‹ MoustacheChapitre 175 sur 281 · II. — DE NOtnrEAUX VOYACEPRS · texte numérisé non relu

II. — DE NOtnrEAUX VOYACEPRS

C'était un monsieur orné de sa femme, de S'in enfant et de sa bonne. Le monsieur a cinquante ans. C'est le vrai type du rentier eampagnai d ; un homme mbuste, bdli solidement; bonne fijjure, ouverte, joviale, qui a été bien dans sou leuips et qui s»; flatte de ne pas être encore trop déjeté. Sa femme a quarante ans; elle a dû faire des pabsioiis; c'est une brune aux yeux Irês-pIquant», qui pos;sède maintenant un embonpoint agix'able, et est ass<z bien conservée. L'enfant est un petit galion de Sept ans, qui s;iute sans cesse en tapant sur tout ce qu'il iviiconlre, et semble gêné d.'tis son pantalon; il est vilain, mais eu revanche il est volonlains rapporteur et désobéissant. M. l'honplionse pont être classe parmi les eiilanls terribles, son bonheur étant de redire les choses qui (K-uvenl être désa^ gréables aux gens Mais ce n'ét;iit qu'après douze ans de ménage gue les époux Lauglumot avaient obtenu ce gage de leur amour, et alors ils commençaient à désespérer d'avoir un rej' ton; celui-ci lut donc accueilli avec des transports d'allegnssc ; et s-'s parants, dans leur î ivresse, ne savaient point corriger les défauts de leur uniqut ' enfant. t

La bonne a vingt-cinq ans, mais elle est tortue, cagiicn» et bon i riblenu; t couturée par la |ielite vei-ole. Madame Limglumot, c'est l | nom de sa uiaili'i sse, ii a jamais voulu avoir à «on service que d« monstres de laideur, est-ce coquetterie ou jalousie, peut-être cst-c» pour ces deux luolifs.

A peiiuv biiit ce mondi'-là est-Il arrivé dans la SJilk^ d" attente, q\»e M. Laiiglumol prend la petite valise il le sac de nuit q\ie portait sa bonne, en dlsaiil :

— .Mamtenanl, mes enfants, que me voici à l'emliarradêrc... tou* voyez qu il ne m'est arrive aiu'un aciideiit. Je vous remoràe de m'avoir conduit jusqu'il!, mais ne restez pas plus longtemps., be vous allaiiUz pas .. vous avez un bon Uuit de chemin à faire pour retourner chez nous .. Je sais bien que les chemins st>nl sûrs, que Jaequiiielle a sa laïUeii.e; mais crsl ogil, si vous tardicx y serai» oblige de vous reconduiiv, et il n'y aurait plus de raison |»our que cela tiiiit.

— .Mon ami. vous êl<»s bien v''''*»^ ^ o**"* ^■^'"' ^'**"* qo''lvH' !..»

LE PETIT ISIUUKE.

Soiigoz donc (|ue nous allons être lon'jtcmps sépurcs de vous... il parait i|iut cela nu vous lait li n!...

— Ali! UiiitcNSc'...JL-nL'niéiitL'|)ascc rcproclif, chère amie; voiissarczliionque je n'aime pas àvoya^'ir ;j(iirM ii^'taispas à aller à l'aris, moi !... Mon neveu Aii;,'usle y fait ilcs --Hitises, je nie disais : Ma lui ! tant pis! Après luut, Auguste a vmj^t-i n.ii ans, <l à cri àye on envoie promener un unele qui veut vnu^ doimer des conseils... D'aulaiit plus que les sottises ([u'il fait ne ciimpiHmittent (|(ic son b iiilu'ur personnel... Mais V(jilà ([u'un petit lientago m'arrive, auquel certes je ne m'attendais pas... pour le touclier, il faut que j'aille à l'aris moi nièiiic, chez le notaire... car donner des pineurations, cela n'en finit plus, ut puis c'était dis liais iimtiles... D'ailleurs avec le eliemin de fer on voyage si vite à présent I... et j'ai pnsdcs prcuiiùres places a(in d'être très ;\ mon aise.

— Papa! est-ce vrai que dans les clieniino de fur on peut être brûlé, lir se et tué?...

— Taisez-vous, Alphonse! Mon Dieu, quelle idée de dire cela maintenant à votre père!...

— Ma chère amie^ cet enfant dit ce qu'il a entendu .. il n'y met pas de niuehancelé ! Oui, mon lils, il est arrivé des accidents hien terrililes >ur les chemins de fer ! mais cela est rare et l'on a dû depuis redoubler de prudence pour éviter le retour d' ces malheurs.

— Tu crois donc que tu ne sauteras pas, toi, papaî

— Du moins j'aime à le croire, mon ami...

— Taisez-vous donc, Alphonse!

— Dame ! nianiun, c'est notre voisin M. Raiitlard qui te disait encore hier : «Si votre mari saute, ma belle voisine, je me mets sur les rangs pour li; remplacer. »

Madame Langlumol devient très-rouge et pince son (ils, en murmurant :

— yue ce petit garçon est bête. 11 entend tout de travers !...

— iNon, j'ai paS' iitendu de travers... Are... Hoiaià... pourquoi que tu me pinces, à présent ?

— Ah! le voisin Hauflard se met sur les rangs pour me remplacer, dit M. Langlumot avec un sourire un peu forcé. C'est bien aimable de sa part... Je lui en ferai des remerciements à mon retour...

— Tu sais bien, mon ami, que .M. Uaiitlard plai>ante toujours... J'espère bien que tu ne prends pas au sérieux ce que vient de dire cet enfant.

— Par exemple!.,, tu sais que je ne suis pas jaloux, moi !... D'ailleurs j'ai entendu dire que cela n'enipêcliait pas une épouse détromper son mari lorsqu'elle avait cette tantai-ie...

— \ ous n'êtes pas jaloux parce que vous n'avez jamais eu sujet de l'être, je m'en Uattc...

— Qui te dit le contraire ?... Mais il ne s'agit pas de tout cela. Je verrai .Vnguste, je lui donnerai de bons conseils... je tâcherai de lui donner aujsi l'idée d'épousenniademoiselleGoberville, qui est venue, au printemps, nous voir avec son père.

— Ah! la grande demoiselle qui a un cou de cigogne! s'écrie le petit garijOn, en frappant avec une baguette sur une des banquettes placées dans la salle.

— Phonphoiise, pourquoi dites-vous cela ? Mademoiselle Alliéiiaïs a toujours, été fort aimable pour vous... elle vous a donné des dragées.

— Ah! ouiche! elles étaient mauvaises ses dragées; maman a dit que c'était du plâtre, tout ce qu'il y a de plus commun en dragées...

— Je l'ai dit Cela, Alphonse, pour que tu n'en maiige.s pas trop, ce qui t'aurait fait du mal...

— Ah! c'est pas vrai... elles étaient mauvaises... Je t'ai vue toimême les jeter après les avoir sucées...

— Alphonse, vous avez mal vu...

— Si, si, si! oui, oui, oui ! si, si, sil

Et le petit garçon s'éloigne en sautant et en continuant de frapper sur les banquettes avec sa baguette.

— Quel espiègle! s'écrie madame Langlumot, lorsque son fils est éloigne. 11 n'y a pas moyen de rien lui cacher... Ll'est vrai que les bonkms de uiadeinoisell'^ GoberviUe ne valaient rien du tout!... et qu'elle a un cou d'une longueur démesurée.

, — Oui, mais elle a cent mille francs de dot... c'est gentil, c'est i rond, c'est net; avec cela on peut s'acheter de très-bonnes dragées; Jet comme Auguste ne serait pas toujours pendu au cou de sa leiiime, Jil ne remarquerait pas la longueur de celui d'Atheuais. Enfin, je ferai imon possible pour nouer cette affaire... et comme Auguste est très-

|oli garçon, je...

De grands cris poussés par M. Phonphonse arriveiit aux oreilles

•ie ses parents, qui s'interrompent, aussitôt en regardant de tous

côtés et en criant aussi :

— Ah ! mon Dieu! qu'est-ce donc... c'est Alphonse qui pleure!

— Qu' est-il arrivé à notre fils?...

Le petit garçon revient en pleurnichant.

— Qu'est-ce' donc, mon ami? que t'a-t-on fait... pourquoi pleures-tu ?

— C'est ce monsieur là-bas, qui m'a battu.

Et l'enfant désigne un individu d'un âge mûr et à la figure sévère, qui est absls sur une banquette, où il Aune un cigare.

— Comment, on s'est permis de battre itt.>n fils! s'écrie madame Langlumol, et de (|uel droit... mais c'est ïH/eux cela... Mon ami, (' -père f|ue vous allez punir cet homme qui a eu l'auduce de loucher à notre lils...

— Sois tranquille, llorle'nsc... Ah ! je crois bien que je vais lui parliT .. et sapristi... je vais le traiter... je vais le... alil mais... c'est que!...

A mesure que M. Langlumot s'appic.hait Ju particulier désigné par sou lils, sa voix baissait de ton. C'e&.' qu'il remarquait que ce monsii'ur avait nue paire de moustaches grises, des sourcils épais, et dans le n gurd (juelque chose que l'on nomme: un gaillard solide. De plus, à la tournure de ce personnage, à son col noir, à sa redingote boutonnée jusqu'au menton, e*lin dans toute sa tenue, on devinait un aneii'ii milit.iiru.

M. Langlumot s'iippioche rcpcndant du fumeur, il s'arrête devant lui, tAi'hC de prindre uni' tenue imposante et fait une grosse voix :

— Monsieur, je voudrais bien savoir pourquoi vous vous êtes piTniis de |)ortrr la main sur mon fils? que voilà... ut qui rupaiid des pleurs par votre I ait.

Le moiisii iir, qui n'avait pas eu l'air de faire aMention au campagnard, relevé à drmi la tête en répondant avec beaucoup de calme :

— (^est viiiiv (il-, ce petii garçon?

— Oui, monsieur.

— Ji' lie vdus eu fais pas mon cpnipliment.

— l'iiiinpiiii .ecl.i, s'il Vous plait?

— Parei- qu'il islfirt mal élevé.

— Mal élevé ! iiolre fils ! s'écrie madame Langlumot en s'avançant d'un air courroucé. C'est vous, monsieur, qui l'éles, puisque Vous porli/ la main sur un faible- enfant.

— D'alioiil, mailame, je n'ai pas porté la main sur votre fils, car c'est mon pied que je lui ai appliqué au derrière...

— Un coup de pied... mais c'est bien pis encore... Entends-tu, Langlumot, cet Imnimea molesté ce pauvre Phonphonse dans un enilroit qui n'a jamais reçu le fouet de sa vie.

.M. Langlumot juge convenable de se moucher avant de répondre, mais le \ovageur suurit en reprenant :

— Madame, avant de vous mettre si fort en colère pour quelque chose qui n en vaut pas la peine, ayez la complaisance de m'écouler : J'étais bien tranquille à fumer mon cigare à cette place, lor.sqn'un petit garçon... c'est monsieur votre fils, qui faisait une horrible poussière avec une baguette dont il frappait la banquette, est venu faire son petit jeu contre moi. « Finis donc, petit, lui ai-je dit d'abord ; tu nous couvres de poussière. » Au lieu de finir, il tapa plus fort. Il Je te dis de finir, » repris-je en haussant la voix. Au lieu de cesser, votre petit garçon vint plus près de moi, et fit sur ma cuisse ce qu'il faisait sur les banquettes, et je vous assure que le gaillard n'y allait pas de main morte. C'est alors, madame, que pi)ur faire cesser un divertissement qui ne me plaisait pas, je renvoyai vritro fils imi lui administrant une légère correction qui n'a pas du lui faire grand mal, mais l'a fait crier beaucoup. J'ai donc eu raisnii de dire que votre petit garçini était mal élevé, car si on lui avait appris à écouter et à obéir, il ne m'aurait p.HS forcé à le corriger.

— Comment, Alphonse, vous aviez frappé monsieur? dit la maman, tandis que le papa juge nécessaire de se moucher une s<>conde fois. •

— Non, c'est pas vrai!... c'et lui qui ma battu le premier, s'écrie le petit garçon.

— .Monsieur, vous entendez... mon fils assure que c'est vous qui aviz commencé...

Le monsieur se coutenlt; de détourner la tète en haussant les épaules, et continue de fumer en munnuranl :

— Mon Dieu! qu'il y a des gens bètes, avec leurs enfants.

Mais M. Langlumot, qui ne se soucie pas que cette aflaire aille plus loin, retourne vivement vers sa bonne, en disant:

— Je crois que le convoi va partir. ..Voyons, Jaci|uinette, donnezmoi mes bagages. J'espère que vous n'avez rien oublié... mes chaussettes... mes foulards .. et celte superbe brioche... dans le cas où j'aurais faim en route?

— Tout y est, monsieur, tout y est, répond la maritorne en donnant les bagages à son maitre.

— Ah! la brioche n'y est pas., elle l'a mangée!... crie M. Phonphonse, en tenant toujours une main sur la partie de sa personne qui il reçu le coup de pied.

— Comment, Jacquinette, il serait vrai... vous auriez mangé cette superbe brioche que j'avais fait faire exprès pour le voyage de mon mari?...

— Non, madame, non... je n'ai rien mangé...

— Ah! la menteuse!... je l'ai vue qui la rachait dans son tablier, en courant dans la cuisine, et puis elle en fourrait de gros morceaux dans sa bouche... en disant : Ça leur apprendra à ne jamais me donner du dessert.

Mademoiselle Jacquinette trépigne des pieds et s'en va en disant :

— Tant pis! j'aime mieux avoir mon ompte que de rester dan* une maison avec cette peste de petit gargon-là...

LE PETIT ISIDORE

— Eh biftn!... fille s'en va, jo crois... elle s'en retourne sans nous attciuln;, (lit inadîuiii; L,iii;,'lunii)t.

— Et elle eniporti; la lanterne, dit M. Phonphonso, nous ne verrons plus clair en chi'inin... nous allons tomber dans des trous en rcvonaiit. ^

— Courez après clic, rejoignez-la, dit M. Langlumot.Va,ma chère Ilorti'iisc, adieu, au rvoir...

— lion viiYago, mon ami, reviens bien vite...

— Je ferai tout pour me hâter... timbrasse -moi, mon fils...

— l'apa, tu Verras que la brioche n'y est pas dans tes paq nets.

— C'est bien, mon lils... mais parlez donc, mes enfants... Si vous ne rallrapcz pas Jaci|umette, je crains qu'il ne vous arrive quelque chose en roule...

— N'aie pas peur , papa , si nous ne retrouvons pas Jacquinctie, nous trouverons levoism llanDard... Il nous attend toujours sous des arbres quand je me pniméne avec maman!...

Madame Langluniot entraîne vivement sipu fds pour que son mari n'enlei.de pas la fin de ces paroles, et M. Langliimnt, qui est trèsembarrassé avec SCS paquets et cherche un employé pour savoir ce qu'il doit en faire, n'a pas écouté ce que vient de lui dire le petit garçon qui, en quittant la salle, trouve encore moyen de frapper, avec sa baguette, sur les jambes de [ilusieurs voyageurs.

Au moment oii madame Langlumot cntrainait son fils hors de la salle, en appelant à grands cris sa bonne, qui l'entendait bien et ne loi répondait pas, un nouveaii voyageur entrait encore dans la g ire. C était un monsieur entre drux agis, mis avec beaucoup de reelierelie, pourvu d'un peu d'cmboMponit, 1 1 porteur d'une de ces figures ll>'urics et souriantes, ipii sniiblent dire :

— Regardez- moi, vous verrez un bomme heureux, un homme à qui tout léussit, qui a de la forrune, de la santé, encore un peu de jeunesse, (|ui se croit de l'esprit ei jurlout du mérite, parce qii',1 n'a jamais éprouvé de revers, cl qui regardeavec un certain air de pitié, ou phitôt de dédain, les pauvres diables qui n'ont pas su faire leur ebciuin comme lui.

Voyez , dans la démarche de ce monsieur il y a l'aploml) (iiic donne l'argent aux gens (]m n'ont pas d'autre mérite que d'avoir m en gagner; il y a la suffisance que donne la sottise quand elle loule carrosse; il a enfin cet air de protection que prend celui qui croit toujours qu'on vient lui demander son appui. Tel est M. Duluiiitcoiirs, qui, après avoir été commis en librairie, puis courtier marron , puis entrepreneur de fêtes publiques, puis négociant, puis tri[io!curd'allaircs, a .--i bien fait les sieinies, et a spécule si heureusenient à la bourse, qu'en moins de seize ans il a réalisé son million, et avec ses cinquante mille francs de renie a lait un riche mariage, est devenu veuf, s'est remarié pour redevenir veuf encore, ce qui a fait dire à ses connaissances que décidément Uuhaulcours réussissait en tout.

Ce monsieur entre dans la salle en faisant craquer ses bottes vernies, en regardant tout le monde, sans fixer personne, en s'essuyant noiiehalanmiunt le visage avec un véritable foulard de l'Inde qui répand une douce odeur de violette et de jasmin. Les deux cousines qui viennent de l'api'rcevoir se donnent aussitôt des coups de coude en se disant à demi-voix :

— Voil;\ M. Uuhaulcours, Armande!...

— Oui, .Argentine, je le vois...

— Qu'il a bonne façon... quelle belle tournure!...

— Oli! oui, on voit bien que c'est un homme comme il faut!.,. Pour beaucoup de gens, un homme comme il faut signifie : un

hoiimie très-riebc. Les deux cousines étaient dans celle catégorie. KHi-s se n'dr(>sriit, jilleiil un coup d'o^l sur U'ur toilette, font boulliT leurs jiipis le plus possible, eu lais.iiil les mines qu'elles pe:iseiil devoir être les plus gracieuses, dans l'i sperance que le nouveau venu va les apercevoir, tii effet, en passant devant leur b:in<pielte, M. Lluhautioiirs aperçoit les deux demoiselles majeures et les salue trèsconveiiablenieiit. Les deux cousines rendent ce salut avec les intérêts, en se disant :

— Il nous a saluées...

— Oui, et fort poliment...

— C'est fâcheux qu'il ne nous ait pas parlé.

— Il a peul-ôlie craint d'être indiscret...

— Un homme comme lui ne saurait l'èlret...

— 11 est immensément riche, di -ont

— Millionnaire, je crois.

— lit v( uf pour la seconde fois .'

— Oui, ma cousine, il pourrait bun se marier une troisième fois, s'il le voulait!

— Oh ! certes, car il est encore fort bien...

— Très bel li.inimo.

— lit jeune!

— Il ne doit p'is avoir plus de quarante-cinq ans!...

— lin cùt-il (piarante-liuit! un homme est encore jeune à cet Age!...

— Même ;\ eiiniuanlc ans...

— Même à cinquante-cinq.,.

■^ Les hommes comme il faut sont toujours jeunes...

— Si nous pouvions être dans le même wagon quf M. Dohaulcour».

— Cela se peut, puisque nous avons prU des places de preuiier»" classe...

— iNe pourrions-nous pas nous pLicer prés de lui , et lorsqu'on donnera le signal, Sfirtir en même t ;aips...

— Cela peut très-bien se faire sans avoir l'air d'être prémédité... seulenient il ne faut pas le perdre de vue...

— Prom -nons-nous dans la salle, ma oousine...

Ces dames se lèvent [Kiur aller du côte du ri;iie vr.'. ^

le ieuiie artiste qui ressini ;lc à l'olichinclle s*; trou-. -,

devant elles et leur présen. .• de nouveau le fond de ■ o

leur disant :

— Mesdames, vouIcz-tous toos revoir... je crois que cela ne tous sera pas désagréable !...

Mais celte fois on passe sans s'arrêter devant le dessinateur en lui disant, d'un air a?sez roidc :

— Merci, monsieur, merci... nous nous somme.t assf-z vues!...

— lit moi aussi , je vous ai assez vues!... fausses jeum sscs!... murmure le jeune homme en se retournant. Mais vous avez beau faire, vous ne m'échapperez pas, et vos deux boules seront dans un de mes dessins... et ce ne sera pas le moins drôle... Il y a de bonnes têtes ici... le monsieur aux paquets que sa lamille a" accompagne vaut aussi la peine d'être pris... Ah! quel est celui-là, avec un petit carré de verre sur lœil?... un habitue du bonk-vard des Italiens qui s'est égaré jusqu'ici... Non... ce n'est pa> là un al><inné du Ji^k.j- Cb.ib!... c'est tout au plu? un habitue du boulevard du Temple.'., mais... tiens, je le reconnais, ce beau-là... je l'ai vu S'iuvimiî au ailé de la Porie-Saint-.Martin... et à l'atelier de 15ricolin... où il nous p.irlaii toujours de ses bonnes fortunes, de ses eonquèbis... c'est B<-rlinel, le courtier en vins!...

Le monsieur au monocle vient aussi d'envisager le jeune dessinateur, il va à lui en lui tendant la inain :

— îih ! c'est ce cher petit Torse !...

— Lui-même, monsieur Berliuet...

— Par quel hasard à Lisieux.

— Ce n'est point un hasard, je suis venu exprès me promener par ici, je ne connaissais pas la iNorinandie... ce n'est pas le pays oii j'ai reçu le jour, ce qui n'empêche pas que ce soit fort beau...

— N'est-ce pas... quels pituraçes, hem?

— C'est vrai , j'ai regretté plusie'urs fuis de ne pas èlre un baudet!...

— Avcz-vous bu du cidre?

— Oui, ah ! par exemple, je n'y- mords pas. C'est trop fort... cela me renaait désagréable en société.

— Vve ic v.a, mon cher, il n'y a que cela de bon...

— Je partage votre opinion, toutes les autres boissons sont de la gnognolis!,.. Vous en avez vendu par ici ?

— Oui, J'ai fait quelques aflaircs à Caen et à Lisieux... mais j'étais trop distrait!... des femmes c!iarmanîes,-inon cher, et qui me faisaient des yeux fort significatifs!... Oh!... j'ai fait mes fr.iis...

— Vous avez lait vos frais de voyages... en courtage, en commission?

— Vous m'entendez bien, petit farceur!... et tout à l'heure... l'àchez de inontsr dans le même wagon que moi... j ai di: un met à celui qui les ouvre... je serai avec du beau s:xe... charmant voImnage ^iiand on voy3gc la nuit!...

— Cette idée an.ierepntique me sourit assez... je vais vous emboîter le pas.

Pei'.d-ant que cette conversation avait lieu dans un coin de la salle, le riÉonsiear nommé [«ohautcours, tout en se pri-m 'imu; de l.^ng en large, venai: d; vc troiver vis-à-vis de rn'idividu à mouslaelies gris- s qui avait eu «n démêlé avec le p' lit Phonphonse. S«-s yeux se poitent par h isard sur lo (iiniPL''': de son côte, cclui-ci sei'.iblail guetter le regara du pronicneur ou'îI examinait depuis quelque temps.

En se trouvant hv. à fice, et s ceux p; vsonnai;es eeiwrgent un léger salut. Mais la rencontre ne semolenulleuMitiigreableau riche particulier, dont le sourire se change un mominï en' L-nf expression d'huiueur et de CDnlr^rit'é, cependant il se remet bicPiiôt et reprend son air placide habitue!, eii nisani à l'ancien militaire :

— Ah! c'est vous, Franville!... Comm?m, vous avex quitté Paris?

— l'ourquoi pas !... j'ai bien le tcmp» de me promener à présent que je suis ri'nlier...

— Vous êtes parlaitement libre ât, lairc ce qui vous plait !... Vous avez pris ie gcnt de» voy.e';is. .

— Non... j'ai assez voy ige bn^LC j'ëtiis au service... j'ai ma retraite, mes éconoiiiies, total seize cent cinquante francs par an... ça me suffit .. je me trouve tiès-sal'sia l avec cela.

— Il y a des gens -vii se œntente.it de peu!...

— Ça iic vou.- irait («s "i vous, Charles. . Ah I qu'csl-cc que je dis donc... je vous appelle par votre nom de Uiptêine... ciunmo «i.livlois... j'oublie toujours que je parle au milbounairi-... à I lioiuine i qui tout réussit!... au fastueux M. Duhautcours; il me st^mblo que vous êtes encore 1;' pc'ii con;r:ls en librairie avec K.\jut , il > a vi'ig(-,!eux ou vingi-.rots ans j'allais fain- la jvovde ■»u jilit café Iwigne'de la rue de lî.indy... et (Huir lequel je nKlt.ns quelquefois la

LE Pr/riT ISID/ORE.

mise... parce qu'il n'avait pas toujours douze sous dans son gousset. M. Duhautcours relève la tète d'un air assez impertinent, en répondant :

— list-ce que je vous dois quelque chose, Franville? est-ce que je ne Vous ai pas toujours rcmlioursc ce que vous nie préliez ii celte époque*...

— Si fait! si fait!, tc'veï rien!.

Aussi, je ne vous demande rien, vous ne me mais jtt disais cela... parce que je pensais à ce teuips-

— Vous di.wzrcla, parce que, jaloux de la po.iitiou brillante à la- (iiolle j'ai su ni'élevcr |tar luescapaeilés, par mon uiérile, vous vouiez sans Cesse me rappeler que j iii eu aus.si de mauvais jouis... th bien! qu'est ce que cela prouve, sinon que j'avais en moi des res" Miiircfs que d'aulres n'ont pas!...

— Vous vous trompez dans tout ce que vous dites, monsieur Duhautcours... jamais le lieulenanl Tranville n'a clé jaloux de personne .. jamais jaloux de l'avancement du ses camarades, lorsque, lui, restait à sa place... et pourtant queNpiefois, il avait peut être aussi bien qu'un autre mérité d être distiii;,'uc ; mais il n: disait : Si ce n'c^t p;is (loiir celte tiis, ce sera pour une autre... faisons toujours notre divoir et laissons aller les choses.., El vous pente/ que je serais envieux de votre position, de voire fortune, parce que nous avons été camarades, presque amis, à cet %e où l'on se jie si facilement, parce qu'on ci'oii à ramiilceonmie à l'amour, parce qu on a CCS douces illusitms t|ui vous font voir tout en rose au début de la vie.. .Vous nie connaissez bien m;il... ou plutôt je crois (jue vous ne m'avez jamais apprécié ce que je valais. Mais peu vous importait ce que je valais, vous ne deviez pas laire d aiïaires avec moi... Loin d'être envieux de personne, sachez t\ue j'ai toujours été heureux du bonheur de mes amis et même de mes connaissances j seulement il m'avait semblé, à moi, que si la fortune m'était devenue l'ivorahle... si, après avoir été pauvre, car vous étiez tout à fait pauvre à l'époque où vous me tendiez la main, eu m'appelant voire ami Franvi.le... ?i je m'étais trouvé un jour riche... tres-riche... comme vous l'êtes enlin, j'aurais mis ma joie, mon bonheur à faire du bien autour de moi; à en faire surtout à ceux qui jadis m' auraient aidé dans mes jours de peine ; et si ceux-là, n'étaient plus de ce moiiclc, si je ne pouvais plus embiUir leur oistence... j'aurais trouvé moyen de les faire sourire .. de les faire me bénir de la place où lùcu les a mis... encore une fois ce n est pas pour moi que je dis cela, et vous le savez bien. J'ai embrassé létal militaire par goût; une blessure m'a oliligé, il y a quatre ans, à prendre ma reliaite, mais je suis garçon, je n'ai point d'enfant, et j'ai bien assez de quoi vivre... je n'ai pas besoin pour bien dormir d'être sous des rideaux de velours ou de ■SQJe.i.

— Mon cher Franville, je me souviens que, dans notre pi. ..lière jeunesse, vous aviez déjà un penchant trés-pronuiicé pour faire de la inoraie, pour donner des conseils à tout le monde, surtout à ceux qui ne vous en demandaient pas.

^ Et qui auraient peut-être eu raison de les écouter, cependant...

— Vous me pera;ijllrez de ne pas être de votre avis; si je vous avais écouté, je crois (|uc je ne me trouverais pas en ce moment possesseur d'une brillante fortune...

— Vous seriez peut-être possesseur.. . d'autre chose!...

— Quant à l'usage que j'«n fais de cette' fortune, il me semble qu'on ne peut que m'en féliciter : je fais travailler... je fais bàlir... je donne fréquemment des fêles spleiididi s à l'aris ou daiib ma villa; eh bien, plus l'on dépense, plus ce!:» prolite aux mareliands et aux ouvriers... Seriez-vous du nombre de ceux qui trouvent mauvais qu'un homme nche mène un grand tram de maison et fasse de la dépense?. .

— ^ Je ne suis pas encore assez bête pour cela.

— Alors vo"s ne pouvez blâmer l'emploi que je fais de mes richesses. Si je cherche à m'cni iehir encore par mes spéculations, c'est que j'ai des ciifants, une lille et un lils. .Ma lllle, issue do mon prenitur mariage, aura cent mille francs du bien de sa mère... mais qu'est-ce que cela!... je veux lui en donner en dot trois fois autant. Mon lils n'a encore que onze ans, mais II grandira... il faudra le lancer dans le monde... lui Jiclietev probablement une charge d agent i1b change... si je mets pfiur lui cinq cent mille francs de côté, ce n'est pas trop... voilà comme j'emploie mon argent!... y trouvezv.Obs à redire?

...Pendunt que le capitaliste parlait, l'ancien militaire avait jeté le bout de son cigare, et il caressait dooceinent sa moustache en fron-

dxd le sourcil d'une façon qui n'annonçait pas qu'il fût entièrement satisfait.

U répond enfin d'une voix brève :

-r-, "mit cela est bd est bon... vous employez votre argent comme Nius l'entendez, vous en avez le droit..-, seulumont, il y a quelque chose que vous oubliez, quelque chose qui ne vous coi'iler.iit pas des ceotmille fraies!... et ce quelque cliose..: pourquoi ne le faites-vous pas? {xiurquoi ue voulez-vous pas le taire?. .' C'est alors M. Duhautcours q»i fronce le sourcil et laisse échapper un mouvomi ni d'mipatieuce en disant ;

— Monsieur, je vous ai prié une fiiis pour toutes de ue plus reve-

nir sur ce sujet... h mon Agi', un sait ce que l'on a h faire... il y a une foule de raisons... que vou^ ne pouvez pas comprendre,' et dont ju n'ai paît à viMis reiulru l'oniple... eni-ore une fvA ne mu parlez plus de cela. . ce serait pailaitcnii ni iiiiilile.

Apres avoir dit ces luulH , .M. Diiluiiicours tourne le dos à Kran- VtUe ot s'cloignc de lui Celui-ci le regarde b'cloigner et tourne U tête en muniiur.inl :

-^ C'est liiin, inoosicur... on ne vous parlera plus de cela, puis.' que ci.'la vous lâche. . piii.Mj le cela vous wnlii... mais un jour vieW/ dra peul-êlie ou vous chai. . -rez de ton et de langage. Le ciel ru'vsi iLinoinquu jene vous souhaiie pas de inalheur!... mais il arrive tant de choses d.iiis la vie., les événements ne in.irchent |>as toujours coimiio nous les avons arrangés duns nos caleuls... C'est égal, je suis facile du trouver si peu de mémoire du lucur chez ce Charles.».^ je suis facile de l'avoir autn fois appelé mon ami!... moi, qui nie ftgurais (^iiu le bonheur devait rendre bon... Abi pauvre Adule !... t'i as bien lait de mourir !...

Ln ce monienl, la cloche qui retentit annonce l'arrivée du convo'. que l'on attendait; aussiiot un mouvement gi/néral s opère parmi tout le monde réuni dans 11 sahe. Ci .ix qui sont as^is se lèvent) Ceux qui sont debout se mellinl à toijrner, à viriT; ils cherchent leur cli'ipe:iu qui est sur leur télé, ou leur sac de nuit qu'ils tiennent sous leur bras. Au heu de se ilirigir lr;u!i|uilleiiiiiil du côté du convoi, ou y court, on s'y pneipile; il semble que chacun ail pijur de ne point avoir de place; et crpi.'iidant ou devr.iil s.ivoir qu'il y en a toujours, alors même que tous les wagons seiaiiiii pleins : c'est sitôt fait d'ajouter de nouveaux wagons à là queue du convoi. Mais les hommes agissent un peu comniu ces fameux moulons que nous cite faiiurge : s'ils voient courir, ils courent; s ils entendent crier, ils crient; s'ils voient la foule rire, ils se mettent aussi à rire île confiance, sauf à demander ensuite pourquoi l'on rit. Vo lez- vous dans la rue faire arrêter des passants?. ..Arretcz-vous en regardant en l'air et en poussant que ques exclamations de surprise, vous serez bien vite entouré par des curieux, des badau Is, qui regarderont du côté que vous fixez, et qui chercheioiit à y découvrir quelque cho.se, 0 f^ervitm pccns! Il en e^t do iiièine dans lis allàires, da is les inudes^ dans les plaisirs... Cela est si facile dianter, de copier, de contreî fain^! C'est si difficile d'inventer, de créer, de trouver! et cependant I ceux qui inventent sont rarement récompensés suivaiit leur mérite... Ce n'est pas eux qui recueillent la gloire et la fortune... Je pourrais ] ici vous laire encore une cilalmn de Vtrtjtle, mais cela nous mene- [ rail trop loin, et le convoi va p.irlir.

I i\l. Langiumot, qui est toujours chargé de paqu ts dont il n'a pas I su trouver le placement, reg.iide tout le uioikI; (l'un air effaré, laisse tomber une petite boite de cigares, et, pour la raiiias-er, jelle par terre sa canne et sa tabalicre. Le couiiier en vin, b-beau lierlitiet, cherche des yeux l'employé auquel il a parle, et fait signe au jeune Torse de le suivre; mais le petit dcrsiuattaur est en train d'élernuer ! et ne remarque pas les sigms du dandy. Les cousines Armande et [ Arge.itine ne voudraient sortir de la salle que derrière M. Duhautcours, afin de se précipiter dans le wagon où il entrera. Mais cela t est- dil'lieile, parce que ce monsieur, connue les gens riches, ue se presse pas et laisse passer les autres, en ayant l'air de dire :

— Je suis bien tranquille 1... j'aurai toujours une des meilleures places. >> ;f

I Si bien que les deux cousines sont obligées d'avance^r. poussée.^ : par des pcrsannes qui se trouvent derrière elle,et leur marchent su ■■ ( les talons. L ancien militaire suit le monde, et le jeune coup(e qiv. I causait dans un coin, y causerait encore, si un des employé ne ve ■ uail lui dire:

— Allons, monsieur et madame, le convoi pour Paris va partir... Dépèchez-vous...

Les jeunes amoureux se décident alors à quitter leur petit coin et à faire coniuie les autres voyageurs. Mais peu leur iiuporle à eux 06 on lis pl.ieera; ils seront toujours bien, parce qu'ds savent qu'ils ne se quilteront pas.

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