XXII. — AMOUR PUR
Plusieurs jours se sont écoulés. Alexisjoue du piston tous les soirs.
Il semble avoir encore fait des progrès, il exécute des airs charmants,
il y met plus de goût, plus de précision que jamais. Aussi a-t-ou le
plus grand plaisir à l'écouter. Mais il y a une personne qui plus que
toute autre est heureuse de l'entendre; pour celle-là, les premiers
sons de l'instrument font délicieusement battre son cœur; si le voi-
e sin tarde trop à faire de la musique, Georgina devient distraite,
(■ rêveuse, inquiète, quelque chose lui manque; c'est en vain qu'elle
veut affecter sa gaieté ordinaire, son sourire est forcé, car en secret
■ elle se dit :
— Pourquoi donc, M. Alexis ne se fait-»", "^s entendre... il sait ■A bien cependant que j'adore la musique... mon père lui a dit que je touchais un peu du piano, que j'étais bonne musicienne... Ah! si j'avais un piano, moi aussi je lui jouerais quelque chose... mais je ne me ferais pas désirer comme cela .. 11 n'est donc pas encore rentré... il est allé voir d'autres personnes, peut-être .. cependant, il nous a dit qu'il ne voyait que nous...
Mais si le piston se fait entendre, Georgina retrouve sa gaieté, son sourire ; alors la tristesse de son visage disparait pour faire place à l'expression du plus doux contentement. Elle écoute, elle ne veut pas perdre une note; si ses frères font du bruit, elle les supplie de se taire; quelque chose lui dit que c'est à elle que s'adressent ces passages si bien modulés d'une romance. La musique est une langue qui exprime parfaitement l'amour! Us n'ont jamais aimé ceux qui ne conipriiincnt pas tous les charmes de la, mélodie.
Apres avoir joué quelque temps du piston, Alexis descendait chez (iiiliirr, en demandant toujours s'il n'était pas indiscret. Il fallait toute la gaieté, toute la rondeur de l'imiirimeur, pour que le ji une Voisin se mit un peu à son ai.>e, car Alexis était nalurellement timide, et le sentiment qu'il éprouvait déjà pour Georgina ajoutait encore à sa timidité.
De son côté, lorsque Alexis eiaa ta, la jolie fleuriste était troublée, émue, tremblante. Souvent, lors(|ue son |)ere lui parlait, elle rougissait et pâlissait sans savoir pourquoi, elle tenait presque toujours ses yeux baissés, mais quand elle les relevait, elle rencontrait aussitôt ceux de son vuibin qui s'empressait alors de détourner les siens. Chacun d'eux brûlait du désir de lire dans les regards de l'autre; mais tous deux avaient cette crainte, cette candeur d'un premier amour qui n'ose croire encore qu'il est partagé. Douces sensations qu'iiii n'e|iri)uve que dans la jeunesse lorsqu'illi- ist incore innocente et pure!... qui fuyez si vile!,., qui m- rijnaii-s< z jaiiiais, parce que, en avaiii,-aiit dans Id vie, toutes les illusions s'envulint... parce que notre (Xpcrience les chasse, alors même que notre cœur voudrait les retenir.
Georgina et Alexis ne se voyaient jamais qu'en pré=ence de témoins. Le jeune liomme se rendait à son travail bien avant que la jeune lille ne sortit. Celle-ci revenait aussi chez son père avant qu'Alexis ne rentrât chez lui. Ils ne pouvaient donc pas se rencontrer; ils ne s'étaient jamais dit un seul mot à part, c'est à peine même s'ils osaient se parler devant du monde.
Et, cependant, tous deux savaient qu'ils s'aimaient... Comment le savaient-ils sans se l'être avoué?... Je ne pense pas que cela puisse vous étonner... il y a une vieille chanson qui dit :
Kt cela se devine Quuud on ne le dit pas I
Mais lorsqu'on croit avoir deviné, on éprouve le plus vif désir d'être certain qu'on n'est pas le jouet d'une fausse espérance. Pour un mot, un seul mot prononcé par la bouche de l'objet qu'on aime, on donnerait plusieurs années de son existence... (Je parle toujours des jeunes amoureux), et comme les houiinessont en général les plus" pressés, ou du moins les plus entreprenants, Alexis ne pouvait plus résister au désir de se trouver un moment seul avec Georgina, afin de pouvoir lui déclarer tout cet amour dont ses yeux lui avaient bien dit une partie, mais qu'il avait besoin lie lui jurer à ses genoux.
11 lui était assez facile de rencontrer Georgina, il ne fallait qu'attendre le moment où elle sortirait pour se rendre à son magasin ; à la vérité il fallait pour cela ne pas être chez son patron à l'heure habituelle, mais qu'importe la perte d'une demi-journée... la mauvaise humeur du patron, qu nd il s'agit du bonheur de toute la vie!... et à vingt ans, le bonheur de toute la vie consiste à javoir si celle (jue l'on aime répond à notre amour. Nous avons tuus'eu ce bonheur-là, ce qui ne nous a pas empêchés d'être ensuite malheureux quelquefois, mais ceci est un détail.
Georgina ne se disait pas qu'elle voudrait bien rencontrer son jeune voisin, mais lorsqu'elle sortait le malin, il lui arrivail souvent, dans son escalier, de lever la tète pour regarder en l'air; c'était sans intention sans doute, car elle savait bien que Alexis allait de trèsbonne heure à sa besogne; et pourtant, il lui échappait alors un gros soupir, comme si elle eût été étonnée que son voisin ne cherchât jamais à la rencontrer; alors un nuage de tristesse passait sur ses traits; il n'avait donc rien à lui dire, puisqu'il ne se trouvait pasune seule fois sur son passage. Cette idée lui faisait de la peine. La fille la plus sage, la plus innocente, devine très-bien que quand on l'aime, on ne peut pas le lui déclarer devant témoins.
Mais un matin, à peine Georgina a t- elle fait quelques pas dans l'escalier, qu'elle se trouve en face d'Alexis; il est là... il l'atiendait sans doute, son cœur bat avec violence, ce qu'elle désirait tant est arrivé, et maintenant elle a peur, elle ne sait pafe si elle doit s'arrêter.
— Vous allez à votre magasin, mademoiselle, dit le jeune homme d'une voix qui annonce qu'il est tout aussi tremblant que sa jolie voisine.
— Oui, monsieur. Et vous aussi sans doute...
— Moi... oui... c'est-à-dire aujourd'hui... je ne sais pas si j'irai...
— Est-ce qu'il n'y a pas d'ouvrage en ce moment'?
— Oh! ce n'est pas cela... mais il me serait impossible de travailler. .
— Seriez-vous malade?...
— Non, mademoiselle, mais depuis quelque temps... je ne sais pas ce que j'ai... il me semble que je ne fais plus rien de bien... ma pensée est toujours ailleurs qu'à ce que je fais... la journée me semble d'une longueur éternelle... j'ai un si grand désir d'arriver au soir... carie soir... je vous vois... et alors seulement il me semble que je vis... que j'existe... Ah! tenez, mademoiselle... je ne sais si vous me comprenez... j'ose à peine vous dire ce que j'éprouve... et pourtant je serai bien malheureux si vous ne me comprenez pas.
Georgina est toute tremblante, une sensation nouvelle vient agiter son cœur : elle ressent à la fois du plaisir et de la peine Sua
LE PETIT ISIDOIU-:.
Foin se soulève plus fréquemment, c'est .'i peine si elle peut lialliutii T :
— Mon Dieu... monsieur Alexis... je ne voudrais pas que vous fussiez malheureux... mais je ne sais pas ce quo je puis vous dire pour que vous n'ayez pas de chagrin...
— Ah! dites-moi seulement que cela ne vous f:\elii; pas que je vous aie attendue sur l'escalier...
— Ail! vous m'attendiez donc?...
— Oui, car je voulais absolument vous voir, vous parler un moment, être avec vous... rien que nous deux, alin de vous dire... mon liii'ii... je n'ose plus maintenant... si vous m'Otez tout espoir je serai si désolé!...
— Mais dites toujours... je ne vous ôterai peut-être pas votre estfcir...
— Oui, je parlerai... car je ne puis plus cacher cet amour qui me consume.., qui fait niainlenant partie de mon existence... oui, mademoiselle... depuis ([ue j'ai eu le lioiilieur de vous voir, j'ai senti un scnliment nouveau naître en moi ; ce sentiment, oh ! c'est de l'amour... un amour qui ne finira ipi'avec ma vie. J'ai compris que pour un mot. un sourire de la femme que l'on aime, on donnerait ses jours... enlin j'ai senti que désormais vous étiez tout pour moi!... \^lù ce que je n'osais pas vous dire... et ce que je ne pouvais plus \Ws cacher... De grâce! dites -moi d'abord que vous ne me défendez pas de vous aimer?
— Vous le défendre... oli! non... au contraire!... je veux dire... mon Dieu! je suis si émue... je ne sais plus ce que je veux dire... tenez... voyez-vous... j ai envie de pleurer à présent...
— Grand Dieu! vous ai-je donc l'ait de la peine"/...
— Non... non... ce ne sont pas des larmes amères celles-là!.,, non... ce que vous m'avez dit me rend heureuse... je ne devrais peutêtre pas vous dire cela... mais je ne sais pas feindre, moi, et je n'ai pas appris à mentir...
— Georgina... chère Georgina!...
— Alexis!...
La jeune fille a laissé tomber sa main dans celle d'Alexis, qui la presse .;ivec ivresse dans la sienne; pendant longtemps ils se tiennent ainsi; leurs mains, en se touchant, en se pr('s>;int nintiiellcmcnt, se coninuniiiiucnt un plaisir si tenrlre, si d<u\ iju'ils n'iii di\-ir,'Ht pas d'antre et voudraient passer leur vie dans eetl' e.^la.^e. C'est un amour bien vrai, bien pur que celui qui se conteiile de peu.
Mais enfin le front de Georgina s'assombrit et elle soupire en regardant Ale\is, qui s'écrie :
— Ôiielle pensée vous attriste?
— Je songe que bientôt vous serez soldav. ,^ St alors il faudra que vous nous quittiez ..
— Mêlas! ce n'est pas ma faute!. . mais parce que je dois cire soldat, faut-il que l'on ne m'aime pas... Ah ! de loin comme de près, je sais bien moi que je ne cesserai pas un moment de pensera vous...
— Vous croyez donc que je vous oublierai, moi?..,
— Chère Georgina...
— Non, je ne vous oublier;! pas... quand on aime une fois, ce doit être pour toujours!... mais si vous partez, je serai bien triste... bien inquiète... ah! j'aurai bien du chagrin. .
— Que vous êtes bonne... si vous saviez combien vos paroles me vendent heureux et fier... être aimé de vous!... ah! co\iibien de gens envieront mon bonheur... et cependant je ne suis qu'un pauvre orphelin... sans autre fortune que l'argent qu'il doit à son travail... car il faut que vous sachiez tout cela, mademoiselle!
— Eh bien, qu'est-ce que cela fait, c'est vous que j'aime... de la fortune! est-ce que j'en ai, moi?... et mon père n'est-il pas maintenant unsimpleouvrier comme vous... Maisalorsmème qu'il était gravinr, que nous étions plus riches, et que l'apprenais à toucher du piano... croyez-vous que j'aurais été plus (ière cl que cela m'aurait empêché de vous aimer...
— Si vous saviez quel bien me font vos paroles... Mais votre jière Toudra-t-il pour son gendre d'un pauvre diable comme moi !...
— Oh! vaus ne connaissez pas mou père!... ce qu'il voudra avant tout c'est de voir sa liHe heureuse!... et quand je lui dirai : Mon père, je ne veux pour mari que monsieur Alexis, je ne serai jamais la femme d'un autre, si tu ne veux pas qu'il m'épouse, je pU urerai tous les jours. Alors mon père m'embrassera bien vile en me ilisant : Kponsele, ma lille, j'y consens, parce que ton Alexis est un gaivon honnête, rangé, laborieux... qui t'aime bien et qui te rendra tiisheureuse... Voilà ce que mon père me répondra, monsieur, e^t-ee (juc c'est bien ilVrayant cela?
— Ah! s'il en est ainsi, je suis le plus neur<.««x des hommes...
— Mais non... puisque vous allez être soldai., vous voyez bien que vous ne pouvez pas être mon mari!... cette penséiMà me revient sans cesse... elle détruit tous ces rêves de bonheur que nous pourrions former... monsieur Alexis, est-ce qu'il Ji'y a pas moyen de vous empêcher d'être soldat...
— Non, mailemoiM Mo... j'ai déjà dit à monsieur votre père que je "l'avais aucun moiif d'e\eiiiptioii.. |e vous avouoiai d'.iilleurs qu'avant de vous avoir vue, l'c tat militaire n'avait pour moi rien de desagréable, je me disais : C'est un iiioyn '■• ('ar\eiiir, de se l'ain" nu
rang, un nom dans le monde Gràc/; au ciel, nous ne sommes p:-is au temps où, pour olitenir un beau grade, il fallait être issu d'une noble maison; aujourd'hui c'est au courage, c'tst à la bravoun; que l'ou donne les neompinscs, et à celui qui, sur le champ de Ijataille, est devfnu colonel ou général, on ne demande pas ce que faisaient ses aïeux!...
— Ah ! mon Dieu, voilà que vous voulez être militaire à présent!...
— Non... plus à présent .. Je rne disais tout ct-la avant de vous connaître... maintenant une seule passion remplit mon cœur ., c'est l'amour .. vivre avec vous, toujours prés de vous, \xmvti\r vous nommer ma femme... ah! voilà le seul bonheur où j'aspire... car )•■ ne suis pjint ambitieux, moi!... Je pensais à la gloire, a la rtn-mr:; quand je ne savais pas ce que c'était que l'amour. Mais I loi. .■ .r d'un ménage, avec une femme que l'on adore... j'y vois la plu» d >uLe félicité ..
— Oh! oui, monsieur... certainement un homme est bien plus heureux près de sa femme qu'à la guerre... il n'est pas exposé à mille dangers ..Lorsqu'il a bic n travaille, il trouve touj^iure un visage p-iur lui sourire... une main pour presser la sienne... des yeux qui... enfin c'est bien gentil... Vous voyez bien qu'il ne faut pas vous faire soldat... mais il me semble qu'il n'est pas défendu de se faire rem placer...
— Sans doute, en achetant un homme.
— Kst ce que c'est bien cher un homme?
— Oui .. surtout en ce momerrt... parce que nous sommes en guerre avec la Russie...
— Et vous n'avez pas assez d'argent pour vous acheter un remplaçant?
— Non, inaïk-moiselle... j'ai peut-être cent vingt francs... voilà tout ce que j'ai pu amasser jusqu'à ce jour .. et aujourd'hui, c'est, dit-on plusieurs billets de mille francs qu'il faut donner pour trouver un renqjlaçant.
— Des billets de mille francs!... oh! mon Dieu! que d'argent... ah! pour la première fois je regrette de n'avoir \as de fortune... il y a des gens pour qui une telle somme serait si peu 0.t chose. .
— Mais enfin, je ne suis point encore appelé sous les drapeaux, peut-être s'écoulera-t-il encore plusieurs mois avant que je ne sois appelé pour tirer au sort...
— Et puis vous pouvez avoir un bon numéro, un numéro qui ne parte pas... Oh! oui, vous en aurez un... je prierai tant le bon Dieu pour cela ..
— Chère Georgina, vous voyez bien qu'il ne faut pas s'afiliger d'avance; en ce moment, d'ailleurs, mon cœur est trop heureux pour que je redoute des malheurs dans l'avenir... vous voulez bien que je vous aime... *
— Certainement que je le veux. .
— Vous m'aimez un peu aussi?...
— Un peu, pourquoi dites-vous un peu?... je ne sais pas aimer à demi, ni'i!
— Ah! tenez... je suis si heureux... je ne changerais pas mon sort contre celui du plus riche, du plus puissant de la terre. ^
En ce moment une porte s'ouvre dans l'escalier, et la jeune fille s'écrie :
— Du monde... mon Dieu si l'on nous voyait ensemble... si on le disait à mon père... il pourrait se fâcher... je devrais être à mon magasin... Adieu, monsieur Alexis...
— Adieu, chère Georgina... à ce soir...
— Oh oui, ne veutz pas tard... et dès que vous rentrerez, jouez sur votre piston... ça fait que je sais que vous êtes revenu, et je suis plus contente...
— Alors je jouerai aussitôt que je reviendrai.
— Il y a surtout un air que j'aime bien... je le jouais aussi sur le piano quand j'en lo:- liais...
— Lequel, madu ■ .iselle?
— C'e?t : Jr pars demain, ii faut quitter 3!ar(t.., ah! il est si doux... si touchant cet air-là...
— Soyez tranquille... je le jouerai bien souvcul...
— .\dien, adieu...
— A ce soir...
— De bonne heure.