Chapitre XXVIII. — L'Homme de la Nature en prison
Adam était depuis longtemps en prison. Pendant les premiers jours, il avait trouvé drôle d'habiter une maison oii il y a si nombreuse so- I ciété ; il avait ri , bu , chanté avec ses compagnons ; il possédait encore quelques pièces d'or et les avait facilement dépensées : alors, Sainte- Pélagie lui semblait un endroit agréable oii l'on s'amusait autant, plus niêiiie que dans beaucoup de réunions où l'avait mené Montgry ; il croyait que le vieux Moise ne l'avait pas trompé, et que dans une prison on était libre de faire toutes ses volontés. Il est vrai que jusqu'alors il n'avait pas eu la volonté de sortir, parce qu'il ne s'était pas ennuyé ; mais lorsqu'il n'eut plus d'argent pour se divertir avec les autres détenus , il trouva le temps long et la prison moins gaie. Un matin , il voulut sortir en disant : — Décidément j'ai assez de prisoa comme cela ; le vieux Moïse m'a dit que ce n'élait qu'une formalité : voilà huit jours que je suis ici, c'est bien assez. Je veux -s'en aller parce que je ne m'y amuse plus.
Cette demande singulière n'eut point de succès. On fiv entendre difficilement à Adam qu'il ne sortirait que quand son créant:' ir serait soliié o'i consentirait à le laisser libre. Alors seulement le pauvre Adam comprit ce que c'est qu'une prison ; il sentit qu'il n'avait plus sa liberté, ce bien si précieux, ce bien contre lequel on échangerait volontiers tous les autres. Il s'emporta , cria, voulut s'en aller malgré tout le monde ; disant qu'il n'est pas dans la natare d'empêcher un homme de sortir quand il en a envie , et que nous ne sommes pas nés avec des jambes pour qu'un de nos semblables ait le droit de nous priver d'en faire usage. On se contenta d'abord de rire au nez d'Adam. Il donna quelques coups de poing aux gardiens, et voulut s'échapper ; a. ors on le resserra, on l'enferma plus étroitement, il fut l'objet d'une surveillance particulière, et il fallut bien, cette fois, que l'homme de la nature cessât de faire ses volonté* ; mais aussi dès cet instant sa prison lui devint odieuse, et la r.iptivité fut cent fois plus cruelle pour lui que pour les autres prisonniers.
L'usurier Moïse n'avait pas fait savoir au père d'Adam que son fils était en prison, parce que, ne se doutant pas que son débiteur était incapable d'éciire lui-même, il était persii..Jé qiie le jeune homme avait sur-le-champ appris cette nouvelle à ses parents. De son côté, Adam pensait que son ami Montgry continuait d'écrire pour lui à son père ; il est donc probable que le tils de M. Adrien serait resté longtemps en prison, si un jour madame Phanor n'eût accompagné à Sainte-Pélagie une de ses âme-, qui allait y voir son amant, lequel passait régulièrement neuf mois de l'année sous les verrous.
Là , madame Phanor avait aperçu Adam , pâle, amaigri, triste et malade. Le pauvre garçon était assis dans la cour sur un banc de pierre. Pendant qu'à quelques pas de lui les prisonniers riaient et l'amusaient entre eux, il avait la tète baissée sur sa poitrine , et ne la relevait que pour regarder le ciel ; alors il poussait un gros soupir en murmurant : — Ne pas être libre... quel supplice !... Et mon père me laisse ici :...
Eu reconnaissant Adam, madame Phanor crie, pleure, a des attaques de nerfs ; elle attire les prisonniers autour d'elle ; enfin , on l'a calmée, et elle supplie elle-même la société de la laisser causera part avec Adam. Celui-ci éprouva un «eatiment de plaisir en voyant
cette frmmc avec laquelle il i fait mille ftiies; il lui tend la main, mais elle lui saute au cou, elle l'élouffe de cares^'S en lui disant :
— Pour combien e»-tu ici ? Imbécile, q'ii ne m'écrit p..s ! qui t^ me fait pas au moins prévenir!... Parle... Je vas vendre mon cliâ'e... il est tout neuf... mon voile... mes chemises, s'il le faut... Parle dot:*;';
— Je dois soiunte et quelques mille francs... à ce que je crois!.,, répond tristement Adam.
— Soiianle mille francs!... Dieu ! quelle boule de loto!... J'anr 'j beau vendre mes nippes et moi avec, ça ne ferait jaiuais ta somin'î ., Mais ton père , comment se fait-il qu'il te lai.sse '«■'i ?
— Je n'y comprends rien ! Cependant, "V-untgr) <i dH lui écrirt îtL« j'étais en prison... 1
— Montgry!... Tu comptes encore sur Montgry ... Pauvre poulet?.., I quand donc cesseras-tu de te laisser plumer? .. Est-il venu te voir, 1 ton cher ami, depuis que tu es ici ? — Non.. Il est sans doute ma- ■ lade... Cependant , depuis si longtemps que je suis prisonnier, il au- 1 rait dû venir eu effet. . — Mon bon ami, tu as un joli naturel , c'est vrai ; mais ton naturel te bouche l'ceil : tu crois tout ce qu'on te dit, tu te fies à tout ce que tu vois!... Ce n'est pas ça du tout , mon petit : on te fait la queue depuis le matin jusqu'au soir!... Ton .Montgry , auquel tu fourrais sans cesse de l'argent, ne songe plus à toi, maintenant que tu n'as plus rien ; tes dames si pimpantes, qui daignaient recevoir tes cadeaux, feront semblant de ne pas te reconnaître quand tu auras un babil râpé. Tâche donc de ne plus être si bête !... Moi , je t'aimais pour lui. Tu m'as donné une fois cinq rent» francs, c'est vrai ; mais alors je te croyais riche comme un linijol .. et si j'avais à présent un million , je le partagerais avec toi. En atimdant , prends toujours tes sept livres dix sous .. c'est tout ce que j'ai sur moi... ^JJon... je n'ai pas besoin de... — Prends vite ! ou je te . fiche des sodfiets. Sois calme... ne fais plus des yeux jaunes comme ça. Je vais écrire à ton père , et de la bonne encre ; et s'il ne t'envoie pas de quoi sortir d'ici, j'irai le chercher moi-même avec un parapluie à canne.
Madame Phanor a encore embrassé Adam , et elle est partie. Elle avait tenu sa parole. Bientôt l'homme de loi, auquel M. Adrien avait remis le soin de terminer les affaires de son fils, avait été voir Ad.im à Sainte-Pélagie , en lui annonçant que son père s'occupait de payer ses dettes. Enfin, après cinq mois, qui lui ont paru cinq siècles, OB vient annoncer à l'élève de la nature qu'il est libre.
Adam était assis sur un banc de pierre dans la cour de la prison, lorsque le concierge vient lui apprendre cette heureuse nouvelle.
En apprenant qu'il est en liberté, un feu nouveau brille dans >«i yeux d'Adam ; ses esprits abattus, absorbés par la captivité, sembl-.ut renaître à la vie : car la liberté, si précieuse pour tous, était l'exis» tence pour cet homme, qui depuis sa naissance n'avait connu aucun obstacle à ses vœux.
I! se lève , saute au cou du concierge en balbutiant : — Je luis libre, dites vous?... je ne suis plus forcé de rester ici?... je puis sortir enfin ? Oui , monsieur, quand vous voudrez. — truand je voudrai!... Ah! tout de suite, sur-le-champ !... Ouvrez-moi la porte. — Unis monsieur, vous n'avez pas volie chapeau... votre cravate, vos... — Je n'ai pas besoin de chapeau pour m'en aller... je vous abandonne ce que j'ai ici... ouvrez-moi... — Mais, monsieur... — Ouvrez-moi, sacrebleu ! ouvrez-moi...
Adam est comme un fou, il n'écoute plus rien, et le concierge se hâte de le mettre dehors. L'homme de loi qui est venu délivrer Adam, et qui sort avec lui, espère qu'il s'arrêtera lorsqu'ils seront dans la rue; mais à peine se voit-il hors de la prison que l'homme de la nature se met à courir de toutes ses forces , craignant de ne jamais pouvoir s'éloigner assez vite de Sainte-Pélagie.
Comme s'il le perdait de vue il ne saurait plus oii le retrouver, l'homme d'affaires est obligé de courir après son client, auquel il a des fouds à remettre ; mais Adam se souvient des exercices de sa jeu nesse, il court vite et longtemps sans se fatiguer.
Il n'en est pas de même de l'homrae de loi ; c'est un monsieur d'une cinquantaine d'années, qai depuis longtemps passe les trois quarts de sa vie dans son cabinet ; ses jaiiibes sont bientôt fatiguées de l'exercice fo-oé iiue son client lui fait faire ; à chaque instant il vnit s'augmenter ia distance qui le sépare d'Adam , et c'est en vain qu'il lui crie : — Monsieur... monsieur... arrêtez-vous donc... écoutei-moi donc... j'ai à vous parler.
Adam n'écoute pas, n'entena rien, <i. court toujours.
En voyant ■■ i\ jeune homme pâle , mal habillé , sans chapeau et sans cravate, qui court de toutes ses forces, pui» un monsieur d'un extérieur honnête qui essaye de l'atteindre en criant : — Arrêtez donc ! les passants ne doutent point que le premier ne soit un voleur.
Ce bruit se répand de bouche en bouche : — C'est un voleur !... se disent les curieux ; et bientôt quelques-uns courent aussi après Adam f les petits polissons des rues se joignent à ceiu qui ont couru les pr» miers. Adam entend beaucoup de monde courir derrière lui , il distingue enfin les cris : — Arrêtez ! arrêtez ! et il n'en court qu« plus fort.
Mais quelques hommes , qui viennent du côté opposé , se dévouent pour saisir le voleur ; qiutre d'entre eux barrent le passage à Adam ; d'autres lui maUeut \» ttcùo sur le collet en s'écriant d'un air da
Siieiit
ET LllOMME PCJI.ICE.
ioinj)?ie: — Nous le tenons!... Adam se dcliat, et veut laper ceux ui s'opposent à ce qu'il passe, eu disant : — Je suis libre... je vous [lis encore une fois que l'on m'a rendu ma liberté , iai'jsez-moi ilouc n user !
Il paraît que vous en usez trop bien, mon f^niMard! dit un de ;eux qui tiennent Adam. Allons ! allons ! au corpi de fiante, puis en brison! — (Jomment! vousvouIcï que j'aille tncon; en ,iri!ion ?... J'en sors... — Oh! nous nous en doutions bien. — C'est donc pour se moquer de moi qu'on m'a dit que j'c'lais libre... mais j'aime mieux me faire ëreinter que de rentrer en prison.
Kt Adam se met à j luer des pieds et des poinijs Enfiïi l'Iiomme de loi parvient a percer la foule. -Voilà votre voleur, inimsieur ! disent Tes officieux qui ont arrêté Adam. — Mon voleur! dit l'Iiomme d'affaires en s'cssuyant le front. Qui diable vous a dit que ce jeune bomtne fût un voleur ? C'est un prisonnier pour dettes que je viens de faire sorlir i' Oainte-Pélai;ie.
Ce n'est pas sans peine que l'on fait comprendre aux badauds qu'ils •e sont troaipi's. Les gens qui ju;;ent sur l'apparence ne veulent ja- Oiais avoir tort.
L'.'iomme de loi parvient à retirer Adam des mains de ceux qui toulaienl le faire rentrer en prison. Il s'éioip.Tic avec lui de la fouie; m. is il passe son brr.s sous le sien, et le force à marcher sans courir, *n lui disant : — Monsieur , si c'est ainsi que vous usez de votre iibertc', vous la perdrez bien vite. — Comment, nion-ieur, je ne suis pas le maître de courir dans les rues si ça me fait plaisir? — Pardonnez-moi... mais alors iî faudrait êti." li.ibille déctrament ; sirr-n,on *oiis prendra pour un fou ou. un vo'eur, et tn vous arrêtera. — Belle
t liberté que celle qui m'emiiiiche du jouet des jambe; quand ça
Bie fait plaisir ! Ah ! mon père avait bien raison de se plaindre des hommes... Aie prer.dre |ionr un voleur parce que je cours sans cîiapRau... Si ça me plaît d'être sans chapeau ?... si j'aiiuc mieux cela ? si je vcu"» que mes cbeu\ voltigent en lilwrté ?
Pendant qn" Ailam parlait, le temps s'i'lait mis ^ Vorajc. licntôl une pliiie violeiiti: tonibr sur l'homr.'.e d;' la nature, qui a toujours la tête iue. Cela mit lîii a sa déclamation contre les cha|,.-aiix, rt il acciq>te ta pmf>Osilion de l'homme d'affaires, qui lui offre de nir.nterdans uu lîacrc pour se rendre chez lui.
CBjkPiTRE XXIX. — Le Mond • de tons les tf mps.
L'homme de loi a remis à Adam douze cents francs de la part de •on pi^re, en lui annonçant (|ue c'est le dernier secours qu'il recevra de lui; il lui a ensuilo fait une belle morale pour l'enyager k ehancer de conduite et à retourner dans ses foyers.
Adam a pris rargcnt , et n'a pas écouté la morale ; il sonye à se dédommager, au siùn de.s plaisirs, de ses cinq mois de détention; mais il se promet de ne plus mettre sa signature sur aucun i)apier, et comme le malheur donne toujours un peu d'expérience, il ne retourne pas au maijnihque hôtel de la rue de Rivoli, mais à celui beaucoup plus modeste de la rue d'An;;ouième.
Adam voudrait aller remercier madame Phannr; elle lui a donné •on adresse , mais il l'a perdue. En attendant qu'il rencontre son ancienne amie, il se rend à la demeure de Rlontjjiy ; le petil-maîire a chanjjé de logement, et l'on ignore oii il est allé demeurer.
Adam ne croit p:;s à tout ce que madame Phanor lui a dit sur le ■Compte de IMontgry, et il vondrail le retrouver. — Il ne doit pas être toujours sans argent, se dit il ; il faudra qu'il m'en donne a son tour. Avec mes douze cents francs je n'irai pas loin, quoique je ne fasse plus de cadeaux au beau sexe. Ce sont ces diables de repas qui ruinent !.,. Mais, j'y songe... tous ces bons amis , qnc je régalais avant d'aller en prison, me répétaient sans cesse : Venez donc .iîner, venez donc déjeuner avec nous ; votre couvert est toujours mis ; vous nous 1erez plaisir. Parbleu ! il me semble que voilà le moment de leur fcire plaisir; et en allant tous les jours déjeuner chez l'uu , diner thez l'autre, je n'aurai rien à dépenser. Dès demain je vais vivre tomme cela.
Adam ne songe pas que sa mise n'est plus élégante, que son habit Ht râpé, sale et usé ; que son pantalon n'a pas la coupe ii la mode. Il B'a plus la garde-robe brillante de la rue de Kivoli ; elle a été vendue pour payer une partie de ce qu'il devait ii son hôtel. Depuis qu'il est libre, Adam ne s'est point occupé de sa mise ; il croit qu'il vaut mieux garder son argent pour manger et se divertir, et que la toilette n'est pas une chose essentielle. Madame Phanor a raison : son naturel l'empêche d'y bien voir.
Adam se ]>résentc donc avec confiance che« une de ses brillantes connaissances ; un valet fait une légère grimace en le toisant. Sans remari|uer cela, Adam pénètre dans l'appartement, et se jette dans un fauteuil avec autant de familiarité que lorsqu'il était l'amphitryon.
Le monsieur chez lequel il agit ainsi l'examine avec surprise, mais lui dit d'un air assez gracieux : — (^'est vous, monsieur Adam ! On m'avait assuré que vous étiez en prison... Je suis enchanté que cela Bc soit point !
— J'y ai été cinq mois, c'est bien assez. Savcz-vous ce que je viens hu« ches vous ? — Non, en vérité. — Je vien» vous dcmandor è l'é-
jenner. — Ah! voas venez... — Oui ; je me snîs r.pprié vos invitilions. Oh! maintenant, j'en jirufitcrai. J \\.:., , ,[ i, .vint... deux oa trois fois par Stuiaim.', (>«iil~êlre pluk . ■
Le mi nîieiir a froncé le sourci! , ci ;t devena
blanc. Cependant il s'efforce encore di- ■ : : — Vous
me ferez grand pUJsir; c'e»t fort aimable de lol.e pdrl. >..i« doux ne cooimenceioiis p.)» à déjeuner en:>eiMblc aujourd'hui, car je déjeune en ville ; on m'attmd, et je vais sortir. — Ah !... Alori ce sera |)Our demain. — Oui... Oh ! demain, très-volonticf!. — En ce Cas, adieu. Je vais déjeuner chez un autre ami.
Adam sort, et le monsieur, après l'avoir reconduit, dit i son domestique : — Prévenez le portier jwur qu'il ne laisse plus monter ce malotru qui vient sans façon s'installer chez moi ; qu'il me dise toujours à la campagne.
Adam va chez une autre personne, et y déclare aussi franchement le but de sa visite et ses intentions pour l'avenir. Là >n fait sembbiTt d'avoir déjeuné, et d'être désolé de ne po'ivoirplus ri ;n lui offrir. Ea le reconduisant, on donne les mêmes ordres au d^mrstique.
Adam ne se décourage pas : il va chez un troisièmi- ami ; celui-l» se dit malade et au régime de la tisane. Chex un quatrième, on est obligé de sortir pour aft'aire majeure. Le cinyième lui répond : — Je ne déjeune jamais ; je ne fais qu'un repas par jour, c'est le diner. — tn ce cas. dit Adam, je viendrai diner. Mais, sacrrbleu! c'est ennuyant, cela ; il faut pourtant que je déjeune... Allons, pour aujourd'hui je me payerai encore ce repas-là.
Adnm se décide à se donner lui-même à déjeuner. A l'heure do dîner il espère être plus heureux, et il se met en course d( Vînt; heure, pour ne pas trouver encore les gens au moment de leur digestion.
Il se rend d'abord chez l'ami qui lui a dit qu'il ne faisait qn'un ref»a par jour. Mais l'ami est parti pour la campagne; on ne sait pas quand il reviendra.
— Tiens ! il va à la campagne en hiver... et il ne m'en a rien dît ce inatin, murmure Adam. U me semble que ce n'est pas très-honncte. Ah çà , est-ce que Phanor m'aurait dit vrai?... est-ce que dans le monde on se ferait continuellement de» compliments dont on ne pense pas un mot, et des offres de services qu'on ne veut pas tenir?...
Ad.im se présente dans une autre maison en annonçant, avec sa bonhomie ordinaire , qu'il vient diner, et qu'il viendra souvent. On se regarde, on chuchote, on se fait des mines, et on lui dit enfin d'un ton glacial : — Mous avons dîné, et toute la semaine nous dînons dehors.
— Vous avez déjà dîné ! s'écrie Adam. Vous avei donc changé vos heures d'habitude ? — Nous n'avons pas d'heure. — Cependant, quand TOUS iliuiez avec moi, ce n'était jamais avant cinq heures 1 — .\utres temps, autres soins... — Autres soins... Est-ce que vous avez d'autres estomacs aussi?... Mais, écoutez, je suis sans façon, moi ; puisque vous avez dîné, je dînerai seul. Faites-moi ser\ir ce qui est resté, je m'en accommoderai.
On se reg.irde de nouveau ; on trouve la proposition non-seulement inconvenante, mais encore très impertinente. La maîtresse de la maison court dire à sa cuisinière : — Fermez bien la porte de votre cuisine jusqu'à ce que ce manant qui vient d'arriver soit parti; il serait lioiunie à nous prendre de force notre diner.
Peiulant que madame fait barricader cuisine cl offi.'e, monsieur répond à Adam en se pinçant le nez et les lèvres : — Nous n'avons pas pour habitude, monsieur, de faire manger nos restes aux personne* q'ie îiou.'î ini'ifons à dîner avec nous ; et quant à celles que nous n'ifivitons paf, il est beaucoup plus convenable qu'elles dînent ailleurs.
— (,^a veut dire que vous n'avez rien a me donner, n'est-ce p»s ? dit Adam en prenant son chapeau. — Mais , monsieur, il me semble qu'avec de l'usage on doit... — Mais, mais... Pas tant de phrases ! Je ne vous demande pas de l'usage, je vous demande ii dîner. Vous n'avez rien à me donner?... Bonjour.
Aiam se remet en course. Mais il hoche la tête, et se dit : — Ça va mal... ça se gâte !... Je croisqne'tous ces drôlos-là se sont moqués de moi quand ils m'ont oO'ert leur table; et pourtant, moi, c'est de bon coeur que je leur ai bien souvent donné d'excellents dîners!...
Adam veut essayer encore de l'amitié îles gens Ju monde. Il se rend chez un beau parleur qui était souvent de >es |urties avec Monigry , et qui était un de ceux qui admiraient le plus le charmant naturel d'Adam.
— M. Belleprose va se mettre à table , dit le d'"iestique en cherchant à em[>êcher que l'homme de la nature ne -nèlre chex soa maître. — il va se mettre a table ? s'écrie \d»m ; ah! paniiiu, c'est bien heureux!... .\u moins en voilà un que je ne manquerai )>as!... Et re|>ous.sant le valet, Adam entre brusquement dans ' 'allé a m.inger, oii il trouve en effet son ami Belleprose qui est ,. -s devant un couvert élég.mt, et qui s'apprête a se servir du pol.ige.
Ad commence par prendre une chaise et se placer à table es face de M. Belleprose, puis il lui dit :
— Mon cher ami , je vicixs diner avec tous. J'arrive au bon moment, puisque vous alliei commencer...
— Oui, ma foi! Allons, mon cher, placex-Toua U... Garmaial m ouvert TÎtCi un Muvart pour M. Adaa RénooTillak
L'HOMME DE LA MATDBV
M. Relleprose a donné cet ordre d'une manière fort aimable. Adam •c dit : — A la bonne lieiire ! au moins en voilà un qui ne m'a pa» trompt', et qui est de bon cceur.
Mais, tout en manijeant le potage, M. Belleprose examine Adam, et lui dit : — Mon clier, d'oii vient que vous, jadis si ëlé|jant, néglieei autant votre toilette? D'honneur, si je ne vous connaissais pas, je vous prend lais pour un tîchuppé de prison.
— Vous ne vous tromperie! !>«■«. ..je viens iî\ /ison, en effet. Vous ne saviez pas cela ? — Non, ma fol '.,.. J'arrive le la terre de la belle Henriette, où j'ai passé quatre mois. — Et mOi j>rrive de Sainte-I'élayie, où j'en ai passé cinq. — Vousaviei donc d:;s dettes ? — Comme Yous dites. — vous les avei payées, puisque vous êtes libre ? — C'est mon père qui les a payées. Je suis libre, mais mon cher père m'a fait jirévenir qu'il ne payerait plus rien pour moi ; c'est pour cela que, voulant économiser, je me mets sur le pied de dîner en ville, de déjeuner en ville... Je souperais même eu ville, si c'était possible. Figurez-vous que depuis ce matin je cours pour cela. Eh bien ! croiriez-vous que vous êtes le seul chez qui j'aie pu attraper à diner ?... Les autres m'ont dit des choses... des raisons... qui n'avaient ni queue ni tète.... Mais qu'ils aillent au diable ! c'est chez vous que je dînerai. Vous êtes un bon enfant , un bon garçon, vous ; aussi je viendrai tous les jours vous tenir compagnie aux heures des repas.
Pendant qu'Adam parlait, il s'opérait un grand changement dans la [ihysionomie de M. Belleprose : ses sourcils se fronçaient, son front se rembrunissait, son regard perdait son expression aimable pour en prendre une inquiète et embarrassée. Le moindre observateur aurait remarqué ce changement ; mais Adam n'est nullement observateur. Dans ce moment , d'ailleurs , il ne s'occupe que de son potage , et comme il voit que son ami ne lui en offre pas de nouveau, il en prend lui-même une seconde assiettée.
Tout à coup, M. Belleprose se lève, et quitte la table comme frappé d'une idée subite.
— Où donc allez- vous ? lui crie Adam. Mais on ne lui répond pas. Après avoir fini son potage, celui-ci appelle encore, en disant : — Eh bien 1 vous me laissez seul?... Euvojez-moi du vin, au moins... ça me fera prendre patiecne.
M. Belleprose revient au bout de dix minutes, et va se remettre à table en s'essuyant la bouche. — Mille pardons 1 dît-il, j'avais quelques ordres à donner... une lettre pressée à écrire... Maintenant, je •uis tout à vous... — Ah ! tant mieux... Mais faites-nous donc apl^orter à boire. — Comment ! est-ce que la carafe n'est pas là ?... — La carafe !... Est-ce que vous buvez du vin dans une carafe ?... — Mon ami, je ne bois pas de vin, moi ; jamais de vin... de l'eau, toujours de l'eau ; c'est plus sain et plus tonique. — Que diable me contei-vous là !... J'ai assez souvent dîné avec vous, je vous ai vu boire du vin, et très-joliment... je me rappelle même que vous étiez grand amateur. — Oh ! je ne vous dis pas que je ne sois pas amateur; je l'aime toujours , mais je n'en bois plus. Vous n'en trouverez jamais chez moi ; depuis mon inflammation de poitrine, il m'est défendu. — Ah ! vous avez été enflammé?... C'est fâcheux.
Adam ne dit plus rien , mais il fronce le sourcil. Au bout d'un moment, le domestique vient enlever le potage, et apporte un morceau de boeuf gros comme un œuf et sec comme du parchemin, qu'il place avec un grand sérieux sur la table.
M. Belleprose coupe une tranche de son bœuf, et la présente à Adam ; celui-ci repousse l'assiette en disant : •
— Je n'aime pas le bouilli ; chez mon père je n'en mangeais jamais. Celui-ci me fait l'efifet d'une semelle de soulier. Qu'est-ce que vous avez pour dîner après cela ?
— Ma foi ! mon cher ami, je n'ai pas autres chose... c'est là mon ordinaire. Depuis mon inflammation , je suis réglé comme un papier de musique.
— Vous dînez avec de la soupe et ce petit rogaton de bouilli ? — On ne dit pas bouilli, on dit bœuf... — Bœuf ! bœuf !... Et il n'y aurait pas de quoi nourrir un chat — Je me contente de cette table
frugale, je m'en trouve même très-bien. — Et quand vous veniez diner avec moi, vous étiez le plus gourmand de la compagnie... Il vous fallait les mets les plus friands, les plus recherchés. — C'est justement l'abus que j'en faisais qui m'a rendu malade ; je préfère une nourriture moins épicée et plus saine... Le potage, le bœuf, et une pomme cuite, je ne sors pas de là. — Ah ! vous ne sortez pas de là... Et c'est tout ce que vous comptez offrir à un ami qui vous a cent fois bourré de truffes et enivré de Champagne ? — Ou ne s'enivre jamais chez moi ! — Monsieur Belleprose ! — Monsieur Adam RémonviUe ? — Vous êtes un ladre, un fesse-matbieu , et vous vous conduisez comme un cuistre !... — Monsieur, voilà des propos bien inconvenants, et si je n'étais pas chez moi...! — Oh! je vous les dirais dehors la même chose !... Vous croyez que je ne devine pas votre vilenie ?... C'est de peur que je ne revienne diner chez vous que vous me traitez ainsi... Mais, tranquillisez-vous, j'ai assez de vous et de votre table. Je suis franc et de bon cœur, moi ; je n'aime pas les gens à deux faces. Tenez, voilà votre bœuf!... Mettea-lc dans vos bottes; ça vous garantira de l'humidité.
Et Adam lance le petit morceau honteux au visage de M. Belleyiose» G<ltti-ci devient pourpie, il ferme le« poings, U a l'aiv ^«^ vou-
loir sauter aux yeux d'Adam; mais cependant il ne bouge pas de h place, et laisse l'homme de la nature sortir tranquillement de chez lui. i
— f'hanor avait raison ! tie dit Adam en allant diner chez un traiteur. Les hommes ne disent pus du tout ce qu'ils pensent... Ils mentent comme des charlatans... Et souvent pour le plaisir de mentir... ou par habitude peut-être. Quelle nécessité de m'accabler d'invita- ( tions quand je n'avais pas le temps de les accepter, pour me tourner 1 le dos quand je veux bien y répondre? Je commence à concevoir que c'est une sottise de dépenser son argent pour amuser les autres. A la, vérité , je me suis amusé aussi , et oii ne peut guère s'amuser seul. II.
y a des gens que la musique, que la peinture amusent, moi je n'y connais rien... D'autres font des vers... des chansons... je ne comprends rien à tout cela. Mon père m'a élevé pour que je ne fasse que mes volontés, et il se fâche de ce que je les f lis... Mon père n'a pa( le sens commun; si je retourne jamais che> no'.s, je lui ferai bien voir qu'il est dans son tort.
Adam ne va plus chez ses anciennes conn.^'ssances ; il continue de manger à ses frais; il trouve que c'est le me Heur moyen de mangei à sa volonté, à son appétit; il a raison; le morceau de pain qus noui achetons a meilleur goût qu'un mets délicat qu'on nous servirait d'un air dédaigneux. Les parasites ne sont pas de cet avis ; mais ces genslà n'ont ni cœur, ni âme, ni fierté; ils n'ont que de l'estomac.
Adam voit chaque jour ses fonds diminuer. Il sait qu'il ne doit plus compter sur M. Moïse ; d'ailleurs , il est bien décidé à ne pluj mettre son nom sur des lettres de change? L'homme de la nature aime sa liberté. Mais comment vivre à Paris! Et pourtant il ne peut se décider à retourner chez son père; la maison paternelle lui semble devoir être maintenant un séjour fort ennuyeux. Depuis qu'il habite Paris les plaisirs champêtres n'ont plus d'attraits pour lui.
— Si je pouvais rencontrer Montgry, se dit Adam, je suis persuad^^ qu'il m'aiderait; je l'ai aidé assez souvent, moi!... 11 puisait dans m^ bourse comme dans la sienne, en me disant : Mon ami, entre noua tout doit être commun. D'après cela, il me semble que je devrais main'tenant prendre dans sa caisse sans compter.
Un soir, Adam voit enfin ses désirs satisfaits, en se promenant au Palais-Royal il aperçoit Montgry, toujours élégant, brillant, parfumé et mis à la dernière mode. Adam court après lui, et lui prend le bras en s'écriant : — Je te retrouve enfin; ce n'est pas malheureux.
Le petit-maître fait un mouvement rétrogade et pâlit; mais il se remet presque aussitôt, et répond en reprenant son air aimable:
— Comment! c'est vous, mon cher Adam?... Ab! pardon, je ne vous avais pas reconnu d'abord... Je suis tellement distrait... — Moi , je t'ai reconnu tout de suite... Il y a longtemps que je te cherche...
— Passons dans le jardin, nous y causerons plus à notre aise. Adam entre avec Montgry dans le jardin, où il fait nuit; il continua
de tenir le bras du petit-maître. — Mon ami, depuis que je ne t'ai vu , j'ai été cinq mois en prison... — Se pourrait-il? Ah ! mon Dieu ! je n'ai pas su cela; j'aurais été vous y voir tous les jours!... — Ces; ce que j'ai pensé... Sans cette pauvre Phanor, je crois que j'y serais encore... C'est ce vieux scélérat de Moïse qui m'a joué ce tour-là, en me disant que ce n'était qu'une formalité,... que je m'amuserais beaucoup en prison!... — Ce vieil usurier m'a aussi ruiné, volé indignement!... — Il t'a ruiné? — Eh ! mon Dieu, oui! C'est un infâme !... un fripon, qui m'a mis dedans ! — Il me semble plutôt que c'est moi qu'il a mis dedans... — Enfin votre père a payé? — Oui. — Alors vous pouvez kecommencer à vous divertir? — Non, parce que mon père a dit qu'il ne payerait plus... — Eh ! mon cher, les pères disent cela , et ils payent toujours. — Mais , comme je n'entends pas retourner en prison, je ne veux plus signer de billets, et on ne veut pas me prêter sur ma parole; conçois-tu cela, toi? — Oh! je le conçois parfaitement. — Ecoute , tu m'amuses, toi ; tu vas avoir la complaisance de m'amuser; je t'cd procuré des plaisirs tant que j'ai pu; c'est à ton tour : tout était commun entre nous ; ça doit toujours être la même chose. A dater d'aujourd'hui je puise dans ta bourse, et j'espère que ça te fera plaisir.
Montgry part d'un éclat de rire , et cet accès de gaieté dure fort longtemps. Adam , impatienté , lui quitte le bras en s' écriant : — Pourquoi ris-tu?.,. Je n'aime pas qu'on me rie au nez sans que je sache pourquoi.
— Pardon, mon cher, mais,,. Ah! ah! ah!... vous êtes vraiment si drôle... Ah! ah! ah!.,, — Je suis drôle? — Je veux dire si naïf... D'honneur, vous êtes bien l'homme de la nature!... — Eh bien! après?... quand je serais l'homme de la nature... Est-ce que nous n'en sommes pas tous, de la nature? Est-ce que tu as été pétri dans un mortier avec du miel et du sucre, toi? — Non, mon cher! mais je veux dire par là que vous êtes en arrière; que vous n'entendez pas du tout la vie de Paris. Vous croyez à tout ce qu'on dit, à tout ce qu'on promet!... C'est un échange de compliments qui n'engagea rien... — Moi, c'est un échange d'argent que je demande à présent,
— Mon ami, est-ce qu'on revient sur le passé?... Vous avez eu de l'or; vous vous êtes amusé, on s'est amusé avec vous.... c'est tout simple. Vous n'en avez plus , on s'amuse sans vous, eh, mon Dieu!... c'est l'histoire de tout le monde.
— Je ne veux pas que ce soit mon histoire. — Vous ne referez pa« les hommes, mou ci^rl •— N«d, mais Je donnerai des coups de poing
ET L'HOMME POLICÉ
Il Cf'Uj qui me feront des sottises , comme j'ai fait h ce polisson de !îi lli'prose, qui voulait me faire dîner avec de l'eau et de la savate.
— Mon cher, des coups de poinjj ne sont pas des raison», et c'rsl d'aiiiiurs de très-mauvais genre. Mais écoutez. Je vous aime.... je vous iiime beaucoup... Je ne ferai pas maintenant comme ceux qui vous oui tourné le dos parce que vous n'avez plus rien. Fi donc! Je veux vous former.... vous dresser... Je sais qu'il y a de l'étoffe chez vous ; (I , loin de vous abandonner, je veux vous mettre en étal de faire bkiilôt une fii;iire encore plus brillante qu'autrefois!
— Ab ! à la bonne heure! c'est parler, cela ! Je t'ayai» bien juç''... Vue je t'embrasse!...
>lont(jry se dé!;af;e , non sans peine, des bras d'Adam , et lui vin:
— J'ai affaire à la Cbaussée-d'Antin , rue de Clicby. Venez avec moi jusque-là. En route je vous instruirai de mes intentions.
On se met '^. marche. Adam est tout oreille, et Montgry reprend ion discours.
— Mon cher Adam , vous ne connaissez rien à la société ; vous avez quitté le giron maternel sans rien savoir; vous avez dépensé votre argent avec les autres; c'est dans l'ordre. Maintenant il s'agit de prendre rang parmi ceux qui s'amusent aux dépens des autres; après avoir été dupe il faut devenir adroit... — J'ai donc été dupe, moi !
— On appelle dupes ceux qui traitent, et adroits ceux qui se font triter... Comprenez-vous? — Je comprends que je n'ai pu me faire traiter, puisque personne n'a voulu me donner à déjeuner ni à dîner.
— Mais, mon cher, il ne faut pas prendre les choses k la lettre; on se fait traiter en gagnant adroitement l'argent des novices... — Comment veut-tu que je gagne de l'argent? je ne sais rien faire. — Vous «n saurez bientôt assez. Vous n'êtes pas très-fort au jeu , c'est vrai ; mais votre air franc, rond, vous servira à merveille , en éloignant tout soupçon de malice... — Ab çà! je ne comprends pas du tout. Vous voulez me donner de la malice ? — Je veux vous rendre heureux au jeu. — Comment voulez-vous que j'y sois heureux si le sort m'est contraire? — Le sort!... Le sort est un mot que ne connaissent pas les gens adroits... Je vous apprendrai à corriger le sort, à le maîtriser, enfin, par différents moyens, à gagner toujours vos adversaires. Comprenez-vous à présent?
Adam s'est arrêté; ils sont rue Saint-Lazare; mais il y a près d'eux une boutique ouverte ; il se remet à marcher en disant : — Oui, je comprends, je vous le prouverai tout à l'heure... Vous voulez m'apprendre à tricher au jeu... à voler l'argent des personnes avec qui je jouerai. — Fi donc, mon cher! ce n'est pas voler; c'est corriger la fortune... c'est faire ressource de ses talents et de son industrie. — Ah! c'est une industrie? — Tout comme une autre. Tant pis pour ceux qui ne savent pas s'en garantir... 11 faut que les sots payent leur dette aux gens d'esprit. — Comme ça, lorsque j'ai joué avec vous et vos amis, on a fait de l'industrie avec moi. — Eh! mais, mon cher, c'était dans l'ordre.
On est arrivé dans un endroit fort sombre de la rue de Clichy.
Adam s'arrête de nouveau devant Montgry ; il commence par lui o]>pliquer deux soufflets vigoureux , puis lui prend fortement l'oreille, tu lui disant : — Ah! gredin, après m'avoir volé, tu veux me faire voleur... — Mon cher Adam... vous n'entendez pas... je... — Tu es un drôle , un misérable... Si tu en valais la peine , je t'assommerais ; mais je veux bien te lâcher, à condition que tu me donneras ta bourse en restitution de ce que tu m'as emprunté et volé; ce sera toujours aut.int de rattrapé. — Monsieur, je vais crier à la garde , à l'assassin...
— Et moi, je vais l'appliquer du mauvais genre... — Aïe!... aie!...
— Allons, vite un à-compte... — C'est une horreur.. .une. ..Aïe! aïe !... Tenez , voilà vingt louis... — Ce n'est pas le demi-quart de ce que tu me dois, mais c'est égal. A présent, ton habit. Tu auras le mien en échange... — Ah! par exemple... — Et ton chapeau... — C'est une infamie... c'est un cas pendable... Aie!... aïe!... — Dépêchons, ou je cogne.
Montgry se décide à donner son bel habit et son chapeau; Adam lui jette au nez sa vieille défroque; il passe le frac neuf, met sur sa tète le chapeau à la mode, puis s'éloigne du petit-maître en lui criant:
— Tu «g bien heureux que je te fasse grâce du reste.
CniPiTRE XXX. — Secondes Amours.
Edmond est )i Paris ; il a repris le cours de ses occupations. La vilite qu'il a faite à ses parents a beaucoup diminué le chagrin qu'il éprouvait de la trahison d'Agathe, et lorsqu'il revient à f.ris, le .souvenir de sa première maîtresse ne lui cause plna qu'un vague sentiment de regret, oii l'amour-propre est peut-être pour beaucoup plus que l'amour,
Edmond est joli garçon ; sa tournure est distinguée sans avoir rien qui dénote de la fatuité; il s'exprime avec grâce, il est nlMjable et modeste; il doit trouver facilement des occ;isions qui lui feront perdre entièrement le souvenir de sa perfide, et quoique Edmond se livre •vec ardeur au travail, quoique sa conduite ne mérite que dos éloges, cela ne veut pas dire qu'il évite les occasions de se distraire de ■on premier imour.
I^aut d'Ia sagess', pas trop n'en faut : ^'«xcès eu tout est un détaut.
Plusieurs mois se «ont écoulés. Le banquier chei lequel Edmond travaille est de plus en plus satisfait de son jeune commij. Coijnaissant la famille d'Edmond , il ne donne pas un bal , pas une soirée sans que le jeune homme y soit invité. Dans ces rénnions brillantes, mais choisies, Edmond se forme aux manières du grand monde, à cette politesse de bon ton, à ?«tte aisance de la bonne société. Là il cause avec des dames aimables, spirituelles : il y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation d'une femme de bonne compagnie; Edmond le sent maintenant, car, loin de oaener avec A{;atbe , il avait beaucoup perdu.
Plusieurs fois, quoique sans l'avoir cherché, Edmond a eu l'occasion dé faire connaître ses talents. On a fait de la musique; il a tenu le piano , ou accompagné une dti«ie sur le violon ; quelquefois sa voix douce et juste s'est mêlée à celle plus mâle de quelque amateur. — C« jeune homme a tous les talents , disent les dames. — Et c'est un excellent sujet , ajoute le maître de la maison ; il est fort instruit, parla plusieurs langues, et comprend très-bien 1rs affaires.
Alors tous les yeux se portent sur Edmond, qui tient les sieni baissés et fait semblant de ne pas entendre ; mais en secret son cœur bat de plaisir, et il se dit : — O mon père!... combien je vous remercie des soins que vous avez donnés à mon éducation!..* C'est à vous que je suis redevable du bonheur que je goûte en ce moment !
A une grande soirée que donne le banquier, on annonce le général Desparmont et sa fille, et l'on voit entrer dans le salon un homme d'une cinquantaine d'années , d'une figure agréable quoiqu'un peu sévère , et une jeune personne fort jolie qui peut avoir seize ans.
Le général et sa fille arrivaient d'une campagne éloignée : c'était la première fois de l'hiver qu'ils venaient aux soirées du banquier. Edmond ne les avait donc pas encore vus. Ses yeux se sont arrêtés sur mademoiselle Desparmont; il l'examine, la détaille avec cette curioriosilé qu'un jeune homme ressent à l'aspect d'une jolie personne. Edmond voit beaucoup de jolies femmes dans la société : il n'en a pat encore rencontré une qui lui ait paru réunir autant de grâces que la fille du général. Ce qui n'était que simple curiosité est déjà devenu un attrait irrésistible; il ne peut plus porter ses regards d'u» autre côté , il ne voit plus dans le salon qu'une seule femme.
Edmond s'est placé dans un coin du salon ; là, sans être obligé d« causer, d'être galant , il peut tout à son aise contempler la jolie demoiselle ; mais il prête l'oreille lorsqu'on dit près de lui : — Voilà le général avec sa fille , mademoiselle Céline. Elle est fort bien celt« jeune personne; on la dit aussi douce, aussi bonne que jolie.
Edmond regarde la dame qui vient de dire cela ; il la remercierait presque, quoiqu'il ne sache pas pourquoi. Mais une autre dame répond : — Le général 6£t fou de sa fille!... C'est naturel; il n'« qu'elle d'enfant, et sa femme est morte il y a cinq ou r'a ans. Cette jeune personne fera un fort bon parti : elle aura au aoins trente mille francs de rente en se mariant.
Edmond p'éprouve plus autant àt plaisir; son sœur se serre, et il détourne pendant un moment se« regards de dessus la fille du général. Mais bientôt il ne peut résister au désir de reg.irder ces yeui bleus, si grandi et si doux; cette bouche aimable, dont le sourire est si vrai , le parltr ti timide, et ce front noble que couvrent, s-ins le cacher, de beaui cheveux blond cendré. Edmond admire jusqu'au moindre mouvement de mademoiselle Céline. Dès qu'une femme nous plaît, tout en elle nous parait charmant , et la fille du général avait sur-le-champ captivé le cœur du jeune homme.
Edmond était resté dans son petit coin : il ne s'occup.iit pas da reste de la société , et il espérait qu'on ne le remarquerait point; mail on va faire de la musique, et on a besoin de lui au piano. Edmond voudrait en ce moment avoir un talent supérieur; mais, au lieu de se distinguer, il ne peut pas faire aller ses doigts; il ne voit pi, s ses notes "^ il passe des mesures. On rit , les dames le plaisantent sur ses distractions. Son trouble, son embarras augmentent lorsqu'on amène la jolie Céline près du piano. Elle va chanter, et c'est l-.dr.iond qui doit l'accompagner; il ne sait plus o'a il en est : heureusement on fait beaucoup plus attention à la chanteuse qu'à l'accomp.ignaîcur. La fille du général chante bien : on l'applaudit, et on ne remarque point les accords barbares que fait le jeune homme.
La danse «uccède bientôt à la musique ; Edmond attend i>our danser que U fille du général ne soit pas engagée. Enfin il est son c.ivalier, il pBut loucher sa main et lui adresser quelques mots. Edmond n'est pas assez audacieux pour faire suivie- champ une dccla ration d'amowt; d'ailleurs il sait que ce n'est pas avec une jeune personne bien Ai^vée que l'on mène l'amour aussi vite. Mais il a cause avec Céline ; ses teui ont rencontré les siens : c'est déjà quelque chose pour un anw>«reui.
Cette soir^ a fini bien vite pour Edmond; il en attend avec irapatienee un» autre oii il e.spère revoir Céline. Mais l'amour ne lui lait pis néglige» *on travail : il redouble de rèle pour continuer de luérii;-r lès maraues de distinction flatteuses qu'il reçoit de son chef.
L'occasion de se retrouver avec la fille du général Desparmont ne t.irde pas à «c présenter. Elle est bientôt suivie de plusieurs autres, car EdmonJ reçoit des invitations de tous côtés. Le Ulcnt est toujours recherché , mais bien plus encore lors^'i* e»t modeste, F-''-
mond a pris sa revanche, il a fait plus d'une fois de la musique avec (Céline; il n'est jilus un étranger pour elle. Le gi lu^ral lui-même renî«r(iiu- Edmond , iitie ses talents ajjrt^.iblc» font rccUcrclier |iartout ; el l'éloge qu'en fait le banquier chez le(iuel il travaille déciile le général à engager le jeune Réraonville à venir aussi à ses réunions.
Edmond est dans It! ravissi-mrnt d'être eng-gé par le général. Ceprnrfanl à ces transports de joie succèdent parrois des moments de tiistes.se. Il pense que Céline est trop riche pour qu'il puisse jamais espérer l'obleuir.
Malgré cela, Edmond contin>ie de faire ce qu'il peut pour lui plaire , et surtout pour la mériter. En songeant it Céline , ce qu'il fi'it toute la journée, il pense que citte fois ses parents ne blàuieraient pas son cboii, et son plus ardent désir serait qu'ils pussent voir la fille du général.
Edmond revenait un jour de son bureau , tout préoccupé de ses amours, lorsqu'un homme l'arrête en lui disant : — Est-ce que tu ne me reconnais pas non plus, toi ?
— Edmond lève les yeux : il voit devant lui Adam, non plus brillant et tel qu'il était rue de Itivoli, mais sale, défait, sms tenue et vieilli avant le temps. Edmond avait lolaiemeut ouhlié son cousin , que d'ailleurs il avait peu fréquenté à Paris, t^on aspect subit, les changeinents qu'il remarque dans sa personne lui font éprouver une sensation pénible. Il lui tend la main.
— C'est toi , Adam ?... Mon pauvre Adam !... Comme tu es changé!... Est-ce que tu as été malade?...
— Non... Ce n'est pas moi , c'est ma bourse qu: est malade. Mais Je vois avec plaisir que tu me reconnais, au moins... En efTet, je suis un peu changé... Toi aussi, tu es changé, mais en beau, depuis que nous nous sommes vus... te rappelles-tu ?.,. à mon hùlel...
— Oui , je me souviens aussi que tu m'as plusieurs fois obligé et de bien bon cœnr. Viens avec moi , Adam , viens , il me sera doux de fètre utile à mou tour.
— Ah! bravo ! c'est p.irler, cela... Eh bien! regarle comme on se trompe : jeté croyais un sournois, parce'que tu es un savant; et j'a'ais coiifiancc enlière dans Moulgry. Àh! Phanor a raison , je suis d'un naturel bien bête ! Ce !;oi juin de Montgry qui voulait m'apprendre à escroquer ie monde au jeu !... Tiens, c'est son habit et son ch. ;>eau que j'ai lii... ils ne sont déjîi plus propres... J'ai rattrapé un peu de son argent aussi ; mais je l'ai dépensé... Je vais te conter tout cela.
Adam suit Edmond à sa demeure en lui racontant toutes ses aventures. Quand il en est à sa dernière scène avec Mi.ntgry, Edmond lui ^.'' '■ — Tu as eu tort d'agir ainsi, Adam; on ne doit pas se faire justice soi-même. — Et qui voulais-tu donc qui me la fît?— On s'sdresse aux gens de loi. — C'est ça... j'aurais dit à Montgry : Tu ne ▼eux pas me rendre mon argent": eh bien! attends-moi là; je vais chercher la justice pour te faire payer; il m'aurait attendu aussi! Va, il n'a eu que ce qu'il méritait. Mais maintenant me voilà de no'iveau sans le sou!... Et mon père, qui devient entêté comme une m\!t!...quine m'envoie plus rien !... n'est-ce pas indigne de sa part?... — Adam ! on ne doit pas parler ainsi de ses paren;s!... — Ah ! estce que tu vas aussi me faire des phrases, de la morale ,toi? alors. Loi jour... Je n'aime pas les remontrai. ces...
Adam s'éloignait déji; Edmond court à lui, le retient et le ramène en lui disant : —Tu as toujours une mauvaise tète'... M:.is ne te lâche pas; je n'ai jamais eu l'intention de te faire des remontrances, et en t'obligeant aujourd'hui je ne me croirai pas encore quitte avec toi.— A la bonne heure! C'est que, vois-Ui, diius le coi.imencemeut de nion séjour à Paris , tout le monde me trouvait «limable , drôle , original!... A présent, chacun se permet de trouver que ]e ne connais pas les usages, et cela m'ennuie.
On arrive chez Edmoml; il prend dans son secrétaire un billet de cii-q cents francs, et le présente à son coi;sin en lui disant : —Tiens, mon cher Adam, accepte cela. Mou seul regre;-;^t de ne pouvoir t'o:Trir plus; mais je n'ai pas de bien forts appoiutt^utnls , et d^ns le mo:de où je vais il faut de la toilette ;... on est forcé à quelques dépenses : je n'ai encore pu mettre que cela de côté.
— Donne, mon ami. Oh! je ne t'en veux pas!... J'accepte de bon cœur ce qu'on m'otTre de même... D'..illeurs, j'espère pouvoir te rendre... Le cher papa ne sera pas toujours cruel. A la vérité, je ne lui écris pas... parce que je ne sais pas tourner une leitre ; mais il doit •avoir, lui, que je ne suis pas un gaillard à vivre douze ans avec î-sou.e cents francs!... D j a longtemps que je serais sec comme un coucou si je n'avais pas fait regorger /îontgry... et quelques autres bons amis du temps de ma fortune. Tous et a gaillards-ià, auxquels j'avais prêlé de l'argent comme à des frères, ne voîiiaient plus même me reconn.-iitre, ou refusaient de me donner la m.:\ ). . Quand j'ai vu ça, je me suis dit : Attendez, mes chers amis , je > uus forcerai bien k me voir et à vous souvenir de inoi. Et toutes les fois que je rencontrais un de mes débiteurs de ce genre-là, je l'abordais à coups de pied et à coupa de poing... Oh ! cela m'a attiié quelques scènes au coros de g..r(Se, c'est vrai; mais le plus souvent cela m'a fait recevoir des acompte, tt je t'assure que si l'on traitait ainsi tous ces inioleuts dcbiteiirs qui ont l'air d.e rire au nez de ceux qu'lU ont ruinés, 00 les rendrait au moins plus poli» avec leurs créaiiciera. Miii» je te
L'HOMME DE LA ^ATDRB
laisse, mon cousin... Adieu; tu as k traTailler , je ne veux par te gêner... et puis ça ne m'amuserait pas de te regarder écrire. Euibrasïemoi : tu es un bon garçon.
.Ad^ra embrasse son cousin et le quitti;. II a cinq cents fran<-s dans sa poclie , il ne pénsj; plui qu'à se divertir. Aitam est ce que bien des gens appellent philosophe : ne songeant qu'au présent , oubliant la passé, ne s'inquiélant pas de l'avenir. C'est ulutôt de l'insouciance que de la pliilusophie.
Tant qu'il a de l'argent , l'élève de la nature fait bonne chère et s« divertit. Son séjour en prison ne lui a pas fait perdrp son penchant pour le beau sexe; mais, comme il n'a plus le moyen de faire de brillants cadeaux, ce n'est pas vers les Lais à la mode qu'il tourne ses regards; il faut qu'il se contente de la simple grisclte; encjre cellesci ne cèdent-elles pas toujours aux désirs d'Adam , car les grisette* veulent qu'on leur plaise , et Adam n'est plus séduisant.
Un nouveau défaut est venu augmenter le nombre de ceux qu'Adam avait déjà , et ne contribue pas peu à lui faire perdre les faveurs des belles : dans les petits cabarets que la nécessité l'a forcé de fréquenter, Adam a pris l'habitude de boire outre mesure, souvent même de se griser complètement ; des ivrognes lui ont persuadé qu'oa trouvait au fond de la bouteille la richesse, l'amour et le bonheur. Adam s'est adonné au vin; il n'en est pas devenu plus riche et n'en a pas fait plus de conquêtes, bien an contraire, mais son nez est devenu plus rouge et son esprit plus lourd.
Possesseur des cinq cents francs que lui a donnés son cousin, Adaiq s'informe encore de madame Phanor ; il voudrait manger avec elle cet argent. Il n'a pas oublié l'amitié qu'elle lui a témoignée lorsqu'il était en prison. Mais ses recherches sont infructueuses , et cela ne l'empêche pas de mener lestement l'argent du cousin : trois mois ne sont pas encore écoulés lorsqu'il voit la fin de ses fonds. Alors Adam trouve tout naturd de retourner chez Edmond. 11 se dit : — C'est uo bon garçon , qui m'a juré que ça lui faisait plaisir de m'oBliger... Je lui procurerai souvent ce plaisir-là.
Edmond n'est pas encore venu de son bureau lorsque Adam so présente chez lui.
— M. Rénionville ne tardera guère , dit le portier. — Eh bien 1 je vais l'attendre chez vous, répond Adam , qui est entre deux vins et alors .<ime beaucoup à parler. Je suis M. RémonvLUe aussi, car je suis le cousin germain d'Edmond.
Le portier fait asseoir Adam en lui faisant de grands saints , et celui-ci s'installe dans la loge , et se met à conter ses aventures à M. Finot : c'est le nom du portier. M. Finot écoute tout cela avec respect et considération, quoiqu'il y ait des aventures qui lui semblent fort drôles. Après avoir parlé une demi-heure, Adam demande à se rafraîchir, parce qu'il a la bouche sèche ; M. Finot s'empresse d'aller chercher une bouteille à quinze, en priant le cousin de M. Kémouville de vouloir bien garder sa loge : ce qu'Adam fait avec grand pl.-.isir.
M. Finot est revenu avec du vin; Adam boit, et recommence à conter. La bouteilli- tire à sa fin, lorsque Edmond rentre chez lui. U est fort surpris de trouver son cousii. lii!qu.int avec son portier.
— Je t'att nd.iis, mon cher Ediooud, dit Ada.'n on se levant , je t'attendais gaiement... Je n'ai plus le so>i, je viei s 'u demander de l'argent... Je sais que ca t'obligera... Je causais ,^vèc M. Finot... Adieu, monsieur Fiuot... Vous êtes un portier comme je les aime... — Monsieur, j'ai bien l'honneur... — Oh ! nous nous reverrons...
• dmond n'a rien dit ; il a poussé un piofond soupir, et s'est contenté d'engager son cousin à moncer : ce que celui-ci fait après avoir serré la main de M. Finot.
— Tu n'as déjà plus rien? dit Edmond à Adam quand ils sont chez lui.
— Non , mon cousin, plus rien du tout, car cest M. Finot qui a payé la bout; ille. — Je la lui rembourserai , il n'est pas convenahle que tu te fasses régaler par mon portier. — Moi, je ne suis pas fier; j'ai trouvé cela tout naturel... — Sais-tu, mon cher Adam , que tu mènes l'argent un peu vite ?... Ce que j'en dis... ce n'est pas pour t'ea faire reproche... mais... — Oh ! je sais que tu es bon un enfant... J« ne me fàcher.ii p,>s... Mais je t'assure que j'aurais pu manger tes cinq cents francs bien plus vite si j'avais voulu !... j'y ai mis de la modération... Maintenant je ne donne plus de cachemires aux belles!... pas si bête!... je paye à dîner, et encore pas toujours... — Majis, Adam, il me semble que la vie que tu mènes doit bien l'ennuyer... — M'ennuyer? pas du tout!... Je m'amuse tant que je peiu !... — Tu perdras ta santé... — Bah !... est-ce qu'a notre âge ou peut perdre sa santé?... Je dis notre âge, car je suis né eu même temps que toi... Nous so unies jumeaux de naissance, et nous sommes venus en même tejups à Paris... Nous avions dix-neuf ans alors... 11 s'est déjà écoulé près de quatre années depuis... ie rappelles-tu, Edmond, que j'enlevais Tror.queite... et toi Agathe?... — Oui, oui... je m'en souviens parfaitement...— A proposd'Agathe... qu'est-ce qie tu en as fait? qu'est-elle donc devenue ?... — Ou ! je t'en prie, ne me parle plus d'Agath ■... Il y a longtemps que j'ai ce.ssé de la voir... — Ah! c'est différent... C'est que i'i foniïiie une idée de l'avoir renconrée l'autre soir avec ub particulier su is le bras.... et ce n'était pùs lui... Je me suis dit : La i demoiselle au bon motif m'a tout l'air de faire ■''!'* traits à mon cou- i
ET L'HOMME POLICÉ
n... Comme jVt.ii» on peu pnmprtte, j'avais envie de lui fiiire" une îèric à ton iiilention... — Ali! mk va pas faire j.-un.iis une cliose 8i;m-
al)lc !... je ne te le pariloniierais pas!... Mais c'est assez parl.-r il'iine er oiinc qui depuis longtemps m'est devenue totalement étrangère, •is-moi , Adam, pourquoi donc ne vas-tu pas jiasser qui-l(|ue tempi rès de ton père?... Il y a bien loii|;temps que tu ne l'as vu... ^8t-ce ue tu n'as pas envie de l'embrasser? — Ma foi ! non... Je n'y pense
as du tout Tu sais bien que chei nous j'étais quelquefois quinze
>uni sans voir mes parents..,. — Uui , malheureusement pour toi.... - Ce n'est pas de ça qu'il s'agit... Tu vas me donner de l'argent, 'est-ce pas?
Udinond fouille dans son secrétaire ; il en tire cent écus en or, et >s donne k son cousin en lui disaL't : — Voilà tout ce dont je puis isposer...
— Eh bien! c'est bon, mon petit, ne te gêne pas, une autre fois tu le donneras davantage , voilà tout. — .Mais , Adam , je t'en prie, ne a plus boire chez mon jiortier... Cela n'est pas dans les conveances... — Va te promener, avec tes convenances! ce sont elles qui 'ont ruiné dans la rue de l'ivoli. La nature I je ne connais que ça !
-Mais... — Ne t'inquiète donc pas de moi!... Uonnemoi de Tarent quand j'en aurai besoin , ('•, s; tout ce que je te demande... Pour ; reste, ça me regarde; je suis assez formé pour me gouverner... )epuis que j'ai quitté ma nourrice, je fais mes volontés; il me emble.qu'il siérait un peu tard maintenant pour me repétrir le caaclère... — Hélas!... — IVesoujiiic pas comme ça, mon cousin : tu e fais de la peine mal à propos... Je me trouve très-bien , trèsenlil, très-aimable... il me semble que c'est suffisant. Adieu, porte- (>i bien. A une autre fois.
Adam a mis l'or dans son gousset, il donne une poignée de main son cousin , et le quitte. Edmond le regarde tristement s'éloigner, n se disant : — Pauvre Adam!... (Juel avenir se prépare-t-il ?... Il ait un bien mauvais usage de l'argent que je lui donne!... Mais piiis- Ic lui refuser?... Il m'a obligé autrefois. Maintenant je n'ai plus lien... me voilà gêné moi-même... Mais qu'importe?... Je n'ai pas >esoin d'argent pour être heureux, pour penser à Céline. Si J'en roulais, je sais très-bien que mes parents m'en enverraient sur-le- :hamp... Mais comme je ne veux pas leur dire ce qne j'ai fait pour \dam, je ne leur en demanderai point.
Les cinq cents francs avaient duré trois mois à Adam ; les cent écus ne. le menèrent que six semaines. Au bout de ce temps, il va de nouveau s'installer dans la Iog« de M. Finot pour y attendre que soa cousin rentre se coucher; et il arrive complètement gris, parce qu'avant d'aller chercher de l'argent chez sou cousin, il a voulu boire le peu qui lui restait.
M. Finot est un portier très-poli , qui ne se grise jamais dans la semaine ; c'est donc avec peine qu'il entend le cousin de son locataire lui demander du vin lors(|u'il peut à peine se tenir. Mais M. Finot est trop respectueux pour désobéir aux ordres du monsieur; et quoique le monsieur soit dans les vignes, il va lui chercher du t a la cuuiplïisauce de prêter l'oreille aux histoires qi/'il lui débite.
K.diuond ne rentre qu'après minuit. îl a passé la soirée chez le général. Il a été piès de Céline, ses yeux et ceux de la jolie demoiselle se sont souvent rencontrés : il est dans l'ivresse ; ses espérances le transportent au troisième ciel , à ce ciel oii les amants et les poêles •e voient si vite. . et d'oii ils descendent de même.
Au moment où il va monter sou escalier, il entend une voix en- ■■ouée crier : — Eh !... pas si vile, cousin!... Nous sommes là qui te giiellons, mon vieux! Eli! eh!... Tu rentres un peu... un peu dans le tard, cher ami... Ah! ah! tu viens de faire tes farces... libertin... C'est comme moi hier!... J'ai joliment été aimable!
Edmond a reconnu la voix d'Adam; il s'approche, et rougit de hoiite en voyant son cousin qui peut à peine articuler, et porte encore son verre à ses lèvres, tandis que M. Kinot se tient respectueusement debout en faisant une figure à lu lois triste et comique.
— Comment , c'est vous , Adam ! v>iis. .. aussi tard ? dit Edmond en tAchant de cacher le dégoût que lui inspire l'état de son cousin.
— Avssi lard !... Qu'est-ce que tu dis^... C'est toi qui e^ en retanl... DiuiMude à ce brave portier... au respectable M. Kinol... Il y « plus «le trois heures que je suis ici !... Mais, c'est égal, je ne t'en veux put... Je ne veux pas que tu te gènes... D'ailleurs, je suis chei Fjno; e -unie chez m«i!...
— l'i .1 101 lui avei-'/iius donné du vin ? dit tout bas Edmond à ■on |ioiiiii-. Celui-ci répond d'un air contrit : — Monsieur votre cousin l'a voulu : je n'ai pas osé désobéir à monsieur votre cousin... U avait pourtant déjà sa suffisance quand il est arrivé.
— 11 me semble que vous n'avez pas été raisonnable ce soir, dit Edmonil en se rapprochant d'Adam.
— Raisonnable ! (^(n'est-ce que tu me chantes, mon cousin ? — Je dis, Adam , que tu as eu tort de boif ( .• ; (|u'il ne convient... — Plus .. de l)oire plusqu'ii ne convient '.. Mi ' sh "... ce paiivro Edmond! qui croit que j'ai... que j'ai trop nu !... liens, je te pane que je bois encore mes uois bouteilles sans que... sar» qu'il y paraime... finot y» ailoi clierviicir du viu... ou beu , qod... nous ■Uoni' «unter
tous les trois chez loi... avec Finit... Viens, Finot'... Ri »i je renonce d'un verre , je veux èlre un sins-rteiir !...
Edmond voit qu'il est inutile de parler raiion en ce moment. Il aide Adam à se lever , et , aidé du portier, le fdit monter chez lui. Arrivé là , Adam commence par se jeter dans un fauteuil en diuot . — Allons, buvons... rions... cbantoof-aOu est donc F.jiet?... J'aime beaucoup Finot , moi.
— Il n'est pas l'heure de boire ni de faire du bruit, dit Edmond. Couchez-vous, ou mettez-vous sur mon lit ; car vous ii'êt>-i pax es état de retourner chez vous à préient. fJcmain nous causerons.
— Tiens, c'esl... c'est vrai , cousin : je peux bien coucher chei toi... Oh ! parbleu!... c'est juste... j'aurais dû y penser plus lit'... C'est ça !... à présent , c'est fini.... je coucherai chez toi tous les jour».
Cette résolutionne convient nullement à Edmond ; mai» il nejug< pas même nécessaire d'y répondre. 11 aide Adam à gagner son lit. A p -me celui ci est-il dessus, que le sommeil s'empare de lui. Alors Eluio.il va se placer dans un fauteuil , oii il lâche de prendre un peu de repos, tout en faisant de fort tristes réflexions sur la vie que mène ~oii cousin , et ne pouvant s'empêcher de penser aussi qu il serait luen désagréable que ses épargnes et le fruit de son travail ne servis^» qu'à entretenir les vices de M. Adam.
La nuit s'est écoulée. Edmond a peu dormi : .Adam n'a fait qu'un somme. Sur les sept heures il s'éveille, et voit Edmond qui travaille à son bureau.
— Tiens!... oii diable ai-je donc conché ? dit Adam en se frottant les yeux.
— Chez moi , répond Edmond. — Chez toi... Par quel hasard ?... Ah! oui... je crois me rappeler... mais c'est comme un rêve... — Adam , écoute-moi ; mais , je t'en prie , ne prends pas en mal les conseils que je vais te donner. Happelle-toi que c'est ton ami qui te parle, que c'est pour ton bien que je veux te rendre sage... — Qu'est-ce que tu vas donc me dire ? — Hier, à minuit passé , je t'ai trouvé chez mon portier... mais dans quel état!... Tu étais ivre... complètement ivre!... — Bah!... Vraiment?... Ma foi! c'eit possible !... Que veux-tu?... il faut bien se distraire... — Appelles-tu se distraire se mettre au rang de la brute , se priver de l'usage de toutes ses facultés? Je conçois qu'au milieu d'une réuuion joyeuse on se livre à quelques eicès de folie ; mais je ne conçois pis cette ivreue froide, celle débauche dégoûtante qui se renouvelle chaque jour, et avilit, déijrade l'être qui s'y abandonne. Au sein même de ses plaisirs, on doit se rappeler qu'on est homme, et ne point se mettre dans le cas d'être la risée d'un enfant.
Adam a froncé le sourcil pendant le commencement du discours de son cousin. A la fin cependant il semble enten ire la raison ; il va prendre la main d'Edmond, et lui dit : — Eh bien ! oui... j'.ii eu tort... j'avais trop bu... Je conviens que cela m'arrive quelquefois. Que veux-tu?... l'ennui!... le désœuvrement!... Et puis les femmes nous font souvent des perfidies... Alors je bois, parce que le vin f.iit oublier bien vite une infidèle... Alais, disd.mc, tout cela n'empècùe pas que je n'aie plus d'argent... Tu vas m'en donner, n'est-ce pas ?...
— Quoi ! tu as déjà dépensé les trois cents francs que je t'ai remis il y a si peu de temps? — Oui, mon f>etit' — Mais, Adam... — Mui», que veux-tu?... J'ai beau vouloir ménager, je ne sais pas couiineut cela se fait , l'argent fond dans mes iu..iii.<. Ensuite j'ai du malheur : je tombe sur des princesses qui m'tscioquent ou me fout des farces. Tiens, par exemple, il y a deux jours j'étais chez une jolie femme... Oh! une superbe femme... d'un très-bon genre... je n'av.iis plus qu'un napoléon dans ma poche, et certainement mon intention était de le faire durer plusieurs jours. M.iis voilà la belle femme qui nie dit, après que nous eûmes causé sentiment : C'est drôle . je prendrais bien quelque chose... Là-dessus, moi, je lui réponds n.iturell». ment : Et que prendriei-vous bien ?... Mais , me dit-elle . j'ai comme une envie de prendre un petit verre de rhum... voulet-vous m'en régaler? Tu penses bien que je ne refus.ii pas, d'autant plus que deux petits verres de rhum, ça ne devait pas me ruiner. Ma belle femme appelle sa bonne, ^loi , qui n'avais pas de monn.iie, je donne mon naïuiléon à la domestique en lui dis.int : .\llei nous chercher deux verres de rhi:m. C'est très-bien ; la domestique est partie. ^Olls causons encore senliinent. .le trouvais sciileuient que la bonne était un peu longtemps à nous apporter le rhum et le resLinl de ma pièce de vingt fiaucs. Enfin elle arrive; mais chargée comme un baudet'... rappoilanl uneigot, un pol-.iu-feu, une volaille, une silade, jus.prà un pain de quatre livre»!... Bref, mun napoléon t av.iit p..«se; rt quand je demandai ma monnaie, on me répond. l trVs vèchement : 11 ue resle rien... J'ai cru q le je devais faire mon marché |>endant que j'étais dehors. Que veux-tu qu'on dise à cela?... Et voilà commmt j'ai vu disparaître ma dernière pièce d'or.
— Mon pauvre .Adam ! tu vois maintenant bien mauvaise société!... Crois-moi : quitte Paris. Dans une grande ville il faut t'o.-cuper, sinon on y fait des sottises. .\ la campagne il est mille minères de passer le temps; l'oisiveté y est moins dangereuse, les distractions moins I hères...
— Ah! lais.se-moi tranquille avec ta campagne!... Voyons : me dont. es lu de l'argent?... — Je n'ai que cent fr.mcs... t".'e«t tout C4 i|ui ue reste jusqu'à ce que 'r Io'h'!ic ,\wn ,o.oi. . l'a voici. » C*
L'HOMME DE LA NATORE
n'est pas grand'chose!... Mais enfin, puisque tu n'as que ca!... — Mais, Ailam , promcls-moi , jure-moi que tu ne te (;riseras plus ! — . Obi sois tranquille!... je vais me conduire comme une vierge!... Adieu... A une autre fois.
^ Adam sort de clitz Edmond. Il a en ce moment l'intention de •'amender et d'être plus économe; mais les mauvaises habitudes se prennent facilement, et on ne s'en corrige pas de niiiue. 1-a société qu'il voit maintenant lui fait perdre le peu de bonnes manières qu'il avait contractées cliei ses parents; il se livre de nouveau :i son pcnihani^pour le vice, et les cent francs de son cousin sont bientôt
I suis vexé!.., je suis... EU! mais... nous pourrions arrani;er cela... l'apa Finot, est-ce que vous ne pourriei pas me prêter une vintjlaint de francs.'' mon cousin vous les rendrait.
M. l'inot n'est pas très-satisfait de la proposition; il répond em hésitant un peu : — Monsieur... sans doute... IJ'ailleurs, je suis bien sûr que monsieur n'est pas capable de me faire du tort... et je sais que son cousin est un jjarçon (|ui certainement... — Oui, comme vous dites. Eh bien ! alors vous me prêtez vinfjt francs, n'est-ce pas?
— Monsieur, cela me serait dillicile... je n'en ai (jue dii chez moi...
— IJix ! on ne boit pas trois bouteilles de cham|)a(jne avec c<la... Enfin c'est éi;al... donnez-moi vos dix francs, et faites-vous les rendre par mon cousin.
M. Finot fouille dans une vieille commode; il parvient, en réunissant quelques pièces blanches à des gros sous , à faire dii francs , qu'il présente d'un air pénétré au cousin de son locataire. Adam prend la somme, et s'en va en disant : — Vous préviendrez mon cousin pour qu'il me mette des sonnettes de côté, il m'en faudra. <•
Le lendemain matin, en montant à Edmond ses bottes bien cirée* et son habit battu et brossé, M. Finot tournait et retournait autour du jeune homme; il ne savait comment entamer l'entretien. Après avoir toussé plusieurs fois, le portier dit : — Je crois que j'ai oublié de faire savoir à monsieur que son cousin est venu hier...
— Mon cousin I dit Edmond , qui frémit maintenant dès qu'on lui parle d'Adam. Ah ! il est venu?... — Oui , monsieur... dans la journée... — Et... était-il gris encore ?... — Kon , monsieur... Oh ! il est de la justice de dire qu'il était à jeun... — S'il pouvait se corriger de ce vilain défaut!... Ah! monsieur Finot! ce garçon-là m'inquiète beaucoup... — Oui... je crains... il venait demander de l'argent à monsieur son cousin. — De l'argent!... mais je n'en ai plus!... Il n'y a pas moyen d'y suffire I... Je me prive de tout... Je sais bien que je pourrais en demander à mon père, qui ne m'en refuserait pas... mais -que penscrait-il de moi ?... il faudrait donc lui dire l'emploi que j'en fais , et c'est ce que je voudrais éviter. — Oui... c'est bien embarrassant... d'autant que... hum !... hier... il paraît que c'était pressé ; et
Adam à Clichya
Adam retourne chez Edmond. Il ne sent pas qu'il abuse de sa bonté et qu'il lui fait payer bien cher l'avantage de l'avoir obligé le premier. Mais il y a des gens qui , pour nous avoir rendu un service, se croient en droit d'en exiger sans cesse; il y en a d'autres qui trouvent taut naturel de vivre sans rien faire , aux dépens de parents qui , par leur travail, jouissent d'une honnête fortune. C'est une grande calamité d'avoir do tels parenls!... C'est un plus grand malheur enccre d'avoir été obligé par quelqu'un de peu délicat !
Edmond n'est pas chez lui lorsque Adam se présente pour le voir. Cette fois l'homme de la nature n'est point gri?, car il n'a plus d'argent depuis la veille. Il entre dans la loge de M. Finot; mais le portier se tient sur la réserve , il a promis à Edmond de ne plus aller chercher du vin quand son cousin reviendrait le voir-
— Bonjour, papa Finot , dit Adam. — Monsieur, je suis liien votre serviteur, répond le portier en ôtant respectueusement son bonnet grec. — Edmond n'est pas chez lui ? — Non , monsieur. — Rentrerat-il bientôt ? — Mais je ne le pense pas... Il n'est que midi : M. Ré- Bonville ne rentre pas ordinairement avant son dîner... à moins que ÈE ne soit pour changer de toilette... Mais alors il est toujours au moins cinq heures et demie. — Ah! diable !... c'est contrariant,
Adam se jette sur une chaise, et M. Finot reste debout à regarder U pointe de ses souliers en s'appuyant sur son balai de bouleau pour eacher son embarras; car le portier dit en lui-même : — 11 va me prier d'aller chercher du vin , comment ferai-je pour lui refuser ?
Après avoir gardé quelque temps le silence , Adam s'écrie : — Je suis très-fâché de ne pas trouver Edmond, car je n'ai plus d'argent... et Edmond est mon caissier, comme vous savez, monsieur Finot... — Oui , monsieur... je sais... c'est-à-dire, vous m'avez dit que... — Oui , mon cousin me donne de l'argent quand j'en veux. Dame ! il en fïgne, je n'en gagne pas: n'est-il pas tout naturel qu'il m'en donne? — Certainement, monsieur, je suis loin de blâmer monsieur votre cousin. — Aujourd'hui j'aurais voulu... J'avais an rendez-vous avec une... avec un ami... et à un rendez-vous il faut toujours prendre quelque chose; n'est-ce pas, monsieur Finot? — Monsieur, il y a si longtemps que je n'ai eu de rendez-vous!... — (Que vous ne savez plus ce qu'on y fait... je comprends... Sacredié ! j?
JL
-ii^s^-..
Cn homme de loi.
monsieur va peut-être me blâmer de ce que... — Quoi donc , monsieur Finot ?... — C'est que j'ai eu l'honneur de prêter dix francs an cousin de monsieur... qui en aurait voulu plus... mais je n'avais qu« cela.
Edmond rougit jusqu'au blanc des yeux, mais U fouille bien vite i sa poche, et y prend dix francs, qu'il remet à son portier: — Tenez monsieur Finot... Que ne le disiez vous plus tôt !... Ah ! je ne pui vous blâmer... au contraire... Mais mon cousin !... le malheureux ! — S'il m'en demande encore... faudra-t-il?... — Je ne sais que vou dire... En tout cas, soyez certain que je vous tiendrai exactemen compte de ce que vous lui prêterez.
Le portier s'est retiré en plaignant le pauvre Edmond d'avoir pou cousin un ivrogne et un paresseux. Edmond va à son bureau chercher , en travaillant et en pensant à se3 amours , l'oubli des contr»
ET L'HOMME POLfCE.
riétë» que lui cause Adam , et celui-ei mange dans un cabaret les dix j francs que lui a prtilés M. Finot.
Ailam trouve commode daller emprunter au portier, car il sent 1 qu'il se conduit mal, et il est bien aise d'éviter le» remontrances de ' son cousin. Il va trois foit par semaine tirer de M. Fiimt le pluj d'arnent possible. I,e portier est remboursé le lendemain par Kdmond, | et celui-ci s'impose mille pn?..tions pour jiayer le» sollises d'Adam. |
Mais un soir, en revenant d'une réunion brillante i|u'a .loniiée wn \ banf|iiier, Edmond trouve la porte coiiliére de sa nianon ouverte ; il entend des cns, il entre, et voit Adam ivre mort d.iii^ sa cour, et tenant au collet l'Iionni^le Finol, qui est pile et tremblant.
— Ali! monsieur ! s'éi-.rie le porlier , venez me délivrer de votre cousin; il vent me rosser parce que je ne peui pas lui prêter d'argent... Ft je vous jure que • e soir je n'ai pas un sou... ,
— Tu mens, Finot '... Sacré Fiiiot! tu as des sors dans ta vieille commode ! réponJ Adam en serniiant le portier; ie veui des fonds... drôle ' coquin... ou je te
pulvérise !...
— C'e»t vous qui êtes un drâle! s'écrie Fdmond en courant délivrer le portier, et en repoussant Adam avec une telle violence qu'il va rouler contre le mur de la cour. Non content d'abuser de ma bonté, de celle de ce brave homme, dont vous n'êtes pas honteux d'emprunter les épargnes, vous osez lever la main sur lui...
Vous venez la nuit faire du scandale dans une maison honnête!... Sortez d'ici, monsieur, sortez sur-lechamp, et n'jr rentrez jamais...
Il semble que la présence d'Edmond, que son action, sa voix qui est menaçante, aient dégrisé le malheureux Adam : il se relève , ramasse son chapeau , tient ses yeui baissés; puis enfin gagne la porte en murmurant : — Je ne reviendrai plus!
CnAPiTRK XXXI. — Retour d'Adam cher son père.
M. Adrien est installé depuis longtemps dans sa nouvelle demeure. C'est une maisonnette bien modeste , composée de deui pièces au rez-de-chaussée , et autant au seul étage qui soit audessus. Mais il y a une petite cour avecdeiii espèces d'armoires fermée» par des treillages, et dans lesquelles sont parqués des lapins; il y
aaussi un pigeonnier, un colombier, un jardin qui n'est pas élégant, et qui n'est ni sarclé ni sablé, mais oii tout est en rapport, et qui produit beaucoup de fruits et de légumes. Enfin ce n'est qu'une bicoque, en comparaison de la jolie maison qu'on occupait auparavant; mais en oubliant la demeure qu'on a quittée, on peut encore se trouver bien dans la maisonnette, on peut y être plu» heureux même !... Le bonheur est comme la vertu; on ne devinerait pas toujours oii il va se nicher.
Rongin a fait une grimace horrible en voyant la nouvelle habitation ; il a murmuré en parcourant le jardin .'^ougonné en visitant les chambres, et grogné en regardant la cou-. C'est bien pis lorsqu'il faut qu'il s'occupe de la cuisine, qu'il prépare le dîner de son maître et le sien ; alors il a des accès de désespoir. Mais M. Adrien est habitué à rhumciir de son vieux domes'i jue ; il n'y fait plus attention , ou se contente de lui répéter froid^iuent : — Kongin , vous êtes libre de ne point rester avec moi. Mai:, (e désespoir de Hoiigin s'apaise; car tout s'apaise dans ce monde : les ouragans et les grandes colères, les tempêtes et les sanglots. I\<>"gin s'habitue ii sa nouvelle demeure, aux lapins et aux poules qui U i l'ouriiissent des e.ibelottes ^t des omelettes, au petit jardin qui doiiur. des légumes et des fruits ; et comme la nécessité est le meilleur niaitie, il se forme même daus l'art de la cuisine; quoiqu'en épluchant ses cignons, il répète encore : «— Je n'étai-. pas né pour cela.
Adam se pn sentu avec c..nf!,iii«
Lorsque sa goutte le lui permet, .M. Adrien va quelquefois voir son frère ; mai» il ne l'engage point a venir le vuiler : son amonrpropre soiilTrirail de le recevoir dam ta maisornrtti;. Il ne séyoume jamais lonj;lemps chez M. Héinonville, car le» htiireui parents ue peuvent s'empêcher de parler soivint de leur fil» , de leur cher Edmon I , qui vient les voir quelquefois , t-l dont nn u's pl^u que de» élO|;>-»a f.<ire; et ces éloges font mal a celui qui a éle r liié par ton fil». L'ami Tourletelle est mort, et il y a tout lieu dr croire que c'e»t des suites de son voyagf. d'.>grénieiil à l'ari». M. Adri.-n a cru que son fils reviHii Irait près de I li en sorlanl de prison , iD<i» le lem{* »e passe, ou ne voit pas Adam, on n'eu entpiid plu» parler. Le vieilUrJ pense sans ce'>se a son lil», dont il e>l lrè»-inquiet , mai» il n'a plus que Koogin avec qui il puis-ie en parler; et le ci-devant coocicr]ge est loin irélre sur ce suiet du même avi^que son maiire.
. — «^)oe f lit mon hh maiiitenanl ? dit M. Adrien eu se promenant dans son jardin appuyé sur le bras de Kongin. — Des sottise» proba-
blrmenl, et suivant son habitude... — Je sais bien qu'en lui faisant rendre sa liberté .. je lui ai fait remettre do'ize ceil» franc»...
— Avec ça un garçon sage se serait établi !... — Mai»
il y a déjà plu» de nen' moisi... .Adam ne doit plut avoir d'argent. — E^l-ce que vous êtes fiché qu'il ne vous en demande plus? estce que vous n'êtes pa» content de vous être ruiné pour ui ?... Voulez-vous encore ■vendre celte bicoque, qui est tout ce qui vous reste, vous mettre sur la paille...
et moi aussi , par contrecoup, pour qoe votre fil* fasse le marquis et enlève des meunières ? — >on, Rongin, mais je veux revoir mon Adam. Qui vous dit qu'il n'est point corrigé ?
El puis il doit avoir si boa air, si belle tournure... car enfin , s'il a mangé de l'argent, c'est dans la haute société... — C'est ce que nous ne savons pas. — Pardonnez-moi, puisque Tourterelle, qui a lo;;é avec lui k Paris, m'a dit qu',\dam menait un train de prince. — Oui; c'est ce train-la qui l'a fait aller en prison. — Rongin. vous n'avez jamail aimé .Adam ; vous le juges trop sévèrement. — Monsieur , je dis seulement que ce qui peut vous arriver de plus heureux, c'est de n'en plu» entendre parler. — Et moi je vous dis qu'.\dain reviendra sage, corrige, lai de faire des lolies ; qu'il tiendra compagnie à son père et fera encore l'admiration du pays, comme à dix-sept ans !
Ces conversations se renouvelaient souvent entre M. .\d rien et son domestique. Mais Adam ne donnait pas de ses nouvelles : cela déaolait l'un ; cela enchantait l'autre.
La belle saison était revenue, et M. Adrien allait souvent s'aueoir sur un banc de bois placé au pied d'un chêne qui ombrageait u demeure. De U sa vue pouvait plonger dan» les environ», il apercevait sursa droite, et à peu de distance, un petit mur au-dessus duquel se dessinaient quelques urnes, quelque» colonne» funéraires : celait le cimetière; c'était lit que reposaient le» reste» de sa femme. Cette vue n'était pas gaie , mais le vieillard la préférait à celle de son ancienne demeure et de la maison de son frère.
Un jour que le goutleu» était assis k celte place, tandis que Honsin, il quelques pas plus loin, donnait à manger aux lapins, un homme s'avance péniblenieiil du côté de la maisonnette; il vient par le sentier qui conduit à l'ancienne demeure de M. Adrien. Cet homme est dCsuenillé: un babil s.ile et percé en plusieurs endroits, -n mauv»i» |>antalon de toile, un lambeau de cravate noire et un chaivati dont le» bords sont cassés annoncent sa misère et inspirent la pine, il |urait, de plus, souftianl et faible; il s'appuie sur une branche de noyeC qui lui sert de canne, et s'arrête souvent, comme pour reprendrt baleine et recarder avec attention le j>ax« et le site qui leuvironnenV,
i uiic «•> s,'» tirillNii.es c.~iiRaU».r..rei.
LHOMME DE tA NATDRB
—'Voilà un pauvre ilinlilpqiii parail bien malluBureux.tlillU. Adrien en a|irrcrv»iil le voy^tiji-ur. Itiiiit;in, ,i|i|iiirit; du puiii et qutique ctiO:>e; DOui lui dniiiirriins ilr (|iiui sr restaurer...
— Un iiieiidiaiil! muriniire ltiiii|;iii; i|ii'il aille demander aux ricbrs; nnuM ne le sniiiiiie) (.lus; nous ii'aviiii* (lafi de tro|> |iniir nous.
— Allons, Miinf;in! a|i|iorle iiui-li|iif iiouri lime , je le veui... Je US tai» |ioiir<|iiol la vue de ce |)<<uvro boiiiine me l>iit umI.
l.e vnjuijriir .<'< «I arrj'ii' a une liri<M ne de pa^ de la maisonneile ; Il la considère ()iieli|"<' lenips, aiii^i que le viiilUrd qui est tssl> ilrviiiii ; (Oui 1 coup il t« remet eu luarcbe cl »'4vauce droit Vers M. Aililen.
I.orsqiir le voya|;fur D'Ctt plui qu'à quelques pas du vieillard, il t'arrête en le ret;arilaiit fiiecient, mais sans pronuucer un luol.
— Aiiendei , mon ami! dit M. Adrien , atteodei! ou va vous donner quelques :iecouri.
J. 'homme déijiieuillé s'approche encore, et ri^pnnd d'une voit (ourde et d'un ton de reprnclie : — Comment! uiou père, voua ne recouoaiseî |iai votre lil»?
M. Adrien lève les ^eiii : il a peine à croire ce qu'il vient <I'entenil'e; il a reconnu la vou d'Ad.>m, m.iis il ne peut reioiiii.iiire son ^!s dans le iiMitu-ureui qui est div^ml ses jcui) et pourtant c'cïi bien lui , c'e>i Ad,ini qui est devant son père.
A force de le ngitrder, le vieillard parvient k retrouver Ses traits; alors un cri de douleur lui échappe, tt tout eu lui tendant le^ bra.s, il peut il i^ieiiie niurniiirer : — C'esi loi ! mon fils... tui ..djj<s<'ei ciai !
Son fils!... s'é.iie Uoe;;in, qui s'avançait avec un morceau de p^iio et quelques fruiis, sun fil»!... et c'est cumme cela q.i'il («vient!. .. Eh ben ! c'est du joli !... <;;i promet! ,
!^lais quoique son ,'cre lui lemle les bras, Adam est resté immobile et ne l'a pas elubras^é; cette froideur aceable le vieill«ril. — Pourquoi ne vieiis-lu pas dans mes bras ? lui dit-il; pourquoi ^'mibcus^estu pus Ion père, après une si longue absence? N'e* 4proiives-tu pas le besoin ?... Esl-ce parce que tu es mil vêtu que lu n'oses m'approcber? Ah ! ne cr.iiiis rien... j'oublie tes fnlie.s!... Tu reviens toiifti'ànt, malheiireui; je ne te ferai aucun reproche... Je n'aperçois plus les lambeaui qui te couvrent... Je iie vois plus que luun tls!...
— Vous ne (ne ferez aucun reproche! ri'pord .^dam d'un ton dur. Cest bien heureui!... Mais moi, il me semble que je puis vous en faire... Si je reviens dans cel étal, il qui la l.iuie si ce n'est a vous? Vous n'avei donné aucun soin à umo éducaliun , vous ne m'a-ei pas fait apprendre les choses les plus iiCi e>.s..i. es. F .is tes voluiilé.i, suis tes penchants! voil.i ce que vous ni'avei "il : ■.t vous vo .s étonnex que je me mine à Paris' qu'il m'y l'aille sans cesse de l'arijciu!... et ■Vous vous lassex de m'en envi.jer... Je manquais d« toul. .je suis tombé malade... Si j'étais mort de misèxe tt de bciioiu... dilti, ti'éi,ailee pas votre faute?...
La vieillard a laissé tomber sa tète dans ses mains; des îarsaeg coulent de ses yeui, et il s'écrie : — Mou bis! ue ui'aCcable p£3... Je suis ■ssex puni en te voyant lualheureui!
Les larmes de son (ère oui touché le ccfur d'Adam; il prend la main du vieillard : — Allons... ne vous alUigez plus... Tenei... je ne •avais pas ce que je disais... M.iis que voutei-\ous?... la faiiijue... et puis la faim, ça donne de l'hiiuieur... il fiut m'excuser... C «iil uioi qui ai ton... Allons, enibi assez-moi et p«rdoiinez-i*ii/i,
El il prend son père d.ins ses bras, et pcndaut nui-l|iies moments le tient pressé contre sou cœur. Kiiliu leur éiiioliou s'est calmée. M. Adrien s'empresse de faire entrer sou lils d.iiis sa demeure, il le fait asseoir devant une tnbie, et Uungii. la couvre de loul ce qu'on peut trouver dans la maison.
Adam niani;e et boit avec avidité, lorsque sa faim est apaisée, il dit en regardant autour de lui: — A propos, pourquoi donc êies- .Vous déniénajjé?... Pourquoi avez-vous quille la grande maison labas?... J'y suis allé d aburil... Mats un vieil invalide qui garde maintenant la porte... Tu sais Koagin... le ciéme qui l'a reconnu chez ma nourrice pour un garçon perruquier... celui qui l'a donné le coup de bâion dont lu portes la cicatrice...
Uoiigin tourne le dos et feint de ne pas entendre. Adam coniiniie :
— Ce vieui soldat m'a appris que mon pè- e demeurait maintenant de ce côté... t,>uelle idée avez-vous eue de vendre votre maison?... El ma mère... oij esi-elle? je ne l'ai pas vue... Lt l'ami Tourterf.''e, Cst-il remis des aceideiits qui lui sont arrivés a Paris?
— Ta mère!... T'i me. demandes des nouvelles <le la mère !... Comnent, mon fils! n'a»-tu pas reçu la lettre ou je t'apprenais sa mort?... Tu m'as répondu pourtant... — Répondu... je ne vous ai jamais té-
Sandu... Esl-ce que je sais écrire une lettre?... à peine si je sais les re. C'était Phaoor ou Montgry qui me lisaient les vôtres, et apjiatemment qu'ils ont craiiit de m:; (aire du chagrin : ils ne m'ont pas aoprii la mort de ma mère... Pauvre chère fcume!... elle n'a pas dû vous rien dire poui moi! car de son vivant elle ne a'occu|iail gc.ère de son his '... et je ne crois pas qu'elle m'ait emluassé liois lois!...
— Nous avi ns eu bieu des torts, ta nieie et uioi , je le sens inaintenaiitl... KUe, en négligeant son eiiianl, eu ne lui loisani jamais Une de ces caresses qui nous gagnent le cœur, la couh^nce d'un nls; M mm : Vk ktoi»f$. iji-T! <^ '^.'if''^ Mtota aujbuii peut* ttimcr ux
l(iV)jm«, Hu «Aral camms au ph^iqne. Tu m fait dr> 'nlif>i, ^ T
dette»; c'est pour le» payer, puur te lirar de pri»on ]iie )'..i éié forcé ' de vend.-e un uiauou. (Jard*;.i, pour le sonU-Kii' a P.ins, j'uiug aliéné ma forlune ' .Mais le voi à, tu es revenu prè« de lou père; ta ne le quitter..» p'iis. j'e.spére. Oile demeure et le peu qui me resH nous snûironi... Tu dois èire dé'-enchanté de» plii-m coùleut de la ville, et dans celle (<eliie ui.fi-onnene lu verras, mon ..mi, qu« nous pourrons vivre heureui. IM.iis dis-moi donc ciiiu<uent il se lail que lu te sou lausé v«nir daua cet eut avant de revenit trouver tou pcre?
— iM.i foi! que voule7-vou«'... J'aioiais Paris... je ne[i.iavai9 plu» m'en ljr.;r'... — M.is lu <vais des aini>... tu eiai» recher.;t,é. goù é k Paris : les Icitres me l'unt dit. — 'les lettres... elles ii'i't.<ieiil pas de moi; mes secrétaires vous menlaieoi et me meiitaieiil... Teneit, nu>n père, ou s'est moqué de moi et de mon nalurel... On m'» içrugé... ruiné... A la vériift je m'y prêtais de bonne giâee; on me d «m que jélais aiiii..ble, franc, charin.iiii... el c'est gentil de s'entendre dire cela. Je ronçuiî que, avei' de la fortune, on entrelieniie autour de soi des gens pour iioiisdire de ces peiiles .jenli liesses; une fois r iiié, on
! m'a loiiriie le dos... on ne m'a plus rien o'Torl ; on m'a laisse en pri- I son. Un seul d« mes bon- amis, après m'avwir a^oué ipi'il uiavai' esero-
qué iiioii ari;eiit, m'a prop"-é de m'aiprendre a esiroqier cel i dei
aul'es. Il.issurei-vous... je lui ai donné le prii de sa leçon. Euhn, I après avoir mangé el bu les douze cents Imiiis q l'nn m'a remis de I votre part en surlani de prison, j'ai reniujnlié mou eousiii Rdmond...
Il ui'a sei'ourii, et de fort bou cœur mCme; pendant quelque temp*
j'ai vécu à ses dépens...
— lou cousin l-.dmond ! dit M. Adrien en poussant un profond soupir; ainsi il l'a vu in.ilheurem !... el il sait... — Oh ! il s. il q le je ne suis qu'un vaurien. Je ne me suis p;is luêuie uiuniré reconnaissant de ses service». . J'ai eu des torts envers lui... Miis q>iaiid on a bit un coup de trop... (l'est comme loul a l'heure : quand on a f<iim, ça fait dire dts sottises!
— Allons! .se dit tout basRongin, il paraît qu'il se soûle i présent : c'est ilu propre!...
— Enfin, reprend Adam, ni'étant disputé, fâché avec Edmond, je ne Sivais plus a qui m'udresser, lorsque j'ai retrouvé Puanur... Vous savez?... ce'le qui vous a appris que j'éiais en pi ison. C'est une bonne entant que Ph.inor : pendant cpielq le temps j'»i vétu avec elie; mais elle n'était pas non plus d.ins une positiuu biillanlv, i|uuiqii'elle attende toujours des tonds de Muriuandie, bietl a;>i'èi avoir lait une mal.idie qui m'a bien chaugé, Ph.mor m'a cuu..seiiié de venir vous trouver, en nie disant : — Il (aul pourtant que tu saches si tu as un pire ou non. Eile m'a donné ce t sous pour f..ire la roile : mai< je ne sais coiniueul il se f..il q<ie j'ai tout dépensé à la première barrière; alors il ma la. lu faire le chemin sans ricu prendre... C'est pour cela que j'éiais si taible en arrivant.
11. Ad ri- Il embciisse encore son fils; il lui fait quitter les vêlements miséiabUs qui le couvrenl et lui eu donne d^s siens, en avenlant qu'un tailleur de Gisors l'ait rh.ibillé; il l'installe doiis la pl.is jolie chambre du jireiuier, el l'eiii;. ge a se reposer de ses tniigues, de ses foiies, el à lâcher «le se trouver heureux près de son pèce.
Adam a promis à Phmor et s'est promis a lui-iuèiue de ne plus se griser, et d.iBs les premiers jours de son arrivée cez sou père, il tieiil as,sez bien son serment. Lorsque le tailleur de (iisors l'a b.ihillé CHBveitâbJieu'eiit , M. Adrim, qui t oiive encore son his tort bien, le i. eue chez son frère, et le pesenle à celui-ci en dis.inl : — Voilà renlaiil proilnjiie revenu... Il a tait un peu le diable! mais niainlrnaut il v.i vivre tranquillement avec moi : il plantera nos choui , bêchera mon jardin et fera ma partie d écarté... car il joue tiès-bieu 1 écarté depuis qu'il .1 été a P^ris.
M. Kéiiionvilie n-çoii fort bien son neveu : mais il lui fait une légère morale pour l'engager ne plus quit'er sou père. Adam, qui u'niine p.is la morale, se promet de nep!us retourner chez son oncle.
t,) loi qu'en dise sou père, l'élève de la nature ne se soucij p^s de bêcher le jardin de la m^soiineite ni de pUnter des chou\ ; il aime niieu\ boire el manger. .M.iis couiaie Ou ne peut pas toujours être à table ni avoir le verre a la main, surtout quand on \cut drvenir sobre, Ad^in se promène dans les environs ou se repuse en lumant sa pipe. Il bâille souvent, car le séjour des champs n'a p.usdalirail» pour lui. Kongin bausse les épaules en inunnuraut : — Il ne sera pas longtemps sans faire des sotiists!... Il boit comme un trou!.,, il niange comme un ogre!... t^est un joli ponsionnaire qui nous est ar-' rivé là! VJes poules et mes lapins y p.isseronl bien viie!... t
Les prédiction de Kongiii ne tardent pas à se réaliser : déjà plus d'une fois .\dam a laissé si raison au fond d'une boulcille. Lorsqu'il est en cei él.it, il crie, jure, s'emporte et l..it le diable. Alors son père évite sa piéseuce, et l'iongin se s^uve eu disaui ; — 11 estgeulil, 1 eiiLiiit prodigue, qui devait revenir iaiie l'a imiraùon du "ays!
(^)uand II est gris, ce n rsl p^s iiulen-eni chez son père q e l'élève i de 1.1 nature cuiuim-t du ilés.-.dre, il cou l la campagne, ti.tre dans ' les chaumières, va dem.iiidcr à boire chei les p.-ysniis, j.uis lïurcber- i Clie querelle, et ceU fiuit toujours par des pots cassés que .VI. Adrien'! est obligé de payer.
■^ V ?>t vscaf» «saaice ^ sic-ir? tiqj, dii li| ïftciUatd «a ^«i^ ^
ET L'HOMME FOrtCE.
hauts failj (le ion fiU. — Oui , rl'iionrf Honcin , il «-iil ;(iissi »ini;ilile... Il ne stTii \Mi coiiiint q.i.- voirs im ►oji/ sur l.i |Kiille... iJiià voiij VOiisprivii (le mille |i. tde» ilixiciir» (li-jciis .lo'il rrl revenu, afin , que iKonsiiiir lioive l(.i,i .o» soi'il! - n'"|;iu' je le déleiidi de (tire ' Cflii à nidii Cils'... — C'i-si ça! il f:iiil su Ini.ser j.hnnrr ei ne uire!... |
Eiii orc si (in ('uii lu' (Lins l;i seivildde.. — U»iii;i lu me f„i;. »ou- 1
f-eiiir i|iie iu'mi I'iIhii |m'Ii' d'i'U ixvHliic <l"i l'a coiiiin i;»r(,oii |ieri(i- ^ qiiier l't.Mi j. une... Il me «emhle r|iie cel.i ne s'.inmrile (jucie iivec \es liist(iire> i|iie lu m'iis f;iiU"s sur l;i foriiine (Mssc'e. — M. .^d.iiu éijii i;ri« (|ii»(,(l il « ilil cela .. f'.-s' un rêve(|u'il .. ((il...-- 1' l'.i.nli» (' <• le lui fil reji^rla... — F.li lii.n ! iipii'sn "r, a(iTi.'.s? i|'i.ii,d j'jiir;iis élé coiffeur... (|ii'e>i te «jue iiU |i.i.iivi; !>... D.ms eu leuniN-l.i un (lurlajl de L |iiiii(l e , ei i' (iilUil l)eauc(iii|i île liileul pour i^lre perruquier.— iM.iis .tlor3. UMi|;i!ij vi^iiH iiu'ieidù vous t' ouver lien rcil lors(|iie Vdiis élifï ii.iin eiiii.ierije , au lieu de vous |il..iiidre saiiii cesse i)e vulie sprt. — M,.jii je cois Iju); |e liein |i|>.n me (iliiudreà pr(<,enl que je f,ii> Kinf — yuilli'<-i||()i , |l'Mu;iii, si cela ne vuiis COiiviciil pas'... — C'csl ca'... à la p.irle. .lol.e reiraile... Au resie, du Ir.'in dont il y va, votre fijr. iip i|ie Liissera pas i;r..iid'i:liiise af.iire!
Lursqiie A aui ii'esl )»|is i;ris, il rlie'clie à faire des eonquèles dans 1p« enviriiiis ; sou peii<));|i I pi)ur |e> feiiinies uV>l poiiil passi- ; mais il n'a plusoes jniie» rosesipii s ijn-S'pl ans i li.ti luaienl les viUap,eoiies ; il lie Cl arme plus persuuiie, ou ne fè le plu» » ses doux propi^s. Alors il rentre (le mauvaise liuirienr, et se ];'"i>e pour se eoiisnler. l^uaiid il e»li;ris, il lirise loii cli'-z sou pè'e; puis, iiuaiid il a luut bi::<i, il •Ort, .1 va se j.illre a>fc les pays.ms.
Em se pro'uenaiil un uialiii a p.iin dans la csmpafjne, Adam se trouve p'J'S (lu nioiiliii i|iii apparleiiail a Heilrand. (^ Ile vue lui rappelle ses «niir-iiiii s amours : il s'a|ipiu>:lie de la luaisnn nu il a t'ait COiiiiaisaiire de Tro..i|i.eiie. Il s'éldiine de ii'avoir pas p'us lùl sontjé a la ijiosse lî'le, el se dji : — lOle diiil être iii, p^iiM|Me >on pèie l'a emiiieiiée... Je ne serais pas fàrlu' de ri<e avvo elle cgiume autrefois, surtout à prli-eui que je n'ai rien de mieui à faire.
Adam entre dm. la maison; i' pi'nèlre dans la cliambre oii il a pour la preiuiire fois apeici la fille du meunier, et il pousse un tri ie plaisir en y reli'ou vaut Tiunqucttc, qui eat assise, et travaille à la IB#uie place qu'aiilrrfois.
T lonqneite a jeU' au^si un cri de siirpri.se en reconnaissant Adam. Celui-ci cou ri à el'e, lui prend la lêle, el quoiqu'elle se déf< iide, il IVnilirasse à plusieurs reprises en disant • — le vuil» , ma |ieii!e Tron(|i.etle ; <|ue je suis content de le revoir!... Ali ! je crois vraiment i)ue je t'aime autant i|ue la pieuiii-ie fois!... 'J u es un peu grossie; c'est <'|jal, lu cs toujours bi'^u... Mai» Uisse-moi doue t'cmbrasser...
Tiomiuette se di'bat t.int qu'elle peut, en disant : — Mais finissez donc'... \ nu'ez-viiiis liin fimr?... li. (;■' rdc7. donc .. Esl-ce que vou;; ^tes fou '... Kt eilt l.ii lie de faire aperctvoir à Adam deui eiilaiils eo bas â.;e i) i se roulent daii-. un coin de la cliaiiilire, et un (jroi Liiiume tout (Ouvert de fari e ipii est .issis près dune t..lile el uii\;ic de grands ys"! en voyant q l'oii serre Tioiiquelle de si près. Mais Adam ne voit ric", ii'eiileiiil rien, il veut loiijours einbrassi r 'rronqiu lie, lorsque le gros liomme vient s>- iiieilie eiilrr cu:< eu (lis.uil :
— Ah ça ' quoi donc, .jue vous avez, l'auii?.... Qui est-cc qui VOUS a iiermis île làloiiner ainsi ma leiiime ?
— Votre feiuiiic ! rcpoud Adam ; je ne sais pas si elle est votre Vmme » puisent, mais je sais qu'elle a élé. la fpieiine lnii|;ieuips ; 'par consi'()ueui, j'ai le diuii d'aiicieMiittii... Utei-yous tlf: la, uiuu gros père !
El Adam veut écarter le meunier : celui-ci résiste. Tronquetle, qui voit le iiiniueiil où son ancien amant va rosser son iiiaii, se ji iti: eiilie eu» en s'i'iriaiil : ■ Voulez-vous nous laisser Iranquil'es, mou- •ieiir Ad>ni! Si je vous avons connu... uu petit bru.... t'iaot tille, esl-ce (j le Ça vous donne le Jioii de venir m'euibrasser a c T berne que je SUIS la le(ume de .li'ifiuie ''aiiiiis que v'l.i, qui a siicci'.le ■> iiiuii pèie da»s sou moulin, e| dont j'avoiis déjà ce» deux tjros enlaots (|ue vous voyez?... Ki ! inonsie'.r, c'est ben vilaiu de Ntuir couiuie ça troubler ,e monde i|ui ne vous dit rien !
Tioi. quelle tiiiii ce discours en pli urant. C'est le (;ra"d ar|;iiment des leMiuif s : cela ne prouve pas qu'elles aient raisun, mai» ctla lait •ouvi lit le nil^iiie elV. t.
— .le ne cumprends pas-, dit Adam , pourquoi je ne peui pas faire «Mjouid'liiii ce que j'ai lait si souvint autrefois. Vous ne voulu pas que je vous embrasse parce que volic uiari est U ?... eh bicu , je reviendtai i|ii»iid il n'y sera pas.
— Moi, je voiij défends de revenir, dit Térôme Camus d'un air furibond. — Et moi, je le dis ipie je revitudrai tout d« même, répond Adam en s'i'lui|;iiaiil trani]Milleu>ent.
E' en elTel le l'-ndemain, Adam, i}«\ est entêté, el qui tient h enjbiasseï Tiiiiqueite parce qu'il y n fini lon|;teiiipii qu'il n'a embrassé personne se .liri.';e vers le moulin après avoir bu sa bouteille pour te d ler de la i i.-.i|ulinn.
I.a poric de la iii..ison est fermée. Adam fait le '.ourde l'Iiabitation : il aperçoit les dcui eiifaiits juuaut dans une cliaiubie, mai.i il ii« voit pas TriMi^iietlc.
— E.si-ce ijue tel imperliucnt Ctto»»» i>,^'.-U .t'WVrie avec ItAJ?
se dit A lam Jt nf coiu;oi» p4» po Ininme r'dicul* » ce po(c:-la '. Jt vous demande (,url i.«l çi l-i ffr< q e |'.nilir.»M- i* feu ut '
Ad.in vi ^'éb.lRiier, I.T><(«'en pi. MM dev-nl un pMM lungar il aperçu l rioiiqueile qui i.||^'(jedr» b Ur»d« paille »«r sa lèle. Il court i elle, ri p<>iir couiiuKIicrr la coovrr»-ii«o plu> r.nuiniu.lt.i.r(.l . fait cbuir Xn>' (Joëlle »"r U «•»••'«• Mail -me d'uiu» ve-l »' .bf-ndrej
Adam ne lui en doiu-- pa» V l-.-.p. ; elle V- m '•>-t. la p-lile I'. a rm.
liCclir, el Adiiit >e diiipnt* » lui prouver .pi'il l'aii.ie ic.ijuort. eu ai- Saut : — T 1 ne faisait pai tK"' >le f4<;0UJ f uircl'uii ! Couiiuc le* feuimcl sont i-apri. Kiisc» '
'rr(iio)ii,-Me s'est résiijnéj » «e laiwer «•mbra»«»'r. Il T » nn provcrht qui (lu : « Il faut SOiifl ir ce qi''ou o* r><ul e(0|«'clier. - Elr «'en fait l'appliialiou. Te pr.iveibe-la e»! »0.(V. i.t uii< en «cuoi.. M.i« dr. roupt de II lai, ili>lriliMé.s à Uirl et à Iraverj. viet.nenl cjuper U f:ou«erM« tinn. (J'e-i .lé ouïe Camus oui a aperçu Adam ci sa feroaie sur Icf botii s de paille.
Ad-iii trouve fort mauvai} (j'ie M. C^mas vienne le battre el d déraii,;er. Il s'en. pare d'une (u ir. Le •!"' '»• »"'» " I"""- '• »" "'" ment on le pauvre ui..ri retient » la cliarye, Adam lui cnfouce dans lescôies une des dent» de la.foiircb»*.
Le iii-i.i.irr loiiilir en cri,ii.i (]iiil esl mort , la meunière crie ro voyant luiutier son mari, et iVdaUi te sauve en jelaul U fourtbe derrière lui.
Adam arrive cbez son père. M. Adrien joiiil d'un moment de sootmril ap es une violente ailai|ue de ijouile ; mais lluni;!!! c*l la, el l'élève lie U nalu'e lui conte ee .^u'il Mei.l défaire.
— il ne nous mai.q lait plus i|iie c«-la , s'écrie Kunipn ; voire |,ère se prive de tout pour vous... pour payer vo» (rcdaine»... ri vims lue* un limniiie, à prcs.-nt !... C'e-I le liuui|url '... Couiiiieiil. Ko' )>iii, c>lce (|iie tu crois qu'on uie f'-ra iiiielip e cluoe ? — >i l'on «ou» fera quel. pie cl.ose!... Oui, p.onsie ir. D'abord, il n'est pas perniis de
(biO uiiier une le e en pié.sei..e de son mari... allenUt aiS unrur».
>'esl-er pas assez, de l'aire un Ii.xiinie cocu, est <e qu'il l^iii eucort renfoiin b.T?... .Si on periii. lUil cel.., oii eu serioiis-uous ?... — Mais, !bin,;iii , j'ai cru (pTil éiail nalitrcl... «y-n" cuni.u rr-uiipirllr... — Vous laite» de lielles dio.r-s, avec votre naliiiel !... Ou va vous arrêter, vous .-ondiure en prison. — En prisoi. !... Oli ! je ne vem plu« y aller. . — Il faudra ilniiiier de rar!;ent à U veuve, aui eufauls... cela v» achever de ru'iier votre perd...
Adam se frappe le front el s'écrie : — Tu as raison, Ron(;in ; je n« fais que des sotllses... Mais c'en esl fait, je vem lue corriiier... Mus pauvre j.ére !... Il fallait donc nie dire plus lot que oia prcseiice lui élail k cUarue. Auieu, je m'en vais... lai vie que je mène ici m'esnuie... Je veux travailler... i,'a|;ncr de l'arnenl... Oui. je le veut... Oil à nnui père que je lâclierai île ne |iliis le faire roui;ir.
Adam reprend son chapeau, son liiion , ei quitte de nouveau la, demeure de son pèr^'. Ilonijin le r.-i;arde aller eu se disaul : — Pourvu que cette fuis il ue rcvienue pas 1
CnAPitnc .\.\X11. — Adam veut bien faire.
Débarrassé des visites de son cousin, Edmond |>eul fc livrer et>lièreiueiii a sou amour poir la filie du «l'ii r«l. Céline est l'ubj'l dt toutes ses pC'isées, le Iml de tous se» vq;u\ ; en rt-UuiiMaUt de icle À son bureau, il a obli uu un nouvel av^nceiueul ; H u'a |niiiil nicorC une foriiiiie, mais il esl lier île drv.ur a hon liav.iii la place liouaralile qu'il occupe dcja d.iiis le monde. < e(>eud..iil fc.iiuoiid (K-use souvent il .^d.m; il se repeni de lui avoir parlé, de l'avoir renvoyé si dureiiicnl, mais ce iiioiiveoienl d'iinji!;" <lion était alors luen naturel. La Cl 1ère passée, Edui.md ne se rapp. e plus que son couMii p.<uvre, nianquanl de tout, saus re»soirce, s..(i» .iiiiisd..ii» Pans: alors ton • a ir saijjue, et II dit a son ponier : — S'u revenait, iir le renvoyés \>ë»,)t
voii» .n prie O.ibliei te qu'il a lait !... I liles-lui que je lie lui e*
veux plus, i^iM- ji' lie SUIS plus ià< Ue cunire lui.
El rhunt.éit. Einol . qui n'a p.ui.l de raiicune. répond au jeunr bomme : -- S..\. i lran,|..:lle , ..o. .sieur... .le sais ce .pie c est qi'» boiuu.e qui a b..... Je psidoniir de hou coeur à cjousicur «olre cousin ; je ne le crois pa» «i.ch.iul! Il me serrait UD pCu ferme, c'esl vrai i mais C'est le viji seul .|mi ai;iss..it.
Edmond avait i le plusieurs foi» voir »cs parents, mais c'était avaol qu'A'lam revint chei son père. IK put* cette epiviue , ». s uc.U(mtious, ei pi' ut être s -n auiour, ne lui oai pas l»is»e te icni^is dt »^.t>seuler de Paris. M. U.'uianviile • écrit a s.xi â/s pour lui apprvodra que «uu cousin «si rvvejiu au toit paternel. EOuiond sent son opur soiil..[;é. il est tranq.nlle sur le sort d'Ad.», ti II fait p-rl Ue celle nouvelle à l'houiujte Finol. «in de »ou c».«, q». n).i'i. u tn veuille pis à ,Vd<iii, aime tout aut.ni que lekouiju 4e m>u loc«tair« BC rcMCBBC pius, parra' que le uiOii>ieur n'a pas le «iB «inijMs.
Dans ses iourtes visil. s clie» ses parents, talmouj l»r !e'r a ponil f;iil ri.vcu de »au uo.ivel jinour i mais d n'a pari." q.ie .le» li.,U d« ^Ciu r. I De>4iarinoiil, de s.» »uir,es , Uc 1 .p.riiuei.t ue s»-s i>n...i.i puis .le >ua<ieiiio|s>|ie (éune. qn eu l,.>» 1 on.r...rii(. el «vit ^.^..ri.* il danse, ibani/. i I..11 d. la lu.isiqi.r. Ed uiutd ne «'..««.ço.l )s.squ il n'ouvre la Imurl.e .lue pour cl. r .ij.vle-,»oi»IUr Oil"»- , |«ur p<r(er de QtadcmmsiUie CéUue, ci qu U *»..i.i €mliU lu»» la w^»* c*o««. Sas
L'HOMMr, f 1" TA NATURE
parenli le rrgirdent en souri.tnt ; il> ont bien vile deviné le secret de leur lils. \ » honne mère dit i son mari : — Ciftie fois il n'a pas mal placé sfs afTrL'Iions. — Il nie seniblr que si , répond iM. Iténiunville , car le général esl braiicniip plus rirbc <|iif nous ; il voudra sans tinule pour gendre un boninie qui ait une grande fortune, ou un grade dans l'armée, ou un eaiploi iiuporlant. et Edmond en sera pour son amour.
Mais U maman réplique : — Si celte jeune personne aime notre fil», et si le (jénéral aime sa fille, je ne vois pas pourquoi notre Kdmond , qui est joli gari^on et qui oiaiutcnant se cuuduit si bien, ne ■erait pas son époiii.
Tandis que le< parents d'Kdmond faisaient leurs conjectures, le père de la jeune (Céline fusait ses observations; car, di's qu'une demoiselle atteint rà|;e des amours, c'est l'élal d'un père d'ob erver, de surveiller tous ceux qui enlonrelit sa fille, et le ijonéral s'enlendail fort bien à celle lacli(|ue. Il avait reniai'(|ué que M. Eilmond llémonyille ainiaii beaucoup a danser avec sa (ille, » faire de la musique avec 1 fille, et que niadeuioiselle ('éline, i|ui était gaie et paraissait s'amur lorsque R>lnion(l était là, devenait au contraire triste et rêveuse nand le jeune hoinnie ne faisait pas partie de la réuni n. Ces reiuari|U'rs d<ini>aien> à penser au général. Céline était la candeur niônif ; elle n'avait point de secreis pour son père, et il éiait bien Certain qu'en la qnestiuniiant elle lui avouerait ses seiilimeiit». Mais peut-être n'élait-ce pas encore de l'oiuour, et n'élail-cr (|u'une simple pré ércnce ; peit-êlre (Céline ij;iiorait-elle elle-même l'élat de son cneur. Le général crai);n»it de trop se presser ; sur ce chapitre on père est beaucoup plus embarrassé qu'une mère, qui a de bonne heure l'habiludede recevoir toutes les conlidences de sa fille, ou qui du moins devrait en avoir l'U.ibitude.
Le général avait pris des intnrmalions snr la famille d'Edmond, et ces inloriuations avaient élé satisfaisantes. Ce que le banquier lui disait de sou jeune commis ne pouvait aussi qu'èlre favorable au jeune homme ; en apprenant le dernier avancement qu'il avait olitenu, M. Desparuiont avait serré la main à Edmond en lui disant : — C'est bien, mon ami; continuez ainsi, et vous ferei votre cbemin. — Ces paroles avaient transporté Edmond ; il croyait y voir l'annonce de son futur bonheur; il les répétait sans cesse en se disant : — Le général est conteni de moi ; il m'a serré la main !... et Céline !... Ab ! c'est moi qui lui ai serré la main !... Encore un avancement, el je me déclarerai, et j'oserai avouer à M. Uesparmont que j'adore sa fille; quelque chose me dit qu'il ne s'en fâchera pas !
C'est en faisant ces projets, en se livrant à ces espérances, qu'un jour, dans la rue Montmartre, Edmond aperçoit Adam vêiu d'une veste et d'un pantalon de toile, el assis sur une borne, près de plusieurs commi>sionnaires.
. Edmond s'arrête, il croit s'être trompé; celui qu'il examine baisse la tête, et semble vouloir éviter ses regards; mais Edmond s'approche, il s'assure que c'est bien son cousin qui est devant lui. Il va Ao'Jicement lui frapper sur le bras, et lui dit : — C'est toi , Adam ? Pourquoi donc détournes-tu les jeui?... Est-ce que tu ne nie reronnais plus?...
— Si fait, répond Adam en levant la tête; mais j'espérat» tue fu ne me reconnaîtrais pas, loi. — Tu es à Paris !... Je te croyais \ vanl tranquillement près de ton père. — Non. Je ne peus vivre lrani|uille nulle part. Mon pauvre père s'est ruine pour moi... si j'étais resté, je l'aurais mis sur la paille... J'ai beau vouloir corriger mon maudit naturel., c'est plus tort que moi... il m'entraine, il me force de céder i mes penchants... Dame!... on ne m'a pas appiis à les maîtriser !... C'est égal, je suis parti. J'ai voulu travailler, lâcher de garrner ma vie. Je suis revenu à Paris... je me suis fait commissionnaire... C'est un état comme un autre, el ça ne demande pas de grandes connais- Bances, si ce n'est celle des "ues. Ça irait encore, car on se fait à tout. Itlalheureusemeiit, quand j'ai fan une bonne journée, le lendemain je me grise el je ne fais rien ; alors les camarades disent que je suis nn mauvais sujet, et je me bats avec eui pour leur prouver qu'ils ont tort.
— Mon pauvre Adam!... toi, faire des commissions.'... — Que veui-tu ! puisque je ne suis bon qu'à ça ! — Et pourquoi n'es-tu pas venu me voir en revenant à Paris ? — Te voir '.. Non... Tu m'av.>is chassé... et au fait, tu avais bien fait... je m'étais si mal conduit !...
— Ne parle plus de cela , Adam , j'ai eu tort aussi... Ne m'en veux pas... Oublie le passé... Uonne-moi la main, pour me prouver que tu n'es plus fâché... — Fâché !... quand c'est mii qui ai fait toutes les sottises!... Tiens, tu es trop bon pour moi . — Allons!... donnemoi la main, le dis-je, donne <>—•-.
Adam donne la main à Edmond t., J \v le la léte ; car pour la première fois il seul des pleurs mouiller se» jeux, et il en est honte ui , tans se douter que ces larmes qu'il rép'aud alors elTaceut une partie des fautes de sa vie.
— Tu vas venir chci moi, dit Edmond. — Chez loi !... — Je le veux. Je demeure toujours dans la même maison... Vas-y sirr le- Champ, je vais faire une course, et je reviens le trouver. — Mais...
— Point d'observation, va ; tu diras au portier de le donner mes clefs ; tu m'attendr;i3 cht» moi... Tu entends ? — Oui, mon cousin.
Edmond s'éloigne ; et Adam se dirige vers la demeure oii jadis il
allait si souvent. Il trouve M. Finot balayant ta cour ; le portier n« peut réprimer un mouvement d'effroi en reconnaissant le cousin de son locataire. Il se hâle de dire : — M. Itémonville n'est \>i» chez lui.
— Je le Sais, monsieur Kinol, réjiond Adam ; je viens de rencontrer Edmond, il m'a dit de venir l'attendre chez lui. — Ah ! c'ett différent, monsieur!... — Monsieur Finot, je vous ai un peu bontculé, ce certain soir oii... Mais je n'avais pas ma raiion... Mallieureusenient il in'arrive souvent de la perdre!... — ^e parlons pas de cela, moiisiiur, je vous en prie... — En effet, ça vaudra mieiii... Voulez vous me conduire chez mon cousin? — (.)iii, moll^ieur... C'est maiiilenant un étage au-dessous... Dame! M. Kéinonville a pris un plus beau logement, il fait bien ses affaires; mais aussi c'est un jeune homme bien méritoire ! — (Jui ! dit Adain en soupirant. Il va bien, el moi, je vais mal!... Nous avions pourtant commencé de même !
Le portier ouvre la porte du logement d'EdmonJ et y laisse Adam, dont il craint encore la société, quoique celui-ci pa.,'<-8se fort doux pour le moment.
Adam examine l'appartement d'Edmond ; la vue de ces pièces élégamment meublées et fraîchement décorées lui rappelle l'hôtel de la rue de Hivuli. J'ai eu un beau logement comme cela , se dil-il , et, aiijorird'hui je suis dans un galetas !... Mais enfin... je ne pouvais plas rester chez mon père... Ce mari de Tronqnelle que j'ai enfourché !... Je n'ai pas non plus voulu aller chez Phaiior.,. Elle n'en a pas trop [rour elle... Je ne veux plus qu'elle vende ses robes pour me nourrir. Ah ! si je pouvais redevenir riibe!... Malheureusement , je ne crois pas qu'on fasse fortune en faisant des commissions... el je ne sais pai faire autre chose !
Edmond ne tarde pas à rentrer : il commence par prendre dans sa garde-robe des vêtements qu'il présente à Adam en lui disant : — Mets ceîa... je ne veux pas que tu restes vêtu ainsi. — Mon cousin, ces vêtements sont trop élégants pour moi maintenant ; c'était bon autrefois !... Ceux que j'ai conviennent à un commissionnaire. — Tu ne l'es plus, Adam ; crois-tu que je veuille te laisser dans cette situation ?... IVon... tu demeureras avec moi, mon logement est assez grand ; je payerai la pension chez un traiteur, oii tu déjeuneras et dîneras loris les jours, ei j'aurai soin que tu ne sois pas sans argent... Pour tout cela , je ne te demande qu'une promesse, qu'un serment: c'est de ne plus le griser.
Adam se jette dans les bras de son cousin , il l'embrasse de toutes ses forces en lui disant : — Tu veux donc aussi le ruiner pour moi!... Après toutes les sottises que j'ai faites !... Je ne mérite pas les bienfaits... Je resterai avec toi ! mais comme ton domestique... Je te servirai... je battrai tes habits. . Enfin , je tâcherai de me rendre utile. .> Je ne veux pas vivre encore à tes dépens... Je ne lrou\e plus que ce soit dans la nature, car la nature ne m'a pas donné des bras pour que je les tienne croisés, tandis que les autres travaillent. Mais je te promets de ne plus boire que de l'eau tant que je serai avec loi '
— Tu vas trop loin, Arlam ; on peut boire du vin et ne pas se griser. Tu me seras utile quand cela se pourra , mais tu ne seras pas mon domestique, parce que tu es le fils de mon oncle... et de plus mon ami. Conduis-toi sagement, ce sera la meilleure manière de me prouver ta reconnaissance.
Adam se laisse persuader : on cède aisément à ce qui nous rend heureux. Edrrrond l'installe chez lui , lui donne une pièce de sou logement, et lui met de l'argent rlans sa poche.
Adam est profondément touché de la noble conduite de son cousin il son égard. Il va trouver madame Plianor, et lui apprend sa nouvelle position ; madame Pbanor lui du : — Tu devrais baiser les pas ou da moins les pieds de ton cousin... Il se conduit bien galamment avec loi!... j'espère que si l'occasion se pré.sente de lui rendre qrielques services, tu ne la rateras pas? — Oh ! non... à coup sûr !... — Assurele aussi que je suis sa très-humble servante... Si j'avais une robe propre, j'irais lui présenter mes devoirs.
Adam df;meure avec Edmond , mais il lient son serment ; il ne se grise plus, il n'emprunte phis d'argent à M. Finot, el cherche sans cesse rocv;asion de se rendre utile à son cousin.
— Je suis co' tent de toi , lui dit un jour Edmond ; tu es sage maintenant. — Et moi, je ne suis pas encore content, répond Adam j car tu travailles comme quatre ; moi , je ne fais rien que me promener. Je voudrais tant te rendre service aussi!... je voudra.îs te voir heureux!... Es-tu bien heureux? — Oui, sans doute, répond Edmond en souriant. — Excuse -moi si je te demande cela, c'est que j'ai remarqué que lu soupirais souvent , et ça me contrarie ..
Edmond se rapproche de son cousin. Uu amant esl toujours satiifaît quand il peut parler de celle qu'il aime.
— Si je sorrpire , mon ami , dil-il à Adam , /^^ft que je suis amoureux .. — Ah ! tu es arirorireui... Oh ! je sais C3 que c'est !... je l'ai trop été, moi... — (^etle fois, mon cher Adam, c'est pour la vie...
j'aime une demoiselle charuianle n ange enfin ! — Eh ben ! est-ce
que cet ange ne veut pas de loi ? — Olr ! j'ai lout lieu de croire q're je suis aimé'... — Alors, ponrq'ioi donc soupires tri ? quand on s'aime tous les dux, il me semble que çi doit aller vite ! — Tu crois toujours, Adam, qu'il s'agit d'uue amourette!... Celte fois c'est une épouse que je voudrais avoir... Céline joint i sa beauté des vertus,
ET L-IIOMME POLICE.
des talents... F.'le feriit mon bonheur... — En ce cas, ëponse-la. — E|ioiisf-la !.. OVst liien f^icile a dire !... main < «'line a un père... qui est rii'he. . (|iii a été central... — Est-ce qu'il «r-t méchant, ce |>ère j<'n«'ral ? — iNnn... il nie l^niniijne môme «le l'amilii-... me rt-ijoit Iri's-liien .. Cependant , je crains encore .. je n'ose nie déclarer... si le |;éiiériil Despirninnt n'iicdieillait pas liieii ma di-niHnde... ab ! nnin clier Ad;,m . s'il n.e nfiis^iit sa tille, j'en mourrai»!... — Tu tu mourrais? — Peiit-ôlre ai-je tort de craindre... Cependant le temps s'écoule, et chaque jour aui;nienle mon amour.
Kdiiioiiil a quitté Adam. Celui-ci reste queliiues instants i réflëcliir; tout à coup il se frappe le font et s'écrie : — Oui , sacredié !... voilà l'occusion de rendre service à mon cousin, et si je la laissais échapper je serais un fichu animal!... Il s'afjit de le rendre heureux... Il n'ose pas parler au père de sa (Céline parce qu'il est ainoureiu ; moi , qui ne le suis pas, je parlerais pour lui au Grand Turc , au Grand Mogoi , ti c'était nécessaire Coiiiine ça l'affaire se décidera tout de suite, et il est impnssili'e qu'on refuse mon cousin.
Adam s'h^liille de snn mieui. Tout en faisant sa toilette, il se dit: — Il s'appelle le (jénéra! Di'spariiiont... je ne sais pas son adresse, mais Kinrit doit la savoir. El il vii demander au portier l'adresse du général. M. Finot la savait, parce que plusieurs fois Edmond avait du lui il allait. Adam se met ••ussitùt en marche pour se rendre chez le fjéiiéral.
Ailani est ariivé v,...-r, .c prre de Céline ; il demande à un domestique si le général Despariuoiit est chez lui , et sur la réponse afliniiative il dit : — Conduisez-moi. — Quel est voire nom , monsieur ? je vais vous annoncer. — Mon nom .. Adam Kémoiiville, cousin d'Edmond iiéuionville, que vous devez voir souvent ici.
l.e douieslique se hâte d'aller annoncer à son maiire que le cousin de M. E.lmoiut demande à lui parler. Le général n'a jamais entendu parler a Eilmoiid de son cousin , mais il dit au valet d'introduire surle-champ ce monsieur.
Adam est vétii assez convenablement; mais il n'a jamais eu bon ton, et dans les dernières positions oii il s'est trouvé il a totalement perdu le peu de bonnes manières qu'il avait encore, pour en contracter d'autres qui ne son! ]ilus celles de la bonne société. Dis son entrée dans le Salon, le général est frappé de son ton et de sa tenue.
— C'est monsieur qui est le général, père de la jeune Céline? dit Adam en entrant d'un air délibéré et en gardant son chapeau •ur sa tête.
— Oui , monsieur, répond le général ; et vous êtes , m'a-t-on dit, le cousin de M. Edmond Kéuionville? - Oui , monsieur, son propre cousin , le tils de sun oncle Adrien... Est-ce qu'il ne vous a jamais parlé de moi ? — l\on , monsieur. — C'est étonnant , je lui ai pourtant fait bien des farces !... mais enfin, moi , je viens pour vous parler de lui. — Donnez vous la peine de vous asseoir, monsieur. — Oh ! je parlerai bien debout... je n'aime pas beaucoup rester en place... asseyez-vous si vous voulez. Tenez, général , je n'en fais ni une ni deux, voilà la chose : Mon cousin Edmond aime mademoiselle votre fille, qu'il dit jolie comme un amour ; il se flatte d'être aimé d'elle... ça se conçcil; il est bien mon cousin... .l'étais gentil aussi, moi , jadis!... mais je me suis bien gàié !... — Comment, monsieur, voire cousin vous a dit qu'il aimait ma tille et qu'il en était aimé? — Il faut bien qu'il me l'ait dit, puisque je le sais... sans Cela je ne l'aurais pas deviné... .le ne suis pas sorcier, moi !... je suis l'enfant de la nature... et la nature fait de très-mauvais sujets. Mais revenons » nos aloiieites : Edmond aime donc votre tille, il n'ose pas vous le dire, parce qu'il est timide ; moi , qui ne le suis pas , je virus vous le dire pour lui ; j'espère que cela vous conviendra , ei que nous marieions Lienlùl ces deui amants... Alors , je vous réponds que je danserai a la noce !... mais je ne nie griserai pas, parce que j'ai promis a mon cousin de ne plus nie griser, car j'ai le vin méchant, et je russe alors jnsijii'a Sun portier, M. Finut, qui est pouilaiil une eicelleiile jiàte d'bonime.
Le général a fait une singulière figure pendant ce discours; ses sourcils se froncent, ses traits se rembrunissent. Lorsque Adam a fini de parler, il le regarde quelque temps en silence , ce qui , par parenthèse, impatiente déjji celui ci ; enfin le général lui dit :
— Vous êles le cousin d'Kilmond , mou.sienr? — Mais il me semble que je vous l'ai déjà dit. — C'est qu'a vous voir, je ne me serais jamais douté qu'il existât la moindre parenté enire vous. — INoiis ■oiiiines pouitunl nés le même jour. — l'ourrais-je savoir ce que vous faites à Paris, vous, monsieur'' - Ce que je fais ? — Oui , quelle est Votre |irofession ? — .le ne fais rien, j'ai mangé le bien de mon père... j'ai vécu loiigtein|is aux dépens de mon cousin, et puis avec Pbaiiur, une de mes aiieieniies niaiiresses. ,1'ai voulu relourner chez nous ; mais mon père n'a plus qu'une bicoque; et puis j'ai enfourché le mari de ma première iiiaitieise. .le suis revenu à Paris, .le ne sais rien faire... C'est la tonte l'éducalion qu'on m'a donnée. . <;a n'est pas couiiiiude ipiand ou n'a plus d'argent... l-diiiond m'a retrouvé au coin de la rue... il m'a repris chez lui !... C'est un trait siiperhe, et dont je tiens à lui prouver ma reconnaissance... Voyons, papa général, voua m'avez l'air d'un bon enfant.
En disant cela Adam frappe sur le ventre du général ; celui-ci se recule en diiaat : — Aloasjeur.^ cette faoùliarilé... — Ab I vous été*
à cérémonie», vous !... Moi, je suis pour le naturel !... V» comme J9 te pousse... j'ai pourtant fait une figure brillante (leodant quFlqu« temps... Eli bien ! pendant ce leoipv-l» uciue j'éiai» encore plein de naturel ! C'est mon élément !
Monsieur, s'il faut vous l'.^o'irr, vous ne me faite» pas l'effet
d'être un lrè»-lion sujet. — Vous avez mis le nez dessus, Rénér.l ; je suis un vaurien!... un mange-toiit !... et pouriani j'ai commencée Paris, comme Edmond... Ça n'a pas tourne de même! — Vous avem commencé comme E Imond ? - Certainemeni ; nous avons liché no« parents, et nous sommes venus chacun avec une donzelle en croupe... Moi , j'enlevais Tronquette , la fille du mtuuier, et lui , Agathe , U couturière !... Et allez donc !...
— Edmond a enle.é une jeune fille ! s'écrie M. Desparmont en sa rapprochant d'Adam. Etes-vous bien sur de ce que vois ven'X de dire, monsieur? —Tiens ! cette question!... Si j'en suis sûr ! Puisque je vous disque nous avons arrangé celte partie I» ensemble ; nouf devions même venir ensemhie à Paris ; mai* je suis arrivé le premier, parce que j'avais un meilleur cheval.— Et celle jeune fille qu'il a enlevée, qu'en a-t-il fait?- Parbleu ! il en a fait tout ce qu'il a voulu... Il voulait aussi l'épouser celle-là!... Oh! il en élait terriblement amoureux, de son Agathe... il est resté longtemps avec elle. Ce n'est pas cnnime moi , qui n'ai gardé Tronquelle que six semaines... Mais lui, comme il avait fait un enfant...— Un enfant ? — Peut -être deux ; dame ! je ne sais pas au juste... Ils sont resics longtemps ensemble ; mais il a fini par la quitter, et il a bien fait, t^'ttait une mijaurée. A présent , il aime votre fille... Oh ! il l'aime, pour le moins, autant qu'il aimait Agathe; aussi, général, j'espère que voui ne serez pas un barbare, et que vous la lui donnerei i>our femme?
Le général ne réjiond pas. Les confidences d'Adam l'ont tellement saisi (ju'il n'est pas encore revenu de sa surprise. Adam lui frappe sur l'épaule : — Dites donc , mon général... Ah , pardon ! vous n'»ipas qu'on vous touche... C'est égal ! faites-moi le plaisir de me ripoudre : donnerez -vous votre fille à mon cousin ?
— Monsieur, de telles affaires demandent de la réflexion. Cependant, bientôt votre cousin aura de mes nou%elle». — Et je me flatte qu'elles seront bonnes, et que je n'aurai pas fait une course inutile ? — Won... je vous assure que votre visite aura été trèi-ulile, au contraire. — Eh ben ! a la bonne heure ! En ce cas . adieu I je vous tire ma révérence... Des nouvelles le plus tôt possible ; vous entendes, général ? — Oui , monsieur on en aura.
Adam sort, et laisse le général absorbé dans ses réflexions. Persuadé que sa démarche aura un heureux PsuUal, Adam revient cbet Edmond à l'heure où celui-ci quille son buieau ; il lui crie de loin:
— Eb bien ! les amours ? - Eh bien... quoi ? — Est-ce qu'il n'y a pas du nouveau ?... Est-c» que tu n'as pas reçu des nouvelle» du t<re de ta belle ? — ^on... Pourquoi cela ? — Ah ! dame !... c'est une idée... un espoir que j'avais
Adam ne sort pas, pour voir plus vite arriver la lettre. Elle vient le soir, Edmond est absent; mais dès qu'il rentre, Adam la lui donne. Il fait lin mouvement de joie en disant : — C'est du général... Je reconii:ii- «on écriture... — J'en étais sûr ! dit Adam. — C'e^t sans doute quelque nouvelle invitation pour un bal... un diner... — C'iil peutêtre mieux que cela. Lis donc vite.
Edmond brise le cachet, et lit ce billet :
• Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que je vous prie de vouloir bien cesser les visites que vous nie rendiez, je n'ai jusqu'à ce moment aucun reproche a vousf..iie , mais je suis père, monsieur, et vous devez appiécier le mouf de ma conduie •
Eilmond peut à peine achever celte lettre ; il se laisse tomber sut une chaise avec desespoir eu s'ccrianl : — Malbeureui que je suis'.... Je ne la verrai (dos !
Alors Adam se cogne le front contre le mur en disant : — ^ oUa ua père qui ne vaut pas deux sous.