X.XIll
ou L 0!» REVOIT M. BERirïET.
Uien n'est si gauche, si embarrassé, si craintif t]u'un amour bien vrai, bien innocent; ceux qui l'éprouvent le décèlent à chaque iiistantj tout en voulant le cicher; un mot les trouble, un reg.ird les fait rougir; pour un rien ils s'attristent et prvnneiit un ,^ir l»«udeur; pour un motif tout aussi léger, ils ivdevienneiit radieux, leur physionomie s'illumine, ils sont au coml>le du bonheur; tels sont les amoureux naïfs, timides et sincères. Ils sont faciles à reconnaiire lorsqu'on en n'iironlix; dans le monde ; mais on en rencvMUre («ou, chaque jour ils devienneiilplus rares, c'est à croin^ que le type disparaîtra comme ont disparu les carlins.
Les amoureux experimerlé,*, ceux qui fiMinaisHMit à d^nd toute*
Lii PETIT isinoniî.
les riisps, tous les cxiiôli' iils, toiilrs les ttli''|.'i;i|iliics de l'aiiioiir, ceux-là se cachi'iiliMitMix; lufiraiide hal>ituJc qu'ils ont de ces scji-les d'iiiti igiies leur donne un aiilumb qui ne se dcuient pas devant lu niHiidi'.
Oiiaiit aux amours cou|.^ ^, us se dissimulent souvent bien, quelqiii'fois mal. Mal, quand ils commencent, bien, quand ils finissent, ear alors ils n'ont prt'siiue plus rien à dissoiiiiloi'.
1,'amour que Goocjiina et Alexis éprouvaient l'un pour l'aulre, était (It: la preniiérc dos catégories cpie nous venons de citer : il était vrai, pur, innocent, et, tout en croyant bien le caclier, à chaque instant nos amoureux le laissaient voir. Le père le moins cl^rvoyant di\ait s'en apercevoir, et lîerbier n'était point un Casî^andre.
lorsque le soir, le son d'un piston tardait à se faire entendre, Geort^ina devenait triste, inquiète, elle écoutait à peine ce qu'on lui disait*, et répondait souvent de travers, ce qui parfois faisait rire ses deux jeunes sieurs; lorsque Gerbier lui disait :
— A quoi pcMises-tu (ionc, Georgina?...
La jeune lille rougissait jusqu'au bout de ses petites oreilles et se ait de répondre :
— Moi, mon père, raais je ne pense à rien... à rien du tout... ah ... je trouvais que notre voisin, M. Alexis ne nous faisait pas de
miisii|ue ce soir...
Mais dès que le piston se mettait à résonner, lorsqu'il faisait entcuilre l'air favori : « Je vai% quitter Marie, » aussitôt les yeux de (ieorgina brillaient de la joie la (dus vive, les nuages qui obscurcissaient son front disparaissaient comme par enchantement; puis elle écoutait, elle ne voulait pas perdre une note et alors, si on lui parlait, elle ne répondait plus du tout. >
Lorsque le jeune voisin venait chez Gerbier, il était toujours bien longtenqis sans oser lixor ses regards sur l'objet de son amour ; de son côté, la jeune lille en faisait autant. Alexis s'asseyait à une grande distance de Georgina, qui affectait aussi de se tenir éloignée de lui ; puis, tout à coup, sans que cela |iarùt prémédité , ils se trouvaient à côté l'un de l'autre, et se i-egardaient à la dérobée, (piand ils croyaient qu'on ne les voyait pas.
Kien de tout cela n'échappait aux yeux de Gerbier, qui, se trouvant un matin seul avec Franville, lui dit :
— 11 faut que je te fasse part d'une découverte que j'ai faite...
— Ah! lu as fait une découverte... tiens, c'est drôle, et moi aussi j'en ai fait une. Conte-moi la tienne, ensuite je te dirai la mienne... à moins que nous n'ayons fait tous deux la même, ce qui ne m'étonnerait pas du tout. ^
L'ancien militaire souriait en disant cela.
— Mon cher Franville, de[)uis que ce jeune homme qui loge audessus de nous... vient ici, j'ai remarque un grand eiiangeni. : : dans l'humeurdeGeorgina... elle 'n'est plus aussi g.iie qu'autrefois, ii.ii iois, elle reste près de nous sans prononcer un mot; elle est rêveuse, distraite, et quand une jeune lille devient comme cela... hum... nous savons bien ce que cela signifie...
— Pardieu!... cela signilic que l'amour commence à parler... que le cœur n'est plus tranquille, que quelqu'un a su le toucher, et ce ipielquun-là, c'est le jeune voisin d'au-dessus... tout cela n'était pas bien difficile à deviner... voilà pourquoi je m'en suis aperçu comme loi; et tu m'as dit absolument ce que j'allais te conter... eh bien, il n'y a rien de surprenant dans tout cela... quand une lille a atteint ses dix-huit ans, elle comprend ce que c'est que l amour... et lorsque ses yeux en rencontrent qui lui plaisent, elle entend le langage de ces yeux là. Tu n'as pas pensé que ta fille sciait plus insensible qu'une autre?...
— Non sans doute; aussi de quoi est-il question maintenant, de .•savoir si Georgina a bien placé ses affections.
— Oui, voilà l'essentiel, et sais-tu bien que si le jeune homme ne ■ e convenait pas, il serait un peu tard, pour le prier de ne plus re- ' enir chez toi... ta'fille n'est pas une petite coquette qui est seule-
Ticnt heureuse de voir qu'on l'adore... non, si elle aime... elle aime (en... si elfe a donné son cœur, c'est qu'il est bien pris... mais enfin X' jeune Alexis me semble un brave garçon... du premier moment où e l'ai vu, il m'a plu... je me sais senti de la sympathie pour lui...
— Moi de même, ses manières sont polies, douces... il n'a pas le 'ou de ces mauvais farceurs qui en content à toutes les femmes... il est travailleur, et dans ses moments de loisir, ce talent qu'il s'est donné, cela fait encore son éloge... s'il avait été courir les bastringues, les guinguettes, il ne saurait pas si bien jouer du piston
ut cela, ce sont dés faits fen fa^'eur dir jeune homme... mais avant lui dire : Je vous permets d'aimer ma Georgina, de la regarder ra nie votre femme, il me semble que je voudrais ètj'e encore plus rtain qu'il la rendra heureuse... qu'il saura la protéger, la dédre au besoin...
- C'est juste .. ta Georgina est un trésor, on ne doit placer cela qu'à bon enseigne. .Mai^, sois tranquille nous étudierons le jeune \oisin... ce serait bien le diable si, à nous deux, nous ne parvenions pas à connaître son caractère...
— S'il est taquin, jaloux, colère je ne lui donne pas ma fille.
— lit tu auras raisnn, mais toutes les ripparences sont en sa faveur, et j'aime à croire qu'elles ne seront pas trompeuses celle fois.
Quel(|ues jours après que li's di'iix amis avaient eu cotte conversation, par un beau liiuiancbe d'awtoini»', la luiuiltc Gerbier se met en roule sur lo.-» di ux ln^un:.-, de l'apirs-niidi pnur aller visilcr le bois do Koulo^'ue; colle partie était preiué'liliie dipuis kingliiups, et tonte la famille de Gorbier 6'en faii-ail uiio [élc; lin deux p. lits gar- (,^ons avaient promis de marcher commo de grandes |)ernoiuns; lea jounes lllles s'étaient laites bien belles, et Georgina lientait son cœur battre de plaisir, car son pèn: avait p<'i mis au jeune vuisiii d'être de lu parlie et de venir se promener avec eux.
Il iiejt pas besoin de dire avec quelle joie Alexis avait reçu cette permission qu'il n'avait sollicitée qu'en tremblant. Mais |>our miliger un peu sa joie, Gerbier avait dit ù Georgina de prendre le bras de l'ranville, qui, lui aussi, était le compagnon fidèle de la famille.
On s est mis en roule, gaiement; le temps e.sl superbe, et une grande partie des habitants de Paris s'est donni' le plaisir de la promenade; il y a foule sur les boulevards, aux Champs-Elysées et jusque dans le bois de Boulogne qui est devenu un charmant jardin anglais. Gerhiinr lient par la m.dn chacun de ses fils, auxquels de temps en temps il paye des gâteaux, afin de leur donner des forces; ses deux plus jeunes' lilles Marie et Lisa marchent devant lui, on se donnant lu brus, puis à sa gauche, Georgina lient celui de Franville, en jetant fort souvent un regard sur Alexis qui est à côté de l'ancien militaire.
La ligure de Gerbier exprime le plus doux contentement lorsque après avoir regardé ses fils, ses yeux se portent sur ses autres enfants, et Franville qui remarque souvent ce coup-d'œil du père de famiHJuidil : -
— '1 u nous passes en revue?...
— Oui, je me permets cela.
— Ls lu content de la tenue?
— ïrès-conlent.
— Je gage que tu ne troquerais pas ton régiment pour le plus beau corps de 1 armée dont on te ferait colonel?
— Ma foi, non, regarde donc comme ces deux petits-là marchent bien!... et mes deux plus jeunes filles... el!i-5 seront gentilles aussi!...
— Lt colle que j'ai ^ous le bras,., (pi tous les lioiumes lorgnent en passant... sais-lu que je fais bien des jaloux, moi... donner le bras à un si joli minois...
— On croit que tu es son mari.
— Son mari!... regarde donc, tu la fais i;ire. . elle serait bien lotie avec un mari comme moi!... non, non... à fille jeune et belle, il faut un mari jeune et gentil; je suis de l'avis de la chanson : ail fau' (les ipoux af^sortis. »
Georgina et Alexis ne disent rien, mais tous deux rougissent en soui't lut, et il esl-faci!e de voir qu'ils sont entièrement de l'avis de Franville.
Pendant que la famille Gerbier et ses amis faisaient leur entrée dans le bois de Boulogne, deux messieurs, que nous avons déj i vus en chemin de fer, se rencontraient dans la même promenade. Celaient M. Bi.rllnet, le courtier en vins, si grand amateur du beau sexe et qui avait voyagé avec huit nourrices munies de leurs poupons, puis le jeune Torse^ le petit dessinateur qiii possédait une glace dans le! fond de son chaiieau, à l'usage des dames que le vent avait décoiffées. I
:r~ Tiens!.., c'est mon jeune artiste!... s'écrie Berlinet en s'arrè- ' tant devant Torse, et se posant sur la hanche suivant son habitude, après avoir braqué son monocle sur son œil droit.
— Eh! mais c'est monsieur Berlinet!... nous ne nous sommes pas revus depuis notre rencontre en ehçniin de fer, oii l'on a eu une si grande frayeur... pendant le t'mps d'arrêt.
— Oh! moi je n'ai pas ou peur un moment!... mais cela a donné lieu à des aventures lôrt piquantes!...
— Vous étiez dans un wagon rempli de jolies femmes à ce que je crois. , .
— Oui... il y en avait même trop... on ne savait à laquelle s'adresser, c!est pourquoi, protitant du tohu-bohu causé parla frayeur • générale, j'ai changé de place, je me suis glissé près d'une superbe femme du Nord... une lloagroise qui voyageait incognito... elle n'avait avec elle qu'une duègne qui ne parlait pas français... J'ai fait connaissance très-vite...
— Et vous avez fait la conquête de votre Hongroise?
— Oui, mon petit.
— C'est une actrice?
— Du tout! c'est nue duchesse... tïès-riche... il ne serait pas impossible que je l'épousasse!...
— Vous êtes bien heureux! vous'n'avez qu'à vous montrer pour séduire!...
— C'est vrai... les femmes me tombent toutes rôties...
— Vous ne faites que tordre et avaler!
— Oui, petit Torse... à propos ne faites-vous pas des portraits?
— Sans doute, pourquoi '!
— IV.rcc que ma Hongroise veut avoir le mien... et comme vous avez dj talent .. comflie vous donnez du chic à. vos tètes, je serais bien aise que vous fissiez la mienne...
Lli ri-:TlT ISIDÛP.R.
— Vnlnnlinrs, qunnd vous voudrez... ,.
— Ou ilialili: (Il rripuiez-vous poiirquc j'aille poser.., je ne me rap- (1. Ile jaiii.'iis k's adresses, moi.
— Tenez, voici ma carie, cela vous tiendra lieu de mf'moire. t!erliii»-t met dans sa poche la carte que lui donne le jeune dcssi-
li leur, puis tout à coup il s'écrie :
— Ah! fichtre!... la jolie personne... quelle tête délicieuse... et f i;e (aille. . comme tout cela est bien pris... elle n'a pas besoin de ■. noliue celle-là... regardez donc, Torse .. tenez... celte jeune fille 1' d'inne le bras à un vieux qui traîne là jamhe.,.
1. Berlinet désignait Georgina au jeune artiste, qui la regarde et 1 , iiMil :
— C'est vrai... voilà une charmante lète... il est rare de reucon-