‹ MoustacheChapitre 194 sur 281 · XVII. — IN VINO VEIIITAS · texte numérisé non relu

XVII. — IN VINO VEIIITAS

Pendant quelque temps Auguste continue d'aller chaque jour voir sa malade et île goûter à ce qu'il lui ordonne. .Mais il a soin que' «es prescriptions ne soient jamais desagréables à prendre. Quand il fait sa visite le matin, c'est du chocolat qu'il ordonne, et il tant qu'il siiit à la vanille ; li ne manque pas alors de s'en faire donner une bonne tasse pour s'assurer qu'il est bien fait. Dans la journée é'est un rohsommc qu'il avale avec un verre de madère et de malaga, avant qu'on en porte à mademoiselle Argentine ; le soir c'est presque toujours du thé ou du punch.

Cette nouvelle manière de pratiquer la médecine, qui pourrit envoyer beaucoup de malades dans Vautre monde, réussit asSi.7 bien avec la maigre cousine qui reprend bientôt des forces avec là feinté, elle s'aperçoit même qu'elle engraisse; alors sa confi.ancé dans son nié iecin develnt du fauatisnie; le jeune docteur lui ordonn ra:t le ne vivre que de boudin blanc, qu'elle lui obéirait... mais heurcust'ment pour elle, Auguste n'est pas fou de boudin blanc.

Cependant il y a plus dun mois quL- M. Lauglumol a dans son hôtel son neveu et sou ami; et comnieK's messieurs ne serrrusenf rien, les dépenses preuiieiit des pi'oporlions elTravantes; le campagnard s'apereoii qu'il a déjà dépassé l'excédant qu'il avait trouvé dan» la succession, et, depuis quelques joui% il dit assez souvent h Isidore :

— Mou cher ami, est-ce que vous ne pourriez pas faire ouvrir voire porte?...

— Pas encore, cher oncle, le propriétaire est toujours à la campagne, je m'en suis informé ces jours-ci...

— .Mais il me semble que s'il pl.iisait à votre propriétaire de pas ser riitver à la campagne, ce n'est lias une raison pour que vc is U4 puissiez pas rentrer chez vous Allez trouver le coinniiss;iirc... et pliquez votre cas, et il fera ouvrir votre porte...

— Je saisparfailement. bel oncle, qu'à la rigueur j'aurais le droK d'agir ainsi .. mais faire du scandale, se servir de l'autorité !... coli n'est ni dans mes goùls, ni dans mes habitudes... ce propriétaire reviendra; pourquoi ne point patienter encore... eslrc que notre pr* sence vous ennuie? est-ce que notre société vous dépl.ilt'* ..

— Nullement, mais c'est ellrayaul comme on dépense de l'argent af Paris .. si je continue comme cela... je n'aurai rien à rapporter de ma surcession... i

— Kli mon Dieu!... ne faut-il pas s'amuser, jouir de la vie... vous êtes an plus bel ;\g:e de riiomme... à celui où il sait \f mieux plaire et séduire. . . à quoi sert d'avoir de l'argent si on ne s'en sert pas pour connaitre le plaisir.

— Ml leinine trouvera mon absence bien prolongée !...

— .Ne Vous a-t-e|le pas ci'rit piSur vous dire do vous dvui.Tle temiis de terminer vos alTiires sans vous presser . eu ajoutant que II: voisin llantl.ii'd avait la ctuuplaisanre de lui tenir fidèle compagnie..

— C'est vrai, elle m'a L'crit cela... oh ! je s;iis que le voisiiiltan-

LK PKTiT isinnur:.

flard est iiieapahlo de la laisser s'ennuyer.,, il se mettrait en quatre

pour lui pnii nier (lu divertissement...

— Du iiiDuiiiil que le voisin Ranflard se met en quatre pour amuser votre fiiMuie, qui dialile vous pressi; de retourner chez vous? ..

— Ne m'en parlez pas... je suis trés-endiarrassé... l'autre jour cette demoiselle m'a dit : « Vous êtes Teuf, n'est-ce pas?... » Alors, ne sachant que répondre, j'ai feint un violent mal de dents et je me suis sauvé en me tenant la mâchoire.

— C'est très-adroit!

— Mais je ne pourrai pas sans cesse avoir mal aux dents, et alors... je prévois <les iscèucs hicu cruelles!

Les choses en liaient li, lorMiu'iin jour, le petit Isidore, qui ne s'amuse pas toujours complitement dans la société de Langlumot et des demoiselles de la Grenouillercj se trouvant le gousset Karni, parce ipie la veille il a ro.ssé l'oncle au hillard, prétexte des affaires, et va diner avec d'anciens compagnons de plaisirs et de folies.

Le dîner se prolonge tellement, que le petit mirquisdu Carambolage ne rentre à l'hôtel que fort- tard et dans un clat d'ivresse qui lui permet à peine de se tenir sur ses jambes; aussi s'est-il fait ramener en voiture.

Un garçon de l'hûtel, s'apercevant de l'élat du jeune homme, lui oflre Son bras pour le ramener jusqu'à sa chambre. Isidore qui, malgré son ivresse, ne veut pas paraître gris, refuse le bras du garçon, prend un flambeau allumé, et tout en se cognant ù droite et à gauche, arrive cependant jusipi'à la [Hirle d'une ehaïubre, (pi'il croit rreoiiiialtre pour être celk' qu'd oi.'cupe avec Auguste. Il entre, mais en heurtant un meuble, alors sou llaïubeau lui échappe, tombe et s'éteint :

— Tant pis, je m'en moque! s'écrie Isidore en refermant la porte. Je m'en passerai!.,, je n'ai pas besoin de lumière pour me coucher... je sais où est mon lit... —

— Qu'est-ce qui est là? dit une voix qui part de la chamore même.

— Èh bien, c'est moi qui suis là... ton ami Zidore!... tu es donc déjà couché, gros Auguste ! merci... tu vis comme les poules à présent... tu auras encore passé la soirée avec ton imbécile d'oncle... et ces deux horribles femelles de la Grenouille... ah ! ah ! ah !... sais-tu que je commence à m'embèter bigrement dans celte société-là... j'en ai plein le dos... les deux cousines me font l'ellet de deux bornesaffiches... je ne pourrai jamais me décider à épouser ça... merci! j'aime mieux ma blanchisseuse de lin... Philiberte...* elle est canaille!... mais ce n'est pas une buse... comme ces deux Normandes. Quant à ton oncle, pauvre cher homme! qui se croit séduisant I... qui veut faire le Joconde!... je lui fais voir des étoiles en plein midi, à celui là... il me demandait encore l'autre jour si on pourrait bientôt ouvrir la porte de notre appartement .. ah!... elle est bonne celle-là... a-t-il donné dedans le jobard... hein... y at il donné !...

On ne répond pas, mais un espèce de murmure sourd se fait entendre et Isidore reprend :

— Tu es de mon avis... ça va tout seul... Voyons... est-ce que je ne trouverai pas une chaise pour me déshabillera mon aise... ah! voilà un fauteuil... c'est mon atlaire... aujourd'hui je m'en suis donné, dis donc, Auguste, j'ai diné avec les amis... Calinette en était... elle va débuter aux FuUcs-N(JUPelles... je les ai joliment Lût rire en leur contant les farces que nous jouons à l'oncle I,anglumot... qui croit que nous avons un appartement superbe... audessus de la blanchisseuse de fin! pauvre bonhonmie!... s'il savait que nous étions en pension chez Philibi;rte... et nichés dans un grenier, sans le sou, au régime des pommes de terre. Ah ! quel bon chambertin nous avons bu! (juel Champagne... nous m sommes-nous tapés... tiens,j'ai perdu une bretelle... ils étaient tous gris... il n'y a que moi qui me suis un peu ménagé... pas beaucoup... j'ai une pointe, mais c'est rien..; c'est moi qui ai régalé... tiens!... c'était avec l'.-rgent de l'oncle... je l'ai encore rossé au billard!... brave ganache! il croit qu'il sait jouer,,, je veux qu'il mange ici toute la succession... et il la mangera... 9

— Non, monsieur ! je ne la mangerai pas... ou ce ne sera pas avec vous du moins... s'écrie alors Langlumot cns'asseyant car son séant sur son lit, car, dans son ivresse, Isidore s'était trompé t!e porte, et c'était dans la chambre de l'oncle d'Auguste qu'il était entré et avait laissé tomber sa lumière, ce qui avait réveillé Langlumot qui commençait à s'assoupir.

En entendant cette voix forte qui résonne près de lui et qui n'a aucune ressemblance rivcc celle de son ami, le petit Isidore demeure tout saisi, il tâche de lassembler ses idées et balbutie :

— De quoi... qu'est-ce qu'il y a... est-ce que ce n'est pas toi, Auguste?

— Non, monsieur, ce n'est pas Auguste... c'est son imbécile d'oncle... c'est le jobard de Langlumot, comme vous l'appelez... et dont vous vous moquez d'une façon si ignoble... ah! vous ne vous attendiez pas à cela?

— Comment... c'est notre oncle qui est là... je suis entré chez l'oncle en croyant entrer chez nous... ah ! elle est bonne la méprise... ah! ah! ah! j'en rirai longtemps... j'en rirai toujours!...

— Quoi monsieur, vous osez encore rire... vous n'êtes pas honteux... après tout ce que vo»; ^'avez dit...

— Qu'est ce que je vous ai donc dit, cher ami?

— Vous m'avez dévoilé toutes vos turpitudes : je sais que tous logiez dans un grenier... qui appartient à votre blanchisseuse, que vous n'aviez pas le sou; que vous étiez au régime des pommes de tern.. . Ah! diantre... je ne m'étonne plus, si vous ne roulez pas rouvrir votre porti;... vous vous en donnez avec moi!. . vous ne vous refusez rien... mais en voilà assez... des demain vous quitterez ce' hôtel. Ah! je suis ime ganache! faites-moi le plaisir de sortir bieri viti^ de ma chambre... infâme ivrogne...

— CouMiient, cher oncle... vous vous fâchez pour des plaisanteries de jeunes gens... c'est vous qui avez tort...

— .Ml ! ma société vous embête... li ! quelles expressions... quel mauvais genre! la vôtn; me ruine, moi, et je n'en veux plus.

— Lh bien, oui. Vous m'ennuyez a|irés tout... ah! ah! ah!.,, si vous n'êtes pas content, je m'en moque...

— Sortez d'ici bii;n vite...

— Ah! minute... laissez-moi reprendre mes effets... vous me bousculez... vous m'ahurissez !... qu'est-ce qui m'a fichu un oncle comme çà !...

Laiiglinuot s'est levé, il rallume la nougie, ramasse à la hâte les vctemenls que le jeune homme avait dé|à ôtés, les lui met sur les bras et le pousse hors de sa chambre en lui disant :

— Allez- vous-en... partez... et que demain je ne vous retrouve plus dans cet hôtel...

— J'y serai si je veux... un hôtel est à tout le monde,., vous n'avez pas le droit de me renvoyer, mon bon ami!...

— Mais Comme je préviendrai le maître de la maison que je ne paye plus ni pour vous, ni pour mon neveu, nous verrons s'il vous gardera encore...

— Langlumot... ce que tu fais là... ce n'est pas bien... cher oncle,..

— Je vous défends de me redonner ce titre... entendez-vous, ivrogne... polisson...

— Ah! nous nous fôchons... nous ne sommes plus geniil... Langlumot... on vous dit zut!...

La porte se referme avec violence sur Isidore qui, à moitié déshabillé, et un peu dégrisé par la scène qui vient d'avoir lieu, parvient, ^n tâtonnant, à trouver la porte de sa chambre, y entre et se jette '"sur son lit, en se disant :

— Ma loi tant pis... dormons, demain il fera jour !

Isidoie dormait encore profondement à dix heures passées , lorsqu'il est réveillé par son ami Auguste qui le secoue fortement en lui disant :

— Allons, réveille-toi... habille-toi et partons!...

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demande le petit jeune homme en se flottant les yeux. Comment, tu es déjà habillé, Auguste... est-ce que tu es déjà sorti?

— Je suis allé chez mon oncle qui m'a fait dire de passer dans sa chambre. Tu as fait de belles choses cette nuit, toi, maudit ivrogne... Tu as été dire à mon oncle que nous nous moquions de lui...

— Bah!... tiens... ce n'est donc pas un rêve... je me figurais que j'avais rêvé tout cela...

— Non! malheureusement ce n'est point un rêve... mon oncle est furieux contre toi, surtout, il veut que nous quittions cet hôtel, tout de suite.,, il ije consent à me voir encore, qu'à condition que je cesserai entièrement de te fréquenter.

— Et pour cela, il nous renvoie tous les deux vivre ensemble dans notre grenier; il est spirituel, ton oncle!...

— Mais tu étais donc bien gris, hier?... toi qui ordinairement supportes si bien le vin!...

— Ah ! vois-tu, c'est qu'hier je me suis retrouvé avec les amis .. les farceurs... et Calinette... et Tambourinette... c'est que je me suis amusé... que j'ai ri, comme autrefois... Ah! la bonne existence que celle des bambocheurs... Tiens, pour moi.,, c'est là le bonheur...

— Tu ne vivais donc pas bien ici... avec mon oncle...

— Si .. mais il fallait être raisonnable... et cela me coulait...

— Eh bien, et nos projets de mariage avec les deux cousines?

— Ah! chT ami, ne m'en parle plus... moi, épouser uiie de ces Grenouillères... m' accoupler à un de ces monuments... nonl le sacrifice est au-dessus de mes forces,., je te cède les cousines, epouseles toutes les deux... mène-les en Turquie, oii l'on a le droit d'être bigame... moi, j'y renonce.

— En attendant, habille-toi et quittons cet hôtel...

— Nous aurions bien le droit de rester encore, parce qu'enfin ton oncle ne gouverne pas ici, et en promeltant de payer... mais comme nous ne payerons pas, il vaut autant y mettre de la complaisance et nous en aller tout de suite. Et puis, veux-tu que je te le dise, il me semble que je ne reverrai pas sans plaisir cette bonne Philiberte... et ses pommes de terre frites!...

— Moi, je ne suis pas de cet avis; mais heureusement j'ai quel- ques fonds... ma cliente, mademoiselle Argentine, m'a forcé hier auj' soir d'accepter six napoléons, entre «ne tasse de thé et une tariine de pain beurré...

— Comment, gros Auguste, tu as un air désespéré, lorsque tu possèdes cent vingt francs dans ta pocl>e?... Sapristi, mais nous

LE PETIT ISIDORE

ne rcl'iiiriicnins clinz Pliililicrtc quo quand tu n'auras plus le sou...

— Oh ! non pas... je ne veux plus mener cette conduite.., je veux économiser...

— Taisez-vous, rat! Je te conseille de parler d'économies ! toi qui pratiques la médecine de façon à être d abord nourri par tes malades... c'est une fort jolie invention que la tienne... elle aura du succès ..

— Elle a aussi ses inconvénients... Tu ne sais pas ce qui m'est arrivé hier chez mademoiselle Argentine?...

— Non... tu as avalé de travers?

— Ce n'est pas cela : figure-toi que j'y vais sur les onze heures, suivant mon habitude... j'avais ordonné du chocolat à la vanille, et je savais que j'en aurais ma tasse; mais apparemmiTit que ma cliente, échauffée par le régime (pie je lui fais suivre, avait besoin de se rafraîchir, car elle avait ordonné à sa bonne de lui pré|]arer un lavement. Ce matin, en arrivant chez les deux cousines, je trouve la domestique qui me fait entrer dans un petit cabinet de toilette en me disant :

« — C'est ici que vous pourrez le prendre, monsieur, restez là, je vais vous l'apporter, et si cela vous est plus commode, je vous le donnerai.

«Moi, je pense qu'il s'agit du chocolat qu'on a préparé pour moi, je m'étonne seulement qu'on ne me le serve pas comme à l'ordinaire dans la salle à manger. Mais juge de ma surprise envoyant la bonne revenir armée d'une seringue qu'elle me présente en me disant :

« — Voici le vôtre, monsieur, celui de mademoiselle est pareil, vous allez juger s'il est bon.

« Quand je vis qu'il s'agissait d'un lavement, j'eus toutes les peines du monde à faire comprendre à cette fille que je n'essayais pas ces choses- là!... Juge donc maintenant si ma cliente s'avisait de prendre un purgatif sans nie cunsultiT... on me le ferait aussi avaler à moi.

— Docteur, toute médaille a son revers, vous auriez dii prévoir ce qui vient de vous arriver. Moi, à votre place, j'aurais accepte la seringue. Mais me voilà prêt... partons... allons-nous dire adieu à ton oncle?

— C'est inutile... il ne vent plus te voir.

— Bon!... un jour, peut-être, il me rouvrira ses bras... est-ce qu'on peut répondre des événements... Allons déjeuner.

Page 1