XIX. — LANGLimOT TOUR.NE AU LOVELACE
Les demoiselles de la Grenouillère logeaient dnns une maison Jjourgcoise de la rue Chariot, au .Marais, chez une dame qui trouvait économique de relouer en garni une partie de son apiiaitement.
Du bois de Boulogne a la rue Chariot, il y a un lorl joli ruhan de queue, comme disent les coiffeurs. Il y a quelques homines de lettres qui diraient : il y a une ImUe conséijuente. 'l'out cela dépend de la manière de parler le français. Mais qu'importent les distances à des hommes galants.
Ces messieurs avaient fait placer les deux cousines au fond de la calèche; la maigreur de l'une faisait compensation avec l'embonpoint de l'autre; elles y eussent été à leur aise, mais il avait été impossible aux trois cavaliers de tenir sur la banquette de devant, car l'oncle et le neveu Langlumot étaient tous deux très-gros.
— Je vais me mettre à côté du cocher, dit Isidore ; mais les deux cousines s'écrient alors :
— Non, monsieur, nous ne le souffrirons pas... c'est déjà bien assez de nous avoir donné cette place dans votre voiture.
— Mettez-vous entre nous deux, dit mademoiselle Armande, vous êtes très-mince, je vous certifie que cela ne nous gênera pas.
— Non, mesdames, cela vous généra.
— De grâce, moiisieur, dit à son tour Argentine, mettez-vous y ou je descends avec ma cousine.
Il n'y avait pas moyen de refuser encore et cependant Isidore aurait cent fois préféré être sur le siège à côté du cocher, à se trouver presque enveloppé par les crinolines des deux dames, mais il se dévoue et s'assied entre les deux cousines, tout en disant à Langlumot, qui se gratte le nez et lorgne mademoiselle Armande :
— Ah! cher oncle... vous enviez ma place, vous voudriez bien y être, je le vois!... et je vous l'aurais déjà cédée si vous n'étiez pas si bel homme... tandisque moi je ne suis qu'un avorton qui peut se glisser partout.
Langlumot est touché du compliment et veut tâcher d'y répondre d'une manière spirituelle, il commence par saluer les deux cousines, puis sourit en disant :
— 11 est cerla n que placé entre ces dames... plus on est pressé,., et plus en doit avoir d'agrément.
— Ah! charmant!... délicieusement répondu ! s'écrie Isidore qui ne manque pas une occasion pour chercher à se faire bien venir de Langlumot, dont il ne lui a pas été difficile de saisir les côtés faibles. Mais il m'a semblé, cher oncle, qu'en vous apercevant tout à l'heure au bois, madame vous a parlé comme à quelqu'un que l'on connaîtrait déjà... ai-je fait erreur?
— Non, monsieur, répond mademoiselle Armande, vous ne vous êtes pas trompé, nous avions déjà eu le plaisir de nous trouver avec monsieur votre oncle, dans le chemin de fer; nous occupions le même wagon de première classe... nous avions pris cette locomotion à la station de Lisieux, car nous habitons fort près du là, ma cousine et moi, une propriété assez jolie qu'on appelle la Grenouillère... je ne sais pas trop pourquoi, car il n'y a pas plus de grenouilles là qu'ailleurs. Comme nous y habitons depuis longtemps, les p y?ans du voisinage nous désignent toujours sous le nom des demoiselles de la Grenouillère... car nous sommes demoiselles, ma cousine et moi. Notre propriété est située un peu au-dessus de- Lisieux... près du Mesml-.Mauger, où il y a aussi une station du chemin de fer, que nous aurions pu prendre, mais nous avons préféré nous rendre à celle de Lisieux, la route étant plus pittoresque par là, et je crois que monsieur était aussi à cette station.
— Oui, mademoiselle, j'y étais en effet, dit Langlumot, car j'habite le même pays que vous... c'est-à-dire que deux lieues seulement nous séparent... Vous êtes entre Lisieux et Mesnil- .Manger, moi, je demeure à Lisieux même, où je possède aussi une propriété assez belle, vous avez peut-être entendu parler de moi... Langlutnot... je m'occupe beaucoup de pâturages...
— Langlumot... murmurent les dames... Non... nous ignorion» votre nom!. .
— Moi, j'ai très-souvent entendu parler du charmant domaine de la Grenouillère, et je me trouve heureux d'en connaître les propriétaires.
Les deux cousines s'inclinent et saluent autant qu'on peut le faire lorsqu'on est assis et gêné dans le fond d'une voiture.
— Allons! dit Isidore, vous êtes voisins, vous vous connaissiez déjà avant de vous être vus... mainlejient vous voilà comme d'anciennes connaissances... le destin devait vous rapprocher... comme disent les Arabes : c'était écrit! l'événement du bois est un coup de la Providence...
— Je crains qu'il n'ait pour moi des suites fiicheuses! murmure
LE PETIT ISIDORE
mademoiselle Argentine, je me sens comme des frissons... je crois que j'ai la fièvre... cMc cliute d'eau me sera funeste... je ferai une maladie, c'est certain.
— Rassurez-Vous, notre docteur est là... il n'y a pas de maladie qui jusqu'à préseut lui ait résisté... Voyons, docteur, ne nous promettez-vous pas de guérir mademoiselle...
I.e gros Auguste était depuis quelques instants tout préoccupé de ce
3u'il demanderait chez le Iraitenr pour son diner. L'envie de manger u canard lui souriait, et il répond à Isidore :
— Avec des navets; je crois que c'est ce qu'il y a de mieux.
— Comment, monsieur? vous comptez me guérir avec des navets! B'écrie mademoiselle Argentine.
— Vous guérir, madiinoiselle? répond le neveu de I.anglumotqui 6'aprrçoit qu'il n'était pas à la conversation... Oli! assurément, je regrette seulement que vous ne soyez pas plus malade... mais ( ntin nous verrons comment cela tournera... Vous avez eu une grande frayeur dans l'eau?
— Oui, monsieur.
— Trcs-hien ; et vous avez eu froid ?
— Oui, monsieur... c'est-à-dire j'ai plutôt eu froid après.
— Très-bien! et en ce moment vous avez de petits frissons?
— Oui, monsieur.
— Très-bien!... vous n'êtes pas à votre aise?
— Oh! non, monsieur!
— Ni moi non plus! se dit Isidore qui est presque caché par les jupes de ces dames.
— Trcs-bien ! très-bien !... continue de murmurer Auguste, et son oncle fait un signe approbateur en disant :
— Je vois avec plaisir qu'il comprend la maladie!
On arrive rue Chariot. Les deux jeunes gens prennent de nouveau mademoiselle Argentine sous les bras et l'aident à monter deux étages pour arrivera son logement. Laiigluniot suit avec la grosse Armaiide à laquelle il donne la main tout en lui faisant des yeux où il lâche de mettre lieancoii|i d'expression.
— Vous allez m'ecriri' une ordonnance, n'est-ce pas, docteur? dit la malade en se jetant dans un fauteuil, ensuite je crois que je ferai bien de me mettre au lit !
— Oui, oui... mettez- vous au lit... il faudra même le garder trèslongtemps !
— Vous pensez donc que je n'irai pas mieux demain, docteur? — Demain! peste comme vous y allez... Ah! vous croyez que vous
'serez guérie demain! J'espère bien que... je veux dire, je crains bien que non. Mais soyez tranquille, quand je soigne quelqu'un je ne le soigne pas à moitié... et de plus, si mon sujet a quelque autre maladie en relard... je les fais toutes arriver en même temps, de de cette façon-là vous comprenez qu'il ne peut plus être malade de fort longtemps quand il sort de mes mains.
— Voulez-vous voir ma langue, docteur?
— Cela ne peut jamais faire de mal.
— Allons, cher docteur, dit Isidoçe qui a bien de la peine à garder son sérieux, écrivez votre ordonnance, ensuite nous laisserons ces dames... il ne faut pas être importun.
Auguste se place devant un secrétaire, prend une feuille de papier blanc, une plume qu'il examine longtemps, puis appuie sa tète sur sa main gauche et regarde le plafond, probablement pour y chercher ce qu'il doit ordonner à la malade; quelques niiimtes s'écoulent, le gros jeune homme regarde toujours au plafond, mais il n'a encore rien écrit.
Pendant ce temps Langlumot cause avec mademoiselle Armande, et la malade ferme à demi les yeux et semble très-disposée à s'endormir. Mais Isidore qui commence à s'ennuyer chez les deux cousines s'approche de son ami et lui dit à l'oreille :
— Voyons! tinis-en donc... est-ce que tu ne peux pas accoucher d'une ordonnance... Que diable! mets la première chose venue... Ordonne de la graine de lin et de la fleur d'oranger... On guérit toutes les maladies avec ea.
— Chut! ne me trouble... laisse-moi faire mon état, il faut appliquer li^ remède au cas...
— 11 me semble que tu «'appliipies rien... tu regardes ta plume... voilà tout!...
— Ah! parEscnlape... je vois bien maintenant pourquoi je n'écris rien... ceci est une plume d'oie, et je ne me sers que de plumes de fer... mademoiselle, est-ce que vous n'auriez pas ici des plumes de fer?
— Pardonnez-moi, monsieur... là, dans le tiroir à gauche...
— Infiniment obligé.
— Voulez-vous revoir ma langue, docteur?
— Merci... je la verrai demain.
— En voilà un docteur précieux, se dit Isidore en se promenant dans la eliambre, il faut une plume de fer, sans quoi il ne sait pas traiter ses inalades... et dire iin'uii jour cela aura peut-être beaucoup de elients... et de la réputation... ea ne m'étonnerait pas, on a vu des choses surprenantes.
Enliu, le jiniiie inedeein est parvenu à écrire une ordonnaiiee, ainsi que la manière de s'en servir. Alors il se lève, recommande ili made-
mois<dle Argentine de se mettre au lit, de ne [f/ml le quitter jusqu'à nouvel ordre, et annonce qu'il viendra le lendemain malin savoir l'effet qu'aura produit la (xjtion qu'il vient d'ordonner.
Puis, ces trois messieurs prennent congé des deux cousines, qui ne manquent pas de leur dire :
— Nous espérons avoir aussi l'avantage de voir M. Langlumot et son autre neveu... Ce sera une connaissance bien agréable pendant le court séjour que nous ferons à Paris.
Ces messieurs s'inclinent; Langlumot commence une phrase donf. il ne peut pas sortir, mais Isidore l'en tire en s'écriant :
— Ne fatiguons pas plus longtemps la malade qui a besoin d« repos.
— Renvoyons la calèche et allons diner chez Bonvaiet, dit Isidore. Nous sommes à deux pas et j'ai tres-faim...
— Permettez, jeunes gens, répond Langlumot, puisque j'ai tant fait que de prendre un équipage, je ne serai pas fâché d'arriver chez le traiteur en voiture... on doit être bien mieux servi quand on arrive en calèche.
— Décidément notre oncle a plus d'esprit que nous, s'écrie Isidore en remontant dans la calèche. Vois-tu, Auguste, nous ne sommes que des niais près de lui.
Langlumot savoure tous ces compliments qu'il prend au pied de la lettre , et il frappe sur les genoux du petit jeune homme en lui disant :
— (Vest juste, mais j'avais toujours cru qu'il n'y avait pas de règle sans exception.
Pendant le dîner, ces messieurs causent des deux cousines.
Ce sont des personnes fort à leur aise, dit Langlumot, j'ai souvent entendu parlerdu domaine de la Grenouillère comme d'une propriété valant au moins quatre-vingt mille francs.
— De rente?
— Non; de fonds. Mais quand on possède une belle propriété, ordinairement on a quelque chose avec. ,
— Vous devez être au courant, mon oncle, dit Au";uste; car il me semble que vous avez bien longtemps causé avec celles de ces demoiselles que l'on appelle Armande...
— Oui, oui, nous avons causé... répond le campagnard en affectant un air malin.
— Que cet Auguste est indiscret, s'écrie Isidore ; il y a des choses que l'on devine tout de suite, mais dont on ne parle pas... Ton oncle a fait la conquête de celte demoiselle... la belle femme, celle qui a de l'embonpoint... Pardieu ! nous le savons bien; et à moins 'd'être aveugle, ce sont de ces sentiments qui sont trop spontanés pour se dissimuler ..
— Ah! messieurs... messieurs! dit Langlumot en rougissant de plaisir, vous vous figurez des choses qui ne sont pas... vous êtes dans l'erreur... Cette personne est fort aimable, mais je n'ai aucune raison de croire que cela va plus loin.
— Vous ne voulez pas en convenir... Très-bien, notre oncle, nous ne vous en parlerons plus... mais vous permeltrt'z d'en croire nos yeux... N'est-ce pas Auguste, que c'est visible comme le jour et la nuit?
— De quoi?
— Sapristi, mon cher docteur, l'amour de la science vous abrutit; vous n'êtes jamais a la conversation!... Est-ce que vous n'avez piis remarque les regards de feu lancés sur notre oncle par mademoiselle Armande?
— Oh! si fait... J'en ai été ébloui! Jamais on ne m'a regardé comme ça.
— Vous l'eiitendez... Jamais on ne l'a regardé comme ça!... Ah! nous ne sommes pas de votre force... Vous moissonnez auprès des belles... n(]us autres, nous nous contentons de glaner.
— Mes enf.iiits .. si nous buvions du Champagne?... J'y prend-, goût au Champagne... Décidément, cela vaut mieux que le cidre. Que dites- vous de ma prtiposition?
— .\eee|itee à riinanimitél Le Champagne est un ami créé... pour li's ilesserts!... Vous n'avez que de bonnes idées, cher oncle... vous êtes iligne de vivre à Paris !...
— .\ propos de cola, dès demain j'écrirai à Hortens»>, mon épouse... Je lui dirai que cette succession n'est pas aussi claire qu'on me l'avait annoncé... que je ne puis pas encore prévoir l'ciKique de mon retour...
— Bravo! Ah! quel roué que notre oncle!... ah! quel scélérat! Ci's messieurs ont bu du Champagne. Jamais LangluiiKit ne s'est
senti si gai, si heureux. Il mène les deux jeunes gens au spectacle; ensuite il les mène prendre du punch, puis il veut rejouer au billarvl. lue fois en train, il n'v a plus moyen de l'arrêter: et l'on rentre .^ l'hôtel en faisant déjà des piMJels de plaisir |x>ur le lendemain.
— Eh bien, il me semble tpie ça maniie, dit Isidore, quand il se retrouve seul avec Auguste. La rencontre que nous avons faite au bois est venue à point, coinine si on l'avait prep;in.v.
— Que trouves-tu donc de si avantageux pour nous dans la c<m>naissaiice de ces deux pnivincialcs riclirules?... Nous étions bien mieux dans la calèche quand nous ne les avions |vis avec nous.
— Je t« conseille de parler- il me semble que c'est moi qui jwui^
LE Pliïli IhlUOliE.
iiis III'! i^ilaiiidii.... iiiui! qu'cllt^s i(MmJaii.ut .«Je leur crinoliiii;'.... 1 ih je sais siijjjjui ter (1 h pclilc'S iuii>crcs, (urce qu« jc pttvuis li:b vaiilagi's qui lus suivront.., , . , ,
— J'ai une cliciito, f;'iy»t, vfâi,.. luAi» elle veul toujour» nu; iiiori- •ar «i laii^'uc... t'osi uioiioidiK'!
— ll'uliiird, une QliL'u^; jwiir loi, cVst diJjii qatilque cliooi-; lI >i liies iiJroit, j'uiiiic ù çruirc que lu lu coii^jerveroh l<ii>j{ti;iii|ih.,.
— Si (r la gui'iissais tnut du builc, caU me l'i.iait hiuli plus d'Iumwnr I , ,
— Voilà uiiQ Ijelle idée! lu i|o cinii4^rriids doiii: pas ijucllcs scrunl les suil*;s de nos relations avec o;b deux dimoistilles niujiurcs?.. Ton oncle est persuade qu'il a fait la coïKiuète df la grosse Ai mande... Nous le lui dirons tant, qu'il faudra lneu qu'd eu devienne amoureux!... Je ne sais pas cpiel bCia le résultai de celte intrigue, uiais ce que je sais, c'ej>i que cela prendra du, tenips, beaucoup de temps... que, pendant qu'il fera la cour à sa btll'', M. Laiigluiiiot ne souciera pas à retourner à l^isieux, et que tant qu'il bera à Paris, notre porte ne pourra pas s'ouvrir... l.e propriétaire ne reviendra pas do sa campagne; par con.scquent, ce cher oncle s'habituera à nous loyer, à nous mener eu caléelie, et chez les liieilleurb icslaurateurs, et au spectacle, et au eal'é... enfin que nous continuerons celle vie de délices Cl de chitnqMgni! que nous menons depuis deux jours... iH\ bien, V es-tu nuuileiijinl'?
— C'esl ma ïoi vrai .. je n'avais pas songé à tout cela..
— Ty n'es pas l'ort, njoii pauvre Auguste; et si tu guérissais surle-champ ta cliente, ces daiiies pourraient aussi quitter Pans... .Mais je suis bien tranquille, tu np là guériras pas... d'autant plus qu'elle n'est pas malade, la grande maigre, elle ne peut donc que le devenir entre tgs mains. Voyons, qu'est-ce que tu lui as ordonné ? qu'as-lu mis dntis sa potion? .
— La potion que j'ai ordonnée ne peut faire que du bien; c'est... de l'eau de menthe... de l'ether... du camphre... du sirop de gomme, du ipiiiiquina et de l'orge perlé...
— Ah! moii Dieu! que do choses!...
— Au^si J'ai mis sur l'ordonnance : secouer longtemps avant de la prendre. Cela doit faire suer la malade, ou je ne m'y connais pas... Or, une personne qui est tombée dans l'eau a besoin de suer.
— Va demain de bonne heure chez ces dames, tu connaîtras l'efTet de la potion... et ne manque pas de dire à la grosse Armande que ton oncle lui présente ses hommages, et qu'il a parlé d'elle toute la soirée...
— Sois tranquille... Ah ! combien prendrai-je par visite?
— Tu songeras à cela plus tard... Tu ne vas pas aller te faire payer tes visites chaque fois que tu iras voir ces dames... ce serait joh!...
— Non, mais enfin on est bien aise de savoir sur quoi compter... Je prendrai quarante sous...
— Ce n'est pas assez! Tu veux donc qu'on le prenne pour un malheureux sans talent, sans client!... Plus lu prendras eher, et plus on aura confiance en toi... Le monde est ainsi l'ait, ie suis plus jeune que toi, je ne devrais pas avoir besoin de l'apprendre cela.
— Alors je prendrai trois l'rawcs.
Isidore hausse les épaules et va se coucher en se disant :
— Je crois qu'il l'est encore plus que son oncle.