XV. — lUSTOIK'^ TROP COIWMUNB
a II y a de cela vingt-deux ans, dit l'ancien militaire en «"nsscyant en fhce de son ami, Duhautcnurs, qui s'appelait Charles de son prénom et que nous ne iionimions jamais autrement alors, était employé dans une maison (le librairie; il gagnait fort peu de chose, Uiiiii il touliailail ardciiimeut de l'aire l'orlnue; colle peuiéâ chez lui
l'emportait sur tnute= leifautres, aussi l'amour n'étart pour loi qu'iïnc di.stractiiin plutôt qu'un s<-nliment. ^
« Cependant il avait fait la C''iinii«ance d'un? r,.mr.r-K\t. ri-,, bois. C'était une jeune or()helini; a'>.ez jnhe, v elle faisait de la broderie, mais étant souvent n.' (M.'ii, il s'en suivait que la pauvre tille avait à i , ■ i
ce n'était pas Charles, son amant, qui l'aurait a •; 'Ih'il
l'aurait pu. Cela n'enip//.hait pas Adèle d'aimer ' i ni;
pour rester sa maitress»;, elle avait refusé d'ecoul«-r .i— i, r: t.cs qui l'auraient tirée de sa pauvreté,., ainsi que cela se voit trop Siiurent, elle ailorait un homme- qui l'aimait fort p<?u. . peut-êtn' p.is dij t.at, qui ne lui proeurail aucun plaisir et Sfjuvent la traiLii f.rl durement; ne lui faisait aucun cadeau, ne s'occupait pas niétn ■ d<- sivo.r si elle avait le nécessaire .. Et quelquefois pour sortir au bn; de son amant, pour lui faire honneur, 4a pau%Te fille ne mangeait pendant la semaine que du pain dur afin de pouvoir s'acheter un Iwnnct le dimanche .. Enfin elle l'aimait! Tout est dans ce mot-là.
« Une circonstance toute naturelle vint encore augmenter l' irn.'ir d'Adèle, tandis qu'au cfmtrairc cela parut diminuer celui d': Mur! -: la jeune fille devint mère; elle s'en réjouissiit sans songer à mu peu de ressources, S"n amant ne semblait pas, lui, s* re|Muir d'un événement oii il ne voyait qu'un surcroît de gène et d^i ml arns. Lorsque Adèle faisait déjà pour l'avenir ces doux prfeels que fait toujours une mère en pensant à «jn enfant, la figure do • bai le? s'allongeait, il ne paraissait nullement touché au tableau des j^irs patcrlinlic's. Je vriyais cela, moi, parce qu'alors j'étais encore à l'aris, et souvent j'accompagnais .esdi uX amants dans une promenade champêtre. Adèle me parlait sans cess" de «on enfant... de ce qu'elle espérait en faire... soit que ce fût uni' ' " • ou un garron. Pendant qu'elle me disait cela, j'examinais Char' , qui ne sfiultlait pas mot; et'quelque chose me disait que les projet- de la pauvre fille ne s'accompliraient pas.
n Mais bientôt je nie rengageai. J'avais pris çoùt pour l'étal militaire, et je dus partir pour l'Afrique, où (tait mon régiment. Je ne fus donc pas témoin des événements que je vais te raconter. Je t'cipliquerai plus tard comment je fus instruit de tout.
« Voyant approcher le moment où "elle allait '!■ v. •-■> 'ti,!-;^. Pt sachant IJién que sa santé ne lui permettait pas ' :ucmc sou enfant, Adèle avait déjà dit à son amant d - -.uvcr une nourrice, et Charles lui disait toujours d'elle iiui,.ihku, de ne point s'inquiéter de cela; et la pauvre fille se privait encore d^tout pour préparer une petite layette à son enfant.
« Le moment critique arriva, Adèle mit au monde un garçon, et le soir même Charles emportait l'enfant qu'on avait placé dans une petite bereclonnette, en disant qu'il allait le porter h la ftmirricc. Adi>lc avait eu une couche compliquée d'accidents graves, elle é;ail fr>rt malade et incapable de voir ce qui se passait autour d elle.
« Au bout de six jours elle revint à la vie et fut en état de parler; alors son premier soin fut de s'informer de son fils. Il f.st eti nourrice, lui répondit Charles, il est en Bretagne, près de R. iihes, c'est loin, mais il esttrèsbien, et d'ailleurs comme nos moyens ne nous permettraient pas d'alUr le voir, peu importe qu'il soit loin ou près. La jeune mère dut se contenter de cette réponse. Petit à petit sa santé se rétablit; elle se remit au travail, mais sca plus grand bonheut était do penser à son fils et d'en demander des nouvelles à son amant qui lui répondait toujours :
« — Il se porte fort bien, fous n'avez pas besoin de #hs en inquiéter.
« Cependant les mois s'écoulaient. La pauvre Adèle ne pouvait pas olileiiir d'autre réponse lorMu'elle s'informait de son enfant. Elle eouiiueueait à trouver singulier que jamais Charles ne voulût lui montrer une lettre de la nourrice Qumd elle insistait p^^n^ savoir le nom et l'adresse de cette femme à laquelle elle voulait éerire, son amant se mettait en colère, lui n-pondait que lui seul avait le ' droit do s'occuper de son lils, et la nu nai;ait Hc ce.vser de la voir si elle revenait encore sur ce sujet. La pauvre fille dévorait ses lanncs. mais un secret pressentiment lui disait que cet homme auquel cil» avait tout sacrifié avait lâchement alandonné leur enfant.
« rîieiitôt Charles mil pi .s d'intervalle dans les visites tiu'il n^ndait à Adèle; puis des semaines s'écoulaient quelquefois sans qu'il vint la voir. C'est qui> ce monsieur avait trouvé une occupation JMus hirr.ilive, c'est qu'il commeni;.iit J devenir plus hcureut, à entfovoir la fortune; mais au lieu de laire pirtagiT sa nouvelle aisance à celle qui avait partagé sa misère, il s■éloi^■nait d'elle, il la fuyait, il sembl.iil honteux de lavoir connue; culiii il ne cherchait plus qu'à rompre entièrement une liaison qui lui pesait.
(( Adèle, s'apeuevant du changement de son amant, lui dit un jour:
tt Abaiidonui /.-moi . monsieur, puisqu'en devenant heureux
vous ce-^SiJ. de m'aiiiier, abaudonni 2-moi, ces-soz de me voir, vous en
ave/ lo droit, niais rende/-inoi mon lî s, il est plutiit à \m\ qu'.\ vous,
car vouii n'avez pas voulu le n.-connailri'.
„ Pas si bét<>, répondit Charles. J'auraiS fait l.\ une boHo afT.ùrc! Kon, non, il y a déjà trop déjeunes gens qui compromotteni. qui perdent leur avenir en se mettant sur le dos des enfants d'Mit ils im sont pas toujours les pères.
LK PETIT ISllHiItl..
«— Est-ce |iour moi que vous dilfs cela, munsieur, s'écria Adèle, osericz-voiis douter aussi de nu ennduite ?
« — Je ne vous dis pas cela ; mais je vousenKageà me laisser tranquille. J'ai été viilre aiu.uit; je ne peux pas l'être toujour^:, il n'y a rien d'ciernel ici-bas. Je romps av.c vuus... im peu plu-, iflt, un piu plus tard, nous aurions toujours fini par là, et maintenant notre liaison me serait piéjudiciable... elli; coniprnniittrait mes interiils.
« — Kncore une l'ois, monsieur, vous ùles libre , mais rcndez-nioi mon fils...
« tlliarles haussa les épaules en répondant :
« — yu'en ferieï-vous T vous gagnez à peine (ie qucn vuiis nourrir vous-même, et vous voulez encore vous charger d'un infant
« — Que vous iiupiirte, monsieur, je veillerai, je passerai les nuits l'il le faut, mais du moins j'aiiiai mon fils avec moi
« — Vous tomberiez malade an bout do peu de temps et l'enfant .manquerait de tout. Je vous assure qu'il est beaucoup mieu.x où il est.
« — Mais où est-il donc enfin... Mon Dieu !... je crains de l'avoir deviné .. Au lieu de le mettre en nourrice, vous l'avez abandonné...
— Vuiiliez-vous que je me fisse voleur pcJur payer les mois de nourrice?
n — Ah! c'est alTreux, c'est indigne!,., mais maintenant, vous êtes plus heureux, votre position est changée... Eh bien! ces pauvres enfants qu'on confie à la charité... à ces maisons fondées pour en avoir soin... ces enfants, on m'a dit qu'en payant une certaine somme, on pouvait toujours les réclamer et qu'ils vous étaient rendus. Cliarles, vous n'êtes plus pauvre maintenant, vous irez reprendre votre fils...
« — Je m'en girderai bien, pour que plus lard cet enfant vienne m'appeler son père... me poursuivre à la promenade... me faire des scènes sentimentales quand je me trouverais en société... et peut-être près d'une demoiselle riche à qui je ferais la cour |iijur l'épouser... c'est toujours ces moments-là que l'on choisit pour envoyer un petit bambin mal débarbouillé qui se pose devant vous, en s'écriant : « Bonjour, mon petit papa ! » On fait une drôle de mine alors. Chacun vous regarde d'un air courroucé. Vous avez beau dire : « .Mais je ne connais pas cet enfant-làl Je ne l'ai jamais vu... il ne m'est de rien... » Le coup est porté! Le beau-père prend des informations... on exagère vos folies de jeunesse, et votre mariage est mannmi w.ii, je ne m'exposerai point à cela.
« Adèle eut beau jurer à Charles que s'il lui rendait son fils, jamais elle ne dirait à cet enfant le nom de son père, ce monsieur fut inflexible, il la quitta brutalement et à dater de ce jour ne remit plus les pieds chez elle. La pauvre fille lui écrivit plusieurs lettres pour lui redemander son enfant, mais ces lettres restèrent sans réponse. Elle vit bien qu'il fallait renoncer à l'espoir de changer sa résolution.
« Sept années s'écoulèrent, j'avais obtenu un congé ; j'étais à Paris, mon premier soin fut de me rendre chez mes anciennes connaissances. J'allai d'abord à la demeure de Charles, il avait quitlé son logement et son premier commerce, il n'y avait plus moyen de le revoir; enfin un de nos amis communs que je rencontrai m'apprit que Charles qui ne s'appelait plus que .\l. Duhautcours, était devenu homme d'affaires, qu'il en faisait de très-bonnes, qu'il s'était marié et qu'd avait déjà un état de maison. «Tant mieux, m'écriai-je, cette pauvre Adèle est donc enfin aussi heureuse qu elle le mérite. — Adèle! pe dit-on, mais il y a longtemps qu'il l'a quittée, et par conséquent re n'est pas elle qu'il a épousée; il a pris pour femme une jeune fille jpiche et qui avait une belle dot. »
» A peine eus-je entendu ces paroles que je courus chez celle que
j'avais toujours vue si dévouée, si attachée à Charles au temps de sa
misère. Je trouvai la pauvre Adèle toujours dans sa petite chambre
l mansardée, courbée sur son ouvrage, mais pâle, amaigrie , ruinée
V par une maladie de poitrine que le chagrin avait augmentée encore.
/i En me reconnaissant, elle me tendit la main, et des larmes roulèrent
-. |dans ses yeux.
ip « — Je sais tout,lui dis-je,il est riche, maintenant, il vit dans l'opuliMice, et il vous a abandonnée!... mais votre enfant., car vous étiez î 'enceinte quand je suis parti, a-t-il soin de votre enfant, au moins?
« C'est alors que la pauvre fille me raconta en pleurant tout ce que je t'ai dit tout à l'heure, mais voici ce qu'elle ajouta : «J'avais comme un secret pressentiment que mon fils pourrait m'étre enlevé... j'avais aussi entendu dire que quelquefois les nourrices se trompaient d'eifants, que lorsqu'ils étaient si jeunes, elles pouvaient, en ayant plusieurs chez elles mettre l'un dans le berceau de l'autre sans y faire attention, puis enfin, sans le vouloir, sans s en douter elles-mêmes, vous rendre un autre enfant à la place de celui que vous leur aviez confié. Poursuivie par ces idées, et sans le dire à Charles, j'avais écrit sur un papier, placé au fond du berceau de mon fils : « Cet enfant se nomme Isidore, et sa mère Adèle Dubois, il est né le 24 juillet 1834. » J'ai attaché à son cou un ruban bleu auquel est suspendue unr petite croix en or, sur laquelle est gravée, avec mon chiiire, la date c -dessus : « Je désire que mon fils porte toujours cette petite croix. » Voilà ce que renfermait le berceau dans lequel était ce pauvre çnfant, lorsque son père l'a emporté en me disant qu'il
allait le confiera une nourrice. D'après cela, vous voyez U)mbien il serait facile de ravoir, de retrouver mon enfant, si son père voulait bien donner aussi tous les rensei),'nements indispensables pour faire les démarches nécessaires. >lais depuis qu'd est riche, Charles ne veut plus me voir, il ne m'est plus possible de l'atwrder. .Si vous êtes plus heureux que moi, monsieur Kranville, si vous arrivezjusqu'à lui, de grâce parlez-hii de mon fils et suppliez le encore de le rendre à ba mère (|ui ne voudrait pas mourir sans l'avoir revu. »
" Tu penses bien, mon cher Gerbii;r, que je promis à la pauvre Adèle de remplir ses intentions. « Oui. lui dis-je, je verrai Charles, dussé-je pour cela foxer les consignes et ross<;r ses valets, puisipiil en a maiiileiiant!... Il faut non-seulement qu'il vous rende votre lils, nuis puisipi'il est à son aise, il faut i|uil paie la pension de cet en« faiil jusqu a ce qu'il soit d'âge à se suffire à lui-même.
« Dès le lendemain je me mis i^n course. Je sus bientôt où demeurait notre homme, mais le dilficile était de parvenir jusqu'à lui. M. Duhautcours avait déjà toute la morgue d'un sot parvenu, il faisait dire qu'il n'y était pas, ou (ju'il ne pouvait p is recevoir. J'y mis de l'obstination et je parvins enfin jusqu à lui. En me reconnaissant, il fit la grimace; cependant j'étais devnu sous-lieutenant, et cela le rendit presque poli. Je le tutoyais comme autn fois, mais lui, ne me tutoyait pas. Enfin, après l'avoir félicité sur sa nouvelle position, j^arrivai au but principal de ma visite ; je lui parlai d'Adèle, de son fils; ce monsieur prit alors un air renfrogné, fronça le sourcil, me dit <|u'il était marie et ne devait plus se souvenir des erreurs de sa jeunesse. «Vous dtvez vous en souvenir pour les reparer, lui dis-je, et puisque la forlune vous a souri, puisi)ue vous êtes devenu riche, votre devoir est de rendre cet enfant à sa mère... Vous savez bien que la malliiuri use Adèle ne lui dira jamais le nom de son père et ne se pernultra amuiie démarche qui puis.se vous compromettre. » Mais je prêchais dans le désert. M. Duhautcours me repondit tiéssèchement qu'il ne reconnaissait à personne le droit de se mêler (le ses affaires, et il me tourna le dos en ra'annonçant qu'il ne voulait plus rien entendre sur ce sujet.
« La conduite de cet horaine me révolta, il me fallut retourner près d'Adèle sans avoir rien obtenu. La pauvre fille s'y attendait.
« — Cet homme n'a point de cœur, me dit-elle, je suis punie d'avoir si mal placé mon amour.
« Sixsemainesplustard, la pauvre fillequittaitla vie, en me disantencore de sa voix si douce et si touchante: « Franville, quand je serai morte, n'oubliez |ias mon fils... son père ne sera peut-être pas tou|ours si dur pour lui .. il peut survenir des événements qui changent ses sentiments... Je vous en prie, mon ami... ne le perdez pas de vue .. et parlez-lui toujours de mon fils. » Je lui jurai de remplir ses derniers vœux... et j'ai tenu parole. Forcé de rejoindre mon régiment, je retournai en Algérie. Cinq années plus tard, à la suite d'une aflaire, je lus blessé et oblige de quitter le service, parce que la jambe gauche est toujours en retard. Je suis revenu à Paris... j'aiappris que la fortune de Duhautcours n'avait fait que croître et embellir, qu'il s'était marié deux fois, qu'il était veuf et millionnaire. «Bon, me disje, puisqu il a tant d'argent, il n'e.st pas possible qu'il refuse encore de faire quelque choSe pour le fils d'Adèle... qui est bien son fils aussi, et il ne saurait en douter. Je me remis donc à faire antichambre chez le fastueux Duhautcours, enfin, je parvins jusqu'à lui. Il fit de nouveau la grimace en me reconnaissant. Je lui fis encore compliment du rapide chemin qu'il avait fait 11 m'ecoutait d'un air assez impertinent, et pourtant je ne le tutoyais plus. Ennuyé du ion protecteur qu'il osait prendre avec moi, je me mis à lui parler comme autrofois. Je l'appelai Charles tout court et lui demandai dans qui'lle pension il avait placé le petit Isidore. Alors ce monsieur devint furieux, il m'aurait fait mettre à la porte s'il l'avait osé!... Je ne lui en laissai pas le temps! Maisavant de le quitter, je me donnai le plaisir de lui dire ce que je pensais de sa conduite et de le traiter comme il le méritait. Depuis ce jour, je ne me suis pas présenté de nouveau chez lui, où bien certainemenl je n'aurais pas eLe reçu. .Mais chaqiie fois que le hasard ma fait rencontrer Duhautcours, chaque fois (jue je me suis retrouvé seul avec lui, je n'ai pas manqué de lui rappeler le fils d'Adèle, qui, maintenant, s'il existe encore, doit avoir vingt ans et quelques mois. Mais j'ai toujours trouvé à cet homme le cœur aussi sec, aussi dur... Aussi suis-je resté tout surpris quand tu m'as dit qu'il était amoureux de ta fille. A présent, tu connais comme moi M. Duhautcours, tu vois que je ne t'ai pas trompe en l'annonçant que tu pourrais lui en dire bien plus long que tune le croyais. »
— Merci, mon cher Franville, merci, dit Gerbier en prenant la main de son ami. Oui, je suis bien aise de connaître le passe de cet homme qui voudrait séduire ma fille; car, en lui reportant ses présents, je ne me gênerai point pour lui en toucher quelques mots.... Tu me le permets, n'est-ce pas?
— Tout ce que tu voudras ! . . . J'ai remarqué, d'ailleurs, qu'avec les méchants la douceur ne réussit jamais. Je t'abandonne le Duhautcours; traite-le selon ses mérites.
— Et cet homme a une fille, dit on, à laquelle il ne refuse rien.
— Oui, il a aussi un fils... Et on prétend qu'il aime ses enfants... cela me passe... je n'y conçois rien! D'où vient donc cet amour pa-
LK PETIT ISIDORE
tcnii'l (lui l'hl i(]ijl à ciiu|) arrive à ce monsieur?... \U'. les hommes sont incompréhensibles...
— Dès demain j'irai lui faire ma visite... Veui-tu m'accompagnerî
— Je le veux bien bien... Je sais que ma prcsenee lui est désagréable, j'irai avec toi. ^
— C'est convenu. Maintenant, allons rejoindre les enfants... Allons souper, et plus un mot de tout cela.
— Ah ! voilà papa! s'écrient les enfants en voyant revenir leur père et en courant l'embrasser.
Gerbier s'asseoit, prend ses deux petits parçons sur ses genoux, reniit les caresses de ses filles, et dit en souriant à Franville :
— Et ce monsieur qui Irouve que j'en ai trop!... Ah! il ne sait pas que je suis plus riche que lui.
Le lendemain à midi, Gerbier quittait son imprimerie et rentrait chez lui pour y prendre le carton que la veille on avait remis à sa fille. En dcsiendant son escalier il rencontre Franville qui venait le rejoindre, et tous deux se dirigent vers la rue du lleldcr, à la demeure de Duliauteours.
C'était seulement à cette heure que le capitaliste itait visible, et encore souvent on attendait en vain; il y avait tii\i|ipiir> tant de monde qui avait affaire à lui, tant de gens qui veTiaiinl soMiciter sa protection pour obtenir un emploi dans une nouvelle entreprise, ou la faveur de mettre des fonds dans une nouvelle spéculation, que les derniers venus étaient renvoyés sans pouvoir obtenir d'audience.
Lorsque les deux amis se présentent, le salon d'attente était garni de personnages de tout âge, de tous rangs, qui sollicitaient un moment d'entretien du millionnaire, de l'homme heureux auquel toutes les spéculations réussissaient. Le bonheur est un aimant (|ui attire à lui; on veut en approcher, s'y frotter pour tâcher d'en attraper quelques parcelles.
— Est-ce que nous allons faire la queue après tout ce monde-là? dit Gerbier à son ami, tout en tenant le beau carton sous son bras.
— Non... il y a un moyen d'être introduit tout de suite... Tu vas voir... Je gage qu'il réussira?
Et Franville, s'approchant du domestique à bejle livrée, lui d<K tout bas :
— Veuillez dire en secret à votre maître qu'une personne désire lui parler de la part de mademoiselle Georgina... et qu on ne ceut uas attendre.
Le domestiqne va faire sa commission. 11 revient bientôt et fait signe aux deux amis de le suivre. Apres les avoir fait passer par plusieurs couloirs dérobés, il leur ouvre un petit cabinet de toilette et eur dit :
— itistez ici, monsieur va s'y rendre dans un instant.
En effet, à peine les deux arais ont-ils eu le temps d'examiner l'élégance, la richesse des objets qui frappent leurs regards, qu'une autre porte s'ouvre et Duhautcours parait. En se trouvant devant le père de Georgina , en apercevant Franville avec lui, il change de couleur; mais, s'efibreant de se remettre, il prend un air aimable et murmure :
— Quoi... c'est mon locataire, monsieur Gerbier... et notre ancienne connaissance, monsieur Franville... Quel motif vous amène chez moi, messieurs? Pourrais-je vous être bon à quelque chose?... J en serais enchanté.
— Le motif qui m'amène, tenez, le voilà, monsieur, dit Gerbier en présentant le carton à Duhautcours.
Celui-ci regarde, en se pinçant les lèvres, l'objet qu'on lui montre, puis répond d'un air indiflcrenl :
— Je ne comprends pas encore... Veuillez vous expliquer...
— Oh! que si, monsieur, vous me ccniprenez fort bien; car vous devez reconnaître ce carton... il renferme deux cachemires et une petite boîte avec des diamants... Tenez, monsieur,toutyest... voyez... Je suis bien aise de vous faire voir que rien ne manque.
— Eh bien, monsieur Gerbier, qu'est-ce que cela me fait, à moi, que rien ne manque... Que m'importe ce (ju'il y a ou ce qu'il n'y a pas dans ce carton... que vous mettez sous mes yeux, je ne sais pourquoi?...
— Vous ne savez pourquoi?... Allons, monsieur, ne dissimulez pl.is, c'est inutile... C'est vous qui avez envoyé hier ce carton à ma lille Georgina.
— Moi !... Qui diable a pu vous mettre cela dans l'idée?...
— Votre ccmcierge, qui l'a avoue.
Duhautcours se mord les lèvres davantage, puis s'écrie :
— Mon Concierge est un sot, un imbécile.... il a menti... je le chasserai dès ce soir...
— Vous le chasserez si vous voulez, ça m'est bien égal, can'en est pas moins vous qui avez envoyé ces riches parures à ma lille...
— Je vous répèle que vous vous trompez... Si celui qui a donné ce carton au concierge vous a ditqu'il venait de ma part. . . c'cstun mensonge qu'il a fait. Et à propos de quoi, monsieur Gerbier, irais-je envoyer ces présents à votre fille?
— Et à propos (le quoi, monsieur, lui avez vous parlé l'autre jour dans la rue... A propos de quoi lui avez-vous proposé d'habiter un hôtel, d'avoir une voiture à ses ordres, des toilettes ravissantes, des domestiques pour la servir, d'être une fille entretenue enfin... et de
déshonorer son père... Dites, monsieur, répondez... mais répondez donc?...
Gerbier .s'était animé en parlant, ses yeux lançaient des éclairs, et il s'était avancé sur Duhautcours qui, amf mdu, atterre, reculait devant lui, car il ne croyait pas que Georgina ferait part à ton père de ce qu'il lui avait dit, et en voyant que celui-ci sait tout, il ne trouve plus un mot à ré[xjndre.
— Eh bien ! monsieujr, vous ne dites plus rien, rtprtnd Gerbier, vous Voyez qu'il n'y a plus moyen de me trom(x.'r. Vous aviez cru, sans doute, que ma fille ne me raconterait pas tout cela... Vou»es|K;ricz l'éblouir avec vos superbes propositions... Mais vous vous ciici mal adressé... Ma fille est honnête... Elle veut rester honnête... Elj» préfère cela au luxe, à vos cadeaux... C'est rare, n'est a; pas... mais enfin, vous voyez que cela se rencontre encore... Elle n'a pa; d'- secrets pour son père, et moi , monsieur, je viens vous demander de quel droit vous osez insulter ma fille en la croyant capable de vous écouter... Je viens vous demander raison de votn^ conduite, car vous V(julu'z porter la honte, le déshonneur dans ma famille... et je ne suis pas d'humeurà endurer cela... Vous duvez m entendre, monsieur, je viens pour avoir réparation d'une in.- jllc. Jl'»» amené Franville avec moi. ..C'est un brave, il sera mon lenioia. ADjO-s monsieur, choisu^ scz le vôtre, et rendons-nous sur le terrain.
Duhautcours voudrait pouvoir reculer encore, mais il est tout contra un meuble, il faut qu il reste là.
Aptes avoir rétléchi quelque temps, il se rap|)elle qu'il est riche, que le duel est défendu, et reprenant un ton arrogant, il s'écrie :
— Monsieur, je vous répète que je ne sais pas ce que vous voulez me dire... J'ai causé avec mademoiselle votre tille .. c'est vrai... mais elle a sans doute fort mal inierprété ce que je lui disais... Elle s'est cfiarouchée de quelques propos galants .. comme on en débite à toutes les jolies femmes .. J'ai pu lui dire qu'elle mentait d'habiter un hôtel, d avoir une voiture !... Mais lui propos-jr U^ut cela., quelle plaisanterie... Je ne vous dois donc aucune réparation, puisque je ne vous ai pas offensé.
— Et ce carton, monsieur, ces cachemires, ces diamants... Avec ces mots : Pour la charmante Georgina !
— Encore une fois, ce n'est pas moi qui vous ai enve>yé cela!
— Vous le niez toujours?... Voulez-vous que je vous apprenne de qui cela vient alors... Je vais vous le dire... Celui i|ui a envoyé ces présents est un homme riche... immensément riche... qui, dans sa jeunesse, a mis aux Enfants-Trouvés un fils qu'il avait eu d'une pauvre lille toute dévouée pour lui; alors il était sans le sou... c'est vrai... Admettons que sa position rende celte faute excusable... mais il est devenu millionnaire... et il refuse de rechercher l'enfant qu'il a abandonné... il fait à une jeune fille qu'il veut séduire un présent qui vaut peut-être dix mille francs... et avec une centaine de francs il aurait reiulu son fils à une pauvre mère qui le redemandait sans cesse... et il ne l'a pas voulu... voilà, monsieur, quel est l'homme qui a envoyé ee carton à Georgina... il est gentd, n'est-ce pas?
Duhautcours ne répond rien, mais il jette sur Franville un regard furieux. Celui-ci se borne à taire un petit mouvement d'épaules qui signifie : Est-ce que tout cela n'est pas vrai ?
— Et maintenant, monsieur, reprend Gerbier, je n'ai plus qu'une chose à vous due, c'est que je vous donne congé, non pas pour le terme prochain, mais pour celui qui court... l'époque où on le donne est peut-être passée, mais je m'en moque, et vous voudrez bien le recevoir comme cela.
— En vérité, monsieur Gerbier, je ne comprends pas pemrquoi vous voulez quitter ma maison...
— Vous ne comprenez pas?... c'est cependant bien simple, c'est que je ne me soucie plus de vous rencontrer, et que ma fille Georgina ne s en soucie pas plus que moi.
— Tout ceci es( la suite d'un mal entendu qu'il faut oublier... d'ailleurs, si ma vue vous est désagréable, vous savez bien que je ne vais presque jamais dans ma maison de la rue des Petites- Ecuries ..
— Oh! laissez donc... vous viendrez voir si les cheminées fument. Non, numsieur, c'est une chose décidée, nous no voulons plus vous avoir pour propriétaire... ainsi, vous acceptez notre congé, c'est convenu... votre suisse aura l'argent le jour même... et s'il se iK"rmettail ensuite de faire la moiiuire dilTiiulto^pour me laisser emporter mes meubles... mais je suis tranquille, il ne ^en permettra tvis. Maintenant, viens, F'ranville, nm - n'avons plus rien à faire ici.
Les deux amis sortent sans h,..uer Duhaulcours, qui est demeure immobile et garde le silence, ne coinpreiiant jvïs qu avec s<s imllions il puisse rencontrer des obstacles à ses volontés.