VII. — GEORSINA LA ÏLEURISTE
Et mademoiselle Célesta, quelques jours après que son père était revenu de sa terre de Hautefutaie, située dans les environs deLizieux, venait donc de jeter sur son piano une grande quantité de romances et d'airs nouveaux en disant :
— Tout cela est très-mauvais... rien qui soit dans ma voix... les eompositeurs de romances font des choses qu'on ne peut pas chanter!
11 faut dire que mademoiselle Célesta n'avait pas d'oreille, qu'elle chantait fort, parce qu'elle avait de la voix, mais qu'elle chaulait presque continuellemeul faux ; elle obtenait donc peu de succès en société, et s'en vengeait en trouvant toutes les romances mauvaises.
M. Duhautcours, oui est alors étendu sur un divan où il consulte un carnet et des chiures, répond à sa fille :
— 11 faut acheter d'autres morceaux... tu as une voix superbe ; je ne sais pas pourquoi tu ne chantes pas plus souvent quand on fait de la musiiiue... Tiens! il y -a cet air que mademoiselle de Benuout a chanté chez elle avant hier... il est fort beau... il doit être dans tes moyens... l'as-tu?... si tu ne l'as pas,fais-le demander chez ton mar- <band de musique...
— Ah! je sais ce que vous voulez dire... c'est un air de Verdi... ')h! certainement si je le chantais, je le chanterais autrement que
' nademoiselle de Bermont... elle ne donne pas assez de voix... c'est «ou... on l'entend à peine... je la crois poitrinaire...
— Elle a fait plaisir, cependant...
— Ah ! cette malice... elle chantait en famille à peu près... ce n'est pas elle qui a fait plaisir, c'est l'air.
— Alors, pourquoi ne choisis-tu pas de ces airs-là? tu aurais un double succès, toi.
— Je u'aiine pas à chanter ce que tout le monde chante. En ce moment, un domestique parait et dit :
— On vient de chez la fleuriste de mademoiselle lui apporter les modèles de garnitures qu'elle a demandés...
— Ah! la fleuriste... bien... je vais voir... mon pèr«, permettez- ■tQus que je la fasse venir dans ce salon?
— Pourquoi pas, si cela t'arrange, où >ft nnfconvénient, puisque nous sommes seuls?
— Et puis, vous me direz votre goût sur ces garnitures... c'est pour une robe de bal, pour la noce de la fille de votre notaire...
— Très-bien, tu ne te mettras pas de blanc sur la figure pour ce bal-là, j'espère?
— Ah! mon père!... pouvez -vous me parler encore de cela?... j'ai assez pleuré de colère...
— Au reste, j'ai eu soin dtt dire partout que c'était la faute de ta
femme de rbambre, qui avait par nié^'.ir de laissé tondxT de la fainM^ dans ton eau de Cologne...
— On n'en aura pas cru un mot... c'est égal... Lapierre, faites entrer la fleuriste.
Une jeune personne portant un grand carton plat entre dans le salon. C'est une jolie brune qui a dix-liuit ans, de beaux yeux bli us foncés, syn)|iathiques et doux, qui ne s'nuvnnl jamais trop et qu'cmiitragi'Ut de longs cils; un front haut, dis cheveux d'un noir de jai?, une bouche gracieu e et bien panne fii-ment un ensemble charui.int, que complètent encore une lailli; svi Ile, bien prise, un pied candirc et mignon, et un bras bien arrondi.
La mise de cette jeune fille est modeste, mais de bon goût. Sa coiffure n'a rien d'évaporé, pi cependant son petit bonnet est placé de façon à donner encore plus de piauaut à sa physionomie. Elle emre dans le salon sans avoir l'air embarrassé, et quoique sa démaicir n'ait rien de hardi, elle ne manque pas dune certaine assurance.
Mademoiselle Georgina, c'est le nom de la fleuriste, l'ail un salii, gracieux au père et à la fille, qui se gardent bien d'y répondre aulicment que par un regard protecteur et dédaigneux.
— Mademoisi lie, voici les modèles de garnitures que vous avez désiré voir pour choisir; madame vous m envoie plusieurs, et l'oii fera ensuite exactement comme celui que vous choisirez.
— Ah! c'est bien... Pourquoi votre maîtresse n'cst-elle pas venue elle-même?
— Madame a toujours alTaire au magasin, et, pour faire choisir des modèles, il est rare qu'elle se dérange.
— 11 me semble qu'elle aurait bien pu se déranger pour moi... je suis une assez bonne pratique...
— Oui, murmure .M. Duhautcours, qui consulte toujours son carnet, mais qui, de temps en temps, jette un regard furtif sur la fleuriste, oui... pour ma fille... on peut bien se déranger... celle marchande aurait pu venir avec vous.
— Si mademoiselle tient absolument à voir madame, je vais aller le V\\ dire.
— Non... montrez-moi tout de suite ce que vous m'apportez.
La fleuriste ouvre son carton et montre de charmants bouquets, de délicieux feuillages, où l'art rivalise avec la nature. Mademoiselle Célesla examine tout, prend tout, retourne tout et dit à son père :
— Tiens, regarde donc... Qu'est-ce qui fera le mieux de tout ctla sur une robe de bal?...
— Oh ! ma chère amie, si tu me consultes, je te dirai que je n'en sais rien... Tout ceci est fort joli... Tu n'as qu'à suivre ton guùt, il te guidera mieux... Tu es toujours parfaitement habillée... Prends le plus cher, ce doit être le plus beau.
Et M. Duhautcours sort du salon en feuilletant toujours son carnet.
— Mon père est étonnant... le plus cher n'est pas toujours ce qui va le mieux... Voilà qui me plaît assez... mais ceci doit être trèsélégant jeté le long d'une jupe...
— Oh ! oui, mademoiselle, cela fera très-bien au bal...
— Qu'en savez-vous ? Est-ce que vous allez au bal, vous?
— ÎSon, mademoiselle, jamais... mais j'ai assisté plusieurs fois à des toilettes de bal... Souvent nous ne posons les bouquits sur les robes qu'au moment où l'on va partir, afin que ce soit plus frais.
— Tiens, c'est une idée, cela... Je ne sais vraiment pour laquelle me décider... Ah! j y pense; en mettant le bou |uet sur rétolfe je verrai bien ce qui fera le mieux .. Oui, je vais essayer comme cela avec ces deux modèles... les autres ne me plaisent pas.
Et mademoiselle Célesta prenant deux bouquets artificiels se dirige vers une porte d'appartement.
— Faut-il que j'aille avec mademoiselle? demande la jeune fleuriste.
-^ Non, c'est inutile, je n'ai pas besoin de votïs pour me guider... Restez là, attendez.
Georgina reste seule dans le salon; on ne lui a pas dit de s'asseoir, mais elle ne voit pas pourquoi elle resterait debout, et va se mettre sur une chaise; elle passe alors en revue les tableaux, les tentures, les draperies, l'ameublement du salon. Les fauteuils, les causeuses, sont couverts en soie et en velours, et des crépines, des glands d'or, rehaussent encore la richesse des étoffes. Cependant la jeune fille semble considérer tout cela [ilutôt avec admiration qu'avec envie, et elle se dit, après avoir tout examiné :
— C'est bien beau, ici... c'est magnifique!... mais je ne voudrais pas y rester... Il me semble que je m'ennuierais... que c'est plus gai dans ma petite chambre, surtout quand j'y suis avec mes sœurs et mes frères !...
Puis, les regards de la jeune fille s'arrêtent sur le piano, et elle murmure :
— Ah! voilà ce qui me plairait le plus dans tout ce salon... un piano!... Ah! qu'on est heureux quand on possède un piano... Cela me rappelle le temps où je l'apprenais... mon père eût été si content de me donner ce talent-ià... Pauvre père! ce n'est pas sa faute si je n'ai pas continué... Je n'allais pas tnip mal déjà, on trouvait que j'avais de grandes dispositions; mais depuis trois ans que je n'en ai touché... je suis bien sûre que je ne saurais plus rien... je ne pourrais plus faire aller mes doigts., ,
Liî PkTiT isinonE.
rj
Et, tout en se disant cela, la jolie fleuriste s'est levée, elle s'approche insensililrinent du piano qui est ouvert, elle le regarde avec amour et se dit ;
— Si j'osais essayer un peu... je suis seule... on a l'air de m'avoir oubliée... Mais cela fâcherait peut-être cette demoiselle... qui n'a déjà pas l'air aim.ililc... Mon Uieii! cela ne fait cependant aucun mal à un piano de jouer un peu dessus... Personne nejevient... oh! tant pis! je n'y résiste plus.
Kt Georgina, s'asseyanl devant le piano, essaie d'abord légfcrcment quel(|ues notes d'une main, puis elle s'enhardit et joue des deux, en muriiiiiraiit :
— Ah! le bon piano, quels beaux sons! Ah! quel plaisir de jouer là-dessus... Ah ! ma walse... ma walsc favorite... si je rue la rappelais... Oh! oui. je crois que je ni'm souviens... oui, c'est cela!
El la jeune fleuriste laisse courir ses doigts sur le piano, heureuse je voir qu'elle sait en jouer encore. Elle exécute assez bien une walse facile mais très-mélodieuse qu'elle se rappelle parfaitement.
Tout à coup une porte s'ouvre; mademoiselle Célesta paraît, regarde et s'écrie d'un ton courroucé :
— Par exemple, voilà qui passe toutes les bornes! Conçoit-on une ■pareille audace... Jouer sur mon piano...
Georgina se lève vivement en balbutiant :
— Mon Dieu ! mademoiselle, je vous demande bien pardon... j'étais seule... je ne savais pas que cela vous déplairait... j'avais e^sayé un peu... pour m'amuser...
— Pour vous amuser!... Est-ce qu'on vous fîiit faire les commissions pour que vous vous amusiez?... voilà qui est par trop plaisant... De quel droit mettez-vous vos mains sales sur mon piano?... Est-ce que je puis jmiiT dessus après cela?
La jolie rit'uristc relève Li tète avec dignité, en répondant :
— Madrnioiselle, mes muiiis sont aussi propres que les vôtres, je vous prie de le croire... Sans doute elles ne sont pas gussi blanches, aussi douces, parce qu'au lieu de passer mon teuijis, couune vous, à me frotter avec des pâtes d'amandes, je suis obligée, moi, de faire un état, de travailler à des fleurs... de toucher à de la colle, à des choses qui les durcissent; mais, ma besogne finie, je me lave les mains, mademoiselle, je les lave avec soin, car. Dieu merci, il n'y a pas besoin d'être riche pour être propre.
— Taisez-vous; vous êtes une impertinente I
Georgina allait peut-être répondre; mais, en ce moment, M. Duhautcours entre dans le salon en s'écriant :
— Qu'est-ce qu'il y a donc?... J'ai entendu ta vois, ma filli!» et il m'a scnililé que tu étais irritée... Que s'est-il passé?
— Ah! mon père, si vous saviez... Est-ce que vous n'avez pas entendu le piano, tout à l'heure ?
— Si fait... j'ai niêuie écouté avec plaisir; tu jouais une walse charmante, et tu la jouais fort bien.
— Ahl quelle horreur! peut-on dire que cette walse était jolie... quelque chose d'affreux... de commun... de ces airs qu'on joue, dans la rue, sur les orgues... Mais ce n'est pas moi qui jouais cela, Dieu merci!... c'était mademoiselle.
— Mademoiselle? commcTit, mademoiselle touche du piano?
— Oui, mon père, mademoiselle... l'ouvrière fleuriste touche... ou plutôt gratte du piano, car cela ne s'appelle pas en toucher. Mais ne trouvez-vous pas bien hardi que cette ouvrière se permette de se placer devant ce magnifique instrument, de poser ses mains dessus... Est-ce que c'est pour que des t;ens comme cela s'en servent que vous m'avez achi>tô un piano de cinq mille francs .. iNe trouvez-vous pas que c'est odieux, abominable et surtout d'une extrême clfronlerie?
M. Diihaulcoiu's n'avait pas paru d'abord prendre la chose aussi mal que sa lille; mais la jeune fleuriste était si jolie, les divers sentiments (pii ranimaient alors dunn;ijent tant d'expression à sa physionomie, qu'il fallait être femme pour lui dire des choses désagréables. Cependant, comme ce monsieur ne veut jamais donner tort à sa fille, il répond en cherchant ce qu'il veut dire :
— Sans doute... mademoiselle n'est pas venue ici pour y toucher du piano... puisqu'elle est venue pour l'apporter des fleurs... pour que tu choisisses ta gMnituve de robe... As-tu choisi ce que tu voulais?...
— 11 ne s'agit pas de cela, mon père; il est question de l'impertinence de cette fille, que vous n'a[iprouvez pas, j espère!...
Georgina (jui, jusqu'alors avait gardé le silence, relève la tête avec fierté en s'écriant :
— Celte fille!... Qui vous a donné le droit de me traiter ainsi, mademoiselle?... c'est vous qui m'in-ultez, en ce moment. Cette lilleest honnête... cette fille peut lever la tète sans rougir... cette lille travaille pour aider son père à élever sa noiulireusr fimille... Elle s'en fait gloire, mademoiselle... elle pleine un état qui lui donne du pain à la paresse qui n'est utile à personne... Ah! si mon père savait que l'on a eu l'air de mépriser sa (ille... mais je ne le lui dirai pas, car je ne veux pas lui faire de peine., ni vous exposer à sa colère...
— Oh! cela devient inouï; mademoiselle nous menace maintenant... Elle nous menace de M. sou porc!... As-lu entendu?... Son père... quelque savetier, sans doute?
— Kon, mademoiselle, mon père n'est point savetier.,, U le serait
que, s'il était bon et honnête, je ne l'en chérirais pas moins. M<v père était graveur et 11 avait lieaueoup de lal<ril ; c était un article plutôt qu'un artisan, et voilà rouiquoi mon p<Te, qui gagnait al"r» de quoi nous faire vivre dans l'aisance, voulut faire de ai'ii une musicienne et une pianiste. Mais nous perdinifs notre mère, et liicntoi la vue de mon père s'affdiblit au [joint qu'il dut renoncer a ssa profesiioo sous peine de devenir aveugle. Il tniuva de l'ouvrage d*n» une imprimerie, et comme il travaille avec zèle, avec ardeur, il est tre^r-aiiué de son [latron et certain de ne jamais être nMivoyé. Mais maJIu-urfuseinent ce travail-là est bien loin de rapporter autant que U graTure; alors je me suis dit que je devais, comme lainc'c d' s etiUnla, aiiiet mon (ière à élever sa famille. Avec le piano il eût fallu attendre trop longtemps avant de g.igner de l'argent ; mais une dame s'e^t iiiier*sée à moi, elle m'a montré à faire des fleurs, et en peu de t'onp^j'ai été à même d'apporter dans notre mais'in un peu plus d'aisanc-j. Voilà ce que je suis, mademois<-lle, voilà comment le hasard (ait qu'une ouvrière fleuriste sache un petit peu toucher du piano... ie ne pensais pas que ce fut un crime; mais je n'oublierai jamais fu» les mépris que cela m'a attirés ici.
— Eh ! qu'est-ce que cela nous fait, toute votre histoire?... votre père qui ne voit plus clair^ cm est imprime ir, qui est dans la. misère...
— Non, mademoiselle, je n'ai jamais dit que nous étions dans la misère; les gens laborieux ne la connaissent pas... Non, mademoiselle, nous ne sommes pas malheureux... bien loin de là!... Kt quand mon père revient, le soir, de son imprimerie et se trouve au milieu de ses enfants... ah! il nous le répète souvent, il n'y a pas dans Paris d'homme plus heureux que lui...
— Ce doit être touchant... Vous habili / un grenier, sans doute?
— Non, nuiilrmoiselle, nous logeons ;; cjujuieme, c'est vrai, mais notre logement é=l convenable et bien !• i.u; nous sommes dans une fort belle maison de la rue des Pctiti.-licuries, près du faubourg Saint-Denis.
— Rue des Petites-Ecuries? dit M. Duhautcours en regardant Georgina. Et comment se nomme votre j)ère, mademoiselle?
— Il se nomme Gerbier, monsieur.
— Gerbier, c'est bien cela... vous êtes ma locataire: mademoiselle, la maison où vous demeurez, rue des Pelites-Ecui les, ui'apparlient.
— C'est possible, monsieur, je savais seulement que le proprié- . taire n'habitait pas dans la maison... mais voilà tout, j'ignorais son
nom...
— Eh bien, c'est moi, mademoiselle. Vous habitez le logement du cinquième, au fond de la cour, l'escalier à gauche en entrant?
— Oui, monsieur, c'est bien cela...
— Et je sais aussi par mon concierge que votre i>ère n'a pas encore payé le terme échu... qu'il prenne garde, le second va être oxigibla dans quelques jours, et quand ou n'a pas pu payer un tcruK, on peut encore moins en payer deux... il n'y a plus de raisons pour se remettre au courant.
Georgina rougit en répondant :
— Monsieur, soyez tranquille, mon père vous paiera : il a éti forcé, le ni is dernier, de faire des dépenses pour mes frères... qui entraient t> us deux en pension... il a fallu leur acheter des livres d'études... mais mon père n'oublie pas ce qu'il doit... je sais qu'il pense à son terme échu.
— S il y pense et qu'il ne paye pas, c'est absolument pour moi comme s'il n'y pensait pas.
— H y pense pour vous payer, monsieur.
— Vous êtes braucoup d'eiifants, mademoiselle?
— Nous sommes cinq, monsieur, j'ai deux sœurs et deux frères.
— Cinq enlaiits!... c'est lieaucoup... C'est uicri\vable, mais j'ai remarque qm; les pauvres gens sont toujours ceux qui ont le plus d'enfants... cela dénote une grande insouciance de l'avenir.
— .Mon père ne trouve pas qu'il en ait trop, monsieur, je lui ai entendu dire souvent que n»us étions sa richesse... et qu'il ne domieraitf pas un seul de nous pour tous les trésors du monde
— Sa richesse!... c'est très-joli!... et c'est sa richessa qui est • cause qu'il n'a pas encore payé son terme.
Georgina réprime un mouvement d impatience, et. reprenant son Kirton ilans le(iuel elle remet les fleurs, dit d'une von brève :
— Quelle fleur mademoiselle a-l-elle choisie pour sa garnilureî Célesta repond d'un ton arrogant :
— Cela ne vous regarde pas., je ne veux pas avoir aflaire à vous... j'irai moi-même au magasin et je ferai compliment à votre maîtresse sur la politesse des ouvTieres qu'elle envoie à des pratiques qu'elio doit considérer.
— Vous ferez comme il vous plaira, mademoiselle; ci-Acc an ciel, ma patronne me connaît, et je m'empresserai aii>5i de lui nuonier ce quî s'est passé ici, et le grand crime que j'ai couimLs eu mettant mes nvains sur votre piano.
— Vois-tu, mon père, cette ouvrière a encore l'air de »<• nio<|oer de moi... de me narguer... je ne comprends pas que lu soutlr»-sf«4a... j'espère bien au moins que tu donneras congé à toute celle vilau»e famille, et que tu n'attendras pas pour «la qu'on te doive plusieuri tenue» dont lu n'auras jamais un soul...
LE PETIT ISIDORE
— Monsieur tulrc yin'. nous doiinura con^c si crh lui plaît, rnademnisi-llc, iiiaisjo suis certain qu'il n'aura jamais [««ir lucataiies di'S pci-sonnes plus tramiuilles, plus honnêtes que ijdus... Il y a déjà un an que nous (ienieumns dans la maison, et voilà la première fois (|ui! nous sommes en arrière d'un terme... je ne croyais pas que te
I fût un motif pour renvoyer les gens... mais, je 'c ré|>ète, monsieur ; agira comme il le jugera convenatile... i'ainie à creirc que nous trouverons encore à nous loj,'er.
En di^pit de la fermeté qu'elle veut afTectcr, on entend à la voix do îa jeune tille combien son émotion est vive, et deux grosses larmes qui, malgré elle, s'échappent de ses yeux, |iiouveiit assez les suuffraiices que son cœur vient d'endurer; mais elle se hAie de passer son mouchoir sur ses yeux, et, faisant une courte révéri iice, sort vivemcjit du salon.
Al. Duhautcours, <|(ii n'avait pas cessé de regarder Genigiua, a vu son émotion et ses 1.1 rmes; il ne dit rien, mais il senilile nllecliir. Quant à mademoiselle Célesta, à peine la lleuriste est-eile [lariie qu'elle s'écrie :
— Enfin, nous en voilà débarrassés !... je n'ai jamais vu d'ouvrière aussi impertinente. Tu leur donneras congé, n'est-ce pas, mon père? tu ne garderas pas ces gens-là dans ta maison.
Pour la première t'ois, au lieu d'être de l'avis de sa fille, M. Duhautcours lui répond assez sèchement :
— Célesta, occupi'-toi de tes robes, de tes parures, de tes toilettes, mais fais- moi le plaisir de ne point te mêler de mes locataires.
Mademoiselle tjelesla demeure pélritice et ses joues deviennent de la couleur d'une aubergine.
Vlll. — LA FAMILLE GERBIER.
Dans un modeste appartement situé au cinquième étage, où les meubles sont en noyer, les rideaux en calicot blanc; où une extrême propreté tient lieu de l'élégance que l'on ne peut avoir, nous Irouveions une après-midi tous les enfants de Jean Gerbier.
Deux petits garçons, l'un de cinq ans, l'autre de sept ; une petite fille de neuf ans, une autre de douze; puis enlin t;corgina, l'aînée de la famille, qui vient de revenir de son magasin de fleurs, et qui se •voit aussitôt entourée par ses frères et sœuis, auxquels elle tient lieu de mère, et qui ont pris déjà l'habitude do lui obéir et de l'écouler comme si elle avait l'âge d'une mère de laiiiiUe.
— A-t-on bien travaillé... a-t-on été sage?... dit Georgina en embrassant tout le monde.
— Oui, ma sœur... bien sage!
— A quelle heure ces messieurs sont-ils revenus de l'école?
— A cinq heures et demie.
— Vous n'avez pas joué en route... vous ne vous êtes pas arrêtés devant les boutiques?
— Non, pas du tout.
— J'espère que vous ne mentez pas... Toi , Paul, qui as deux ans de plus que ton frère, je t'ai recommandé de veiller sur lui dans les rues... Vous allez tout près d'ici, je le sais, mais il y a tant de voilures dans Paris... Si l'on ne fait pas attention à soi, un malheur est si vite arrivé !... Mais quand on est raisonnable , qu'on regarde devant soij au lieu d'avoir toujours les yeux ailleurs, on évite les dangers et on ne cause pas de chagrin à son père...
— Oui... oui .. Emile veut toujours s'arrêter devant les pâtissiers, mais moi je l'en empêche...
— Tu lais bien. Et pourquoi voulez-vous vous arrêter devant les p.itissiers, monsieur Emile ?
Le petit garçon de cinq ans auquel s'adresse cette question, et qui est porteur d'une physionomie gaie et décidée, relève sa tète blonde *•" disant :
— Oh! c'est si gentil les gâteaux... je veux être pâtissier, moi!
— Taisez-vous, monsieur Emile; apprenez d'abord à lire, à bien écrire, on verra ensuite ce quevous serez en éiat de faire. Mais ne vous arrêtez pas devant les gâteaux, parce que cela vous donne fair d'un gourmand, et qu'on se moque des garçons qui ont cet air-là. Et vous, mesdemoiselles, avez-vous apprêté ce qu'il faut pour notre repas du soir? Quand mon père revient, il a toujours bon appétit , il ne faut pas le faire attendre.
— Oui, ma sœur, tout est prêt, la soupe mitonne sur le feu : c'est delà soupe aux choux!... et nous avons avec cela des pommes de terre à l'huile.
— Ah ! quel bonheur ! de la soupe aux choux , des pommes de terre!... s'écrient les deux petits garçons en sautant dans la chambre. Ah ! comme nous allons nous régaler!...
— Oh! que ces deux petits garçons-là sont gourmands!... et M. Paul qui n'est pas plus raisonnable que son frère!... Ah! j'entends mon père.
Jean Gerbier, qui a maintenant cinquante ans, est un homme de moyenne taille, maigre et nerveux. Sa fitrure est franche , ouverte, paie; il aime à rire, à chanter, il n'a jamais engendré la mélancolie; mais, quoique fort obligeant, fort serviable, Gerbier a le sang" cliaud.
la tète vive, et il ne faut pas le regarder de travers, car alui» il a 11 main leste et commence par taper avant de s'explii|u< r.
Cependant, depuis qu'il a perdu sa femme, depuis qu'il se sait U seul protecteur de ses cinq enfants, Gi-rbier a lâché de calmer nu peu la fougue de son caractère ; il est devenu plus raisonnable. To est le personnage qui vient de rentrer dans son domicile, avi-c sa ca? quelle sur l'oreille, son paletot un peu sale et ses main» un [im noires, parce ipie l'on est rarement lire à quatre épingles quand ou Sort de travailler dans une imprimerie.
— Ab ! vuilà papa 1
— Voilà (laita!
— Bonsoir, mes eiif.mts, bons<jir, tout le mcnide... Arrive 'ci, Emile, mon cadet!... sur mes genoux, vite... El loi, Paul... Ah! tu as une boss<; au front, toi !
— C'est rien, papa, c'est en jouant!...
— Si c'est en te iiattaiit, dis-le tout de même... Quand on reçoit bravement les coups par devant, il ne faut pas craindre de l'avouer, mon garçon... Viens m'embrasser, .Marie... Tu as oublié de te débarbouiller aujourd'hui... tu y penseras demain, n'est-ce pas?
— Si, papa, je me suis débarbouillée ; mais c'est que j'ai aidé ma sœur Lisa à allumer du feu... et comme le soufflet ne va plus, j'ai souillé le charbon avec ma bouche...
— Pauvre enfant !... cl moi qui la grondais!... Comment, ce grfidin de soufllet ne veut plus aller... est-ce vrai, cela, Lisa?
— Oui, (lapa, il n'a plus d'âme. Mais si on pouvait le raccommoder...
— Ah! ma chère amie... là où il n'y a plus d'âme, il n'y a guère de ressources!... Nous en achèterons un autre avec la première économie que nous réaliserons... .Malheureusement nous n'en pouvons pas l'aire souvent... et pourtant nous ne nous pei mettons pas de superflu, nous n'avons que juste le nécessaire... Mais, bah! nous sommes heureux comme cela... n'est-ce (las , mes enfants?... N(jus nous aimons bien, voilà notre richesse , à nous... Et vous , mademoiselle Georgina... vo'us ne me dites rien? Mais, j ■ ne sais, je te trouve ce soir un petit air satisfait, conquérant, qui m'annonce que tu es contente de toi... Eh bien ! moi, mademoiselle, je ne suis pas content de vous... non, pas du tout, et j'ai de graves reproches à vous faire!
— A moi, mon père, répond la jolie brune en souriant, car le ton de Gerbier n'annonçait pas une véritable colère. Et qu'ai-je donc fait de mal, moi ?
— Ce que vous avez fait , mademoiselle ! ah ! vous pensiez peutêtre que je l'ignorais... mais je vois tout sans en avoir l'air, car un père de fam lie doit tout savoir. Je sais donc, mademoiselle, que depuis huit jours vous apportez ici de l'ouvrage de votre magasin, et que lorsque tout le monde est couché, lorsque vous pensez qu'on e>t endormi , vous vous relevez , vous allumez votre lampe et vous vous mettez à travailler, à veiller, quelquefois jusqu'à trois heures du matin, pour vous abîmer la vue et la santé... et vous croyez que je tolérerai cela, mademoiselle...
— Allons, mon petit papa , ne me gronde pas, c'était une commande pressée... un ouvrage qui ne pouvait pas attendre. .Mais aussi, tiens, voilà ce que j'ai gagné de plus en le faisant.
Georgina présente à son père un papier qui enveloppe cinq pièces de cinq francs.
— Vingt-cinq francs, s'écrie Gerbier, vingt-cinq francs... chère enfant!... Ah! c'est donc cela que tu avais fair si fier !
— On achètera un soufflet, dit la petite Marie.
— Non, dit Georgina, mais vous pourrez payer votre terme, n'est-ce pas, mon père ?
— Oui, ma fille, oui... et je le paierai dès demain!... Georgina fait un mouvement de joie. Elle n'avait point raconté à
son père ce qui lui était arrivé chez M. Duhautcours, elle aurait craint de lui causer trop de peine ou de l'irriter contre leur propriétaire; mais depuis ce temps elle s'était promis de travailler assez pour compléter la somme dont ils avaient besoin, et c'était pour cela que depuis huit jours elle veillait pour faire des fleurs; mais elle tremblait qu'on ne leur signifiât le congé avant qu'elle n'eût fini.
Mademoiselle Célesta n'avait pas manqué, ainsi qu'elle l'avait dit, de se rendre chez sa fleuriste pour s'y plaindre de l'ouvrière qu'on lu; avait envoyée. Mais, comme Georgina travaillait très-bien, qu'elle se conduisait de même, et qu'elle était très-aimée de sa maîtresse, celle-ci s'était bornée à répondre à mademoiselle Duhautcours qu'on n'enverrait plus chez elle la même personne.
— Allons ! à table ! et vive la soupe aux choux et les pommes de terre! s'écrie Gerbier en enlevant dans ses bras le plus jeune de ses enfants qu'il fait asseoir à table à côté de lui. Ah! sac à papier, je suis content... cette Georgina nef. a fait k' une surprise qui est gentille...
— Cela devait vous tourmenter, ce terme, mon père.
— Ah!... me tourmenter... pas trop... il ne me manquait que vingt-cinq francs... avec les quarante-cinq que j'ai là, ça fait les soixante-dix.
— Soixante-dix francs tous les trois mois... Combien donc que ça fait en tout, papa?...
— Ah 1 mademoiselle Marie, vous n'êtes pas encore lorte sur les calculs à ce que je vois; demandez à votre sœur Lisa.
LE PETIT ISIIJOKE.
— Quatre fois sept c'est vingt-huit... deux cent quatre-vingt francs, n'est-ce pas, papa?
— C'est cela même...
— C'est l)i('n chiT un loyer de deux cent quatre-vingts francs!...
— Mais non, ma petite, ce logement est grand, commode, et véritablement j'aurais de la peine à trouver ailleurs aussi bien que cela pour le tiK^nie prix; aussi je n'ai pas envie de déménager.
— l'apa... encore de la soupe.
— Ali! monsit'ur Emile, vous allez bien... vous aurez un beau coup de fourchette !
— Connaissez-vous le propriétaire de cette maison, mon pore, ait /jeorgina.
— ÏNon, ma fille, je sais qu'il se nomme Duhautcours et qu'il est riche, voilà tout; mais n'ayant eu affaire qu'au concierge qui m'a loué et qui me donne mes (piiltanees , je n'ai pas eu besoin de voir le propriétaire; du reste je n'y tiens pas, moi.
— Eh bien ! moi... je le connais...
— liah! et comment cela?
— On m'a envoyée une fois porter des fleurs chez sa fîlle, et ce monsieur était là.
— Ah ! tu as été chez lui... où demeure-t-il ce monsieur?
— Rue du Ilelder.
— Ce doit-ètr(! l)ien iieau, bien doré chez lui ?
— Oui, mon père, c'est trcs-élégant.
— Et il a une lille... est-elle jolie?
— (^omme cela... elle n'a pas l'air aimable.
— Voyez pourtant conime c'est heureux que la jilupart de ces demoiselles très-riches n'aient pas l'air aimable , elles laissent cet air-là aux jeunes filles pauvres pour qu'au moins celles-ci aient quelque chose qui les dédommage.
— Vous croyez qu'elles le font exprès, mon père ?
— Du moment qu'elles le font, exprés ou non, cela suffit.
— Papa, encore des poninies de terre.
— Mou fils, viiiis annimre/. de jurandes capacités!... Allons, tant mieux, mange, nKJii gaieon... pourvu que tu ne sois pas malade, c'est tout ce que je demande.
— Papa, pourquoi donc ne buvons-nous que de l'eau dans la semaine ? %
— Mon ami. parce que l'eau est la boisson la meilleure ei ii plus saine. La meilleure, parce qu'elle coûte moins cher; la plus >.iihe, parce qu'elle ne grise jamais, et ne nous expose pas à perdre notre raison
— Alors, papa, pourquoi buvons-nous du vin le dimanche... Tu veux donc bien perdre la raison ce jour-là?
— Ah ! mais voilà un petit garçon (pii a des dispositions pour être avocat... il met les gens au pied du mur... Emile, je vous mettrai dans le barreau, mon ami.
— l''ait-ou des pâtés dans le barreau, papa?
— On fait des boulettes partout... des pàlés, c'est différent... mais je ne veux pas que lu en fasses, tu en mangerais trop.
En ce moment deux petits coups sont frappés à la porte qui donne sur le carré.
— Entrez! crie Gerbier. La clé est sur la porte... Nous ne craignons pas les voleurs, nous autres.