‹ MoustacheChapitre 196 sur 281 · XIX. — LES FUMEURS · texte numérisé non relu

XIX. — LES FUMEURS

En sortant de l'hôtel garni de la rue d'Amsterdam, Isidore, qui i passé son bras sous celui du gros Auguste, lui dit :

— Nous avons cent vingt francs à mauger; c'est trop pour deux hommes seuls. Je sais bien qu'àvep de la bonne volonté et de l'estomac., nous en viendrions à bout! Mais je ne connais pas de plaisirs parfaits sans les femmes!... Je ne m'aiinise jamais cniiiplét'unenl quand je n'ai pas un cotillon qui fait frou frou à c'^té de moi... Je l'ai comiii amateur au=si, j'aime a croire que la société des demoiselles de la Grenouillère ne t'a p^s encore entièrement dégoûté du beat/ sexe... et que tu partages mes sentiments?,

— Où veux-tu en venir?... Que sigi ifient toutes ces phrases? D'abord, je ne vois pas pourquoi nous mangerions tout de suite la somn\e que je possède... Il faut se ménager une poire pour la soif...

— Oh!... fi!... (i!... Tais-toi, tu me fais de la peine... Voilà des proverbes bons pour les gniafs!.,. Et c'est le docteur Auguste qui dit de pareilles vilenies à son ami Zidor !...

— Mon ami Zidor a fait hier une grosse sottise après s'être grisé. Nous vivions comme des coqs en pâte... tu as brisé notre position!

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les positions changent!... 11 ne s'agit pas de cela. J'ai dîne hier avec Tambourinette et Calinctte... Tu en tenais pour cette dernière quand elle était avec Géiléou. Elle m'a dit liier : « J'ai quitté Gédéon! » Ce qui signifiait ; « Votre ami Auguste peut se présenter... »

— Vraiment, elle a quitté Gédéon?

— Ah! voilà que tu mets le nez au ïenll... Tu vois bien que je

LE PETIT ISIDORE

m'orciipc (In tnn lionhcnr... Taniliniirinrttn m'a donné son aflrosse... Calini.lte de incure chez clic pour rinnlant dans un but d'économie... et parce que les loyers sont trop cbers. l'ar conséquent, en nous rendant clicz Tainbourincttc, nous y trouverons son aniie... Cliacun sa passion... chacun son objet... De l'amour en partie; double! il me sendile que cela vaut bien les seringues de madenioiselle Argentine... Uu'cn dis-tu?

— Je dis que cela me va beaucoup,... seulement si nous pouvions ne pas dépenser mes cent vin^t francs...

— Ali! ipie tu deviens cancre!... pas un mot de (ilus ou je raccommode Cahnette avec Gédéon.

.Mademoiselle Tambourinette, jeune ouvrière en chemises, et qui se destine au IhéAtrc, parce qu'en général le travail des chemises pousse beaucoup vers l'art dramatique, est une petile brune de vingttrois ans qui loucbe parfaitement de l'œil gauche, et dont le nez a quelques points de ressemblance avec un pied de marmite; mais qui malgré ci la n'est pas désagréable, parce que ses cheveux sont bien noirs, sa bouche fraîche et bien garnie, ses yeux très-vifs, et que le total forme un ensendilc fort éveillé, j'allais dire libertin... mais je ne le dirai pas. Ajoute?, à cela une lonriuire légère, un pied de daucnse, un uKillet bien placé, une tadle sveltc et une déniarche qui ;apprlle snr-le-cliamp les danses espagnoles... qui ont tant de succès au thiàlre et dans le monde, tandis que l'on y proscrit le cancan... arranp'Z cela si vous pouvez.

Mademoiselle Tandiourinettc demeure pour le moment... car en général les grisettes déménagent à chaipie terme, et souvent même an demi-terme, elle demeure rue di' rAncieNni:-ConK'die, siirle chemin de l'Odéon, quand ou fait ce voyage par la rive; droite. Mademoiselle Tand)onriii> tte fait soimer bien haut qu'elle loge dans une maison hiiimète!. . ce qui pourrait faire penser ([u'elle n'en a pas l'habilude; elle est dans ses meubles, ce qui lui semble si e.vtraordinaire à elle-même qu'elle reste quehiuefois pendant cinq minutes en admiration devant son lit sac-immode et ses trois chaises... le mobilier se borne à cela pour l'bïVitit j mais, ainsi que le dit la petite chemiiière : - ■., '''

— 11 y a commencemes. ioutl Paris ne s'est pas fait en un jour. Les proverbes ont toujours maison.

— Ce doit être ici? dit Isidore en s' arrêtant devant une porte cochère ouverte. C'est bien te numéro qu'elle m'a dit... cependant Tainbominette demeurer dans une maison à porte cochère... cela me semble une anonialio... un phénomène! Aussi vais-je m'informer au coiicierf;e... « .M'iiisirur, mademois'ile Tambourinette, s'il vous plait? c'est nue jeune lingérc qui n'est pas encnre en boutique. »

Un petit homme qui a l'air grognon et revèche repond d'un ton sec : .

. — L'escalier à droite au fond de la cour, au cinquiôrac... porte en face.

r— Infiniment obligé!

El Isidore fait signe à son ami de le suivre, en lui disant: . — C'e-t bien ici,., elle ne m'a point induit... il n'est pas possible... il fàpt qu'elle ait des accointances avec le propriétaire!

Ces iiicssieurs mont' ni un e.'^calier qui est tiès-hcau jusqu'au trois^fînio étage, mais qui alors devient infiniment plus étroit et plus

Saifiç. Enfin, ils sont devant la porte indiquée qui est de la largeur es antres portes; mais lorsqu'ils ont sonné, ils volent ccIIl [iremière porte s'ouvrir et en laisser voir une autre, qui est tout au plus assez- large pour qu'une personne de moyenne grosseur puisse y passer.

Cille porte s'est ouverte et mademoiselle Tambourinette en jupon coni l et en paletot gris vient se montrer et s'écrie :

— Tiens! c'est Carambolage .. et son ami le gros Auguste... Calinçllo ne te caclic pas... n'aie point peur.., ce n'est pas Gédéon... Entrez, messieurs, entrez! ,

— Entrez!. . c'est facile à dire! répond Isidore, mais vous me faites !'( fiel de domeiirer dans une armoire... Je connais des personnes qui ne pourraient jamais s'introduire chez vous,

, — liah!... ne faites donc pas votre embarras... Ne logez-vous pas dans un palais, vous!

— Mais un peu.

, — Ce n'est que l'entrée qui est étroUe, après Cf la on est très à son àisc... Ah! dame! vous concevez qu'un logement dans une maison à rte cochère... Je ne peux pas prendre le premier, moi I Les deux jeunes gens Mint entrés dans une chauibrequi ressemble parfaitement à un cniihiir. La fenêtre est à nu bout, le lit à un autre, plusieurs renf iiireiueiils et massifs qui empiètent sur la largeur se irouvenl dauN l'Interv ille : du reste, point de cheminée, point de (mêle, mais un joli robinet qui sort d'une encoignure et avec lequel on a toujours de l'eau.

— Eh liien ! j'espère que c'est gentil ma chambre? s'écrie Taiu bourinette, vous ne m'en faites pas compliment, messieurs.

— Franih nient, ma chère aime, je crois que ce réduit devait être fiulrefois des lieux à l'anglaise dont on a eu l'idée de faire une chanibr.;. Ce robimt qui vtius donne de l'eau en abondance me confirme dans mon oiiiiiioii.

— Ah! quelle laureur! dire que je loge dans des lieux à l'aii-laisc.

En ce moment une grande et .i«=e7 jolie fille de vingt ans sort de dessous une robe qu'on avait pendue à un ctiampignon servant de Ijatcre, et se met à sauter dans le couloir lui représenté une chambre, en chantant sur l'air du tra la la :

, Ça ii'«tt pas Ciédéon, Ça n'est pas Gédéon, Koo, non... ça n'est [las c<: rilain polisson.

— Et pourquoi donc avcz-vous si peur de Gédéon? demande Auguste en allant nreiidrc la main de madcmoi.-ellc Calinetle

— Parce qu'il a dit qu'il me donnerait une roulée quand il me rencontrerait.

— Ah! voilà qui est indigne d'un homme de bonne compagnie... battre une femme! Fi! le cuistre... Et que lui avez-vous donc fji' pour qu'il vous en viMiille tant!

— Itien... une bùiise... j'ai été vendre son habit noir pendant qu'il dormait.

— Ah! diable... est-ce qu'il n'en avait pas d'autre?

— D'autre habit, non, mais il avait un paletot... Est-ce qu'un homme a besoin d'avoir autre chose qu'un paletot?... D'ailleurs, m i, j'avais mivie d'un perdreau truffé... et je m'en suis régalée... Tj'i! pis, Gédéon ne voulait jamais satisfaire mes envies., je l'avais prévenu qu'il s'en repentirait... et voilà... quand un homme ne peut pas contentei* les désirs de sa maîtresse, il ne doit pas avoir de maitresse.

— Ceci est parfaitement juste, M. Cédéon-esl dans son tort. Il devait de lui-même manger son habit a\ec vous... ^ous, mes petites chattes, nous avons cent vingt francs à dépen-er et nous venons vous proposer de les croquer avec nous... ici près, chez Dagnauioù Ton est fort bien.

Les deux jeunes filles se mettent à sauter, à daoser dans la chambre , en criant :

— Ah! quel bonheur! sont-ils gentils! .

— Allons-nous fricoter! .

— Carambolage, tu me feras manger du beelteacK a la Béarnaise, on dit que c'est excellent.

— Nous mangerons de tous les beelteacks possibles... mais, par grâce, mesdemoiselles, ne sautez donc pas tant, vous sauteriez mfaillibleinent sur nos pieds... il n'y a pas moyen de danser en rond dans Totre chambre... habillez-vous... préparez- vous... nous mourons (le faim.

— Ei nous donc... nous étions avec Tambourinette à nous demander ce que nous achèterions pour notre déjeuner et nous n'avions que quinze centimes ik nous deux.

— Dis donc, La CaramboUe, tu étais joliment gris hier... tu en avais une culotte!...

— Je me flatte de l'être pour le moins autant ce soir. Mesdemoi selles, oendant que vous donnerez le dernier fion à votre toilette, je demanue à aller prendre l'air sur le carré... ou étouffe dans votre couloir... soi-disant chambre... nous allons fumer notre cigare eii attendant.

— Ne vous avisez pas de fumer sur le cairé... c'est expressément défendu, vous me feriez donner congé tout de suite.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne peut toujours pas vous manquer.

— Ah ! Carambolage, pas de bêtises 1

— Apprètez-vous... nous vous attendons... nous irons tumcr dan» la cour

— Alors nous entrerons fumer chez le portier.

— C'est également défendu dans la cour.

— Ah! ce serait encore pis!

— Tambourinetle, allez revêtir vos plus brillants atours, et Dé vous inquiétez pas du reste.

— .Monsieur Auguste, je vous en prie, si vous aperceviez Gédô>n ne le laissez pas entrer.

— Soyez traiiquille, belle Calinetle, voiis êtes sous notre protiction ; si M. Gédeou se permettait maintenant de vous approcuer, je l'aplatirais counne un chapeau Gibus.

Les deux jeunes gen.s sortent de c'iez Tambourinette. Sur le carré ils priMinent des cigares dans leur poche, puis commenccal à lié allumer. Au troisième étage les cigares sont en plein exercice; les deux amis descendent tout doucement; au iiremier étage ils renco.itreiit le portier qui inonle d'un air furibond, comme si le feu était i la maison et armé d'un plumeau, en dis.mt :

— On fume... on fume... qui est-ce? qui se permet... (jui ose?... il faut être bit n hardi... dans une maison tomme cellt-ci... Ah! ce sont ces messieurs.

Les jeunes gens saluent gracicuseraeiit le portier en awtinuani vie fumer.

— Messieurs, on ne vous a donc^as (fil que c'était défondu de r.imerdans nos escaliers... ces demcisoUes devaient vous le dire... c'erl bien... on ne la ganlcra pas louà'lcuijis mademoiselle Tambouriuetlo.,, Messieurs, je vous ivpèlo qu'on ne Uime pas ici. ,

— Vous voyez bien que nous dessendous. '

f.H Pl-.TJT [.siDoni:

:ij Lo portior vo.joit liaiis son centre de gravi n- , e ■. . l>.

Le portier continue.de grogner en descendant sur les pas des jeunes gens, mais ceux-ci, au lieu de sortir de la maison, se mettent a se promener tranijuillemcnt dans la cour en continuant de fumer leur cigare; alors le portier redevient furieux : '

— Messieurs, je vuus ai dit qu'on ne fumait pas dans la maison.

— Nous sommes dans la cour, ce n'est plus la maison,

— Si, messieurs, la cour est dans la maison... une cour est toujours dans une maison, elle n'est jamais dehors.

— Si vous en êtes certain ..

— Vous ne pouvez pas fumer ici.

— Vous voyez bien que si.

— Moi, je vous le défends, et je vous enjoins de sortir sur-lc-

— Portier, vous nous embêtez, fichez-nous la paix.

— Ah! c'est comme ça... Mon épouse, vas chercher ia garde.

— Pour nous empêcher de fumer... Ah! nous serions curieux de voir ça !

— Vas-y, Aldégonde... amène aussi le juge de paix et le commissaire de police.

— Allez, respectable Aldégonde, et rapportez-nous des allu,;,ctlcs, ee sera bien aimable.

Une vieille femme, qui a l'air aussi mauvais que son mari, est sortie de la loge en faisant des menaces aux deux jeunes gens qui lui rient au nez et se promènent toujours en fumant.

Cependant le portier, ne pouvant parvenir à faire sortir les deux fumeurs de la cour, cherche un mojen pour les dégoiiter de cette promenade ; il va prendre dans sa loge un énorme balai do bouleau et commence à s'en servir, en ayant soin de pousser toujours les ordures et la poussière du côté des fumeurs.

Cette manœuvre assez adroite commence à produire son effet. A chaque instant les jeunes gens reçoivent dans le nez la poussière ou quelques ordures que le portier envoie sur eux à grands coups de balai.

— Est-ce que vous ne pourriez pas balayer plus loin ? crie Isidore au Cerbère.

— Non, je veux balayer ici... Ah! vous voulez fumer, eh bien ! moi je veux balayer.

— Mais vous nous envoyez exprès toutes les ordures de votre cour... vous nous poursuivez avec votre balai... vous nous couvrez de poussière... vous n'en avez pas le droit.

— Vraiment!... allez-vous-en fumer ailleurs... vous n» rprj^vrez pas de poussière.

A cela Isidore riposte par une bouffée de fumée qu'il souffle dans le nez du portier; celui-ci s'empresse d'y répondre en lui envoyant un nuage de poussière.

— Voilà un gredin qui commence à m'ennuyer bigrement, murmure Isidore. Pour peu que ces demoiselles tardent encore à descendre, nous serons tellement couverts de poussière qu'on nous prendra pour des paillassons.

— Moi, j'ai les yeux abîmés, dit le gros Auguste, je ne sais pas ce qu'il vient de m'envoyer dans la figure avec son balai... mais certainement il y a du sable dans sa cour.

— Tu as bien de la patience alors... s'il m'en faisait autant, et que j'eusse ta force... car tu es fort comme Samson, toi... je sais bien ce que je ferais.

— Qu'est-ce que tu ferais ?

— J'enlèverais le ballon à ce drole-là.

— Me le conseilles-tu?

— Je fais plus : je t'y exhorte.

— Alors. . attends... tu vas voir cela... au premier coup de balai de ce monsieur, il aura son affaire.

Le coup de balai ne se fait pas attendre : le portier vient avec une joie féroce de lancer devant les jeunes gens un nuage d'ordures et de poussière, lorsqu'il reçoit dans son centre de gravité un coup de pied si bien applique, qu'après avoir rebondi conuue un ballon, il retombe tout de son long sur le ventre, oii il reste en criant qu'il est mort.

En ce moment revenait justement la portière, qui ne ramenait ni la garde, ni le commissaire, parce qu'on lui avait répondu qu'il n'y avait pas grand mal à fumer dans une cour, et qu'on n'arrêtait pas les gens pour cela. La portière voit son époux recevoir le coup de pied, s'élever dans les airs, puis retomber à plat et ne plus bouger. Aussitôt e'ile saute sur Auguste, l'empoigne par son paletot et-se met à crier :

— Au secours!... à l'assassin!... il vient de tuer mon mari... il lui a brisé l'anus!... à la garde...

Il n'en faut pas tant à P;u'is pour amasser cinq cents personnes eu une minute, su. :..ut dans un quartier très-populeux. La porte cochère étant toujours ouverte, les passants s'arrêtent, s'amassent, on entre dans la cour où le portier est toujours étendu sur le nez, tandis que sa femme, véritable furie, ne veut pas lâcher Auguste et continue de crier :

— Mon mari vient d'être assassiné... a coups de pieds... je tiens l'assassin... à la garde .. ah! le gueuzaril!... prêtez-moi main-forte.

Tambourinette et Calinette, bien parées, bien coiffées, arrivent

LE PB'HT MIIjORE.

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L* petit jeana homm* t'eitmii » aauier, * uut«r oau !• oluuiibr*. (P. 70.]

alors dans la cour; en y voyant tout ce monde, en entendant ce tapage, elles sont persuadées que c'est Gédéon qui est venu pour les voir et qui se bat avec Au,usle; elles se dépèclient 'le gat,Mier la rue et de sortir; de son côté, Isidore, (|ui voit un sergent de ville entrer dans la cour et mettre la main sur Auguste, se hâte de s'esquiver et de rejoindre les deux grisettes, qu'il prend sous les bras, en leur disant :

— Filons... filons bien vite... il n'est que temps...

— Mais Auguste... il a donc tué Gédéon...

— Nullement, il n'est pas question de Gédcon, c'est à votre portier qu'il a appliqué un coup do pied (jui a trop bien porté, à ce qu'il pa raît... on l'arrête pour qu'il ixpli(pie la chose... je ne pense pas que ce puisse èlre sérieux... à iimiiis que votre pmtier n'en crève, ce qui m'elonnerait beaucoup, je n'ai jamais eiitemlu dire qu'on soit mort d'un coup de pied au derrière... lin attendant, ce que nous avons de inieux .'i faire est d'aller déjeuner...

— Oh! oui, allons déjeuner...

— Allons ici près, chez Dagneaux... Auguste nous y rejoindra, il sait que c'est là que nous devions déjeuner.

On va au pas gymnastique, on arrive chez le traiteur, on se fait donner un petit salon. Isidore dit : — Mettez-nous ipiatre couverts, car nous serons quatre, un ami va venir; niais comme il pourrait tarder cl que nous avons très-faim, vous nous servirez toujours les huîtres el le chablis, n'est-ce pas mesdemoiselles?

— Oui, oui, nous mangerons les huîtres en attendant Auguste... et s'il est long à venir, tant pis, nous en mangerons beaucoup.

Le couvert est mis, les huitres sont apportées, et elles disparaissent avec une vivacité qui fait honneur i'i l'aiipéiit de ce monsieur et de ces demoiselles. A clia(pie instant Isidore crii: :

— Garçon! d'autres huitres... n «us n'en avons plus!...

— Combien de duii/aiiies, monsieur'?

— yu'oii en ouvre toujours... on comptera plus tard... Enfin Tambourinette s'écrie :

— Si nous passions ;\ autre chose... pour attendre Auguste, il n'est pas dit <pie nous ne mangerons que des huitres.

— Je suis de votre avis... nous l'attendrons aussi bien en mangeant des rognons sautés... Gar(;iiii ! .. servez-nous les rognons.

— Ah! Isidore, vous savez que \oiis m'avez promis des bccfleacks à la béarnaise...

— Je tiendrai tontes mes promesses.

— Moi, je veux du perdreau...

— Le iierdieau ne iiiaïupiera pat à l'aiipel...

— £t du Champagne frappe?

— On frappera tout ce qui vous fera plaisir.

Les rognons sont mangés et Auguste ne parait pas.Lts bceflMcks disparais-ent également et Calincite dit :

— Nous avons jolimeni^^ien fait de ne pas attendre ee gros Auguste. . il nous aurait fait |T<uer longtemps!

— Après tout, dit Tanibourinetle, s'il ne vient pas, nous en seroni quittes pour manger sa part .. Pourquoi donne-t-il les c^ups de pied SI priifoudémenl !..

is'dore, qui écoutait les jeunes filles en souriant, avale un grand verre de Champagne, puis répond, en posant ses deux coudt-s sur la table : — Certaiiieuieni, mes petites coNnubes, ce n'est pa.- l'absence d'Auguste qui nous empêchera de déjeuner... el II me semble que nous le prouvons assez bien d' puis que nous sommes à table... mais il y a quelque chose que nous ferons moins facilement sans lui...

— yuoi donc?

— C'est de payer la carte du déjeuner!...

— Comment!... vous avez dit que vous aviez cent vingt francs à dépenser pour votre dqeuner.

— Et celait la vérité; mais ces cent vingt francs, par malheur, c'est Auguste qui les a, puisqu'il les avait reçus hier au soir d'une d« ses clientes...

— Ah! saperlofte... c'est lui qui a toulT

— AliMiluiiunt tout !

— Et tu n'as pas d'argent, toi, petit Carambolage...

— Pas un decune. . pas même un sou étranger...

— Ah! que c'est bète, ça... nous voilà bien alors...

— Comment <louc ferons-nous... Ah! mon Dieu, ce qu'il vient d* nous dire me donne déjà mal au ventre.

— .MIoiis! allons!., calmez-vous., mes Andalouses .. est-ce que vous avez jamais vu Isidore embarrassé ■ Je trouverai bien de l'argent quelque part... ni.iis d'abord continuons de déjeuner... el ne nous refusons rien, \'imo> qu'eiilin quand il s'agira de p.iyer, que l'addition soit plus ou moins gro>se, cela no fera rien A l'atLiirc.

— Tiens-! il a raison! dit tanibourinetle, ne nous «fusains rien... oh! je ne suis pas poltrinnie comme CAiliiielt , moi...

On continue de fêter le déjeuner qui [Kui à juste litre passer pour un diiier. La grande Calinelte seule va moius bicu, cl à chaqu« instant, elle dit à Isidore :

— Eh bien! polit, avez-vous trouvé un moven pour avoir d* l'argent?...

— Minute!... j'y pense... mais nous avons le temps. "^

— Nous ne pouvons ivas UMiigor ju«qu'<k d*u»«in...

LE PETIT ISIDORE

— Feui-ôlre. . nous attcnilons un ami, cela niolivcra lu prolongation du noirr sfJDiir.

— îl faudra toujours arriver au tcrrlhlo quart d'heure...

— Altruds, je crois que J'ai mon niu^cn !...

— Ah! voyiifi>...

— Kci>uti'z-uioi...

— Attends i|ue j'allume une ri^rPtte... Garrnn, du feu!...

I Ces denioiM'Iles sétaunt niiscN :i fmner coturiii le font maintenant (toutes ces daines ou deiiloisijles qui nifcneiil joyeuse vie et tirumiit à resscnibJiT le plus po-sible à des Andalouses". Isidore reprend la Jparole : — Nousavoiis f lit la coniidlssanee de deux cousines riclus et fj'un âge mûr... Toutes deux sotlt ileliioisilkv, Auguste est leur méderin; il a déjà guéri l'une d elles... ea iti'a beaucoup étonné, mais entin il l'a guérie en lui fais.int ni:uigi'î di: lout ce qu'il aimait... ceci e?t une nouvelle manière de prutiijùcr la médecine... qui a bien son mérite.

— Et tu vas envoyer chez ces vieilles fdies de la part d'Aiiguste pour leur demander di' l'ar^'eiil?...

— Taniboiinnete, là( lii' de nii' I lisseî'prtl'ler sans m'interrompre .. je n'enverrai point clie/. ces personnes de la part d'Angusie, attendu que ce snnt elles qui lui ont reulis hier cent vingt franc- pour prix de ses visites. Mais nous avons Inncle d'Auguste, un certain M. Lauglumot, provincial fort épais et qui fait la cour à l'une des cousines... il est très bien vu de ces daiiies... aux nielles il a rendu quelques services... c'est de sa part ipie ie vais envoyer... j'inventerai une histoire... il est d;ins ilil niiigasin... il veut faire des cnipleiies... il n'a pas assez d'argepl sur lui... les demoiselles de la Grenouillère .donneront en lileili liaiis le iiaïuieaii...

— Comment les apiielles-tu ?... des Grenouilles?

— Pourvu cependant ({uti iiolt'i' oncle ne soii pas chez les cousines

3uand j'y enverrai... quelle heure est-il... Calinette, il y a une penule derrière vous ..

— Quatre heures et demie...

—L'onde ne va ctiei tes daiiies tjilë aè îitife Hfetlhe à deux ou le soir... Bah! U n'y sera pas... et après tout, qiii iie risque rien, n'a rien... Holà ! garçon, une plume, de li ne: e,. lu papier; j' i une letne à(''nrirn.

Ou à|ipnrte à Isidore ce qu'il deiiiande^ et il ceiit aussitôt ce billet aux deux cousines :

«C.raeieuses et tout aimables dèrhoiselles, tin accideiit itrlprévii m'arrive... j'ai fait des emplettes chez un bijoutier... il me manque deux cents francs... je suis plus près de chez vous que de chez moi... c'est pourquoi j'envoie chez vous de préférence... veuillez remeilre telte soUiaie à mon cocher, et ce soir, j'aurai le plai^r de vous la rapporter en allant vous bai?er les cinq doigts et le pouce. » . . — Comment, les cinu doigts et le pouce... elles ont donc six doigts aux mains, tes demoiselles...

: — Taiseî-vous .. ignorante... cette locution s'emploie, elle est peut-être vicieuse, mais du moment que cela se dit, cela suffit... ■ Votre adiiiiraleur .. Langluniot. »

.— - Je ne mets point de paraphe pour qu'il ne m'accuse pas d'avoir Voulu contrefaire sa signature... mais les cousines ne d iveiit point la coniiaitre. . \oila qui est fait...

— El tu vas envoyer cela par un commissionnaire?...

— Pas ri l'été .. il(^ affaires connue cela, on les fait soi-même... -r- Coiuiuent, tu porteras cette lettre toi-mèaie... tu vas donc te

déguis( r en Auveiyiiat?

— Tauiboiiriiieit' , le Champagne frappé t'ôte de tes moyens... Laissez-moi coiulnire ma barque .. Gari^on... y a-t-il piès li lei un cabricdei .. un luiloid ou un coupe?...

— 11 y e;i a en f ce, nioiisieur.

— Très-bleu, alors j/ pars .. il faut que j'aille savoir ce qu'est devenu notre ami dont l'absence comuience à nous causer de l'inipiiétude... Je vous confie ces dauies, gari^on, veillez à ce {jd'ellw ne manquent de rien !

Le garçon. ui^ semble pas très-satisfait de voir s'éloigner le jeune houniie, après une consommation aussi considérable, mais les deux dames lesiant, il ne peut rie« diie. Calinette et iambourinitte semvkiil auSsi fort couti. niées en voyant paitir Isidore; celui-ci leur li.it des signes qui les obli^'eiit au silence, et re, rend tout haet : ^, — Ne Vous iuipat eniez pa>, mes petites chattes... je s lai liieiitôt (iC retour... conimundez le ili b-. rt et ne vous privez de rien... Tamliourmetie, t . inies le raaiasauiû... fais en vemr... je lui dirai deux iDQts à mon retour.

Et lé petit homme Sort vivemeaî de chez le traiteur.

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