UNE SOIREE BOURGEOISE
— Naiinrtle, » vez voui »u ^ se sert avec le ibé ? demande M. Liipot i SH (lomi'Sii<|iic.
— Les gâleaiij, b lirioche?. . oui, monsieur, tout est prêt, tout est coii| ë... — Il y a <"n<ore autre chose que je vous ai e>|>lii(iié, des sandwirlis... — Des crnt-suissi-s, monsieur'' — Des sandwichs, c'est
I une jieiiie Triamlise anfjlaise .. des tarîmes de pain coii|it'es mince avec du beurre dessus el du janihon dans le milieu... — Ah ! mon Dieu! monsieur, j'ai oi.hlié ce ra|;oiil-là. — Eli ! vile, Wannelle , failes-en s'ir-le-thani|i pendant que ma fille va servir le llié el la lirimlie; vous en a|i|inrierc7. ensuite sur un plateau.
I.a ^ieille servante cciuri dans sa cuisine en maudissant la friaodise »nf;laise, el se lâle de couper des lariines de pain , de les cou- Viir de beurre; mais n'ayant pas pensé à acheter du jambon, et Craif^nant d'être trop lonf;temps pour en aller chen bt-r, Naiinetle cbcnhe dans sa tête commenl elle pourrait remplacer la tranibe de jambon, el, tout en eberchant, elle aperçoit un gros morceau de bœuf Iroid qui est resié du diuer, el elle se dit : — Pardieu , je vas leur couper des tranches de bouilli et leur mettre ça dans la tartine, ça sera encore ben assez bon !... avec beaucoup de sel dessus, ils prendront ça pour du jambon!... Avec leur friandise anglaise, ils me font to'irner la tête !
La servante se hâte de mettre son idée à exécution , puis elle entre dans le salon avec un plateau couvert des sandwicbs de sou invention , et elle en pré-enle à la société en disant :
— Qui est-ce qui veut des cent... choses?...
Tout le monde prend de ce que l'on a mis à la mode avec le tbé. Mais bienlûl un murmure général éclate dans l'assemblée : les dames jcilent leur tartine au feu , les bouiaies les posent sur les meubles, et chacun s'écrie :
— Que diable nous fait-on manger 1^ ? c'est détestable ! ça ne peut pas s'avaler... — Je crois. Dieu me pardonne, que c'est son pot-aufeu dont ce brave homme veut nous régaler. — C'est une attrape que celte soirée ?... — Et le thé qui seul la fumée !... — Et tous les petits gâteaux qui ont l'air d'avoir élé déjà entamés!... Décidément on veut nous empoisonner!...
M. I.upnt est au désespoir; il chercbe sa servante, qui s'est cachée dans sa cuisine, el il n'est occupé qu'à ramasser et enlever les restants de tartines.
Madame Lupot ne dit rien, mais elle est de fort mauvaise numeur ; car elle a mis un chapt-au neuf qu'elle croyait que l'on trouverait charmant, et une jeune dame est venue lui dire : — Ah! madame!... que vous êtes mal coiiïée '... mais votre chajieau est de l'ancien régime I... on ne porte plus de ces formes-li»... — Cependant, madame, je l'ai acheté rue Saint-Martin, il n'y a pas Ueiix jours... — Eb ! madame , est-ce donc dans ce quartier qu'on trouve les dernières modes?... allez chez mademoiselle Aleiina Larose , carrefour (iaillon; c'est là que vous trouverez des chapeaux délicieux !... des modes nouvelles et de bo.'< soiit!.. mais, de grâce , madame, ne remettez plus ce chapeau-là... .> vous donne cent ans!
— C'est bien la peine de se fati^iier à recevoir du monde pour entendre de pareils compliments ! se dit madame Lupot tandis que son mari fait la chasse aux tartines.
Le gros monsieur à besicles qui ne conçoit pas que l'on puisse demeurer rue Grenelât, ne veut cependant point y êlre venu pour rien ; il s'est assis dan^ un fauteuil qu'il a place au milieu du salon , et il avertit la société qu'il va réciter des vers de sa composition.
La •ociété ne semble cas enchantée de l'avertissement; mais elle
se range en cercle pour écouter le poète. Celui-ri tenue, cr»clie , N mouche, prend du tabac, élernue, fait lever les quinquets, fermer les portes, deaiande de l'eau sucrée, et passe sa m^in dans te» cheveux.
A ,irès avoir fait ce manège pendant qnelqnes minute . l'homme de lettres commence enfin. Il récilf se» ve.» d'une voii à fiire Ci»»er le» vitres ; il n'y a que peu de temps qu'il parle , et Hé.» un fort joli peiil tableau de crions, de morts, d'échafaudi a élé ch-lnuillrr le» oreilles de la société, lorsqu'un bruit ioaitendu part de la uUc k manger.
C'est le petit Ascagne, qui, en voulant itleindre a nn baba placé sur une pile d'ass'eltes, a fait tomber sur lui le* assiettes et le gâteau.
M. I.upot court pour cnnnaitre la canse de» crii de ion fils. La sociéië suit le père de famille, n'étant pas fichée de trouver une occasion pour ne plus entendre le poeie ; el celui-ci, resté sans auditeur», se lève d'un air furibond, prend son chapeau, et sort du talon en »'écrianl: — Aussi !... comment ai-je pu avoir la faiblesse de consentir à dre des vers dans la rue Grenelât !
Ou ramène le petit Ascagne, qui pleure parce que deux assiette» se sonl brisées sur son nez ; et comme on ne fait plus ni poésie ni musique , on se met à jo^ier parce qu'il faut bien faire quelque rho»*.
Ou éialilil une table de bouillotte el une auire d'écarté. A l'écarlé on appelle M. Lupot; il faut qu'il parn lorsqu'il manque de l'argent d'un côté ; mais M. Lupot , qui n'a jaoHiis joué plus de dix sous a la fois , demeure tout stupéfait quand on lui dit : — Il manque quiax« francs de votre côté...
— (^luiiize francs '... qu'est-ce que cela veut dire? murmure l'honnèie Lupot en regardant les joueurs.
— Cela veut dire qu'il faut que vous fassiei quinte fruK* de ee côié-là... c'est toujours au mailre de la maison à tenir le jeu 4 ..and il n'est pas fait.
M. Lupot n'ose pas refuser, il met ses quinze franc» et le» perd; 1« coup suivant il en manque vingt , enfin en une demi-heure le cidevant papetier perd quatre-vingt-dix francs. Les yeux lui sortent de la tête, il ne sait plus oit il en est; et, pour augmenter son dése»poir, les parieurs du côté gagnant, en prenant leur argent, renversent et brisent une des carcels que M. Lupot a empruntées pouf mieux éclairer sa compagnie.
Enfin l'heure de se retirer est venue. Le bon bourgeois la désirait avec impatience. Tout ce beau monde s'en va sans même dire adieu aux maîtres de la maison, qui se sonl donné tant de mal pour le recevoir. La famille Lupot reste seule. .Madame accablée de faiigue, et piquée de ce qu'on l'a trouvée mal coiffée ; Célar.ire les larme» dans les yeux, parce qu'on s'est moqué de son chant el de ses dessins; Ascagtie pâle et malade , parce qu'il a beaucoup trop mangé de gâteaux ; M. Lupot l'air consterné, el se disant : — J'ai perdu quatrevingt-dix francs ! et la vieille servante ramassant encore des débris de tanines en murmurant : — Faites-leur donc des friandises angUisea pour qu'ils les jettent dans tous les coins !
— C'est fini !.. je ne donnerai plus de grandes soirées, dit enfin M. Liipol ; je commence à croire que c'est une sottise de vouloir sortir de sa sphère. Quand on médit les uns des autres entre gens de la même classe, cela fait rire, on s'en amuse; mais quand on se frotte à des gens au-dessus de soi , leur moquerie blesse, et cela n'amuse plus. Ma fille, décidément je te chercherai un mari dta» les païus à cacheter.