‹ MoustacheChapitre 195 sur 281 · XVIU. — LES DEUX APPRENTIS · texte numérisé non relu

XVIU. — LES DEUX APPRENTIS

Dans la soirée qui a suivi le jour de sa rencontre avec Duhautcours, Franville ne maïKpie pas de se rendre chez ses bons amis du faubourg Saint-Martin.

Alexis, qui semble faire partie de la famille depuis l'avenluro du bois de Boulogne, se bâte, lorqu'il revient de son travail, de descendre chez GerbiiT. A la fiiçon amicale dont celui-ci le traite, il est facile de voir qu'il le regarde déjà comme l'un de ses enfants. Les deux amoureux ne cherchent plus à caclicr ce ipi'ils cproiivint l'un pour l'autre, et. déjà le jeune ébriiistr a dilen rougissant à (icrbier :

— Ah! monsieur... il sera lilcii liiiiroux celui auquel vous accorderez la main de mademoiselle lieorgina!

Alors l'imprimeura frappé doucement sur l'épaule d'Alexis en lui disant :

— Je gage que vous voudriez bien être cet heureux mortel-là... Patience, jeune homme... il faut d'abord satisfaire à la conscription ; si vous ne tombez pas au sort, nous arrangerons cette adaire-là...

On doit penser alors avec quelle impatience et en même temps quelle impiiétude les deux amoureux attendaient l'annonce de ce tirage qui devait décider de leur bonheur à venir. Et pourtant Georgina disait souvent à Alexis:

— Eh bien, si vous tombez au sort... si vousêtes obligé de partir, notre bonheur sera seulement dilTérc, mais vous pouvez être bien certain, mon ami, que je vous resterai fidèle et que je n'en épouserai pas un autre que vous.

Alexis soupirail en prenant tendrement les mains de Georgina dans les siennes, et nuuniurait :

— Hélas!... peut-on re|i(indre de l'avenir... mais si je ne suis pas tué, je veux revenir officier, afin d'être plus digne de vous...

— .l'aime mieux que vous reveniez soldat et que vous vous exposiez moins.

Ces conversations étaient lïeqnentes entre les deux amants. Ouand on s'aime, on se dit presque toujours la même chose, et on a "toujours du plaisir à l'entendre... la belle chose que l'amour.

Franville vient donc d'arriver chez ses amis. Après lui avoir serré la main, Gerhier lui dit:

— Tu as quelque chose ce soir, toi, tu n'es pas dans ton assiette ordinaire...

— C'est vrai... tu ne te trompes pas... j'ai appris une nouvelle qui m'a lelleiuent frappé!...

— l'ne Inste nouvelle'?

— Oui, la niortile (pielqn'un... et d'une \iersoiine si jeune encore...

— Est-ce que nous la connaissons, cette personne-là?...

— Toi pas, mais ta fille a dû la voir chez son père...

— De qui donc voulez-vous parler? s'écrie G'-orgina.

— De la fille de Duhautcours, de maderaois<;lle Ctrlesla.

— 0 mon Dieu !... il serait possible... celte demoiselle est mortc.M

— Oui... et elle n'avait pas enajre dix-neuf ans ..

— Ah ! c'est affreux, cela... et s^ju père... son malheureux père!... murmure Gerhier... c'est lui qui doit être à plaindre... perdre ua de ses enfants... ah ! on n'ose pas penser à cela !...

Aussitôt, et par un mouvement spontané, tous les enfants de Gerhier courent près de lui, le pressent, l'entourent, l'embrassent, comuv: pour le rassurer; il semble que chacun d'eux veuille lui dire:

— Ne t'alUige pas, mon père, nous sommes tous près de toi... tu ne nous perdras pas, nous.

Gerhier regarde ses enfants, il les embrasse avec un redoublement de tendresse, comme pour les remercier d'avoir compris sa pensive.

— Oui, dit Franville, j'ai trouvé Duhautcours changé... abattu... car il aimait sa fille... et cette mort lui a porté un coup d'autant plus rude que depuis longtemps il s'étiit habitué à n'avoir que du l)onheur, et il ne croyait pas qu'il ptit jamais lui arriver autre chose. .

— Mais par quel événement!... quelle catastrophe, cette jeune fille a-t-elle succombé si vite...

— Eh! mon Dieu!... la coquetterie... toujours la coquetterie... Ah! combien j'en ai connu de jeunes filles que ce di'faut a fait périr... Ordinairement, elles se serrent trop, et pour avoir la taille si (ine, que parfois cela en est ridicule, elles étranglent leur estomac et leurs poumons. .Mademoiselle Célesta, c'est autre chose : elle avait de trêsfortes couleurs et.craignait de ressembler à une paysanne!... Quelle sottise!... est-ce qu'une paysanne bien fraîche, bien rose, n'est fas cent fois plus attrayante qu'une demoisele pâle, chétivc, et qui a l'air de trembler sur ses jambes... Ah! mille carabines!... mais enfin, c'est fait !... cette jeune IHIe a pris des drogues pour faire passer ses couleurs, et elle s'est abîmé- la poitrine!... elle avait tout ce que l'on peut désirer pour être heureuse... s<m père contentait tous ses voeux, tous ses caprices... et elle a trouvé le moyen de ne pas être satisfaite de son sort., il y a de grandes leçons là-dedans !... mais les femmes ne se corrigeront pas.

— Pauvre monsieur Duhautcours, dit Gerhier. Ah ! inainlenant je ne me souviens plus de ses torts .. je ne lui en veux plus!...

— Oh! ni moi non plus! s'écrie Georgina.

— Ce monsieur avait donc mal agi avec monsieur votre père? dit Alexis qui entend pour la première fois parler de Duhautcours. Georgina est embarrassée et ne répond rien; Gerbier s'empresse de ;jrendre la parole :

— Oui, ce monsieur a été... notre propriétaire... et comme tel, j'ai eu quelquefois à me plaindre de lui... mais je le répète, j'ouMie entièrement nos contestations .. Pauvre homme!... il doit être si malheureux..; enfin, il a encore un tîls... mais c'est bien peu!., est-ce qu'il ne comprend pas cela, maintenant, Franville ?

Ces mots sont accompagnés d'un regard qui signifie que Gerbier se souvient des confidences que son ami lui a faites au sujet de Duhautcours, et l'aiicien militaire répond ii ce regard par un mouvement de tête, en murmurant :

— Si. . si... il commence à le comprendre... et peut-être avant peu les vœux que je formais seront-ils exaucés... à moins que mes recherches ne soient vaines !

Geoigiiia et Alexis ne cherchent point à entendre ce que les doux amis se disent à demi-voix; les deux amoureux sont près lun de l'autre, et ils se regardent : ils ont bien assez d'occupation !

Huit jours se sont écoulés depuis sa rencontre .ivec Franville, et Duhautcours tâche de trouver dans le monde, dans le mouvement des atlairos, des distractions à sa douleur. La fortune continue de lui être favorable, toutes ses spéculations réussissent avec une constan'e qui le fait surnommer partout l'Iieuivux capitaliste- Mais dans une niaisim l'argent ne remplace pas une femme. Célesta savait si bien commander, que les doniesli(pies avaient pris l'habitude de lui obéir, c'était à elle qu'ils allaient demander des entres pour le service de la maison. Diihaulcotirs ne se mêlait plus de tous ces détails delà vie intime; et mainienaiil, lorsque ses gens viennent d'un air humble prendre ses ordres pour le diiier, pour la soirée, pour les n-ceplions, il frappe du pied avec impatience et se c nteiitc de n-poudrc :

— Laissez-moi en repos!. . faites ce que vous voudrez!... et ne me cassez pas la tète avec ces détails de ménage dont je ne veux ixu m'oceiiper!

Mais, livré à ses réflexions Diibaufeours se disait :

— Une maison comme la niieiiiie... s;ins une femme pour la cv>n. duiic... c'est impossible!... Ma pauvre fille suivait si bien commander, faire marcher tout son monde... elle .-'y entendait parfaitement... Mais elle n'est plus là... Je ne puis, moi... avec mes chitTres. mes opérations de bourse dans la tête, ordonner le menu d'un diner, m'iiilornierde la mode des attelages, de la s;»nté de mes chevaux, savoir choisir un meuble nouveau }K)ur mon salon. C'est une femme qu'il faut pour tout cela... .\lors même que je retrouverais cet enfant d'Adèle... c'est un i^arçoii... je ne le mettrai pas à la tête de ma maison... Je n'ai qiieqnarante-huit ans... je pourrais me remarier encore... pour la troisième fois... C'est beaucoup, tn«Ls fois!., j'ai Ùj^

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LE t'HTlT ISinfilU'.

(Inix [M:ii'i;i^'r^ u'urgtMit... maiiiluiiaiit qui; je suis ^'ictiç,,. uue je suis

iiiilllniiiiairc, . ije puiiirais-ji; ijuiic pas clidisir uuç ri-nii|'v a mon jçoùl?... une flmmu nue. j'ainitruis?... Aii! si i^tt»; nctiU; (ji.'ii),'iiia était fille (le gens dislin^'ut-s... qui; uriiiipoiti rail qu'illo n'iùt pas le son.., Mai^ ce pure..., qui travailli: daiia une iuiiiriiiiiiic... qui binl avec un buniict (lo papier sur la tète... Oh! uoii! il n'y faut pas pi.user.. C'est ilorniiiage... elle est si jolie! Ali! qu'elle serait ravissante avec une tiiilftti .. coiiiuic j'en vois à tant île f iiiiiics laiilis!.,,

An lioiit Je huit jour!|, Franville se pi.eseiite gin-/; Duliautciiiirs-; i| est introduit dans le ca\ii|iet du p^pitalisle, qui.^donne les ordr,t;s pour que l'un ne vienne pas lus inlcrrunipre, et ait au vieui militaire :

— Eh bien, que savez-vous? avcz-voiis retroiivé les traces de cet enfant^

— Lçs traces... oui; mjiis l'erifânt, nqn. D'abord je suis allé à... la grande maison... Là, moyennant une souunc assez minime, je me suis fait donner tous les renseignenienls possibles sur le fils d'Âdéle. J'ai, su d'abord qu'il n'était point lUMit. . celait le princij. il A Vàge de quinzs ans, il a été mis^ avec d'autres de ses caniaradts du même âge (|ue lui, en apprentissa^'e elle/ un Uienuisier du l'auboui'g Saint-Antoine. Très-bien; on me donne le nom, l'adresse de ce menuisier, et je me rends chez lui. .Mais depuis trois ans, le menuisieç' tst mort, un autre a succédé. Cependant il y a dans la boutique un Jiicien ga^'çonj je lui demande ce qu'est devenu un aonnué Isidore Dubois, entré a quinze ans chez son précédent maître.. Je lui dis l'époque, et cet honmie me répond :

« — lin effet', je me rapfxlle... un gentil petit garçoi;!, il était entré ici en apprentissage avec un autre enlant trouvé comme lui... Oh! c'était un farceur, celui-là, et qui ne travaillait guère : il se nommait Euslachq traquet...

« — Je ije vous parle pas de celui-ci, dis-je, mais du nonimé Isidore Dubois...

« — Ah ! monsieur, c'est qile l'un me rappelle l'autre, parce qu'ils sont arrivés ensemble et partis ensemble...

« — Comment, partis?

« — .Oui, monsieur; et cela nous a bien surpris de la part d'Isidore, qiii était un bon petit garçon... doux, assidu au travail!... Que ce mauvais sujet de Craquet soit parti, cela se comprenait, il ne voulait rien faire... il passait son temps à tlàner, à jouer... mais Isidore, qui montrait de grandes dispu.-iliuus, qui réussissait atout ce qu'il entreprenait... ah! ça nous a bien surpris!

« — Enlin, comment sont-ils partis?

« — Dame, monsieur, un malm ils ne sont pas descendus à l'établi; on a été voir dans le ^letit grenier où ils couchaient, ils n'y étaient plus. On les a. attendus toute ta journée, tout le lendemain, on ne les a jamais reviis. Alors, mon bourgeois a dit : T^t pis, après tout, je ne répondais pas d'eux.

« — Et combien de temps élaieiit-ils restés iei?

« — Six mois à peu près. »

— Cet homme ne pouvant m'en dire davantage, je suis parti et j'ai commencé ma tournée chez tous les menuisiers de Paris, D'.ibord, à toutes mes questions on me répuudail : Connais pas! Enfin chez un menuisier du faubourg Sai^t-llonor.', on m'a dit : '

« — Isidore Dubois... oui, oui, nuus avons eu ça il y a trois ou quatre ans... mais nous ne l'avons pas çi^ longtemps... c'était un fort triste ïujet, qui ne travaillait pris une heui'é par jour... Nous l'avons bieii vite mis à la porte...

<!■ — Mais, dis-je, rie vous trompez-vous pas?... le mauvais sujet, n'était-ce pas un nommé Eustache Craquet, son caiuarade, qui, sans doute, était entré ici avec lui?

« — Nous ne connaissons personne qui se nomme Eustache Craquet. Le petit Isidore Dubois est entré ici seul et il en est parti seul. »

— Ne pouvant obtenir d'autres renseignements, j'allai visiter ci'autres menuisiers. Un autre qui demeure près de la barrière .Montmartre, s'est souvenu aussi d'avoir eu chez lui le jeunq Isidore Dubois., et... je vous dois l'avouer, ilm'en a dit absolument la même chose qiie son çonfière du faubourg Saiiil-Iltmoré... L'apprenti ne voulait rieii faire; il passait son temps à iiivraier des niches qu'il jouait à ses camarades, qu'il empêchait de travailler. Bref, on l'avait aussi renvoyé. Je suis allé ai leurs, mais après cela, plus rien!... on ne l'a jamais vu,., pu ne le connaît pas... Je perds entièrement ses traces... 11 faut qu'd ait changé de profession, ce qui n'aurait rien de surprenant, puisque l'état de menuisier avait si peu d'attraits pour lui. .

Duhautcours, qui a écouté attentivement Franville, répond, après un moment de réflexion : ,

— D'après ce que l'on vous en à dit, il paraît que ce jeune homme est un assez mauvais sujet... et j'aurais peut-être a me repentir si je parvenais aie retrouver!...

— Pertpettez!.., il y a dans tout cela quelque chose qui m'embrouille, qui ne semble pas clair Rappelez vous que chez le premier menuisier où il est en apprentissage, où il reste six nmis entiers, on le cite comme un bon petit sujet, bien doux, bien appliqué à son travail; on ajoute même qu'il réussissait dans tout ce qu'il entreprenait. Mais il y a près de lui un mauvais sujet, nommé Craquet, qui.

sans (Joute, l'aura entraîné à partir, à faire ce coup de t6tc. Il faut ensuite que la société de ce Craquet ait un ih;u gâté Isidore, puis-

qo' esse d'en dire du bien... mais, après tout, doit-on s'en rap-

p<irtcr à des maîtres souvent brusques, injustes, qui se montrent trop durs pour de jeunes apprentis? Ce qu'il y a de certain, c'est que le naturel, le fond étaient bons, puisque lis premiers renseignements sont en favi'ur d'Isidore .. et puis, enlin, il était si jeune.., il laut pi^rdonner les défaut» si fréquents à cet âge; cela ne prouve rien pour l'avenir. (Combien de ces jeunesses orageuses, étourdies, indomptées, ont fait ensuite des homnies rangés, travailleurs, des hommes d'invention, de génie inôrac... Croyez-moi, quand le foni est bon, il y a toujours, de la ressource.

— Je le veux bien ! dit Duiiautcours, mai.s enfin, vous ne l'avez pas retrouvé?

— Non... je n'en sais pas plus. Maintenant, le jeune homme a ses vingt ans bien accomplis.,, mais que fait-il?... est-il toujours à Paris?... voilà ce que nous ne savons pas... ce qu'uo Ila:^ard peut nous faire découvrir demain... ou ce que peut-être nous ne saurons jamais!... Pauvre Adèle!... j'ai fait ce que j'ai pu... Ah! dame! si on n'avait pas attendu si longtemps. . mais enfin, ce qui est fait est fait... .Maiiiti'iianI, il faut que la Providence vienne à notre aide et nous fasse rencontrer l'enfant uerdu!

— Oui... mais je crois que la Providence se môle peu de tous ces détails!...

— Je ne suis pas de votre avis, j'ai foi en elle. Je chercherai toujours; elle me guidera peut-être. Si je parvenais à savoir queliiue chose, je viendrais sur-le-champ vous en faire part ..

— Ne vous gênez pas... Si vous avez bisoin d'argent...

— Oh ! il m'en reste plus qu'il ne m'en faut... merci... adieu...

— Franville!..

— Deciuoi?...

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez été chez... Gerbier?

— Pas plus tard qu'hier au soir. Je vous ai dit que j'y passais presqui! toutes mes soirées.

— Ah! oui... en effet... Et toute sa famille continue à bien se porter?

— Parfaitement...

— Et mademoiselle Georgina est toujours aussi jolie?

— Bigre!., si on devenait laid à dix-huit ans, ce serait trop tôt!... Mais il n'y a pas de danger... Oh! c'est un friand morceau... et quand je lui donne le bras à la promenade, il faut entendre tous les compliments qu'on lui adresse en passant. Quel feu roulant!... Mais elle baisse les yeux et n'en est pas plus fière,

— Vous lui donnez donc quelquefois le bras quand elle va se promener?

— Quand nous allons tous promener.. . vous comprenez que le papa n'a pas peur de me la confier... il sait bien que je ne lui dirai pas de bêtises, moi!...

— Oui... oui... je comprends cela...

— Allons, adieu. Je désireavoir bientôt quelque choseà vous dire,

— Au revoir. . .

Franville s'éloigne en se di.saiit :

— Décidément, Duhautcours en tient toujours pour notre Georgina .. Tant {i\s. pour lui!... car il en sera pour ses soupirs! Il aime m.Tinteiiant (|Ut:l(iu'un qui ne l'aime pas... .\utrefois il n'aimait pas quelqu'un qui l'adorait... Chacun son tour.

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