XIV. — UN PÈRE ET l*:» CONCIERGE
Deux jours après, en revenant encore chez «'lie, Georgina s'entend appeler par le concierge, qui lui dit avei'. cet air mystérieux que croient toujours devoir priiidre les imbéciles lorsqu'on les charge d'une commission :
— .Mademoiselle .. faites excuse, mais j'ai quelque chose k tous remettre.
— .\ moi, monsieur Bluleauf...
— .\ vous, ponctuellement.
— l ne lettre pour mon père, peut-itre... il n'en attend pas, «pendant...
— .Mademoiselle, ce n'esl^oint une lettre... et ce n'est pas pour monsieur votre père ^uc l'on a apporta l'obj^ c'est nen pour vous...
LH pini'i isiDoui:.
On m'a mômn rccoriimaiidé de ne remettre ça qu'à vous toute seule... Voilà ce (|ue c'est.
Le c<iiiciert,'e preiiil sur im meuble un t,'raiul carton dore, bien fermé et riiiMiie Ciu lielé sur le ruban qui l'entoure, et le présente à la jolie lille, (|ui re;,Mrde ce carton avec étonnenient, en «'écriant :
— Ui'esl-ce (lue c'( st (|ue cola'?
— J'i^'niire pusiiivement, mailemoiselle.
— Kt qui a apporté en ciU'loM?
— Une peisoiuie inconnue... cpie je ne connais pas. Je suppose que c'était un petit commis cliarj,'e des courses.
— i;i qu'a t-ondit en vous Kiiiriiaut cela?
— Ou ma dit : « VoiLi pour uiadeiuinselle ficov ;iua ("lerbicr... pour elle-même; elle saura bien d'où cela vient, »
— lit (las autre chose ?
— Non... Ah! c'est-à-dire si, on a ajouté : «Lvngajfoi cette demoiaelle à n'ouvrir ceci que lors(iu'ellc sera entièrenuinl scidn. «
— Voilà qui est singulier... mais ce sont probablement des lleurs que l'on m'i'iivoie à arranger... ou que je dois remlre au magasin ; donnez, mniisiiur lîluteau, '
— Voilà, mademoiselle; ma commission est faiie poncti.iellenient. Georgiua prend le carton et se rend chez elle; mais, tout en montant l'e^caliei-, elle se dit :
— Non! ce ne sont pas des lleurs qu'il y a là-dedans... c'est beaucoup trop lourd .. yu est-ce que cola peut donc être?.,. Est-ce que, par hasard... ce monsieur qui m'a parlé avant-hier aurait osé... Non, ce n'est pas possible... Ou m'a recommandé d(! n'ouvrir ce caiton que quand je serais seule... mais c'est à mon père que je vais le remettre, c'est lui qui l'ouvrira .. ear je no veux pas avoir de mystère pour lui. J'ai bien voulu ne point lui rapporter la conversation que j'ai eue avec notre propriétaire. . mais si ce nionsiaur no me laisse pas tranquille, tant pis pour lui! c'est mon père qui lui repondra.
Georgina, en rentrant, est comme de coutnme entourée par ses frères et sœurs qui tous regardent avec curiosité le beau carton qu'elle porte et s écrient :
— Qu'est-ce qu'il y a donc là-dedans, ma sœur?
— Oh! ce sont des gâteaux! dit le petit Kmile.
— Ce sont des joujoux ! dit Paul.
— Je ne sais pas du tout ce qu'il y a là-dedans, et nous ne le saurons que quand notre père sera venu, car c'est lui seul qui doit ouvrir ce carton.
Uni' (lenit heure plus tard le père de famille revenait près de ses enfants, toujours gai, chaMlant, iieureux, lors(iu'il se tronyait entouré de ses lillo ei de ses (ils; le plaisir animait sa physionomie et on vajait d;*ns ses yeux qu'il n'aurait pas changé sa physionomie contre celle d'un prince de la tinance. "
Gerbiir venait d'enibrasser ses enfiints, lorsque Georgina vient déposer devant lui le beau carton que lui a rerais le concierge.
— Uu'esl-ce<iue tu m'apportes là? dit Gerbier. Que renferme ce magniliiiuc carton... Sous une t^lle enveloppe il ne doit y avoir que de belles choses...
— J'ignore ce qu'il y a là-dedans, mon père; c'est le concierge, M. Bluteau, qui m'a, remis cola...
— Pour moi?...
— Non, pour moi...
— i Pour toi? et de quelle part?... reprend Gerbier dont le front se rembrunit.
— 11 prétend que c'est un connnissionnaire qu'il ne connaît pas qui a apporté ce carton, en recommandant de me le remettre à moimême; il a même ajouté qu'on me priait de ne l'ouvrir que lorsi|ue je s.erais seule; mais moi, mon père, qui ne connais personne, ipii n'attends rien de personne, j'ai pensé que c'était à vous que je devais d'abord remettre cela.
Gerbier embrasse le front de sa fille en répondant :
— Tu as bien fait, mon enfant, tu as agi comme tu le devais,., car ce beau carton doit renfermer des choses... entin nous,allons voii...
ËQ un instant Gerbier a brisé les cachets, dénoué les rubans, euvert ks cartons, et on aperçoit un superbe châle de cachemire. Les deux plus jeunes filles s'ecrient :
— Ah! que c'est beau !...
— C'est pas des gâteaux ! dit Emile.
Georgina regarde sans admirer; son 'aère, qui est devenu très- ^ aie, niuniiuro :
— Et c est à toi,., à ma fille qu'on envo'e cela..,
— Ohl mon père, on s'est trompé sans doute...
— Attends, nous ne voyons pas tout, peut-être...
Et Gerbier, enlevant le cachemire qui est bleu, en découvre un autre dont !« fond e.^t ponceau et qui semble encore plus magnifique.
— Mon Dieu! les beaux châles! répètent les deux jeunes lilles.
— Ça no se mange pas ! murmure le petit Emile.
— Taisez-vous, enfants 1 vous trouvez beau... Gela est bien laid... bien affreax, au contraire,., car je devLie, moi, quel est le prix que l'on veut de ces parures ..
— Mon père, il n'est pas possible que toiftcela soit pour moi...
— Attends... j'aperçois dans ce coin une toute petite boite en ma-
( ocain.,. H y a un pejit papier avec de l'écriture piqué après,,, voyons : u Pour la charmante Georgina. » Oh! c'est bien pour toi... il n'y a pas le moindre doute à avoir. Sachons maintenant ce qu'il y a dans celte boiti'.
Une supr'rbe paire do boucles d'oreill<'s était renfermée dans la botle. Tons les enf.inls et même (Jeorgina ji lient un eri de surprise. Les petite» sieurs vont encore dire : u Ah! que c'est beau! » mais un regaid de leur père arrête ces paroles sur leurs lèvres, Ci'lui-ci crispe ses poings et lixc- encore ses yeux sur sa fille ainee en niuiinurant :
— Tu me jures que tu ne sais pas d'où tout cela te vient?...
— ,Mon père... je ne sais rien... mais je ne dois plus vous tairk mainleiiant une rencontre que j'ai faite, il y a deux jours... en revenant ici .. Je ne vous en avais pas parlé .. parce que je pensais que cela n'aurait aucune suite, et que je voulais éviter de vous causer le moindre ennui,., et de vous mettre en colère contre quelqu'un,
• — Gageons que cest notre propriétaire que tu as rencontré...
— Oui, mon père!...
— Ah ! j'avais bien deviné l'autre jour que ce n'était pas pour voir le logement ipi'il était monté ici! .. Eh bien! (|uet'a t-il dit, ce uioiisieui? Je le devine d avance; c'est égal, dis toujours.
Geoigiii 1 rapporte à son [lère tout ce qui; lui a dit, M Uuhautcours. Geibier laisse de temps à autre éclater des marques de colère; il frappe de son pçiing sur la table, en murmurant :
— Ton honneur... ta vertu!... c'est toute ta richesse, mon enfant, et il voulait faire de loi une de ces femmes .. connue il y en a trop... Tu l'as envoyé promener, et il a pi n.sé que la vue de ces cadeaux te séduirait, t'éblouirait et ferait plus d'ellet sur. toi que ses paroles. ..•>• Ah! le gredin!...
— Vous croyez donc, mon père, que c'est ce monsieur qui a envoyé ce carton!...
"— Oui» sacrebleu, je le crois; mais, au reste, nous allons nous e assurer. Marie... écoute, petite, tu vas descendre chez le portier, t lui diras que ta sœur Georgina désire lui parler et le prie de monti .■ un moniiiit... ta sœur Georgina, tu entends bien?
— Oui, papa.
La petite fille descend. Gerbier remet le» diamants et les cachemires dans le carton, en disant :
— Le concierge doit avoir deviné les intentions de son maître.., il montera... il ne se serait pas dérangé pour toi il y a huit jours! .. Je me disais aussi, il est diablement poli et câlin depuis quelque temps, le père Bluleau... il y a quelque anguille sous roche I... On monte... le voilà; il ne faut pas qu'il me voie d'abord...
Gerbier se retire dans une autre pièce. Le ci:)ncierge arrive sur les pas de la jeune Marie ; il regarde dans la cliambre avant d'entrer, en disant à demi-voix r
— C'est mam'selle Georgina qui a quelque chose à mê céiii'muniquer... je présume qu'il ne fiut pas que son père entende...
— Au contraire... il faut que j'entende' s'écrie l'imprimeul' en se montrant tout à coup; car c'est moi qui Vous ai envoyé chercher.
Le concierge semble inquiet, il se retourne vers la porte ; mais Gerbier court à lui, le prend par le bras et le fait brusquement rentrer dans la chambre, en Un disant :
— Pourquoi donc voulez-vous vous en aller?... Vous êtes donc fâché de causer avec moi?...
— Moi, monsieur Gerbier, pas du tout... mais il m'avait semblé qu'on m'appelait en bas...
— On ne vous appelle pas. Nous avons à jaser un peu nous deux... Vous connaissez ce carton?...
— Ce carton .. oui... je... c'est-à-dire, je crois l'avoir vu...
— Ne cherchez donc pas de faux-fuyants... c'est vous qui, tout à riieure, l'avez remis à ma fille Georgina.
— Ah! tiens, au fait, c'est vrai.,, je le reconnais àpréscht...
— Ue qui le tenieZ-vousî...
— De ipii... mais... comme j'ai dit à mademoiselle... d'un commis... ou commissionnaire que je ne connais pas... voilà la chose ponctuellement...
— Vous mentez...
— Comment! je mensl... monsieur, je trouve étonnant que...
— Monsieur Bluteau, ne prenons pas un air insolent... ça ne va pas avec moi. Je vous ai dit que vous mentiez... je le r'pète... et j» vous ordonne de me dire de qui vous tenez ce carton?...
— .Monsieur, je vous ai dit ce que je devais vous dire... Vous n'avez pas d'ordre à m octroyer.
— ^ Ah! c'est comme cela... Georgina! ouvre cette fenêtre...
— Oui, mon père.
— C'est bien. Et maintenant, monsieur Bluteau, ù vous ne voulez pas me dire qui vous a remis ce carton... et ce qu'en vous a dit en vous le remettant, ce n'est pas par l'escalier que vous descendrez, c'est par cette fenêtre!
Le concierge devient verdàtre, il voudrait se sauver, mais Gerbier le tient toujours par le bras, et l'ouvrier a une poigne qui le serre comme un etau. Le maHieuieux Bluteau ne veut pas descendre par la fenêtre, mais il ne voudrait pas non plus trahir sou propriétaire, qui lui a recommandé le secret sous ;jf vue d'être chassé ; il prend alors un ton suppliant et balbutie ;
Lii PETIT iSlbOllE.
— Mnn h'in mnn=tpur Gf-rMer .. corlainoniftit si je ne. fnis [las... je nr [I MX p.-is vous liirc... je vous juro...
— Tu iiiiiis...
— Je vdiis suis tout di; voué... demandez-moi aiitro chose...
— Qui l'a tt'iiiis ce carton î...
— Tous les juins il vient des commissionnaires dans la maison et on no II s coniiaii jias pouif cela...
— Veu\-lu dire la vérité?...
— Si je n'en fais pas plus...
— Alors tu veux descendre par la fenôtre?,..
— Vous ne ferez pas un si gros forfait...
— Tu vas le voir...
Et (iirliii r --ainil le concierge par le milieu du corps, l'enlève et le porte cmitre la fenêtre... les enfants interdits regardent leur père avec cllrolj M. Rluteau pousse des cris hurnlilos. Tout à coup la porte s'ouvre.
Franvillu paraît, regarde ce qui se passe et dit :
— Tiens 1 tiens, on jette les portiers par les fc^nêtres ici... c'est assez (lioie... mais on ne l.nt ces choses-là que d'un entresol... ici i c'est trop liant... Voyons, Gerhicr... que t'a-t il fait cet invalide-là?
— Il ne veut pas ni' avouer que c'est son propriétaire qui a envoyé ce carlim :i ma (ille. \
— Eh! mon Dieu!... puisque vous le savez, monsieur... ce n'est ! pas la peine de me le demander. j
— Ah! tu en conviens donc à présent! dit Gerbier en tliiposant le concierge à terre. C'est bien heureux, c'est tout ce que je voulais... A présent, reprends ce carton, tu le rendra» à M. Duhautcours et... mais non... j'ai une autre idée... je lui repurterai moi-même ses cachemires et ses diamants... Allons, va... file... on n'a plus besoin de toi !
Le concierge ne demande |)as son reste; il est déjà dehors et en bas avant qu'on ait referme la porte.
— Descachi mires! . des diamants!... dit l'ancien militaire quand le concierge est parti; et c'est Duhautcours qui a envoyé tout cela ici... qu'est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire que ma Georgina a eu le malheur de plaire à ce monsieur... etqii il a cru que grâce à ses présents elle écouterait ses infamies propositions.
— Cela 110 m'étonne pas, c'est un gaillard qui ne doute de rien, qui se croit tout permis , qui pense que tout doit lui céder parce qu'il rou e sur l'or.
— Je lui (erai voir, moi, qu'il y a encore des personnes que l'or ne fait pas plier.
— Mais s'adresser à cette chère enfant... si pure, si bonne... qui aime tant son père, sa famille... 11 a le diable au corps.
— Je ne sais pas ce qu'il a au corps... mais il saura ce que j'ai au cœur, moi... et il faudra qu'il me lasse raison de l'affront qu'il me réservait.
— Tu veux le battre avec lui?
— Certainement!...
— Ah! mon père!...
Georgina court entourer son pJre de ses bras, les autres enfants imitent l<ur sœur et viennent tous se serrer contre leur protecteur, leur soutien, comme pour lui diro :
— Tu ne peux pas exposer ta vie... puisque tu es notre seul appui... que deviendrions-nous sans toi?
Gerliier devine ce qu'expriment les regards de ses enfants, et malgré lui une larme vient aux bords de ses paupières, mais Franville s'empresse de rassurer les enfants en leur disant :
— Rassurez- vous, mes amis, votre père ne se battra pas... je vous en reponds sur ma tète.
— l'tiurquoi dis-tu cela, Franvilleî
— Pourquoi, parce que je connais l'autre, et que je sais que ce n est point un cadet à se battre.
— Tu crois qu'il refusera?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûr.
— Mais cependant il faut que je me venge de cj>t homme... Il faut que je lui dise combien je trouve sn conduite indigne.
— Viens avec moi dans ta chambre... je vais te cvinter une histoire de la jeunesse de ce monsieur et tu pourras peut-être lui en dire plus long que lu ne crois.
— Mes enfants, soupez toujours, dit Gerbier en allant dans sa chambre avec son ami, nuis tous les enfants répondent :
— Non, papa, nous aimo.xs niii ux t'altendre.