‹ MoustacheChapitre 182 sur 281 · XIII. — TENTATIVES DE SÉWJCTIO · texte numérisé non relu

XIII. — TENTATIVES DE SÉWJCTIO

M. Duhautcours, comme on a dû le deviner, n'avait pu voir Geor- "ina Gerbier sans éprouver pour cette jeune fille un de ces sentiments qui, d'abord, ne sont qu'un désir, mais oui, à cinquante ans, deviennent facilement une passion, parce qu à cet àge-là on ne fait plu.-» guère de conquêtes et que par conséquent un n'a plus rien pour se distraire de l'amour qui se glisse dans notre cœur. Tandis qu'à vingteinq ans, chaque jour nous offre une occasion nouvelle et l'amour d'aujourd'hui chasse celui d'hier, comme il sera chasse par celui de demain. . .

Si M. Duhautcours avait pu surJe-champ contenter ses désirs, peut-être le penchant qu'il éprouvait pour la jolie fleuriste n'eùt-il été que passager; mais tout le monde sait que les obstacles ne font (pi'irriter et augmenter l'amour : ceci est vieux comme le siège de Troie: et ce qui m'étonne, c'est que les dames ne s'en souviennent pas plus souvent.

Georgina était bien faite pour charmer : taille bien prise, formes arrondies, tournure gracieuse; et puis des cheveux d un si beau noir, des yeux d'un bleu si pur et d'une expression si douce, une bouche si aimable; rien de commun ni dans la voix, ni dans les manières; tout cela eût si bien porté un cachemire, des dentelles et des diamants, qu'il n'était nullement surprenant qu'elle donnât le désir de

lui en offrir. ,....., ..

Cette jeune personne aurait pu taire deja bien des conquêtes, mais la maîtresse du magasin où elle travaillait l'envoyait rarement en commission; ensuite, lorsque Georgina sortait seule, elle marchait si vite, regardait si peu à droite et à gauehe, que ceux qui, en passant, voulaient lui adresser quelques mots, s'apercevaient bieuiôi qu'ils en seraient pour leurs frais d'éloquence. En général, on ne suit guère que les femmes qui veulent bien l'être; les hommes ont asseï de tacl pour voir vile si cela prendra ou si cela ne pn-ndra pas.

Mais lorsque l'on est devenu millionnaire, lorsqu'on peut satisfaire tous ses goûts, contenter toutes ses fantaisies, lorsqu'avec cela, et c'est très-commun, on est devenu assez sot pour se (i^uner qu'étant très-riche on doit l'emporter sur tout le monde, être plus beau, plus spirituel, plus aimable, plus aimé que tout le monde, on doit devenir colère comme un dindon quand uu obstacle se permet de se placer sur notre chemin. , . .

M Duhautcours s'est rendu chez son locataire pour bien s assunT de la position de Gerbior; on lui devait un terme, il espérait qu\>n lui demanderait du temps pour le payer ; il a été fort contrarie lorsqu'on lui a dit que son argent était prêt. Mais en visiUint le logement de l'imprimeur, en examinant partout, ce monsieur s'est dit :

— Ces gens- là sont très-oauvres... à peine s'ils ont le nécessaire, ils vivent au jour le jour... ils manç;ont (les pommes de terre et boivent de l'eau... il y a uue ribambelle d'enfants à éle>Tr... il est iihpossible que je ne leur fasse pas faire tout ee que je voudrai, en semant de 1 or sur tout cela. .. , ^ .

Cependant, quand ce monsieur a >ii que i on r*fusaît les propositi.iiis qu'il lal^.ut pour Geor:,'iiia, il a compris qu'il ne réussirait p."!* au<-i t'aeileiiient qu'il l'avait pense d'abord. Mais il n a tvis pour cola perdu l'espoir de réussir. IHih.iutcours en était venu au point do en ire que rien ne pouvait lui n-sister.

L'arrivée de Franville chez Gerbier a été encore une contrariéld pour Duhautcours, qui, comme la plupart des parvenus, voudrai (aire croire qu'il est venu au monde avec des vH-rles fines »m orcili les , mais ce monsieur l'oublie bien vile en se disant :

r.K PKTIT isluoatî.

Alil c'est comme cela.,. Georgina, ouvre cette fenfftre! (P. 34.)

— Après tout! qu'est-ce que cela me fait, et lors même que ce Franvilie raconterait une erreur de jeunesse... Quoi donc ! quelque peccadille. Est-ce que tous les hommes n'en ont pas fait... plus ou moins! et tout cela emi)èchc-t-il que maintenant je roule sur l'or? Ne nous occupons donc que de séduire crtte ravissante Georgina, que de l'éblouir par l'offre des toilettes, des bijoux, des parures que je veux mettre à ses pieds; par le tableau de cette existence de luxe, de plaisirs, de fêtes, qui sera sou partage si elle veut m'écouter.

En descendant de chez Gerbier, Duliautcnurs est entré chez son concierge, petit homme qui se courbe jusqu'à terre en apercevant le propriétaire, et marcherait à quatre pattes devant lui si celui-ci le lui commandait.

— Bluteau! dit Duhautcours en faisant signe au concierge de quitter sa loge pour venir lui parler dans la cour, écoutez-moi.

— Je suis aux ordres de raunsieur, ponctuellement.

— Vous connaissez la famille Gerbier qui loge là, au cinquième?

— Je la connais, comme on connaît des gens du cinquième ; ils n'ont pas encore payé le dernier terme, mais je puisavertir l'huissier.

— "Taisez-vous... ils vous paieront demain, d'ailleurs il ne s'agit pas de cela... Je vous enjoins d'être poli avec eux... de ne jamais leur demander d'argent...

— Du moment que c'est l'ordre de monsieur... j'obéirai ponctuellement, et...

— Ecoutez-moi bien, et ne mentez pas... si j'apprends que vous m'avez menti, je vous chasse...

— Monsieur... je n'ai pas l'habitude... avec monsieur.

— Taisez-vous! Quelles sont les personnes qui viennent chez Gerbier?

— Les personnes... Voyons, que je me remémore... il n'y en a pas beaucoup... Ah! il y a eu monsieur ce soir...

— Est-ce que vous croyez m' apprendre cela ?

— Il y a un particulier à moustaches que je soupçonne d'être un ancien militaire... qui est monté tout à l'heure, celui-là vient assez souvent.

— Ensuite?

— Ensuite... ma foi, ils ne voient pas beaucoup de monde... ah! il y a un vieux qui travaille aussi à l'imprimerie, qei vient quelquefois le soir... mais rarement.

— Et pas do jeunes gens, pas de galants pour la ieune Georgina?

— Oh ! du tu ut! rien qui y ressemble...

— Et on ne vous apporte pas de lettre ;x)ur rai remettre en se- ^et... on ne l'attend pas dans la rue? Ne mentez pas, Bluteau !

— J'aimerais mieux me couper la langue que de mentir à monsieur!... Je n'ai pas aperçu l'ombre d'un amoureux, et je me tiatte de m'y connaître... feu mon épouse en avait quatre!... scélérate d'Anastasie!...

— Alors, cette jeune personne est sage; c'est votre opinion ?

— J'en répondrais corps pour corps! ■

— C'est bien; faites toujours attention, et si cela changeait, avertisseztnoi.

— Monsieur sera ponctuellement averti.

— Cette jeune fille n'a point encore d'amoureux, se dit Duhautcours, tant mieux... c'est le moment d'agir... et une fois ma maîtresse, je saurai bien empêcher qu'on ne me l'enlève.

Georgina revenait ordinairement de son magasin sur les sept heures et demie, et elle suivait presque toujours le même chemin. De la rue Richelieu à celle des Petites-Ecuries, la course était assez longue; M. Duhautcours, qui s'est i; I rmé de tout, se trouve un soir sur la route que prend la jolie fleuriste; il ne faisait plus jour, mais pas encore assez nuit pour qu'un ne put reconnaitie les personnes; aussi Georgina a-t-elle sur-le-champ reconnu ce monsieur qui l'accoste, en lui disant :

— Je ne me trompe pas... c'est mademoiselle Georgina que j'ai le plaisir de renc 'itrer. .

— Oiji, nioL=ieur. Ah ! je reconnais bien aussi monsieur pour notre propriétaire...

— Où allez-vous donc ainsi, ma belle demoiselle?

— Mon Dieu, monsieur, je rentre à la maison comme tous les soirs en sortant de mon magasin...

— Ah' vous allez chez vous... ma foi j'ai justement affaire à ma maison de la rue des Petites-Ecuries; si vous le permettez, j'aurai le plaisir de faire la route avec vous.

Georgina n'ose pas dire qu'elle ne le veut pas, et cependant cette rencontre lui déplaît; la compagnie de son propriétaire ne lui est nullement agréable, elle se borne à répondre :

— Comme monsieur voudra... seulement j'ai l'habitude d'aller très-vite ..

— Et pourquoi allez-vous si vite? qui vous presse?...

— C'est que je sais qu'on m'attend avec impatience chez nous... mes frères et mes sœurs ont besoin de moi, ei puis je veux y être avant le retour de mon père... je veux que le souper soit prêt lorsqu'il arrive. Oh! j'ai bien des choses à faire...

— En vérité, mademoiselle, vous menez une existence bien triste!... A peine quittez-vous l'ouvrage de votre magasin, que vous avez à

J,h l'I/l II' 1 SI DUKE.

Teucz, voyez... il lui jette de l'eâU au visage. (P. 39.)

TOUS occuper des soins d'un ménage... il ne vous reste duiic pas un moment pour votre plaisir...

— Mais je ne trouve pas cela triste du tout, monsieur!... Mes pliisirs, ce sont mes frères, mes sœurs... mon père... Quand il est content de moi, je suis si heureuse...

— Tout cela est très-bien .. certes, il n'y a que des éloges à donner à votre conduite; c'est pour cela cpie je trouve que vous seriez digne d'un sort vraiment heureux. Car, enfin, raisonnons un peu : Vous soignez vos petits frères, vos sœurs .. mais où tout cela vous niènera-t-il?... Toujours du travail, de la peine en perspective, et votre jeunesse, vos beaux jours s'écouleront ainsi sans que vous en ayez profité...

— Je ne vous comprends pas, monsieur...

— Eh bien, tenez, je vais m'expliquer franchement; car, après tout, ce n'est que votre bonheur que je veux... Vous avez refusé l'autre jour une place de caissière dans une maison de commerce ; vous avez eu raison! Ce n'est pas là ce qu'il vous faut... Non, avec une figure comme la vôtre, on ne doit pas rester l'eSilave des autres, on doit commander, au contraire, et voir tout soumis ù ses lois; on doit être libre, maitresso, avoir des valets à ses ordres, un hôtel, une voiture, des toilettes à désoler toutes les autres femmes; on doit passer sa vie au sein des plaisirs, courir les bals, les spectacles, les concerts!... voilà l'existence qui est digne dç vos charmes... Dites un mot, et tout cela vous l'aurez demain.

Gcorgina a écouté ce discours avec une émotion dans laquelle se iièlait un peu de colère; cependant elle tâche de dissimuler et répond avec malice :

— Et quel est donc ce mot qu'il faudrait dire pour avoir tout cela î

— Vous ne le devinez pasY

— Non, monsieur, je ne devine jamais rien, moi...

^ — Eh bien, il faudrait me dire que vous me permettez de vous aimer... de vous adorer... de vous voirtous les jours dans l'hôtel que vous habiterez... de vous accompagner au spectacle, aux fêtes, entiu de partager vos plaisirs et de mettre tous mes soins à satisfaire vos momdres caprices...

La jeune fille part d'un éclat de rire qui surprend beaucoup Duhauteonrs^ il est oblige d'attendre que cet accès de gaieté se passe et il atteiiil lort longtemps, parce i, le Geoigina semble ne pas pouvoir se ealincM'. l,ors(prenrm il la voit ci'sser de rin>, il lui dit :

— \)ur (lois-je iii'ii>er île Ceci... vou> ne me réponde/, (pi'eii riant?

— Mais, monsieur, il me semble que c'est la seule rejkinse que l'on doive faire à une plaisanterie.,.

— Une plaisanterie... je vous jure, mademoiselle...

— Oh! monsieur, en voilà bien assez; vous avez voulu savoir si j'étais une fille honnête, sage, parce que, sans doute, vous ne voulez avoir dans votre maison que des personnes qui se conduisent bien ; Von- vous êtes amusé à me mettre à l'épreuve., je ne vous en veux pas, monsieur, je comprends que vous ne voudriez pas que votre maison fût mal habitée. . mais, rassurez-vous, monsieur, si nous sommes pauvres, nous sommes honnêtes... et ce ne sont pas les filles de mon père qui accepteront jamais les propositions que vous venez de me faire... pour plaisanter... Cependant, comme mon père pourrait trouver mauvais que vous nous missiez à l'épreuve, je ne lui dirai rien de tout ceci... car, il est très-emporté... il pourrait ne pas prendre cela en riant, lui! Mais nous voilà bientôt arrivés... pardon, monsieur, il faut que j'entre chez le charcutier acheter quelque chose pour le souper...

En disant cela, Georgina salue Duhautcours et entre vivement dans une boiiti(iue un peu plus loin.

Le capitaliste est resté un moment immobile, il était loin de s'attendre à cette réponse; mais il a trop damour-propre pour y voir encore un refus lonnel à ses propositions.

— Elle cioii que ]o plaisante, se dit-il ; elle croit que je ne tiendrais pas ces otVres brillantes que je lui ai faites .. Ah! pardieu! je lui prouverai que rien ne me coûte pour obtenir c que je veux... Oui... avec les femmes il faut frapper les yeux... les paroles s'envolent... les bijoux, les parures se touchent, s'examinent, s'essayent... et la coquetterie fait le reste.

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