XVII. — NOUVEAU LOGEMENT, NOUVEAU VOISIN
En sortant de chez \1. Duliautcours avec son ami Franville, Gerbier lui dit :
— Maintenant il fa ? que je trouve un logement, j'ai donné congé à mon propnétaii'i: et certes je ne m'en repens pas, nous ne devions plus habiter dan.-- 'a maison de ce monsieur. Mais c'est dans douze jours le huit, et je .l'ai pas trop de temps pour trouver à me caser moi et ma famille; i-- qui me chiffonne c'est que les petits logements sont trop chers |" ur les petites bourses... je ne voudrais cependant pas augmenter k m loyer... mes mioches ne sont pas encore en état de gagner de î argent... il se passera même du temps avant qu'il n'en gagnent, car je n'ai pas envie de les envoyer dans ces fabriques où l'on voit travailler de pauvres petits enfants qui devraient encore recevoir les soins de leurs parents... non... j'aime mieux boire de l'eau... veiller plus tard et donner un bon état à mes garçons... et un peu d'éiluc;ition si c'est possible... ça ne fait jamais de mal... et ca fait souve.U du bien.
— Alors, dit Franville, au lieu d'augmenter ton loyer, diminuele... voilà une occasion toute trouvée... tu seras plus riche au bout de l'année.
— C'est juste, mais je ne veux pas non plus nicher mes enfants dans un trou mal sain, mal aéré... Le bon air... c'est ce qui conserve la santé... et pt.ji; je voudrais que ma Georgina eût sa chambre.
— Ce n'est pas ahsol'^ment nécessaire pour quelqu'un qui sort le matin et ne rentre qu'à la brune.
— Tu parles comme un militaire habitué à bivouaquer!... Chère fille!... sais-tu qu'il y en a plus d'une qui aurait reçu le carton sans me le montrer et gardé les présents qu'il renfermait?
— Oui... et tu dois être fier de ta lille... écoute, je n'ai rien à faire, moi, qu'à me promener, flâner du matin jusqu'au soir... tandis que toi tu travailles à ton imprimerie, eh bien je vais m'occuper de te chercher un logement...
— Ce bon Franville! toujours prêt à obliger... mais avec ta jambe qui a été blessée... et qui est restée un peu boiteuse, cela te fatigue de marcher beaucoup, tu me l'as dit toi-même!...
— J'y mettrai le temps!... il faut bien que je fasse quelque chose... Combien veux-tu mettre à ton logement... Ton ultimatum? ^
— Dame... chez ce moneieur Duhautcours j'en avais pour deux cent quatre-vingts... c'était beaucoup pour moi...
— C'était trop! je te diminuerai.
— Mais cependant je ne veux pas être dans un grenier...
— Laisse-moi donc tranquille, je sais ce qu'il vous faut à tous; il me semble que tu peux t'en rapporter à moi. Allons, vas à ta besogne et moi je vais commencer la mienne... j'irai le soir vous rendre compte de ce que j'aurai vu dans la journée.
Les deux amis se séiiarent. Lorsque Gerbier rentre le soir chez lui, son premier soin est d'apprendre à sa famille qu'ils déménageront le huit.
Les enfants, pour qui tout changement est un plaisir, laissent éclater leur joie Georgina aussi est heureuse de quitter la maison de M. Duhautcours. Mais ensuite vient la question toute naturelle :
— Oii allons-nous demeurer, papa?
— Quant à cela, nus enfants, je n'en sais rien, c'est Franville 4iui se charge de nous chercher un autre logis... mais nous pouvons
nous en rapporter à lui, il sait ce qu'il nous faut, du reste, il ne terminera rien, je pense, avant que nous ayons vu par nos yeux; il viendra le soir nous apprendre le resultjt de ses courses... mais tenez, je l'entends.
C'est en edet l'ancien militaire qui entre cher ses amis, et va d'un air d'humeur se jeter sur une chaise en murmuiant :
— Mille millions de gargoussi^s!. . je n'aurais jamais cru que c'était à ce point-là!... » *
— Qu'est-ce (|iie tu as, Franville?tu es en (olcre ..
— Oui .. contre les architectes d abord qui w; priuiettcp*. de bàlir des logements qui sont à moitié dans les caves et n'ont pour teiiélrcs que des soupiraux .. Ils appellent cela des sous-sol!... Allez donc vous loger là-delaiis pour être perclus de tous vos membres avant la fin de l'année .
— Non, non, je ne veux pas mettre ma famille dans un sous-sol'...
— Sois lraiii|ui'lc... j'en ai visité un par curiosité, puis, j'ai demande : combien celte cave?
« — Qji'.tre ccnls fiancs,mônsifur!... J'avais envie de m'informer si on cijil nourri. Liisuite j en ai vu au cinquième... au sixième... au-dcisiis de Icntiesol. »
— Dis loiil de suite de? .«'pti'mcs!
— Ma foi ça y ri'ssembie... trop petits ou trop cher.s... quel uesiins vous auraient pu convenir, mais les portiers!... il y en a un que j'ai manqué du' faire descendre do son sixième sur le dos... on ne .se doiile pas île rinteirogafùiie que ces cerbères vous font subir, en se posant sur la liaiiclie ou .sur leur balai!...
« Avez-xoiis des chiens, îles chats ou autres animaux domestiques?... c'ist (|iie je V us préviens que nous n'en voulons pas dans la maison.
« — On n'en à pas.
« — Très-bien, (luel genre d'état exerce votre ami?
« — Il traviiiU,; dans une imprimerie.
« — Passé minuil je n'ouvre plu.s la porte.
M— Kt si l'on se trouve attardé/il y a d'ailleurs des théâtres qui ne finissent (pi'apics minuit.
« — J'en suis tâché, mais alors on paye le supplément.
« — Ali! diable, et de combien est-il votre supplément?
« — Cinquante centimes par heure après minuit.
« — J'avais écouté tout cela avec assez de patience, mais tout à coup voilà cet homme qui se ravise et me dit ;
« — J'oubliais le plus essentiel : a-t-on des enfants?
« — Des enfants! est-ce qu'il n'est plus permis d'avoir des enfants maintenant?... est-ce que la paternité est défendue?
« — Je ne m'inquiète pas de cela, mais je vous préviens que le propriétaire ne veut pas d'enfants au-dessous de sept ans dans la maison, parce que cela fait trop de bruit et que cela dégrade souvent les murs et les escaliers. »
— Ah ! corbleu ! là-dessus je lui ai pris le bras que je lui ai secoué avec une certaine force, en lui disant : « Votre propriétaire traite donc les enfants comme les chiens et les chats; il veut donc qu'on les jette à l'eau quand ils sont petits... il n'a donc jamais été enfant, cet homme qui leur ferme sa maison... ah! nom d'une pipe .. ceci dépasse les pouvoirs que tout propriétaire a dans son immeuble... et si uii logement me plaisait ici, eussé-je douze marmots je le louerais, puis si on me donnait congé pour ce motif, j'irais chez le commissaire de police... chez le juge de paix... j'irais devant les tribunaux... et là j'y ferais couvrir de honte cet homme qui ose vous défendre de garder vos enfants avec vous!.. »
Le portier ne répondit rien... il tremblait, je l'ai lâché et me voilà.
— Allons, calme-toi, mon brave, Paris est grand et s'il y a des propriétaires plus que ridicules, il y en a aussi de bons, d'humains, et qui ne sont pas durs pour les pauvres gens.
— Ainsi soit-il! nous verrons ailleurs demain. •
Cinq jours s'écoulent pendant lesquels Franville vient régulièrement chaque soir, chez Gerbier, rendre compte de ses courses, dire ce qu'il a vu, ce qui est à louer. Mais il n'a encore rien trouvé de convenable, ou bien ce qui conviendrait est beaucoup trop cher pour le père de famille. Cependant le jour approche où il laudia déménager. Franville devient triste, il murmure sans cesse après les portiers; Gerbier lui-même, malgré la gaieté de son caractère, commence à s'inquiéter de ce qu'il deviendra avec sa nombreuse famille.
Mais le sixième soir la scène change : Franville arrive tout en nage, bousculant les enfants pour entrer plus vite. Cette fois la joie brille dans ses yeux et avant même de s'asseoir il s'écrie :
— Victoire! .. nous avons notre affaire... un bijou, mes enfants, un logement à croquer... c'est pas grand, mais il y a tout ce qu'il vous faut... une petite entrée,... grande coiiinie ma poche.., juste la place de votre table et vous autour... une pièce pour le papa . .jui couchera ses fils dans sa chambre... une auire pièce fort gentille pour notre grande Gi!i.irgina... derrière un cabinet ou pourront coucher ces deux demoiselles, enfin une petite cuisine avec fourneaux, cheminée, pierre à laver, et tout cela propre, net^ fraicheiiunt décoré et au quatrième, moins haut qu'.ici, belle maison, eseali r clair, propre... et une poitière qui a l'air dune bonne feiniii;.
t.r; ciTiT i,sii)iii!i
c I*», jîmlfrAU
Si f:iit, monsievir, cVst ma fille aînée. (P. 4î.)
qui permet les chiens, les chats, toutes les liùles [vissililcs... on voilà de la chance.
— Oh! quel honheiir! ditGenrgina.
— Mais le prix... lu prix? demande Gerbier.
— Le prix... moins cher qu'ici... deux cent cinquante francs au ieu de di ux cent quatre-vingts. . c'est trente francs que tu auras de plus à la fin de l'année...
— Kranville, enilnasse-moi, il n'y avait que toi pour trouver cela...
— Parflieu, il lallait bien trouver... Tu ne pouvais pas camper dans la rue avec ta famille... en Algérie passe encure, ça se voit... parce au'en Afrique les mœurs ont encore quelque chose qui se rapproche de nos premiers pères ..
— Kt dans quel quartier ce joli logement? demande Gcorgina.
— Faubourg Saint-Martin, pas très-haut... près de Saint-Laurent.
— Bravo! j'aime ce quartier-là, dit Gerbier, on est près des boulevards, près des spectacles... Nous n'y allons guère, muis on ne sait pas... s il nous tombait des billets...
— Et raoi, ditGeorgina, pour aller à mon magasin, je n'aurai qu'à descendre le faubourg et suivre les boulevards jusqu'à la rue de Richelieu.
— Lnlin, vous êtes contents?...
— Si content, (pie je vais aller tout de suite donner le denier à Dieu...
— Nigaud! qui omit que je l'ai attendu jiour cel.i... Mais une trouvaille pareilli', il f.illait la sai.'^ir au ecillrt... le logement aov.ut pu se louer dans la journée, je l'ai vu ce matin à midi, je l'ai lom- eu [on nom, j'ai donné ton adresse... et si demaui à midi on n'a pas rapporté le denier à Dieu, le joli petit local est à vous... est-ce que j'ai mal fait ?
— Tu as parfaitement agi au contraire. Demiiin viens rac prendre à mon imprimerie et tu me conduiras à cette maison.
— Oh! que je suis contente! s'écrie Gcorgina, je ne sais pas pourquoi quelque chose me dit que nous serons bien heureux dans ce logement- là..'.
— Tant mieux, ma fille, tant mieux... croyons aux pressentiments quand ils sont couleur di' rose, n'y iii>yous pas quand ils sont fâcheux, voilà comme il faut prendre lis elioses... c'est toujours connue cela que je les ai prises, moi, et je m'iii suis lneu trouve. Mais ee bon Franville, que de peines, di' fatigues pour nous rendre service...
— Laisse moi donc tranquille! cela m a fait du bien, ma jambe va mieux.
L« iMKismsin Gfrhier »'cst rendu avec son ami au logement (jue
ce dernier a Ioik- pour lui. Il le trouve au-dessus de ce qu'il espérait et la portière lui dit :
— Si uiousieur désire entrer avant le huit, l'appartement est vacant, il est à la disposition de monsieur.
— Merci madame, j'entrerai le plus tôt que je pourrai, car je youdrais déjà habiter chez vous.
— Eh bien, dit Franville, qui l'empêche de déménager demain?
— Oh ! il laut faire ses préparatifs d'avance.. Georgina n'est pas prévenue... tu crois que tout le niouile cliange de guérite à la minute... comme toi, qui es tout seul... mais quand oii a cinq enfants à emballer, cela ne va pas si vile.
Gerbier ne disait pas tout : il lui fallait la somme pour son terme, il ne pouvait déménager qu'après l'avoir payé, cl il n'avait pu encore la compléter; mais il se serait bien gardé" de dire a^a à Franville, parce qu'il savait que celui-ci se serait gèiié pour lui prêter l'argonl qui lui manquait; il ne voulait pas non plus le dire à sa fille, parce qu'elle aurait encore passé les nuits à travailler pour gagner un peu plus. Tout cela tracassait, ou plutôt préoccupait Gerbier, car son îieureux caractère Irioiuphait toujours des ennuis, des contrariétés, des embarras causés par le luanque d argent.
— yuand je me désolerais, se disait il cela ne mettra pas un sou de plus dans ma poche... et tant que nus enfants se ^Kirteronl. bien, je ne dois pas avoir de chagrin.
Il fallait cepi'uilaut trouver l'argent pour solder le terme au concierge, sans quoi .\l. liliiteau pouvait s'opposera ce qu'on enlevât les meiililes. Gerbier a birulôl pris sou (larli : il possède une montre en or, dernier reste de ses travaux de graveur, il l'engagera \x^ut avoir la somme qui lui manque, et il tâchera que ses enfants ne s'aperçoivent pas qu'il ne l'a plus.
Bientôt rien ne s'oppose à ce que la famille Gerbier change de log»'^ ment. Les enfants ne connaissent point eiieoiv celui qu'ils vont II ibiter, mais sur ce que leur père leur en a dit, ils se font une fêle d'aller s'y installer. Le 7 du mois, tous les pn-paralifs stiiit terminés, les pacpiets sont faits, Franville est là (Miiir donner un coup de main, la voilure de,démeuageiuiiit est dans la cour ; on y enl.isst' le modeste niubilier de rimpnmeur, et on a .<om d'y nienagt'r une pl.iM pour les deux petits gaie mis : puis, louelle eoohèr, on quille suis n"grel la maison de M. Iiiiliauleoiirs (nnir celle du fauMirg Saint- Marlin.
Geoi-gina et tous les onfanis iHuissent des r ris de joie en se voyant dans leur nouveau logement. On y adiiiin- les iKipiers qui sont frais, le parquet qui est èiré , la distxibulion des pièces; CHtintout lu
LE l'ETlT ISllJORE.
monde est content et tout lo monde se met à l'ouvrage pour rancer, |iiiiii' mctti't' lus niciililLS l'H ordre. Mais la nuit arrive avant que Ton ait tout terminé; Krauvillu, qui suuiïre un peu de sa jamtic et (|ui a :ii>lé toute la journée au déménagcmeut, quitte la famille de bonne heure, en disant à Gerbicr :
— Ne vous éreintez pas... qui diable vous presse?... vous Tmirez de ranger demain !... on ne fait ;:>..-i tout en un jour.
— J'aiinrrais mieux finir ce soir que dc^iain, dit Gerbier, lorsque l'ancien militaire est parti.
— Et moi aussi, dit Georgina; Ol^e8t si lieureux quand tout est en 11- Ire... mais le cabinet pour mes s&urs est prêt, ainsi que les petits 1 is de mes frères...
— Ali ! sapristi, et le tien, et le mien qui ne sont pas montés...
— lili bien, mon père, nous les monterons...
— Le tien ira, j espère, mais le mien est diablement diniiile... les vis sont dures... et puis jl me faudrait quelque chose pour tourner, P )iir serrer les vis dans les écrous... Diable... je n'ai rien de ce qu'il faut...
— Eh bien, mon père, la portière aura sans doute l'outil qui vous est nécessaire... Voulez-vous que j'aille le lui demander?...
— Non, non, tu es déjà assez fatiguée, mon enfant; depuis ce matin, tu n'as pas arrêtée... reste là .. Je vais descendre chez cette |i'irtière... voir si elle a ce qu'il me faut... Ah! bi qucliju'un pouvait iiiissi me donner un caup"de ipain... pour changer ce vieux buHetde place... il n'est pas bien là... il géiio la porte... il faudrait le placer là-bas...
— Oh! oui, il sera beaucoup mieux; eh bien, je vais vous aider, mm père...
— Toi".'... par exemple!... lorsque nos deux commissionnaires pouvaient à peine porter ce meuble qui est horriblement lourd... Non, mon enfant, tu te ferais du mal inutileuient... Enfin nous verrons plus tard... il faut d'abord s'occuper de monter nos lits... Je vais voir liiez la portière, elle aura peut-être bien un tourne-vis... ou un gros tlou !
Le nouveau locataire descend expliquer à la portière ce dont il aurail besoin pour monter les lits; celle-ci écoute avec attention et repond enfin :
— Un tourne-vis?... n'est-ce pas avec cela qu'on aeuouche les bouteilles?...
— Non, vous confondez avec les tire-bouchons.
— Et ea ne ferait pas votre affaire tout de même?...
— Oh!' pas du tout!...
— C'est dommage... j'ai un excellent tire -bouchon... mais je ne me connais guère de tourne-vis...
En ce moment la porte de la loge s'ouvre : un jeune homme parait et demande à la portière sa clef.
Gerbier s'est retourné : il est frappé de la figure intéressante et douce de ce jeune homme qui parait avoir tout au plus vingt ans. C'est un brun, un peu pâle de visage, dont le maintien est gi acieux, dont le regard est Iranc et sympathique. Sans être un fort joli garçon, il y a dans la figure de ce jeune homme quelque chose qui diarme,qui attire. Sa mise est modeste comm; toute sa personne. 1! poite un paletot de gros drap, un pantalon de laine, et sur sa léte un (le ces feutres gris à grands bords, adoptes depuis quelque temps pour la campagne, et que 1 on rencontre aussi à la ville.
— Ah! monsieur Alexis! s'écrie la portière, tout en remettant une tlef au nouveau venu, est-ce que vous n'auriez pas chez vous par hasard un tourne-vis?...
— Je crois que si, madame Bernard. Pourquoi cela?
— C'est que voilà monsieur que ça obligerait bien... Il m'en den.audail un, et je n'en possède pas... Monsieur est un nouveau locataire... emménagé d'aujourd'hui; monsieur est votre voisin; il loge au-dessous de vous, au quatrième.
— Oui, monsieur, dit Gerbier, et je vousavoa'ai que je me trouve < mbarrassé, j'ai encore deux lits à monter... mais je n'ai pas les ou-
ils nécessaires pour cela...
— J'ai chez moi ce qu'il vous faut, monsieur, et je m'estime heu- , LUX de pouvoir être utile à un nouveau voisin... Si je pui'?"""« aider I \ cpielque autre chose, disposez de moi... ^
— Ma toi, monsieur, ce n'est pas de refus; et puisque vous me nonlrez tant d'obligeance... je vous avouerai que j'ai un gros meuble
' I changer de place, et que, tout seul, il me serait bien difficile d'en rciiir à bout... Je dis tout seul, bien que j aie cinq enfants avec moi, mais ils ne sont pas encore en état de m'aider...
— Très-bien, monsieur, je vais alors vous donner un coup de inain.
Gerbier monte avec son nouveau voisin, qui ne s'arrête pas au laatrième, et va tout de suite chez lui chercher ce qu'il faut pour iuetire le bois de lit en place. Pendant ce temps, Gerbier rentre chez lui et dit à Georgina :
— Je viens de trouver ce qu'il me fallait.
— Quelque chose pour tourner les vis, mon père?
— .Mieux que cela... un voisin très-gentil, très-oblige.iut. qui va me prêter ce qu'il me faut, et de plus me donner un coup ib' main.
— Gomment, voui aveidéjà fait connaissance avec un vokin I...
— J'ai rencontré celui-là chez la portière... et, ma foi, je me su» senti tout de suite prévenu en sa f.ivcur... Mai», liens, le voici.
Alexis entre chez Gerbier, tenant à sa main ce qu'il faut pour monter lis lits, mais il s'arrête tout étonné, tout interdit, en apercevant Georgina qui le regarde, puis baisse lis )eux bien vile.
— Vous m'aviez dit que vous n'aviez que de petits enfants?... balbutie le jeune homme; mademoiselle n'est donc pas votre fille?
— Si fait monsieur, c'est ma fille ainée, celle qui tient mon mé- i nage, qui a soin de ses sœurs et de ses frères... .Mais, quoiqu'elle ait dix-huit ans, ne trouvez-vous pas que ce serait dommage de lui faire) porter ce gros bulTet?... Les jeunes filles ne sont pas faites pour ces rudes besognes. i
— Oh ! certainement, monsieur, ce n eat pas mademoiselli; q i'^' doit., qui pourrait.. . Les dames ne sont failrs que pour hs ouvrage \ qui n'exigent aucune force .. et madeinoiselle .. |)liis que toutautie ..
Le jeune homme s'embrouille... il se trouble et ne peut pas achever sa phrase; de son côté, Georgina rougit et ne sait quelle contenance tenir. Mais Gerbier met fin à cette situation en disant :
— Eh bien, voisin, si vous voulez, nous allons terminer tout cela...
— Je suis à vos ordres, monsieur.
En quelques minutes, le gros bufiet est changé de place. l'uis les deux lits tout parfaitement montes Le jeune homme est adroit et montre le plus grand empressement à se rendre utile. Quant à Georgina, elletouriiit sans cesse autour du jeune voisin de son père, au point que celui-ci est plus d'une fois obligé de lui dire :
— .Mais ôte-toi donc de là... tu vas te faire blesser... tu gènes monsieur...
Alors le jeune homme répond bien vite :
— Mademoiselle ne me gène pas du tout!... j'ai bien assez de place.
Enfin tout est terminé, trop tôt au gré du jeune Alexis, qui éprouve le plus vif plaisir à regarder la jolie fille de son voisin, et peut-être aussi au gré de celle-ci qui, sans savoir pourquoi, revient toujours se placer devant le jeune Alexis.
— Voilà qui est^ni, dit Gerbier; et maintenant, monsieur, il ne me reste plus qu'à vous remercier de votre obligeance...
— Oh! monsieur, cela n'en vaut pas la peine... Et vous êtes sûr que je ne puis plus vous aider à rien?...
— Je vousreniLTCie... mais à présent je n'ai plus qu'à ranger mes effets...
— Enfin, monsieur, si par hasard vous aviez plus tard besoin de quelque chose... veuillez disposer de moi... Je loge ici dessous... la piiite à droite... Je Serai trop heureux de vous être utile...
7— Merci, monsieur, je m'en souviendrai, car c'est bien agréable de pouvoir quelquefois compter sur ses voisins. Merci de nouveau et bonne nuit.
Le jeune homme salue Gerbier et sa fille, se retire en jetant encore un doux regard sur Georgina, qui, par hasard sans doute, le regardait aussi au même moment.
— Ma foi, voilà un voisin bien aimable ! dit Gerbier, quand le jeune homme est parti.
— Oh ! oui, mon père .. il a l'air bien honnête .. bien obligeant... Qu'est-ce qu'il fait ce jeune homme-là?
— Je n'ai pas pensé à le lui demander.
— Oh! la portière vous le dira...
— Maintenant, allons nous coucher... Je suis très-fatigué, et tu dois l'être aussi...
— Mon Dieu! je n'y pensais plus, mon père... Ah! le joli logemen!... coinm'é il me plait!... et à vous aussi, n'est-ce pas, mon père?
— Ceilaineraent... J'espère que nous y serons bien ..
— Nous y serons à merveille... La maison est très-jolie, très-bien tenue...
— Vous causerons de cela demain... Bonsoir, mon enfant! Gerbier embrasse sa fille et rentre dans sa chambre. Georgina eu
fait autant, tout en se disant :
— Je crois que mes pressentiments ne me trompaient pis, quand ils me disaient que nous serions heureux dans ce nouveau logement... C'est étonnant comme je m'y plais déjà!. . i
Peut-être la connaissance du jeune voisin avait-elle redoublé la , croyance de la jolie fille dans ses pressentiments.
XVIU. — CE QUE FEMME YEUT...
Après la scène que Gerbier est venu faire chez Duhautcours, en lut rapportant le carton aux présents, celui-ci est demeuré longtemps en proie à une colère d'autant plus vive, que pendant longtemps il avait été forcé de se contraindre II marche à grands pas dans son cabinet, frappe sur ses meubles, se fait mal à la main, mais cela ne le câline pas; au coiitnure, et il continue de frapper sur tout ce qui se trouve à sa portée, en murmurant :
— C'cÈt inconcevable!... un homme riche comme moi... un homme
Ll PETIT ISIDORE.
dont les »p«5cnlalions réussissent, se verra contrarié dans 9e» projets par un niiscralilo artisan... par un homme qui boit de reair...'Çcf îiDiiiine viendra «lie/ moi me braver... me faire de la morale... C'est Ddieux tout cela!... Et ce Franvillc qui a été lui rarontor cette aventure de raa jeunesse Ce n'est pas que je fasse cas de Fo-
pinion de ce Gcrbior... Ah! si ce n'était pas le ()crc de cette ravissante Georgina... l'etite sotte qui rulusu mes présents! qui va rapporter à son père Ce que ji; lui ai dit... On voit bien que cela n'a aucune éducation... II veut (liiiiciiagcr. . th bien! qu'il déniéna'^e ! qu'il aille au diable avec sa f.iinille .. Elle est bien jolie, cependant, vette Georgina... et elle est lioiinèle... Elle n'a [loint d'amourcuï !... i;'est un phénixque celle jeune fille. ..et il faudrait renoncer ji tout <*ola... Ah! cette pensée m'irrite à un point !... — - ■
Dohautcours se trouve alors près d un meuble sur lequel sont ai.' fort beaux vases de la Chine, il frappe le meuble si fortement qu'uB des vases s'ébranle, puis, tombe sur le tapis, où il se brise en éclats.
I^a vue de ce beau vase brisé calme un peu la fureur de ce raynsieur, qui voit que sa colère vient de lui coiiter cinq cents francs.
Au môme instant, mademoiselle Célesla entre dans le cabinet de son père, elle pousse un cii en apercevant les débris du vase :
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela, mon père?
— Mais tu le vois bien : c'est une potiche qui est tombée et qui s'est cassée en tonibanl.
— Quel (liiiniii,i,t;e:. . c'était la plus belle!
— C'est un léger malheur... J'ai le moyen d'en acheter de plus belles riicdre...
— Oh! je le sais bien! Qu'est-ce qui l'a fait tomber?
— Que t'importe? elle est brisée; li'en partons plus ..
— 'l'ieiis, ce carton ! Que fais-tu donc de ce carton de femme dans ton cabinet, car il doit y avoir des objets de toilette là-dedans?
— Tu crois?
— Je le gagerais... Oh! je t'en prie, mon père, dis-moi ce qu'il y a dans ce carton.
Duhautcoiirs a déjà pris son parti et changé la dcslftiation des oh- ■ets que renferme le carton ; il sourit à sa fille en lui disant :
— Comment, tu ne devines pas ce qu'il peut y avoir là-dedans?
— IVIais je te l'ai dit, des étoffes pour dame... Ai-jc raison?
— Pas tout à fait... c'est-à-dire ce sont bien des dbjets pour dame... ou pour demoiselle...
— Ah ! c'est un cadeau que tu vas me faire, j'en suis sûre. Oh ! que tu es aimable... Voyons... voyons bien vite... '
Et nialcinoiselle Ci-lesta courant au carton, l'ouvre et aperçoit un acs caclicniirrs; elle |inii^se un cri de joii: :
— Oh! le beau ch.ile! le superbe cachemire,., car c'est un cachemire, je l'ai vu tuul de siiilc
— Parbleu! est-ce que j'ir;ii l'offrir un châle de Lyon... fi donc!
— Quelle belle couleur! ([ue je suis contente !
— Mais il n'est pas tout seul... il y epa un autre dessous. — 11 se pourrait? Ah! voyons l'autre...
Mademoiselle Duhautcours, en enlevant lestement le cachemire (jui est dessus, fait tombera terre la petite boîte aux bijoux quiétait dans un coin du carton, et qu'elle n'avait pas aperçue.
— Eh! qu'est-ce ejicore que cela?
Et elle se baisse pour raniass>r le boîte; mais déjà Duhautcours s'est aperçu qu'on a laissé, attacfié après, le papier sur lequel est écrit :
« Pour la charmante Georgina. »
Et aussitfit il s'est précipité sur la boîte, la prend et s'empresse d'enlever le papier, qu'il fourre dans sa poche.
— Ah! qu'est-ce ijuc tu prends donc là, que tu as peur que je voie?
— C'est la note du bijoutier.... il mescmble que tu n'as pas besoin de savoir ce que je dépi'iise pmir toi?
, — Quoi... il y a doue des bijoux dqns cette boite?
— Apparemment, lu le verras toulrà l'heure... Mais que dis-tu de ce second cachemire des Indes?
— Magnifique', encore plus beau que l'autre... et tout cela est pour moi?
— H pour qu'. donc voudrais-tu que ce soit'
— En vérité, tues trop bon... mais la boite... ah! j«t'en priei... ouvre la boite.
— Tiens, ipic dis-tu de cela?
— Des diadiaiiis! des lunicles d'oreilles en diaiiianâ* ! Oh! c'est ndmirable... Quille iiiagiiiliceuce! Laisse-moi l'euibiT.jscr: mais je pense à qiielcpie chose, nuiii père.
— Quoi donc?
— II me semble avoir entendu dire que les demoiselles ne portaient pas de diamants avant d'être mariées?
, — Quelle bêtise! les demoiselles qui ne sont pas millionnaires, c'est possible; mais toi, ie te couvrirai de diainantsaes pieds à la télé, et je te réponds que cela ne fera qu'augmenter le nombre de les admirateurs.
— Oui, oui, vous avez raison, il faut me couvrir de diamants, cela fera end ver toutes le? autres demoiselles. Ah! merci, merci, mon ptoi, j« mettrai c«s boucle» d'or«ill9» ce soir, pour aller chez
iqadame Dumesnil... il y a toujours beaiKonp de monde. Vais-je tiire de l'effet !..
— Tu es satisfaite, c'est très-bien; mais dts-nioj, Célesta, tu qe te sens pas malade, n'est-ce pas?
— iNon viaiment, pas cfu tout.
— Tu n'epr.iiives pas de douleur quelijuç part T
— Nulle part; mais pourquoi me deiiiaadèz-vouscela?
— C'est que, deyuis qu'^lqucs jours, il me semble «pie tu cb^figes.» tu n'as plus tes belles conteurs d'autrefois...
.Mademoiselle Ccflesta fait un bond de joie en s'écriant:
— Ab! c'est donc vrai! j'en suis tenue à bout enfin... Que bonheur!
— Tu en es venue à bout .. Qu'est-ce tp't: tu veux dire par là?
— Oli! rien, mon père, je v.nix dire aculcment que je suis Lion contente de perdre ces affreuses couleurs qui m'ont causé tant d'canuis, qui me rendaient si malheureuse...
— Je ne comprends pas; lu étais fraîche comme une rose, tu l'c» beaucoup moins, et cela te fait sauter de ioic.
— J'avais de grosses couleurs comme les femmes de la campagne, on se moquait de moi. J'ai entendu souvent rire aux dépens de me» joues. Vous comprenez que j'aime bien mieux avoir l'air inlvreoianl.
— Je ne suis pas de cet avis-là.
— Vous ne Vous y connaissez pas, mon père, ce n'est pas du tout bien porté, les grosses couleurs, ce n'est pas bon genre.
— Bon genre ! la santé avant tout. Je vous ai déjà dit, raa Clle, que l'on avait toujours bon genre quand on avait une grande Curtune; mais je remarque aussi que tu tousses beaucoup depuis quu^ue temps
— Je tousse... Je ne m'en suis pas aperçue... Cest que j'e me serai eiirhmriée... cela arrive à tout le monde.
— Ce M'esi|ias unrhumequctuas...taloux est sèche... ft^<ju«nte... c'est de l'irritaiiou. Tien-, voilà encore que cela teprend.
— Mon Dieu! mon père, c'est vous qui êtes cause que je tousse; je n'y pensais pas du tout, vous m'en avez donné l'envie.
— .Ma fiJIe, voti'e réponse est une mauvaise plaisanterie, vous pe devez pas trouver mauvais rpe je m'intéresse à votre santé. Je me rappelle ce que vous avez fiiit, un soir que nous allions au bal, pour dissimuler vos couleurs. Votre essai a été tres-raalhcureu.x, mais, du moins, vous n'avez employé que des eaux ou des pommades 4"usaga evti'ine; j'aime à croire que vous ne prendriez aucun spécifique d'nsiiij'e interne pour faire passer l'éclat de votre teint, cela pourrait être fol l dangereux pour votre santé. Ou ne doit point chercher à corr iger la nature.
— Soyez donc Irauquille, mon cher père, je vous répète que je me porte foil bien et que je n'ai pas envie (le me rendre mjladc ; nuis ig suis bien contente de perdre mes affreuses couleurs. Merci luille fois eiuore. J'emporte mes beaux présents dans ma chauibrc, je vais y essayer mes cachemires.
Mademoiselle Célesla n'avait pas dit ta vérité à son père.
Après l'essai si mal réussi du cosinétiuue qui devait la pâlir et lui avait fait un masque de pierrot, la fille uu capitaliste avait, peiulaiU quelque temps, pris son parti et tàohé d'oublier la couleur Je se* joues; mais on le sait : « U'^nr de fi lo at wi f'it qui iliLorc. »
Le désir d'avoir l'air distingué, imeressa"tj couvait toujours au fond du cœur de madenviiselle Célesti, elle ue le CiiCbait p.is à $a femme de chambre, et celle-ci ^oule devouea à sa jeuuc mailrcsâc, ne cessait de réiiéter:
— Nous n'avons pas réussi avec le cosmétique... peut-être parce qu'il a été ni;il einpiové .. mais cerlaiutfracul il doit y avvur autre chose... !-i UKidemoiseile veut, j'irai consulter une somnambule ou une tireuse de carte.
Célcsta disait non, mais d'une façon qui pouvait se prendre pour un oui, et un jour, mademoiselle Zéhe i>'»-' - oiic d'uuau: Iriomphanl dire à sa maîtresse;
— J'.ài consulté une somnambule, C^". ui't dit en dormant de» choses étonnantes, dont je no me souviens plus du luul, puis, lorsqu'elle a été éveillée, elle aajoglé:
— Vous deshez trouver uu mo^eo 4e CmK passer li^ couleurs 4â votre jeune uiaitresse?
— Je Ini avais dit cela en arrivant chez elle.
— Eh bien! contiiiua-l-eHo, j'ai un frère iiui fait des cures mervrilleuscs en médecine: il guérit les écrouelks, les engtlurvs. les maux de dents; il a des l'iivirs pour tout ce que l'on veut; mais il vend ses remèdes en cachette, ^urce que les médecins, tjui IrouNcnl qu il çuérit trop de choses, s'opposent à ce t^u'il cjerce sou arl. Vou4 irez eiiez lui de nu pari, avec uu mot de mi>i, cl il v
désir
ous ilouucra, l'cu cirtaiiK, nue composition qfn opérera \t i.-b.iui;euicut «iuc roa
— Eh bien ! Zélie, est-ce que tu as Clé chft cc savant?
— Oui, mademoiselle, je lui ai explique a- qpi yous couir.u:iail, il s'est écrié :
—C'est la moindre des cUosjjs. P^mrquoi \glrc jeuJiC luaitrisx-. a->elle les joues si routes' pav'oo qujL' le saug se p»iil* à s»iu yisj^j;»;; il iH' s'agit donc que de te délmirner et de lui faire prendre uu aulrt chemin. J'ai là ce qui reuiplira son but.
LE PETIT ISIDORE
— Et il m'a montré une grande fmlc on me disant :
— On en prend tous le» jours trois fois une grande cuillerée, le matin à jeun, puis deux heures avant de diner, puis, en se couchant .. Au bout de dix il douze jours, l'efT't se produit, et il est prolialile qu'avec dmu bouteilles on aura réussi entièrement.
— El cela n'est pas malsain î ai-je dit? et cela ne fera pas de ton à la santé de mademoiselle?
— Au contraire, m'a-t-il répondu. Cet élixir n'est composé qu'avec des toniqoes, il est aussi fortiliant qu'agréable au goiit.
— Et ces bouteilles, oii sonl-elles?
— Dinie, muilfiii'JiM'Ili-, je voulais vous consulter avant, et puis des Cdùleiit vint,'! fiano pièce!...
— Eh', qii'unporle le prix! Tiens, voilà de l'argent, prends-en tout fiC suite deux.
Mademoiselle Zélic s'était empressée d'allei chercher le précieux slixir, et, le môme jour, Cclesta avait commencé à en prendre. L'eflét n'avait pas tardé à se produire, il avait été plus rapide qu'on ne l'espérait; les belles couleurs perdaient de leur éclat, et cela était assez sensible pour que Duhautcours s'en fiit aperçu et alarmé, parce qu'il avait remarque en même temps que sa tille était atteinte d'une petite toux sèciic, mais persistante.
Voila ce qui avait amené la conversation précédente entre le père et la lille; mais Célesla ne s'inquiète nullement de sa toux, elle est enchantée de pâlir ; déjà elle s'est aperçue que dans le monde les demoiselles, en la regardant, ne riaient plus et se contentaient de chuchoter tout bas.
— Elles enragent de voir que mes couleurs diminuent, se dit-elle, avant peu, je l'espère, j'aurai une figure tout à fait intéressante, alors, rien ne manquera a ma félicité !
Et en courant montrer à sa femme de chambre les beaux présents qu'elle vient de recevoir de son père, Célesta s'écrie :
— Décidément, mes couleurs diminuent, mon père s'en est aperçu, il me l'a dit, il m'a même demandé si j'étais malade; je commence donc à avoir l'air intéressant?
— Assurément, mademoiselle. Oh! c'est bien visible! cela saute aux yeux de tout le monde. Bientôt vous serez pâle tout à. fait, au lieu de rouge ; je crois que vous n'aurez pas besoin de boirj la sccooMp, bouteille. ■©
— Oh! fi fait... mes couleurs n'auraient ensuite qu'à revenir; il ne faut pas faire les choses à demi! je boirai la seconde bouteille... j'en prendrai plutôt trois que pas assez. D'ailleurs, cela n'a rien de désagréable au goiit; cela sent la menthe, la vanille... Ah! vais je être heureuse! des cachemires., des diamants. . car mon père m'a dit qu'il me couvrirait de diamants... et pâle avec tout cela... Comme je ferai de l'effet dans le monde... les jeunes femmes, les demoiselles mourront de dépit en me régardant; n'est-ce pas Zélie?
— Oh! il n'y a pas de doute, mademoiselle.
— Les hommes n'admireront que moi, ne feront la cour qu'à moi !
— Mademoiselle'le mérite bien, et pour se marier, mademoiselle n'aura que l'embarras du choix.
— Oui, mais je serai très-difficile... j'en ai le droit... Je veux... Mon Dieu! que c'est impatientant de tousser comme cela.., Je veux... Cela ne finira donc pas!...
— C'est vrai ; maaemoiselle veut-elle que je lui fasse une tisane?...
— Ce n'est pas la peine... cela s'en ira comme c'est venu. Ce n'est pas du rhume; c'est un picotement à la gorge, à la poitrine... une irritation... mais voilà l'heure où )e puis prendre mon élixir. Donnemoi ma bouteille.
— Vous n'avez pas dit à monsieur votre père que vous Duviez de quelque chose qui fait pâlir?
— le m'en serais bien gardée!... il se serait mis en colère; il m'aurait dit qu'on ne doit rien prendre sans consulter un médecin. Mais celui qui a composé cela est un grand médecin, puisqu'il fait des cures si merveilleuses, n'est-ce pas ?
— Assurément, mademoiselle, d'ailleurs il faut bien qu'il ait du talent pour faire payer si cher ce qu'il compose.
La coquetterie fait commettre aux femmes bien des fautes; elles mi sacrifient trop souvent leur santé; combien n'en avons-nous pas connu qui, pour avoir voulu se faire une taille de guêpe , se sont comprimé l'estomac et donné de ces aflreuses maladies dont les progrès sont si rapides et la guérison si rare.
Mademoiselle Célesta en voulant à toute force perdre ses couleurs, en se fiant à la science empirique, ne s'aperçoit pas qu'elle fait refluer vers sa poitrine ce qui lui montait au visage ; elle tDusse chaque jour davantage, mais elle continue de boire son élixir, car elle est arrivée à son but; ses couleurs ont entièrement disparu, extepté une légère teinte qui se montre encore aux pommettes des joues ; elle est pâlotte et elle a en effet l'air intéressant parce qu'ellea l'airmalade.
M. Duhautcours veut absolument que sa fille voie un médecin, qu'elle le consulte, qu'elle soigne sa santé; mais mademoiselle Célesta, qui n'a jamais été très-soumise aux ordres de son pèic et qui d'ailleurs est persuadée que le changement que l'on remarque en elle est simplement l'efleldeson élixir et n'annonce pas une maladie, mademoiselle Célesta refuse positivement cette visite de médecin, et ne cesse de répéter :
— Je me porte trè*-bien; je me porte comme je veux me jiorter; il me semble que je dois mieux que tout autre .savoir si je suis malade; qu'on me laisse tranquilh', je n'ai nul besoin de luédecin.
Duhautcours n'insiste pas, il sait d'ailleurs que ce serait Inutile : sa tille a pris l'habitude Je commander et a perdu celle d ol>éir.