XXI. — ALEXIS
Grorgina s'est levée de bonne heure, car elle a peu dormi, ce qu'elle atlrilini' à son diangenient do demeure; mais quand une jeune lille ne dort pas, il lunt bien qu'elle pense à quelque cliose; celle-ci avait beaucoup pensé ;"i sou nouveau voisin et elle s'était dit :
— Demain, eu sortant, je demanderai à la portière ce que c'est que ce jeune homme... quel est son nom... ce qu'il l'ait... s'd loge là haut tout seul... car enfin mon père l'a laissé venir chez nous tout de suite... sans le connaître... cest iniprudent cela, il semble qu'il faut toujours savoir qui l'on reçoit. 11 a l'air bien gentil, bien honnête, certainement, mais ce n'est pas une raison pour ne pas désirer en savoir davantage.
Et Georgina, après avoir embrassé son père, levé ses frères, aidé ses sœurs, met son modeste déjei ,cr dans le panier qu'elle emporte cha(pic malin et descend vivenieiil pour se rendre à son magasin. Mais en passant devant la portière, elle s'arrête et lui dit :
— Madame... hier au soir, il y a un jeune homme qui a aidé mou père à ranger quelques meubles, je crois que c'est chez vous qu'ils se sont rencontrés.
— Ah! oui, mademoiselle, oui, M. Alexis passait comme monsieur votre père me demandait si j'avais un... oson Dieu, je ne sais plus le nom, et je n'en avais pas...
— Ce monsieur se nomme Alexis? **
— Oui... il ne nous a pas dit d'autre nom quana il a loué... il parait que c'est à la fois son nom de baptême et sonjiom de l'amille... dame, ça s'est vu ces choses-là... mais du reste, c'est un bien honnête garçon, bien obligeant, poli avec tout le monde, et rangé comme une demoiselle I... c'est-ù-dire qu'il y a même des demoiselles qui ne sont pas si rangées que lui Jansais ça ne découche, c'est toujours rentré avant minuit... je vous dis to'ut cela, parce que c'est voire voisin, il est juste au-dessus de vous, et je conq)rcnds qu'en entrant dans une maison on aime à savoir qui qae l'on a sur la tête.
— Sans doute, madame, d'autant plus que ce jeune homme étant venu chez nous pour aider mon père...
— Vous avez fait tout de suite connaissance... ça va de source !
— Et que fait-il ce jeune homme ?
— Tiens, je ne vous l'ai pas encore dit? il est ébéniste, il travaille dans les jolis bois... Il parait que le patron chez leipiel il travaillij est fort content de lui, et qu'il vient de finir une étrangère... vous savez de ces petits meubles à escalier sur lesquels on met tous ses biblots. C'était a se mirer dedans.
— Y a-t-il longtemps qu'il loge dans votre maison ?
— Déjà un an et demi... ça vous a de l'ordre, ça paie son terme ecla, ça ne reçoit pas de visites, ni mâle ni femelle, mais par
■;.\emple, M. Alexis a une passion qui ne vous charmera peut-être pas •leaucoup!
— Une passion?... balbutie Georgina tout émue; que voulez-vous ~ire?
— Je veux dire que M. Alexis est fOu du piston. C'est un instrumient très à la mode maintenant, à ce qu'on dit; moi, je n'sn suis pas idolâtre... ça tient le mUieu entre le flageolet et la Ûùte à l'oignon.... alors M. Alexis, aussitôt qu'il est revenu de son travail, et souvent le dimanche dans la journée, se met à jouer de son piston quelquefois pendant des heures entières. Dans les commencements cela ne plaisait pas infiniment aux locataires, mais comme à force de travailler il a fait des progrès et que raainttnaut il en joue très-bien, on aime beaucoup à l'entendre. Cependant, mam'scUe, si cette musique-là vous déplaît, faudra pas vous /^èner et le dire au voisin; il en jouera Pioius, ^
— Mais au contraire, madame, j'aime beaucoup la niu.-iqiic; il )•• piston surtout! oh! c'est si gentil!... .Mon Dieu! voili neuf heur. ^ et demie <|ui sonnent! je devrais être à mon magasin... Merci, inadairie. merci !
Georgina s'i-loigne toute joyeuse, et la portière dit :
— Ça »o trouve bien qu'elle aime le piston!
,Le soir, la famille Gerbier est r.is^emblee, chacun s'occupe en&.ie à ranger, à nettoyer, car un eniméiiageinent ne se termine pas en un seul jour. Mais on est toujours sati:,lait du nouveau logi iintnl qui, s'il n'est pas si grand que celui que l'on quite, olfrc en revanche plui de conimodités.
Georgiiia espère toujours que son père lui parlera de son jeune voisin, elle meurt il'envie de lui dire tout ce qu'elle sait sur lui, m.iis file ne voudrait pas être la première à entamer celle conver.'^atiorj. Cependant rriinruueur n'en souille pas mol; tout occupé de ineltro en ordre ses .dl'aires, il ne songe plus au jeune hoiiime de la veille, car sou souvenir n'a nullement troublé son sommeil.
rranville ne larde pas à venir voir les nouveaux localaires.
— Eh bien I s'écrie l'ancien militaire en entrant chez Gerbier. Estpn toujours satisfait du campement... Y a-t-on bien dormi... s'y trouvc-i-ou à l'aise?
— Nous sonimcs très-contents, mon ami; plus nous connaissons ce local, el plus lious nous y trouvons bien... Il y a des placards que je n'avais pas aperçus d'abord, de quoi mettre du linge, des v6- IcmeiUs.
— J'ai une planche ù moi seul pour ranger mes livres, dit Paul.
— Bravo! tu auras une bibliothèque.
— il v a nn [làlissier en face... dit Emile en saulantsur lesgi-iionx de Fraiiville.
— Ah! iu as déjà vu cela, toi, petit patrdTiet !... Et ces jeun s filles sont contentes de leur toute petite chambre?
— Oui, monsieur FranviUe, nous sommes très-bien... il y a vu papier si joli dans notre cabinet.
— Allons, je vois que tout est pour le mieux... et ma gentille Ge.rgina qui ne dit rien, est-ce que sa chambre n'est pas à son gré ?
— Oh! pardonnez-moi, monsieur Eraaville, elle me plaît beancoii|i... vfaimeiit vous avez été bien aimable de nous trouver ce logement! ..
—.J'ai eu de la chance, voilà tout.. Ah ça, mais tout est déjà rang", mis en place ici, comme si vous y demeuriez depu's six mois... pe>:> , c'est ad'aire à vous! moi qui espérais qu'on aurait -incore besoin lé moi...
— Oh! nous sommes alertes, nous autres!... tout était déjà mis en place hier, quand nous nous sommes couchés'...
— Oui, s'écrie Georgina, grâce à un jeune homme de la mii'Kou que mon père a rencontré en bas... et qui est venu tout de fuile l'aider...
— C'est vrai, dit Gerbier, c'est un voisin d'ici dessus, il est fort obligeant, il m'a offert un coup de main, j'ai accepté, et nous avons eu bientôt mis tout en place.
— Ah! je disais aussi : ce ne sont pas tes mioches qui t'ont aidé à porter ce bufl'et-là... tant mieux si tu as de bons voisins, c'est une chose rare à l'aris,.. bien souvent on reste des années entières dans une maison sans avoir échangé une parole avec les personnes qui logent sur le même carré que vous.
— Tiens, Franville, conseille-moi, si je mettais une planche là, dans cette encoignure, pour y déposer tous mes outils de graveur, les cuivres qui ne sont qu'ébauchés... il me semble que cela ne ferait pas mal...
— "Voyons ça...
Les deux amis examinent l'endroit et prennent des mesures; pendant ce temps, Georgina, qui va et vient dans ta chambre, se dépite de ce quel'on ail sitôt cessé de parler de leur jeune voisin; elle trouve que ce sujet de Conversation était assez intéressant pour les occuper ■ plus longtemps, elle ne comprend pas que son père ait eu si peu de chose à dire de quelqu'un qui lui a montré tant d'obligeance.
'Mais tout à coup un instrument se fait entendre, c'est un piston, il joue l'air : Adiiiu,mon beau navire, et il le joue fort bien Gcor-' gina s'est arrêtée, elle ne bouge plus, elle écoute, elle craint de perdre un son, ses traits expriment le plaisir, le ravissement.
— Tiens! qu'est-ce donc que ça? dit Gerbier en prêtant l'oreille.
— C'est un piston... tu as quelque voisin qui joue du piston...
— C'est M. Alexis... s'écrie Georgina.
— M. Alexis., tiens, tu sais déjà le nom de nos voisins, ma lille, et qu'est ce que c'est que M. Alexis?
La jolie fille, qui est devenue rouge comro'' ane cerise, baisse les yeux en répondant :
— Mais, mon père, c'est ce jeune homme qui est venu hier au soir ici... vous aider à ranger ces meubles. . je sais son nom parce que... ce matin, en descendant, j'ai vu la portière... c'est-à-dire c'est elle qui m'a vus, et qui m'a dit... Le jeiDic homme qui a aidé hier monsieur votre père, s'appelle Alexis, il est ébéniste. C'est un Irè.f bon sujet, très-honiiête, très-rangé... qui demeure dans la maison depuis un an ec demi, qui paye exactement son terme, dont on n'a jamais eu à se plaindre et qui ne reçoit personne chez lui.
Gerbier ne peut pas ^'empêcher d>» s^urne en répondant ;
LI' PI'TiT LSIDDiiE.
— Ah! la porlicrc l'a <lil toul cola snns (im; tu le luideiHandcs!... Voilà une fcNiiiK! précicusft pour les rensei^^iiwnonls!
— C'est qu'elle a pensé, mon père, que vous sct-icz bien aise de
savoir ipii vous aviez reçu ehez Vous...
— C'est juste... c'est très-bien de sa part, et me voilà maintenant instruit de ce qui concerne le voisin, comnic si je le connaissais depuis lonf,'tenips...
Kiauville, qui depuis quoKpie unips ne disait rien, et se contentait de regarder (iror^'Ui.i, souril à sou tour, a» disant :
— Les portiéivs ont toujours aiiué i\ jaser sur leurs locataires... mais savez-vous que celui-ci joue tres-liirii du p■'^ton...
— Oli! oui, très-bien... n'est-ce p.l^ monsieur l'r.iiivilleî
— Nous n'en a-rious pas un si bon que cela daus notre régiment. J'aime beaucoup cet iiistruuieut-là, moi.
— Moi aussi, j'adore le piston!,..
— Ab bail! dit Gerbier on regardant sa fille, et où donc en as-tu 4éjà entendu?
— Mais mon père, tu sais bien que quand nous allons promener (e soir aux Cbanips Elysées, uous nous arrêtons souvent pour écouter a musiiple des cafés. Plus d'une fois, pendant uu joli morceau, tu ii'as (lii toi-mèmc : « Tiens, c'est le piston qui fait ce cbanl-là... »
— C'est vrai, mon enfant, je n'y pensais plus... Ah! l'air du voiin est liui...
— Ali! quel plaisir, voilà une polka, maintenant...
— Ab! ma sœur, nous pouvons danser...
Les deux plus jeums filles se prennent par la taille et se mettent àpolkec; les deux petits garçons, voyant danser leurs sœurs, veulent en faire autant et se ujettent à sauteur dans la chambre. Geor-rina a piis une chaise qui lui sert de cavalier pour polkur aussi. Kiauville bal la mesure avec son jjied, et Gerbier est radieux eu voyant le plaisir que goûtent ses enfants.
Màisloui finit... môme les plaisirs les plus innocents, qui devraient durer plus longtemps que les autres. Probablement que si le jeune voisin eût été temom du bal qui aurait lieu chez G rbicr, grâce à son piston, il en eût joué plus lon^trm|is, mais il ignore ce qui se passe au dessous de lui. La musique cesse, et nus danseurs s'arrèteiit en s'écriant :
— Ah! c'est dommage! j
— Il me semble que cela n'a pas mal été, dit Franvdle. Snis-tu, Gerbier, que voilà encore un agrément à ajouter à ceux que tu trouves dans ce logement... Tu pourras y domicr bal!...
— Tout ce ipii amuse mi s enfants me rend heureux aussi... oui, tuas parfaitement réussi (bms les ri'cliciehes et...
Deux coups IVapiies à la porte inlerrumpent Gerbier qui cric :
— Lntrez!
La porte s'ouvre, et le jeune Alexis paraît. Il reste timidement sur le scuil en balbutiant :
— Pardon, mon voisin, je suis indiscret... je vous dérange, peutêtre... vous avez du inonde...
— Non, non, entrez donc, monsieur Alexis... vous voyez que je sais déjà votre nom... je suis eu famille... monsieur est considéré comme en faisant partie, car c'est un Ticil ami... entrez donc et asseyez-vous...
Le jeune homme hésitait encore, mais déjà Georgina lui a présenté une chaise qu'il accepte en saluant sans oser regarder celle qui la lui donne, car lorsque l'amour counnence, la personne que nous avons le plus envie de contempler, est souvent celle que nous regardons le moins.
— Je me suis permis de venir, dit Alexis, parce (|ue... pour me distraire, lorsque j'en ai le temps, je me suis aumsé à apprendre le piston... j'ai toujours bi lucoup aimé la musii|ue... alors, quelquefois le soir, quand je reviens de travailler .. je prends mon instrument... toul à l'heure j'en ai joué, vous avez dû l'enliudre... mais ensuite je me suis dit que jieut-ètre... vous... ou... quelqu'un de vos cnlants n'aimait pas col instrmnent, et qu'alors cela pourrait vous ennuyer beaucoup de m'entcndre... s'il en était ainsi ne craignez pas de me le dire, je n'en jouerai plus... dans la maison du moins. Quand je voudrai m'cxercer j'irai avec mon piston mo promener dans la canqiagne.
— Mon voisin, vous auriez grand tort de vous gêner pour nous, d'abord, c'est que cela nous priverait beaucoup, car uous aimons la musique, et toul à l'heure nous avons eu le plus grand plaL^ir à vous entendrt\..Vous jouez I ien...fortbien, mènu'... Tenez, voilà l'ranville qui disait qui; dans la musique de sou régiment il n'y avait pas d'aussi bon piston que vous.
— Ah! monsieur est bien indulgeni... ]e commence à jouer un peu moins mal qu'autrefois..
— Quant à mes enriMls !... mais vous ne vous doutez pas du plaisir que vous leur canseî... vous ne savez pas que tout à l'heure, grike à vous, nous avioWs bal ici... 'Vous avez joué une nolka, tout de sûllo ce? ilemoiselles se sont mises à polker, les [icliU garçons ont voulu faire comirie leurs sceurs... et tout lo moUde s'est mis en train... j'ai vu le momelit (ul nous allions danser aussi, n'osl-ce pas Franville?
L'anci' 11 mililaire n'avail encore rien dit de'iiu!.-i'-.r:i* 'i !' .! .is-
îl £<:nib1àit par son auii.
mais il ne cessait point de regard'' r le jeune homme; prendre plaisir à le considérer. Interpelle de nouveau p il répond enfin :
— Oui, oui, .sans ma jambe boileus*, j'aurais tenu ma place daus le bal, j'aurais servi de cavali';r à ctttc gran'';; fille-là... car àâyo dgc et avec sa figure, on ne doit pas être rédi ite à danser avec une chaise!...
Le voisin se décide enfin à lever les yeux sur CfÀrr' savoir pourquoi se sentait embarrassée et ne savait qij compliment i|ue Franville venait de lui adresser, elle, .j ment avait toujours quelque chose à lui dire. Mais s j.i l'cmpécliait pas d'être charmante, et le jeune honii. ajouter quelques mots polis à ce que le monsieur à mou: de dire, éprouve un si grand plaisir à la regarder, qu'il uc Uuu^e plus uni; parole après avoir balbutié :
— Oh ! eertaineinent, mademoiselle...
Franville, qui s'aperçoit de l'embarras des deux jeunes gens, s'empresse d'y mettre fin en adressant la parole àAkxis.
— Vous éles musicien, monsieur?
— Non, monsieur, je suis ébéniste, vous voyez que cela n'a aucuu rapport; mais j'aiine la musique, et en écoulant juucr du piston, je me disais : « Qu'on est heureux d'avoir ce l.dentl » On ne d ; ;mais s'ennuyer quand on sait jouer ainsi. Enfin, avec mes éci.
Je me suis acheté un instrument, et un jeune homme, qui e=t j , i dans les bals, a eu la bonté de me donner quelques leçons.,, cl puis j'ai étudié tout seul, et enfin, à force d'étudier, je suis parveuu à jouer passablement...
— C'est bien, jeune homme, c'est bien, vous avez prouvé encore une fois qu'avec de la persévérance, di; oarage, un bomme vient toujours a bout d' lair.- ce qu'il veut. .M si vous avez taul de goût pour la inusiiiue, |iouiquoi vous éb:s-voii- f uléiiéniste? 11 nie semble qu'avrc un joli talent sur le piston, on doit gayicr autant d'argent qu'à fài; muer des meubles et c'est inpips faligant.
— Ln elTet, nion^ieur^ j'ai q^uelquefois eu la pensée de changer de profession... mais j'y ai renoncé, parce que je me suis dit que ce n'était plus la peine...
— Plus la peihc?... s'éci^ie Gerbier. Comment pouvez- voi^s parler ainsi à votre âge... , , , •
— C'est justement mon âge qui me fait dire cçla, monsieur : J'arrive au moment où l'on se duit à son pays, où il nous apiiellc pour le défendre, enfin bientôt je serai de la cousciiptiou... alor.s. c'est un fusil qu'il me faudra porter, el l'on ne me deuiaiulera pas si c'est mon goût... Puisque je dois avant peu être soldat, v.'US voyez bien que ce n'est pas la peine que je quille à préscnl la profession que j'exerce.
— C'est juste... c'est juste! dit Franville, taudis que Georguia, sans que l'on sache pour quel motif, quille vivement la chambre en ayant soin de dérober son visage à tous les regards.
— Mais, dit Gerbier au bout d'un moment, n'avez-vous aucun moyen d'être exempté du service'?... si vous aviez des (rèrcs à l'armée... si votre mère est veuve et que vous soyez fils unique... si votre poitrine est faible...
— Non, monsieur, répond Alexis, grâce au ciel je me porte bien, et quoique je n'aie pas lair bien vigoureux, ie suis assez fort puur porter un fusil el tout le bagage d'un soldat. Quant aux autres mulifs qui exemptent de partir... Us n'existent pas pour moi... je suis seul... je suis orphelin...
— Ah ! pauvre garçon, vous avez déjà perdu vos parents.
— Oui, monsieur... je lésai perdus.
— Bieu jeune, peut-être?
— Oh I oui, monsieur, bien jeune!...
— Je vous plains... c'est bien triste de vivre scu1...jeme trouvera'is bien à plaindie, moi, si je n'avais pas mes enfiinls.
Les traits du jeune ébéniste se sont rembrunis, ses regards se sont baissés vers la terre en achevant de parler, et il passe sa main sur son front, comme pour en chasser de tiisles ixnsecs.
Georgina, qui est revenue daus la chambre presque aussi vivement qu'elle en était sortie, court embrasser son père en lui disant :
— Mais avec nous, tu ne te trouves pas à |ilaindre. n'est-ce pas?... Et Ions les autres enfants s'empressent d imiter leur sœur, eu eu-
touranl leur père, en lui (aisiuit dos caresses. Gerbier les embr.i.->sc tous, eu leur disant : , ^
— Moi, à plaindre!... quand je vous ai auprès de moi... qu.uid je puis vous serrer dans mes bras, sur mon cœur... Oh ! non, )e mo trouve bien heureux, au contraire... lo bon Dieu a permis que je puisse vous élever tous... quelle plus grande faveur pou^all-ll me faire"?... Vous êtes mon bien proseiit, mon espérance pour l'avenir... Ah! je n'envierai rien aux riches, aux puissoulà do la teri-o, tant que lo ciel mo conservera mes cufauts.
— lia ç;», mille noms d'une prpo! est-ce que tu veux nous attendrir, toi? fe'écrie Franville, tandis que le jeune .\le\is p.isso une de SCS maiûs sur ses yeux.
— Ecoule donc, quand ou est entre cinq personnes qui nous airaonl, lu civis que ça ne remue p;is, ça... Mais, p;trdon, iiu>usicur Alexis, 110. is vous taisiuis assister ,\ une scène do famille qui vous iiUcre.-sc pou, car vous nous coiuiaissci à pcuic...
sa
Lli PKTIT ISIDORE.
— Jiif,'i>z-nioi assez bien, monsieur, pour croire que je coiuprcml-i votre lioMliiur et que j'y prends part.
— Dilrs-nmi, quand vous serez appelé pour partir, puisque vous jouez flirt hien du [listou, pourquoi iie deiuaiideriez-vous uas à faire partie de lu musique. H me seinlilt. que l'on y a moins de tatiguc que les Soldats, et que l'on n'est pas aussi souvent exposé à se luire tuer...
— Non, monsieur, une fois militaire, mon seul but, mon seul désir sera d'obtenir de l'avancemeut, de me l'aire tuer ou de parvenir enlin... c'est pourquoi je préfère être soldat.
Fraiiville frappe sur l'épaule d'Alexis, en lui disant :
— C'est bien parler, cela, jeune homme, avec de telles résolutions on parvient toujours... à moins qu'on ne rei^'oive son compte... J'en ai ait autant que vous, moi, quand je suis parti, et, ma foi, j'étais déj;"» lieutenant, lorsiju'nne maudite blessure à la jambe... un éclat de bondie... bnf, je suis resté boiteux, et il a fallu rengainer son complnnent!... sans cela... je serais peut être colonel aujourd'hui!... mais, tiitin, comme disait un troupier de mon rétjiment : si tout le monde devi nait colonel, qui est-ce qui ferait les factions'?...
Alexis se levé et salue tout le monde en disant :
— lili bien!... puisque ma musique ne vjus ennuie pas, puisqu'elle ne déplaît pas à ces demoiselles, je continuerai donc, monsieur, de m'exercer sur mon piston quelquefois en revenant de mon travail...
— Je vous répète, mon voisin, que cela nous fera grand plaisir à tous... et puis le soir, quand voJs n'aurez rien de mieux à faire... si vous voulez venir causer un moment avec nous, vous serez le bien veiiu...
— Vous êtes mille fois trop bon, ni(iii>ii'iir, je profiterai de votre offre... puisque vous voulez bien me li' iiiiimttre, je viendrai conteiupliT (|uelquefois cet heureux tableau de faiiiilli' que vous m'avez miintré ce soir... et qui m'a si vivement ému... ce bonheur... que je n'ai jamais connu, je viendrai le voir chez vous... je tâcherai de me faire illusion et de croire que j'en fais partie... messieurs... mesdemoiselles, je vous souhaite le botisoir.
Alexis s'est retiré, Georgina est radieuse, elle va de nouveau embrasser son père qui ne peut s'empêcher de lui dire :
— Ha ça, mais nous sommes bien caressantes, ce soir!...
— C'es't l'effet du logement ! dit Franville en souriant. Mais tu as bien fait d'engager ce jeune homme à venir te voir. 11 me plaît ce garçon-là... d a quelque chose qui prévient en sa faveur. . et ouis ce qu'il vient de dire... son aptitude au travail... ce talent qu'il s'est donné presque seul... enfin, j'ai bonne opinion de lui.
— Ma foi, moi aussi, dit Gerbier, il faut espérer que nous ne nous trompons pas tous les deux.
— lit puis, balbutie Georgina, ce pauvre garçon... qui est orphelin, qui a perdu ses parents tout jeune...
— Tiens, tu sais cela, toi... il m'avait semblé que tu avais quitté la chambre quand il nous a dit cela ..
— Je ne sais pas, mon père...
— Voilà l'agrément des petits logements, dit Franville, on s'entend de partout. Mais bonsoir la oompagnie, je vais me coucher aussi, moi.
Chez Gerbier tout le monde ne tarde pas à en faire autant. Mais Georgina a bien de la peine à s'endormir, car tout ce qu'a dit son jeune voisin est sans cesse présent à sa pensée.