‹ MoustacheChapitre 176 sur 281 · INTERIEUR DE WAGON, SECO.NDE CLASSE · texte numérisé non relu

INTERIEUR DE WAGON, SECO.NDE CLASSE

Il fait nuit complcte, il n'y a pas la moindre 'lune ce soir-là, et maigre quelques lanternes épar.(iilléesçàel là, c'est pn.'spie toujours à l'aveuglette que l'on prend sa place dans le wagon que l'iei votis ouvre, et où s luvent l'on vous pousse lorsque l'on vous voii hésiter, car les hésitations retardent, preinient du temps, et en chemin- de fer le temps est ce qu'il y a de plus précieux.

Les wagons sont ordinairement éclaires assez mal par une petite laiiqir fumeuse, dont vous n'avez que la nioilie, car elle, est souvbiit placée d. façon à desservir deux wigons à la fois;c.lle faible clarté ne lep nid i|u'une lumière roiigeàtre qui meunce à cliai|ue iiislanl de s'eteiiiilie et qui paifiis ne s en tient pas à U iir;iuce, loTs<}tie l'huile vient à lui m.iiiqu.'r, ou lorsqu'un coup de vent iuliiiîment pr.jlui.ge 1 ht venu s aballre sur le convoi. ■ ■ . -

Le coiinier en vins, qui trouve qu'il a perdu sa journée lorsqu'il n'a pas su captiver un coeur, et qui probablement, malgré son mo-

LE PETIT ISIDORE

ri'cle, n'avait encore rien captivé ce jour là, a bientôt rejoint Temjiliiyc lie la -laliiMi, niniucl il avait parle d'avance. Sur un si^'iie que îi.i fall ciliiici, il s'ciniice dans un wa^on de seconde classe, d mt on vii'nl de lui Diivilr la imitièic. '—"

[,c VI Ml avait pnili.ililiMui lit soufflé , ou Hiuilc avait nnanr|ué, ear l.i plus glande obscurilé régnait dans l'iiiléi i'jur de ce wagon. Mais i'inipliijé a dit à l'onrille du scmillaiit Bii linet :

— Si vous aimez le beau sexi;, monsieur, il y a huit dames là-deijans, et vous serez le seul c-ivalier.

A ces mots, notre scduet ur s'est élancé avec la légèreté d'une bi- ' I •'. Une lois dans le wagon où l'on n'y voit goutte, il est tort em- I irassc pour se placer, connnent savoir où il pourra s'asscoir'J il

I ;.'. (pii'|i|iii's pas en avant en disant :

— Mesdaini's, daignez nie i.ardonner si je vous dérange... Il paraît 'I ■il y a Piicoie deux pl.ices dans votre wagon où l'on tient dix...

I. lis votre pi lite lampe s'est etriiUe, et il m'est a.^sez diflicile de

II orienter... je crains de manbirsnr vus pieds... Si vous étiez assez

I nés... si la per^ouni; piés de luipii lie il y aune plaïc voulait bien

iii' le (lire... Cl 'h me guiderait...

l'our tonte réponse, le jeune honme au monocle cnlen.1 des ron-

II. ineiits très piononeés ipii se 'suivent, si ci'oisriit, saccunipagnent ; .tôt en sour.line, tantôt en grosse liasse, ce ipii pntdnit une firt .-.ii^Milieie niiisiipie ijui a ipul iue chose du bourdonnement d'une

'isse niiiiii'lie, iiiélii a celui du liann ton.

— Ali! il parait ipi'on doit ici. ..on y ronflenicme!...— sedit Ber- I ;irt toujours .li-bout dans le wagon dont on, a Ai puis loiigti mps re- !• une la porliéie sur lui. — C'ist l'uliscniili^ qui aura endonni ces .1 mes; et puis, quand on voyage là nuit'... Je ne peux ccponi.int pas nsier d. bout, moi... Ma foi, tant pis, puisqu'on ne nie 1 ,ionil pas, je vais tàclier de me placer à talons... si je commets I ;i Ique lievue... si je prends une cliu.se pour u c autre, ce ne sera I o ma faute... pourquoi laissc-t on les lainp'S s'éteindre?

i;t ce monsieur lait quel(}ues pas, trouvant sur son cliemin des : HOUX plus ou moins ronds, mais qui tous paraissent solides. En ;i|ipiiyant sa main dessus, Bertinet continue de demander excuse, ei.ii> on continue de rnidler. Il s'étonne cependant de ne point avoir riii:ore senii sous sa main des étodes de soie, ou tout au moins quelques mousselines légères; mais il se dit encore :

— En voyage, la nuit, les dames craigueni. la fraîcheur; elles auiMiit mis des pardessus ou des pelisses en ètoiïes ch.iniles.

M. Berlinet est arrivé à son septième genou : pruljalileuienl celui- 1.1 lui semble plus mignon, et -il ainiuic davantage dessus, lorsqu'une ;• rosse voix éraillce crie à ses oreilles:

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc? de quoi que c'est, qui donc ne pince? est-ce que c'est vous, Malhuriiie Droguin?

— iNon ce n'est pas Mathurine broguni... li.\cusej, madame, c'est iiii voyageur qui cherche à se placer, et qui, n'y voyant pas, ne s^it • I , s'asseoir.

— Qu'est-ce qu'il chante, celui-là... boutez vous où que vous vaudrez, mais laissez-moi dormir, et surtout ne réveillez pas le l^lict!...

— Que je me boute où je voudrai! .. répond Berlinet, qui eom- 1 '• iid que c'est à une nourrice qu'il s'est adressé, cela vous est fa- 1 lie à dire.. Ah! bon, la voila qui ronlle de plus belle... L'obscui.ii-, même avec des d.nni.'s, n'est pas toujours aussi agié.ible quq I' I aurais cru... Ah! voilà le convoi qui se met eu marehe...ahl Ih-iv.!...

Une secousse vient de faire perdre l'équilibre au beau monsieur, il liébuche, tombe en arriére sur une donneuse qui le repousse fort I' atal ment en lâchant un gro- juron, el l'envoie tomber sur sa \oi- ^ ;ie, qui, d'un coup de poing bien appliqué, l rejette sur uue autre. I ;i ji'i. .niisi quelque tempt. au ballon avec ce monsieur, jusqu'il ce I eidin le hasuid le lasse lombei' sur une place vide.

— Ahl sapl■i^tl I... avic qui suis jp ilone! s'eeiie Berlinet en ^0 I 'lilaiit les côtes, on n'a jamais traite \x\\ homme de la sorte... Ces '\ unes ont des poignes d une vigueur! c'est donc avec des [i.iysaiines Mue l'on m'a mis 1 IVste! ce j..nl des gaillardes!.... Lnlin, il y a de I 11 I jolies vill.igi oisi s en Noriu.indie, j'aime àcioire qu il s'en troiivi} I lis ce wagon... C'est égal, me voila assis, ce n'est pas mallieu- I MX... On lontl.' à droite cl à gauche... je crois que )e l'eiai biiii

I n f.iire autant jusqu au point du piur... l'iable! il règne une sin- , i;,eie odeur dans ee veliieiile... ce'la ne sent pas la l'ose... Kiilin ! I II eomprend qu en ilormaiil... il y a des choses dont on ne peut pas leimndic... J'amie à croire que cela se dissipera... Ab! s'il était peiiiiis lie fumer ici... cela cli, ingérait l'air... mais c'est défendu... Ah I s.iprisli: on se croirait a l'ai. tin; essay.ns de dormir... y

Uerhnet se penelie en arrièie et commence à fermer les yeux; mais bientôt les pleurs, les gémissements d'un enfant partent «l'un des Coins du wagon; aussilôl on y repond d'un coin oppose, puis de tous II s côtes à l.i lois ; c'est un coiieerl de plnrs, de cris, de piaillements d'i iil.ints, anqiiel se mêlent des voix fort peu mélodieuses qui l'ont enteielii' ees mots :

— Ail. n>, alloii>... via ses colicjucs qui lui prennent!

— C'est connue le mien; il a des Iraiichécs, ce pauvre chéri I

— Le mien fait w;s dents...

— 0 toi ! je tr connais, tu veux la goutte, gourmand... Quel îtpo-

gnc que ce pilit-li, il laut tonjunrs nu d boive!,..

— La mienne aussi, elle v< ut sa bouteille. Allons, ne crions paf, en v'Ia du Icilo, et il e-t pur, cidni là.

— Le mien aérait grand t>e!s<iin d'être changé... mai* tant pis... ce sera pour plus lard.

— Je SUIS donc toinlic au milini d'un troupeau de nourrices! se dit Berlinet. Jnh cadeau qu'il tr'î fut là, l'enipliiyé aux wagons!.. Il me semî.'î pourtant qu'à ma gauche, cliez ma vui- n.-, je n'iji pa.entendu ';lenii;r un tionrrisson... Il y a pculcire U un.- jeune- nierx;

'qui acconi|iagn(' la n lurrice... queljue lolic l'ari-ienne qui a fait le voyage de .Normandie pour Venir chercher son mioche, iin a le .sommeil plus paisible par l.i. Si je pouvais... tout en ay.iiil l'air dedor-' niir, savoir si mes conjectures sont fondées... Jii.-lêment le enlints Se soiii rendormis... les ronfliMiienls recommencent., j'ai le droit de dormir aus.-i. . seuleiiieni, au lieu dapouyer ul' téic en anierc, laissons-la se pencher sur la gauche... Je unirai par rencontrer quelque cl:o-e.

En elTel, à Circe de laisser ballotter sa léle à giuchc, M. Berlinet rcùeonire une surface douce, ferme et cbauile, il ne .lonle pas que ce ne soit la joue droite de sa voisine, d d alnird il recule sa Icte craignant d'avoir cte indiscret. M lis on n'a rien dit; il ri^iue de nouveau sa ligure de ce côte, où il a senti un. doue; elial ur, il retrouve bicntùi celte surface reboiidiu dont le contact lui ciuse un fiéiiiissi nient de plaisir; il froUc sa jou.; con)re..'. un ne dit ri' n, on le laisse faire, il s'enliardit « t risque un baiser, on ne s<>uiUe \ pas mol, mais on souille autre chose .. lîcrlinel recule vivement en I se disant :

> — Fichtre... cette dime a l'haleine forte... c'est dommage... Ah! je donnerais cent sous piur une prise de tiliac... et je n .ii que de» I cigares... Ah! ma foi tant pis... je n'y tiens plus; d ailleurs je veux j Bavoir à qui j'ai allaire.

Et ce monsieur prenant dans sa poche une petite boite à un sou dont les fumeurs sont presque toUjOnrs pourvus, y cherche une alluj mette, raljume, puis, regardant à sa gaiieh ', il a|.erçoit une nourrice , niulùire qui, en dormant tenait son nourrisson presque ii la hauteur j de son cou, l'enfant lui servait de crav.îie; avec ses bris passes suus lui, elle avait relevé la robe et les litiges du moutard que tout cela j n'empêchait pas de doimir, et c'était sur le derrière du i ourrisson 1 que notre séducteur avait tendrer. ont appliqué sa bouche et pris un I baiser...

I iSl. Berlinet est stupéfait; de tous côtés il n'est entouré que de ' nourrices oi iiees de leur nourrisson, et celles qui sont dans les e !ns j n'ont pas n. aiqué de lermer les portières, parce que les paysannes sembkpt se plane dans lu mauvais air.

— C'est horrible!... c'est alTieux!... je dois être vert... se dit le courtier en vins. Mesdames, baissez l' • glaces, je vous en prie... ïl y a de; quoi prendre la fièvre jaune... baissez donc les glaces, l'air a be.--oin d'être renouvelé... Ah! elles ne m' écoulent pas... nous' air Ions voir...

B riiiiet nuitte sa placi\ Son allnin. 'te rst c'icinte, mais il sait main(enant a^ec qui il se trouve et aa.iil peu do. frotter le,- genouj de ses Compagnes de voy.ige. Il se précipite (i: es d'une poilicre, baisse la glice, et relouine a sa place. Au IjouI de queliiues miuuC.§, l'air frais éveille |i'S nouriices de coin du \v.;,;;on.

— Tiens!... û^inme il vente... j'ai pas chaud... d'où donc que {% vient eei ajr-li —

— Cte malice... tu as baissé le carreau, toi, el tu dcm.indes d'où ça vient.

— C'est pas moi qui ai baissé le carreau, p:>r cieuipic! pour que mon petit pnnnc un coup d uir et mm une lluuoa... nieni... je vas fermer ben vile au contraire.

— .\lesd,uiies, c'est moi qui ai baissé l.i glace, et je vous supplie de vouloir bien ne point la fernie-r. V, us êtes dans ce wagv» en grande (pianlilé avec deseufiiits qui ne sav.-it pas encoiv ce que c'e?t que de s'observer en fociele. D'après e»l.i vous devet Ihiij confi>rendre qu'il n'y a pas moyen de se tenir e^ilfeuire dans un si petit espace... !

— Tieii's! d'où sort-il, celiii-h\... nous avons donc des mâles avec H0U5, à pié5enf...J'ét«i«s toutes feiniiifSquand noussouitties pairiieâ de Cacii;

— C'est donc une taupe que ce particulier-là, qui est v»nu la nuit se fauliUr avec nous, c■e^t sans doute lui qui a éteint noire i.interne. l»is donc, ^uillemette, c'est peut être un farceur qui veut nous faire des malices.

— Eh bien qu'il y vienne, et je lui flanque une fameuse torgnole, moi...

— Mesdames, je ne suis ni une taupe, ni un farceur, je n'ai nullement I mleiition de vous l.iire d s malices, lii>u m'en ^ar\le. Je SUIS un voyagenrqui vient de monter avec vous à la deroieix' sUiliocl, vous ne vous eu êtes pis ap'iy'ii s p.irce uue vous dorunei toutes comme de verilablis ni.irnioit s, vous roiillie/ même à fairo envie à une coiiliv-basse. Quant à voire lampe, elle éUiil de>ù éteint* oiuud jâ suis entré dans cf. wag'*^

LE PKTIT ISinOKE.

— Mesdames, voilà tout ce que je puis vous offrir. (Page 2.

— Qu'est-ce que ça nous fait tout ça... Kn fait-il des discours, eelui-là... ça doit être un huissier...

— Ou unavocassier...

— Eh bien, mesdames, que faites-vous donc?... vous refermez la glace...

— Le plus souvent, que nous allons garder ce vent-là sur notre nez...

— Pour qae demain nos nourrissons aient mal aux yeux; ce serait agréable pour les ramener à leurs parents.

— Mais vous pouvez leur couvrir le visage, les garantir de l'air, sans pour cela nous forcer à rester dans une alniosphère malfaisante.

— Qu'est-ce qu'il nous chante avec son osphère... c'est lui .qui est malfaisant.

— Ne l'écoute donc pas!... il nous embête...

La glace est remontée. Berlinct ne répond plus, parce qu'il voit bien qu'avec ces dames, il n'aurait pas le donner. Battu de ce côlé, il se précipite vers l'autre portière , baisse le carreau après avoir marché sur plusieurs pieds ; mais les nouri icos ne sont pas délicates, leurs chaussures les garantissent d'ailleurs de ces petits incidents, et notre voyageur regagne sa place en se disant :

— Espérons que de ce côlé on continuera à dormir.

Mais cette nuit-là n'était point douce, chaude, tiède comme de- Trait l'être toute nuit d'été; de ces belles nuits, pendant lesquelles on se lève à deux ou trois heures du matin pour se mettre à la fenêtre dans l'espoir d'y sentir un peu d'air , et où l'on va se recoucher sans que le plus léger zéphir soit venu caresser vos cheveux ou votre foulard. Le vent soufflait avec violence et il était froid, désagréable , orageux. C'était un de ces vents qui vous agacent les nerfs, vous étourdissent, qui vous donnent de I humeur... qui vous rendent tout bête, quand vous ne l'êtes pas ordinairement... Ah ! la vilaine chose que le vent.

On se réveille près de la glace baissée, comme on s'était réveillé près de l'autre.

— Ah çà, mais quéque y a donc!...quéquey a... Est-ce que nous sommes déjà arrivés?...

— Main Dieu ! main Dieu !... c'est-i que le coche a versé et que je sommes en pleins champs...

— Geneviève!... y vois-tu clair, toi?

— Eh non, main Dieu!... je ne sais pas où que je suis... si je ne sentais pas mon petit sur mon giron, je me croirais dans le fond d'un fossé...

— Bah! nous roulons toujours tout de même... c'est c'te fenêtre qui s'est ouverte et l'air qui aura éteint le lustre!... peux-tu la refermer, toi?

— Oh! faudra ben que j'en vienne à bout, j'ai pas envie d'attraper un torticolis, et que mm enfant prenne la coqueluche... Avec ça qu'il l'a déjà... Mais comment que ça se ferme ces machines-là...

Ici, Berlmet juge convenable de prendre la parole, et cette fois il tâche d'être irrésistille.

— Charmantes nourrices, c'est raoi qui viens de baisser la glace de celte portière, mais il était temps, grandement temps!... sans cela, je vous assure, nous étions sur le point d'être asphyxiés !...

— Qu'est-ce que c'est que celui-là qui nous parle...

— Il y a donc des monsicurs avec nous, à c'te heure...

— Qui donc que vous êtes, vous qui nous parlez?

— Je suis voyageur... ji' fais commerce de vins, ce qui ne m'a pas empêché de faire des affaires en iNonnandie, car on n'y boit pas que du cidre. Je viens de monter dans ce wagon à la station de Lisieux, et à peine étais-je depuis quelques minutes' avec vous, que j'ai senti que l'air était horriblement vicié... j'ai ouvert bien vite... un peu plus tard nous étions tous suffoqués!...

— Sufloqucs!... cnmpvends-lu va, toi, Geneviève?

— .Non; est-ce que vous êtes médecin, monsieur?

— Je viens de vous dire, belle nourrice, que je faisais le commerce de vins.

— Pourquoi que vous nous appelez belles nourrices? vous nous connaissez donc... car on ne voit pas clair?

— Je crois vous avoir rencontrées dans mes excursions aux environs de Caen... je reconnais votre voix...

— Ahl il veut se gausser de nous, celui-là!... dis donc, il a vu nos voix!... en v'Ià une lilague, conune ils disent à présent les Parisiens... Ferme toujours le carreau, voilà ma petite qui tousse...

— Ne fermez pas le carreau, honnêtes nourrices, si vous tenez à conserver la santé de votre moutard, je vous répète que l'air vicié est capable de les rendre malades.

— Laissez-nous donc tranqiille avec vos airs!... si vous l'aimez tant, vous, fallait monter sur la machine au lieu de vous mettre en dedans. v

— Quand nos mioches seront enrhumés, c'est" m» lui qui paiera le médecin.

— Mais puisque je vous explique au contraire...

— Assez causé, allez, marchez, je ferme la bout'/jue.

Berlmet en est encore pour ses frais d'éloquence. Le carreau est

LK PETIT ISlDullK

Puis, regardant i la gauche, il aperçoit une nourrice mulâtre. (Page 7.)

refermé, et au bout do quekjut's niiiuitcs, dus Ijruits désagréables annoncent que l'air est vicié de nouveau.

— Dans quel guêpier suis-je tombé! se dit le nialheureux'courlicr en tàciviut de se fourrer un cigare dans le nez. S'il nie faut passer ainsi la nuit, cerlainenient demain je serai moisi!... Mais non, cela ne sera pas... je lutterai jusqu'au bout... ces dames se sont rendormies, très-bien ; recomuiençous mon petit jeu. Oh ! j'y mettrai de l'enlôtement ..

Le voyageur retourne à la portière de gauche, il l'ouvre et revient se blottir à sa place; mais cinq minutes ne sont pas écoulées que les Mêmes nourrices se réveillent, se remettent à maudire le vent, la fraiclieur, et referment la glace en jurant, en maugréant après celui qui l'a rouverte.

Berlinet attend que l'on soit rendormi, il se glisse alors jusqu'à la portière de droite, il baisse le carreau; mais li les nourrices se réveillent presque au même instant, et apostrophent le voyageur d'une laçon très-énergiiiue :

— Avez-vous biiMitùt fini de nous mettre aux quatre vents , vous, monsieur l'échaulVé...

— Mais il a donc le diable au corps, ce gas-là, c'est pas possible, ce doit èlrc un apothicaire, il veut que nous snyons toutes malades demain, nous et nos marmots, afin de nous vendre de .ses drogues.

— Qu'il y revieimc encore à c'te fenêtre, et je le regale d'un coup de pomg dont il se souviendrai S'il le reçoit dans l'œil, tant pis pour lui... ce sera bien fait.

— Et moi, je te promets que je vais lui flanquer une paire de gifles qui lui fera voir comme en plein nndi... il saura ben mieux si nous sommes de belles nouriices....

Le courtier en vins ne souille pas mot. On a refermé la portière. 11 ne bouge point pciulant qui Ique temps. 11 n'ose plus alïroiiter les nourrices du côté droit ; il attend ipie les ronllemeuts reprennent. Un quart d'heure s'écoule; les nuunices semblent jouir toutes du repos le plus parfait. Uerlmet eherelie dans sa léle par quelle ruse il parviendra a se donner de l'air. Baisser la portière do gauche ne servirait qu'à la faire refermer au bout de quelques instants. Quant à erlle île droite, il ne veut plus s'y frotter.

— Allons, il n'y a qu'un moyeu pour l'emporter sur cor paysannes, dit-il, après de nmres réilcxions, l'expediiut est hardi! violent... mais il est immanquable!... son résultat me fait triompher de la sottii^e de ces femmes... elles seront furieuses... je m'en moque... Allons, c'fst décillé...

Et M. Berlinet, enveloppant sa main droite dans son mouchoir, se

précipite de nouveau sur la portière gauche, et cette fois, donnant un grand coup à', poing dans le carreau , le brise et fuit voler ses morceaux sur la voie terrée. 11 veut après cela regagner bien vite sa place; mais, soit que les nourrices eussent seulement lait semblant de dormir, soit que le bruit de la glace brisée b's ait toutes éveillées en .sursaut, lorsqu'il se retourne, il ne rencontre devant son visage que des poings levés, il sent des inains lourdes, pesantes, rudes, tomber sur ses épaules, sur sa tète, sur ses bras, tandis que des voix rauques, aigres , et que la c lère rend encore plus discordantes , lui crient dans les oreilles :

— Ah! le gredin!... le chenapan!... le çueuzard!...

— Voyez-vous, il vient de briser la fenêtre exprès, le scélérat!...

— Quand je vous dis que c'est queiique apothicaire, queuque médecin à drogues, qui espère se donner des pratiques pour demain...

— Oui! oui! coinptes-y sur notre prati.iue...

— Si mon petit est malade demain, c'est toi qui le paiera, le médecin!...

— lin attendant, tiens, attrape ça!...

Berlinet tàehe de.paivr les coups de ces dames, en leur répondant avec un sang-froid superbe :-

— Je brave votre colère, j'aime encore mieux être battu, qu'empoisonné.

inti:rieufi he wagon tkoisième cuisse.

Nous savons que le jeune dessinateur avait été pris d'un besoin d'cternuer qui l'avait empêché di- remanpier les signes que lui faisait .M. Berlinet pour l'engager à venir avec lui au n.oinent de monter en voiture. Certes, M. Torse dev.iit ivndie gniee ;\ la Providence et h sou rhume de cerveau qui l'avaient empêche de faire le dixième dans le wagon occupé par huit nourrices et leurs élèves. Mais l'artiste ne Connaissait pas son bonheur. Il nous arrive ainsi bien souvent dans la vie d'échapper par I ellel du hasanl, ou |wr la cause la plus légère, à un péril inmiineiit, ù une situation làehenso, et d'ignorer toujours que noii> étions si près du danger.

Uaiis son obstination à etermier, le petit jeune homme n'avanç.\it pas et le convoi allait partir lorsqu'un des piviv^ses au s< rvice des wagons, apercevant ce ret.inl.itaire, court à lui, le siisil , l'enlevé couiine une plume et le porte, ou plutôt le jette par une |x>rliot>? encore ouverte ilaiis un wagon de lri>isième chsse. L'artiste avait cependant pris un billet pour les^ secondes; mais de telles méprisca

LE PLTir IslDuHE.

arrivent assez fréquemment; cette fois d'ailleurs la faute venait du

voVHg'ur qui n'avait |> is Viti;;é à se plarer.

Le wa>;un dans lequel dU vient d inxiivr lu jeune Tui'se était firt grand et cunlenait quatre hanquelles, sur cUacuni' dc'Si|uelles il y avait dix i)ersunnes. Un pouvait donc tenir quarante dans ce véliirulr: c'était l'arche de Noé; mais (lour les porsnnncs qui aiment la sciL'ietc.le bruit des causeries générales et particulières et une gruidc vanelé de types, c'est dans un tel wagon qu'il faut voyager. Les lianquetles li'y sont pas douillettes, mais il est reconnu qu i n voilure, comme dans un lit, c'est Inlimment plus sain d'être a^sis sur quelque chose de dur que sur ce qui enfonce sous votre centre de gravité.

Cependant comme les hommes sont rarement assez sages pour préférer ce qui leur est salutaire à ce qui leur est agréiihli>, le petit jeune homme, en reconnaissant qu'on l'a mis en irni.-ièmi! ei.isse liirsqu'il avait droit aux secondes, veut réclamer et se faire placer ailleurs; mais déjà les wagons s'agitent, le signal e*t d^imé, on est parli^ L'artiste prend hien vite son parti, il se laisse aller sur une hanquotte et se dit en legardanl autour de lui :

— Après tout, puisqu'il y a plus de monde ici j'ai plus de; chances piiury reneiintrer de drôles de tètes... J'en vois dejii qui ne manquent pas d'oi>tgitialité... Oécidéiiicnt je crois que je suis mieux pour l'aire des études que dans un wagim de seconde classe... je n'aurai pas des aventures aussi agréahles ipiece séducteur de Berlinet, mais la natiiri; ne m'a pas créé pour èlit; séducteur... Si je dois faire des eoiiqdôtes, il laut qu'elles me viennent d'ellrs-mciues... Je ne veux pas courir après... La- Fonl'iine a toujouis raison :

Ne forçons pas notre talent, Nous ne fenous rien avec gr&ce.

Le wagon où se trouvait l'artiste était presque complet; il contenait trente-sept personnes. Là-dedans il y avait en grande majorité lies marchands de l>esliaux qui allaient vendre leurs marchandises à Taris; il y avait encore deux nourrices, mais elles étaient picMitie perdues dans la foule, et surtout cachées par de grosses et Iraiclies eainpagnardes qui les entouraienl pour Ciiresser leurs nourrissons.

Il y avait ce couple de jeunes amoureux que nous avons vu causant à part dans un coin de la salle d'attente. Ceux-là n'avaient pu prendre que des places dé iroisiiime classe, et cependant ils ne réilierchaient pas la société. Mais dans la jeunesse on a souvent plus d'amour que d'argent. En se voyant au milieu de tout ce monde, lé iciiiic homme et sa compagne se serrent tun contre l'autre; ils cherchent où ils pourront se mettre pour être un peu à part. Mais il n'y a pas moyen, il leur laut se placer sur une banquette du milieu', entre deux gros fermiers qui regardent la jeune femme en riant, et, adossés à des gamins qui mangent continuellement des pommes, de la galette, des cerises, et bienloi se disent à l'oreille :

— pierre, je te parie que j'envoie mon noyau de cerise dans le nez de cette paysanne là-bas.

— Et moi le mien sur les lunettes de ce vilain jeune homme tout p)le qui vient d'entrer et qui a des cheveux comme la toison d'un mouton.

— Ça y est-il... deux sous de fromage pour celui qui manquera...

— Ça y est.

Les noyaux de cerises sont lancés. La paysanne a heureusement baissé la lèle au moment où le projectile lui arrivait, et c'est son bonnet qui a été atteint. Mai3 le i< uiwTorse, car on a dû reconnaître ijue c'est lui qu'un de ces messieurs visait, a senti tout à coupquelque chose qui happait le verre de ses besicles. C'était M. Pierre qui venait de gagner ron pari. Des rires étouffés partent aussitôt de' la bjiiquette où étaient placés nos deux pohssons, qui attendent un momviit favorable pour recommencer leur divertissement.

L ancien militaire que nous avons vu causer avec le capitaliste, I ex-heulenant Franvifle lait aussi partie de ce wagon de troisième '.Insse. Il s""est assis au hasard à la premiire place qu il a aperçue. El le hasard l'a mis entre un avocat de Roi, en, bavard, chicanier, processif; habillé toute l'année de noir et cravate de blanc, toujours coinnie s'il allait se rirtdre à l'audience, et un gros compère, à la mine joviale, à l'air narquois, à la parole haute, qui a de fréquentes lis<;ussions avec l'avocat.

Le petit dessinateur, qui se tro'we placé justement en face de ces messieurs, ne tarde pas à sortir dt sa poche un petit agenda poufvU (le feuilles blanches sur lequel, sans en avoir l'air, il crayonne bientôt le profil sec, anguleux, l'œil de chouette de l'avocat et la face rubiconde, réjouie et moqueuse de son voisin.

A côté de l'artiste est un couple de rentiers, entre deux âges; le mari a l'air d'une brute, la femme l'abord grognon; elle m cesse de piiusser son époux qui veut toujours dormir, en lui disant :

— ( e né ail pas la peine de me mener .m Havre pour dormlrcontin'icUement en route.. .Vous n'avez lait que cela en allant, c'est la même chose en revenant... merci!... joli train déplaisir!...

— Madame Uupont, nous ne sommes pas en train de plaisir... Tu ■voulais voir la mer... tu l'as vue... et tu n'es pas contente à preseni.

.-r Je J'*! we... je ne sais pas trop ce que j'ai vu... vous m'avez

moiiiié des roehert», en me disant : Tiens, yo\\\ la mer !... Je n'ai tu

que du bruiiillaid...

— La mer était uu bas de» rochers, des falaises...

— yuaiid j'ai voulu m'approclnr, vous vu s êtes mis à vous sauver en me criant : Prcnd-> garde, vmlà la marée qui iiionti', tu peux étri' submergée. Alors moi je- me suis sauvée aushi... Il me s'miblail déjà que je sentais les flots sous mes jnpons... m bien que je n'.ii vu que le derrière de votre paletot!... voila biute la mer que vous m'avez montrée... C'était pas la peine de nous rluianger di' notre bnu- . levard d(!S I"illes-du-Calvairo. J'ai vu la mer à 1a porlc,-Saii t-Martin et à l'iipéra... c'est plus beau qu'au Havre... El vous ne m'avez pa.* gculeiiient fait manger d huîtres.

— Elles sont meilleures à Paris.

— El du homard... moi qui coiqitais sur du homard... qui avais promis d'en rapport.T Qi ma tante-, que luidirai-jc quand elle vam'en demander?

— Tu lui diras (|u'ils n'élaient pas frais.

— Jolie di'laili'l... puisque je dev:iis lui en rapporter un vivant.

— il y a des homards vivants qui ne sont pas Irais... c'e=teoininc parii.i les bipèdes.

— Tai-ez-vous... vous devenez d'une avarice qui nie promet unbien triste aveiiir... Ah! Diipont, vous n'êtes plus mon aoil. . Allons, bon, le voilà qui est reparti. ..Voyagez donc avec qoclqo un qui dort saris cesse!... Ah bien, si jamais je deviens veuve, je n'en retàterai pas du n.ai ia'.'e.^.

— Et vous avez été faire un tour au Havre, monsieur Duga'on? dit l'avocat en s'adressaiit à l'individu à la mine réjouie, et dout il n'était séparé que |iar I ancien miht.iire.

— Oui, monsieur Cliipotier, je me suis donné ce )oisir.

— Quoi de nouveau au H ivre?

— ^fa foi, rien... le port est toujours à la même place...

— Vous croyez plaisanter, monsieur, en me disant cela, mais il est prouvé cependant qu un port change de place avec le temps; la nier en se retirant l'éloigné iiiliniment plus di s bâtiments.

— Alors ce n'est pas le pori, c'est la mer qui change de place. .Mais quand je disais que je n'avais rien vu de nouveau par là, je me trompais; j'ai vu, pardieu, ce que je n'avais jamais vu encore. .. ce que je n'aurais pas cru si on me l'avait raconté!... quelque chose de bien suriirenant!...

— Çiu'avcz-vous donc vu, monsieur Dugalon?vous piquez ma curiosité et celle de no» compagnons de voyage... Voyez, tous les yeux sont tournés sur vous... tout le monde a le cou teudu... chacun s'apprête à saisir vos moindres paroles au passage.

— Ce n'est pas comme quand vous plaiJez alors, maître Chipotier!...

— Ah! toujours des sarcasmes... des mots piquants... prenez garde de tomber sous ma main et que j'aie à parler contre vous... si vous m'aviez entendu plaider pour madame Rigaut, vous ne parleriez pas comme tout à l'heure... voilà un procès qui a fait du bruit, el qui ma fait honneur!...

— 11 me semble que vous l'avez perdu ?

— Oui, mais tous les considérants étaient en ma faveur; perdre coiniiu! cela; c'est gagner... Ma cliente avait vu son itiari monter an grenier avec sa bonne, groïse fille de vingi ans, trcs-déluiée...

— Ah!... Eh! dites donc, mossieu l'avoCat. laissez donc ce inossieu nous conter ce qu'il a vu de si cllrieùx au Havre..! j'jîiuous mieux ça que votre histoire.

— Oui, oui, dites-nous ce que vous avez vu d'étonnant?

Ces rèclainuti' hs étiimt faites par plusieurs personnes et notamment par les paysannes qui se trouvaient dans le wagon. L'avocat pince ses lèvres en répondant : ' '

'— Soit!... A vous la parole, monsieur Dugalon, je me réserve de la reprendre après vous.

— ■ Mais en parlant, monsieur, dit l'ancien militaire qui jusque-là n'avait pas encore soufllé mot, vous me ferez le plaisir d'être -un peu ' plus sobre de gestes.

— Comment, monsieur... que me dites-vous?

— Je dis, monsieur, que vous gesticulez rl'une manière irdiniment désagréable pour -les personnes qui se trouvent à c5té de voiiê^ comme j'y suis en ce moment. A chaque instant vous appiuchez^ votre coude de ma figure; tout à l'heure, en faisaut aller vos bras', vous m'avez presque donné un soulUet... l

-^ .Monsieur, il est assez difficile de parler sans bouger; la pantomime ajoute au charme de la parole, souvent elle y donne plus de force, plus de poids... Les avocats ne restent jaa us iminoliiies en plaidant; un avocat qui ne ferait pas de gestes perdrait bient'it toute sa clientèle; voyez-les, mou-ieur, lorsqu'.is veulent attendrir, toucher, émouvoir les juges, frapper de biutr leur force sur la barre et quelquefois se' faire beaucoup de mal à la main...

— .Monsieur, vous n'êtes (las ici devant un tribunal, vous n'avez pas besoin de nous émouvnir...

— Pardonnez-moi, monsieur, c'est ma p'-'^^-'Hi à moi, je tiens toujours à produire de l'effet.

^- Enfin , monsieur, je Vous préviens que si Vous m'attrapez la (ignre, je vous attraperai aussi, moi, et d'utie (ajoi) qui yç^U^" obligera

LE PETIT ÏSIDORE.

bien h vous tenir tranquille. Vous voilà arerti, faites comme tous ▼ondrcz maintenant.

L'avocat murmure entre ses dents : Salis verborum '.... et M. Du-

galuii reprend la parole. - i

— Je me promenais avec (|uel(|ues amis sur les bords de la mer, i» m'amusais à clierclier des coi|uillages; j'ai toujours eu beaucoup (le goùl pour les conuillages... Il en esi cependjiut nn que je n'ai jamais pu me procurer... lùitraiiié par l'ardiiir de me-, recherches, j'étais un peu en avant... à quatre ou cinq pas de mes amis...TuUt à roup quel(|ue chose frappe ma vue et me fait éprouver un (>cotiméut 4'effroi que je ne saurais exprimer...

— C'était un crocodile, s'iicrie l'avocat.

— lili non!... Ci; n'était point un crocodile, mais bien une tôte J'homme qui sortait de la vas(!, de cette espèce de bouc mouvante que la mer laisse sur la |ilaf,'e en se retirant... Je me crois d'abord le jouet d'une illusion, je me dis ; ce que je prends pour une tète d'homme est pr(>l)alib mrnl quel()uc coquillage très-gros qui a a;tte ressemblance.,. Il y a des coquillages si bizarres de furnies! Je m'approche pour m'assurer de la vente... mais plus j'avance, plus j'acquiers la certitude que je ne me suis pas trompé... C'est bien une véritable tète d'homme qui sort de terre; elle est coidée d'une casquette; je distingue ensuite tout le col et môme la nais-unce des épaules fortes et charnues, car l'individu avait ete mis tout nu dans le sable.

— Ah! mon Dieu! pauvre cher homme!

— On l'avait tué et enterré tout nu.

— Et avec sa casqu<.tte!...

— Ceci doit cacher un criiiio horrible dont je me réserve de rechercher les auteurs, dit mail re Chipotier.

— Attendez donc, laissiz-moi continuer r j'avance toujours, voulant e.vaniinrr de toat près cette tète... Mais jugez de mon étoniieinenl... je dirai plus, de ma terreur!... lorsqu'au bruit de mes pas, (laputant dans des Uaques d'eau, je vois la tète se retourner et tixer sur moi des regards qui n'avaient rien de ddtix!...

— Ah! Jésus-.Maria! c'était le diable!...

— C'était queuque sorcier!...

— Je crois plutôt que niaitre Dugalon ajoute ici quelques détails fabuleux pour ajouter à l'effet de son récit.

— Je n'ajoute rien, je ne dis que ce qui est; mais sac à papier! laissez-moi achever... Epouvanté en voyant cette tète, je cesse d'avancer... je recule même et «ours rt-joindre ma compagnie,à larjuelle je fais part de ma découverte. Je m'attendais à voir tout le monde fiéiiiir eoaime nu;i. Au lieu de cela, voilà deux jeunes gens, habitants du Havre, qui se mettent à rire en s'écrianl :

— Ah! nous devinons ce qui vous a fait peur...

— C'estM. de .Mortaille!

— Oui, oui, c'est lui qui vius aurez vu...

— Je ne sais pas, messieurs, si l'individu que je viens de voir enterré dans le sable sur le rivage^ est, ou non M. de Mortaille... cela m'importe peu; mais pourquoi remue-t-il la tète après sa mort, pourquoi cette singulière fai^on d'enterrer Ics gens avec leur casquette?

« — M.deM^tiiille n'est point mort, vous l'avez vu prenant son bain de sable, sur le rivage... bains ijui lui sont ordonnés par les médecins (|ui iirelendent que cela doit le guérir de la goutte dont il est alllige depuis longtemps... Ses gens se promènent la-bas... tenez, on lés aperçoit d'ici et lorsque la iii;u'ée sera sur le (loint de remonter, ils vieiulruiit retirer leur maitie de son bain. Telle est l'ordonnance des Q'Jdi ciiis.

« — 11 serait possible, m'écriai-je, comment, cette tète qui m'a fait si peur, est celle d'un monsieur qui se fait volontairement infuser dans le sable... Ah! jKirliliii, je vais m'en approcher alors.., quoiqu'elle n'ait jjas du tout l'air aimable cette tétCi ' ' « — M de Mortaille ne l'i'sl (las. On comprend fort bien que l'on , ;f>it grognon et bourru quand on SDufïre do la goutte... c'est alors , rès-excusable , mais ce monsieur est comme cïla> même quand il « 'd porte bien.

». « — En ce cas, je vais aller lui présenter mes devoirs. *; " — Prenez garde, ne plaisantez pas avec lui,ce monsieur est riehe S) 'il puissant!,..

« — Laissez-moi donc, ce monsieur m'a fait peur, il faut qu'il me ilédoinuiage en me faisant rire un peu.

« Aussitôt, je retourne près du monsieur prenant un bain de sable; ma société me suivait à peu de dislauee pour \oir ce qui allait se passer. Je vais me placer en face do la tète il la casquette que je eomluence par saluer fort respectueusement. On répontl à mon salut par une moue très prononcée et un froncement de sourcils. Je rccomiiiencc mes salutiitious; ju vois un sentiment d'impiilience se montrer dans les yeux du baigneur. Je lui dis alors :

u — Veuillez me pardonner si je vous dérange, monsieur, mais seriez-vous assiz bon pour médire l'heure (juil e.st eu ce momeniy

« La tète me répond brusquement et en détournant les yeux :

• — Je n'en sais rien, monsieur.

» — Ah du.lile ! Ndil.'i qui me eoiilrarie...j'ai oublié ma montre; si monsieur avait seulement la complaisiiice de regarder i tu sieunâ.

« Cette fois on me répond d'une fa';on fort én'-rgique :

« — Monsieur, laissez-moi Iranqiuili-, et Ochez-moi la paix!

« Je prends un air Contrit en rtjpondant : '

« — .Mou L)ie-u, monsieur, je n'ai J)d■^ eu lintention de vous fârher; excuw.'Zrmoi, je n'avais pas rpoiarqué d'atiorif que votre sfiuâtioa ne vous pcrmc-ttaK pas de fouHIcr à totre- ^'ou=set rte montre; J'ai cru que vous nagiez. Est-ce par goût <iue Vous voui feltes ^tisj Oi^lOn au frais'.' ; . — . . . ' . •

' << — Cela ne vous regarde pas,

« — l*ardon,monsieur,je vois que ma eonvi-rsation ne vous p>-t paa agréable; Je vous laisse;., nfai* auparavant, tnmwc je Fuiï gêné* reux, je veux -vous rendre nn léger service: Vous avez sur vofre casquette une crevette qui pourrait bien linir par"<T>usplqUer lé \isagT- Je vais vous en débarrasser. ' ' ' " '' . "'

«En disant cel;:, je pri nds la casquette de ce monsieur, je fais v?ro blairt d'ôler quelque chi^e d('«uis; piifs,' situaflï t'nijorirs 'iivn. homme, je replace la casquette sur m léte, scub^m'ent J'ai îoin de m»; tromper et de placer sa vWI<'re par derrière ad Iwu de \A raeltr<î par devant: Je rti'empresse alors de rejoindre rna sofiété qui riait lïfe tordre, et j'enterfds derrièl-e hioi mon baigniMir qui me crie :

■« — Monsieur, relriurnez-la donc, vous avez mis le devant derrière, monsieur! Ah! je l'entends rire... pohsson. drfilc'..'.. il Fa fait exprès ..mais je vous retrouverai . vifc7 m^paierei ce tour-là"!..'. • «Voilà, mon cher avocat, ce qui m'est arrivé au Havre; je ne v.njg ai pas trom|)é en vous disant que j'y ai vu ce que je n'avai; j.iindl^ vu encore; car je ne me doutais pas que l'on prenait des bains de sable pour se guérir de la goutte. »

Les Voyageurs ont bealicoUp ri de l'histoire que vient de leur ^acofiter le facétieux Dugalon; maître Chipotier seul prend uni air sérieux en disant : ' ' '

— Vous trouvez que vous avez fiit là une bonne plaisanterie; eh bien, monsieur Dugalon, je'crois, fn((i,''qtic voûk 'avez ëu tort!... ef que' cette gainiiierie pourra vous coûter très-cher,..

— ■Et fpie Voulez-vous (ju'elle me coûte? '

— .M. de .Mortaille n'est paSbomme à laisser cela là... il vous fera un procèsi. ' ' ' ' '' ' ~

— Un jirocès, parce que je lui. ai mis sa casquette sens devant derrièVeV ' ' • • - • ■ ' ■. ■ --

— Un procès, parce qu«vous vous êtes mnqué de lui; parce que Vous avez été rinSi.'!'.eT 'd.ms l'exercicé'de ses ordonnances de njedecui... " ■"'

— Ce n'est pas insulter quelqu'un que de lui demander l'heure..,

— Cela ilépt^nd de la poSitirlfi où se trouve alors la personne..", si vous... Ah! (pi'est-ce (pli lïi'arrive sur la joue..'. " ' " "'

— :l vous arrive (|uelquecho?e snr la joue?

— Oui... je ne sais pas quoi; mais j'ai re(;u quelque chose., agrès to'it, c'est peut-être tombé d'en haut... Je disais donc que si vgu^ allez adresser à une personne une question sur laquelle elees| dans l'iinpos.îibilite de vous répondre, évidemment il y a de voire part intention' rfialveillanle et moquerie; si vous dites à un aveugle : iJopnez-moi votre avis sur un taolean ; si vous deman.lez j uii s^niril ce qu'il pense du talent d'une rhanleiisT; si Vous proposez à iin lAMteui de danser un menuet, votre inteiiiion est de vous lUoqu. i- Ue ces gens-là... donc votre demande est une Insulte . donc il a le droit do porter plainte contre vous, donc... Ahl encore attrapé au viî^»ige... sur le nez; celte fois, c'est un noyau <le cerise... v..ilj le corps i|u délit, je le tiens. Il y a donc dans ce watiiu de? iiidi\ idiis qui s'amusent à lancer des noyaux de cerises sur'ieurs ooinpagii'ns de route. J.-. declai-e que je trouve i,-a aussi inconvenant que ilangeivux pour la personne qui est en butte à leurs proje^rtiles. Qui est-ce qui mange des cerises ici? ' . .- •

Les deux gamins auteurs de cette espièglerie avaient déj.'i cacb^ leurs cerises sous leur blouse et faisaient si^nUilant do diTmir. Maître Chipotier passe en revue toutes les ]iei'soiines assisses devant lui. Il s'arrête devant une paysanne qui lui rit au nez, en lui dis,iiit : — Eh bien! quoi ipie voiisavez dotit à ine regarder, monsieur Bon bec?

— J'en ai le dndt, viHag^ise; ona pristnoji visage' p'ouruliéiabld, je cherche l'auleur de ctstte insulte.

— Vous voulez lui faire un jirorés aussi?

— Pourijuoi pas? j'en ai le droit. Maitget-vous des cerises T

— Orlaiiienient i|ue j'en Uiaiige, quand j'en af.

— El que lailes-vons h.lbitucÙOTOPOt dfs nojauxT

— C'io' bêtise! Je les avalo. ' ' '' '' "

— Vous' les avaMz?

— Je crois ben , faut rien perdn>.

— Je vois que je ne trouverai pa's le ou la couiiablc, dit l'avivat eal retournant s'asiseoir .^ sa pince; rhais qu'il frCnnc 'garde, j'at roùl ouvert, et, s'il ivcoimnencp, te ctiAtiment \c ijilus séve'iv S<'rii je prix ' de smi alidaer. Oui, je le juro par TMii.ff, je fe juri'^ir Jauu* au double visaw, je...

— Sacrctlie! est-ce que vous allez roeomineneer vas g:'.sti:s, inonsienr? je vous ai prévenu qitcrel.-t rtiV niitu'àil re|Hihl.iiil...

— Non, mon brave, iiMi. je me modérerai, ("èsl le .si'iiliiiienl de la justice qui lu'animail .. Si ou vous boinb.irlail le vis;«go avec dts noyaux de ctrises, est-ce que cela voUs amuserait?

LE PETIT IfîinonK.

— J'ai éld boml)ard(5 bien autrement, et cela ne mu donnait pas rimint'ur, au conlraiii'.

— Chacun sdU (Hat... mais brisons mr ce chapitre; j'ai promis à .". Du^'alun de lui conter le proies que j'ai soutenu pour madame IXigaud Contre sou mari, avec lequel elle; domaudait séparation de KJl'pset de biens... de bien-i... et de corps... et de...

— Vous pataugez, maiire Clu|iolier; est-ce qu'on vous a encore lancé un noyau au visage?

— Non, pas encore... mais je tiens le coupable , car je le vois qui me vise depuis longtemps, en cachant avec ses mains quelque chose qu'il tient devaut lui.

Et l'avocat quitte de nouvea;i sa place et va droit au jeune dessinateur lui dire :

— C'est vous, monsieur, qui me lancez' des noyaux de cerises à la figure... je n'en saurais douter, c'est vous... je vous ai bien vu tout à l'In'ure qui n'ôticz pa» vos yeux de dessus moi, puis qui, regardiez dans vos mains, probablenient pour y chercher un noyau... si je me trompe, faites-moi voir ce que vous cachez en ce moment.

Le jeune Torse commence par éternuer au nez du monsieur habillé de noir en nuirniuiant .

— Merci... Dieu vous bénisse!... je me dis toujours cela quand j'étcrnue, parce que personne ne me le dit; j'ai voulu combler cette lacune.

— Il n'est pas question d'éternucment, veuillez répondre à mon interpellation, jeune homme.

— Vousm'iiUerpellez... très-bien, sur quoi"?

— Vous èles distrait, à ce qu'il parait, ou vous feignez de l'être. Je vous accuse de m'avoir lancé les noyaux de ceriics que j'ai reçus au visage, répondez ad lem.

— Monsieur l'avocat... car je crois avoir entendu dire que vous étiez avocat...

— J'ai cet honneur... je le suis, avocat plaidant et consultant.

— Plaisant et consultant, je m'en souviendrai.

— Je ne vous ai pas dit plaisant, mais plaidant , ce qui est bien diftérent.

— Est-ce que vous pensez que vous ne pourriez pas être l'un et l'autre?

— Monsieur , nous sortons de la question, je veux y rentrer : je vous soupçonne de m'avoir lancé des noyaus de cerises.

— Alors permettez -moi de vous ra^ipeler un (iictun assez connu : Pour manger une gibelotte, que faut-il avoir d'abord?

— Un lapin, monsieur; tout le monde sait cela.

— Eh bien, pour vous jeter des noyaux de cerises, que faut-il que je possède d'abord?

— Des cerises, pardieu! et c'est justement ce que vous cachez avec vos mains.

— Vous croyez... je vais vous confondre.

L'artiste ouvre ses mains et laisse voir son calepin. Maître Chipotier regarde le petit album en disant :

— Couunent ! vous ne teniez que cela?

— Et mon crayon avec.

— Mais pourquoi donc alors avoir presque sans cesse vos yeux braqués sur moi?

— Pour lâcher de saisir vos traits que je trouve infiniment spirituels, et dont je traçais le croquis sur une de ces pages blanches.

En disant cela, Torse ouvre son calepin et montre à l'avocat sa tète qui ressemblait par aitement , quoique faite en quelques coups de crayon. En se reconnaissant, raaitre Chipotier s'épanouit; il ne peut se lasser de regarder son image en s'écrianl :

— Mais oui, c'est moi, c'e=t bien moi... je suis parfait de ressemblance; voyez donc, monsieur Dugalon.

— Oui, ça ressemble à faire peur.

— Jeune homme, vous avez du talent, beaucoup.de talent... continuez de Idiie les hommes illustres, c'est le moyen d'avoir une galerie intéressante. Si vous desirez que je pose plus tard, ne me ménagez pas, je suis tout à vous...

Les paysannes se passent l'agenda et font 'sur le portrait de l'avocat des réllexions qui natteraient peu ce monsieur s'il les entendait; mais il ne les entend pas. Après avoir serré la main de l'artiste, il retourne à sa place et re|)reiid aussitôi la parole :

— Nous disons donc que madame Rigaut voulait se séparer d'avec son mari. Avait-elle pour cela des raisons suffisantes? c'est ce dont vous pourrez juger vous mêmes, mes chers auditeurs, en écoutant le récit de l'événement qui avait amené le procès : Ma cliente avait vu son mari monter au grenier avec sa bonne, grosse fille de vingt ans environ, à la raine espiègle, nous pouvons même dire délurée, et la suite de la cause prouvera en eflet qu'elle devait l'être... Le but de cette visite au g:renier était soi-disant un jambon que l'on voulait y prendre... un jambon!... Tel était le prétexte... car les criminels trouvent des prétextes aux actions lés plus coupables; un jambon, grand Dieu!...

— Ah! crédiél je vous le rendrai celui-là...

Et fancien militaire qui venait de recevoir en plein visage le coude de l'avocat, lui applique sur les côtes un coup de poing (|ui le fait tomber de sa banquette sur le parquet du wagon, où il reste

étendu sur le dos, répétant encore : — Un jamlton !... sapristi!... j'étais en train, pourquoi m'avoir interrompu?

Page 1