‹ MoustacheChapitre 178 sur 281 · VI. — MADEMOISELLE DUHAUTCOURS · texte numérisé non relu

VI. — MADEMOISELLE DUHAUTCOURS

bans un magnifique salon faisant partie d'un superbe appartement de la rue du Helder, uuc demoiselle iJïise avec une extrémt élégance, bien qu'elle ne soit qu'en toilette du matiji, vient de s'a4>proclier d'un piano et de jeter dessus un paquet de musique en s'éeriant : , __

— Mon Dieu! que tout cela est mauvais... il n'y arien qui me plaise... rien de joli là-dedans!

Cette demoiselle, qui a près de seize ans, mais qui en paraît au moins dix- huit, parce qu'elle est grande, forte, et que ses traits ont déjà une expression qui n'a plus rien de la timidité de la jeunesse, est la fille de M. Duliautceurs.

Mademoiselle Celesta Duhautcours est une blonde qui porte ses cheveux qui sont d'une jolie nua'.ce, presque toujours irisés en nei^'e. Elle a la peau extrêmement blanche; son cou et ses épaules st)nt Irrépr'oçlialiles, mais son visage a peut-être un peu trop a t"iijt; cet excès de fraicheur, en donnant aux joues de cette jelil persomje la couleur dune pèche bien luùre, lui donne aussi quelqu cli'oe de si bien portant, que cela est presque rustique. Les paysaniiej scu)es ont le droit d'avoir d'aussi fortes c 'uL'urs.

Mademoiselle Célesta avait des yeux bleus assez beaux, mais dont l'expression était souvent impertinente; sa bouche et ses dénis étaient sans repioche; mais son nez, quoique bien f lit, était nn peu trop gros et déparait sa figure. Sa taille était forte, mais bien prise; elle était grande et promettait d'être ce qu'on appelle une belle femme.

Telle qu'elle était, madeiiioiselle Céicsia n'avait, aux yeux de son père, personne qui put l'emporter sur elle pour la beauté, la taille et la tournure. La jeune fille partageait entièrement celte opinion, ei: cela ne pouvait guère être autrement : habituée dès l'âge le plus tendre à être c:iressée, adulée, flattée, la petite Célesta, en écoutant les éloges que l'on donnait à sa beauté et à son esprit, s'était bien vite persuadée qu'elle était en effet un petit ph-'iiomèiie. Les enfants sont ce qu'on les fait, a-t-on dit souvent : ceci n'e.->t pas absolument vrai, car il est probable alors qu'on les ferait toujours bien gentils. Mais nous naissons tous avec nos penchants, nos goûts, nos défauts particuliers j malheureusement le mauvais l'emporte souvent sur le

LE PETIT ISIDORE

bon, et il pst l)ion certain que si les défauts que nous avons en »euanl au moude ne sont pas corrigés, combattus par ceux qui nous élèvi'nl, ils ne feront, quand nous grandissons, que croître et embellir.

I.a jeune Célcsta s'était trouvée de bonne heure sans mentor; clic avait |)i!rdu sa mère à trois ans, puis elle avait ensuite perilu sa bcllL-mcre; si bien qu'avant l'û^'^ de quinze ans, ellt' s'était tmuvée presque maîtresse de maison. Son père la laissant ejitiLTeniirit libre de commander, d'ordonner, de faire ce qu'elle voulait, et ne lui refusant jamais rien, ni pour sa toilette, ni pour ses mnliidrcs fantaisies, niademiiisclle Célesta devait donc se trouver fxtrèniinient heureuse; peu de jeunes lilles, môme parmi les plus riches, ont à quiii/(! ans un pouvoir aussi absolu. Il faut dire que cette grande autorlié, rioiinée de si bonne heure à une demoiselle, avait rendu celleci beaucoup plus raisonnable qu'on ne l'est généralement aussi jeune. Ci'Iesta avait pris l'habitude d'ordoimer, de commander, elle s'en acquittait comme une femme de vingt ans. Elle savait «hyà conduire une inaisiin, et se faire parlaiteinenl servir ; sur un seul article elle ni' militait ()oint de bornes à ses dépenses, et c'était naturellement Cl lui de la toilette. Chaque jour, Célesta aurait voulu que l'on inventât pour elle une mode nouvelle, des étuffes plus belles, des garnitures plus élig.intes ou plus originales. Mais en cela elle était consUuument approuvée par sou père qui lui répétait souvent .

— Aihele ce qu'il y a de plus beau pour robe, ma fille, > e, qu'il y a de |ilus riche, de plus éblouissant... Dis à tes couturic s de ne point éparj,'ncr l'étofl'e... quand elles demandent douz- mètres, diinne-leur en quinze., mais (ju'on te fasse des robes qui i' ainent... des volants depuis le haut jusqu'en bas... des manches... (pii retombent... avec de la dentelle, des rubans, des fleurs... Enfin, je veux que tu sois la > niiselle la plus élégante do Paris. ..que tout le inonde s'arrête pour u; regarder... lit puis, (juand on se demandera: Quelle est cette je'une et belle personne si délicieusement parée? on répondra : ("est madeinoisellc Duhautcours... la fille de M. Dutiaulcours le millinnn.iire... Et personne ne s'étonnera alors que tu sois mise enniini' une princes e.

Avec de tels c useils, il eût été difficile que Célesta ne devint pas coquette, aloi.-< même (lu'ellen'y aurait pas été portée naturellement. Elle suivait avec ardtuir les iulenlinns de M. son père ; presiiue chaque jour il y avait chez elle conseil de couturières et de modistes; on y débattait avec beauctiuii de logique le choix d'un ruban, la couleur d'une étoffe, la forme d'un corsage et la hauteur d'un volant j ces graves oeciip:ilions p enaieut une grande parti' du tem[)S de madeç)i"»elle Ouh.oileouis; ajoulez-y celui que l'on employait à s'habillei- et ;\ se leshiibiller, car Celle demoiselle taisait dahord une simple loilellc du malin, puis une seconde plus élégante; puis une toilette peiur aller à la promenade; puis des changements pour paraître au diiier : puis une toilette de réunion ou de spectacle, ou de bal; ipielipiefois il fjllait en changer dans la soirée. Le moins était doije c|uatre loiletti s par jour; vous voyez que mademoiselle Céle.-ta d»vail être exee^siveuient occu^Ke et qu'il lui restait fort peu de temps à donner à l'étude des langues, du dessin ou de la musique.

Chaewi dira : Voila une ji;une fille qui est bien heureuse, faisant tftuU's ses volohtés, avec un père très-riche, ([ui ne lui refuse rien... Eh bien!... non, mademoiselle Célesta n'était pas entièrement Ik-urco.se. Il est si rare de reiicoutrer quelqu'un qui soit compléi i.ient saiislailde son sort,, et croye/.-iuoi, si vous voul. ztouvi'r cette persoune-là , ce n'est pas parmi les gens à même de contenter tous leurs déîiifs qa'il vous faut la chercher.

.Ce qui 1 rouillait la félicité de mademoiselle Célesta l)uhautcours> ce qui, maigre ses belles parures , arrêtait quelquefois l'elau de sa joie et le soniire sur ses lèvres, c'était ces grosses couleurs dont n(,Ris avons dit que ses joues etaiiiil ornées; car plus d'une fois, dans ces grandes réunions, où les femmes se plai-ci l tou.ours à se déchin r entre elles oii leur plus douce, leur plus chère oeeiipatioii est de trouver à unilire ^ul■ h'S traits, la tournure cl la mise des autres femmes, ( ele.-ta uvail entendu a^s mots :

— Mou Dieu! voyez doue la figure de maderaois .Ile Duhautcours, est-elle rou^e!

— C'esl-à dire qu'elle n'est pas rouge „ elle est ponceau, violette!...

— Est-ce que vous trouvez cela joli?

— i ili! .. ah par exemple... mais c'est alVreux... c'est mut <:e qu'il y a d>! plus cominuu.

— 11 y a (les hommes qui appellent cela de la fraîcheur...

— I.a Ira cheur ne consiste pas ù avoir toujours l'air de crever dans sa peau.

— C'est un teint de fiile de ferme ou de moissonneuse, si vous aimez uni ii\...

— Çal de la fraîcheur... mais j'aimerais mieux être pâle comme une morte, que fraîche comme cela.

— Un ti'iut pâle est bien plus comme il faut, bien plus distingué. Quand on dit d'une femme : « Elle a l"air intéressant, c'est qu'elle est pAle ou bien que son t,eiiit est h peine rose... »

,— Trouvez -vous donc mal avec des joues comme celles-là, il

n'y a pas moyen!... ptrionne ne vom pfjrterait ntvmn'.... ou ixn on dirait : « Cette demoiselle ne peut avoir qu'une mdigestion. ■

— Une grosse bouffie comme cela doit manger b<:aucoup de painl...

On doit juger du dépit, de la colère concentrée qu'éprouvait mademoisi IJe C(-l' sta , lorsqu'elle entendait de UU discours, d'autant plus qu'il hii fallait cacher s>tn humeur et sourire aux p<jrsonnes qui venaient de la traiter ainsi ; mais dans le monde, on sait que c'est l'usage de se faire toujours un vi.'^ge riant, même avec les gens que l'on (léleste le plus. De leur ajté, les personnes qui Tenaient de se prononcer ainsi sur les couleurs de mademoiselle Duhautcours, ne manquaient pas, en l'alKirdaiit, de s'écrier :

— Oh ! qu elle est belle ! quelle superbe fraîcheur!

— Mon Dieu , ma chère , comment donc faites-vous pour avoir d'aussi belles couleurs !...

— 11 n'y a pas moyen de rapprocher, toutes les femmes pàliss^jut auprès d'elle!...

— Donnez-nous votre secret, ma belle amie, il n'y a pas de cosmétique qui puisse soutenir la comparaison.

Et, lor^(|u après une grande soirée, madenioiseUe Célesta avait saisi qui'lques-unes de ces réflexions laites à d'-mi-voix par S'S bonnes anii<!s, elle rentrait chez elle de fort mauvaise humeur, die se campait devant une glace, trépignait des pieds, arrachait sa coiffure ('t se jetait sur une causeuse en s écriant :

— C'est désolant, cela!... mon Dieu! que je suis malheureus»;! Alors M. Duhautcours s'approchait de s.i fille avec inquiétude, en

— Tues malheureuse... toi, Célçsta?... eh! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé à cette soirée qui ait pu te chagriner... est-ce que ta robe te gênait î

— Non! non!...

— Est-ce que tu as tu des demoiselles mieux mises que toi?

— Non! non!...

— Est-ce que tu n'as pas dansé toutes les danses?

— Si ! si!...

— Est-ce qu'on a marché sur les volants, accroché ta garniture?

— Non, non, ça me serait bien égal, cela!... on en acheté d'autres et c'est fini.

— C'est justement ce que j'allais te dire... et voilà pourquoi je me demande ce qui peut te donner ces accès de colère...

,M ulemoiselle Célesta venait se planter devant son père et lui tende i I -es ji.ues en disant :

' ' -I ça.

— ' Ml neiit ça... tu me montres ta figure qui est charmante... il me stuuble que tu ne peux pas aToir à te plaindre de ta figure... tu serais par trop difficile!...

— Ce n'est pas de ma figure que je me plains... je sais bien qne je suis jolie... que mes traits sont irréprochables...

— Fichtre, je le crois bien !... Tiens, ce nesl pas pour t« faire tm compliment, mais à cette â<)irée dont nous venons, j'ai passé en revtta toutes les jeunes femmes et les demoiselles, eh bien, pas une ne pouvait soutenir la comparaison avec toi.

— Je vous crois, mon cher père. .Mais voyez-vous ce qui me désole... ce sont mes couleurs...

— Tes couleurs? ah çà, mais tu plaisantes, je pense... tes couleurs! mais c'est ta fraîcheur, ta belle santé... cesi le fard Se la nature, je t'assure que l'on voit bien que c'est naturel.

— Oh! je le sais bien qu'on le voit!... mais on le Toit trop, j'ai trop de fard... j'ai trop de couleurs enfin.

— Comment? tu te plains d'être fraîche comme une rose... Je nfe te comprends pas!

— Mais puisque cela me donne Pair d'une fl le de ferme, d'une moissonneuse... d'une grosse paysanne!... puisque c'est couiiuuu.., puisque cela empêche d'avoir l'air inieressanl... puis<]ue si je um trouvais mal on croirait que j'ai une indigestion...

— Qui a osé dire de telles sottises? .!>;.•. iiA

— Oh ! beaucoup de dames et de demoiselles de la sociit?..'. qm me font des compliment.^, et en arrière me dénièrent... jai l'oreille très-fine, je devine quand on parle il ■ moi, alors je n'ai l'air de rua, miisje me tiens à portée d'entendre, et j'ai entendu qu'on disait dd moi tout ce que je viens de vous rapporter.

— Ma chère ayii^ les femmes qui ont dit cela sont des envieuse*... si tu n'étais |>as loiljours si bien mise, si tu ne les ccri|>s.i'iâ ^a:i touti'4 par ton élégance, la louruur<^, ix bi'aulé, elles ne se seraient p<)uii occupées dç tes couleurs. Elles ont cherché ce qu'elles pourraient trouver h critiquer dans ta personne, it ne trouvant rien, faute do mieux, elles s'en sont prises ii ce bel incarnat qui colore tes joues .. Ah!... je gage que dans le fond elles Toudraiei\t bien [visscdcr ce qu'elles blâment en toi... je gage qu'elles sont pour la i'lii|vart j.iunes, pAles, ternes, Ih'tries... alors ces dames se moquent de ce qu'elle^ n'ont plus... c'est le renard qui insulte les raisins... dire que nii fille a fair commun... l'air d'une inois-sonneuse... cela fail pitié .. Garde-toi donc, Célesta, ée t'aflliger de posséder une si belle f^ilcheur; msia, aa reste, avec le temo-' vvi'c les aimecs, cette beAuti*,

te

I I Cl. Ni I '^lliiilt I

- Je n'ai jamais trouvé de dames trop lourdes. (Page 13.

là passe bien vite, tes couleurs tomberont d'elles-mêmes, et alors tu regretteras sans doute ce dont tu te plains aujourd'hui. ■ — Vous croyez, mon père, qu'avec le temps mes couleurs^ tomberont?

— 11 n'y a pas le moindre doute, ma fiUe.Tout passe. .. etla beauté aussi bien que le reste.

— Comment, mon père, ma beauté tombera aussi !

— Tu as bien des années devant toi, ma ehère amie, avant d'avoir à craindre cela. Et d'ailleurs, quand on est riche , quand on peut toujours éclipser les autn's par ses toilettes, ses voitures, ses gens, par le grand train que l'on mène, on est toujours bien, tou ours recherché, toujours complimeuté... si on vieillit, on ne s'en aperçoit pas, ou du moins personne n'est assez mal appris pour nous en faire apercevoir... Tu vois bien, ma fille, que tu ne vieillirai presque pas- Cependant, malgré le pronostic de son père, mademoiselle Célesta

conservait ses éclauuites couleurs; bien loin de tomber, elles semblaient au contraire augmenter encore et s'élever davantage sur sa figure. La jeune fille était au supplice, car tUe saisissait souvent des mots railleurs provoqués par sa présence ; et, dans la persuasion oii elle était qu'on se moquait toujours d'elle, dès qu'elle voyait une personne rire, elle ne doutait point que ce ne lût de ses couleurs.

Un grand bal allait se donner chez un des princes de la finance : naturellement iM. Ouliaulcours et sa lille y étaient invités. La toilette était préparée et devait être éblouissante; le coifléur avait prorais d'inventer une nouvelle manière de placer les fleurs dans les cheveux; M. Duhautcours avait lait cadeau à sa lille d'un collier et de bracelets d'un travail précieux. Pourtant Célesta n'était pas satisfaite; à chaque instant elle allait se regarder dans des glaces et poussait ensuite de profonds gémissements.

La femme de chambre de Célesta, jeune camériste aussi flatteuse qu'empressée, ne cessait de dire à sa maîtresse :

— Mon Dieu! comme mademoiselle sera belle à ce bal!... comme sa toilette sera ravissante... comme ses bijoux sont de bon goût... mademoiselle éclipsera toutes les autres femmes... mademoiselle remportera un triomphe complet!... Ah! que mademoiselle doit être heureuse !

— Mais non, mais non, je ne suis pas heureuse '. s'écrie Célesta qui vient encore de se mirer; je ne puis pas l'être, je ne le serai jamais tant que j'aurai ces aflieuses couleurs qui prêtent à rire à mes dépeuâ... et me donnent l'air d'une paysanne.

— Ah ! mademoiselle, par exemple, vous qui avez au contraire l'air si distingué !

— Je vous dis, Zélie, que mes couleurs me font beaucoup de tort... qu'elles font rire... qu'on me tourne en ridicule... Ah! je donnerai* je ne sais quoi pour être pâle... Zélie, est-ce qu'il n'y aurait pas quelque moyen pour faire passer mes couleurs?

— Oh! mademoiselle, certainement il doit y en avoir... Moi, j'ai été au service d'une dame qui avait la peau très-brune, et elle employait une foule de choses pour se rendre le teint plus blanc .. Elle mettait de la poudre de riz sur son visage... 11 parait que c'est trèsbon, cela.

— J'en mettrai alors, j'en mettrai beaucoup; vas en acheter...

— Mais je dois vous prévenir que la poudre de riz a un inconvénient : cela fe voit, on a l'air de s'être roulé dans de la farine.

— C'est atlreux alors... Il doit y avoir autre chose?

— Certainement, mademoiselle, il y a autre chose : des eaux, des essences avec lesquelles on se lave ; cela ne laisse aucune trace, et cela blanchit la peau.

— Voilà ce qu'il me faut. Zélie, va chez le meilleur parfumeur de Paris, demande un cosmétique pour donner à la figure un teint pâle, un teint intéressant. Prends ce qu'il y a de plus cher, avec la manière de s'en servir. Oh ! comme toutes ces demoiselles seront attrapées si ce soir au bal je n'ai plus mes grosses couleurs.

Mademoiselle Zélie s'empresse d'exécuter les ordres de sa maîtresse. Elle entre dans un de ces magasins où l'on vend tout ce qu'il faut pour conserver la beauté, la jeunesse, la fraîcheur; pour se faire blond, brun ou châtain, suivant qu'on en éprouve l'envie; où tous les secrets de la chimie ont été appliqués enfin à combattre la nature qui veut que l'on vieillisse, bien que cela ne fasse jamais plaisir.

La femme de chambre rapporte à sa jeune maîtresse un superbe flacon, tout doré, enveloppé dans un imprimé qui indique la manière de s'en servir. C'est une eau qui rend le teint pâle et donne l'air mélancolique. Il suffit de se laver légèrement avec, l'eftet n'est visilile que deux heures après que l'on a employé le cosmétique.

Celesla est enchantée. Aussitôt après son diner, elle emploie l'eau qui pàlit. Puis elle livre sa lète au coiffrur. Mais un quirt d'heure ne s'est pas écoulé qu'elle demande un miroir; elle veut voir si l'eau I lit déjà son elFt. Kien n'est encore change dans l'aspect de sa figure. La coilfure terminée, la jeune fille fait sa toilette, et h chaque instant elle va consulter la glace, la psyché; une heure s'est écoulée, et pas le plus petit changement sur sa figure.

Le petit iSïDoniî.

Couçoit-on une paieille audace? Jouer sur mon piano: (P. 19.)

— Nous n'en avons pas assez mis, dit Célesta à sa femme de chambre.

— Vous croyrz, mademoiselle... Mais le papier dit que l'effet n'est visible qu'au bout de deux heures...

— C'est égal, nous n'en avons pas assez employé... Redonne-moi le flacon . .

Le flacon est de nouveau employé; mademnisrlle Célesta se débarbouille, ou plutôt se barbouille avec soin. Puis une demi-heure, une heure s'écoule, et le visage reste le même. Ces demoiselles ignohiient qu'en mouillant de nouveau la figure on retardait l'effet du cosmétique au lieu de l'accélérer.

— Pour le coup! cela ne veut donc pas prendre sur moi, s'éorie Célesta désolée. Voilà deux heures... plus de deux heures môme que j'ai commencé à mettre de cette eau sur ma figure, et je suis toujours aussi rouge... Zélie, redonne-moi le flacon...

— Mais, mademoiselle, cela vous fera peut-clre mal d'en mettre trop...

— Quel mal veux-tu que cela me fasse... Tu vois bien que, jusqu'à

f)résent, cela ne me fait rien du tout... Le flacon, vite, je vais mettre e reste.

Mademoiselle Duhautcours vide le reste du flacon dans une tasse, et, avec une fine serviette, se frotte de nouveau toute la figure en disant :

— A présent, si cela ne me fait pas d'effet, c'est que cette eau est un infâme mensonge... J'en serai pour mes quinze francs!... mais tu iras dire à ton parfumeur que son eau n'a pas la moindre vertu et qui' ce sont des voleurs^

Une grosse demi-heure s'écoule; la figure de Célesta étant redevenue eiitiiiiléleniciil sèche, une légère pâleur commence à se manifester à ri'xtri'iiiiii' des joues. La liuuui: de chambre se met à battre des mains en semant : — Madenioisellc, vous pâlissez!...

— Tu crois... voyons, voyons!

Et la jeune fille court à une glace et pousse un cri de joie, puis se met j\ danser dans la chambre en disant :

— Je pâlis... je pâlis... ali! quel bonheur... comme ces belles demoiselles vont être consternées eu ne me voyant plus rouge... Ah! quel succès, quel Iriumphe je vais avoir... je iiàlis!...

Bientôt M. buli;uiloours vient eherilicr sa lille pour la conduire au bal. 11 .s'extasie di'vant sa toilette :

— Magnifique!... superbe... Tu es mi: ■... comme on ne l'est pas... coilTéi' â ravir... c'est parfait... mais, ser.iis-tu indisposée, ma chère amie ?

— Pourquoi donc cela, mon père T

— C'est que je te trouve la mine pâle... Tu n'as pas t* fraîcheur ordinaire.

— Oh ! tant mieux, mon père, tant raicui, ce sont mes couleurs qui tombent... cela me fait bien plaisir, je vous jure.

— Tes couleurs tombent... Quoi, déjà... mais tu les avais encore pour dîner.

— Eh bien, elles s'en vont à présent... et je ne les regrette pas.

— Mais ordinairement des couleurs ne disparaissent pas si nie...

— Ne vous inquiétez pas de cela, mon père, ie vous assure que je me porte tri'S-bien... partons, Partons pour le bal...

M. Duhautcours n'en demande pas plus. Il monte en roiture avec sa fille. Il était nuit depuis longtemps. La course était longue pour se rendre chez la personne qui donnait le bal. Plus de Tingt minutet s'i'ciiulont. Pendant ce temps le cosmétique agissait avec d'autant plus lie force sur le visage de la jeune fille, que deux lois on en avait arrilc l'effet, et qu'on en avait employé une quantité considérable.

Ou est arrivé au bal; M. Duhautcours donne la main à sa fille pour traverser plusieurs pièces où se tiennent des domestiques. 11 ne remarque pas l'air do surprise que laissent paraître toutes les personnes qui regardent sa fille, il n'est occupe qu'à s'assurer si rien n'est dérange dans sa toilette. Quant à mademoiselle Célesta, jamais elle n'a porté la tète si haut, jamais elle n'a eu un air plus fier en se présentant quelque part.

Le père et la fille sont arrivés dans les salons où une nombreuse et brillante compagnie est déjà réunie. Mais il faut les traverser pour arrivri jusqu'au uuiitiv de la maison, qui est alors à l'autre extrémité des apparleiuenls M. Duhautcours prodigue des saluts à droite et à gauche, sans faire attention aux exclamations qui partent de tous côtés sur son passage.

— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela ?...

— Voyez donc la figure de rette demoiselle...

— C'est donc une gageure?... elle a un masque, il n'est pas possible...

— C'est Pierrot... elle s'est déguisée en Pierrot!...

— Mais elle n'en a pas le costume ni la coitïnre... qu'est-ce que rela veut dire...

— Oh' c'est bien drôle... venez donc voir, madame... mademoiselle huliiuitcoursqui s'est fait ui>' tèti- de Pierrot!...

Toiilrs les dames riaient aux écl.its, les hommes se retournaient pour ne point en faire autant au m/, de mademoiselle Célesta, qui, voyajit tous les yeux braqués sur elle, s« dist:*- :

LE PETIT ISIDORE

— Ils nVn reviennortl pa«... ils cherchent mes grosses couleurs... ah! coiiiine ils sont atlr;i|ies!

Ce^n'iiilant on est arrive au maître de la maison, qui s'avance pour dire i|iieli|i)es mots graiieiu ,iu |)ère et à la tille ; m.iis en remaniant mademoiselle Cèle»»» il demeure interdit, stupéfait et dit enfin à ftihautciiurs :

— Mailiiiioiselle votre fille a donc cru que le hal était masqué ?...

— Mas(|ut'... comment... pourquoi cela... mais non... vous voyez bien que nous ne somnn s pas dci,'uis('S...

— Je vois... je vois... vous, c'est tort bien, mais enfin, mademoiselle a caché sa figure... il n'est pas possible qu'elle veuille danser comme cela...

En ce moment, M. Diiluuitcours porte ses regards sur sa fille : en voyant ce visage enticniiuiit blanc eoifaoïe celui d'un Pierrot, il demeure pétrifie, puis pousse un cri :

— Ah! mon Dieu!... ma (ille qui a l'nlr d'être en plâtre!... Ah! quelle horreur!... c'est afireux... sauvons-nous!...

Et le père désolé entraîne vivement sa fille et veut l'emmener hors du bal; mais Célesta, qui ne comprend rien il la colère de son père, résiste, ne veut pas s'en aller et ne cesse de lui dire :

— Pourquoi voulez-vous partir?... Je ne suis pas venue pour m'en alliT tout de suite... Est-ce parce que je suis pâle... mais j'en suis enchantée... c'est exprès... j'ai l'air bien plus intéressant...

— Ah ! vous appelez cela pâle, ma fille, ah! vous croyez que vous avez l'air intéressant et vous ne voyez pas que tout le monde vous rit au nez... mais tenez, regardez-vous donc!

M. Duhautcours a placé sa fille devant une glace. Célesla se voit telle que l'abus du cosmétique l'a transformée, elle ne veut pas Se reconnaître, dans ce masque blanc qu'elle aperçoit, elle se fait des grimaces, se tire la langue; enfin, convaincue de la vérité, elle tombe sans connaissance dans les bras de son père; c'était ce qu'elle pou» vait faire de mieux dans sa position, et M. Duhautcours se hâte d'env» porter sa fille et de la ramener chez lui.

Depuis celte aventure, mademoiselle Célesta renonce à l'emploi des cosmétiques et prend le parli de garder ses couleurs, quoiqu'elle les maudisse touj 01 !'s. Mais comme dans le inonde on ainii: généralement à se moquer, et que l'histoire du bal a fait grand bruit, on a donné un sobriquet à la fille du capitaliste; les demoiselles entre elles oc la nomment plus autrement que « midemoisellc Pierrot. »

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