fâcher encore sa maitresse. IJ embrasse Agathe, et sort précipitjmnient.

Edmond a l'adresse d'Adam ; il n'est pas dix heures du malin , il espère le trouver. Arrivé à l'hùiel de la rue Saint-llonoré, il demande M. Adam Iténionville. — U ne loge plus ici, dit le concierge; voici l'adresse oii il a prié qu'on lui envoyât ses lettres.

î\Ion cousin change bieniiouvent de demeure, se dit Eldmond en se rendant rue de Hivoli. Arrivé à un hoiel magnifique, il entre dans une cour spacieuse, oii des laquais brossent des habits, sellent des chevaux ou préparent d'élégants tilburys. — Mon cousin est plus heureux que moi, se dit Edmond ; il augmente ses dépenses lontque je suis forcé de diminuer les miennes !

Edmond demande M. .Vdara l'iémonville ; on lui indique un appartement au premier. Il monte un escalier frotté, ciré, et dont le milieu est recouvert d'un tapis. La clef est sur la | orte , Edmond pénetie dans une belle antichambre; il n'y trouve qu'un petit jockey, qui dort sur une chaise.

— Adam a pris un jockey, se dit Edmond, et moi je cherche une place'... Oui, mais moi je serai père... Agathe me donnera un gaee de notre amour... Mais cet enfant, comment l'élever... le nourrir?...

Ces réflexions ont arrêté le jeune homme dans l'antichambre ; il est tiré de ses pensées par des éclats de voix et un bruit violent qui restemble à quelques meubles qui se brisent.

— Il paraît que mon cousin est éveillé, se dit-il; entrons. Il traverse un ioti salon, et arrive dans une chambre i coucher oti il trouve madame Phanor, les cheveux en désordre, le teint animé, se promenant d'un air furibond, au milieu de la chambre, sur les déliris d'un lavabo et d'un somno, tandis qu'.\dam , encore couché, siffle tranquillement l'air : 0 ma tendre mu^ttle!

— Ah ! c'est Edmond ! ce cher Edmond ! dit Adam en se mettant sur son séant. Ma foi, cousin, tu arrives à propos : Phanor me faisait une scène... Tiens, regarde, elle a déjà cjssé tout cela ; tu seras peutêtre plus heureux que moi, tu la teras se taire.

— Personne ne me fera taire quand j'ai a parler et que j'ai des motifs légitimes de courroux, s'écrie madame Phanor en continuant de marcher aveC agitation dans la chambre. Au reste , je ne suis pas fâchée que votre cousin soit là, il sera juge entre nous... J'estime votre cousin, je le révère ; ce n'est pas couiine ce polisson de ^lontgrv, un escroc, un impertinent qui vous a détaché de moi, parce qu'il craint que je ne m'oppose à ses manœuvres!...

— Ce n'est ni Montgry ni d'autres qui m'on détaché de toi, ma chère Phanor !

— Alors, pourquoi m'as-tu quittée, monstre !... monstre que j'adorais... que j' ulore encrsre... que j'a.'orerai toujoun... car c'est plus fort que moi !... Ili ! hi ! hi !... .\h ! Dieu, que c'est bête!... aii.icr encore un homme qui vous abandonne, qui vous bit, qui vous est infidèle!... J'étais venue ici dans l'intention de le tuer et de me tuer après ! Oui, monsieur... Tenez, voyez plutôt ce canif que j'avais caché dans ma manche... Va !... horrible canif, je te foule aux pieds... >on, quand je vois cet homme-!», je ne puis plus conserver d'idées barbares ..je ileviens tout srnii.i>ent !...Tu as beau faire, perfide, je t'aimerai toujours , va !... lli ! bl ! hi !... (Rochon d'amour!... (^)ue jt m'en veux !... (^'est égal, il faut que je t'embrasse, il le faut!

Et inad.ime Phanor coun .«u lit d'Adam : elle prend l'homme de la nature par la tête, l'embrasse à plusieurs reprises avec di» mouvenieiits frénétiques, puis s'écrie : — Pourquoi as-tu quille l'holel oil nous étions ensemble ?... Pourquoi et-tu venu te loger ici sans moi et à mon insu ?

— Parce que tu m'enniiy.ii» toute U journée, et qu'il est inutile qn« nous restions ensemble, p u-q le je ne t'aïuie plus.

— .\h ! tu ne m'aimes plus ! .\h ! je l'ennuyau !... Tiens! vilain grossier, attrape ça !... c'est pour l'apprendre « dire de ers choM-s-lk au nit. d'une femme !

Madame Pbanor a donné «^e vi^jurco e paire detoMJilett * Adui

L'HOMME DE LA NATURE

Celui-ci, fiirietii à gon tour, saute en bas du lit et poursuit la f;rande femniH dans lu rlmmhrc ; mais l''dmoiid l'ai rètc et se jette entre euj.

— Sans mon eouùii, je voua donnerais votre danse, dit Adam ; mai» ficbez-nioi le camp, et que je ne vous revoie plus.

— l'.li bien , oui , je m'en vas ! répond madame Plianor en mettant i la bâie son rliapeau. Oui, je te quitte, scélérat ! Mais avant je suis bien aise de te dire que Ion 5.i-re t'écrivait tout le contraire de ce que je te disais ; qu'il est fort mécontent de toi, et qu'il ne veut plus l'envoyer d'arijenl. A présent, sois aimable, si tu jieux ; va il cbeval, donne à dîner à ton Moiitgry... Ça ne durera pas lun;;teinps... Je ne guis plus là po'ir écrire des lettres ii ton père. Un jour, peut-être, tu me rejjrftieras; tu te diras : Oii est-elle, la femme aimante et sensible que j'ai bousculée ?... Mais tu la cliercberas en vain; je te défends de ni'approolier !... T lens. voilii mes adieux.

Le propriétaire .:'Eùiu<,nJ étjit un h nir.i^ qiu ;,., j,j,ut avoir dos relations dans un certràn monde.

En disant ces mots, madame Phanor se retourne, lève sa robe, lâch un vent, et se sauve en tirant les portes après elle.

La sortie de la grande femme a entièrement dissipé la colère d'Adam ; il se jette sur son lit en riant aui éclats.

— C'est une bonne enfant; j'avais vraiment de l'amitié pour elle ; mais elle était devenue trop ennuyeuse... Elle ne me laissait pas mou maître un moment, et tu sais que je n'aime pas la gêne, moi !... Et puis, elle me disait du mal de Blontgry, et je n'aime pas qu'on médise de mes amis. Ce cher Montgry, un si bon enfant, si gai, et qui m'a fait faire connaissance avec des femmes si jolies, si bien tournées !.,. Ab ! c'est tout autre chose que Phanor !

— Adam, ast-tu entendu ce qu'elle t'a dit au sujet de ton père ? Il paraîtrait qu'elle ne te lisait pas exactement ses lettres... Bah ! bah !... elle a dit cela pour m'iiiquiéter, mais ça ne m'inquièle pas du tout ! Pourquoi mon père serait-il fâché?... 11 m'a toujours dit : Suis tes penchants. 11 me semble que je ne fais pas autre ciiose... Cependant, depuis trois semaines il est en retard ; c'est assez singulier.

— Tu as peut-être besoin d'argent, et tu pensais que je t'apportais les mille francs que je te dois ?... Mais je i-e puis encore... — Ah ! tu es fou! Est-ce que je me rappelle si je l'ai prêté de l'argent? J'en ai prêté à beaucoup d'autres personnes, qui ne m'en font jamais souvenir. — Ce qui augmente mon inquiétude, c'est que bientôt, ah ! mon cher Adam, bienlôl je serai père... — liah ! tu fais des enfants, toi ? — Mon Agathe est enceinte... Oh ! j'en suis bien content; et pourtant je ne sais comment sortir d'embarras! — Ecoule : je n'ai plus d'argent, c'est vrai, mais je vais en avoir. Montgry est allé me chercher sou petit homme qui oblige les jeunes gens. Par eieuiple, il se fait payer un peu cher pour ceU ; moi, je croyais (ju'il oLiligeait pour rien, mais il m'a dit que ce n'éiaii pas l'usage. — Et il te prête de l'ar- (jenl sur ta parole ? — Oui, sur ma parole ; et puis je signe quelque chose, un papier... je ne sais quoi. 11 m'a déjà ]>rèté tins fus mille écus, que je lui ai ri-udus avec l'envoi du pap.i. Celle fois, je vais lui CA demande; "e double, parce que dans cet hôtel-ci Montgry m'a dit

qu'il fallait dépenser davanta|;e. J'ai déjà pris un jockey... Si tu veux, il te prêtera aussi. — Tu crois? — Pouripiui p.is?... Tien»! je l'entends : je le reconnais a sun catarrhe ; c'e»l Jlontgry qui l'amène, lu pourras tout de suite l'entendre avec lui.

L'élégant Montgry arrivait en effet avec un petit homme âgé, assez mesquinement vêtu, et qu'il son eitérieur on aurait cru en position de demander de l'argent plutôt que d'en prêter. En voyant Eilniond, le petit-maître fait un mouvement d'hunieurqui se change sur-le-champ en un salut gracieux , et le vieux bunhouime râpé salue ii droite, à gauche, et juscu'à la cheminée, avec une profonde humilité

— llonjour, papa Moïse, dit Adam en s'étendaut sur son lit; vous ne m'avez pas f.iit attendre, c'est bien; j'aime le» gens qui obligent vite, moi, quand même je devrais les payer |ilus cher. J'ai encore besoin de vous... Vous savez que la dernière luis je vous ai exactement remboursé...

— l'a, mein herr , aussi cbe suis tout au service de monsié, répond le petit homme avec un accent qui s'accorde parfaitement avec l'air national empreint sur sa figure.

— Le brave Moïse est trop heureux d'obliger un homme aussi diitigué qu6 mon ami Adam Hémanville, dit M. Montgry en ''aisant des pirouettes au milieu de la chambre. Nous somme» mineu. , c'est vrai, mais nous payons nos dettes, et si nous ne les pouvions plus payer, alors cela regarderait le très-lionoré père.

— Oui, ce serait alors à mon père qu'on s'adresserait. OU ! Montgry m'a mis au fait... Dis donc, Montgry, Plianor sort d'ici ; elle m'a fait une scène... elle m'a même soiillleté. Sans Edmond, qui était là, je lui aurais rendu ses claques; mais j'aime autant ne pas l'avoir fait.

— Décidément, mon cher Adam, vous voilà un houioe à la mode, répond le petit-maître ; les femmes raffolent de vous, elles se disputent volri; conquête... Oh ! vous irez loin !

— Ah ! tu croiî que j'iivi loin ?... Eh bien, alors, mon vieux Moïse, vous allez me prêter six mille francs. Montgry a dii vous dire que c'était celle somme que je voulais.

— Ya, mein herr , che avais le somme sur moi, avec le petite reconnaissance que moDsi,'' aura le bonté de signer

gant ji'unc nomme veut présenter à Adsni un isra- .,': je ses amis-

En disant cela, M. Moïse lirait de son portefeuille des billets de b.inque et un papier timbré. Adam prend les billets, et signe sans lire ce qu'on loi présente.

— Voii.i comme j'aime à mener les affaires, dit Adam en regardant i les billets de banque. C'est drôle qu'il faille des chiffons de papier comme cela pour avoir des habits, une bonue table, tout ce qu'oa veut, jusqu'à des conquêles! Car tu m'as dit qu'avec cela on faisait j des conquêtes à Paris, n'est-ce pas, i\Ionlgry ? i

— A Paris et partout ! C'esi uu talisman dont le pouvoir est uni- ■ versel... C'est la véritable pharmacopée, cela guérit tous les maux.

— Mon ami Moïse, vous allez avoir la complaisance de donner aussi i quelques iolisiiiaiis à mon cousin que voilà, qui a des maux à guérir, et qui s'amuse à faire des enfants. ,

Le petit vieillard regarde Edmond, qui était resté tristement dans!

ET L'HOMME POLICE

an coin de la cliaiubic , cl r.IonIgi7 s'(!orii: ; — AU ! uk! le cousiu emprunte aussi de l'argent!... A la bonne heure, j'aime cela ; cela HMiionce un caractère qui se forme, et des dispositions à faire son dicmin.

— Je iL^clicrai de faire le mien avce honneur, dit Edmond, et si monsieur veut bien me prêter, j'espèr* par mon travail être bientôt à roême de...

— Laisse-nous donc tranquille avet ton travail ! dit Adam en faif"i)l une culbute sur son lit; est-ce qu'on vient à Paris pour trar.ùller?

— Che pouvoir pas prêter sur le trafail, dit M. Moïse; mais si -fionsié est le cousin de monsié Atam , cl <jue son père il soit riche

iissi... combien voudrait monsici ?

— Comme moi , dit Adam ; n'est-ce pas , cousin ?

— La moitié de cette somme me suffirait. — Si monsié veut laisser •n adresse, j'ai un correspondant a Crpisor», che écrirai, et che sau- Ti si che puis... — Ah !

l'on se garde bien de dire

ela à mon père ! s'écri»

. jUmond.

— INon , non , monsié ^ floyez tranquille... on dira ■^is au père... Donnez le

■ iresse... che irai vous ren-

,re réponse.

Edmond donne alors son

adresse à M. Moïse, qui f.iit

ie nouveaux salutsà 1 1 corn-

■ i;nie, et sort presque à re-

'iilons.

Adam veut que son cou-

Mi déjeune avec lui, mais

-ilinand ne sait pas encore

lire longtemps éloigné d'Agathe ; malgré les prières d'Adam et les plaisanteries de Montgry, il quitte ces messieurs , et revient à son modeste logement.

Agathe s'informe du ré-

oiltat de sa démarche. En

;:(irenant qu'ilfaulattendre

1 réponse de IM. Moïse, elle .'lélonne qu'Edmond n'ait i-as emprunté h son cou 'in;

nais Edmond est inflf) ible dur ce chapitre, et Ag^ithe liit encore la moue.

Quatre jours s'écoiiient ■ans qu'on ait de nouvelles Àii. p<.-tit vieillard; la {jùno des jeunes gens augmente, et avec elle l'humeur d'Agalhe et l'inquiétude d'Ëd-

Bond.

Le cinquième jour, de

grand matin , on sonne à

leur porte : c'est M. Moïse,

qui , sans aucun préliminaire,se met à compter mille

écus à Edmond.

— (,)uoi , monsicurl s'écrie le jeune homme, vous voulex donc bien... vous avez assez de confiance pour...

— Yii, ya , che avais confiance puisque che prêtais... Combien voulez- vous de temps pont rendre? — Mais si ce n'était pas trop long, six mois... — Va pour six mois...

i> Le petit homme écrit un billet et le présente à Edmond ; celui-ci lit avant de signer, et s'étonne que le montant de la somme qu'il reconnaît devoir , .ivec les intérêts , ne se monte qu'il trois mille toixante et quinze francs; Adam lui avait dit que M. Moïse se faisait payer fort cher.

— Ce n'est que cela pour l'intérêt? dit Edmond en regardant le Juif avec surprise. — \a... — Mais vo\is prenez plus cher ^ mon eousin. — Ya, mais je avais plus de sftretcs en vous.

M. Moïse est parti, laissant les jeunes gens fort étonnés de son procédé ; mais l'étonnemcut fait place a la joie. La bonne humeur es' re- Tenue, et avec elle cet amour qui ne séjourne qu'au sein des plaisirs •t de la bonne chère; amour beaucoup plus commun que celui aui hrave les privations et l'adversité.

Cbapithr XXtV. — Séjour do Tourtorcllo k Paris.

M. Adrien commençait à trouver que son lïls dépensait son argent ^ucoup trop vit« ; eo neuf mois de '«lups , Ll lui avait cuvoyé dix "^ «04-

Tourlerello tombe on arrière , mais derrière lui était le bassiu.,

mille franci , et une nouvelle lettre venait d'arriver avec des demandes d'argent. C'était i cette dernière épitre qn'il n'avait pas répondu, et c'est ce qui avait nécessité le second emprunt d'.Adam aa respectable M. Moïse, qui obligeait l'homme de la nature moyei»nant soixante pour cent d'intérêt , tandis qu'il ne prenait que cinq k Edmond. Mais nous connaîtrons sans doute le motif de cette différence dans sa conduite avec les deux cousins.

M. Adrien ne veut pas laisser paraître l'humeur qu'il a contre soa fils; il ne montre plus à sa femme les lettres qui viennent de Paris, et quand il voit son frère, il feint d'être très-content de la conduite qu'Adam mène dans la capitale : — C'e.t un gaillard qui voit le beau monde , dit-il ; cela coiite un peu'... mail il faut que jeuneMC se passe... Je laisse agir la nature. Quant è la fille du meunier!... ohi il y a longtemps qu'on n'y pense plus.

M. Hénionville, qui a toujours l'air soucieux depuis l'abtenee de ■on fils , et qui a fait deux fois le voyage de Paris, d'où il n'est pas

revenu plus satisfait, ne répond rien aux discours de son frère, ou se contente de lui dire :

— Je vous fais mon compliment. Moi, je ne suis pas content de mon fiU.

Avec l'ami Tourterelle, M. Adrien est plus franc.

Le petit homme recommenc* à marcher, mais il boite encore un peu,etn'a pas voulu all<>r à Paris, de crainte de fatigiiersonpied.M. AdrieB, qui ne marche qu'avec le secours d'un bras et d'une canne , n'est pas en élat de courir après son Aïs; aussi yresse-t-ilchaqitc'v^jurTou^- Icrclle de se mettre en route.

• 1 se flatte que la présence et les conseils de son ami rendront Adam plus sage; il voudrait surtout savoir quelle figure fait son filsdans In capitale, s'il y éclipse son tousin ; c'est un article sur lequel Kongin n'a jamais pu lui réjiondre.

Tourterelle , après avoir soigné , talé et frotté son pied pendant fort longtemps, se croit en élat de marcher sans boiter. Il consent k se rendre à Paris. M. Adrien lui reicet de nouveaux fonds pour l'élève de la nature. Le

f'etil homme , après avoir ait de tendres adieux k Céleste, mis une casquette doublée en fourrure, et pressé la main de son ami , part pour la capitale , oii il se propose de s'amuser quelque tem\>s , et de voir tout ce qu'il y a de nou- Viau depuis vingt-cinq ans qu'il ne l'a visitée.

Tourterelle est arrivé i» Paris sur les trois heures de l'après-midi. 11 prend un fiacre , et se fait conduire .^ l'hotcl oii loge Adam. Le pcUt homme ne se reconnaît plus dans Paris; en descendant sous une arcade de la rue de Uivoli , il se persuade qu'il est au Palais- Royal.

Adam vient de sortir en tilbury avec Montgry, mais il doit rentrer bientôt pour changer de toilette. Le voyageur laisse son baj^age «n disant qu'il va se promener auSour du bas.-.!.!.

En sortant de l'hôtel. Tourterelle saperi^oit qu'il n'est pas dans «■ jardin ; on lui fait reconnaître les Tuileries, il se décide k aller regarder les cygnes jusqu'au retour d'Adam.

Tourterelle se rend près du bassin. Après avoir regardé les cysnet une demi-heure , il retourne k l'héU'l savoir si le jeune homme es! de retour. Pendant trois heures, le petit homme fait le même manège ; mais "Tourterelle est un homme qui contracte facilement de» habitudes.

Il V.1 se rendre pour la cinquième l'ois k l'hôtel , lorsqu'on sortant dos Tuileris , un tilbury arrive sur lui avec la rapidité de l'écUir. TourlcreUc veut passer... Tn cabriolet vient k sa droite . un landau arrive par la rue Cistiglione. Le petit homme , qiii n'est pas habitué aii\ voilures, ne sait où se fourrer. Los cris : tiare! gare! l'étourdjsscu; 1» rapidité des équij>a(;ts rc^rayc. rourterellc n'est ptu

Ko

L'HOMME DE LA NATDRE

Iritr, il ne l'a tn^e jamais été : il Mt atteint tu e6lé par le tilburj, qui le jette avec violenre sur le pavé.

Le lilliiry s'est urrèlé : c'était celui qui ramenait Adam et son ami i l'iiijiel. Uébulé de l'accidert qu'il vient île commettre en voulant conduire un tilbury dans l'a ri» , Adiim est descendu; il s'approclie du blessé, que déji U foule entoure, et ji tte un cri de surliiine en reconnaissant l'ami intime de son père. De sou côté, Tourterelle reconnaît le jeune bouinie, et lui tend la main : — Comment! c'est toi qui m'as renversé, Adam ?... l£li bien! il y a <rois Ueurcs que je t'.illeiidais, mon garçon. — Al> ^ monsieur Tourterelle, que je suis r.iclii'!... J'ai voulu conduire... je fai toujours des sotlisi s... — C'est une bonne leçon que ça te donne , mon iiiai. Aïe !... J'ai une côte brisée !...

Montgry a envoyé chercher du monde à l'hôtel ; on prend Tom fertile, on l'emporte. Adam le fait conduire dans sa chambre et mettre dans son lit; il envoie chercher un des premiers luOdecins de la ■ville ; l'homme de l'art annonce que M. Tourterelle a une côte fracturée , que la guérison sera lonf;iie et nécessitera de grands soins. Adam s'écrie : — On le mettra dnns du coton si cela est nécessaire; Biais venez, le voir souvent, et traitez-!e comme un pacha.

\ oilà donc Tourterelle installé dans le lit et dans la chambre d'Adam ; celui-ci se fait dresser un lit dans la chambre voisine, et met tout l'hôtel sens dessus dessous pour que le malade soit servi à Il minute.

yuaud ses premières douleurs sont calmées. Tourterelle fait venir Adam près de lui. Le jeune homme arrive avec son inséparable Montgry, qui témoigne au malade un profond respect.

— Mon cher Adam , dit Tourterelle , j'étais envoyé à Paris par ton père... — Ah! à propos de mon père, je suis bien n'écontent de lui I... — Mais il n'est pas non plus tiès-content de toi. — C'est lui qui est dans son tort... Comment, monsieur Tourterelle, voilà trois mois qu'il ne m'a point envoyé d'arijent... Qu'est-ce qu'il veut donc que je fasse à Paris sans ari;ent?... Vous m'en apporte?, , j'espère... — Oui, mon ami, mais... — C'est fini, monsieur Tourterelle; je ne •uis plus fâché... je lui pardonne... — Hais je te dis que... — Mii, je vous dit que c'est fini... je n'ai pas de rancune... Allons , mon cUer monsieur TourtereJle ! guérissez-vous bien vite , et vous vous amulerez avez nous... ]N'est-ce pas, Moi-.tgry, que nous amuserons l'ami de papa ?

— Je me ferai un devoir d'introduire monsieur dans les meilleures réunions, dit Monigry en s'inclinant.

— Oh ! c'est que Montg'^ es' étonnant , reprend Adam ; il connaît tout le monde... il me mène avec lui, ou lue reçoit très bien, on m'engage sans cesse à diner, enfin je plais p;irtout où je vais. Mon père a eu raison de ne rien me faire apprendre, je vous assure qu'on me trouve très-bien comme je suis; loin de me nuire , >!oDgry dit même que mes manières naturelles et sans art sont ce que l'on aiuie lurtout en moi... Oh ! vous verrez qu'on est très jiui.ihle i» Paris. Si j'avais jamais besoin d'argent ou de place, j? suis sûr lyie c'est à qui m'obligerait. On a bien tort de médire du monde; moi , je le trouve charmant, le momie!... Et les femmes! .. elles sont d'une sensibilité... d'une franchise... d'une constance... Je n'en ai pas encore trouvé une qui m'ait trompé.

— Vraiment, dit Tourterelle; diable! il me parait que depui: vingt-cinq ans tout est changé dans Paris! Allons, dès que je serai guéri, vous me mènerez avec vous... J'ai emporté quelqies économies, et...

— Soyez tranquille , vous n'en serez pas eraharrassé ici.

Avec les fonds que son père lui envoie, Adam continue ses folies; mais il recommande Tourterelle aux gens de la maison. Le petit homme est parfaitement soigné; un médecin vient le voir deux fois par jour; sa blessure est parfaitement guérie : il ne lui reste que des douleurs dans les reins qui l'empêchent de se lever. Tourtere le se dédommage de sa retraif^ en faisant une chère succulente; il fait cinq repas par jour dans son lit.

D y a un mois que Tourterelle est à Paris ; cloué daiss son lit , il " « voit Adam que le matin , au déjeuner : il lui est donc assez difficile de veiller sur sa coi^duite, et de savoir si en tffet il ne fréqiente fue la bonne ou du moics la belle société. Enfin Tourterelle se sent mieux; il marche dans t^ chambre , et ne souffre presque plus. Un matin il annonce à Adam qu'il veut sortir; mais comme un convalescent ne peut pa« aller loin , il se propose de se rendre seulement uix Tuileries.

— Mon jockey vous écasera le oras , dit Adam ; moi , j'irai vous letrouver, oii serei-vous?... — Mais j'irai voir les cygnes autour du bassin. — Cest convenu. Nous irons vous prendre là , Montgry et moi, pour aller dîner à l'entrée des Champs-Elysées.

Adam est parti. Tourterelle sort sur les deu» heures, on lui a dit que c'était le moment où la belle compagnie s* promenait aux Tuikrirs. Comne ie petit homme craint de manquer son rendez-vous ïvee les jetines gens, il se rend sur-le-champ a" bassin , s'assied sur m banc de pierre qui est vis-à-vis, et il congcd" le jockey.

Cinq heures ont sonné. Tourterelle commep«« à se lasser de re- ;arder nager les cygnes; il trouve que l'on dîtus trop tard à Paris. enr tuer le ( «ups , U m décide k faire le tour u.* bassin ; et comme,

par précaution , il a empoMé une flftie dans sa poche, il »e propo % de la distribuer aux habit mis du b.isin.

Depuis quelque temps le petit homme est livré h cette innocent» occupation , lorsque Ad.im arrive, et lui prenil le lira» eu s'écriant : — Pourquoi mou jockey vous a-t-il quitté?... De loin je vous reg.tr dais marcher : vou» n'êtes pai emore solide. Allons diner! .Monl;;ry nuui attend chez le traiteur... Appuyez-vous sur moi. serrez-moi !• bras.

Ces messieurs vont »'éloi;;ner du bassin , In.nque madame Ph 'unr se présente devant eux et les ariète. La grande feiuuie a sur la leie un voile noir plein de trous; elle le rejette fièrement en arrière, et se place devant Adam.

— ^loiisieur, il y a un temps infini que je cherche l'occasion de vous p.irler,

— Madame, j'en suis bien fâché, mais nous allons dîner... Mon» sieur m'attend depuis longtemps aussi, et je ne puis...

— Il faut cepeudanl que vous puisiiei , reprend madame Phanor d'un ton irrité en marchant sur la pointe des pieds d'Adam pour l'enipêclier d'avancer, tandis que Tourterelle, effrayé du ton de U grande fcmne , tire tant qu'il peut son couip:ignon par le bras.

— Ah çà! Phannr, est-ce que tu veux encore me faire une scène?... Tu sais que je ne les aime pas... Prends garde ! mon cousin n'est pas là pour me retenir.

— Il n'est pas question de scènes , monsieur : je ne suis point un« femme à scènes... j'ai trop bon genre, et je me respecte trop pour celn... Oh ! vous ne vous en irez p;i3, et vous m'écouterez. Monsieur, vi)"3 avez beau le tirer par le bras ; je vous dis qu'il ra'écoutera... Ou doit des égnds à une femme qui a eu des faiblesoes pour nous... Adam, viens f^iire un touravec moi sous les marronniers : cinq minutes, et tu es libre...

— Non, du tout, je ne vais pas sous les marronniers : je veux aller dîner, nous avons fuira...

— Oui, j'ai très-faim, murmure Tourterelle en tirant Adam k lui. Mais madame Phanor les bloque contre le b.issin, de manière qu'ils ne peuvent plus reculer; et elle relient Adam par le devant de son habit : — Cinq minutes, je te dis... et tu ne me revois pas avant la fin du monde... On ne refuse pas cirq minutes à une femme qu'on a adorée ! et tu m'as adorée, méchant '...

— C'est possible , mais je ne m'en souviens pas... D'ailleurs, je n'aî rien à te dire... — Moi, j'ai des confidences à te faire. Viens un moment sous les marronni;'rs... un sed instant. — Non, je ne ve;iï pas...

— Puisqu'il vous dit qu'il ne peut pas , madame... reprend Tourt» relie en essayant encore d'emmener Adam.

— Ah çà ! est-ce que celte vieille gjnache ne nous laissera pas tranquilles! s'écrie madame Phanor en séparant brusquement Adam et Tourterelle; le petit homme a été forcé de l.îcherle bras d'Adam; mais il s'avance pour le reprendre; la grande femme , qui veut l'en einp.'cher, se jettt- au-devai;t de lui et le ri-jousse de toute sa foice. Le pauvre Tourterelle n'était pas encore solide; il tombe eu arrière, m.-iii derrière lui était le bassin, et c'est dans l'eau qu'il disparaît.

To.it cela s'est f lit si promptement qu'Adam n'a pr>s eu le temps de prévenir l.i ch'.'te de l'ami de son lère. En le voyant tomber dans l'eau , c'est d'abord sur Phanor qu'il veut satisfaire sa colère; celleci se sauve à travers le jardin. Adam court après elle , et pend.mt ce temps Tourterelle fait la planche au milieu des cygnes étonnés de se voir un nouveau compagnon.

Le monde s'amasse; on retire le petit homme. Adam revient; il fait, pour la seconde fois, porter Tourterelle à son h'tel. On le remet au lit, parce que le bain impromptu lui a fait une telle frayeur qu'il en a les sens presque tournés ; on c.:voie chercher le docteur, qui déclare qu'il y a fièvre, avec symptômes alarmants, et qu'on va fairî une m.;!adie.

En effet. Tourterelle est obligé de passer encore un mois au lit par suite de sa chute dans le bassin; cette fois il ne peut pas se dédom-mager de sa retraite en taisant bonne chère , mais on a grand soin de lui : le doc'cnr le visite tous les jours, et tous les matins Adam vient s'informer de son état.

Le petit homme, q.a a déjà perdu à Paris tout son e ubonpoint, voit enfin sa fièvre cesser et sa santé renaître ; il commence à se lever, à marcher dans la chambi-e , et se flatte d'être bientôt en état de sortir.

— Ton père doit être mécontent que je ne lui aie pas encore écrit, dii-il un matin a Adsm; je gage qu'il croit que je passe tout mon temps à m'amuser.

— v propos , répond Adam , j'ai U trois lettres pour vous. J'ai toujours oublié de vous les donner. D'ailleurs, vous étiez malade; j'ai penjé que ça ne vous amuserait pas de lire; j'ai dans l'idée qu'elles sont de mon père... — Voyons, mon ami.

Les lettres sont en tffet de M. -\drien , .lu-. gronde Tourterelle sur ce que le séjour et les plaisirs de Paris lui font oublier de lui donner deteoouvelles de son fils.

— Les plaisirs de Paris!... dit Tourterelle eo hochant la tête, je n'en ai pas encore beaucoup goûté... D.;puis deux uiois et demi que je suis ici , j'ai vu les cygnes nager et plonger.... voilà tout. — Oh! mais .. vou» voilà guéri, je vcm que vous vous arausiïz^ ^99*

ET L'HOMME POLICÉ

■entez-voiis m ëlat de sortir rlemain? — Ma foi ! oui — je luc ri»- <)iienii ili'nuir; (J'/iilletirs, M. le dortcur nie l'a permis! — tl» liien ! coyp7. tnirupiille, nous nous (livertiroDg! J'aurai un landnu : c'est une voilure commode, solide; vous serez là-dedans comme dans votre lit... et je vous ferai parcourir tous les boulevards. — Mais tu ne conduiras pas? — [on , nous aurons uu cocber. Je vais aller retenir lout cela...

^dam va sortir; aon jockey arrive et lui remet une lettre cacbetëe •vcc de l'tmpois. Adam parvient à d(?cbirer le cachet en disant : — !

Je (.''KCi """i cher monsieur Tourterelle, que c'est un billet dom |

un liillet il'amour «ntin. C'est singulier! les femmes veulent à toute I force que je sois leur amoureui... Ah! c'est bien p>8 ici qu'aux | cb'tiii|is...

— Prends garde, mon garçon, prends garde... tu le livres trop aux | voluptés... Je te trouve bien maigri . tu n'as plus ta fraîcheur... Ion velouté d'autrefois. j

— Vous voyez que cela ne m'emiiêche pas de plaire ; mais j'avoue que ça m'ennuie de lire des lettres; avec ça que les dames ont des | écritures si menues... Ah ! celle-ci est de Pbanor. Vous save?.?... 1 celle grande dune des Tuileries. — Oiii , oui... je ne sais que trop. — ^lonsieur Tourterelle , vous pourrez dire a mon père que je fais \ bien des passions à Paris, et sans me donner aucune peine pour cela... j

— C'est comme moi, il y » trente ans, mon ami; mais lis donc ta lettre. — Ce n'est pas la peine, je n'y réjionds jamais. — On doit toujours lire, mon ami : c'est plus honnête, même quand ou ne veut pas réjiondre.

Adam se décide à lire la lettre de madame Phanor : • Voilà la troilicme fois que je t'écris depuis notre rencontre aux Tuileries

— Je m'en souviens, de la rencontre! dit Tourterelle en soupirant. '< Cette lettre sera la dernière... » (Ah! tant mieux!) Je t'attends ce

soir à huit heures, contre le spectacle de Franconi. Mais si tu ne viens pas à ce dernier rendez-vous d'une femme qui ne se connaît plus, tu ne périras que de ma main. >

— Ah ! mon Dieu , dit Tourterelle , c'est effrayant! — Elle n'a qu'à m'attendre à son rendei-vous de ce soir !... — Mon ami , tu devrais •lier montrer celle lettre-là à un commissaire de police. — Hah ! c'est pour rire ! Oh ! je suis au fait de lout cela maintenant... Montgry m'a ouvert les yeux... C'est assez nous occuper de ma ci-devant voisine ; j'ai un rendez-vous avec une joUé blonde, qui est bien plus séduisante. .. — Tu en connais donc de toutes les couleurs . mon garçon ? — Quand je vous dis que c'est une fureur... Allons! rejiosezvous, et demain nous commencerons nos caravanes.

Le jour est arrivé où Tourterelle espère enfin s'amuser à Paris. Il n'est encore que sept heures du matin. Le petit homme dort paisiblement dans son lit , et rêve peut-être aux plaisirs (|ii'il compte goûter dans la journée. 11 n'y a de levé dans l'hôtel que les valets , qui vont, viennent, causent et flânent en attendant le réveil des maîtres.

Madame Phanor, qui connaît parfaitement les coiitur.ies des hôtels garnis, entre dans celui d'Adam en disant d'un air délibéré : — Je vais parler au jockey de M. lÀcmonville. El la graiule femme monte lestement l'escalier; elle arrive devant l'appartement d'Adam. Suivant l'usage des hôtels, la clef est à la porte : elle entre sans faire de bruit, s'assure que le jockey n'est pas là, et pénètre à pus de loup jusqu'à la chambre à coucher, oii elle croit que son pertide couche toujours, parce qu'elle ignore qu'il a cédé son lit à Toiirleielle.

Malheureusement pour celui-ci, il dormait le visage tourné vers la • ruelle, un ample foulard lui ca>;hail les yeux, et pour entretenir une douce chaleur, il avait sa couverture jusqu'à la hauteur de son nez.

Madame l'hanor voit que le lil est occupé ; alors elle tire de dessous son chàle une canne dont elle s'est munie avec intention, et ira|ipe à tour de bras sur le dos du dormeur en s'écriant :

— Ah ! lu ne viens pas aux rendez-vous que je te donne !... Ah ! tu te fiches de moi lout à fait!... Tiens, voilà pour te rappeler noire amour!...

Le petit homme, éveillé par les coups de b&lon, veut appeler du secours; mais, au premier cri qu'il pousse, madame Phanor lui jette la couverture par-dessus la tête en disant:

— Tu ne sortiras pas de là - dessous que je ne t'aie bien rossé, et plus tu crieras, plus je frapperai fort.

Et la grande femme cuntinue de faire tomber la canne sur la gros!i« fliiisse qui se remue et se déb«l en vain sous la couverture. Ce n'est que lors(|u'elle est lasse de lai)er,que tout à coupelle rejette toute U couverture en arrière en s'ecriaul: — Voyons la mine que tu fais maintenant , beau Marcisse!...

.Uais au lieu d'Adam elle découvre Tourterelle , qui s'est mis ea peloton, et qui est violet depuis la tête jusqu'aux jiieds. A celte vu», nindame PUauor laisse tomber le bâton en s'écriant : — Encore le petil vieux!... Ah! mon Uieu ! qu'est-ce que j'ai fait ?

El la grande femme sort précipilamuient de l'appartement, et »'i~ loigne de l'hôtel en retroussant sa robe jusqu'aux jarretières pour courir plus vile.

IVurterelle a repris ses sens; il tonne, appelle, crie ; Ailam accourt avec les gens de la maison. Le j>etil Ucmnie est couvert de uieiirtri»- Bures, il ne ces.se de dire: — On m'» ii, rnivvM je suis assommé!-.. Je u'eu revieudnu pas.

— Q'ii voui I) mis dsBt cet éui > lui dit-oi>. MsU le psnvre homm» n'a rien vu , rien distini^é; il ne peut qoe répél'r : On m'» assomma pendant que je dormais.

Les projets de plaisirs font place aux médicaments; le landau e<t renvoyé, le docteur ra]ipelé, et Tonrterellt et» derechef cloué dans ton lit.

Celle nouvelle aventure force Tourterelle k garder la chambre lii semaines encore. Au bout de ce temps Adam lui dit ; — Vous voila guéri , vous allez jwuvoir iy>rtir ; j'e«p<'re q>i'ei.fin je vais vous «muter.

— Non , mon r-nii , répond le petil borooie. J'ai bien tt»rt de Paris comme cela, j'y ai passé quatre mois, et cela me sufti t>»iii»in, je ferai retenir nu place à la voiture, et je partirai.

— Vous trouvez donc que vous vous êtes assez amuse. — Otii , mon ami , bien as~pz. J'ai vu le» cyijnei , ç» d>« tnffil... Je ne veux pas voir autre cho-e. Je ne suis fias h'-ure'ii à Paris, et je ne serai tranquille que cpiand je serai chez moi. J'avais apporta deux mille fraiics pour m'airiiser; je les remporterai, voilà touti .. — Comme vous voudrez... Il faut faire ses volontés; je ne connais que ça!...— Mais je dois quelque chose ici pour mon lotjement?... — le logement! non, puisque vous avez loijé dans mon appartement. — A la bonne heure; mais ma nourriture , et puis ce médecin... et les drogues que j'si prises... — Ah! oui , vous devez pour cela quelque* r-isèro^. Ici on est très-honnftle, on ne demande jamais tant que le» gens ne s'en vont p:is. — Comme je veux m'en aller, fais-moi le pnisir de me faire donner ma noie. — Mon jockey va aller la demander.

Le jockey va , et revient bientôt avec la note. Tourterelle fait tio bond .'.iir son fauteuil en la regardant.

— () l'esl-cc que vous avez donc?... dit Adam.

— Mais c'est horriblement rher'... Pour nourriture pendant quatre mois, neuf cent quarante-cinq francs!...

— Ah! je dépense bien plus que cela , moi... 11 est vrai que je ne suis pas malade.

— Pour médicaments fournis par le pharmacien , quatre cent finflhutl francs!...

— Il faut convenir aussi que vous en ave», terriblement pris... Vous aviez toujours q-iel 'ne ti=ane sur voire table de nuit.

— Enfin , pour visite de M. le docteur, six cents francs!

Dame !... il vous a si souvent visité, le docteur... Moi , je trouva que ce n'est pas cher!

— Pas cher?... Total, dùr-nfuf cent soirante et treize francs... A peine s'il me restera de q'ioi payer ma voilure... — Mais aussi songez que vous avez passé quatre mois à Paris... — Mais je n'y ai vu que le» cy fines!...

'fourferelle est désolé; il demande une réduction. Le maître de l'hôtel lui fait dire qu'il n'y a rien h rabattre, et que c'est en considération de ses trois maladies sncressiv.'S que le docteur veut bien D« demander qu'une si modique somme. Le petit bommepaye, en pleurant de désespoir d'être venu à Pnris.

Le lendemain, il n'a garde d." manquer la voiture; il est pressé de s'en aller. Adam lui dit , en lui faisant ses adieux : — Monsieur Tourterelle, je n'ai plus d'arg. ni; vous aurex la com]>lai>.«nre de dire à mon père de m'en envoyer. Pu'sqi'c'i quaire noi' vous avu dépensé à Paris deux mille francs sans sortir de vo're chu'tb'e, il ne doit p»» trouver étonnant que j'en dépense quatre fois autant , moi qui vai» dans le monde, chez les traiteurs, à cheval, aux spectacles, et en bonnes fortunes.

— C'est juste, dit Tourterelle; tu as parfaitement raison... Je dirai à ton jière de l'envoyer de l'argent , mais je ne te l'apporterai pis moi-même.

Et le pelit homme a repris la route de Gisors.

Cbipitri XXV. — Qui n est pas romaoecqus-

Les mille écus du juif Moïse avdenl pendant quelque temp» ramené les plaisirs et l'union dans l.^ demeure d'Edmond et d'.Vgalhe. Deptiis qu'il »nit que son amie porle dans son sein un gage de leur amour, le jeune homme n'ose plus rien lui refuser; il se fait un devoir de satisfaire tous ses dé^ir'^.

Mais , loin de songer a de< ■ ,iir plus économe , Agathe semble an contraire être chaque jour plus coquette; elle est . de plu», capricieuse , contrariante , boudeuse; U plus petite cho«e lui donne de rhiinieur, lui agace les nerfs; le pauvre Edmond souffre et n'ose pat se plaindre.

Comme A|;alhe veut chaque jour aller au s]^ctaelc, à la cxmpai^iit ou chez le re'lanratenr, et qu'Edmond cr.^int de lui faire du mal et la contrariant, les mille éeus vont vite. Hienlô' on n'.iiiri plus rien et l'rchéanee du billet approche, et M. Rémonville coniinue de gir der le silence avec son fils.

Edmond se déses\>ère. Mai» c'est lorsqu'il est »e«l. c'est loin des ycin d'Agathe qu'il se livre à l'inquiélnde, aux chagrins qui le dévorent; il s.iit qu'elle ne le tvnsoler.'^it pas. Voul.int absolument faira quelque chose, Edmond s'eiil déridé k se présente chci l'épi ier qui avait besoin d'un commis pour tenir ses livre»; mais il est trop tanl , la place est donnée ueptiis lone.temps.

L'amour n'hibiie plus av^c ii s i'"-'e< :rns Bientôt E<liuaDd •<•

tt

LHOMME nE LA NATDRE

forcé de refuser à Agathe le chapeau, la robe qu'elle désire; elle se fâche et nieudce de se trouver mal ; son amant lui montre le vide de , leur caisse.

Crtle vue ne rend pas à Agathe sa bonne humeur; elle M plaint , s'cmpoite, et dit : — Quand on ne sait pas gaijner de !'ar(;ent, q'<and on n'est bon à rieu , on n'enlève pas une demoiselle de chei ses parents.

Le pauvre Edmond cache sa figure dans ses deux mains; il pourrait répondre bien des choses; mais Agathe est enceinte, et il se tait.

Un malin , Aj;alhe dit à son amant :

— (Jue comptez-vous faire, monsieur? nous ne pouvons nous pas passer d'urgent. Il faut aller retrouver ce petit juif, lui emorunter encore...

— Lui emprunter!... et dans quinze jours le billet que je lui ai fait échoit , et je ne sais comment le payer... — lih bien ! vous ne le paycrei pas!... Que craignez-vous? vous n'avez pas vini;t et un ans; on ne vous mettra pas en prison !... — Et vous pensez qu'ii cause de cela je veui que cet homme soiidupe de sa confiance!... Ah! vous ne me connaissez pas encore, Agathe. Jusqu'à ce moment, il est vrai, je n'ai Jait que des sottises... mais du moins je n'ai pas manqué d'honneur... Ce que vous venez de dire me rend à moi-même; oui, à quelque prix que ce soit, je sortirai de cette situation.

En disant ces mots, Edmond est parti brusquement de chez lui. Il marche au hasard , il n'a point de but déterminé ; mille pensées, mille projets, qui ne peuvent s'exécuter, naissent et meurent dans son esprit; le souvenir de ses parents revient souvent à sa mémoire, et il •e dit : — Si j'ai fait une faute, mon père m'en punit bien cruellement!... il oublie... il abandonne tout à fait son fils... Parce que je lui ai désobéi, il ne veut pas me tendie la main dans le malheur où je me trouve... Ah!... je serai père bientôt... Mais il me semble que jamais... non, jamais je n'aurai la force de rester fâché contre mon fils !

Tout en songeant k son père, ii se ressouvient de M. Grandpré , «et ami de M. Rémonville , qui habite à Paris. Edmond n'a été qu'une •eule fois le voir, c'est dans le commencement de son séjour à Paris: depuis ce temps il n'y est pas retourné. Il est vrai av. M. Grandpré Jui avait fait un accueil bien froid, et qu'il avait fortement blâmé le jeune homme sur son escapade; mais en ce moment Edmond se sent le courage de supporter les sermons les plus sévères. Il pense que l'ami de son père pourra lui donner de bons conseils, l'aider à sortir ie la position où il se trouve, et il se décide à se rendre chez lui.

M. Grandpré était seul. Edmond est introduit dans son cabinet. Il entre en tremblant chez le vieillard , dont le front auslère et les cheveux blancs inspirent le respect et imposent au jeune homme , qui sent bien que sa conduite est blâmable.

— Vous voilà , monsieur! dit M. Grandpré à Edmond; il y a plus d'un an que je ne vous ai vu. Il paraît qu'à Paris vous n'avez pas même le temps de voir les amis de votre père.

Edmont rougit, mais il avoue ses torts; il raconte au vieillard tout ce qu'il a fait depuis qu'il est à Paris; il ne lui cache ni ses folies, ni ses dettes, ni son embarras.

M. Grandpré a écouté le jeune homme sans l'interrompre. Lorsque Edmond a cessé de parler, il lui dit froidement :

— Je savais tout cela. Mais je vois avec plaisir qu'au moins vous n'avez menti en rien.

— Quoi! monsieur, vous saviez...

— Tout ce que vous faisiez ; oui , monsieur. Croyez-vous donc que »etre père ne m'avait pas recommandé de vous surveiller?... Luimême est venu trois fois à Paris pour s'assurer de votre situation.

— Il est venu à Paris, et il n'a pas voulu me voir!... — Quand un fils abandonne ses parents, ce n'est point à eui de retourner vers lui; ils peuvent l'attendre, mais ils ne vont pas le chercher. Pensezvous que votre père doive être content de votre choix? Depuis que vous lies à Paris, la conduite de votre Agathe n'a-t-elle pas justifié la sévérité de vos parents ? Au lieu de chercher par son travail à vous procurer quelques ressources, c'est elle qui vous a mis dans la position où vous êtes; au lieu de vivre modestement en se trouvant heureuse de pouvoir vous prouver son amour, sa coquetterie, son goût pour les plaisirs, augmentent chaque jour. Croyez-vous, monsieur, que votre père serait satisfait de vous avoir donné une telle compagne?

Edmond ne répond rien. M. Grandpré reprend : — Quant à votre billet au juif Moïse, tranquillisez-vous... vous ne lui devez rien C% 4'est pas lui , c'est votre père qui vous a donné cet argent...

— Se pourrait-il, monsieur? — Le juif a fait preadre des iin tt^tf lions à Gisors; votre père l'a su, et a payé l'usurier Moïse pour qu'il tftt l'air de vous obliger à bon compte. Pour preuve, voici votre billet que je vous rends. Vous auriez su cela plus tôt si vous étiez venu plus tôt chez moi.

Edmond reprend son billet; des larmes mouillent ses yeux.

— Vous êtes content de ne plus devoir ? lui dit M. Grandpré. — Ah! monsieur... je suis content surtout de voir que mon père ne m'avait pas abandonné, comme je 1» troyais !...

Le vieillard serre la main du jeunr homme, puis lui dit : — Votre cousin vous a prêté mille francs , j« vais les lui renvoyer de votre part. D T« vite, votee coumo... Main tela regarde son père. Mainte-

nant vou<i n'avez plu» de dettes; que e»mplei-T0us faire? VouIm-* vous retourner chez vos parents?... Je ferai reconduire mademoi' selle Agathe chez sa tante...

— Non , monsieur, je ne quitterai pas Agathe dans la situation oh elle se trouve... Si elle a eu des torts, j'en suis peut-être cause... Je dois au moins les oublier. . . Si je l'abandonnais maintenant , c'est alorf que je ne mériterais pas l'indulgence de mon père.

— Que voulez-vous donc faire? dit M. Grandpré au bout d'un moment. — Je voudrais trouver une place ; mon père m'a fait donner de l'éducation, je voudrais lui prouver que ses soins n'ont pas élif perdus... — Eh hisn... prenez cette lettre; elle vous recommandée' un des |iremiers banquiers de cette ville... S'il le peut, je suis per-, suadé qu'il vous donnera de l'emploi.

— Ah! monsieur... combien je vous remercie!... — Allez, et ne soyez plus si longtemps sans venir me voir.

Edmond est sorti de chez M. Grandpré, heureux, léger, et déjà plein d'espérance; il court chez le banquier pour lequel il a une re> commandation. Celui-ci lui dit : — Je ne puis vous placer en ce ma ii.ent qu'aux copies de lettres, avec huit cents francs d'appointementst voyez si vous voulez prendre cela. — Oui, monsieur; tout ce que vous voudrez!... — Demain vous pouvez entrer en fonction.

Le jeune homne est enchanté d'être placé dans une maison recommandable, et d'avoir huit cents francs d'assurés; c'est peu pour des gens qui ont mangé sept mille francs en un an ; mais par son travail, l)ar son assiduité , Edmond espère parvenir. Il rentre chez lui aussi gai qu'il en était parti soucieux.

En voyant la figure rayonnante d'Edmond, Agathe lui dit : — Vous avez trouvé de l'argent? — Non ; mais je ne dois plus rien à personne, mon père a payé pour moi, et j'ai une place... non pas chez un épicier cette fois , mais chez un banquier; j'entre demain en fonction, et j'ai huit cents francs d'appointements.

— Huit cents francs... par an?... — Sans doute. — Et c'est pour'' cela que vous êtes si joyeux!... — N'ai-je pas sujet de l'être? je ne; dois plus rien, j'ai une place dans une maison recommandable ; je puis espérer par mon travail avancer et parvenir!... — Ah ! oui , tout cela est fort beau... c'est-à-dire que dans deux ans vous aurez peutêtre douze cents francs. Joli avenir !... nous mènerons une belle existence avec nos huit cents francs!... Ah! Dieu! si j'avais su!...

Mademoiselle Agathe ne dit plus rien, elle se contente d'aller faire la moue dans un coin de la chambre , et Edmond , qui est peiné de ne pas lui voir partager sa joie, boude aussi de son côté.

Le lendemain, Edmond se rend à son bureau. On l'installe dans son emploi ; le jeune homme s'acquitte de sa besogne avec zèle et intelligence; on voit que c est avec plaisir qu'il se livre au travail.

Lorsqu'il retourne chez lui, Edmond trouve Agathe nonchalamment assise sur un fauteuil; elle a passé sa journée là à soupirer, à gémir, à regretter les plaisirs qu'ils ne peuvent plus goiîter, et la journée lui a semblé d'une longueur extraordinaire : elle l'eût trouvée plus courte , et elle aurait versé moins de larmes, si , comme Edmond , elle avait cherché à utiliser son temps.

Edmond se garde bien de faire aucun reproche à sa maîtresse; au contraire, il la console, l'encourage, lui fait espérer un sort plus heureux. Mais commii pour le moment ils sont sans argent, le jeune homme va se défaire de quelques bijoux qu'il s'était achetés; il vend sa montre , sa chaîne d'or ; il sacrifie sans regret tout ce qu'il possède pour que son Agathe ne manque de rien ; heureux encore si , pour prix de ses soins, de son travail, il voyait quelquefois un sourire sur les lèvres de sa maîtresse; mais c'est en vain que maintenant il cherche dans ses yeux l'expression d'un doux sentiment.

Non content de travailler assidûment à son bureau, Edmond emporte de la besogne chez lui; il veille, il passe les nuits à écrire, pendant que son Agathe se livre au repos , et ces instants sont ceux où il jouit de quelque tranquillité; car plus elle approche du terme de sa grossesse, plus Agathe devient acariâtre, maussade, emportée. Tout excite son humeur, elle ne parle à Edmond que pour le quereller. Et pourtant, afin de procurer à sa compagne quelques douceurs, afin de satisfaire encore quelquefois ses fantaisies, c'est avec du pain et de l'eau qu'Edmond se nourrit, c'est eu «'imposant mille privations qu'il espère n'avoir pas besoin de recourir à M. Grandpré; car, en lui avouant leur misère, il craindrait que ses parents ne fussent encore p)u5 en droit d'accuser sa maîtresse.

Le moment marqué par la nature est arrivé. Edmond a vendu

presque tous ses effets , pour qu'à cet instant Agathe ne manquât de

' rien; mais, soit qu'Agathe n'ait point assez ménagé sa santé, soit que

ses fréquents accès de colère aient nui à sa positioa, eîle ne met au

monde qu'un enfant mort. %'■

Cet événement , qui désole Edmond , ne semme pas affecter Agathe, Tout aux soins de sa sauté , elle ne pense qu'à elle , ne s'occupe que d'elle ; sa seule crainte est que sa couche n'ait altéré ses traits , et c'est avec un miroir sur son lit qu'elle attend son entier rétablissement.

Cependant la conduite d'Edmond a été remarquée; d'abord on félicite le jeune homme sur son zèle, ensuite on s'aperçoit qu'on n'a pas un commis qui ne sait qu'écrire : en apprenant qu'il sait l'anglais , l'allemand , l'italien , «n lui accorde plus de considération. «3

ET L'HOMME POLICÉ

lui confie (les travaux plus importaoU. Chaque jour fournit à Edmond

l'occision (le montrer ses talents, son intellif;ence, et il n'y a (jue cinq mois qu'il a sa place, lorsque son cUef lui annonce que, pour Jirix (le son zèle, de ses talents, il le met à la correspondance et lui aouni! deui taille francs d'appointements.

Edmond reçoit comme une faveur ce qui n'est qu'une justice; mais 3e vr;ii mérite est modeste. Edmond retourne près d'Apathe transporté ie joie et fier de l'avancement qu'il vitmt d'obtenir; il est si doux de pouvoir se dire : C'est à mon travail que je dois mon bonheur! c'est beaucoup plus flatteur qu'une fortune que nous donne le hasard ou la naissance , et , en générai , les biens les plus durables sont ceux que l'on acquiert par son seul mérite.

Mademoiselle Agathe reçoit avec assez d'indifférence la nouvelle de ce changement dans leur position. Depuis quelque temps elle est entièrement rétablie et passe toutes ses journées contre sa fenêtre; mais ce n'est point pour travailler, c'est ]iour regarder, ou au moins pour se faire regarder par un beau monsieur qui habite dans la maison qui est en face de ses croisées. Edmond ignore cette circonstance; il ne revient chez lui que pour dîner : le soir il retourne à son bureau; «:t quand il rentre se coucher, il est nuit, on n'est pJus aux fenêtres.

Edmond est d'autant plus content de l'avancement qu'il vient d'obtenir, qu'il ne doute pas que son père ne l'apprenne bientôt par M. Grandpré, auquel lui-même est allé en faire part. Edmond écrit une nouvelle lettre à ses parents, il implore son pardon et sollicite encore leur consentement pour épouser Agathe ; car il croit que c'est parce qu'il n'a pas tenu jusqu'alors la promesse qu'il avait faite à sa maîtresse que celbvci lui montre tant de froideur.

Edmond reçoit enfin une réponse de son père. M. Uémonville le félicite d'avoir fait son chemin dans la maison de banque oii il est entré, mais il n'approuve pas encore son mariage. Il l'engage à réfléchir longtemps avant de prendre mademoiselle Agathe pour épouse; cependant le ton de cette lettre annonce que M. Uémonville, touché de la bonne conduite de son fils, ne résistera pas longtemps à ses prières, et qu'avant peu il le laissera maître de son choix.

C'est à son bureau qu'Edmond a reçu cette lettre; elle le rend si heureux, que, pour la première fois depuis qu'il est en place, il quitte un peu plus iôl son travail. Il lui tarde de montrer à Agathe la lettre de son père , il est persuadé que cela va dissiper son humeur et lui renilre sa maîtresse aussi aimante , aussi aimable qu'autrefois.

Edmond se rend en toute hâte à sa demeure, il a toujours une clef de chez lui; précaution nécessaire pour ne point déranger Agathe quand elle rejiose. Edmond entre, appelle Agathe, visite les deux pièces qui composent tout leur logement. Agathe n'y est point.

— Elle sera allée se promener, se dit^il en se jetant sur un siège; c'est pourtant l'heure de notre dîner. . Elle ne m'avait pas dit qu'elle «ùt à sortir.

Edmond attend avec ennui d'abord, puis avec inquiétude. Plus d'une heure se passe, et Agathe ne revient pas. 11 se lève, se promène dans la chambre , se met à sa croisée : n'y tenant plus , il descend enfin pour s'informer à la portière, à laquelle il n'a pas l'habitude de parler.

Avant qu'il ait eu le temps de l'interroger, la portière lui présente une lettre en lui disant : — Voilà ce que madame m'a dit de remettre k monsieuf; mais monsieur passe toujours si vite !... il ne s'arrête jamais, on n'a pas le temps de le voir... ni même de l'appeler.

Edmond prend la lettre : un tremblement soudain parcourt son corps, un triste pressentiment l'agite; il n'écoute plus la portière, il est déjà remonté chez lui. 11 brise le cachet , et lit avidement ce billet d'Agathe :

• Monsieur , nous ne nous convenons plus, vous ne m'offrez pas la position qui me plaît; il est plus sage de se quitter que de se rendre malheureux. Je sais (|ue vous faites votre possible pour que je ne manque de rien, mais j'aime mieux trouver une fortune toute faite que de passer ma jeunesse à attendre la vôtre. Du reste , je ne vous en veux pas, et suis toujours votre aune. •

Cette lettre est tombée des mains d'Edmond ; il reste comme pétrifié, il étouffe... Tout à coup il se lève, il veut courir sur le» traces de la perfide... Mais ce i)rojet est bien vite abandonné, Edmond retombe sur sa chaise en disant :

— Non, je n'aurai pas la lâcheté de courir après elle... Je ne puis pas la forcer à m'aimer... Mais après tout ce que j'ai fait pour elle !... me quitter ainsi !... C'est donc là le prix de mes sacrifices !... de mes xiins!... de mon amour!...

Et de grosses larmes coulent le long des joue' d'Edmond ; car on t des larmes pour une premiîirc traliison I

OuPiTSE XXVI. — Inconvénients du postioha.

Pendant (ju'Edmond travaillait et s'efforçait par une meilleure tonduilc de faire oublier sa première faute, Adam se livrait avec plus d'ardeur que jamais à son goût pour les plaisirs, ou plutôt il cherchait chaque jour quelque nouvelle distraction, quelque amourette, pour chasser l'ennui que traîne toujours après soi une vie oisive et dissipée.

Depuis qu'il habile Paris , Adun n'«*t plui M Jeun* bommt {nis

et vermtHl dont le seul aspect annonçait la force et la santi; il eit pâle, maigre; ses yeui, gonflés par les veiltei, ont perdu de letu éclat ; ses traits, fatigués par les excès en tout genre , ont vieilli sa figure avant le temps.

Depuis le départ de Tourterelle , Adam a reçu deux fois de l'argwU de son père ; les envois étaient accompagnés de lettres sévères , dam lesquelles M. Adrien disait à son fils que sa conduite avait dérangé sa fortune, qui n'était que suffisante pour exister honorablement. U en effet, pour satisfaire aux demandes de son fils, M. Adrien a di< minué sa maison ; il a renvoyé son jardinier , et Rongin est maintenaol obligé de cumuler cet emploi avec celui de concierge; ce qui ajoutA beaucoup à sa mauvaise humeur.

M. Adrien a vendu en secret une ferme qui lui rtjiportait mill écus de rente. Le produit de cette vente a été absorbé par les envoi faits à Paris. M. Adrien cache à sa femme, et surtout k son frère , le dérangement de sa fortune. Il affecte encore de dire que son fils obtient à Paris les plus grands succès par son aimable naturel; mais comme ce naturel commence à lui coûter fort cher, dans chacune d« ses lettres M. Adrien supplie son fils de quitter Paris.

Mais Adam ne lit point les lettres de son pcri: ; il se contente da regarder si elles contiennent des lettres de change. Depuis qu'il n't plus madame Phanor pour secrétaire, c'est son ami Montgrj qui tm charge de sa correspondance.

M. Montgry, qui serait très-fàché qu'Adam quittât Paris, se garda bien de lui dire ce que son père lui écrit : ainsi que madame Phanor, il arrange à sa convenance les lettres de M. Adrien , et Adam continue de dépenser son argent comme un fou et comme un sot, persuadé que son père doit être content de lui.

Une lettre de M. Adrien contient U nouvelle de la mort de son épouse. Céleste n'est plus; elle a terminé son existence comme elle a passé toute sa vie, en rêvant à une nouvelle manière d'arranger set cheveux.

Cependant cette perte a été sensible pour M. Adrien : sans avoir de l'amour pour les gens , on s'habitue à eux, et l'on a plus de peine à perdre une habitude qu'à remplacer un attachement. M. Adrien a donc instamment prié son fils de venir, au moins pendant quelque temps, lui aider à supporter cette perte. Mais c'est .Montgry qui a, comme de coutume, lu la lettre; craignant que la nouvelle qu'elle contenait ne décidât Adam à partir, il a trouvé tout sis^ple de ne point lui en dire un mot.

Blessé de l'indifférence de son fils , M. Adrien pense que le meilleur moyen de le forcer à revenir près de lui est de ne plus lui envoyer d'argent. Mais, grâce à l'usurier Moïse, Adam peut encore se passer de son père. L'élève de la nature approche de sa vingt et unième année. On lui fait signer des lettres de change en blanc , parc^ qu'on sait que plus tard on en obtiendra le remboursemeoL M. Moïse a pris des informatioas avant d'avancer ses fonds ; Adam, ne sachant point calculer, lisant à peine, ne se méfiant de personne, et croyant à la bonne foi de ceux qui l'entourent , signe sa ruine future, en remerciant les misérables qui abusent de sa confiance et de sa crédulité.

Chaque jour Adam augmente ses dépenses , et fait de noavellea dettes ; non-seulement son ami Montgry puise dans sa bourse et vit à ses dépense, mais les connaissances qu'il lui fait faire hitent encore sa perte. Adam se trouve, il est vrai, avec des femmes jolies, sédui» sautes et de meilleur ton que madame Phanor; mais, pour plaire à ces dames , il faut leur procurer mille plaisirs , et pour obtenir leurs faveurs, il faut être magnifique.

Quelquefois Adam dit k Montgry : — Mon ami , c'est singulier; tu dis que je plais à toutes les femmes , et cependant en voilà beaucoup qui , pour m'écouter, me demandent , l'une un collier, l'autra des boucles d'oreilles ; celle-ci un cachemire, celle-là une bague... Ah çà ! si je ne leur donnais pas ce qu'elles veulent , je ne leur plairais donc plus ?

— Si, mon ami, répond Montgry, si ; vous leur plairiei... Mais elle* ne vous céderaient pas... Que voulei-vous ? c'est caprice , c'est bizarrerie !... On veut mettre votre atuchement à l'épreuve Oh !

du reste, tu sais que je ne recule pas pour faire un cadeau :... L'argent ne me coûte rien, à moi !... — C'est une justice à vous rendre : vous êtes fort généreux. Mais aussi, mon cher Adam, vous *les un peu volage ; dès que vous voyez, une jolie lemme . vous voulei la posséder. — Que veux-tu ? c'est d.ins ma nature !... Tiens ! maintenant , je suis amoureux de celte jolie dame en plumes routes . qui était hier chez la maîtresse... — M.idame Dorsay'... — C'est ça même. — Vous n'avez pas mauvais goût... Une des pi us jolies femmes de Paris! — C'est pour ça qu'elle me plaît... Oois-tu que je puisse- aussi lui plaire... en lui offrantdos cadeaux comme aux autres?... — Mais ce sera difficile. Madame Dorsay est très bien entretenue par un gros finaivcier...Luioffiir mieux seraiUliOïcile... même impossible '...Avec ceU, votre père est fort en retard avec vous... — C'est vrai ; mais il faudra bien qt "il réponde. Eu attendant , nous .ivons le paj^a Moïse , <pil est si obligeant. — Oui , mais... — Mon ami , jo n'aime pas la mais. Cette dame m'a enflanimo, charmé ; j'en suis amoureux. Je la tmu ; il me la faut... — Il vo,:j la faut I... S.tvei-vous que vous (urles ' Omme un sultan ? — C'est qu'apparewjneut il j a d« m lia» éaiw

L'HOMME DE lA WATORB

■i natart. Toyoni, Montgry ! lide-tnol à faire I* conquête de cette ifkme... A quoi diable rèves-tu 7 — Je pente qu'il vaudrait bien mieiii tâcher de lui plaire sans voua ruiner. D'ailleurs , madame Doriay est une femme sinipilii-re ; elle est capable de refuser vo» présents , tandis que, si voms lui plaisiez, cela irait tout seul!... — Eh bien ! tâchons que ça .lille tout seul ; je le veux bien , moi. C'est entendu, je ne lui ferai pas de cadeaux , et je lui plairai la mi^me chose... Oh! un moment... vous allez vite. Vous a t-elle remaupié hier?.,. 'e ne sais pas trop... Il y avait tant de monde!... AU! •i.. ComtV fe dansais en face d'elle, je crois qu'elle a dit : Voilà un monsiei.î^iui ne va jamais en mesure. — Ah ! c'est toujours qnelque chose. Voyons , permettez que je vous examine... — Kst-ce que tu veux faire mon portrait ? — Non, ce n'est pas cela... Oui , vous êtes bien... vous êtes très-bien !... — Oh ! mon père m'a dit cent fois que j'étais superbe... — Mais vous avez une cicatrice à la joue... — Ça ne se voit pas de l'autre côté. — Il vous manque quelque chose cependant... — Non , je t'assure qu'il ne me manque rien... — Si... ti... Ah! c'est cela.. Ce sont des dents par-devant... — Qu'est-ce q-ie ça fait i" J'en ai assez pour manger. — Oh ! cela fait beaucoup, mon cher ami ; cela fait immensément , surtout avec madame Dorsay. Je •ais qu'elle aime les belles dents... — Je tiendrai ma bouche fermée quand elle me regardera. — Oui, mais pour lui faire votre cour, pour lui déclarer votre amour, vous ne pourrez pas tenir votre bouche fermée! — C'est vrai ; ce serait assez difficile... A moins de faire le muet. — Eh non! mon cher ! il y a un moyen bien plus facile , et auquel vous auriez dû songer plus tôt : c'est de vous faire mettre des dents... — Comment! on met des dents ! Je croyais qu'on ne pouvait que nous en oter! — Uétroiapez -vous; à Paris, il y a des personnes qui ont du postiche depuis la tôle jusqu'aux pieds ! — Ah ! que c'est drôle !... El ça ressemble au naturel ? — On s'y trompe. Mais , en fait de dénis, c'est la chose la plus ordinaire. — ht tu crois que je serais mieux avec du postiche dans la bouche? — Cela vous épargnera beaucoup de cadeaux ; cela vous complétera , enfin. — En ce cas, mon ami, allons ^itechez le dentiste; je veux qu'il me complète sur-le-champ.

Les deux amis se rendent chez nu acs premiers dentistes de la capitale. Adam ouvre sa bouche , et se tient ainsi devant l'homme de l'art, persuadé qu'il doit avoir la bouche ouverte tant qu'il sera chez lui. Ce n'est pas sans peine que le dentiste l'engage à ne pas se fatiguer d'avance. On le fait asseoir, on examine sa mâchoire , et le dentiste lui dit : — Ma foi , monsieur ! vous êtes bien heureux. — Pourquoi ? parce que j'ai eu trois dents de cassées ? — Parce qu'en se cassant , lis racines vous sont restées, et c'est l'essentiel. Le reste n'est rien. — Ah! vous trouvez que le reste n'est rien; moi, comme je trouve que je ne fais pas assez de conquêtes avec mes racines , ie veux que vous me mettiez des dents. Rien de plus aisé, monsieur; du moment que vous avez les racines, cela ira tout seul! — Et si je n'en avais plus? — Cela irait également; mais le procédé olTrir.jit moins de solidité. Je vais vous mettre des dents à pivots; c'est ce qu'il y a de mieux. — Mettez-moi cela à pivots, à ciseaux, à tout ce que vous voudrez ; mais mettez-moi des dents qui tiennent ! — Oh ! monsieur , cela tiendra parfaitement ; vous pourrez casser des noisettes avec... - Que je fasse des conquêtes , c'est tout ce que je demande... — Monsieur , veut-il cela aujourd'hui ? -- Certainement; tout de siiite... J'ai une passion dans le cœur, et, pour lui plaire, il faut qut je sois complet. — Alors, monsieur, asseyez-vous là. — Ça me !era-t-U mal ? — Pas du tout! — Ça sera-t-il long ? — Deux petites heures... — Deux heures!... Et vpus ne pouvez pas me les meure sans que je reste là ? — C'est impossible... — Allons! ii faut avoir de la patience , quand on veut plaire. Je penserai à ma belle , et je tâcherai que ça m'amuse.

— Moi , mon cher ami , dit Montgry , je ne vois pas qu'il soit nécessaire que je reste à vous regarder. Je vais tâcher d'arranger une partie de plaisir dont madame Poisay ser.i. Alors vous pousserez votre (ioiiite auprès d'elle. — C'est ça ; tâche que je pousse ma pointe... Ce <.hev iMonigry est-il complaisant !... — Je vous attendrai, comme à l'ordinaire, à cinq heures, à la Rotonde, pour dîner ensemble. — C'est convenu.

Montgry s'est éloigné , et Adam livre sa mâchoire au dentiste. Quoiqu'on lui ait assuré que cela ne lui ferait aucun mal, le pauvre garçon pousse de temps à autre des gémissements qui ne semblent pas caiséît par le plaisir. Deux heures s'écoulent ; Adam , qui a la lig'ire violette , et tous les nerfs de la tête agacés , demande si c'est bientôt fini. — Encore un petit moment, lui dit-on.

Le petit moment a duré une heure, et l'homme de l'art continue de limer, de mesurer, d'essayer les dents. Le patient murmure: — Est-ce b*^.iîôt fini? et on lui répond : — Encore un '»«»■» ~g- ■leut.

îl y a cinq heures qu'Adam est sur le fauteuil, lorsque, r"y tenant pins , il fait an saut en l'air , renverse la cuvette qui est à côté de lui , et saarche dans la chambre en s'écriant : — Sacré mille colo- ^ui!:les !... j'aifcerais mieux recvoir tous les jours «eut codps de pied an derrière que de faire ce œétier-1 r !

< !<• r'c-.t pas saiis peire que le dentiste le décida à rejnendie sa pièsrte lïirftn .!i«àfu.at séxne* aui a duré près de six heures , l'opé-

ration est terminée; on présent* an miroir k kiim, qvi te voit trolt dents de plus dans la bouche.

— J'espère que vous êtes content , monsieur ? Itii dit le dentiste f il est impossible d'avoir des dent» qui jouent mieux le naturel. — f Oui, mais elle:* ne sont pas de la même couleur que les autres.

— C'est l'affaire d'an jour ou deux. — Ça me gêne un peu. — Cela se fera... — Il me semble que j'ai trois maisons dans U bouche.

— Demain vous n'y penserez plus. — Ainsi suit-il. Et combien vous dois je? — C'est cent vingt francs... pour les trois. — Diable ! c'est heureux que ce ne soit pas la |iièce. On aurait une mâchoire d'or k ce prix-la... — Jadis , monsieur, c'était beaucoup plus cher. — Il parait qu'il faut être à son aise pour avoir du posliclie !... C'i'St égal, pour être beau on ne doit pas marchander. Mais vous me répondez de la solidité de mes dents ? — Oh! monsieur, vous pouvez déchirer des ciHelettes tvec.

Adam a payé. Il sort de chez le dentiste en faisant une drôle de grimace, il n'ose plus ni rire ni cuvrir la bouche. Il va trouver .Montgry, qtii l'attendait depuis plus d'une heure.

— Eh ! arrivez donc, mon cher ' dit Montgry ; vous êtes en retard.

— Parbleu ! le damné dentiste n'en finissait pas... il ne voulait pas quitter ma bouche. — Voyons, mon ami ; regardez-moi... souriez un peu... C'est bien , c'est trè>-bien!... Vous n'êtes plus le même, cela vous fait une tout autre figure. — Je crois bien que je ne suis pluo le même... Je n'ose plus ouvrir la bouche ni la fermer, de peur de perdre mes dents. — Bon! vous vous y ferez... Allons dîner. Est-ce que vous n'avez pas faim ? — Si , vraiment , j'ai une faim de tous les diables !

On se rend chez le traiteur , on se met à table. Montgry mange comme quatre, tandis qu'Adam soupire, fait des grimaces, et ne glisse que quelques mies de pain dans sa bouche.

— Eh bien ! mon cher ! il me semble que cela ne va pas ? dit Montgry. — Non, ça ne va pas du tout... — Vous n'avez pas d'appétil ? — Au contraire, j'ai une faim dévorante' — Pourquoi donc ne mangezvous gas? — Parce que cela ne m'est jias du tout commode. Mon postiche me gène horriblemcut ; à chique bouchée que je risque , il me semble que je vais avaler mes d'^nts. Ah ! mon ami ! je crois que j'ai fait une bêtise de me faire embellir; moi, qui suis pour le naturel, je n'aurais pas dû donner dans le postiche!

— Allons, mon cher! songez donc à la femme charmante que vous aimez et dont vous ferez maintenant la ronquête! — Mon ami , j'ai beau y songer, ça ne me remplit pas le ventre ; je veux bien être amoureux, mais je ne veux pas me itlettre au ré;;ime des caniches , et ne vivre que de boulettes. — Vous vous h.ibituerez à vos dents. Allons! allons! mangez haidiment... n'ayez pas peur... J'ai arrangé pour demain une partie délicieuse avec ces dames... une cavalcade. Madame Dorsay monte très-bien à cheval, vous aussi; vous serez son chevalier. J'ai retenu pour vous un cheval superbe... un anglais qui trotte supérieurement. — A la bonne heure !... Oh! à cheval je suis solide. Dieu ! comme je vais faire le gentil , et sourire... et trotter!... Eln attendant, je vais tremper mon pain dans la sauce.

Adam achève de dîner tant bien que mal. Toute la soirée il ne cesse de faire jouer sa mâchoire, et de se regarder dans une glace; mais , quoique Moutgry ne fasse que lui répéter qu'il est chaiTiiant, il se trouve beaucoup moins bien que lorsqu'il n'avait rien de faux. Il lui semble que ses nouvelles dents lui donnent l'air d'un sanglier.

Le lendemain, Adam, un peu plus accoutumé à ses suppléments, se rend avec Montgry chez la maîtresse de ce dernier. Là se trouve madame Dorsay, ainsi que plusieurs autres petites>-maîtresses et des jeune» gens rais à la dernière mode, et qui à cause de cela se croient beaucoup de mérite, et ne disent pas une parole sans earaitre enchan'^s des jolies choses qui leur sont échappées.

Adam est un peu rustique au milieu de ces messieurs; mais, comme il a toujours l'argent à la main, et que sa bourse est constamment oa« verte à chacun, on daigne le trouver d'une originalité et d'un naturel très-agréables.

Adam fait le gentil près de madame Dorsay. Cette dame rit beaucoup de la déclaration d'amour qu'il lui adresse. Dn autre pourrai! penser qu'on se moque de lui, mais Adam prend les choses du bon côté; il se persuade qu'il a plu.

L'heure de monter à cheval est venue; tout le inonde est au readez-vous. Les dames, amazones élégantes, montent de jolis chevaux, qu'elles dirigent avec grâce. On amené à Adam un grand cheval anglais qui semble plein de feu. Il

— Vous en serez cogitent , dit I écnyer ; il a le trot un peu dur, i mais il allonge supérieurement. D'ailleurs, moutei-te «l'anglaise.— I Qu'il ait le trot dur tant qu'il voudra, dit Adam > ;i s'élanciot sur le ij •■lipval ; je ne fais rien à t'anglaise , mais je ;. ,. :3 un cerf Sin» ■'. lt;.„..er !

La cavalcade se met en route ;c est vers Jf > • ■ fpi'r.i

se dirige. Adam s'élance et caracole prè.s il:- ; j . tJ i .d-

mire la manière ai«ée dont il conduit son c.j^. , i i nicililé aveo [i laquelle il le donnptf' ; et l'homme de la ««turc , eiicsauté des coiB- i ]>ii>i\f'nts qu'on lui adresse, trotte et caracole d<; plus belle. Il

iais iuut à -()■■;) Adam a pâli ; il s'est arrêté, il rapproche son dl9a J vitl de eelwi de Meufj-rj.

ET LMIOMMr VOUCt.

— Bravo) mon cher, bravo ! t'trrie Mot t(»ry, vous ail»-» comme nn •BRe ! comme nn «lialiltmême !... Vous (>ilis «les morvciUes ! — Ah ! •ui, je fi.is lit- liflles cliosrs!... Vous ne saviz \^»i ce qui vient de «l'arriver en t'oUant si bien!... — \ ou» m'eflTrrrycz... Aiiriez-vou» perdu voire i)ortefciiillc?... — Eh non ! c'eil liien iils , m.i foi !... l'ne de mes (lents... de mon postiche, qni est toniMe!.,. F'iobablt. in» le trot l'aura d»Uacliée. — Ali, diable !... En effet, vous ( n ftfrt uik de moins... — De quoi vais-je avoir l'air ?... Moi, qui ét.in complet t0"t à l'heure ! — Il faut la remettre. — Pui.«.qu-; je vous di^ que je l'ai perdue, (^)iiarante francs df fichus !... — Ali ! ponr une... (^'est un peu (le eciKi... cela ne se raïasrquf ra pas... — Vntis croyez?... — Oiii... Vous rirey, un peu moic > .. Mais nous sommes en arrière... Madame Uorsay vous fait signe. , Allons, mon ami, vite, an temps de f;alop...

Adam pousse un soupir, et )a«ice son cheval ; il ar''./e près de madame hois,iy, qui lui cli' : — f Comment, monsieur, vous êtes en arrière, vous!... si eicellent écnyer! Venez près de moi , et dvvassoAS 1 les d.iuies. ■.

\ En disant cela , l'amazone ^.onsse son coursier , Adam en «k" «dt tint. Au milieu de la carrière, une autre de ses dénis se d'itache ; il ■ ta voit tomber aux pieds île son ctieval. Il est pcirifié , il ne sait s'il doit arrêter sa monture et descendre ou continuer de tr'ïtler ; mais son cheval l'empoite. lMad;ime l)ors;^y l'appelle ; déjà il est loin , et son regard tlil un dernier adieu à sa di>iu. il jure comme un daumé. Cependant madame Oorsay lui parle; il faut qu'il lui réponde, et il ne faut pas qu'elle voie ce qui lui manque. Adam al au supplice.

— We trouvei-voug pas que nous faisons une promenade charmante, monsieur? dit la dame en retenant son coursier pour attendre Adam.

— Oui, madame ; oui, charmante !... (Gredin de dentiste!) — Un temps délicieux ! — Oui, madame, un bean temps! (Ça devait tenir fi bien ') — Une compagnie aimable I... — Ah ! madame , certainement que la compagnie... (Kncore quarante francs de tombés !) — Et des chevaux excellents... — IJui, les cttevaux sont assez bons... (Jolie partie de plaisir ! perdre sa michoire en route!...) — Mnis , monsieur, vous n'allei plus!... Pousse» Jcnc votie cheval !... Est-ce que TOUS avez déjà jeté tout votre feu ? — Ahl madame... j'ai jeté bien autre chose... je veux dire que j'ai perdu... Non, je n'ai pas perdu... c'est mon cheval qui... — Allons , monsieur! un peu de courage ; rattrapons ces messieurs. — t.)ui , madame, rattrapons ces... Ah ! sacré mille bombes!... — Qu'avez-vous donc, monsieur? — Voilà la dernière qui f... le camp !... — Est-ce que votre cheval a fait un écart? — Que la peste étouffe le postiche!... J'ai tout perdu!... Voilà ma beauté par terre!...

Heureusement pour Adam , madame Oorsay est en avant, et le bruit des chevaux l'emiiôche d'entendre ce qu'il dit. On est arrivé au lieu ou l'on doit faire Uaite et déjeuner. Le pauvre Adam fait une «ine horrible ; il se tient à l'écart, et ne veut plus ouvrir la bouche.

Il faut pourtant distendre de cheval pour entrer chtz le restaurateur oii la compagnie se rassemble. Montgry s'approche «l'Adam , 2ui est resté sur son coursier, et lui dit:— Pourquoi donc ne descenez-vous pas?... — Ah, mon ami!... Je suis au dé>espoir !... — Qu'y a-t-il encore? — J'ai tout perdu... — Coiumenl?... — Oui , j'ai perdu toutes mes dents... Tiens, vois... — Quoi! les autres sont tombées aussi ?... Ah , diable ! c'est fâcheux! — De quoi vai.s-je avoir l'air près de madame Dorsay, qui m'a vu au complet ce matin? — Tenez votre mouchoir sur votre figure... plaignez-vous des dents. — Je crui.s, f... bien! que je m'en plaindrai... J'ai assez sujet de m'en plaindre !... -- Ne p^irlez guère , et ne man;;ez pas... — C'est c.aI Comme c'est amusant!... — Demain, vous vous en ferez mettre d'autres. — Non , de par tous les diables ! je n'en ferai pas mettre d'*»tresij'en ai bien assez comme cela.

Adam se décide à aller rejoindre la société en tenant son mouchoir sur sa bouche , et pemlant que les autres déjeunent , il se tient à l'écart en pestant et en jurant après sa sotie coquetterie. Four revenir à Paris, il se venge sur son cheval de sa més.iventure ; ne craignant plus lie rien periire, il v.i roiuine le vent ; aus^i l.«isse-t-il bien loin derrière lui toute la société , et revient-il seul à Paris, où , à peine arrivé, il va se jeter sur son lit pour tâcher d'oublier, dans le sommeil .les accidents arrivés à sa raàcuoire.

Quelques jours après celte partie, Adam se décide à se présenter devant madame Dorsay, et , malgré ce qui lui manque , à tenter de faire sa conquête; mais, soit que la petite- maitresse s'aperroive du chiJiigeinrni qui s'est opéré dans la ligure d' Adam, soit qu'elle tienoe p<'u a le séduire, elle lui rit au nez encore plus positivement qu'avant la partie de cheval.

.Adam est entêté ; il pense que pour séduire cette belle rieuse , il doit employer les mêmes moyens qu'avec les autres : il prodigue le» cadeaux. On reçoit ses présents, mais on continue de rire de sou unour.

— Je ne lui ai encore rien envoyé d'asses beau , s« dit Adam ; j'ai fait les choses mesquinement , et ce n'ejt pas ainsi qu'on plaît aux belles, .le veux mainlenant l'éhlouir, l'étonner; mais pour l'ehlouir il «« faut de l'argeiil, et je n'en ai plus... Mou père, qui se donne le Ion

de ne plus rieti m'envnyer "... Je vois fcien «fn'il findra (jm je bm fâche... Mai» j'en ai prèié cent (ou a Montgry... lurbleu !... j« sois bien sot de n'avoir ps» «ongé plus tôt a lui en dunandei.

Ad,im court chez son ai?' -Monlgry; celui-<i B'éiail iamais eb«t lui. C'est chez le traiteur qu'il le rencontre.

— IMon cher Monigry, j'ai été chez toi ee Cir.s , ait Adam. — Mon ami , je n'y suis jamais le matin . on me trouve rarement dans la jo mé', et je son toui les s^ii^ . ^Iji» vou» savi-i que je vais chei vous l'ius les j nirs... Q- •• . e vo /let-vous? — Mon «mi , je n'ai plus d'argent. En attendant qoe mon père m'envoie du fonds , j'ai pensé que lu pourrais m'en prêter... à ton tour. — .Mon cher ami. voai m'avez bien jngé... Tout ce que j'ai est s vous! — Ce chi:- 'Tmtg'y !.. J'en étais bien lùr ! - - Malheureusement je ne po^si I ■ p.4 moi-même une obole! — To n'a» pas d'argent ? — Pas du l^ t. -^ Dialile! c'est malheureux! Alors il faut avoir recours an virm Moïse, quoique ie lui doive déjà beaucoup, a ce que je crois'... Tu lui écriras de passer chez moi. — Je l'ai rencontré aujourd'hui , et je sais que son imenlion est justement d'aller vou» voir demain. — Alorsça se trouve bien. ^.

M Mo'ïse se rend chei l'élève de la nature; mai» ce n'est plus pour prêter, c'est pour demander qn'il se présente. Le moment qna l'on attendait est arrivé Adnni ^ depois quelques semaines dépassa ses vingt-un ans. Il faut qu'il paye ses lettres àe change ou qu'il ail* en priion; et on l'y fera mettre, parce qu'on sait fort bien que son père ne l'y laissera pas.

Quand Adam ouvre la bouche pour emprunter encore , le vieil usurier rinterrom;it en lui disant : — (Ihe suis désolé, mais vos lettres de change sont t«;uu. s ,! 'puis six semaines. Che vous ai sommé de payer... vous n'avez | n réjiondu... Che me suis mis en règle. — Que diable me cli.inl"7.-\ i la?— Il fnii me payer soixante-six mille francs que vois i. v z. — Oue je vous doive soixante-six mille francs ou soiianli K..11CS, dit A lam, c'est la même eboie ; car je ne peux rien vous donner. — Alors monsieur ira en pri5on jusqu'à ce que son père paye pour lui.

Adam ne conçoit pas qu'il faille aller en prison , parce qu'on a mis sa signature sur un petit morceau de papier ; mars Si. Moïse a amené avec lui des gens qui sont ch.irgés de le lui faire comprendre.

Adam cherche des yeux son ami Moutgry. Le petit- raaitre n'eel pas là; c'est un homme qui disparaît avec les plaisirs. Bien heureiu encore quand ces amis-là , après avoir mangé vos dincrs et bu votr« vin, ne vous font pis des semonces et de l.i morale au moment oà vous n'avez plus iien. On trouve tant de gens comme cela, toujoui* disposés à manger votre l>ien et à censurer vos actions !

Adam crie, jure, s'emporte; il veut battre M. Moïse et les gardée du commerce. Le vieil usurier parvient à l'apaiser en lui disant : — Che n'ai pas envie de vous garder en prison ; votre père payera pour vous tout de suite... C'est seulement pour qu'il se presse que nous faisons cela; c'est dans votre intérêt: aussitôt qu'il aura payé, che repiêterai à vous très-volonliers — Mais que fiil-on en prison? — Tout ce qu'on veut, depuis le matin chisqu'au soir. Il n'y a pas d'endroit où l'on s'amuse autant.

— Puisqu'on fait tout ce qu'on veut, ça me va, dit Adam. Quand je ne m'y amuserai plus , je m'en irai; n'est-ce pas? — Ta; Ce n'e»t qu'une petite formalité!

On a eu l'honnêteté de faire venir une voiture ; .\dim y monte avec M. Moïse et deux particuliers fort i>olis, et il se rend en prison aussi gaiement que s'il allait au spectacle.

CHÀrnai XXVll. — Rcsulut inévitable.

M. Rémonville et la bonne Araélii- ont revu leur fil»; ils l'ont de nouveau pressé contre leur cœur. C'est dans les bras de ses [varenu qu'Edmond a été chercher du soulagement à I.1 douleur que lui a causée l'abandon d'Agathe. Bienheureux lorsq le , dans nos pei'ies , nous avons encore le sein d'une mère pour écouter nos pUinte», pour répondre à n"S soupir».

1)11 avait reçu Edmond comme un eufanl ehé.'», irapïtiemmeot attendu. Du reste, nul reproche, pas un mot sur 'e passé n'avait été prononcé. Les gens d'esprit ne reviennent pas sur ce qui est fait ; les coeurs généreux pardonnent entièrement.

Pour aller voir se» parents, Eilniond avait demandé à son chef la permission de s'absenter une quini.iiiïe de jours. Celte permission lui avait été sur-le-champ accordée. On ne refuse jm» une le.ère faveur « celui dont la conduite et le tr«vail méritent constamment des éloges.

En pressant son fils dar.» ses bras, >l. Iiémonville lui dit : — Ma fortune est suffisante pour que tu puisses te p-isser de place. S' I» vie de» bureau le fatigue ou t'ennuie , reste avec nous , et en^-oie la démission à ton chef.

— Non , mon cher jière . dit Edmond. Si vous me le permeitei . je resterai dans la carrière où je suis entré. Il me «embic que l'oisi^-eté est une honte lani qu'on est en *tal de trav.iiller . et je ne suis p.x» encore d'Age à me reposer. Je von» remercie de votre bienveillance et des sacrilïoes que vous fevie» |>our moi ; m.iis Ui's-rx-raoi tirer parti do l'éducation que vous m'arei donnée. I.a fortune que l'on a acquis»

L'HOMME DE LA NATCRB

par non travail est bien plus doaee que celle que no* parents nous j donnent.

La bonne mère fait un peu la moue en songeant que son tU ne restera |ia» encore près d'elle. Miii^ M, Uémouville preiise lu main i d'Edmond en lui disant : — Je t'ii]i|>rouve, mon ami. Continue, par la conduite, de mériter l'approlialiou de tes cbefs. Viens passer près de nous tous tes moments dont tu pourras disposer, et je ne doute pas qu'un lieureux avenir ne suit le prix de tes travaux.

On est tout au bonbeur, tout à la joie pendant les quinze jours qu'Edmond passe chez ses parents. Il n'en est pas de même dans la maison voisine. M. Adrien, qui a déjà manijé près de la moitié de sa fortune pour payer les dépenses de son ftls à Paris, est assis sur son grand^fauteuil, dans son salon du rez-de-chaussée. Il est seul, car Céleste n'est plus; et depuis son vuyai^e à Paris, l'ami Tourterelle, dont la santé ne s'est jamais bien rétablie, ne quitte plus que rarement Gitors.

U. FiDot, le portier d'Edmond, est un homme des plus complaisaots.

M. Adrien pense à son fils , dont il ne reçoit des nouvelles que par des étrangers qui ne savent que lui demander de l'argent. M, Adrien est affecté de. l'indifférence qu'Adam a montrée pour la mort de sa mère : et ses réflexions ne sont pas gaies. En ce moment des éclats de rire , des chants joyeux parviennent à son oreille. 11 sonne Rongln pour en connaître là cause.

Au bout de dix minutes Rongin arrive. Sa mine est encore plus renfrognée depuis qu'il est jardinier et concierge. Il ressemble à un vieux dogue qu'on ne peut plus approcher sans qu'il grogne.

— Qu'est-ce donc, Rongin? Que se passe-t-U par ici, et d'oîi partent ees chants joyeux? dit le vieillard goutteux en se soulevant un peu sur son fauteuil.

— Ce que c'est... parbleu!... ee que c'est!... Yous ne le savez donc pas? — Si je le savais, Roagin, il me semble que je n'aurais pas besoin de vous le demander, — Ah ! vous m'avez souvent dérangé pour rien dans mes occupations! Et à présent qu'il faut que je travaille double... moi qui n'aurais pas du servir... — Rongin , je vous ai demandé d'oii partaient les chants que j'ai entendus tout à l'heure. — Ils partent!... Us partent de chez votre frère!... On est tout en fête chez lui depuis que leur fils est revenu. — Mon neveu est revenu chez son père? — Eh oui!... il y a déjà quatre jours... Oh! le père et la mare ont l'air d'en être enchantés ; il paraît que le jeune homme se conduit maintenant très-proprement à Paris. On dit qu'il travaille eomme un nègre , et qu'il a déjà mae place de vingt mille francs dans un bureau de tabac. — Allons , vous êtes fou , Rongin ! — Non , monsieur ; je dis la vérité. Ce sont les domestiques de monsieur votre frère qui me l'ont dit : Us me l'ont répété tous les quatre ; car on a encore quatre domestiques à côté, tandis qu'ici nous ne sommes plus que deux... Cest gentU!... — Mais cette Agathe qu'Edmond avait enlevée ? — Oh ! il parait qu'U est parfaitement guéri de son amour. Il a chassé U demoiseUe de ches lui à coups de manche à balai , et lui a défendu, seus peine de mort, de jamais lui reparler. C'est un fevn« lumine ^ parutt wÙBteaant \Aea sage, Mon cangé, et q«i

gagne de l'argentl,.. On dit qu'il a apporté k sa mère un diamant gros comme un œuf!... A la bonne heure, il ne renie pas ses parents, celui-là. — C'est bon, en voila assez. I.aissez-moi.

M. Adrien renvoie Ruiiijin. Ce qu'il apprend de son neveu ajoute au chagrin qu'il ressent de la conduite de son fils. U ne voudrait pas laisser voir son humeur, et il n'est pas maître de la cacher; il désire être seul, il craint même la présence de Tourterelle. Hon];in , qui sait cela, revient bientôt d'un air joyeux annoncer à son maitre que M. Rémonville et son fils dé.sireut le voir.

M. Rémonville a pensé qu'après une si longue absence son fils devait aller présenter ses devoirs à son oncle. Peut-être aussi est-il bien aise de se venger un peu des épigrammes de son frère en montrant Edmond, dont il n'a r.lus <)ue des éloges à faire. U se présente donc avec son fils chez M. Adrien, qui n'ose pas refuser leur visite.

M. Adrien fait ses efforts pour sourire, pour paraître contenl'^n présence de son frère et de son neveu. Ceuï-ci ont assez de discrétion pour ne point prononcer le nom d'Adam. Mais M. Adrien croit mieux cacher la vérité en étant le premier à en parler.

— Vous revenez de Paris, dit-U à Edmond. Vous vous y êtes amusé... C'est bien. Adam y est encore, lui. 11 parait qu'il s'y amuse toujours beaucoup; il va dans le grand monde... il obtient des succès partout... Mais, quand il en aura assez, il reviendra. Je le laisse libre... il faut que jeunesse se passe !...

— Oui!... et tout ce qui est ici y passe aussi! murmure Rongin, qui a l'air de raui;er quelque chose dans un coin du salon.

— Mon fils va retourner à Paris, dit M. Rémonville. 11 a une place honorable et lucrative dans une maison de banque. U me récompense maintenant des soins que j'ai pris pour son éducation en se distinguant par soa travail et ses talents. •

— C'est fort bien. Chacun fait comme il veut. Il ne faut contrarier les penchants de personne. Adam va revenir gros et gras comme un moine. U plantera des choux avec moi en me contant ses aventures de Paris.

M. RémonviUe voit bien que sa présence et celle de son fils ite sent pas agréables à son frère; U abrège sa visite et retourne chej V,.!.. Là le bonheur est véritable : on ne grimace point en voulant par .; joyeux; de même que, dans les jours de la souffrance, on n'a cherché à dissimuler ses larmes.

Les quinze jours écoulés, Edmond a embrassé ses parents;; reparti pour Paris, oii U se livre avec ardeur au travail. C'es'j dant ce temps que son cousin achève sa ruine et qu'il est cond: -, prison.

M. Adrien était depuis quelque temps sans nouvelles de son filf. se flattait que, las de ne plus recevoir d'argent pour continuer i ^ folies, Adam allait revenir au toit paternel, lorsqu'un matin Rongin lui apporte une lettre qui vient de Paris. M. Adrien croit reconnaître l'écriture, et il lit le billet suivant :

« Votre fils m'a fait des traits ignobles. C'est égal; je l'ai adoré t je l'adore peut-être encore (une femme n'est jamais sûre de ça); et à présent que tous les chenapans qui l'ont grugé le laissent là, moi, je prends la plume pour vous apprendre que votre bijou est en prison pour la somme de soixante et quelques mille francs qu'il doit à l'usurier Moïse. C'est désagréable ; mais enfin l'enfant est votre fils, et il prétend qu'il n'a fait que suivre vos conseils. Ce qu'il y a de certain, c'est que , s'il ne m'eût pas quittée, nous n'aurions encore mangé que le quart de cette somme. "Tirez-le de là bien vite. Votre servante.

» Phamob. »

Cette lettre a foudroyé le vieîUard ; il reste quelques instants sans pouvoir proférer une parole , les yeux fixés sur le fatal papier. Rongin, qui est resté dans la chambre par curiosité, se rapproche de son maître en disant : — Est-ce que la goutte de monsieur lui remonte?... Est-ce que ce sont encore de mauvaises nouveUes de l'enfant de la nature?... Ah! dame! on lui a lâché la bride, et alors...

— Taisez-vous, s'écrie M. Adrien d'une voix forte et avec une expression qui impose au concierge. Laissez-moi; sortez, et n'entrez ici que quand je vous sonnerai.

Rongin n'ose pas même murmurer; car U n'a jamais vu son maitre lui parler sur ce ton. L s'éloigne la tête basse, maïs U se dit ; — Ce polisson d'Adam aura encore tout mangé.

M. Adrien reste plusieurs heures livré à ses réflexions. Pour tirer son fils de prison , pour payer une somme qui dépasse soixante mUle francs, il faut qu'il donne à peu près tout ce qui lui reste; et, après avoir toujours vécu dans l'aisance, il est dur d'être, sur le déclin de ses jours, réduit au plus strict nécessaire. Cependant M. Adrien ne peut se dissimuler que la conduite de son fils ne soit le résultat de la manière dont il l'a élevé. Il n'a fait que suivre vos conseils, à écrit madame Phanor. Cette phrase est sa condamnation.

— Oui , je lui ai appris à ne fadre que ses volontés... a suivres ses penchants! se dit M. Adrien en relisant la lettre. C'est donc ma faute s'U est en prison à présent... Et je ne puis l'y laisser. Je don-

ET L'HOMME POLICÉ

raelque petite maisonnette... quelque chaumière isolée... la-bas... )rè8 (lu lonibeau d.; ma pauvre femme!. . Ah! elle a aussi bien fait le mourir... elle n'a pas vu le résullal des folies de notre fils.

M. Adrien aurait pu conserver encore sa demeure. Pour cela il n'aurait fallu que s'adressera son frère, lui confier son embarras et avoir recours à sa bourse. M. Adrien sait très-bieu que M. Ki;monville s'empresserait de lui être utile. Mais loin de vouloir avouer a BOn frère la position où il se trouve par suite de l'inconduite de son fils, M. Adrien espère encore pouvoir la lui cacher. Ce maudit amour-propre, qui nous empêche de convenirque nous avons fait des •otUse», est encore la seule compagnie que nous laisse l'adveràité.

virons... Je n'ai plus qu'un revenu très-médiorre. Cependant j< puh encore vous r;ariliT... Nous vivrons tous les deux frij;;iilLiiienl. VoM cullivtrei le petit jardin qui dépend de ma nouvelle demeure, rt nous pourrons finir nos jours en paii. Vojei, Roogin , ii edt vous convient, et si vous voulei m'accompaijner d»ns U miisonnett» que je vais habiter. — Ça ne laisse pas que d'être gentil... Serves done des maîtres pendant vingt-cinq ans pour être récompeuié comme ça..: Au lieu de monter en grade, il faudra que je fasse tout » prêtent. — Rongin, rien ne vous oblige i me suivre : faites ce qui vous conriendra! — Pardi !... oii diable voulez-vous que j'aille • présent? A soiianle-cinq ans je ne vais pas aller me faire jockey. Et quand ferons-nous celte belle retraite? — Quand le nouvei'i propriélair» viendra prendre possession de cette maison.

Quinze jours plus tard (c'était par une belle matinée d'automne), M. Adrien reçoit l'avis que le nouveau propriétaire va arriver. Cette nouvelle lui est transmise par un homme à jambe de bois , qui doit remplacer Rongin dans ses fonctions de concierge: celui-ci est stupéfait en reconnaissant Dumont dans son remplaçant.

L'invalide frappe doucement sur l'épaule de Rongin en loi disant : — Il me parait que je vais prendre votre i>lâce, mon vieux... — Oui... c'est ce que je vois... Est-ce que c'est vous qui achetez 1» maison! — Kon vraiment, mais M. Solange, qui en est l'acquéreur, et mon ancien capitaine; il s'est souvenu de moi, et m'a nommé son concierge..: Ma foi! cette demeure est fort bien située. On doit être agréablement ici ; je secs que je m'y plairai... Me voilà avec une douce retraite pour mes vieux jours... Mais je ne m'attendais pas à vous remplacer... Et vous... vous ne vous doutiei pas, il j a trente et quelques années , qu'un jour je prendrais aussi votre place. . Mais celle-ci , je puis l'accepter sans rougir , je m'en flatte... Le vieux soldat d'iVustcrlitz n'a point fait de b^tsstsses pour l'obienir. Tenez, mon ancien , j'ai toujours pensé , moi , qu'il j avaCl iinft P«v»Ki?l!«fl V^^^^ chargeait de nous venger de certaines choMc ^c oM^a ti'»*u IffiS oublions quelquefois, tandis fr>» |M»».n» ffr^^ »5,n r'— .vv> t ^ fA»^ftn toïd 0» fck le «MP/is î'.2 eh£:uL>-

Le général d'Esparmont ot sa Elle.

Avant tout, M. Adrien écrit k un homme de lui de Paris pour savoir si madame Phanor lui a dit la vérité. La réponse qu'il reçoit lui apprend qu'on ne l'a pas trompé. Alors il ne s'occupe plus que de ■ ■ réaliser l'argent nécessaire pour rendre son fils à la liberté. M. Adrien a vu un homme d'affaires de Gisors; il l'a chargé de vendre sa maison le plus proinptemeiit et le plus secrètement possible. Pour que son frère ignore celte vciile jusqu'au dernier moment, M. Adrien

■préfère s'imposer encore quelques sacrifices.

. Malgré les peines qu'il se donne pour terminer promplement toutes ces affaires, ce n'est qu'au bout de deux mois que M. Adrien est ])arvcnu à compléter la somme nécessaire pour son fils. Il l'envoie à

J'homme de loi de Paris, le charge de remettre douze cents francs à Adam lorsqu'il sortira de prison, et de lui dire que c'est le dernier argent qu'il doit attendre de son père.

. Quelques jours après avoir terminé cette affaire, M. Adrien reçoit

° une lettre de Oisors qui lui apprend que sa maison est vendue; qu'il n'a plus qu'à venir signer les actes nécessaires pour en toucher le ■montant. Malgré sa goutte, M. Adrien monte à cheval et va à la ville. Après avoir vendu sa maison , il achète une maisonnette située à un «lemi-quart de lieue de son ancienne demeure, dans un endroit écarté ■et éloigné de la route. Puis il place chez un honnête négociant la somme qui lui reste ; elle lui produira neuf cents francs de revenu. C'est avec cela qu'il faut qu'il vive maintenant. U se trouverait encore assez riche s'il pouvait cacher à son frère que c'est Adam qui l'a réduit à cet état.

! M. Adrien revient chez lui, où l'on a été fort étonné de son absence, qui a duré deux jours. Il congédie sa cuisinière et fait venir Rongin devant lui.

— Mon pauvre Rongin, dit M. Adrien, je vais t'apprendre une triste nouvelle : je viens de vendre ma maison! — Vous avez vendu votre maison! Par exemple!... Qu'est-ce que cela signifie?... Une maison à laquelle j'étais accoutumé... où je me plaisais... Pourquoi donc l'avcz-vous vendue? — Poun|iioi!... parce qu'il le fallait, apvarcmmeiit!... Parce que je n'avais plus le moyen de la garder... — £h bien! c'est du propre! Et probablement c'est votre satané Éts qui •st cause do... — Sib'ncp, Ronrin , point de réfle\ions; elles sont inutiles maintenant. J'ai acheté une petite luaiMiiinette disi» les eu-

Od ami (TAJ^m dans sa doddc (...riuoe.

Rongin ne soiiQle pas un mot. Il salue humblement le nOvveau concierge, et va rejoindre son maître, auquel il dit : — Partons, monsieur , croyez-moi , n'attendons pas l'arrivée de ces nouvciui venus... Vos paquets sont faits ; ou nous les portera là-bas ; (vartons sur-le-champ.

Rongin a hâte de s'éloigner de 1 invalide, qui e.<it sa b^te noire. Mais M. Adrien ne peut pas aller vile ; il souffre beaucoup de sa goutte, et d'ailleurs on ne quille pas si leslomeut , et pour n'jj.imais revenir, une demeure dont on a été le maître, et oii l'on a passé la moitié de sa vie.

(Cependant, M. Adrien se résigne; il jette encore quelques regards sur son cabinet, son grand fauteuil , son jardin , puis il prtud sa canne, et en s'appuyant sur le bras de Rongin, quitte cette mai.<:on, dont les folies .le ...>:i lils l'ont cli.is.^é.

Le pauvre goutteux n'avait pas foil en..urc vin^^t pas ^ur la |<elouM,

L'HOMMK DE LA NATURE

ctr )l n'allait pas vite, lorsqu'il te aent arrêté, pre&sé par le liras de quelqu'un. Ci si M. Hi'inoiivilU, qui a couru \nH de son frère, et fui veut le ri'tinir. — (^)iie vit-ns-je d'apprendre? lui dit il. Vous ayei vendu voire maisi n... \out la qiiiiU'z; ft je n'ai rien su de tout cela... Est ce un revers de fortune , le bi soin d'ar|;enl , qui vous aurait forcé d'api r ainsi?.. Et vous ne m'avez ri n dit!... Vous ne vous êli s point •dressé à moi... Adrien, ne suis-je donc plus votre frère?... (Jii allezvous ? De grâce, venu cliez moi... Vous y serei cheï vous.. Vous ierez entouré de soins... d'amis.

— Je vous remercie, mon frère, répond M. Adrien en pressant la main de RI. l\émonville et en détournant les yeui pour cacher son émotion. Je vous remercie de vos offres amicales... mais je n'ai nul besoin de secours. J'ai vendu cette maison p.irce que... depuis la mort de ma femme, je ne m'y plais jdus... Elle est trop grande pour moi. J'en ai aciieté une... qui me convient mieui, cl je vais m'y retirer. Mais , je vous le répèle, je n'ai ancun besoin d'ar(;ent.

— Ainsi donc , mon frère, vous refjsez de venir habiter avec nous. Pourrit z-vous vous rappeler encore quelque différence dans notre manière de voir?... Pensez-vous donc que jamais je vous dirais un mot à ce sujet ?...

— Non, mon cher Rémonville ; mais je vous assure que je serai très-bien dans ma nouvelle propriété... Soyez heureux... Nous nous verrons quelquefois... J'irai vous voir... mais ne me retenez pliis... Adieu !

M. Rémonville voit que ses instances seraient inutiles. Il serre encore une fois la main de M. Adrien, et le regarde tristement s'éloigner, tandis que le vieillard j;outteux, s'appuyant sur sa canne et le bras de Ronijin, fait de pénibles efforts pour bâter sa marche, afin de dérober son émotion à son frère, et surtout pour lui cacher deux grosses larmes qui sont tombées sur ses joues lorsqu'il a jeté un dernier regard sur la maison oii son fils est né.

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