XX. — ONE ORDONNANCE BIEN SUIVIE
Le lendemain, sur les dix heures du matin, le gros Auguste, après s'être fait friser, bichonner et rayer, se fait chercher un cabriolet et se rend chez les demoiselles de la Grenouillère.
C'est mademoiselle Armande qui lui ouvre la porte; elle est encore en déshabillé du malin, bien que déjà pourvue de son corset. Mais sa figure est décomposée, ses traits bouleversés; enfin la plus vive inquiétude se peint sur sa physionomie. Elle s'écrie en voyant Auguste :
— Ah! docteur... arrivez... je vous attendais avec bien de l'impatience... nous avons grand besoin de vous...
— Comment... qu'y a-t-il donc? demanda Auguste, un peu elTrayé do ce qu'il entend. Kst-ce que votre cousine ne va pas mieux?...
— Mieux!... Ah! bien au contraire... elle est beaucoup plus mal... Elle bat la campagne en ce moment... elle parle de rivière... de calèche... de poissons... c'est effrayant.
— 'Vous m'étonnez! Est-ce qu'elle n'a pas pris de sa potion?
— Si vraiment... et c'est depuis qu'on lui en a donné qu'elle est dans cet étal...
— Comment? une potion calmante lui aurait donné le délire... c'est impossible!...
— Je n y conçois rien non plus, docteur.
— Combien en a-t-elle pris de fuis?
— Une fois hier dans la soirée ; ensuite, ce matin, comme elle était un peu plus tranquille, j'ai voulu qu'on lui en redonnât... et sa crise » recommencé...
— Ebt-ce qu'on n'a pas bien «uivi ce que j'ai écrit lur rordoa»
nance?..,
— ()li ! pardonnez-moi, docteur, ou a suivi vos prescriplions à la leltre,,. Ju venais iilftuie d'' faire monter le coneicri<e de la maisiin, pour U'icher di; faire pniidre encoi-e de la potion à ma cousine.
— Ah! vous lui faiti.'s dipimer ei la par le concierge de la maison... Enl-ce qu'il est garde-malade?
— Non, docteur, maU c'est un homme très-fort; et vuub compteinz que ce n'est pas une faible femme qui pourrait exécuter vos presciqitions.
— Ma foi, nui), jtj vugs avoue que je ne coniprcnds pas du tout... pourquoi Ile donneriez vous pas vous-inèiae de celle |)otiun à votre cousine'/... ^.
— Pour lui en faire boire, santiduutc, jelepoiiiMi.-... mai» avant, pour (dire ce que vous avez ordonné... je nu serais jamais asecz iorle...
— J'ai ordonné quelque chose avant la potion?...
— Vous le savez bien, docteur, vous a.:'ez écrit au bas de votre potion : bien secoiiiT avant de la prendre.
— Ah ! c'est juste,; oui, en eflel, j'ai écrit cela; mais je ne compreiide pas qu'il faille un h nnine bien forl pour exécuter cela...
— Pardonnez moi, doeleur; elle n'en a jias l'air, mais je vous assure qu'elle est très-lourde... et pour la secouer, il faut quelqu'un de solide.
— Oue diableme dites-vous là? on en a donc fait plein une damejcanner... Cependant cela ne doit pas être; les quantités étalent marquées... cela doit faire une très-petite fiole .,
— Une fiole, docteur! mais c'estde ma cousine que je vous parle... Vous avez écrit qu'il fallait la secouer longtemps avant de lui faire prendre de la potion, et c'est pour secouer Argentine que je fai^ mouler notre concierge,
Auguste se laisse tomber sur une chaise en riant aux éclats. Cette gaieté semble intempestive à la grosse Armande, qui lui dit d'un ton peiné :
— Comment, docteur, vous riez lorsque je vous dis que ma cousine ne peut pas supporter ce que vous avez ordonné!...
— Pai'don, madeiuoiselle, mille fois pardon... mais en vérité, il est difficile de s'en empêcher lorsqu'on voit comment vous avez interprété mon ordonnance... J'ai écrit : « Secouer longtemps avant de la prendre,» mais c'est de la potion qu'il s'agissait et non pas de la malade; C'est la potion seule qu'il (allait secouer!...
— Ah! mon Uicu! .. il serait possible... Pauvre cousine!... Mais aussi, monsieur, il fallait écrire : « Bien secouer la potion avant de .« faire prendre!... «je n'aurais pas fait de quiproquo!
— Lh! madame! qui est-ce qui va s'imaginer que l'on croira qu'il faut secouer longlcmps une peisoime malade?... Enfin, jesiière que tout ceci n'aura pas de suite fàeheuse; veuillez me conduire près de Votre cousine.
Loisiiue le jeune docteur entre chez mademoiselle Argentine, celleci était en train de donner des coups de poing et des coups de [lied au concierge, qui voulait absolument l'enlever de son lit pour la secouer; et el!e criait de toutes ses forces :
— Non! c'est asse2i I... je ne veux pas être soignée comme cela... c'est une horreur... Si c'est cela qu on appelle riiomœopathie ou l'éleclricité, je préfère l'ancienne médecine... Je vais appeler au secours... Ah! voilà le docteur!... De grâce, docteur, délivrez-moi de cet homme !
On s'empresse de renvoyer le concierge, ce qui calme mademoiselle Argentine. Auguste lui promet qu'elle ne sera plus secouée; et, sans vouloir divulguer la sottise de la grosse Armande, d rejette tout cela sur la faute du pharmacien, qui a cru devoir dire qu'il l.atlait faire subir à la malade ce mode de traitement avant de prendre la potion.
— Ce 'pharmacien est donc un âne? dit la malade; il voulait donc ma mort?
— C'est un jeune élève qui a fait la potion, dit Auguste; il pensa» probablement à autre chose... Remettez-vous, mademoiselle, toul CLci ne sera rien. '
— Ah! si vous saviez, docteur, cet affreux concierge me secouî'i d'une Ibice!... Je suis toute disloquée! '
— Cet homme croyait bien faire, il ne faut pas lui en vouloir.
— Je suis courbaturée... je suis très-fajble... voulez-vons voir ma langue?
— Volontiers, oh ! fichtre... mauvaise langue!.. .
— Ah! je suis bien plus malade qu'hier!
— Ce n'est pas ma faute! je n'ai pas l'habitude de faire secouer mes malades... ceci retardera un peu votre guérison, il faudra garder le lit plus longtemps...
— Ah ! docteur il me serait bien impossible de me lever maintenant... quel dommage... pendant que nous étions à Paris nous en profilons pour jouir de tous les agréments qu'il offre.
— Oh! ma cousine, il parait qu'il faudra que nous y restions bien plus longtemps que nous ne le pensions. Ce monsieur... cet avocat qui nous a oflert ses services pour arranger notre différcud avec madame Baleine, est venu ce matin i il m'a dit que cette indign«
LE PETIT ISIDORE
f'.r?nli('rn no voulait pas Rntcndre raison... Pt que par conséquent, rniijiih^ iinijs l'iioijs dans iiutn: druit, il .fallait aller uuvuiil Iua Iribuiiaiix cl Foutçiiir un pidccs...
— Ali! nionsi'ni- (.lii|ioliiT vousa dit cola...
— Ce sont ses propics paroles; mais il a ajouté : Quant au procès vous le {,'.igTieri'z, ola ne fait aucun doute. .
— Nous le ga(,'Meron9... cesavocatsdisenl toujours cela... je ne sais pas si nous devons avoir ciilicrc confiance en celui-ci... Docteur, connaissez-vous maître Chipotier? un avocatf il nous a dit qu'il était Irès-célèbrc.
— Maitre Chipotier... ma foi non, je ne connais pas ce monsieur... mais il y a tant d'avocats célèbres à Paris, on ne peut pas les con-
yaitre tous... c'est comme les médecins... il y en a de fort tolèbres..., qui sont totalement inconnue... c'est-à-dire... enfin... vous me comprenez...
— Armandc, racontez donc au docteur le sujet de notre diflércnd avec cette rorsetière... il nous donnera son avis...
— Volontiers, ma cousine.
Auguste, ipii ne tient pas du tout à savoir pourquoi l'on veut plaider avec la aiun bande de corsets, se lève on disant :
— Non, non. , pas maintenant... Diable! la malade a besoin de repos... il faut la laisser dormir... vous nous raconteiei cela quand je reviendrai avec mon oncle... c'est un boinnu! très-fort en jurisprudence, il a soutenu plusieurs procès pour des pommes qu'on ramassait dans ses champs, et qui n'étaient pas véreuses comme on le prétendait, 11 pourra vous donner de fort bon avis... Cela me fait souvenir qu'il m'a chargé, mesdames, de vous présenter ses hommages,
— Ah! c'est un homme bien aimable! dit mademoiselle Armande en soupirant.
— Et votre cousin aussi, dit Argentine.
— Mon cousin'?... ah! vous voulez parler d'Isidore... c'est mon ami, mais nous ne sommes poiut parents.
— Il appelle cependant M. Langlumot son oncle?
— Oui, c'est un petit mot d'amitié qu'il lui donne...
— Il a l'airbien dislingué ce jeune homme! il doit être d'une noble souche...
— Oh! sa souche est infiniment noble... Pardon, mesdames, mais mes malades me réclament...
— El vnus devez avoir une nombreuse clientèle, docteur?
— Tellement nombreuse que je ne la compte plus !
— Vous ne m'ordonnez rien autre docteur ?.,.
— Non... continuez la potion... dormez beaucoup...
— Je suis bien faible... puis-je manger quelque chose?...
— Je n'y vois pas d'inconvénient... peu de chose... une tranche de gigot... ou une meringue... à voire choix.
— Ah! vous pensez que je puis manger celât...
— Je fais toujours manger mes malades... c'est ma manière de les soigner...
— Verrons-nous votre oncle aujourd'hui ?
— Assurément! il viendra s'informer de votre santé... au revoir, mesdemoiselles.
Auguste s'éloigne en se disant :
— C'est embêtant les malades, toujours voir des langues... je suis iïiché d'avoir pris cet état-là... je préférerais être rentier... voilà une profe.ssion agreable 1... n'avoir rien à faire que flâner, fumer, s'.uuuser.,. ah ! je ne sais pas ce que je feraispour acquérir celle position !... mais je ne vois rien en perspeclive... qu'un bon mariage... une femme riche... gne grosse dot!... Tiens... si ces demoiselles de la Grenouillère font riches... elles ne sont plus de la première jeunesse ; l'une e.U bien maigre, l'autre bien grasse... mais qu'importe... je prendrai l'une ou l'autre... ce n'est pas la femme, c'est la dot que j'épouserais. Il faut que je fasse part de cette idée à Isidore; il est rempli d'imagiuuliou, il est capable de faire réussir ce projet.
Le jeune médecin revient à l'hôtel, où il trouve son atyi di'jcunant avec son oncle, auquel il continue de persuader qu'il a fait la conquête de mademoiselle Armande.
— Eh bien, coniincnt va la malade? demande M. Langlumot à son neveu.
— Pas lien, mon onrle... oh ! elle est beaucoup pius mal qu'hijij;.
— Je m'y attendais ! s'écrie Isidore, qui ajoute tout bas : ^ — Ta potion a fait du bien, à ce qu'il parait.
— Ce n'est nullement ma faute, dit Auguste, j'ai écrit sur mon orclonnance : « Bien secouer avant de la prendre, » et mademoiselle Armandc s'est imaginée que c'était sa cousine qu'il fallait secouer...
— Ah ! ah ! ah ! le quiprociuo est trop fort ! s'écrie Isidore on riant. C'est pourtant encore notre oncle qui est cause de cela...
— Moi ! dit Langlumot, je suis cause que l'on a secoué la malade ?...
— Eh, sans doute, si vous n'aviez pas tourné la tôle à modeiuoiselte Armande, ost-ce que jamais elle aurait fait une pareille bévue !.., mais quand les fi-iumcs sont amoureuses, c'est fini, la raison disparait, elles ue savent plus ce qu'elles font...
Langlumot prend un air modeste en disant :
— (je diable d'Isidore voudrait absolument me persuader que j'ai fait une e.on(|uèto !...
— Moi ! je ne veux rien !... seulement j'ui des yeui cl j'y vois clair.
— Je suis fâché que ctte belle personne îoit demoiselle... avec une veuve on est plu.i hardi 1...
— Mon cher oncle, une demois<.lle de cet âge-là peut bien |»as«?r pour veuve... croyez-moi, le cas de séduction n'est point à redouter...
— Taisez-vous, mauvais sujet!... Jeunes gens, je vous lai^r'.-, j^ vais écrin,' à Lisieux à mon épouse... je vais lui annoncer que rb-.ri- Uige demandera du temps I... qu'il se présente des difticulles pur réaliser...
— Bravo ! oh ! nous nous en rapportont à vous, vous n'en êtes pas à votre coup d'essai I
— Plus tard je pourrai dire que le me suis donné une entorse... ce n'est nullement daitgcrcui, mais cesl très-long.
— Eh bien, Auguste. ..quand je le disais que ton oncle nous joueriit tous sous la jambe... nous fuimmes des écoliers, nous!... Langlumot rit aux larmes, il s'éloigne encliantc de lui.
— Tu veux absolument persuader à mon oncle qu'il a fait la conquête de la grosse Armande, dit Auguste lorsqu'il est seul avec Isidore; mais tu ne sai.-. pas que j'avais une idée.
— Je pouvais d'autant moins le deviner que cela n'est pas ton habitude... Fais moi part de celte idée?
— Mon cher, je crois que je ne serai jamais un grand médecin !
— Si c'est là ton idée il y a longtemps que je l'avais ausai ; tu piiurras faire un gros médecin, mais grand, non.
— Je ne me sens de goût que pour la liombance et le far nienlc, comme disent les Italiens.
— Alors va à Nanles, et fais-toi lazzarone.
— J'aime mieux la France que l'Italie; je me di-sais tout à l'heure, en sortant de chez les deux cousines, qu'un bon mariage pourrait seul me procurer cet avenir doré...
— .Mêlé de faisans également dorés... je te vois Tenir, mais va toujours...
— Ces demoiselles de la Grenouillère sont riches à ce que mon oncle nous a assuré...
— Assez ! je t'ai compris... il y a plus, comme enfin ton oncle ne nous hébergera pas toujours, comme il faudra qu'il retourne dans ses lares, nous nous retrouverions dans cette affreuse débine dont il nous a momontaïunient tirés .. il faudrait retourner dans le grenier que nous cède Philiberte... être de nouveau au régime de la sonpc à l'oignon et des haricots que celte industrielle veut bien nous offrir... non, sacrebleu ! j'en ai assez de ce régime-là... et je me suis déjà dit : Voilà deux demoiselles majeures et riches, épousons-les Auguste et moi Elles ne sont ni belles, ni jeunes, mais qu'importe! quand un est amoureux de sa femme cela ne dure jamais bien longtcmp», oo ne tarde p ts à changer... nous, qui n'en serons pas amoureux, nous ne changerons pas.
— Comment tu avais formé ce projet?... et crois-tu qu'il réussira?
— Cela ne saurait être douteux. Deux jeunes gens comme nous .. bien fails... jolis garçons, échoueraient près de deux demoiselles qui ont bien la quarantaine... est-ce que c'est possible!..,
— Isidore, si cela t'est égal, le préférerais la grasse à la maigre... -~ Cela m'est entièremeul indillerent ! ceci étant une affaire d'argent
et non d'amour.
— .Mais puisque tu avais aussi cette idée, pourquoi cherches-tu à persuader à mon oncle qu'if a fait la conquête de mademoiselle Armande? ■•
— Pauvre niais! ceci, servira justement à la réussite de nos projets... d'abord cela retieia'lon oncle à Paris... et s'il s'en allait qu'Jic ligure y ferions-nous... il me semble que ce point est asseï important; eiisuile tu ne dois pas craindre que ton ouele éfiousc la demoiselle puisqu'il est déjà marié...
— C'est juste, .mais as-tu remarqué qu'il n'en a pas soufUé mot aux deux cousines...
— Sois donc tranquille, je le dirais moi, si les choses allaient trop loin... mais il n'y a pas de danger...
— Allons, je m'en rapporte à toi... nous épouserons les deux cousines... nous palperons leurs êcus!...
— Oui... à moins cependant qu'un événement inattendu ne vienne changer tout cela...
— Quel événement?
— Si je retrouvais mes parents, s'ils étaient millionnaires!... tu conçois que j'enverrais pivimener mademoiselle Argentine!... mais les deux cousines te rosleralenl et tu aurais le choix.
— Laisse-nwi donc tranquille avec les jvirents... tu ne les rflriMiveras jamais!... puisqu'ils t'oot abandonné, c'e*l qu'ils ne veulent pas de toi I
— Ceci n'est (tas une raison... j'ai tmijours deî'cspoir.
. Ces messieurs ne manquent pas de se ri'iidiv le s<Mr chez les d."moisellos de la Greniuiilleiv. Eh les apeivevant, nwdomoiselle Armande montre un visage encon* plus b^Kileversé que le maliu, cl Auguste demande coiunioiit va sa malade.
— Ah! docteur... elle va plus mal que cematin, et n n'est pas ma faute cette fois, je vous ceriiiie qu'on ne l'a pas secouée dv tout!...
— Mais alors, qu'est-il survenu?
— Elle étoulïe, elle se plaint... elle a des HauscesT .. clic se sentait
kè
].]■: \'\ Ti I isiiiiiiM-;
Noul c'est assez!.,, jo ne veux pas être soignée comme cela; c'est une horreur. (P. 46.)
mieux sur les quatre heures, alors elle a voulu manger la tranche ie gigot que vous aviez permise... c'est depuis ce moment qu'elle se plaint !
— Comment misérable ! dit tout bas Isidore à Auguste, tu permets une tranche de gigot à quelqu'un qui a la fièvre... tu veux donc tuer ma future!...
— Calmez- vous! tout ceci ne sera rien, s'écrie Auguste, je vais voir la malade... je vais lui ordonner autre chose...
— Tu ne vas pas lui faire prendre du pâté de foie gras, j'espère...
— Je pais mon état... j'ai été reçu docteur, il me semble que cela suffit... j'ai le droit de traiter mes malades comme je l'entends.
Pendant que le jeune médecin est près de mademoiselle .Argentine, la cousme Armande reste avec Isidore et Langinmot. La conversation est à peine commencée lorsque J\yive un grand monsieur sec tout habillé de noir et cravaté de blanc. C'est maître Chipotier, l'avocat avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans un wagon de troisième classe ; ce monsieur salue la compagnie aussi gravement que les apothicaires saluent M. de Pourceaugnac; mais au lieu d'une seringue, maître Chipotier tient sons son bras un rouleau de papiers.
— Enchanté d'avoir le bonheur de vous rencontrer derechef aujourd'hui, dit l'avocat à la grosse Armande. D'abord je voulais savoir des nouvelles de votre cousine, qui ce matin avait, m'avez-vous dit, un dérangement complet dans son état normal...
— .Ma cousine ne va pas bien ce soir... mais en ce moment le docteur est près d'elle...
— Si le docteur est près d'elle, vous devez être, mademoiselle, entièrement dépourvue d'inquiétude... jamais un malade n'est mort auprès de son médecin, ceux-ci les quittent toujours avant.
— .Mais j'espère monsieur, que ma cousine n'est point en danger de mourir.
— Vous avez le droit d'espérer, mais il ne £aut pas trop se flatter; il survient souvent des accidents imprévus qui aggravent les maladies... Ma femme est morte d'une picp'ire d'épingle, certainement cela ne paraissait pas dangereux d'abord! mais il est survenu tant de péripéties... •
— Ah! voilà le docteur, il va nous donner des nouvelles.
— Cela va mieux, dit Auguste, la tranche de gigot ne gêne plus la malade... à force de me montrer sa langue... elle s'en est débarrassée... pas de sa langue! du gigot. J'ai ordonné une légère tisane composée de thé... avec pas meu d'eau-de-vie, beaucoup de jus de citron.
— C'est du punch que lu as ordonné alors...
— Cela y ressemble un peu... mais je veux savoir s'il sera bien fait, j'ai dit à la servante de m'en apporter d'abord à moi... pour le. goùur .. c'est dans ma manière de soigner,., je sais alors si l'on a bien suivi mes prescriptions.
Je donnerai aussi volontiers mon avis dit l'avocat.
— Nous en goûterons tous, dit Langlumot, car j'approuve fort la méthode de mon neveu.
— Mademoisellf% reprend maître Chipotier, je désirerais aussi connaître votre résolution relativement à votre différend avec madame Baleine, vous avez sans doute consulté votre cousine, et vous êtes décidée à plaider.
— Ma pauvre Argentine n'était point en état de s'occuper de cela.. . Ce matin nous avons voulu consulterle docteur, il nous a dit d'attendre que sou oncle fût présent... si vous aviez la bonté, monsieur Chipotier, d'expliquer à ces messieurs ce dont il s'agit.
— Avec le plus grand plaisir... et je vais commencer, si cts messieurs veulent bien me pré ; leurs oreilles ..
— Nous vous les prêtons dit Langlumot, en saluant l'avocat qui pour mieux pérorer, commence par faire les mêmes gestes qui, dans le wagon, avaient été si pr-u du goût de Franville.
— .Messieurs, vous allez connaître le cas dans lequel se trouvent les demoiselles éle la Grenouillère : ces dames habitent la Normandie, beau pay^ qui est aussi le mien... Je n'ai pas besoin de vous vanter ses exciliuuts pâturages... ses vertes vallées et ses pommes! ses pommes qui donnent ce cidre délicieux avec lequel on se passe de vin, quand on n'a pas le moyen d'en acheter!... Je n'ai pas besoin de'>v(nis dire que ce pays a inspiré à l'un de ses enfants cette tendre romance.
Ici M. Chipotier se met à chanter :
Je vais revoir ma Normandie, C'est 1« pays qui m'a donné le jour.
— Je n'ai pas besoin de tous dire...
— Pardon, monsieur, dit Isidore que le bavardage de l' avocat commence à ennuyer, mais vous n'avez pas besoin de nous dire autre chose que le sujet de la contestation de ces demoiselles avec madame Baleine.
— C'est juste, monsieur, j'y arrivais... mais l'amour du pays m'entraînait :
 tous les cœurs bleu nés que la patrie est chèral
LE PliïIT ISIDORE.
e Gnii'a qu'avec ma vie (P. SJÎ.)
— Ces demoiselles liabiléiiulunc le doiiiaiiie de la Gi'ciuniil lèro, situé entre Lisiciix et le Mesnil-Maugcr, mais comme elles se mettent tort Lien, comnie elles veulent suivre les modes de Paris, c'est de Paris qu'elles l'ont venir leurs cliapraux, leurs rolies et leurs corsets... Le
.corset, ce -vôtement si nécessaire à la femme, à ce qu'on prétcnl, et ce que je nie, moi!... car la uatur'e n'a point donne à la fennue des attraits... arrondis, pourqu'eili' 1rs cmpiisonne dans ce que j'appellerai : le caleçon de la poitrine! Ilvc, notre mère à tous, Eve portaitelle un corset? Non!... il p,i rail i|u'ello n'en était pas moins hieii tournée... du moins, les portraits que nous avons d'elle la ieprés( ntent comme une supeihe ci'eature; les t'eniines sauva^'es n'ont puint de corsets; les llotle[iliites, (|ui allaitent leurs ent'.int.^ par derrieie leur dos, trouveraient le corset gèiiant. J'ai connu des hommes qui en portaient! mais alors. ..
— Avocat, à la question, de (jràce!... vous vous en écartez toujours!...
— J'y arrivais, monsieur... La question, ce sont bien des corsKs ; ces demoiselles, ayant appris que madame Baleine avait la renommée pour cette partie du costume féminin, lui ont envoyé leurs mesures Bien exactes, bien prises, avec tons les renseignemi;nts nécessaires à une confectionneuse. Très-bien; madame Baleine envoie les corsets avec son mémoire... mémoire dapolliicaire! car il montait à cent quarante francs... cent quarante tranes pour deux corsets... vous me direz ipie ceux-ci étaient pourvus d'une foule de petites cacliettes où l'on pouvait mettre une grande quantité de suppléments plus ou moins mignons.
— Monsieur... de gràco! s'écrio mademoiselle Armandc, vous entrez dans des détails trop minutieux. Si les corsets avaient ete liim laits pour Argentine et moi, nous aurions payé sans nuirnnu'er la lettre de change que madame Haleine avait tirée sur nous; mais le corset d'Argentine était inliuiment tnq» large pour elle, le mien était trop étroit pour moi, et cependant, celui de ma cousine ne m'allait pas, et elle ne pouvait pas mettre le mien. Alors nous sommes venues à Paris, rapportant les corsets soigneusement einpàipieles et la marchande refuse de les reprendre, et veut nous les faire payer... voilà le sujet de la contestation.
— Bravo!... su|iéi-ieurenient parlé! dit Lanj;lumot. Mademoiselle, nous sommes parlaitemi'ut au l'ait de l.i (pieslion.
— Kl vous ne vous êtes pas pc rdue duos voire sujet! dit Isidore. Pendant que madenioiselU^ Anuaudi' pu lait, niallrel'.hipolier tiès-
vexé de ce qu'on lui ail coupé la parole, coiitimie cependant de l'aire des gestes, pour accQnq)agner sa cliente; il lenuine par un bras
lancé en l'air avi.e tant de force qu'il attrape un guéridon placé près de lui el fiit sauter quelipies tasses qui sont dessus. Madi nioiselle .Vrmande tressaille en s' écriant :
— Ah! qu'est-ce ()ue cela?
— Hien, c'est ma manière d'applaudir, dit l'avocat. Mademoiselle, vous avez très-bien raconté votre affaire, mais il s'agit maintenant d'expliquer le l'ail et le droit; car c'est là-dessus que "nous établirons les bases de notie procès... 11 y a fait... ceii est évident... maintenant où est le droit... est-il de notre cùtéf... Je prétends que oui, parce que...
— Assez, avocat, assez, s'écrie Isidore, voici la tisane que le docteur a ordonnée pour sa malade, et que nous devons tous goûter... ceci est notre droit.
Une servante venait d'entrer dans le salon apportant une grande soupière, remplie de punch, dont le parfum flattait agréablement l'odorat.
— Ah! mon Dieu, docteur, Uml de tisane pour ma cousine, dit mademoiselle Armande, est-ce qu'il faudra qu'elle prenne tout cela?
— Rassurez-vous, qi?and nous en aurons (foùté, il n'y en aura plus trop... la bonne, donnez-nous des verres, et vous, belle demoiselle, soyez notre llcbé et buvez avec nous de celte tisane.
— Vous voulez que j'en boive aussi.
— Cela vous euipèibera de tomber malade.
La tisane e-t tiMii\ee evcelleiite par tous ces messieurs, et nii^me par mademoiselle .\rni,uide. Lo docteur y retourne yKMir i^trc certain qu'elle c^t bien Taite; Isidore, parce qu'il adore lo punch; Langlumot, parce que cela le rend très-gai, et entin l'avocat, parce qu'il se trouve rarement à pareille fête, et veut en protiter.
C'est à qui de ces messieure ri'viendra le plus souvent à la soupière, si bieit qu'au bout de trois quarts d'heure il ne reste plus rien dedans; mais tout le monde est très-aimable.
— .Maintenant, portez celte soupière à la malade, dit Auguste à U bonne, il est impossible que le contenu lui fasse du mal.
La bonne ouvre de grands yeux on reganlanl dans la soupière, mais Comme la grosse Arniando est alors lrès-(H'cupeo à causer avec Lanulumot, elle n'ose pas l' interrompit; et s'oloigno avec la soupière vide.
— Ces messieui's ne m'ont pas dit lonr opinion au sujet de l'affaire des corsets, murmure Chipotier qui n'a plus la langue aussi déliée qu'on arrivant.
— Notre opinion ! Uit Isidore. Eh ! parbleu, cUe ne s.iurail être dou-
LK-PRTIT iSIDOnR.
tuiisfi! CCS (leiiioisellcs sont paifailemont liaiis leur ilroit, il faut qu'elles siiiilitMiiifiit le procès... n'est-ce pas, notre oncle?
— Oui, oh ! c'est mon avis... je dirai inèuie plus... c'est mon sentiment.
L'avocat, enchanté do ce que ï'sa conseille de plaider, fait un hond liur sa chaise, ouvre ses bras connue s'il voulait embrasser tout le monde et s'écrie :
— J'étais certain que ces messieurs seraient de moti avis! nous soniiMos laits pour nous entendre! Ma foi, peiulanl ipie j'ai le plaisir d'èlii: avec euï, il faut i|ue je les régale du récit ^j'une cause toil pii|iiaiite... que je pi ùdai il y a quelipie tinqjs el ilonl voici le sujet: Madame Ui^'anl, iiia cliente,, voul.dl se sépafiU' d'avi'c son iiiavi, parce qu'elle l'avait vu monter au grenier avec sa bomic, grosse lille (le vingt ans environ, à la mine esinègle... nous pouvons nicnic (Inv (Icinrce...
Mus il n'y avait plus de punch, et Isidore venait de s'éclipsi;r; An^nsie l'avait suivi, et M. Langlumot avait lugé convenable d'iniiler les jeunes gens. Alors mademoiselle Armamie était allée voir couiment se [loitait sa cousine. Maître Chipoticr, s'apercevant qu'il parle dans le désert, se décide aussi à s'en aller en se disant :
— Ils auront été pris d'un urgent besoin de sortir... je leur conterai celle cause à la première occasion.