Chapitre V. — La famille M'ûnflacon et les paillasses
M. Monflacon avait cinquante ans, il s'était marié tard à une demoiselle qui était en retard aussi; ils n'avaient eu un enfant qu'après six ans de ménage , et lorsque l'âge de madame Monflacon commençait à lui ôier l'espérance de devenir mère : de là cette faiblesse que les parents montraient pour ce rejeton que la nature leur avait aussi tardivement accordé. L'enfant était fort laid, et ils le trouvaient beau comme un Amour. Tout cela est fort naturel et fort excusable; un enfant doit toujours être beau pour ses parents , qui le voient autant avec leur cœur qu'avec leurs yeux. Mais le petit Stanislas Monflacon était méchant , hargneux et sournois; et, au lieu de s'occuper à le rendre meilleur, on lui pardonnait ses défaut», dans lesquels on s'efforçait de trouver des qualités : i<S l'amour paternel allait évidemment trop loin.
Bouchenot est arrivé rue des Francs-Bourgeois à la nuit tombante ; mais, quoique habitants du Marais, les époux Monflacon ne dînaient point de bonne heure. Le petit Stanislas ayant l'habitude de faire deui ou trois déjeuners, qu'il prolongeait à sa fantaisie , il s'ensuivait que lorsque l'heure du dîner arrivait, l'enfant n'avait pas faim , on retardait l'instant des repas pour attendre que le petit Monflacon eût de l'appétit.
Bouchenot est entré, il monte l'escalier suivi de Moustache, dont le collier brille et jette un éclat qui fait mal aux yeux.
C'est M. Monflacon lui-même qui ouvre au jeune homme ; en l'»percevant il pousse une exclamation de joie.
^- Eh ! c'est l'ami Bouchenot !...
— Moi-même , mon cher monsieur Monflacon.
— Il y a un siècle que nous ne vous avons vu !...
— C'est vrai , il y a bien longtemps... mais à Paris, von» «avei. •■ a tant d'affaires... Et comment se porte madame ?...
— Entrez donc, vous allez la voir...
— Et monsieur votre fils?
— 11 es» là... qui joue près de sa mère. Oh! vous allez voir comnC il est granui,. c'est un homme maintenant.
Bouchenot passe dans un petit salon , oii madame >Ionflacon , femme de quarante et quelques années, qui n'avait jamais élC lolie. mais qui avait toujours été bête , était assise dans un fauteuil, tenant dans ses mains des cartes que monsieur son fiis prenait plaisir à jeter à terre lorsque sa maman les avait toutes rama-sées, et que la maman avait la constance de toujours ramasser quand son fils les avait jetées sur le parquet.
Le petit Stanislas était alors à quatre pattes dans la chambre , les joues barbouillées de raisiné, et mâchant encore les restes d'une Urtine dont les débris étaient épars à ses côtés.
— C'est notre ami Bouchenot, que nous n'avions pas vu depuit longtemps, dit M. Monflacon en ouvrant la porte du salon.
Bouchenot fait de profondes salut.Uion; à madame, puis, ei homme qui sait son monde, il se tourne vers le petit Stanislas, d s'ccric I
— Ah ! Dieu, le joli enfant! le beau garçon!... Est-il grandi!... Oh '... c'est incompréhensible comme il est grandi ! c'est un homme... et quelle force !... Il est superbe !...
— N'est-ce l'is qu'il est bien renforci? dit madame Monflacon en fiisant sa bouche en enioiuioir. ce qui était sa manière de sourire lorsqu'on faisait des comidimenls à son fils.
— C'est-à dire qu'il est... je ne sais pas l'âge qu'il a , mais oc lu donnerait dix ans. i
— Il n'en a que six et demi 'laiis li\>i? ^l'U^, dit le p»P* «» faissn» ^
WOU.STACIIE.
j»hot; mail le fait est que c'est un gaillard... Ah çà, mon cher Uouclrnol, vous «lin iliiier avec non»... j'espère...
— Ah! TOUS cil» bien bon... je ne venais pas pour cela... je crojai» ^ue vous aviei diiit^.
— i\ous, nou» dinon» fort tard , et puis Stanislas a man(;é du pain et du raisiné il n'y a pas longtemps, et nou» aimons mieux attendre qu'ii ait faim.
— Kh bien , je dînerai avec vous, alors... mais roint de façons , je vous en prie!... Ah ! je ne reviens pas de votre l'ils... il est superbe.
— l\la chère amie, va donc dire k ta bonne de nous faire une petile friandise pour le dessert.
t. était le nouveau compliment que Bouchenot venait d'adresser à l'enfdnt qui lui valait ce plat di' dessert; connaissant la manière qu'il fallait employer pour que l'on soitjnàt le dîner, Bouchenot allait trouver de nouvelles beauté» à Stanislas, lorsque tout k coup l'enfant se relève vivement en poussant un cri.
C'était Moustache, qui, après s'être arrêté quelques instants dans l'antichambre, venait d'entrer dans le sa!-n, et s'était placé subite- Kent devant Uouclienot,
Le père et la mère ont pâli ; ils regardent leur fils pour lâcher de connaître la cause de son tffroi ; mais l'enfant leur montre le chien eu murmurant :
— Ah ! ce tou-tou... ce gros tou-tou !
— Vous avei un chien ? dit madame Monflacon d'un air indécis.
— Est-ce que cet animal est à vous ? dit le papa en cherchant à lire daus les yeux de son fils.
Mais avant qne Bouchenot ait répondu, le petit garçon s'était déjà rapproché de Moustache, et lui donnait de petites tapes sur le dos en disant : — Il est beau, le toutou !... Ah ! j'en voudrais un comme ça, moi ; je jouerais bien avec lui.
M. et miidame MonÛacon reprennent leur air aimable en voyant que le chien plait à leur fils.
— Oui, c'est un chien que j'ai depuis peu de temps, dit B»uchenot, C'est un cadeau que l'on m'a fait... Oh ! il est très-doux quand on ne me taquine pas; mais si l'on m'attaquait, il prendrait bien vile m.t défense.
Il est très-beau, ce chien ! dit madame Monflacon en voyaut son filb jouant avec Moustache ; il a une bien belle têie !
— C'est, je crois, un chien de Terre-lNeuve ? dit Mi Monflacon en caressant aussi Moustache.
— Aon, non... Oh ! il n'est pas d'une aussi illustre famille... mais il n'est pas mal... Et puis il a des qualités : il emporte... c'est-à-dire, il rapporte parfaitement.
— Vou» lui »vei mis un collier bien élégant !... Diable ! unechaîne en or <
— Oh ! en or!... Vous entendez bien que cela n'en a que le brillant!...
— C'est égal, c'est fort joli, fort distingué. Corament noinmez-voui »otre chien?
— Viens ici, Moustache ! Oh ! qu'il a l'air Don enfant. Moustache ! Bouchenot, qui s'aperçoit que l'on oublie le diner, s'empresse de
ch.inger la conversation en s"écriant :
— Je ne me lasse pas de regarder votre fils... Les beaux yeux !... Quelle malice dans ce regard !... Il ressemble beaucoup à sa mère... cl iiourtant il a tous les traits de son père !
— Oui, je crois qu'il nous ressemblera, répond madame Monflacon en faisant encore sa bouche eu entonnoir.
— Eh bien ! ma bonne amie, pense donc à ce diner, dit M. Monflacon. Ah ! fais-nous faire des beignets... Bouchenot doit les aimer, et Stanislas en est fou.
— Moi, j'aime tout ; mais, pas de façons, je vous prie !... Ah ! petit Stanislas, lu feras bien des passions, je te le prédis !
.Madame .Moutflacon a quitté le salon pour aller donner des ordres à îa domestique. Buuchenot va s'asseoir devant le feu , sh disant à lui-même : — Cela va bien. Je vais enfin faire un bon repas ; ca ne peui plus me manquer. Moustache a Jpluau jeiiue .Monflacon : c'est fort heureux; sans cela, je ne sais pas top si l'on m'aurait p^ardé à dîner.
Til. Monflacon, qui voit son fils fort en train de jouei avec Moustache, va .s'asseoira côlé de Bouchenot, et lui frappe amicalement sur le (:enou en lui disant :
— Mon ami, j'ai de grands projets pour l'éducation dr non fils, paur son avenir.
— Ah ! vous avez de grands projets ?
— Oui, je veux faire de Stanislas un grand homme.
— Au fait... si ça ne dépend que de vous..
— ^lon fils a tout ce qu'il faut pour faire un génie
— J'en suis déjà persucdé.
— Il a toutes les bosses qui annoncent ^'esprit, la iacilU- , le juge- E-f t, la sagacité...
— Di,= ble!...
— Je l'ai fait tâter par un phréaologue Ires-savint dans cette icience... il a éi^ ea adm; """«ion devit" '"» bosses d ■■ mou al»
("^ VsaimeBl4
— Il lui en a trouva une nionstrneuse ponr l'intelligence; la tète <!• cet enfant est couveite de montat;ni-« !...
Un cri aigu poussé par le pelii Sl.inislas interrompt la conversation.
— Eit ce que l'enfant se serait fait une nouvelle bosie? se dit Bouchenot en se retournant ; mais le cri du petit garçon venait d'une autre cause.
— Pendant q> e son père causait avec Bouchenot, le jeune Monflacon n'avait pas cessé d'agacer le chien; Moustache, qui semblait furi patient avec les enfants, endurait sans murmurer les caresses parfois un peu brutales du petit garçon. .Mais M. Stanislas ayant voulu s'emparer de la chaîne brillante qui entourait le cou du chien, celui-ci s'était fâché. Oes groi^neinents sourds avaient averti l'enfant qu'on ne lui céderait pas l'objet qu'il voudrait avoir; ■nais, au lieu de laisser Moustache en repos, le jeune .Monflacon s'était pendu après la chaîne en la tirant de toutes ses forces; alors le chien, sautant sur lui, avaii happé son pantalon, et, avec un de ses crocs, égratigné le derrière à» petit bonhomme.
Aux cris de son fils, M. Monflacon s'est levé, et madame est accourue l'air efTaré, le regard inquiet.
— Qu'y a-t-ili" demande la maman; qu'est-il donc arrivé à ce che» bijou ?
— Qu'as tu, mon fils? dit M. Monflacon en courant au petit garçon ; celui-ci crie comme un damné en montrant à ses parents son postérieur et son pantalon déchiré.
— Il s'est laissé tomber, et il aura déchiré son pantalon ! dit vivement Uouchenol, qui craint que la scène se tourne mal.
— Won , non... c'est son chien !... son méchant chien qui m'« mordu là!... hi, hi , bi ! s'écrie le petit garçon en pleurant encore plus fort.
— Ahl mon Dieu! serait-il possible! dit madame Monflacon en prenant son fils dans ses bras : ce méchant chien t'a fait <lu mal!... ho! mais c'est affreux! c est une horreur... Pauvre cher ami !... je crlii que sa petite fesse est endommagée !...
M. Monflacon court examiner la partie blessée, et, fronçant le tourcil, il se tourne vers Bouchenot en lui disant :
— Monsieur, je trouve bien extraordinaire que vous ameniez chei moi un animal qui se porte a de tels excès sur mon enfant.
— Eh! mon Dieu, mon cher monsieur Monfliicon, dit Bouchenot, vous faites là une grande afl'aire de fort peu ^e chose; votre petit garçon aura trop taquiné Moustache... qui s'est un peu fâché... voilà tout!... mais quand on laisse ce chien tranquille, il ne dit rien à personne.
Comme l'enfant continue de pleurer, on n'écoule pas Bouchenot.
— 11 faut aller chercher quelque chose chez le pharmacien, dit madame Monflacon, il faut soui:j;;er cet enfant... Après ce qui vient de se passer, certainement je ne songe plus à dîner...
— Oh! ni moi non plus, dit M. Monflacon en se pinçant les lèvres avec une intention marquée; quand mon fils pleure, je serais un tigre si je pensais à diner... Je vais envoyer chi z le pharmacien.
— Mais vous voyez bien que votre fils n'a rien, reprend Bouchenot, qui voudrait réparer la sottise de son chien. Allons, Moustache, allons vite , demandez pardon au petit garçon... Sautez pour ce joli Stanislas!...
Et Bouchenot, levant plusieurs fois la main en l'air en regardant Î^Ioustache, veut lui fai-e faire quelque gentillesse, persuadé que s'il pai\ient à faire rire l'enfant, l'accident de la culotte sera vite oublié. Malhevireusemtnt le chien prend mal les gestes de son maître; ennuyé peut-être d'avoir été loiiglemps taquiné, étourdi par les cris, les plaintes qu'il entend autour de lui, et se figuraul que Bouchenot l'excile a le défendre, Moustache s'élance sur madame Monflacon, et pose ses pattes de devant sur cet endroit que les nourrices ne craignent point de montrer en public, mais que la mère du petit Stanislas cachait avec beaucoup de soin, parce qu'elle n'avait rien à faire voir.
En sentant les pattes de Moustache sur son sein , madame Monflacon pousse des cris horribles, el semble près de se trouver mal. Le petit Stanislas beugle de plus belle, et M. Monflacon court prendre des pincettes et en donne de grands coups sur le dos de .Moustache, en s'ccriant :
— C'est épouvantable!... quelle indécence!... Retenez donc votre chien, monsieur... il met ses pattes oii jamais personne n'a osé porter la main!...
— ."^^i vous le battez ainsi, il va faire bien d'autres sottises!...
— Quelle horreur !... un animal prendre le sein de mon épouse!.. <
— Il n'a rien pris du tout, monsieur, j'en suis persuadé. Cependant, pour se soustraire aux coups de pincettes , ^Moustache
se sauve sur un sofa , de là il saute sur un guéridon , faisant tomber les tasses et la lliéièrfc d'un assez joli cabaret de porcelaine dont les époux Monflacon ne se servaient que le premier jour de l'an ; puis, sautant At. nouveau à terre. Moustache va prendre avec ses dents un jjios jiolichiuelle que l'on avait donné la veille au petit Stanislas, el auquel l'enfant n'avait encore Cissé que ie nez el un bras.
— •ioi. /"'rfic/iine/.' crie le petit garçon en devenant pourpre de colère et faisant des grimaces hernble<t; d m'emporte mon porri-
— Viens, mon fils, tu en auras trois demain. Sauvons-nous, dit la mam^n; si monsieur reste un instant de plus ici avec son cbien, moi, je déclare que je ddscrie la maison.
En iicbevant ces paroles, madame Monflacon quitte le salon et emporte sou fils. Quant à M. Monflacon, après s'être armé de la pelle et de la piucette, il se pose majestueusement devant Bouchenot , et lui dit :
— Vous avez entendu mon épouse, monsieur; j'espère que vous ne la forcerez pas à déserter son domicile. Quand on a un si niécliant animal, on ne se p'éseiite pas chez des personnes qui ont des enfants. Je vous souhaite le bonsoir, monsieur.
— Eh ! mon Dieu , monsieur, quand on a un enfant si laid , si méchant et si mal élevé que le vôtre, on doit nécessairement se brouiller avec toutes ses connaissances. Bonjour, bonsoir, bonne nuit!
Et Bouchenot s'éloigne brusquement, laissant M. Monflacon tout •tupéfait de ce qu'on a osé dire de son fils.
— Allons , sacrebleu ! il est dit que je ne dînerai pas aujourd'hui ! s'écrie Bouchenot lorsqu'il se trouve dans la rue. Cette fois c'est ce maudit chien qui en est cause... Mais aussi vit-un jamais une famille dIus bête que celle de ces Moiifl;icon? Avec tout cela je ne vois plus ïii je pourrai me présenter, je suis au bout de mon rouleau. ^ oilà la nuit, il est sept heures passées... allez donc diner en ville à celle tcure-là... tout le monde a dîné... tout le monde... eiceplé ceux qui sont dans ma position. Diable de Moustache, va!... et pourtant je ne puis pas m'empêcber de rire quand je me rappelle le tableau de tout a l'heure, au moment où ce polisson de cbien avait posé ses pattes sur ce qt e M. Monflacon appelle le sein de son épouse!... Ah ! ab !... si j'étais] eintre, si j'avais, comme Biard , le talent de rendre au naturel des scènes comiques... l'art, si rare en peinture, de faire rire lans cessi ir d'être vrai, certainement je ferais le tableau de la famille Monflaco )... mais je ne sais pas peindre... je ne sais pas la musique... je ne saii pas graud'chose, au fait! et quand je dis que je suis étudiant, c't st une mauvaise plaisanterie, car je n'ai jamjiis étudié !... Je commen< e à m'apercevoir qu'il est assez difficile de faire fortune quand oi ne sait rien... O mon pauvre père ! qui m'aviez amassé une assez hoi iiiêle aisance en vendant des dragées!... pourquoi n'avez- Vons pas «té plus sévère avec votre fils?... pourquoi, au lieu de me croire un petit génie lorsque je disais toutes les sottises qui me venaient à la tête, ne m'avez -vous pas corrigé, puni, mis au pain et à l'eau pour me forcer à faire mes devoirs?... pourquoi avez-vous toléré mes habitudes de fainéantise... de gourmandise... habitudes qui De tardent pas à devenir une seconde nature, et que l'on ne peut plus surmonter quand on est parvenu à l'âge de faire sa barbe ?... Ab! c'est que vous m'aimiez beaucoup, et que vous étiez faible... c'est que vous aviez pour votre pelit Fidèle les mêmes yeux que M. Monflacon a pour sou Stanislas... qui probablement deviendra un mauvais sujet comme moi. La seule différence en ma faveur, c'est que j'étais gentil , et que M. Stanislas sera toujours fort laid. Mais ne croyez pas que je vous accuse , 6 mon pauvie père ! ce ne sont point des reproches que je vous adresse, ce sont tout simplement des réflexions que je fais. La bonté des pères n'autorise j)as la mauvaise conduite des enfants... ceux-ci devraient au contraire redoubler d'efforts pour se rendre dignes de cet amour qu'on leur léumigue... Btais, au lieu de cela, ces petits génies qui savent tout ne fout rien que des dettes, et appellent leurs parents ganaches!
Le jeune homme marchait toujours; il était encore revenu sur les boulevards. Il se trouvait alors près de la rue des FiUes-du-Calvaire. Moustache trottait fidèlement a deux pas de la ))oche qui seulait encore le jambon, il tenait dans ses dénis ([uelque chose (|u'il n'avait pas lâché depuis qu'on élait sorti de chez l.i famille Monflacon.
Bouchenot se retourne, et pour la première fois remarque ce nouveau trophée conquis par le cbien ; c'était le polichinelle du petit Stanislas.
— Ah! tu as encore emporté quelque chose. Moustache? dit Bouchenot en caressant l'animal, qui relève la lêle et semble montrer avec fierté à son nouveau maître ce qu'il lient dans sa gueule. Décidéntiiit, mon cler ami, lu as la bosse du vol... ou bien ceux aux-
3uels tu miparleiuis l'ont lancé à dessein d..ns la carrière du crime... e voudrais bien savoir à qui tu appartenais... car je ne regarde pas comme la nrailresse celle jeune fille avec laquelle je t'ai renconlré; je suis [lersuadé qu'il n'y avail pas longtemps que son parrain t'avait donné à elle. Ce parrain doit être un chef de brigands, d'après l'éducation q .11 avait donnée a ce chien. Avec tout cela, j'ai envie d'aller cherche, ùispulc à un pâtissier, et pendant la querelle tu emporteras quelque chose de plus nourrissant que des colliers en cuivre, des corbeilles et des polichinelles. IMais non... je suis honnête, moi, quoique je n'aie pas le sou... ce qui est bien plus méritant que d'être bonnète quand on est riche; et si vous continuel à vous conduire avec aussi peu de délicatesse, je vous préviens, iViouslache, que je tue servirai des deux morceaux de canne que je porte précieuscmeat dans ma poche pour l'aire un feu de joie ce soir... en guise de souper. Mais que vuis-je de l'autre côlé'du boulevard?... des paillasses... des bateleurs... des parades... Allons écouler la parade... c'est un spectacle qui uc coule rieu ; et daus la foule je u'ai pas peur d'être volé.
Bouchenot traverse le boulevard et «e mêle à la foule rass-miléa devant une grande maison de toile, à laquelle élait attaché un grand tableau qui se roulait et se déroulait sur un manche à balai. Ce ubleau rc|iiésenlait le nnuieau monde. On y voyait une quaiitilé prodigieuse de personnages, d'animaux, d'arbres et de fleur». Le» fleui» jetaient aussi grandes que les arbres, les animaux beaucoup plul gros que les hommes, et ceux ci avaient la tête couverte de cbeveui blancs comme de la neige, qui leur descendaient jusqu'aux talons.
Un homme, monté sur des tréteaux placés contre l'entrée de la maison de toile, expliquait le talNeau en frappant dessus avec une grande baguette. Cet homme avait une vieille redingote dont ou ne distinguait plus la couleur, un mauvais chapeau rond presque sana bords, et portait d'énormes moustaches qui »e rejoignaient avec »ei épais favoris.
Pendant qu'il parlait au public , deux hommes habillés l'un en paillasse, l'autre en marquis, s'exerçaient sur le tréteau a une danse dont ils inventaient probablement les" figures, et se permettaient mille charges, oii la décence était rarement observée. Enfin, dans le coin du tréteau se tenait une jeune femme habillée en espèce d'amaxone, et coiffée en turban, qui jouait du violon pour faire sauter le palliasse et le marquis.
La foule écoutait peu l'orateur, elle aimait mieux regarder la danse, et elle accueillait par de gros rires chaque pose erotique dei danseurs; cependant le monsieur en redingote n'en continue pas moins de pérorer en frappant de sa baguette sur le tableau.
— Messieurs et mesdames, ceci est le nouveau monde que noui avons l'honneur de vous faire voir, avec les jiersonnages et animaux vivants, qui en ont été rapportés par un célèbre navigateur suisse, qui a voulu continuer les recherches du fameux et illustre l,a|ieyrouse, que vous avez tous connu comme moi. Les personnages que vous voyez sur le tableau sont des albinos ; leurs cheveux sont blancs, longs et épais... vous pourrez vous en assurer vous-mêmes... vouj pourrez les toucher, les palper, en em[iorter même une mèche pour vos femmes, vos enfants ou vos maîtresses. Vous voyez les albioof combattre et terrasser des animaux quatre fois plus forts qu'eux !... Dans le nouveau monde les hommes sont doués d'une force extraordinaire , mais ils ne se battent jamais entre eux ; ils sont d'un naturel doux, bon, juste et exemjits d'envie; les femmes y sont soumises, obéissantes et fidèles; c'est pour ça que cela s'appelle le nouveau monde. Entrez, messieurs et dames, venez voir ce curieux spectacle; venez faire connaissance avec les h-ibilanls du nouveau monde ; un leur a appris à dire en français : Bonsoir, la compagnie ! mais ils le disent at'«si bien qu'un bourgeois de Sèvres ou de Saint-Cloud. Ce spectacl» vous épargne un voyage de neuf cents lieues, et on est bien aise , en rentrant dans sa famille , de pouvoir dire à ses domestiques: Je viens de voir le nouveau monde. De plus, messieurs et dames, j'ai l'honneur de vous prévenir que le spectacle sera terminé par un grand assaut d'armes donné par mademoiselle Maialorchi , une des premières tireuses de France ; elle s'olïie à soutenir tous les assauts quelconques que l'on pourra lui proposer. .M\l. les prévôts, MM. les militaires et tous les amateurs qui veulent faire des armes avec celte célèbre tireuse, peuvent entrer sans rétribution... Prrrrenei vos billets, cela va commencer.
La célèbre Malatorchi n'était autre que la dame en amazone et ea turban qui jouait du violon. Quittant son instrument quand le monsieur a fini de parler, elle s'avance a son tour sur le devant des tréteaux , et s'adresse au public en criant de toute la force d'une voix enrôlée :
— Oui, messieurs, c'est moi qui suis prête i tirer le fleuret, l'espadon ou le briquet, avec tous ceux qui voudront me faire cet honneur. Après avoir eu beaucoup d'agrément avec les meilleurs tireur» de l'étranger, je veux f.iire jouir lu France de mes talents. Que les amateurs se présentent... c'est gratis pour eux !... Gratis '. vous l'entendez... ce qui veut dire qu'il n'en oillera rieu.
La dame fait trois saints militaires et quitte les tréteaux ; le paillasse et le marquis en fo. t autant après avoir montré autre chose que leur figure à la société. Ivil'iu le monsieur aux favoris sonne de la trompette, et une partie de la foule se précipite dans la baraque de toile.
Bouchenot est resté à sa olace. Une idée biiarre vient de lui passer par la tête : il lui jirend envie de voir ce spectacle, et, pour ne rien payer, de se donner pour un tireur d'armes.
— Après tout, se dît-il, taut montrer son talent; je suis d'un* jolie force au fleuret , je g.'ge bien que je loucherai madame Mal^ torchi. Parbleu ! donnons-nous ce petit divertissement'... pui.>(]ue c'est gratis, je puis bien me permettre ce pl.iisir, ça me distrair.i, ça me fera un moment oublier mon appétit. Et puis, ces messieurs se moquent souvent de ma bravoure, ils prétendent que je crains de me battre... si je touche lu première tireuse de France , je ne craindrai plus personne... Allons, en avant.
Bouchenot relève la tête, met son chapeau de côté, remonte sa cravate . t se présente à l'eulrée du spectacle forain ; on lui demande soL billet, il repond fièrement : Aniiien-- tu f<it l'-inves!
Ou le lause entrer; maia le mouitieur aux ^roa iavoria t* le pieadi»
Par la main et l'introduit ru fond de la baraque, dans une enceinte dont le pulilic était arparë par une barrière, en criant :
—Voici un amateur Je la pri!iiiièrf force qui se |irc-ii:i)te pour tirer avec la célt;lirc Malatorchi !... Vous voyci, messieurs et dames, iiiie le spectacle sera fort inlt'ri'ssaiil... (Jue ceux qui sont deliout , d^-rri^re , prennent des suppléments de deux sous iioiir voir l'assaut d'armes.
— Je n'ai pas dit que j'étais de la premftre force, murmura Roiiclii-not , qui n'est pas Ircs-flalté d'être annoncé au public, et de se trouver placé à côté des albinos du nouveau monde ; mais il n'est plus temps de reculer. L'annonce est faite, tous les regards se portent déjà sur lui, et madame Malatorchi le toise d'un air malin qui semble annoncer qu'elle ne sera pas fitcUée de lui montrer son savoir-faire.
Enfin!... le vin est tiré !... il n'y a plus à reculer; ces ^ens-là ra'o't annoncé à leur p'iblic , et ils seraient capables de me rosser si je ne voulais plus me bittre.
— Alessieurs et dames , contemplez les habitants du nouvC'! i monde )>renant leur repas... approchez, ne craignez rien, iU ne sont pas méchants...
A celte annonce du directeur, la famille coiffée de filasse se jette avec encore j)lus d'avidité sur les pommes de terre.
— Eh ben, quoi! ils mandent comme nous, dit un (;amin à son voisin. Quoi qu'ils ont donc de curieux?...
— Tiens! tu ne vois (innc pas que ce sont des albino.
— Ils mangent des pommes de terre comme nous !... c'est déjà pis si beau, les atbino... Attends, je vas leur parler, moi.
Le gamin se penclio sur la barrière ijui sépare le public des habitants du nouveau monde , eu criai:t à ceux-ci :
— C'est-y bon, ce que vous manjjez lii ?
Le chef (le la famille des albinos relève lentement la tête, et, faisant semblant de parler avec difficulté, repond en nasillant : Bonsoir, ta compagnie.
La femme placée près de lui fait la même pantomime et prononce lu même phrase; l'enfant en dit autant en parlant comme ces poupards que l'on n'a pas mouchés depuis ua mois.
— Tiens, ils disent tous la même chof-e'.... s'écrie le gamin.
— Voilà tout ce que les indigènes du nouveau monde possèdent de français pour le moment, répond le directeur, et encore a-t-ou eu beaucoup de peine à leur faire prononcer ces mots. Voye/.-les , examinez-les, messieurs et dames : quoique ce soient un mâle et une femelle comme nous, vous devez vous apercevoir rependanl qu'il y a une (jrande différence dans leur conformation et la nôtre !
^ Ou ! dame! ce n'est pis bâti comme moi, dit le paillasse en faisant une culbute devant la socictié.
— Et cela n'a pas notre soupleue, difê ia loarquis en se mettant à marcher sur ses raains.
Prtmlin eatrwue de ôoncheno» pf t*e Moustache.
Moustache avait suivi Bouchenot dans le spectacle, et il était venu audacieusement se placer à côté des habilanis du nouveau monde. Les albinos se composaient d'un monsieur, une dame et )ine petite fille habillés en sai'— 'ges , et ayant s<ir la tête des perruques de filasse. Celle du monsieur était énorme et frisée comme les cheveux d'un nègre; celle de la came tombait en longues mèches jusque sur ses hanches. Cette famille d'albinos était assise sur un barx de bois, ne s'occupant qu'à manger des pommes de terre cuites à l'eau, et ne levant pas les yeux sut ie public. La femme semblait avoir le bout du nez gelé , ce qui ne donnait pas envie d'aller vivre au nouveau monde. L'enfsnt avait un goitre, et le monsieur murmurait entre ses dents :
— Ces sacrés b -Ik! ils n'ont pas seulement mis un peu de sel
dans l'eau en les faisant cuire... et ils nous engagent en disant qu'ils nous nourriront. Belle f nourriture!... Ils n'ont qu'à chercher d'autres albinos; moi, j'aime mieux vendre des contre-marques.
— Ce chien esl-ii à vous, monsieur? demande à Bouchenot l'hqmme aux favoris, qui parait être le directeur du spectacle.
— Oui , ce chien est de ma suite.
— Fort bien... laissez se placer le chien de monsieur l'amateur de première force.
Moustache n'avait pas attendu la permission. Le paillasse et le marquis s'étaient placés près de l'animal, qu'ils semblaient admirer. Bouchenot regardait à droite et à gauche, il aurait voulu s'en aller; mais madame Malatorchi ne cessait point de le regarder, tout en faisant des écarts et levant les jambes; a l'instar des danseuses quand elles s'exercent dans les coulisses avant d'e:ilrïT en scène. Au bout de quelques instants, Bouchenot, reportant les yeux sur Moustache, s'aperçoit qu'il n'a plus ni coUier ui polichinelle.
— Dialile!... il me parait qu'on ne laisse rien traîner ici, se dit le jeune homme. Du reste, cela se fait avec Deaucoup d'adresse, puisque Moustache n'a pas même crié... Malgré cela, je commence a me reix'ntir d'être entré ici en amateur... nnoiaTC madame Mahilorchi me t.'.urt. 'ici -tilliàti lii;,l'.rs, et s'exerce \ ie« montrer son caleçon.
— Malé.irliorl dit un des hommes, c'est un étranger 1
Pendant que ces messieurs occupaient le public, qui examinait la famille sauvage, madame Malatorchi s'était venue placer contre Bouchenot, et le regardait fort tendrement. Voyant qu'il ne lui adresse pas la parole , elle lui dit enfin :
Cher ami, no\is ne nous ferons pas de mal, n'est-ce pas ?..<
qu'est-ce que nous tirerons ?...
Tout ce que vous voudrez, madame , répond Bouchenot en renfonçant son menton dans sa cravate.
— Oh ! comme vous avez l'air méchant !... C'est égal, vous payerez un demi-litre après , j'espère ?...
Ah ! mon Dieu , oii me suis-je fourré 1 se dii Bouchenot en
cherchant par oti il pourrait s'en aller ; mais en ce moment une grande rumeur, des éclats de rire poussés par le public, lui font tourner let jeux du côté ou se moutre ie uuuvcau moudc.
IT
Moustache, que l'on «vait habilement débarrassé de «on collier et de son polichinelle, g'ëtail'juelque temps promené d'une manière fort leste d.ins le spectacle, CDUrant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ilit'tiiôt, cependant, il f'était fixé près des albinos, flairant avec une atlenliou très-marquée lu longue perruque de la feninie i|iii nianijeait des pommes de terre; puis, soit que l'oileur de la filasse lui fût agréalde, soit tout autre motif, il venait de lever la cuisse et de se meure à pitser sur la femme du nouveau monde.
C'est cette action qui causait l'hilarité du public; mais ce fut bien pis lorsqu'en se retournant et apercevant ce que Moustache faisait, i'aibinos femelle se mit à crier en fort bon français :
— Ah ! le jjredin!... ah ! le fichu animal !... voilà ce que c'est que de laisser entrer des chiens dans l'enceinte des acteurs : me voilà propre, à présent !...
— Uh ! oli ! le nouveau monde qui ne parlait pas français 1 crie le gamiii ; c'est des albinos de la Cuurtille !
— Que le diable emporte votre chien ! dit le directeur en passant près de Bouche- Dot; puis il se met à crier à tue-têie :
— Messieurs et dames, voici l'assaut, le superbe assaut qui va commencer...
C'est ceci qui est curieux et qui mérite l'attenlion des connaisseurs. M.idanie Malatorchi et ce grand tireur qui m'a ordonné de ne pas dire son nom... parce qu'il veut garderrincognito,maif que vous reconnaîtrez sans peine k son grand talent, vont commencer par le fleuret boutonné, et se porteront successivement une foule de bottes secrèies!... En avant la musique !
Le paillasse a pris le vi»> Ion, et le marquis la trom»
pette ; ils se mettent à faire un charivari qui, avec l'annonce du directeur, achève de faire oublier l'aventure arrivée à la femme du nouveau monde.
Cepemiantmadame Malatorchi , après avoir levé en l'air ses bras et ses jambes, estallée chercher deui fleuret» boutonnés, avec lesquel»
elle vient saluer le public.
— Otei-vous votre habit?
dit le directeur à Bouchenot^
— Mon , je le garde.
— Mais pour faire des a^^ mes , ça vous gênera ; on dte son habit.
— Je vous dis que je ne veui pas ôter le mien.
— Comme vous voudrex.
Commencei alors.
fiouchenot ne se sent pas à son aise, mais il voit bien qu'il n'y a pas il reculer. Madame Malatorchi lui présente les fleurets; il s'assure qu'ils sont bien garnis et se décide ii en prendre un. Avant de se mettre en garde, la célèbre tireuse passe et repasse devant le public en faisant des pirouettes et des entrechats. Elle regarde Bouchenot d'un air malin en passant près de lui , et semble attendre qu'il en fasse autant qu'elle : celui-ci se renfonce encore dans sa cravate en murmurant : — Quand yous aurez fini de sauter !... je vous attends, moi.
Enfin le directeur donne le signal de l'assaut. Les combattants se mettent en garde , et la musique joue l'ouverture de Blatte tl Babel.
Madame Malatorchi , croyant avoir réellement affaire i un habile tireur, se tient lont;temps sur ses gardes et cherche à étudier le jeu de soa adversaire. De son côié, Bouchenot, qui a peur de n'ilre pas de force, n'ose point attaquer, et se borne à maintenir son fleuret contre celui de son adversaire.
— Est-ce qu'ils ne feront que cela? dit un ouvrier à son voisin. On se bat mieux aux Folies-lhamattquet. Ils devaient se porter des battes secrètes... Je ne vois rien faire !
— Eh ben , Colas , pisque c'est des bottes secrètes, comment veuxla les voir?
Oepcndant madame Malatorchi ne larde pat à s'apercevoir ftte mb
— Ma lomiiisiill-i, i l'un (luit aux dames»
adversaire n'est pas fort et qu'il est intimidé. Alors, recouTrant tontt son assurance, elle le pousse, le presse , l'attaque vigoureusement. Bouchenot ne sait |ilus oii il en est ; à chaque instant il se sent touché au ventre, a la poitrine, am cuisses. Le directeur est enctnnlé , le puhlic applaudit, et la célèbre tireuse poussr des cris de triomphe clique lois qu'elle touche son homme. Mouslai.he , que ce combat semble beaucoup imp^tienier, fait entendre de sourds grngnements, et aurait déjà sauté sik rdni.izone si le direclenr ne l'avait contenu. Bouchenot avait envie île dire qu'il en a assez; cependant, exaspéré par les coups de boulon, il tente un dernier eflTort ; oubliant qu'il se bat au fleuret, il se sert de son arme comme d'une pi.|ue , il attaque à tort et a travers. L'amazone, étourdie par ce njaveau jeu, oublie un moment de parer. Tout à coup un cri lui échappe , et elle jette sou fleuret de côté en jurant d'une façon fort énergique, pois elle porte sa main à son visage en di.s.iot :
— Bigre d'imbécile !.-, il m'a crevé l'œii!...
Le directeur se hitc de faire taire la musique et d'annoncer que l'assaut est terminé; alors le public sort delà baraque, et les habitants du nouveau monde ôtent leur perruque de filasse, et endossent des vêtements très-bourgeois.
Bouchenot a voulu t'en aller avec le publie, mais le directeur le retient assea brutalement par le bras en lui disant d'un ton peu honnête :
— Eh ben , est-ce qu'os jfeii va comme ça?... Voyei ionr comme vmi; aves irianp,é madame Malatorchi...
L'amizone avait tn effet l'œil horriblement rouge cl gros.
— Un peu plus , j'étais borgne, dit-elle en montrant (on visage k Bouchenot. Dites donc , cher ami , tavexvous que vous faites des armes comme une huître?
— le suis désolé de vous avoir attrapé l'œil... mais ça ne sera rien... vous le bassinerez avec un peu d'eam et d'eau-de-vie...
En disant cela, Bouchenot cherchait encore à g.i^et la sortie; mais le paillaua et le marquis lui barrent le passage , et le directeur s'écrie :
— Un instant donc !...
Est-ce que vous plaisantez?... \ ous allez payer deux litres et des petits verres, ça guérira l'ceil de ma> d.ime Malatorchi.
— Je ne payerai rien da tont. Je suis entré ici pour faire des armes, j'en ai fait... je m'en vais.
— Ah! elle serait bonne celle-là!... Il entre ici gratis, il blesse notre premier sujet... et il ne voudrait rien payer! Pour qui donc nous prenez-vous?... Exécutex-vous de bonne grâce , ou les claques vont pleuvoir.
— Je TOUS dis <(uc je ne payerai rien... Je n'ai pas é'aifcnt, d'ailleurs...
— C'est pi» Trai.
— Je vous eh^"*»n«vV ne lai^Yr tranquille.. i
Bouchenot veuv »w'-ti,> en repOv^ant le paillasse et le marqnis; le directeur le retient par .^ collet ^t son babil , dont II déchire un morceau. A celte vue, BoiwV'wot exaspéré donne de» coups de poing à droite et à gauche. Mais il '\e ^erait ^"«i le plus fort, et le combat se teriuiiierait mal pour lui, si Moustache ne se mettait de la partie. Le chien saule sur le directeur et ses employés , et revient ensuite tirer son maître jwr la |iochr qui sent le jambon. Au bout de quelques minutes, Bouchenot parvinui > se faire jour à travers ses advenuires, et crevant un côté de la b.ir.ique, dont la muraille est en toile, U se retrouve enfin en liberté av( r v . brave Moustache prêt de lui.
^iMf , dan» quel état, à t\ . n» Bouchenot e»i-il soru du spectacle'Torain? Sou habit est i > i , un des pans a disparu, tSD des parements est en lambeaux, et le des aiui qi^^* collet sent déchiré) ea pl-'vieui» eoùiviis. '
mes incapables de manquer aux égards que
CHAriTlt TI. — One rue désert».
Bouch«not est sorti très-précipitammeot de la maison de toile. Pendant quel(|ue temps il marche sans s'arrêter et sans oser tourner la lète; il lui semble encore avoir sur le dos le paillasse, It- directeur, le marquis et madame IVIalalorclii ; ce n'est qu'au bout d'un certain temps i|u'il se décide à faire halte et ï rei;arder derrière lui.
— Ah! les gredinslah! les drôles! s'écrie-t-il en examinant sa .toilette; dans quel état ils m'ont mis!... bien heureui encore que je iioii parvenu '^ me tirer de leurs mains... Je crois qu'ils voulaient
^ 'assommer... Après tout, j'ai bien ce que je mérite!... oii m'étais-je urrél... quelle idée d'aller faire des armes avec des paill.isses !... «'est la faim qui avait troublé ma raison... je voulais me distraire... Jolie distraction que j'ai prise U... Mais mon habit!... mou pauvre habit... c'est-à-dire notre pauvre babil, car il est autant à mes amis ifu'à moi... déchiré en trois endroits... un pan tout entier d'arraché...
»hl... sacrebleu !... c'est le bouquet cela ^ue vont dire George et
Timothée?... que mettront-ils pour sortir à leur tour?... Je suis un misérable! je suis une fichue bête!... Montrez-vous donc comme cela !... j'ai l'air d'un Robert Macaire!... J'ai envie de me jeter dans le caual avec Moustache!... mais ça ne donnerait pas un habit k mes amis!,,.
Boucbenot est vraiment désolé; pour la première fois de sa vie, il n'a pas envie de rire de ce qui lui arrive. Il a quitté les boulevards , il s'est enfoncé dans les rues désertes qui donnent sur le canal. Dès ju'il entend marcher, il double le pas; quand il aperçoit du monde, il traverse la rue, car il craint d'être vu dans l'état pitoyable où il se trouve. Après avoir passé un des ponts du canal , il marche encore quelque temps. L'heure est avancée; le quartier oii il se trouve n'est point encore éclairé par le gai; il est dans une rue déserte oii il n'y a point de boutiques et fort peu de maisons; à droite et à gauche il ne Toit que des murs de clôture , et depuis longtemps il ne rencontre plus personne.
— Où diable suis-je? dit Boucbenot en s'arrètant de nouveau; je B en sais rien... je ne connais pas ce quartier... c'est bien désert... je dois être près de quelque barrière... Ces murs... je crois que re sont les murs d'enceinte de Paris... Où vais-je aller par là? U n'est pas l'heure de se promener dans la campagne... ce que j'ai de mieux k faire, c'est de retourner à notre logis... rue de la Calandre... Sapredié! il y a un joli ruban de queue d'ici là... Je conterai à mes amis ce qui m'est arrivé. Après tout, je sais très-bien qu'ils ne me battront pas, ces pauvres amis... Je leur avais promis un pâté de Lesage... ils comptent peut-être là-dessus pour souper... Et revenir dans cet état... •h ! U est vrai que je sens le musc... nous brûlerons des parfums pour nous endormir!... O Dieu! ô Dieu!. ..et je crois que je plaisante encore... quand je devrais m'arracher les cheveui!... Enfin , ce qui est fait est fait !... Avant de nous mettre en route , reposons-nous un moment, car je me sens bien las... cet assaut d'armes , ce comb.tt à coups de poing... et n'avoir fait qu'un repas depuis ce matin , c'est bien peu!...
Boucbenot regarde autour de lui; il aperçoit une borne contre un mur, il va s'asseoir dessus en se disant : Je ne resterai pas longtemps là, car certainement si une patrouille passait, elle me prendrait pour un voleur.
Après s'être lïposé quelques minutes, Boucbenot, sortant tout à coup de ses reflétions, s'aperçoit que Moustache n'est plus avec lui.
— . ^' ™'* l'^'lt^! se dit le jeune homme en se levant; quoi !... parce que je suis dans le malheur, ce chien m'abandonne aussi!... Ou dit
Pourtant que le chien est l'ami de l'homme... Est-ce parce que mon abit esten loques que M. Moustache ne daigne plus me suivre ?... Mais 1» poche qui me reste est celle où a été le jambon... Non, je ne puis croire que mon compagnon m'ait quitté ainsi.. Et pour qui?... pour quoi?... 11 ne passe personne par ici... il m'avait si bien défendu lorsque je boxais dans la baraque !... d'ailleurs il n'y a pas encore longtemps qa'U trottait près de moi... c'est bien singulier... Est-ce que sa maîtresse , cette jeune ftlle de ce matin , demeurerait par ici? Le quartier ne me semble pas commerçant... il faut pourtant que quelque chose ait attiré Moustache... Allons, puisqu'il m'a quitté, je rentrerai sans lui... pourvu que je trouve mon chemin.
Au moment où Boucbenot allait se remettre en route, le chien reparut et accourt se frotter contre lai , puis il fait de nouveau quelques pas en avant, s'arrètant ensuite comme pour engager son maître • le suivre.
— Ah! te voilà revenu, Monstache!... je t'accusais à tort, mon brave compagnon... tu ne m'avais pas abandonné... Ah çà, mais qu'a-t-il donc à courir ainsi devant moi, en s'arrètant pour tourner la tête?... •n dirait qu'il veut me mener quelque part... Où veux-tu me conduire. Moustache?
Le chien s'arrête, regarde Boucbenot, puis trotte de nouveau en agitant sa queue en signe de joie.
— Ma foi, suivons-le, se dit le jeune homme; qu'ai-je à craindre?... on ne peut plus me voler... mon habit même on n'en voudrait pas. U^ailleurs , j'ai dans l'idée que MousUche va me mener auprès de sa ««treise, et je ac wrais pas fiché da tout d« M revoir, cetM jeune
fille... elle élait fort bien... des appas un peu robqstes, mais beaucoup J d'appas. C'est elle qui est en pirtiecjune de lout ce qui m'est arrivé' aujourd'hui; c'est à elle que je dois ce cliien et iries nullu-uis : je lui rendrai son Moustache, et je lui raconterai tout ce qu'il a fait depui» ce malin, ça la (era rire, et quand une femme rit... elle est désarmée. Suivons Moustache.
Le chien n'a pas marché longtemps, il s'arrête devant une maison de fort médiocre apparence et qui se trouve seule au bout d'un mur. Une porte d'allée sert d'entrée, mais cette porte est fermée; ci pendant Moustache se frotte rontre cette porte , qu'il semble chercher à enfonceravecsatète; et n'y pouvant parvenir, il revient à sou maître, comme pour le prier de lui ouvrir l'entrée de la maison.
— Ah! c'est ici que nous nous arrêtons? dit Boucbenot en enaminaiil la maison. Ce n'est pas précisément un palais!... mais la beauté et l'innocence n'habitent pas toujours un palais... l'innocence est fort mal logée quelquefois!... Je n'aperçois aucune lumière aui fenêirts! celte maison semble inhabileté mais les locataires se couchent peutêtre de bonne heure. Ce pauvre chien, il fait tout ce qu'il peut pour ouvrir celle porte... Dois-je frapper?... qui demanderais-je... je ne sais pas le nom de cette demoiselle de ce matin... Il ne peut pas y avoir beaucoup de monde dans celle maison... un étage et puis des toits... c'est une bicoque, pas de maison dans le voisinage.., un grand mur,,, une rue qui n'est pas encore pavée... tout cela est peu engageant; je crois que je ferais bien de m'en aller.
Boucbenot fait quelques pas; mais Moustache ne le suit point, il reste blotti contre la porte de l'allée.
— Oh! ma foi, je serais bien niais d'abandonner ici mon fidèle compagnon, et de ne point voir la fin de cette avemure, se dit Boucbenot en retournant vers la maison La maîtresse de Moi stache loge la... il n'y a pas de doute... le chien m'a conduit à aa demeure, et il veut y rentrer. Il me semble que cetie jeu'ie fille ne peut pas me recevoir mal en voyant que je lui ramène Mousladie. Je vais frapper... si OB demande qui est-ce qui est là, probablement le chien se chargera de répondre pour moi.
Boucbenot va contre la porte, mais il n'y a point de marteau pour frapper; en regardant à droite et à gauche pour chercher une sonnette, il voit une espèce de loquet en fer, il le tourne," et la porte s'ouvre aussitôt.
— Voilà une maison qui est bien peu fermée! se dit le jeunehomme en jetant un coup d'oeil dans l'allée, ou règne une obscurité complète. Qu'est-ce que je vais faire?... c'est bien noir là dedans, suivrai-je encore mon compagnon?
Mais déjà le chien a enfilé l'allée, et il disparaît pendant que Boucbenot est resté sur le seuil de la porte, indécis sur ce qu'il doit faire.
— Allons!... voilà mon écuyer qui va m'annoncer, se dit Boucbenot; puis il écoute si l'on ouvre quelque porte ; il n'entend rien, il ne distingue même plus les pas de Moustache. Il se hasarde alors à faire quelques pas dans l'allée, en étendant ses bras en avant pour na point se cogner dans cette route qui lui est inconnue.
Après avoir fait une dizaine de pas, il croit apercevoir un peu de clarté devant lui; il avance encore et se trouve dans une petite cour, où il peut au moins distinguer les objets.
— Est-ce que celte maison est abandonnée? se dit Boucbenot en regardant autour de lui ; pas de lumière nulle part... il est vrai qu'on peut être couché et endormi... Tout ceci me rappelle le conte de la Belle et la Bête, toujours avec la différence du palais à une bicoque. Et ce diable de chien que je ne vois plus... qui n'est plus là pour me conduire!... De quoi ai-je l'air ici?... Décidéuient je ferai beaucoup mieux de m'en aller... Allons... voilà que je ne retrouve plus le chemin par lequel je suis venu. Ah ! écoutons, il me semble pourtant que j'entends quelque chose.
Le bruit que Boucbenot avait entendu ressemblait à des coups de marteau, et était fréquemment répété. En cherchant à se rapprocher du lieu où se fait ce bruit, le jeune homme se trouve devant une porte basse, et ses pieds, en ta onnant, sentent un escalier,
— C'est une cave... il me paraît qu'il y a du monde à la cave... Est-ce que la maîtresse de Moustache mettrait du vin en bouteilles ? Mais ces coups répétés que j'entends ! on ne tape pas si fort pour enfoncer des bouchons... Je crois que je devrais m'en aller... pourtant je distingue une petite lueur... certainement il y a du monde à la cave. Est-ce cette jeune fille de ce matin qui est là avec son amoureux ?... ce serait très-possible, les caves ont plus d'une fois servi de rendez-vous à des amoureux ; pendant que les parents dorment, on s'y croit plus en sûreté... Mais ce bruit que j'entends... les amoureux ne se servent pas de marteaux ordinairement... Descendons quelques marches , j'en saurai peut-être davantage.
Boucbenot descend ; plus il avance , plus il voit clair. Parvenu atv bas de l'escalier, il se trouve dans un couloir souterrain ; à sa droite est une porte qui n'est fermée qu'à demi • c'e^t de là que partent les rayons de lumière qui ecUirent la cave , c'est !e la aussi que part 1» bruit de marteau, et bientôt s'y mêle celui de plusieurs voix.
Boucbenot s'avance doucement, il prête l'oreiile , et entend la cci>versation suivante :
— > Cet imbécile d» ''Oiomas est bien lonftUumpi à revenir... pourvu
MOOSTACHE.
que cette fois il n'ait pas oublié de fermer la porte de la rue comme •vant-hier?
— Eh '. mon Dieu ! quand cela serait... vous avei toujours peur, vous autres!... il ue passe pas un chtl dans cette rue, surtout à l'heure qu'il est !
— Mais si on avait des soupçon', on viendrait eiprès... et n'ayant JM* eu le temps de rien cachet noi" «erions pinces alors.
— Je vous dis qu'on ne soupe '»•>"" pi-i ce qui se fait dans cette mature... Après tout, qui ne risque rjt-» ">'«. iJen.
— Ah ! mon Dieu ! ce sont des fauv ji.onnayeurs, se dit Bouchenot en sentant une sueur froide couvrir son visage; sauvons-nous... c'est ce que j'ai de Diiffux à faire.
Et se reculant précipitamment, il veut regagner l'escalier; mais, dans son trouble, il n'a pas vu une planche qui est posée contre le mur; il se jette dessus, la fait tomber et tombe avec elle. Au bruit de sa chute, la porte du caveau s'ouvre brusquement, plusieurs hommes en sortant, et l'un d'eux lui dit :
— Est-ce toi , Thomas ?
Bouchenot n'a |)as la force de répondre; un des hommes court ^ lui pour le relever, et s'écrie : — Ah ! malédiction I c'est an étranger !
Cbapitri TII. — Mademoiselle Prudence.
Retournons près de George et de Timothée , que nous avons laissés dans leur niode^tc logement de la rue de la Calandre, dont il leur étiiil bien impossible de sortir, puisqu'ils n'avaient pas de quoi se vêtir convenablement.
Mais George tr^vdillait à sa pièce, et pour lui le temps passait vite; les heures semblaient courtes, l'appétit même était moins exigeant. Heureux privilège de l'auteur! lorsque son imagination enfante une scène, un chapitre, ou esquisse un plan nouveau , il oublie ses ennuis , ses soucis et quelquefois même ses besoins ; il vit avec ses héros, il cause avec son héroïne , il rêve succès et gloire, et dans ses rêves il est heureux. Ce moment est presque toujours le plus doux de la vie de poëte ; au fond de son cabinet il arrange tout à sa guise ; sa pièce va aux nues, sa gloire est complète, et le public ne prononce son nom qu'en y ajoutant un éloge.
Mais pourquoi faut-il être obligé de sortir de son cabinet ! Beaucoup d'auteurs devraient avoir un petit théâtre dans leur appartement ; là, ih feraient jouer leurs pièces par leurs amis, leurs enfants et leurs femmes; là, ils ne seraient pas tracassés par la censure et les directeurs ; les acteurs ne demanderaient pas des changements à leurs rôles, et les actrices des rôles pour leurs robes. On aurait des succès domestiques bien innocents et bien purs.
Je ne répondrais pas pourtant que cela mènerait à la postérité!... Mais pourquoi donc y tenons-nous tant? quand elle arrive, nous n'y sommes plus.
Geori;e écrivait, cherchait un couplet, un trait, et le fredonnait entre st;s dents. Timothée , qui ne composait pas , s'écriait de temps à autre :
— Ces côtelettes aux cornichons sont bien longues à venir... Bouchenot est c^ipable d'avoir oublié de nous commander à déjeuner... Dis-donc , George, va donc voir chez le petit traiteur en bas si on pense à nous.
— Est-ce que je puis descendre comme cela?... Vas-y toi-même...
— Il me semble que mon costume n'est guère plus correct que le tien... Mais, après tout... pour aller à deux pas on peut bien sortir en blouse... en voisin... Je vais me lever et aller chercher notre déjei\ner... Bouchenot n'aura plus pensé à le commander. A-t-il laissé le.s quarante sous au moins ?
— Oui , les voilà sur la cheminée.
— C'ysi bien heureux... J'avoue que je ne suis pas très-tranquille sur les cent sous qu'il a emportés... Je le connais! il est capable de les dépenser en niaiseries... Je n'ai pas insisté pour qu'il les laissât, parce que cet argent provenait en partie de la vente de ses calrçons di: bain... Mais, sans cela... certainement... Eh bien!... c'est singulier... où diable sont-elles fourrées !... je les avais mises sous le lit... j'en suis bien sur...
— t^)u'esi-ce que tu as donc, Timothée ? Tu cries, tu parles toujours... On ne peut pas composer ici...
— Ce que j'ai ?... Ah ! par «exemple , s'il m'a joué ce tour-là... ce cerait indigne... George , est-ce que lu les as à tes pieds?
, — Quoi donc ?
' — Mes buttes... mes belles bottes toutes neuves... que je n'ai encore mises que cinq fois... que je soignais comme la prunelle de mes jeux !...
— Tu vois bien que je ne les ai pas, puisque je suis en pantoufles.
— Il les aura vendues, le scélérat... Oh ! je n'en doute plus à présent... il a vendu mes bottes neuves!... C'est avec ça qu'il a eu sept francs!... Ji- me disais aussi, sey\ francs pour qurlcjues mt'chants cal'-çons de bain et un |;ilel en am.Jou, c'est beaucoup... imis c'est qu'il a vendu mes butles neuves !... c'est indigne !... des bottes que j'ai payées .lu-huit francs il y a quinze jours en touchant ma pension... C'est ça qu'il avait si peur que je me levasse... Oh I j'en pleut«raii «U colèr«,«.
— Allons, calme-toi, mon psuvre Timothée... Bouebeno* i peutêtre mis tes bottes pour sortir , il te les rendra.
— Oh ' non I... il ne pouvait pas les mettrf^, et c'est bien poorceU qu'il les a vendues... il ne faisaii que me dire : Tu as on pied ridicule... un pird eilraordinaire, on ne peut pas mirer dans te» boUes... et il les a vendues au marchand d'habits!... il me le payer» ! "ja ne se passera pas ainsi... Il nous mange tout , ce garçon-la, nos habits, nos pantalons, nos bottes, tout y passe. Je ne veux plus de ç«, moi !.. je vpiii mp fâcher, à la fin
Et Timothée marchait dans U chambre en frappant du pied avec colère et en donnant des coups de poing sur la cheminée, contre la muraille, sur tout ce qu'il rencontrait. Pour la première foi» sa figure, ordinairement impassible, avait pris de l'expression, ses yeux brillaient, ses narines étaient ijonflée» et ses cheveux semblaient encore plus roux que de coutume.
George attendit que U colère de son ami lAt apaisée ; puis il loi dit d'un ton bien doux :
— Timothée, il faut être homme et savoir supporter les coups do sort... La colère est un signe de faiblesse...
— Eh bien ! ça m'est égal, je veux me mettre en colère... je veux me b.(ttre avec Bouchenot... et on verra si je suis faible... Des bottes qui m'allaient si bien ! je n'en avais jamais eu de si bien faites.
— Timothée , est-ce que tu n'as plus faim .'...
— Certainement que si... mais avec quoi descendrai je chei le petit traiteur?... Que mellrai-je à mes pieds?
— Quand on va en voisin... on peut descendre en pantoufles...
— C'est ça... en pantoufles! avec ça qu'il n'y a pas de croUe dans la rue de la" Calandre !... Moi, je veux qiie ça finisse... Bouchenot nous gruge par trop... Certainement avec les douze cents francs que me fait papa, je pourrais très-bien vivre tout seul... et je ne serais pas obligé de garder la chambre f.mte de vêtements... Je pourrais suivre mes cours, me présenter partout... Eh bien! je veux redevenir mon maitre, moi.
— ru as raison, Timothée, dit George en posant sa plume sur son manuscrit et en regardant tristement son ami ; oui, tu pourrais vivre tranquille, toi... tu as assez pour être exempt de soucis, d'inquiétudes ; tandis que nous autres... nous n'avons rien de fixe. La pension que me font mes parents est bien faible... Je ne suis pas raisonnable comme toi... l'amour du théâtre m'a pris ; enfin , j'ai fait des dette... et ce que je reçois de mon pays est bien vite emporté par mes créanciers... Bouchenot avait quelque fortune, lui, mais il l'a mangée... avec nous, il est vrai ; car il faut lui rendre justice , quand il avait de l'argent, sa bourse était toujours ouverte à ses amis. Enfin il ne possède plus rien... moi , je n'ai que de vagues espérances et des dettes... tandis que toi tu reçois régulièrement la pension de douie cents francs que te fait ton père... il n'est dopo pas juste que tu la donnes pour nous nourrir. Quiiie-nous, Timp bée ; laisse-nous avec notre misère et nos soucis!... avec nos priv» ions du jour et notre dénùment pour le lendemain!... Seul, tt; peux vivre heureux... Laisse-nous, va te loger en garni... tu trou-eras du crédit, •<»,«" prouvant que ton père te fait une pension , et bientôt tu auras oublié nos maigres repas... nos journées sans feu et nos lits s.ins draps 1^..
Pendant que George lui tenait ce discours, Timothée séiait arrête; il ne frappait plus avec son poing contre la muraille, sa colère sétait apaisée , et , lorsque son ami eut fini de parler, il essuya avec sa main deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux, et balbutia d'une von entrecoupée :
— Non, certainement, je ne vous quitterai pas... je ne vous laisserai pas quand vous êtes malheureux!... Par exemple!... pour cjui me prends-tu ?... tu sais bien que je dis ça, et que je n'ai pas envie de le faire !... faudrait que je fusse un fameux sans cœur!... C'est que la colère me fait dire des bêtises... Et puis allons, embrasse-mot, George !... ne sois plus fâché contre moi... et je vais aller chercher à déjeuner. . . , ,
George embrasse son ami en souriant. Il savait bien que I imothée avait un bon cœur, et il ne songe déjà plus à ce que celui-ci a pu dire dans sa colère. Timothée passe le pantalon à la cosaque, il attache sa blouse , met des pantoufles à ses pieds et desrend chercher le déjeuner, que, dans sa joie de posséder cinq francs, Bouchenot avait oublié de f.iire porter à ses amis.
Timothée a emporté un vieux panier, il fait mettre dedans côtelettes, pain, vin. et remonte à la chambre qu'ils occupent à trois en tenant sous son bras le bienheureux panier.
Sur l'escalier, le jeune étudiant rencontre sa jolie vosine. qui descendait... Il redevient roui;e comme un coq , parce qu'il >vense qu avec son panier .lu bras il a l'air de revenir du marché. Mais il se langc de côté et fait un profond saUit à sa voisine.
HOCSTACtn^
ri la tenue, avec sod panier «u brM, éuieot fiit* pour provoqotr nn acc^s tie gairté. Klle lui rend son salut et se bâte de aesceiidre. l,« jeune bomme revient prèi ^ George le coeur tout palpitant, cl •"écrie :
— Ah ! mon ami... je suis dans le ravissement... je n'ai jamais rien rm it si délicieux !...
— Bah ! tu as donc déjà goûté... gourmand ?
— Gu&té !... oh ! Dieu! je voudrais bien en «voir goûté... Quels yeiu séduisants !
— Comment ! nos côtelettes ont des yeui ?
— Il n'est pas question de côtelettes ; je te parle de notre voisine... te jeune fille d'en face, que je viens de rencontrer dans l'escalier...
— Ah! c'est bien difTi'rent... Je vais toujours mettre le couvert.
— Je l'ai saluée... elle m'a rendu mon salut.
— Parbleu, il me semble que c'est bien le moins qu'on ptiisse faire.
— Oui, mais elle a souri en me saluant; elle a beaucoup souri....
— Au fait , elle a pu te trouver drôle comme eeU... ^ Dis donc! tu ne sais pas...
•— Quoi donc encore?
»- Elle a deux fossettes dans les joues !...
— Deux fossettes ! en vérité!... en ce cas , déjeunons.
— Oui , déjeunons... IVlais c'est égal ; tiens, George, je sens qne Je suis amoureux de la petite voLiine !...
— Tu en es bien le maître.
— Oh ! j'en suis amoureux ! avec ^ qu'il y a fort longtemps que Jt n'ai été amoureux, et mon cceur a besoin de se fixer.
— Fixe-toi, je ne t'en empêche pas.
— Oui, mais je ne veux pas que ce soit comme i l'drdinairc, et fu'en me souffle encore ma conquête.
— Moi ! je te souffle tes conquêtes 1
— Je ne dis pas toi ; maintenant tu ne songes plus qu'au théâtre, k tes pièces... tu ne penses plus à l'amour; mais c'est Boucbenot qui ■e joue toujours de ces mauvais tours-là... Au moment où je vais plaire à une fecme... ciae ! il me l'enlève , il se trouve que c'est sa Baîtresse.
— C'est à toi à l'arranger de manière à être aimé avant lui.
— Certainement, je m'arrangerai en conséquence... Oh ! la voisine... la jolie voisine !... Oh I je vais me jeter sur les côtelettes.
Les jeunes gens déjeunent. L'amour n'empêche pas encore Timo- Xhée de manger, il dévore; George en fait autant, les deux francs ont été entièrement employés , et U n'en restera rien. Ils ne quittent b table que lorsqu'il cit impossible d'y trouver encore quelque chose k mettre sous la dent.
I Timothée va se regarder devant un petit miroir, il soupire en f, Murmurant: — Etre vu comme cela... en blouse sale... en pantoufles ! Après tout, cela vaut encore mieux que d'être va... «omme Bouchenot l'a été... n'est-ce pas, George ?
— Mais... peut-être...
— Ah I George , voila un peut-être qui m'afflige». Tu as donc bien Bauvaise opinion de la voisine ?
— Moi 7 je n'en ai aucune ; je l'ai ap«r(ac en passant , mais je ne U connais pas.
— Quand tu la connaîtras , j'ai peur que tu en deviennes amoureux aussi.
— Oh ! je ne m'enflamme pas si vite que toi... Je n'en suis plus aux premières illusions de l'amour.
— Je vais me mettre sur le carré et guetter son retour.
— Je n'j vois aucun inconvénient ; et quand tu la Terras , que lui 4ina-tu?
— Je la saluerai.
^ Elle croira que tu ne sais pas faire antre chose. — Ke veux-tu pas que j'aille tout de suite lui faire une déclaration... là... devant sa porte ?
— Bouchenot le ferait , lui.
~- Oh ! mais Bouchenot fait l'amotir comme on boit tu verre de fcière... ce n'est pas là mon genre.
— Il me semble pourtant qu'il réussit mieux que toi , puisqu'il /enlève toutes les femmes que tu courtises.
— Moi , j'aime à filer le sentiment; je soutiens que l'amour doit se ; , Aler, ou ee n'est plus de l'amour.
. f — File tant que tu voudras, mon cher ami, moi je vais achever mes corrections.
George se remet à l'ouvrage ; Timothée , après avoir passé sa main 4ans ses cheveux, auxquels il a mis ce qu'il a trouvé de pommade. Va se poster sur ton carré pour revoit sa voisine.
Après une heure d'attente vaine, il entend enfin monter l'escalier... a^ett un porteur d'eau. SI Timothée rentre avec humeur dans la chambre.
— Est-ce qu'elle ne t'a pas souri cette fois? lui dit George.
— Eh ! ee n'est pas elle ! ... c'est le porteur d'eau. J'ai dû malheur, vous verrei qu'elle ne rentrera pas de la journée... Je ne puis cependant pas rester sur le carré toute la soirée...
— "Veux-tu que je te donne une idée ?...
•<* Cft I «ai , BOB peUt Geerge, denne-moi nB«4d4««i« Iria^H* MM
métier d'avoir aes idées , puisque tu veux être auteur ; malt moi , Tl M m'en vient pas souvent.
— Ecris une déclaration à la voisine, et gliMe-U dans le trou de sa serrure.
— Oue j'écrive une déclaration à une ft-mme à laquelle je n'ai pu encore parlé... dont je ne sais pat ntêine le nom!
— Qu'est-ce que cela fait ?... a-l-«n besoin de savoir le nom d'une femme pour en être amoureux ?
— Oh! non... car je le suis iéji amoureux... mais je ne suis pas fort pour écrire une décUrtUna, à't tu voulais me l'écrire, toi, George ?
— Pas maintenant... laisse-moi donc terminer ma pièce.
— Ah! je crois que j'entends monter.
Timothée retourne sur le carré... il tend le cou p^r-dessus la rampe pour voir dans l'escalier, et il aperçoit le vieux voisin Jaequillot qui rentre chez lui.
^ — C'est fait pour moi! s'écrie Timothée en retournant près de George; tout le monde rentre, excepté la voisine.
— Mais il me semble que Boucbenot ne rentre pas non plut, dit George, et voilà la journée qui s'avance.
— Bouchenot!... oh! parbleu! il a cent sons dans ta poehe!... il ne reviendra pas de bonne heure. Pourvu qu'il pense à nous apporter le pAté qu'il nous a promis... sans cela comment dîneronsnous ?...
— Oh ! il noua apportera un pâté; il sait bien que nous comptona dessus.
— Je ne suis pas tranquille , moi !
Plus d'une heure s'écoule encore. Timothée ne fait qu'aller de la chambre sur le carré; enfin il entend monter lestement l'escalier. A la légèreté de la marche, il juge que ce doit être une femme, et probablement sa voisine.
Cett une jeune fille en effet; mais ce n'est pas la voisine. Cependiint Timothée est resté sur le carré, parce que la vue d'une fenamf est un aimant qui attire toujours un jeune homme. Celle qui monte l'escalier est beaucoup plus grande, plus grasse et plus forte que la pelite voisine; c'est une beauté d'un autre genre.
— Est-ce qu'elle viendrait chez nous? se dit Timothée en voyant que la demoiselle monte jusqu'au quatrième. Mous n'avons personne au-dessus... que des chats... elle vient donc chez nous... ou elle va chez la voisine en face...
La jeune fille est arrivée au quatrième ; elle passe devant Timothée , qui lui fait un salut respectueux , puis elle s'arrête indécise en regardant les deux portes, et dit au jeune homme :
— Monsieur... je vous demande pardon... mademoiselle Coclina... s'il vous plaît ?
— Mademoiselle Coelina!... répond Timothée en saluant encore, je ne cannais pas du tout ce nom-là.. Qu'est-ce qu'elle fait cette de« moiselle?
— Monsieur, e'cat une enlumineuse... il n'y a pas longtemps qu'elle est emménagée...
— Oh! alors, ee doit être notre voisine qui demeure là en face... Je ne savais pas encore son nom; mais il est bien probable que c'est elle... une brune, petite, qui a une robe à carreaux rouges et verts.
— Oui, monsiear, c'est cela ! Il y a bien longtemps ftu'eiXa a cette robe-là... C'est cette porte-là?...
— Oui, mademoiselle.
La jeune fille se dispose à frapper. Timothée l'arrête.
— Vous frapperez inutilement, mademo>selle : notre Toisine e# sortie il y a déjà longtemps, et elle n'est pas rentrée...
— Ah! mon Dieu! que c'est contrariant!,.. Vous êtes sûr qn'el'a n'est pas rentrée ?...
— Très-sùr. Je n'ai pas quitté le carré... c'est-i-dire... je ne sui • pas sorti; et de chez nous on entend très-bien rentrer ses voisins.
— Ah! c'est bien désagréable! avec ça que je demeure très-loin... et que je n'ai pas souvent le temps de sortir.
— Mademoiselle, je pense que notre voisine ne peut pas tarder beaucoup à revenir, puisqu'il y a déjà longtemps qu'elle est dehc'%. Si vous vouliez l'attendre chez nous... en vous reposant?.,.
— Ah! monsieur, vous êtes bien houuùte... ça vous gênera rt être!...
— An contraire , mademoiselle.
Et Timothée salue de nouveau , et se hâte de pousser la porte toute grande pour engager la demoiselle à entrer. Après avoir balancé un instant , la jeune fille se décide à accepter l'offre qu'on vient de lui faire. L'air respectueux de limothée avait charmé cette demoiselle, qui d'ailleurs était taillée de façon à pouvoir se défendre coutre un téméraire. Mais il ne faut pas se fier aux appareuces : les femmes fortts au physique peuvent être faibles au moral. On a vu de petits hommes grêles et fluets prendre d'assaut des vertus solides et robustes : peut-être bien qu'alors la vertu s'y prêtait uu peu.
La jeune fille est eutrée dans la chambre des étudiants ; mais en apercevant George , elle s'arrête et semble prête a revenir sur ses pas. Cependant George s'eat levé pour saluer, et TimotLée a couru prendre la chaise que son ami avait sous lui pour la présenter à la AuwiaeUc, qui tatka cela n'aurait pas manqué de faire roauae le
MOOSrACHI.
narchand d'babits, ce qui itirait pu être tuez igréable pour les jeuDet cens, niaJH eût éié une grande perfidie entert la jeune fille. i — Asseyez- vous donc, mademoiselle!... dit Timotbé* en préieBtant la rA aise dont les quatre pieds sont solides.
— Ob! monsieur, vous êtes bien bonnête... maisje craini... et puis Je ne vais pas attendre longtemps...
— Vous ne resterei que le temps qui vous fera plaiHir, mademoi- •elle, dit (Veorfje, mais vous pouvei sans crainte vous reposer chez nouii... nous sommes incapables de manquer aux égardi qu'on doit aux dames.
— Oui , certainement, dit Timolhée en «'asseyant sur la chaise qui n'a que trois pieils et se tenant de manière ^ ne point perdre l'équilibre, nous souimes incapables... de... comme dit mon ami.
La jeune fille se décide à s'asseoir; pourtant elle ne se pose que sur le boi d de la chaire II y a des personnes qui croient que cela leur donnera plus de facilite pour s'en aller.
Geor|;e, sans f-iire semblant de rien, est allé tirer la malle et l'apyiroclie de la table, ensuite il s'assied dessus. Timothée tourne sa bouche et fait le joli cœur; la jeune fille regarde à ses pieds et semble embarrassée. George se bâte de ranimer la conversation.
— Nous ne conu.ùssons encore notre voisine que de vue, dit-il, mais elle paraît bien gaie... bien aimable...
— Nous l'entendons chanter quand elle sort de chez elle, dit Timothée, elle a une très jolie voii.
— Uh! oui, Coelina chante trè^-bien, aussi avait-elle envie de M mettre au théâtre... mais ses parents n'ont pas voulu.
— Est-ce qu'elle est d'une famille noble ? dit Timotbëe.
— Je ne crois pas, monsieur; moi, mon père vendait des dindons...
— C'est un excellent métier, reprend George en soupirant, et je voudrais bien ce soir connaître tin homme qui vendit de la volaille !...
— Est-ce que mademoiselle est enlumineuse comme notre voisine ? demande Timothée en passant le bout de sa langue sur ses lèvres.
— Non, monsieur; moi, je suis une lingère, mais je ne sors pas souvent; d'abord, il n'y a pas longtemps que je sui# à Paris.
— Mademoiselle est étranijère? dit Timothée.
— Oui, monsieur, je suis de Poissy... au-ilrssus de Saint-Germain. ■^ Oh ! je sais, maderaoiselk... je connais Poissy... ville célèbre
par sa maison de détention et la longueur de son pont.
— J« n'étais jamais venue à Paris avant d'y venir pour la première fois, reprend la jeiAie fille.
— In vérité? s'écrie George en s'efforçant de ne pas rire de cette naïveté de la demoiselle. Alors vous devez avoir encore beaucoup de choses à connaître dans Paris ?
— Oh ! oui , monsieur ; aussi aujourd'hui j'étais sortie d'assez bonne heure pour venir chez Coelina, avec qui je comptais aller un peu me promener, parce que Coelina, qui est de Paris, m'a dit qu'elle me ferait voir tout ce qu'il y a de curieux, et puis encore autre chose!... et je serais arrivée bien plus tôt ici sans un événement qui m'est arrivé...
— Un événement, mademoiselle !
— Oh! un événement bien malheureux... et ça me fait bien du chagrin ! re(>rend la jeune fille en poussant un gros soupir.
— Si ce n'était pas une indiscrétion de vous demander quel genre d'événement vous est arrivé? dit Timothée, qui s'intéresse déjà beaucoup à la grosse tille.
— Si nous pouvons vous être utiles, mademoiselle, nous sommes tout i votre service, reprend George.
— Vous êtes bien honnêtes, messieurs; mais tous les jeunes gens ne sont pas aussi polis que vous... En ce moment, je suis bien en colère contre un monsieur... que je ne connais pas.
— On vous aurait insultée dans la rue ?...
— Oh! c'est-i-dire... Je vais vous conter comment cela s'est fait. J'étais sortie de chez ma maîtresse d'apprentissage avec mon chien... parce que vous saurez que mon parrain m'a donné un gros chien pour me déftuidre dans Paris quand je sortirai seule.
— Eicellente précaution !
— Ahl oui, c'est étonnant comme ça m'a bien servi! 'Voilà que je |Mrs avec Moustache... 11 n'y a que trois semaines que je l'ai, mais il avait déjà l'air de m'étre bien attaché. Dans la rue, un monsieur s'avise de me suivre et puis de me parler... de me dire des bêtises... que je suis jolie, qu'il m'adore...
— Et vous appelez cela des bêtises, mademoiselle ?,..
— Certainement, parce qu'on ne peut pas devenir comme cela 'jRBOureui d'une femme en lui voyant traverser un ruisseau. Comme
ie sais qu'on ne doit pas écouter les hommes qui nous parlent dans es rues, je n'écoutais pas ce monsieur, mais il me suivait toujours...
— Alors vous lâchez votre chien sur lui...
— Mon Dieu! je n'ai pas eu cette p«iue-là, Moiutache m'avait déjà quittée pour suivre ce monsieur.
— Et il lui mordait les mollets î
— I' uu lui mordait rien du tout , il paraissait au contraire très- Oui avec lui. Je me ficke , j'appelle mon chien , il n« m'éconlc
pas. Ce monsieur consent k mt laisser tranquille, il f'éleiga«>o mousUicbe le^suit , et c'est moi qui lui» obligée de eoarir aprti ce monsieur. Enfin, j'attache non ebien avec un cordon, et je l'em» mène... mais, bab!... je n'étais pas bien loin qu'il avait eas»é le cordon et était parti de nouveau. Comme je ne pouvais pas loujour» courir après ce monsieur, j'ai pris le parti de continuer mon chemin... ni?is avec tout cela mon chien est perdu... et ça me fait biea de la pei e, parce que mon parrain me l'avait bien recomsBandé !..« et certainement c'est la faute de ce monsieur, qui avait sans doute quelque secret pour attirer les bêtes. Et c'est tout cela qui m'a retardée et qui m'a fait manquer Coelina.
— Mademoiselle, vous n'avez plus qu'un moyen pour revoir votre chien, c'est de le faire afficher et de promettre une récompense honnête à celui qui vous le ramènera.
— Une récompense!... Ah! ma foi, j'en suis bien fichée, mais moi je n'ai pas d'argent pour donner des récompenses.
— Si l'on vous connaissait , mademoiselle, dit Timothée , j« sols sûr qu'on vous le rendrait pour rien... on serait trop beuieiu de veu» obliger...
— Vous êtes bien honnête , monsieur.
— 11 est possible ensuite que vous retronviex votre ekien chez voni, il sera retourné au logis.
— Ah ! je ne l'espère pas, il y a si peu de temps qu'il est à la maison! il ne s'y plaisait pas beaucoup; j'avais toute la peine du monde à l'empêcher de courir. *
— Si la journée n'était pas si avancée, dit Timothée, je vous demanderais la permission de sortir avec vous, mademoiselle, pour aller chercher votre chien. Mais avez-vous été voir chez votre parrain? puisque c'est lui qui vous l'a donné, le chien sera probablement retourné chez lui.
— Mon parrain n'habite plus Paris; il est parti il y a trois semaine* pour retourner dans son pays, à Meaui, et il n'est pas probable que Moustache sera allé l'y rejoindre; il ne doit pas savoir le chemin, il n'y a jamar été. Mais il se fait tard... Coelina ne revient pas... Je vais m'en aller.
— Quoi! mti'emoiselle, vous ne voulez pas l'attendre ?...
— Oh! non^, voilà la nuit qui vient, ma maîtresse d'apprentissage me grondeult de rentrer si tard... et puis moi, je ne vondrais pas aller seule le b<'ir dans Paris... surtout n'ayant plus mon chien.
— Il me semble m'il ne vous défendait pas beaucoup, dit George.
— C'est égal, c'él-it une société.
— Est' ce que vous demeurez loin , mademoiselle?
— Oui, monsieur, rue Poissonnière, près da boulevard... d'iel, Il y a une trotte conséquente !
— C'est vrai , dit George en souriant.
— Voulez- vous que nous vous reconduisions, madecoiselle? dit Timolhée en jetant un coup d'oeil inquiet sur son costume.
— Ob ! je vous remercie, monsieur, mais j'aime mieux m'en aller seule.
— Nous n'insisterons pas, mademoiselle, se hâte de répondre George , car nous ne savons pas ce que c'est que de contrarier les demoiselles.
— Que diront-nous à notre voisine de votre part ? demande Timothée.
— Si vous voulez avoir la complaisance de lui dire que je »ms v»nue... Ah! mais que je suis bête! vous ne savez pas mon nom... Prudence Flambard... que je suis bien fâchée de ne l'avoir pas trouve», et que je la prie de venir me voir chez ma maîtresse d'apprentissage, oii je suis toujours, jusqu'à ce q>ie j'en sorte, parce que je a'j ennuie, et j'ai envie d'entrer ailleurs... Je vous serai bien obligée, messieurs. .
Cela suffit, mademoiselle, nous ne manquerons pas de lui dire
cela... Je suis bien fâché que vous ne puissiei pas attendre davantage.
— Oh! non... car j'ai déjà perdu mon chien, je n aurais qn à perdre encore autre chose en chemin; je vais rentrer bien viu... je vous remercie, messieurs... je vous demande pardon de veu» avoil dérangés. ., .
— Nullement, mademoiselle. Nous sommes trop heureux d aveti pu vous être agréables... Prenez garde de tomber en descendasU» l'escalier est humide et glissanU
Mademoiselle Prudence Flambard eft partie, et Timothée, q»i l'a reconduite jusque sur l'escalier, rentre dan» la chambre ca »'*criant :
— Superbe fille! n'est-«e pai, George?
— Oh ! superbe fille !... parce qu'elle a de grosses hanche», de groe bras, une grosse gorge... C'est une fille aolidement conformée, voilà tout. . . „
— Mais elle a une jolie figure , de belles couleurs , de belles dents...
Elle a une figure de paysanne... des couleurs trop foncées, de
grosses joues comme un enfant nouveae-né... Moi, je ne suis pas admirateur de <e genre de beauté; j'aime les femmes mignonnes... et puis mademoiseUe Pmd.nee Flambard me fait l'effet d'être paseahle- MsitM«%
SI
MOD8TACUB.
— Tuereii?
— Il me lemble que u eonverution ooui en « donné un échanlillon.
— Ob ! quelquefois... la tiaiidité... C'est égal, c'est une belle fille, «t qui inr plairait beaucoup.
— Ah ça ! mais tu étais amoureux de la voisine , voiU celle-ci qui te plaii b' niK'iiup; pour peu qu'ii eu arrive uue troisième, elle le séduira sdiis duiite aussi?
— Ecoule donc, quand il y a longtemps qu'on n'a aimé, c'est comme quand il y a longtemps qu'on n'a mangé, on trouve tout bon. A propos lie manger !... je diaeraû volontiers...
— P.t moi aussi.
— Voili la nuit... Bouchenot ne revient pasi... S'il ne nous apporte pas un pâle, avec quoi dineroiu-noua... ou souperonsnous?...
— Il ne reste donc rien du déjeuner?
— Eh ! tu sais bien que nous avons tout mangé...
— Uiable!... Allumons toujours la cbandelle.
George prend un briquet phosphorique dont il avait fait emplette l'avant-vfille, et il allume une cbandelle qui était enfoncée dans le goulot d'une bouteille, ce qui tenait lieu Je cbandelier. Ensuite , il s'assied de nouveau devant la table.
— Tu vas encore travailler? dit tristement Timolhée.
— Sans doute... Que veu»-tu que je fasse... puisque nous ne pouvons pas encore souper?... Crois-moi, 'Timotbée, fais de même... quand on s'occupe, on n'a pas si faim.
— C'est possible quand on compose... mais pour étudier ce n'est fis la même cbose... Ab! Bouchenot! si tu n'apportais rien... si tu nous jouais un tour comme cela... après avoir emporté l'argent de mes bottes! car c'est l'argent de mes bottes qu'il avait en poche... Cent sous I... On a quatre pâtés avec cent sous...
Timotbée s'était assis sur la chaise que mademoiselle Prudence avait occupée, et il se balançait doucement en faisant tout haut ces réflexions :
— Cette pauvre fille qui a perdu son chien... et cet autre qui l'a emmené... Sapredié!.., que j'ai faim!... Bouchenot... ne revient pas... J'ai envie de faire un somme... on dit que qui dort dîne... Prudence Flambard... le drôle de nom! El la voisine qui se nomme Cœlina, comme un vieui mélodrame de l'Ambigu... c'est peut-être aussi un tnfant du mystère !... Ah! il faudra que j'écrive encore à mon père!... Mes pauvres boites qui m'allaieut si bien !...
Timotliée cesse de parler, ses yeux se (^rment, il s'est endormi, George s'en aperçoit, il écrit' plus doucement, et a soin de ne point remuer ses papiers de crainte de réveiller son ami.
Plus d'une heure s'écoule ainsi. Enfin George, qui ne se sent plus la force de travailler, et qui envie le sommeil paisible de Timolhée, repousse doucement son ouvrage, et mettant son bras sur la table, appuie sa lête dessus en se disant :
— Si je pouvais faire comme lui... pendant ce temps-là peut-être que Bouchenot reviendrait.
La nature seconde le désir de George, 'ù ne tarde pas à s'endormir aussi profondément que Timotbée.
Minuit sonnait à l'horloge du Palais lorsque les deux jeunes gens rouvrirent les yeux.
La chandelle brûlait encore, mais elle touchait presque à sa fin.
— Il est bien tard , dit Timotbée , nous avons dormi longtemps , il paraît.
— Voilà minuit qui sonne , dit George.
— Minuit! ah! mon Dieu! et Bouchenot n'est pas revenu!...
— C'est bien singulier, en effet!
— Et il sait que nous ne possédons plus rien , que nous comptons •ur lui pour souper... ah! sa conduite est indigne !...
— U faut qu'il lui soit arrivé quelque chose d'extraordinaire, car il ne nous laisserait pas ainsi... il ceviendrait au moins.
— Plus de ressources!... et comment ferons-nous demain?...
— Allons, Timolhée, ne te chagrine pas; nous vendrons quelque those...
— Mais nous n'avons plus rien à vendre... toutes nos ressources tat épuisées... Ah ! je sens des tiraillements d'estomac...
— t:ouche-loi, lâche de dormir encore...
— Mon... je n'en ai plus envie... je suis trop inquiet!... George ckerchait à tranquilliser 'Timothée , mais au fond du cœur
il était aussi triste que lui. Toute la philosophie , toute l'insouciance tte la jeunesse ne lient pas contre le besoin. L'avenir leur offrait bien quelques espérances , mais il faut pouvoir y arriver, à cet avenir. Il faut avoir assez de forces pour atteindre à ce but que l'on voit dans l'éloignement, et ne pas tomber de fatigue en chemin.
Les deux amis étaient toujours assis l'un devant l'autre, ils ne «e parlaient plus, car ils ne trouvaient pas de cousolations à se donner.
Tout à coup, ils entendent monter précipitamment l'escalier, ils écoutent... on s'arrête devant leur porte... on frappe violemment.
— Ah! c'est lui... c'est Bouchenot! s'écrient avec joie les deux jeuies gens en courant ensemble ouvrir leur porte.
CHiViTRi Tl/I. — Retour d« rMifant prodigw
En effet, c'était Bouchenot, mais pâle, défait, haletant, couvert de crolle, en nage, l'habit iléi:biré, comme vous «avei, el dont le» Irait» renversés expriment la terreur.
— Ab! le voila enfin! disent George et Timotbée, qui, dans leur joie de revoir leur ami, n'ont pas encore remarqué son trouble ui l'expression d'elVroi de sa physionomie.
— Revenir si tiird!...
— Que diable as-tu donc *^ait jusqu'à présent?
— Tu apportes des provisibis, j'espère ?
Pour toute réponse, Boucben^'t reierme avec soin la porte de leur logement, puis il va se jeter sur U chaise en murmurant :
— Enfin!... me voici donc en sii'elé! ah! je n'en puis pluj. Timolhée examine alors la toilette de Bouchenot, un cri loi
échappe :
— Ah! mon Dieu!... vois i<onc, George... vois dans quel état il revient... notre babil... notre pauvre b.ibit est en lambeaux!...
— En effet... déchiré devant et derrière... Qu'est-ce que cela veut dire ?... tu viens donc de te battre ?...
— Est-ce que tu as été attaqué par des voleurs?... Parle donc!...
— Ab ! mes amis, de grâce, laissez-moi me remettre un peu! A(i! quelle journée ! grand Dieu! quelle malheureuse journée!...
— Et le pâté que tu devais nous rapporter... où est-il? Bouchenot tire de sa poche les deux morceaux de sa canne cassée,
et les présente à ses amis en leur disant :
— Voilà tout ce que j'ai rapporté... et encore cela m'a coulé trois francs !
— Bouchenot, nous mourons de faim; tu prends mal ton temps pour plaisanter!...
— Ah ! morbleu ! moi aussi je meurs de faim, moi aussi je n'ai pas dîné, et je gage que j'ai moins bien déjeuné que vous... el je suis sur mes jambes depuis que je suis sorti.
— Mais tu avais cent sous ?...
— Mais cet habit , notre seul vêtement à tous trois , était en bon état ce matin... el tu reviens en loques...
— Et tu n'apportes pas de provisions?...
— Laissez-moi me remettre... et je vous conterai mes aventures,
— Ça ne nous donnera pas à souper, les aventures, dit Timolli'.''; en se jetant sur la malle d'un air désespéré, et nous comptions sur t..i pour cela...
— Alors, aimez-vous mieux que je ne vous dise rien?
— Parle, nous l'éco'itons, dit George.
Bouchenot jette encore des regards elfarés autour de lui, puis, après avoir essuyé la sueur de son front, il commence son récit, mais d'une voix basse, et comme s'il craignait d'être entendu :
— Je suis sorti ce matin avec les plus belles espérances et cinq francs dans ma poche...
— Oui , cinq francs qui venaient de mes bottes neuves , que tu as vendues ! s'écrie Timothée.
— Que diable, mon ami, il nous fallait de l'argent à tout prix; ce marchand d habits ne donnait rien de nos caleçons!... et vous vouliez avoir à déjeuner...
— Et maintenant nous voudrions à souper...
— "Timoibée, si tu m'interromps ainsi, je ne pourrai pas vous faire le récit de mes aventures...
— Allons, poursuis, Timolhée va se taire.
— J'étais donc sorti dans la plus heureuse situation d'esprit... je voyais tout en rose... mêuie les marchandes de marrons!... Je comptais déjeuner chez mon aucienne amie... madame Dubillon... Mon premier malheur fut de mettre mon pied dans un ruisseau, ce qui m'obligea à changer ma pièce de cent sous pour me faire décrotter... ensuite j'achetai des paslilles du sérail a un vrai Turc de la rue Vivienne; je conviens que j'aurais pu m'en passer... mais cela sentait si bon! Tenez, mes enfants, je les ai dans ma poche... les voici., vous pouvez en brûler une... ça se brûle, et vous allez renifler avec volupté!...
George hausse les épaules, et Timolhée repousse les pastilles du sérail en s'é>,riant :
— Crois-tu que pour nous restaurej- nous nous cortenterons de respirer tes parfums ?... Belle emplette ! C'est pitoyable de nous apporter des choses comme cela !...
— Timolhée , tu m'as promis de me laisser parler... Je poursuis... Il me restait trois francs huit sous; avec cela je pouvais encore vous faire souper tiès-gentiuieui... lorsque le diable déchaîna à mes trousses un petit niarcliaiid de cannes... Il m'en met une dans la main... il me dii de la faire plier... elle se casse... C'est trois francs qu'il faut que je donne I...
— Pourquoi marchander des cannes quand on ne veut pas en acheter ?
— Timothée , veux-tu que je continue ? Je vai.s chez ma sensiblk Dubillon... elie est à Ponioise pour un mois... Je vole chez ma tendre Eivina... elle est avec scu protecteur... Vous concevez que je commençais à me lasser de courir; il me restait huit s«us, je les dépensa
iTCfDSTACHE.
pour mon déjeuner... il me semble qu'on peut bien manger buit sous quand on a déjà couru tout Parjs... Vous voyez que voilà l'emploi de û pièce de cent sous bien détaillé...
— Jl est gentil , l'emploi que tu en as fait!
— Kl notre habit... et l'état où le voilà? dit George.
— Un instant... je vais y arrivt-r... vous ne connaissez encore qu'une partie de mes malbeurs. Comme je déjeunais... cbez un charcutier... je vois passer une jeune fille assez drôlelld... du moins alors elle me aeniblait drôlelte... à présent je la trouve fort laide... Je marche à ses côtés en lui disant quelques douceurs... elle se fâche... C'était une jeune fille sans usage; moi, je la laisse aller. Mais figurez-vous qu'elle avait un chien... et que ce chien quitte sa maîtresse pour me 3uivre... j'ai beau le renvoyer, il ne veut plus me quitter...
— Ah! bah! vraiment! ditTimothée en regardant George, qui souriait ; et où est-il maintenant, ce chien ?
— Laisse-moi donc continuer. Je poursuis mon chemin avec le chien sur mes talons... C'est le jambon que j'avais eu dans ma poche qui l'attirait ainsi; je m'en aperçus après... Je ne puis vous dire toutes les aventures que ce misérable diien m'attira : il emporta la corbeille d'une marchande de cure-den'fs, puis une chaîne de sûreté; puis, comme j'allais dîner enfin chez les IVlonflacon , il se jeta sur le. petit Stanislas, et moi on me jeta à la porte, linfin, la soirée était avancée, je n'avais pas dîné, et j'étais de fort mauvaise humeur... lorsque le hasard me conitiiisit sur les boulevards du Marais... devant des paillasses... des baladins; il y avait une femme qui faisait des armes; elle proposait à tous les amateurs de tirer gratis... J'eus la malheureuse idée de me donner ce petit divertissement... d'autant plus que je puis me flatter de tirer assez bien...
— Ah! oui, je te conseille de t'en vanter!
— La preuve que je tire bien, c'est que j'ai touché cette amazone... je l'ai même touchée dans l'oeil... une botte superbe!...
— Enfin ? '
— Enfin, piqués de ce que j'avais vaincu leur amazone, les saltimbanques ont voulu me faire régaler la troupe; vous sentez bien que j'ai refusé... J'avais d'ailleurs de bonnes raisons pour cela!... Alors grande querelle .. combat à coups de poing... Je me suis battu comme un lion... j'ai rossé tout le monde. Mais le maudit chien, qui voulait me tirer de là, m'a plusieurs fois happé mon habit... et vous voyez dans quel état je suis sorti du spectacle forain!...
— Eh bien, ensuite... que t'est-il encore arrivé? tu ne t'es pas battu jusqu'à minuit... et ce chien qui t'avait suivi, qu'en as-tu donc fait ?...
— Ensuite, répond Bouchenot en regardant autour de lui d'un air inquiet et traînant sur chacune de ses paroles , je quittai les boulevards... Dans l'état où j'étais, vous sentez bien que je ne me souciais pas d'être vu; je marchai longtemps... au hasard... Enfin je m'arrêtai dans une rue... je ne sais pas trop si c'était une rue... je ne sais pas du tout où j'étais...
— On dirait que tu ne sais pas non plus ce que tu veux dire, s'écrie George impatienté de la lenteur que Bouchenot apporte dans la fin de son récit.
— Abl écoute donc... après tout ce qui m'est arrivé, il m'est bien permis d'avoir la mémoire un peu troublée....
— Enfin, que t'arriva-t-il encore ?
— Ce qui m'arriva?... mais rien de plus... je me reposai sur une borne... j'y restai longtemps, car j'étais accablé de fatigue... ensuite \e pensai à revenir ici , mais je me perdis dans des rues que je ne tonnaissais pas... et... voilà pourquoi je suis revenu si tard,
— Comment! c'est là totîl ce qui t'est arrivé?...
— Il me semble que c'est bien assez...
— Et tu avais l'air si inquiet... si bouleversé en entrant ici!
— J'ai cru qu'il avait une bande de voleurs à ses trousses, dit Timothée.
— Ah!... c'est que... se trouver seul... la nuit... dans Paris... à minuit passé...
— Ah! ah!... voilà du nouveau! et cent fois tu n'es rentré qu'à deux ou trois heures du matin... En vérité , mon pauvre Bouchenot, je crois que l'assaut d'armes que tu as soutenu a un peu dérangé ton moral... tu as de la fièvre.
— C'est possible, dit Bouchenot en laissant retomber sa tète sur sa poitrine; oui... en effet... je dois avoir un peu de fièvre !...
— Ah çà ! et le chien ?... dit Timothée. Tu ne nous parles plus de ce chien qui avait quitté sa maîtresse pour te suivre... qu'en as-tu donc fait ?
— Il m'a quitté aussi , comme vous voyez... C'est en m'éloignant du spectacle de toile... dans ces rues... que je ne connaissais pas... Lorsque je me suis reposé , je me suis aperçu que le chien... n'était plus av«c moi... et depuis ce moment... je ne l'ai pas revu.
— Voilà qui est très-malheureux I
— Pourquoi cela?... vous me disiez ce matin qu'un chien serait du luxe ici.
— Aussi nous n'aurions pas gardé celui-là , mais nous l'aurions lendu à sa maîtresse.
— A M maîtresse ! s'écrie Bouchenot en relevant auuitAt la tète et
regardant ses deux amis avec inouiétad*. Comment!... ta ■•tlre«M..i Lst-ce que vous la connaissez f...
— Oui, nous la connaissons... Tiens, pour preuve , nooi allnni tK faire son portrait : c'est une jeune fille de vingt ans à peu prèi, grande, forte, bien taillée, haute en couleur... «sseï jolie... et portant un petit bonnet et un tablier à carreaux rouges et noirs!
— C'est cela... c'est parfaitement cela, dit Bouchenot d'un tir (ta~ péfait.
— Son chien s'appelle Moiutacbe...
— Oui... oui...
— Et quant à la demoiselle, nous savons aussi son nom ; ellt wt nomme Prudence Flamba rd.
— Prudence Flambard!... je ne savais pas son nom, moi; mt:":' comment se fait-il que vous sachiez tout cela ?
— Rien de plus simple, dit George. Cette jeune fille connait notre voisine du carré... Aujourd'hui elle est venue pour la voir, et, comme la voisine était sortie, elle a bien voulu l'attendre quelque temps ici« C'est alors qu'elle nous a raconté que son chien l'avait quittée pour suivre un monsieur qui lui avait dit des f)étise$... Nousaurions di^ deviner que c'était toi. Celte pauvre fille est désolée de la perte de soB chien, parce que cet animal lui avait été donné par son parrain.
— C'est cela... oh! c'est bien cela!... Ah ! elle se nomme Prudente Flambard?... que vous a-t-elle dit encore ?...
— Rien de bien intéressant; qu'elle est en apprentiswge cbez une lingère... qu'elle connait fort peu Paris, où elle n'est venue que depuis peu de temps.
— Et son adresse?... vous a-t-elie dit sou adresse?
— Oui, elle demeure rue Poissonnière, près du boulevard.
— Rue Poissonnière! murmure Bouchenot; puis il porte de noe^ veau ses regards sur la terre, et semble réfléchir profondément.
— Est-ce que tu songes déjà à aller voir cette jeune fille? dit Ti'> mothée d'un air railleur; je te préviens que lu ne lui plaisait pat du tout... c'est du moins ce qu'elle nous a dit ici, en te plaignant de ton obstination à la suivre.
— Et je crois que tu aurait un rival dant Timothée, ajoute George en souriant.
— Moi... aller chei cette demoitelle... Dieu s'en garde! répond Bouchenot à voix basse.
— Oh ! cet air de dédain ! dit Timothée ; tu feins de n'en plul vouloir, parce que tu t'es bien aperçu qu'elle ne voulait pas l'écouter; mais certainement que c'est une fort belle personne... fraîche comme une pomme d'amour et ferme comme un roc...
— Est-ce que tu t'en es assuré ?
— Mon , mais ça se voit tout de suite. D'ailleun, elle a l'air trte> honnête, n'est-ce pas, George ?
— Oui, autant que l'on peut en juger sur les apparences.
— Messieurs , dit Bouchenot en regardant tour à tour set deux amis, croyez-moi, ne formez aucune liaison avec cette demoiselle Prudence Flambard... et quant à la petite voisine du carré... puitqu'elle est amie de l'autre... ce ne doit pas être non plus grand'chose... ne lui parlez pas... ne cherchez pas à faire sa connaissance»
— Oh! mais voilà qui est trop fort! dit George. Le diable m'emporte, je crois que tu as perdu la lête, mon pauvre Bouchenot! Depuis quand es-tu si sévère en fait de connaissance de femmes ?... sur quoi d'ailleurs juges-tu que mademoiselle Prudence n'est pas digne de notre société?... Est-ce parce que tu lui as perdu son chien ?
Bouchenot baisse les yeux, et ne répond rien.
— Non , c'est parce qu'il est vexé que celle jeune fille n'ait pas voulu l'écouter, dit Timothée ; mais cela n'est pas beau, Bouchenot, de dire du mal d'une femme parce qu'elle ne veut pas de nous. Et la voisine, tu la trouvais charmante ce matin, et tu aurais bien voulu faire sa conquête. Quelle haine as-tu donc contre les femmes, toi qui es si amateur du beau sexe ?... Est-ce que lu aurais reçu un maavais coup de l'amazone avec qui tu as fait des armes ?
— Non, je n'ai de haine pour personne... Faites ce que vout voa» drez... moi je vais me coucher, car je ne me sens pas à mon aise.
— Couche loi, lu feras bien, car certainement tu as quelque chose... tu n'es pas dans ton état normal.
— C'est la fatigue... les ennuis de celle journée... les regrets d'avoir dépensé les cent sous... et de revenir avec notre habit déchiré...
— Oh ! tu n'es pas un ;<,iiillard à t'aflliger pour tout cela, dit George; il faut qu'il te soit encore arrivé d'autres aventuret que tu ne veux pas nous dire...
— D'autres aventures! s'écrie vivement Bouchenot, non... non... vous vous trompez... je n'ai rien... que la fièvre... mais je dois avoir une grosse fièvre.
En disant cela, Bouchenot se déshabillait et se glissait dan» la vieille couchetie, dont il retapait les rouleaux de papier qui servaient de traversin.
— S'il allait tomber malade? dit tristement Timothée en consid^ ranl la mine pâle et allongée de Bouchenot. Il ne nous manquerait plus que cela !... avec quoi acheter des tisanes... quand on n'a pat de quoi souper?...
— Et plus d'habit ! dit George en jetant un regard désole sur le malheureux frac que Bouchenot aval» »is dant un coin d« la AaM-
MorsT\rT'F,
br*. Comment irai-jr dcmiin lire ma pi^ce au directeur?... aile» donc lire une pièce en bluuse ou en camiaole!... Ah! nutre situation de- Tient rrurllr !...
— El notre api>ëlit, dont tu ne parles pas! dit Ti mol liée. Ce soir, nous pouvons rncore nous serrer le ventre, parce que nous avons déjeuné asseï bii-n; mais demain... que ferons-nous ileinain?... ^ou8 ne (louvoni même pa» sortir pour aller emprunter k quelques connaissances !...
George r««te quelques moments pensif, puis il dit à Timothëe :
— Sais-tu que notre position serait fort dramatique el d'un grand •ffet en scène ?...
— Ah! que le diable t'emporte avec tes scènes!... j'ai cru que lu noua avais trouvé quelque ressource... Tit-ns, vois donc coran>e Bou- «benot saute daiM le lit... est-ce qu'il a de» attaques de nerf»?...
• ~^ Bouebenot , où souflfres-tu ? dit Georfje en s'approcbant de 1» ^•«ille couchette
•eorge «t TimotMk
Boucfiffit:!, qui ecnsfaençoit à s'assoupir, ouvre )e* yeux en criant:
— Ah ! mou Dieu!... ili vont m'assassineri... Grice !.., grâce!... i« ne dirai rien !...
— ï^h '''«■'i ! i qui donc en at-tu, mon panvre garçon?... reviens à toi, tu es avHC le» ami», dit George en prenant le bra's de Douchenot. Celui-c; le rei;arde d'un tir effrajfé, puis p^ise sa main aar *on /ïont en bdlbutisnt :
— Qii'est-4e que j'ai donc dit?...
— Tu p,irlais d'assassins... lu demandai» grlce...
."" .'^''' c'*^^' que... j'avais le cauchemar, apparemment... Mais il Uit bien froid ici... On ne peut pas se réchauffer dans ce lit...
— Attends, attends; nous allons faire un bon feu, s'écrie George.
— Du feu! et avec quoi donc?... demande Timolhée.
— Avec quoi? et parbleu! avec le grand colTre qui ne sert à rien, fuixque la malle est plus que luffisanie pour nos effet» I...
— Ah! tu as raison !... Au feu le grand coffre!...
— Oh ! nous allon» bien nou» chauffer!
Et "Timothée saute de joie dan» la chambre , tandis qu'avec deux •u trois coups de pied , George a mi» le grand coffre en morceaux. La pensée qu'ils vont avoir un bon feu a ranimé le courage des deux jeunes gens. La plus petite douceur est un grand plaisir pour ceux qui ne vivent que de privations.
Le feu est bien vite allumé. Le bois du coffre brAlait trèï-faeile- «aent. George et Timolhée se chauffaient avec délice» et ne doutaient pa» que la chaleur ne fît du bien à leur ami.
— f^mme'it le trouves-tu maintenant? du Timothëe; as-tu chaud?
— Oui... mais j'ai terriblement soif... donne-moi à boire, ie l'en prie. ' ■•
— Qu'est-ce que nous allons lui donner? dit Timolhée en regai^ «ant George; nous n'avons que de l'eau ici.
— Alors ta question me semble luperflue.
■~^'^'* T'«- de l'esu pare... ti ça augmentait sa fièvre^.
— «eus n'avoBs paj de su:re à meiljre dedafi» ?,„
— l'a» un morceau...
— Pour un malade... cela s'emprunte, du sucre...
— A minuit paitsé!... tout le monde dort dans cette œsiiOD...
— Pauvre garçon! il faudra donc lui donner ilc l'eau?...
Les deux jeunes gens se regardaient tristement, puis reportaient leurs re|;arils»ur le malade.
Kn ce moment, le calme qui réfjnait dans la maison permet d'-^D* tendre très-distinctement une voii de femme qui chantait :
Combien je regrette Uon bran si dûda Ma jambe bien faite Et le temps perdu.
Cette chansonnette , qui rompt le silence de la nuit , fait sur le* deux jeunes gens une impression difficile à rendre. Le sourire reparait sur leurs lèvres, et l'espérance revient dans leur cœur. •
— C'est la voisine ! s'écrie Timnthée, c'est mademoiseile Coilina. • elle ne dort pas, puisqu'elle chante!...
— Il faut aller lui e>n|irunter un peu de snere , dit George.
— Lui emprunter du sucre... je ne sais pas si j'oserai...
— Oh ! alors j'irai , moi ! pour un ami malade , je ne craindrai pas de demander un service... D'ailleurs, les jeunes filles ont toujours bon coeur; elle sera bien aise de nous obli);er !...
— Au fait, tu as raison; et puis il faut bien que nous lui disions que son amie Prudence est venue pour la voir. Décidément je vais aller frapper chez elle.
Timothëe courait vers la porte, lorique Bouebenot, qui ne dormait pas, lui crie :
— Où vas-tu ?
— Chei la voisine en face, chercher nn peu de sucre.
— Je n'en veux pas... je n'ai plus soif... ne va pas chez la voisine... c'est inutile.
— Ah ! laisse-nous donc tranquilles !... tu as la fièvre, i^ous savons mieui que toi ce qu'il faut faire.
— N'écoute pas Bouebenot , dit George, allume ce bout de chandelle, car celle-ci va finir, et va cogner doucement chez mademoiselle Ccelina.
Timolhée a bien vite pris une lumière , et il est déjà contre la porte de la voisine, tandis que Bouebenot répète encore : — Ne va donc pas demander quelque chose à celte demoiselle... Je n'ai besoin de rieiu
Caivirai IZ. ^ Mademoiselle Coalisa.
— Qu'est-ce qui est là?... qu'est-ce qui frappe à ma porte amii tard ? demande la jeune voisine avant d'ouvrir à Timothëe.
— IVIademuiselle... c'est moi... un de vos voisins d'en face... Je vous demande pardon de vous déranger; mais comme je vous ai entendue chanter, j'ai pensé que vous ne dormiez pas.
— Que me voulei-vous donc, monsieur ?
— Mademoiselle... je voulais vous dire que votre amie Prudence Flamba rd est venue dans la journée pour vous voir, et vous a attendue longtemps chez nous.
— Ah ! la grosse Prudence est venue!... Je vous remercie , monsieur; mais vous m'auriez aussi bien dit cela demain matin.
Ce dialogue avait lieu à travers la porte qui restait fermée. La voisine n'ayant pas jugé nécessaire d'ouvrir, Timothëe se tenait contre la porte et ne savait comment demander ce qu'il désirait. George, qui a entendu cette conversation et qui s'aperçoit que la voisine aura le temps d'aller se coucher avant que Timothëe se décide à faire sa demande , court à son tour se placer contre la porte, el dit d'une voix émue :
— Mademoiselle, nous vous demandons bien pardon de vous importuner aussi tard, mais l'un de nos amis est malade, il souffre , et nous n'avons pas un morceau de sucre chez nous pour lui donner dans de l'eau, et calmer la soif qui le dévore. A l'heure qu'il est, tous les marchands sont couches dan* ce quartier, mais nous vous avons entendue chanter, el c'est pour cela que nous nous sommes ipermis de frapper à votre porte...
— Vous avez un malade... mon Dieu ! il fallait donc le dire tout de suite! attendez, me voilà.
Et bientôt la porte de la voisine est ouverte, et mademoiselle Coelina paraît en jupon court et en petite camisole de couleur, serrée autour de sa taille , et la tête caiffëe d'un madras , sous lequel sa figure éveillée semble encore plus piquante.
— Qo'est-ce qu'il a donc, votre ami? demande Coelina en s'adressant à la fois aui deui jeunes gens ; est-ce qu'il lui est arrivé un accident?... est-ce que ça lui a pris tout de suite ? Voyons, où est-il ?... Oh ! moi, je sais très-bien soigner les malades, je sais faire des cataplasmes, je sais poser les sangsues... je sais donner t»us les remèdes possibles... Je voulais me faire soeur du Pot, mais le eosiume ne m'ailait pas, e'est ce qui m'en a empêchée... £h bien! menez-moi donc près de votre ami ?...
— Mon Dieu, mademoiselle , vous êtes bien bonne... nous ne voudriutu |itM vous donner tant de mal... lorsque c'esi l'iicure ue vu;re
MOOSTACHB.
repos... Si vous pouvez seulement nous prêter nn peu de sucre , cela bous suffira !...
— Certainement que je vous prêterai du sucre; j'ai justement reçu ma provision de ma tanle... avant-bier, ça se trouve bien. Ma tante ■l'envoie deui livres de sucre tous les mois... c n'esi pas trop, et il n'y a pas de quoi mettre tout au caramel ; mais moi j'en ai assez , parce qu'en laii de sucre, je priffère le [lorc frais; je n'aime ta douceur que dans la conversation. Mais je ne vais pas vous laisser faire de la tisane à voire malade ; est ce que les bommes s'entendent à cela ?... Je crois qu'il serait bien soiyrié , ce pauvre (jarçoii i... Quanta mon repos, que cela ne vous inquiète pas! On passe bien des nuits à danser, on peut bien en passer aussi pour rendre service à des voisins.
Et en disant ces mots, la petite voisine, qui tient toujours son bougeoir i la main, est entrëe dans la cbamlir-- fi.'^ >- ines gens.
!• m'ennuyais beaucoup ches ma tunte Bernard.
— Elle est tn peu bavarde, iit George ^ Timotbëe, mais elle paraît obligeante.
— Si elle est aussi bonne qu'elle est gentille! dit ïimolbée, ce doit être un bijou que cette femme-là.
— Où donc est-il ? demande Ccelina en portant ses regards sur les deui lits, dans lesquels on n'aperçoit personne, parce que liouchenot s'est caché entièrement sous la couverture lorsqu'il a entendu la voisine entrer dans la chambre.
— 11 est couché là, dit George en s'approchant du lit. C'est qu'il a froiil peut-être... voyous s'il dort.
George baisse doucement la vieille couverture, et découvre la tête de Biiuchenot, qui ferme lesyeui et fait semblant de dormir. • — Ah ! je reconnais votre ami, dit mademoiselle Cœlina en souriant; c'est lui qui un jour était habillé d'une si drôle de façon... Certainement je ne suis pas bégueule, mais j'ai trouvé la plaisanterie un peu forte ; et comme de sa part je m'attendais toujours it quelques nouvelles drôleries, si c'était lui qui eût frappé à ma porte, certainement je n'aurais pas ouvert. Mais il est malade, ce pauvre garçon, et je ne lui en veux plus. Voyons s'il a de la fièvre...
Coelina s'avance pour tâter le pouls à Bouclienot; celui-ci, sans ouvrir les yeui , retire vivement sa main et la cache à un endroit où la jeune voisine ne pouvait pas se permettre d'aller la chercher.
— Est-ce qu'il a des crispations? demande Coilina aui deui jeunes gens.
— Nous ne savons pas ce qu'il a... nous ne comprenons rien k la terreur qu'il semble éprouver : il est rentré , il n'y a pas longtemps, tout bouleversé, tout tremblant; il nous a dit qu'il s'était b.<ttu à coups de poing... <|u'il tombait de fatigue; ensuite il s'est couché... Il a eu comme un cauchemar , il se croyait entouré d'assassins, et regardait avec effroi autour de lui. Maintenant vous voyez qu'il •'obstine k fermer les yeiu, et pourtant jo mis pers'^»-^ qu'il ne dort pas.
— Cest sans donte la fièvre qui le travaille. Ticliei donc d'avoir une de ses mains , que je lui tite le pouls. ,
— Voyons, Ro'icbenot, donne ta main à notre bonne "«isine, qui yeut venir te soigner, dit George en ticbant de s'emparer d'une de* mains du malade.
— C'est mademoiselle Coelina, qui a la bonté de nous prêter du sucre, dit Timothée, et de se déranger au milieu i^f la nuit.
— le vous répète que ça ne me dérange pas ! s'écrie la jeune fille; je ne m'étais pas couchée parce que j'ai de l'ouvrage un p.-u pressé, et que j'ai flâné toute la journée au lieu de rentrer travailler. Mais moi, ça m'est égal... quand je m'amuse le jour, je me rattrape la nuit ! j'ai une santé de fer. Eh bien, donnera-l-il sa main enfin ?
George est parvenu à s'emparer d'un des bras de Boucbenot, et mademoiselle Co'lina peut tâler le poula au malade.
— Il a une grosse f'èvre, dit la jeune fille; son pouls va... va! comme s'il battait la générale. Il faut lui faire une boisson calmante...
— Si on lui donnait de la bourrache? dit Timoihée.
— De la bourrache ! à un homme qui a déji une fièvre de cheval! dit Cœlina. Ah! bien, ce serait du joli! si vous êtes étudiant en médecine, je vous en fais mon compliment. Soyez tranquille, je sais ce qu'on peut lui donner; mais avant tout , il faudrait qu'il fût mieux couché... il faut lui remettre la tête sur le traversin... Je vais le retaper d'abord.
En disant cela , Cœlin», qui s'est penchée sur le lit, donne deta coups avec ses mains sur ce qui représente nn traversin : les rouleaux de papier rendent un son sec et criard. La jeune fille en reste toute saisie, tandis que les deuz amis de Boucbenot détournent la tête en baissant les yeiii, tout Lonteui de ce qu'on connaisse leur pauvreté.
La petite voisine est quelques instants immobile; elle se sent aussi embarrassée que les deux jeunes gens, car elle craint de leur avoir fait de la peine. Son cœur s'est serré i l'aspect de la misère de celte chambre; une larme roule dans ses yeui , et elle l'essuie vivement avec le revers de sa main en balbutiant :
Quelquefois il me fallait rcslor des heures entière» tana remtier, M ^ n'était pas du tout amusant.
— Mon Pieu!... je vous demande pardon... je «royais... Oh . mail
c'est égal, il ne peut pas rester comme cela !...
Et la jeune fitle sort vivement de la rh-mbre et court chez elle, d'oii elle revient bieulôl en tenant un or. iU. r et un traversin véntables qu'elle se h.iie .le placer son» la lèlr de B.mchenol . «pre» avoir ielé de cit.' les liasses de papier qui ét^.irnt sur la c.>ucb.ile.
g„e faites-vous . mademoiselle ? ( )li ! nou.s ne soulUirwns pas que ■vous vous priviez ainsi jiour nous, dit George.
— 11 faudra pourtant bieji que vous le souffriei , dit Cœlina. trjiiileurs. c'est pour votre ami malade que je le fais, et vous n are» pu le droit de vous y op(>oser.
— Mais TOUS , BadeasoiMltor dit Timotliéo,
MOOSTACHK.
*- Moi?*h! mon Dieu! avec une roW et un ou deux jupons, on •e fait tout de «uile uu oreiller .Irlioi.uj... D'ailleurs, je n|ai pas envie de dormir... Vojoii», j'ai chez moi de la uiaiive, c'est très bon pour toutes les maladies, nous allons en faire une infusion... vous ave« d« leu , nous allons la faire ici , car j'avais laisiié s'éteindre mon feu.,. Avez-vous une bouillotte ici ?...
— Une bouillotte?... qu'est-ce qui c'est que cela, mademoi- «elle?...
— Je pense que c'est une table de jeu , dit Timolh^e
— Kli non ! ri'poud Cœlina en riant, c'est une grande cafetière pour faire chauffer de l'eau.
— Nous n'avons pas de grande cafetière , dit George; nous n'avons qu'un pot ït l'eau... Si cela pouvait suffire...
'i — Non , ça ne vaudrait rien ; mais j'ai chez moi ce qu'il nous faut, |e vais chercher tout ça... Vous... entretcuez le feu... mettez encore une bûche... nous en aurons besoin.
La jeune fille est retournée chez elle; George va prendre un morceau du coffre qu'il jette dans la cheniini'e en disant :
— Nos bulbes ont une drôle de forme... la voisine doit avoir de nous une singulière opinion. Mais, après tout, ce n'est j)a3 un crime d'être pauvre; quand on n'a jamais comuiis de bassesse, pourquoi rougirait-on de sa misère ?... tant de gens devraient plutôt rougir de leur fortune!... (^iiei bon coeur !... quelle obligeance dans cette jeune fille qui ne nous connaît pas... et se prive de tout ce qu'elle a pour nous l'offrir!... ce n'est qu'une grisette pourtant... Cherchez donc dans de riches salons cette humanité, cet empressement à rendre service... Vous y rencontrerez quelquefois la bienfaisance, mais toujours accompagnée de morgue et d'ostentation : vous y lirez dans des journaux la liste des personnes qui ont secouru des malheureux et qui se font mettre là pour que les abonnés du journal et les habitués de café sachent qu'ils sont bienfaisants... Ce n'est pas ainsi qu'une giisetle oblige !... elle ne tient pas à voir son nom imprimé en toutes lettres, elle agit sans calculs, sans réQeiions; elle suit l'impulsion de son cœur, et ne vise pas à se faire une réputation.
Pendant que George parlait, Timothée s'était assis sur la molle; il bâillait, étendait les bras , et devenait à chaque instant plus pâle, tout en balbutiant :
— Oh ! oui... mademoiselle coelina se conduit avec nous... c'est admirable... je la trouverais encore plus jolie... si je n'avais pas des tiraillements d'estomac.
— Eh bien! qu'as- tu donc îi présent, Timothée ? est-ce que tu vas tomber malade aussi ?... quelles contorsions tu fais!...
— Ce que j'ai... parbleu !... tu le sais bien... je fais ce que je peux pour ne pas penser à mon appétit... mais il y a des moments où je ne me sens plus de forces... et toi-même , George , tu ne dois pas souffrir moins que moi.
— Moi, j'ai du courage... Voyons, Timothée, ne te laisse pas Aller ainsi...
— Eh bien... est-ce qu'il se trouve mal aussi? demande la petite voisine, qui entre alors avec une bouillotte, une tasse et sa provision de sucre dans du papier.
— Non... non... ce n'est rien... dit George, c'est la fatigue... c'est «ne faiblesse... il a trop travaillé aujourd'hui.
Tout en disant ces mots, George lui-même s'appuyait contre la cheminée et s'efforçait de dissimuler le malaise qu'il éprouvait.
Cœlina regarde les deux jeunes gens, qui ne veulent pas avouer la cause de leur abattement et de la pâleur qui régnent sur leur visage ; Jnais une femme devine facilement ce qu'on veut lui cacher, surtout 1 rsqu'il y a quelque peine à soulager , quelques larmes à essuyer. La jeune fille s'est accroupie devant l'âtre , et tout en plaçant sa bouillotte au feu , plusieurs fois à la ilérobée elle a porté ses regards sur George et Timothée ; puis son front s'est rembruni, et la gaieté a disparu de sa physionomie habituellement si riante.
Tout à coup elle se relève en s'écriaot :
— Mon Dieu ! puisque vous avez un si bon feu ici... si vous vouliez me le permettre, j'y ferais cuire mon souper... et si vous étiez bien aimables, vous le partageriez avec moi?
— \ otre souper ! s'écrie Timothée en ayant peine à cacher la sensation que ce mot lui fait éprouver. Comment , mademoiselle, vous l'avez pas soupe ?
— Mais non; ni vous non plus, peut-être ?
— Il est vrai, répond George; nous attendions toujours notre camarade, nous étions inquiets de sa longue absence... et puis... je crois que nous n'avions plus de provisions ici...
— Raison de plus pour partager mon souper; entre voisins, ces ;hose3-là ne se refusent pas. Je vais aller chercher tout ce que j'ai chez moi... Dame, ce ne sera pas bien friand, je vous en préviens; Hais ma tante m'a justement envoyé des œufs, nous ferons une omelette...
^ — Une omelette ! s'écrie Timothée, qui se sent déjà ranimé par l'assurance de souper. Une omelette ! Oh ! mais c'est délicieux !... t'est mon plat de prédilection... j'adore les omelettes !...
— Mais, mademoiselle, vous avez vraiment trop de bontés, dit George ; k peine si voiu nous connaissez , et tant de marques d'iniiiètl... ^
— Oh ! moi , j'ai vite fait connaissance , et d'ailleuri je déteite le* cérémonies... Je vais chercher mes provisions... vi.illei i la bouillotte; quand l'eau sera bouillante, jetez dedans celte pincée de fleurs de mauve, la tisane se fera toiile seule, et ça fait qu'en soupant noui pourrons aussi soigner votre ami.
Cœlina retourne chez elle, et Timothée s'accroupit devant le feu en s'écriaiit :
— C'est notre ange tutélaire !... notre bon génie... c'e«t notre étoile que cette femme-là !...
— Il est ceriain que nous lui devons beaucoup! dit George. Ah! si quelque jour la fortune me devient favorable... ce qui arrivera , j'espère, combien il me sera doux de reconnaître ce que cette bonnt fille fait aujourd'hui pour nous!
— Dis donc , George, Bouchenot doit avoir faim aussi... et il préférerait peut-être l'omelette à la tisane ?... Si nous le lui demandionJ pendant que la voisine n'est pas là ?
— Oh! non... il est malade... D'ailleurs, tu vois bien qu'il dort... il ne faut pas le réveiller.
Effectivement, à force de fermer les yeux pour faire semblant de dormir, Bouchenot s'était réellement endormi, et depuis quelque temps il n'entendait plus ce qui se disait autour de lui.
— Voilà les provisions! dit la petite voisine, qui revient tenant dans son tablier des œufs, sous son bras un pain , et sous l'autre une poêle dans laquelle est un morceau de fromage de Brie. Allons, meisieurs, venez me débarrasser, s'il vous plaît?
— Et surtout ne cassons pas les œufs, dit Timothée.
— J'ai apporté tout ce que j'avais... treize œufs. Ah ! mais, il y • un malheur... Vous ne savez pas?... Je n'ai pas de beurre chez moi!
— Oh ! qu'importe ? dit George ; ça n'en sera pas moins bon.
— Nous ne tenons pas au beurre, dit Timothée ; c'est du luxe.
— Du luse , dans une omelette ! s'écrie Cœlina en riant. Ah bien ! il me paraît que vous n'êtes pas forts sur l'article de la cuisine... Mais vous ne savez donc pas que si nous mettions nos œufs comme cela dans la poêle, nous ne pourrions plus les détacher?... Ce serait tout brûlé!... Heureusement, j'ai retrouvé dans le coin d'une armoire ce restant de lard... Nous allons le couper par petits morceaux, le faire fondre, et ça nous servira de beurre.
— Et ce sera bien meilleur, dit Timothée, qui a craint un moment que l'absence de beurre ne les privât entièrement de l'omelette.
Mademoiselle Cœlina se place devant la table ; elle coupe son lard, et casse ses œufs dans un vieux saladier ébréché que Timothée lui présente avec une certaine fierté. George attise le feu ; le bois du vieux coffre pétille et flambe. La jeune fille bat les œufs en disant ;
— J'ai peur que tout cela ne tienne pas dans la poêle.
— Oh ! que si, mademoiselle, répond Timothée, tout tiendra!.»^ Et puis, à la rigueur, nous en ferions deux...
— Mais cela ne se pourrait pas... je n'ai plus de lard.
— Alors, tout tiendra.
L'omelette se fait ; les jeunes gens tâchent de mettre une espèce de couvert; ils parviennent à rassembler trois soucoupes qui serviront d assiettes, trois fourclieites, et une petite cuiller à café en étain. qui est la seule qu'ils possèdent En un instant, le couvert est mis : bientôt l'omelette est cuite ; la voisine la verse dans le vieux saladier, et la pose sur la table en disant : — Messieurs, quand vous voudrez, voilà le souper.
Les jeunes gens ne se font pas répéter cette invitation. Ils présentent la bonne chaise à Cœlina, s'asseyent tous deux sur la malle, qui leur sert de banc , et attaquent l'omelette avec une avidité qui prouve à la petite voisine qu'elle a fort bien fait de leur offrir son souper.
La chambre des étudiants a pris un tout autre aspect : la tristesse, l'inquiétude, ont déjà fait place au plaisir, à la joie ; des exclamations de gaieté remplacent le silence ou les soupirs; enfin, George et Timothée ne sont plus les mêmes. Chacun d'eux a repris une physionomie heureuse, animée, rianle ; et il n'a fallu qu'une omelette pour produire un tel changement!... 11 faut quelquefois si peu de chose pour amener de grands résultats !
— Elle est délicieuse ! dit George en s'arrêtant un moment pour couper du pain.
— C'est ce que j'ai mangé de meilleur! murmure Timothée ea s'emplissant la bouche.
— Vous êits bien honnêtes, messieurs; moi , je la trouve un peu lourde .. Ne mangez donc pas si vite, vous vous étoufferez.
— Oh ! il n'y a pas de danger !
— Buvez doue, au moins !...
— Ah! oui... buvons! dit George en regardant son camarade; mais c'est que je crois que nous n'avous plus de vin...
— Parbleu ! et avec quoi aurions nous du vin ? répond Timothée, que le plaisir de manger de l'omelette rend plus expansif. Son camarade lui marche sur le pied pour le faire taire : la petite voisine s'écrie :
— Eh ! mon Dieu ! ce t'est pas une chose indispensable que le vin!... C'est bien plus sain de boire de l'eau... Cependant, si nous avions du channiagne... J'avoue que j'ai un faible pour le Champagne ! ▲h ! Dieu \,n Et puis, ce vin-là me rappelle des souveairs... Je d*-
frai» le haïr, le champaçne... Oh ! mail, attendez !... ai nou» n'avoos pas (le vin, j'ai de l'eau de-vie à la m;iison.
— De l'eaii- dc-vie ! s'ëcrienl les jcuiieà gens d'un air surpris.
— Oui, messieurs... Mais j'espère que vous ne penserez pas pour cela que j'en bdis en place de vin... Je vais vous dire : ma tante, qui est une evcellenle feuinie, et qui m'aima toujours, quoique je lui aie joué plus d'un tour, ma tante a un yoûl très-|ironoiicé [lour le punch ; et comme je sais trrs-bien le faire, en m'envoyant des provisions elle y a joint une bouteille d'eau-de-vi. pour que je puisse lui faire du punch quand elle viendra me voir; parce que, tniunt une boutique, vous conijirenez qu'elle n'ose pas en prendre cliez elle... Les voisins sont si méchants! On dirait bien vile dms le quartier que ma tante se grise, et cela lui ferait un très-grand tort d.ns sou commerce... D'autant plus que ma tante est herborisie, et que si elle avait le défaut de boire, elle pourrait donner à une pratique de la f.irine de irioutardc pour de la farine de graines de lin, ce qui ne produirait pas le même effet en cataplasme... Attendez-moi, je vais chercher ma bouteille d'eau-de-vie; nous en mettrons un peu dans de l'eau, ça fera du grog; c'est délicieui, et nous aurons l'air de milords anglais !...
— Excellente fille ! dit Timothée pendant que la voisine court chez elle. Elle va nous faire du grog !
— Elle a une franchise, un abandon qui me charment ! dit George, et elle a une bien bonne tante qui la bourre de provisions. . Ah ! si nous avions des tantes comme cela !... Ce pauvre Boucbenot ! Je suis fâché qu'il ne prenne pas sa part de notre festin... car c'est un véritable festin que ce souper.
— Puisqu'il diirt, il ne faut pas le réveiller.
— Si nous pouvions lui mettre un peu d'omelette de côté !...
— Je n'oserai jamais le proposer.
— Bab ! la voisine est si bonne enfant ! -^ Chut ! la voilà...
Cœlina revient avec une grande bouteille et une tasse couverte d'un papier.
-- Qu'est-ce que c'est que cela ? dit Timothée en regardant la tasse ; encore une surprise ?
— C'est du raisiné... Je l'avais oublié.
— Du raisiué !... Ah ! mademoiselle, vous nous accablez de douceurs!
— C'est vraiment trop de bontés !
— Oh ! je vous conseille de me remercier, pour un peu de raisiné!... D'ailleurs, je vous régale aujourd'hui ; une autre fois, ce sera votre tour, et nous serons quittes.
— Oui, sans doute, répond George, nous espérons bien vous régaler une autre fois.
— Quand je loucherai ma pension, dit Timothée ; car je suis bien aise de vous dire, niadeuioi>elle, que mon père, Benoit Glindoré, ancien cultivateur, retiré à Ueims , me fait douze ceuls francs de pension pour que je poursuive à Paris mes études en droit.
— Moi, dit Giorgc, je suis né en Bourgogne ; mou nom de famille est Rembrun. Mes parents se livraient au commerce ; ils ne furent pas heureux ; plusieurs faillites successives firent iierdre à mon père une grande parlie de ce qu'il possédait. Avec le hien de ma mère, ils pouvaient encore vivre dans une certaine aisance ; mais alos il lui aurait fallu déposer son bilan, faire faillite, enfin, en prouvant qu'il y était forcé par les banijneroutes qu'il avait essuyées. Beaucoup de gens conseillèrent à mon père d'en agir ainsi, el de terminer ses affaires en donnant cinquante pour cent il ses créanciers, qui s'en seraient contentés. Mon père ne le voulut pas; il aiinu mieux vivre dans la gêne, et payer tout ce qu'il devait, l.e bieu de ma mère y fut employé, et maintenant mes parents e\istent du produit d'un petit emploi que l'on a trouvé pour mon père. Vous concevez d'après cela, mademoiselle, qu'ils ne peuvent faire que bien peu pour moi, et qu'il faut que je lâche de me suffiie à moi même. Mais, du moins, si je A'ai pas de lurtune, j'ai l'avantage de porter le nom d'un liunnète homme, d'un homme que chacun estime et révère. C'est un héritage dont je luis fier, >i jamais, je le jure! George Kembruu ne flétrira le nom que son père lui a transmis
— (^ est tres-hieii ! dit Cœlina. Ah çà ! messieurs, sans que cela paraisse, vous venez de me conter vos histoires, de m'apprend re vos noms de famille ; eh bien , maintenant , il me semble que ce doit ètie à mon tour... car eulin ou est bien aise de savoir avec qui l'on soupe !
— Ah ! mademoiselle, ce n'est pas pour vous interroger que nous avons parlé ainsi... Mous savons que vous êtes aussi bienfaisante que jolie, et cela nous sutht.
— C'est très-aimable, cela ; mais, moi, ça ne me suffit pas. Je suis bien aise de vous conter mon lu>toire... Ce sera un peu plus long que les vôtres, mais nous ne sommes pas pressés!... Pendant ce leuips-là, )e vais faire encore bouillir de l'eau, et nous uousferons un petit punch anodin... Je crois que je tiendrai un peu de ma tante, moi... Prenez du raisiné, messieurs... Oh ! le beau feu!... c'est domiuage que votre bois briMe comme du papier Joseph... Je commence : y ètes-vous, messieurs?
— Nous vous écoutons, mademoiseli«, dit George en se faisunt tia ^TMira de grog.
Et Timothée en dit autant, âpre* «roif couvert de raisiné aa« énorme tartine de pain.
Alors la petite voisine commence son rocJL
Cbapitbe X. — Dne histoire de Jeu. fille.
— Je suis née dans la rue fui Ours; c'est vous dire qui je suis de Paris, car je ne suppose pas qu'il y ait deux rue» aux Ours en Europe... ça peut être, cependant. Je ne dirai pas non plus, comme une tragédie que j'ai vu jouer me Cbantereine :
A tous les coeurs biei s oés que la patne est chère ;
moi, je trouve ma patrie... »'est-à-dire la rue aux Ours, infiniment trop crottée; j'aurais préféré i aitre rue de la Paix... que voulez-vous' Il n'est pas défendu d'avoir de l'ambition.
Mes parents étaient, je ci »is, bimbelotiers... Je dis « je crois, » parce que, n'étant presque ja nais dans la boutique, je ne sais pas trop ce qu'on y vendait. Ma œè.e, qui n'avait que moi d'enfant, aurait préféré un garçon à une fille, l'e' Jant tout le temps de ^a grossesse, elle s'était flattée de mettre au ' unde un beau petit amour. Ses voisines, les commères du quar»'-- . et toutes ses pratique», étaient sans cesse consultées par elle ^es unes lui disaient : ^ ous aimez lei pommes crues et les cornichons depuis que vous êtes enceinte... vous aurez un garçon. Les autres : \ ous avez les joues pâles et le bout da nez rouge... vous pouvez être certaine que vous mettrez au monde un fils. Celles-ci lui disaient d'un ton doctoral : Quand l'oreille vous démange, vous y portez «ouvent votre main gauche, n'est-ce pas, madame Vliihal ?... C'est que vous allez avoir un garçon. Celles-là : Vous vous endormez sur le dos, et vous vous réveillez S'ir le ventre... c'est un héritier que vous aurez, il n'y a pas le moindre doute. ÎNon contente de tous ces pronostics, qui, suivant les commères, n'avaient jamais menti, ma mère se fit tirer les cartes par un des plus célèbres devins de l'époque. Les canes lui annoncèrent un garçon. Enho , un monsieur, qui n'en faisait pas son état, car c'était, je crois, un acteur d'un théâtre des boulevards, au moyeu d'un ruban avec lequel il mesurait votre cou et votre bras, vous disait aussi de quel sexe était l'enfant que vous portiez dans votre sein ; et le monsieur, après avoir mesuré ma mère, lui avait annoncé la naissance d'un fils... J'ai su tous ces détails par ma tante ; car vous concevez que, de l'endroit oii j'étais alors , je n'aurais pas pu me les rappeler.
Bref, malgré les cartes, les rubans, et tous les signes immanquables, ma mère mit au monde une fille... Grand désappointement dans le quartier !... Les commères prétendirent que probablement ma mère ne leur avait pas dit bien juste ce qu'elle ressentait. Ma mère eut de l'humeur de se voir trompée dans ses espérances ; mon père n'osa pas me caresser parce qu'il craignait que cela ne déplût à sa femme, et je fus reçue comme les gens qui viennent diner dans une maison oii l'on est déjà au dessert ; comme ces personnes qui, avec des boulons sur le visage, ont la fureur de vouloir vous embrasser ; ou, enfin, comme un seizième voyageur dans un omnibus.
Afin de remédier autant que possible au malheur de mon sexe, il fut décidé que l'on m'habillerait en garçon, et que je garderais ce costume le plus longtemps qu'il se pourrait. Moi, vous concevez bien qu'il m'était fort indifférent de porter une culotte ou un jupon. Je crois même que j'aurais donné la préférence aux vêtements masculins. £h revenant de nourrice, oii l'on m'avait laissée jusqu'à près de trois ans, je pris le costume d'un garçon ; de plus, on me laissa jouer, courir, gambader comme un vrai polisson. Je ne restais prf sqiie jam.>is à côlé de ma mère ; j'étais dans la cour, dans la rue, à jouer avec des petits garçons de mon âge. J'avais tous les goûts, toutes les habitudes de mes petits camarades; je connaissais tous les jeux ; j'étais forte au bouchon, au palet, à la toupie; je me battais même lorsque l'occasion s'en présentait. Mais si l'on me parlait de coudre , de broder, si l'on me présentait une poupée, je haussais les épaules, je faisais la grimace , je tirais la langue aux petites filles ; je ne voulais point jouer avec elles, et lorsqu'on me disait que j'étais une tille aussi, oh ' alors, j'entrais en fureur, et je soiitïtais très-hardiment que cela n'était pjs vrai, ce qui faisait beaucoup rire tous les petits garçons.
Les personnes qui venaient à la maison disaient à ma mère : Nous avez un joli petit garçon qui a l'air bien éveillé! Ma mère soupirait en leur répondant : (°el enfant n'est point un garçon , il n'en a que la mise; puis elle me renvoyait brusquement d'auprès d'elle en uic disant , suivant son habitude : Allez jouer dehors, vous n'avez que faire ici.
Quelquefois on me ramenait à la maison, blessée, meurtrie, le visage tout en sang: je voulais faire tous les tours d'âgilité , toi:s les exercices que je voyais faire à mes compagnons de jeu, et la nature ne m'avait pas donné des lorcii masculines. Chez nous, c'est à peine si on me soignait; mon père me regardait quelquefois comme s'il et'lt eu bien envie de lu'embrasser ; mais il n'osait pas sans doute céder à ce désir, car jamais je ne fus pressée dans ses bras. Enfin, au lieu de Cœlina, on m'appelait Ccelio, et je ne me doutais (tas que j'avais mu autre nom.
Témoin de la manière siixgulière dont j'étais élevée et de la rigueur avec laquelle on p*^traitait , lu tante s«u>* s'int^essait à moi et raé
MOtJSTArilK
léinoif>T)iit dp l'amitië; loavrat elle (VaH dei querrllrs avec ma n^re , rt c'éluit Iniijoiir» il mon sujet, ^h^^ an liru de <'lijiii;cr les dUpoiilioiis (|'ic l'on avait [lour iiicii , i-i-la ne f.ii<ait i|u .nitini-nler l'biiuieur île mu mère, el ellr Éinii (lar «e lironiMrr innl» ''.:-\ avec aa Meur, qui cei>*a de venir à la maison ; alors, ne voTaiil |ili'- 'ua ta'ite, qui seule me Iraitait encore conioie nne jeune l'ille, jV- .liliai liien Vite se» sages conseils, el je cominuai de vivre en gamin ilr Paris.
Le temps s'ërowla. J'avais atteint ma Irciiiénie année sans ■■■ue ma mère eftt encore songt' à me faire ch.ingtr île ni:<niire de «ivre, notre rommerte n'allait pas bien, à ce qu'il parait, drs pi-r,.L« successives riiiièrcnl à peu prèi mes parents. Mou pi-re lomb.i wialade de chagrin; liieiiiûl il fut Irès-mal, moi je ne le savais pj~... je ne j^uvais p.s m'en douter; on me renvoyait presque toujoui'i île la Baison. Cependant, un jour, pendant que je jouais à la toupie l.ins la W>ur d'une maison voisine de la nôtre, un de mes camarailes me dit:
— Mais, Ccelio.ce n'est pas beau à toi de jouer comme cei., quand ton père e.l prè» de '.O' rir.
— iMon père? repris-je. Comment... vous croyez qu'il est bien malade? .. Dame, je u'en savais rien, moi , on ne me l'a pas dit... ^land j'ai déjeuné ou dîné, on .ne renvoie tout de suite de chei nous... je ne peux pas savoir si mon p^re est malade , on ne me laisse Jamais entrer dans sa chambre.
Cependant je laissai là ma toupie , poussée par un sentiment dont ."je ne pouvais pas bien me rendre compte. Je quittai le jeu et mes camarades pour revr'iir à la maison.
Ma mère était so. lie. sans doute pour chercher quelques médicaments ordonnés au malade. Nous n'avions plus de bonne; j'entrai cliei nous, et au lieu de gagner comme d'ordinaire un petii cabiiet où ie couchais, et qui était à un étage au-dessus du logement de mes parents, je traversai une [^etite salle à manger, et pour la première fois depuis bien des années je pénétrai dans la chambre de mon père.
Je m'en souviens encore : cette chambre était sombre , il y avait un lit dans une aliôve et de grands rideaus tirés à demi. Je m'a- Tançai bien doucement; j'étais tremblante , je craignais d'être bien grondée jiour mon audace , je craignais qu'on ne me chassât lorsqu'on m'apercevrait. Pourtant je m'approchai du lit en marchant sur la pointe de mes pieds et retenant ma respiration; alors j'aperçus mon père : il avait les yeux fermés , mais sa poitrine semblait oppressée, tout en dormant il paraissait souffrir. Je me sentis émue, aMigi'e, car pour la première fois je remarquai quels C'an;;ements effrayants s'étaient depuis peu opérés sur toute sa personne.^ll était •1 pale, si maigre, la maladie ava^* fait des progrès si rapides, que ce n'était déjà plus que l'ombre de lui-même.
Attendrie, inquiète, je restai longteuips immobile à le considérer, pois j'allai m'aaseoir à quelque distance du lit, ne bougeant pas, n'osant remuer de crainte d'éveiller mon père, et tout élounée moimême des nouvelles sensations que j'éprouvais.
Il y avait déjà quelque temps que j'étais là, et ma seule crainte était que l'on ne vînt , et que l'on ne me renvoyât de cette chambre dans laquelle j'i*' t-s entrée furtivement , mais où il me semblait pourtant naturel de rester.
Tout à coup j'entendis du bruit dans l'alcôve : mon père s'était «veillé, il venait de faire un mouvement comme pour se soulever, Sun il était retombé sur son oreiller. J'allais me risquer à m'appro- Cher de lui pour m'informer de ce dont il pouvait avoir besoin , lorsque j'entendis prononcer ces paroles d'une voix éteinte qui péuétra jusqu'au fond de mon âme :
— Ma fille Cœlina... oii est-elle?... ah! faites-la donc venir... je voudrais bien l'embrasser avant de mourir...
Je restai un moment surprise, indécise; mais, ne me doutant pas que c'était de moi que mon père parlait, je sortis brusquement de la chambre et de l'appartement en m'écriant : Attendez... attendez... je la trouverai peut-être.
Dans l'escalier je rencontrai ma mère; j'étais pâle, égarée. Où
courez-vous? me dit-elle brusquement.
— Mon père est bien malade, lui dis-je en pleurant , et avant de ■eounr il demande à voir sa fille Cœlina... je ne sais pas où eUe est... mais j'allais la chercher puaciit... car je voudrais bien une fois au moins faire plaisir à mon père.
A ces paroles ma mère changea de couleur; elle sembla anéantie, elle cacha quelques instants sa tête dans ses mains, puis d'une voii déchirante elle s'écria :
--Malheureuse !... mais c'est toi qui es Cœlina... c'est toi qui es u fille. ^
Je ne savais pa« si je devais en croire ma mère, mais elle me prit
r la mxin, m'entraîna vivemeni avec tlle; nous reiou. liâmes dans
clK^mbie du malade. Je cou. us près du lit... hélas! mon père éiait œort, et il ne m'avait pas emliras ée.
Depuis cet instai t ma mère «hangea entièrement à mon égard, fclle devint pour moi aussi bonne, aussi tendre qu'elle avait été dure 3u insouciante. M=.is je ne joi.ii pas longtemps de ses caresses... à Mine su mois s'étaient écoulés depuis la mort de mon père, lorsque iî» mère le rej«ignit au tombeau.
Alors ma tante Bernard me prit avec elle , et je n'ai pas besoin de •n» due q»e ••■ yremi«i lois ïnt da me faire porter les habita d«
mon seie. Mvi parents ne m'avaient lai»té aucune forlm.c e) a.t m'avaient fait apprendre aucun éiat. Je savais très-bien abattre ua bo'.chon , lancer un pa'et, grimper sir un »rb e et faif* la roue; mais ma tante j'igea qu'une jeune fille dvait savoir a'ilre iï*<e. On me mil une aiguille dans les mains, el il me fallut aiipreudre à coudre, f ^ela ne m'amiis.nt pa< a'ilani que la Innpie , et comme je me piquais souvent, snnvenl aussi je jetais l'aiguille. el le fil pour «auief danj la chambre Je voulais encore faire la roue, mais cela est beaucoup moins commode avec un jupon q'i'avec de» habits d'homme; d'ailleurs ma tante me fit comprendre ce que ce genre d'exercice avait de dangereux pour une demoiselle.
Pauvre tante! quelle patience il lui fallut avoir pour supporter mes folies, mes boutades, mes gaucherie-.! Je ne pnuv.iis prendre lef habitudes d'une demoiselle; c'était un supplice pour moi de rester tranquillement assise sur une chaise. Je détestais les ouvrages de mon se>e; je ne pouvais pas parvenir à broder, je pleurai» quand OQ me parlait de fii'o me reprise , et je ca.s.li tout dans ma chambre quand on voulait me forcer à ravauder des li.s.
Cependant j'atteignais ma seizième année. On me disait aooveai que j'étais gentille, et cela commençait à me faire plaisir. Ma tant* désirait que je devinse un peu coquette, parce qu'elle disait que cela me donnerait tout à fait les manières de mon seie. Ce q'ii m'amusait le plus depuis qi:e je ne jouais plus au bouchon, c'était le spectacle. J'avais un goût très prononcé pour la comclie, et j'aurai» bien aimé à entrer au théâire... Le hasard... ou ma destinée amena dans noire maison un jeune homme, fort jo'i i.-.içon... Je ne vous dirai pas son nom, parce que vous n'avez pas besniii de le savoir. Il logeait en face de chez nous, il se trouvait sans cesse sur mes pas; il me disait que j'étais jolie, qu'il m'adorait, et je coiiimençii à prendre gnîit à de tels discours. Il me 'lemanda uu rende/, vois dans ma chambre, parce qu'il avait, disait-il, quelque chose de secret à m'apprendre. Moi, je ne vi's aucun inconvénient à recevoir ce jeune hnmnie. Je crus qu'il voulait en cachette me pronoser une partie de bouchon , et comme ma lauie rue dif,;.idait tonjo :r5 ce ;;cnre d'amusemeiil, je me promettais un graud plaisir à m'y livrer en secret avec ce jeune honme.
(Ma chambre était à côté de celle de ma tante. Lorsqu'elle fut coachée , et que je pensais qu'elle devait être endormie , j'ouvris an joli garçon, qui avait dé,à plusieurs fois gratté à ma porte. Miis au Ûen de me parler de ce que je croyais , il se jeta à mes genoux el me dit encore qu'il m'adorait et ne pouvait vivre sans moi, puis il se permit de m'emhr .ser et de me presser dans ses bras. Je commençai alors à m'aperc oir qu'il est dangereux d'accorder des rendez-vous... mais j'étais h i embarrassée pour me défendre; ce jeune homme était si audacieux... et moi j'étais si gauche avec mes habita de femme! Enfin il parait que nous faisions du bruit , car ma tante s'éveilla et me demanda ce qui m'arrivait ; je lui répondis que je jouais aa bouchon.
Le lendemain le jeune homme revint encore , puis la ruit suivante; mais ma lauîe prit de l'humeur, et me cria à travers la cloison que si je ne cessais pas déjouer au bouchon au lieu de do'iuir, elle me ferait coucher dans sa chambre. Cette menace me fit pear, et comme j'avais pris goût à la conversation de mon amoureux , le lendemain matin je quittai la boutique de ma tante Bernard , et je partis avec le joli garçon, qui me conduisit à Saint-Germain en Laye.
Mon amant m'avait dit qu'il était acteur, il m'avait promis de m'apprendre à jouer la comédie ei de me faire débuter; mais quand nous fûmes à Saint-Germain , nous passâmes notre temps à courir, à nous promener dans la campagne, et a nous parler de notre amour. Trois mois s'écoulèrent; je demandais quelquefois à muo amoureux quand il comptait me faire entrer au théâtre, et il se contentait de rire et de m'embrasser. Cependant un matin, en m'éveillant, je cherchai inutilement celui qui m'avait enlevée, je ne trouvai qu'une lettre dans laquelle il me faisait ses adieux en me disant qu'il partait pour le Hiésil, où il ne voulait pas m'emmener p::rce qu'il craignait qu'il n'y fit trop chaud pour moi ; de plus, il me laissait vingt-quatre sous pour payer un coucou et revenir à Paris. Je trouvai ce procédé indigne, et pow la première fois de ma vie je me félicitai de né point faire partie d'un sexe qui se faisait un jeu de tromper le u.Ure. Cependant je pris les vingt-quatre sou», et je revins chez ma tante, qui me fit une verte mercuriale, et, pour me punir de mon esca» pade , me donna des bas à ravauder : ce n'était pas ie moyen de me faire repentir de l'avoir quittée...
J'étais depuis quelques mois de retour chez ma tante , ou je m'ennuyais beau oup, parce que je ne trouve aucun amusement à vendre du chiendent et à peser de la ré .lisse, lorsque je remarquai un grand jeune homme qui.avait de fort jolies moustaches noins et un." petite mouche sous la lèvre inférieure. Ce monsieur me faisait des lamel que je commençais. à comprendre depuis que ma tante avait voulis que je devinsse coquette j il me guettait quand je sortais , et me disait aussi que j'étais cturmante et qu'il m'adorait. Mon pemiev amoureux m'en avait dit autant; je présumai alors que les hommes disent tous la même chose quand ils veulent séduire une femme ; mais comme ça me fit encore plaisir de m'entendra dire cela , je ja« geai a>i'il« a<rai«nt raiaon de noiu tenir la aniac cADyeraatioa.
l'e monsieur me supplia de lui accorder nn rendez-voiii dans ma . idiiibre ; je refusai , car je me PHppelai coinbien cela était dnnge- '■•v\... et puis ma taule nous aurait encore entendus, et elle m'avait f.o.sitiveiiient .léfendii de causer avec des jeunes gens; mais mon nouvel amoureux m'offrit de nous trouver chez un traiteur : j'acecptai, car chez un traiteur je ne croyais i>a« courir le moindre danger : je uie trompais encore. . il paraît que j'étais destinée à me tromper souvent. On m'attendait dans un petit cabinet, oii était préparé un |oli u^jeuner. J'acceptai d'aboril le iléjeuner; mais on m'y fil boire d'un vin qui moussait,, qui pétillait , qui faisait sauter les bouchons; je trouvai cela bien gentil. Je n'avais jamais bu de vin de Clianipaijne , et je ne me doutais pas que cela pouvait faire tourner la tête et le cœur; c'ent malheureusement ce qui m'arriva. Hientôt je devins d'une gaieté folle, je voulus danser, je voulus faire la roue; cela parut faire grand pl.iisir à ce monsieur qui était avec moi ; il m'encouragrait, il me déliait même; et quand je revins k la raison , j'avais fait tant de choses, que je n'osai pas retourner chez ma tante, et que je suivis Bon second amoureux, qui m'emmena à Rouen.
Ce monsieur qui portait de si belles moustacbes,et que j'avais pris pour un militaire , était peintre ; il faisait des tableaux avec de grandes personnes dedans. Dans les premiers temps de notre connaissance, il voulait toujours faire mon portrait ; il me peignait en Diane, en sultane, en Vénus, en religieuse, en Espagnole , en Angl.iise, en bacchante; enfin, il me fit de toutes les laçons, et moi je trouvais cela bien agréable de retrouver ma figure sous tous les costumes; mais au bout de quelque temps ce monsieur me fit poser pour de grands tableaux qu'il faisait ; alors cela ne m'amusa plus autant. Quelquefois il me fallait r/ster des heures entières sans remuer, tout en ayant une jambe tendue et un bras en l'air, et souvent avec un CO.stiime très-léger. Quand je témoignais de l'ennui, mon amoureux me disait: Tu es faite comme un ange, jamais je ne trouverai ailleurs une si jolie taille, une jamlie aussi fine. Moi, je répondais: Tout cela est très galant, sans doute; mais si vous croyez que je puis vivre à restet des journées entières sans remuer, vous vous trompez beaucoup. Le mouvement est mon élément, ma santé; si je ne remue pas, je tomberai malade... Et tout en disant cela je sautais, ; je cabriolais dans l'atelier; alors mon amoureux se mettait en colère, ■et moi je lui disais : La première fois que nous avons déjeuné ensemble, vous sembliez si heureux pendant que je faisais des gambades ! pourquoi donc cela ne vous ainuse-t-il plus à présent ?
Kiilin, un certain jour que mon amant m'avait fait poser, pendant cinq heures à peu près, pour un nouveau tableau que je présumai devoir être fort long à terminer, je ne jugeai pas nécessaire de rester plus longtemps à Rouen ; je crois que j'aurais encore mieux sinié ravauder des bas que de poser. J'avais de quoi payer ma place dans la diligence ; je partis pour Paris, et je revins chez ma tante, q< i me grondait toujours... mais qui ne m'aurait jamais refusé sa porte.
Cependant , j'avais gagné quelque chose dan» cette dernière aventure : à force de voir peindre et barbouiller de la toile avec des couleurs, j'avais pris du goût pour la peinture. Ne sachant pas desliiner, je ne pouvais rien composer moi-même ; mais je me fis enlutninerise. et au l>out de quelque temps j'eus enfin un état.
Alors je dis à ma tante : — Tenez, j'ai envie de vivre chez moi, i'être ma maîtresse. INe croyez pas que pour cela j'en ferai plus de joitises!... J'en ferai peut-être moins, au contraire ; car la liberté de pouvoir faire toutes ses volontés est, je crois, la meilleure garantie contre l'envie de mal faire. — Ma tante m'embrassa , et nie dit : — Fiis comme lu voudras. Je te meublerai une chambre; lu y travailleras, tu viendras me voir souvent, et moi j'irai chez toi boire un peu de punch, quand j'aurai le temps.
Ce qui fut dit fut fait. Ma tante me loua d'abord une chambre (Sans I» i'iifl Daiphine : c'était plus gentil que rue de la Calandre; mais comme j'étais un peu loin de chez ma tante, qui habite sur le I fuai aux Fleurs, elle m'a loué dernièrement un logemeut dans cette maison ; voili pourquoi je suis votre voisine.
Vous gavez mon hi.Uoire, messieurs. Je ne vous ai pas caché mes folies; je n'ai aucune raison pour vous mentir, et je trouve qu'on ne Joit jamais se faire meilleur que l'on n'est. Mes fautes sont peut-être la suite des habitudes masculines que l'on m'avait laissé contracter : mais, après tout, si j'ai péché, je n'ai fait du tort qu'à moi-même. ., et il 7 a bieit des gens dans ce moude qui u'en pourraient pas dire aataut.
CHiriTiii XI. — Bonchenol te révcills.
Les jeunes gens avaient écoulé avec attention l'histoire de la petite voisine, et le récit de Cœiin» 1rs avait à la fois lait rire et pleurer. Lorsque la je4H> tille a fini de jiarler, George lui préseule la mciu, et serraqt la sicane comme celle d un ami, lui dit :
— Mademoiselle, quand on a vos qualités, on ne doit pas craindre d'être blâmée pour quelques faiblesses; les unes rachètent les autres, et après tout, si une feiiime est coupable pour avoir été sensible, il mc ,'V3iuMe que ce n'est pas aux hommes h la blimer.
'— iV«o <;i:i>,:iT<ri<iii>nt, 4it Timothc^c en cheicuaut d.<us u tit« à
tourner un compliment. Non, mademoiselle... ee n'est pas nons qcl nous perinitlrons de.. D'ailleurs, comme vous disiez, vous êtes libre, ▼ODS êtes votre maîtresse... et... moi aussi, je sais jouer au bouchon, j'v «tais m^me aSsi'Z fort dans mon pays.
< <riina sniirit, et court prendre la bouillotte qui était au feo en disawl : — \iiil.i l'eau qui bout... Occupons-nous de faire le p^tncb... c'est très-bon pour la digestion.
— Il est vrai que j'ai soupe comme cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps! dit Timolhé'. Ah! on a bien raison de dire qu'il ne faut jamais désespérer de la Providence !... Mais, sans vous...
Timothée est arrêté par un coup de pied de George. Cœlina prend un pot à l'eau qui lui sert de théière ; elle y verse de l'eau- Je-vie, de l'eau bouillante, y jette du sucre avec profusion, y presse la moitié d'un citron qu'elle a pris chez elle, et bientôt la boi'son bienfaismtf remplit les verres, et son fumet répand dans la chambre une oJeuique les jeunes gens trouvent bien préférable à celle des pasti'les da sérail.
— A la santé de notre bonne voisine ! disent les jeunes gens en élevant leurs verres.
— A celle de votre ami malade, d'abord ! dit Cœlina en apprecbaat son verre de celui de ses convives.
— Ah ! oui, vous avez raison. Au rétablissement de Bouehenot ! Au moment même oii l'on trinquait à la santé du mala'le. celui-ci
s'éveillait. Il entend rire tt boire. Il sent une odcir de punch qui caresse agréablement son odorat; il ouvre les yeux, se met sur son séant en s'écriant :
— J'ai soif, messieurs: ne buvez pas tout sans moi, je tous en prie !...
— Eh ! te voilà donc éveillé, mon pauvre Bouehenot ! dit Georg» en courant près du lit. Parbleu ! tu as dormi longtemps, et cela doit t'avoir fait du bien...
— Oui... cela m'a fait du bien... mais k présent il me semble que je prendrais bien quelque chose...
— Attendez... attentiez... je vais vous donner de la liiane. dit Ctelina en cherchant une tasse de tous côtés; à défaut de tasse, elle trouve un pot à confiture, qu'elle remplit de tisane et présente à Bjuchenot. Mais, après avoir goûté l'infusion de mauve, celui-ci fait la grimace en disant :
— Est-ce que c'est de cela que vous buviez tout à l'heure tous Ie« trois, en trinquant à ma santé ?
— Nous, nous buvions du punch, répond la voisine. C'était pour égayer et terminer gaiement notre souper. Mais nous ne sommes {>as malades, nous ; tandis que cela ne vous vaudrait rien...
— Vous buviez du punch... pour terminer votre souper!... murmure Bouehenot en regardant dans la chambre d un airéinnué. C'est bien singulier!... ici un souper et du puuch!... Est-ce que je dors toujours?...
— Non, tu ne dors pas, dit Timothée ; mais apprends que c'est à notre aimable voisine que nous devons ce festin... Ah ! c'est bien le cas de dire : Deus iioliis hœc otia fecit!
— Quand vous voudrez me faire des compliments, faites-les-moi en français, dit Cœlina ; j'aimA^iieiix cela, parce que je n'entends pas le latin'
— C'est juste, mademoiselle... je vous les ferai en français... Je voudrais vous les faire comme vos yeux... car alors... oh !... Bois doue ta tisane, Bouehenot ; ça te fera du bien.
— Non... je vous assure que j'aiiEt mieux un peu de punch... avea un morceau sur le pouce...
— Mais lu as de la fièvre.
— C'était de fatigue... je n'en ai plus il présent...
— Allons, tiens, mange, puisque tu le veux; voilà un restaimt'.'omelette, du fromage et du puuch. Après lout, c'est peat-èlrc excellent contre la (lèvre.
— A propos, messieurs, dit Ca'lina pendant que Bouehenot soucie sur son lit, vous avez donc vu mon amie Prudence .■*... la grosse Prudence, comme nous l'appelons toutes...
— Oui, mademoiselle ; elle vous a attendue quelque temps... elle a bien voulu se reposer ici, et causer avec nous.
— Causer... Ah ! Dieu ! elle a dû vous dire bien des Wtises alors, car ce n'est )«ur en dire du mal, in.iis elle n'a pas invente la poudre, crtle pauvre fille !... Kigurez-voiis, messieurs, que l'autre jour nous allons la voir chez elle, moi et une de mes amies ; nous U trouvons dans sa cbaïubre, occupée à raccommoder sou corset... devines ave« quoi?... avec des r.lousl...
— AveCdes clous?
— Oui, mes^leurs; elle tenait un martem, et mettait des cloui d'épingle, assez forts même, pour fixer les baleines.
— Mais savei-voiis, niaileivoiselUv q'io cela peut donner une idée bien avanUgeuse des appas de mademoiselle Prudence I dit Creor^e en sonnant.
— Oh ! monsieur, il n'y a point d'appas, tels fermes qu'ils soient, qui puissent endurer le Irotlement d'un clou. Enfin, ce n est pis s.snt peiue que nous avons fait comprendre à Prudence que, }>our alLiCfiet des baleines à un corset, on prenait une aiguille, et non lus un n-.ai^ i««u. Wi ! ex<cor« un autre trait de son e.^prit. Il y a quelq •'< ;(<aiik
Il lingëre en regardant sa pendule s'aperçoit qu'elle est arrêtée. — C'est qu'elle a liesoin d'être remontée, dit une di-s ouvrièrrs; mais cela ri|;arde niailanie ; moi, j'aurais (leur d'y oasuer quelque obrise. — Oli ! bien, moi, je n".ii l'as peur, dit Prudence, et s'il ne s'agit que de la remonter, je m'en charge. Au bout de quelques iniliiuls, oii s'aperçoit
que la pendule n'était plus sur la cl linée. La linyère s'in<iuièle. —
Soyez tranquille, madame, lui dit Prudence ; on a dit que pour la faire aller il aillait la monter, et je l'ai montée au cinquième, dans ma petite chambre; elle doit aller très bien à présent. — Voilà quelques traits de cette grosse Prudence; mais cela o'empéche pas que ce ne soit une fort bonne enfant, et probablement que le séjour de Paris la formera.
— Elle nous a dit qu'elle était de Poissy, et que son père vendait des dindons.
— C'est avec la marchandise de son père que Prudence aura pris de mauvaises hnbitudes.
— Mais il lui est arrivé un malheur, à votre amie.
— \h ! mon Uieu ! qu'est-ce donc ?... Est-ce qu'on lui aurait pris •on cœur ?
— Won; c'est son chien qu'elle a perdu.
— Son cbien ?... Moustache ?... Ah ! je le connais ; il est très-voleur, ce chien-là ; un jour que j'étais avec sa maitresse, il s'était sauvé avec mon cabas.
— Eh bien! Bouchenot, qu'est-ce que tu fais donc?... tu jettes ton assiette à terre? dit George. Prends garde! tu sais que nous avons fort peu de vaisselle.
— C'est qu'elle m'est échappée !... répond Bouchenot , qui semble inquiet, et depuis un moment regarde la petite voisine d'un air soupçonneux.
— Ah ! je vois ce que c'est, s'écrie Timothée. ïîouchenot a peur que nous ne disions que c'est lui qui est cause que mademoiselle Prudence a perdu son cbien.
— Comment ! c'e«t monsieur qui le lui a pris ? dit Cœlina en riant.
— Non, mademoiselle, non... je n'ai rien pris... répond Bouchenot en cherchant à caiher son agitation ; ce chien a voulu me suivre... ce n'est pjs ma faute, j'ai fait tout mon possible pour l'en empêcher.
— Eh bien, s'il vous a suivi, vous pourrez le rendre à sa maîtresse, puisque je la connais.
— Je le voudrais, mademoiselle ; mais cela n'est pas possible, car... j'ai perdu le chien à mou tour.
— Ah ! c'est fâcheux... Je sais que Prudence tenait beaucoup à ce pauvre Moustache , parce que c'est son parrain qui le lui avait donné.
— Son parrain ?... répète Bouchenot en regardant fixement Cœlina. Et le connaissez-vous... le parrain de votre amie?
— Moi ?... mon Dieu! non. D'abord, il n'y a que fort peu de temps que je connais Prudence Flambard. Je me suis trouvée avec elle chez une de mes amies qui est depuis longtemps chez sa lingère. Prudence arrivait à Paris ; elle n'y connaissait personne : nous ne lui avons fait que des amitiés! Entre jeunes filles, il faut bien s'aider; et puis, parce qu'elle n'a pas d'esprit, ce n'est point une raison pour la mépriser, cette pauvre fille ! Je sais seulement qu'elle nous a dit que son parrain était jardiuier-fleurisVe , et qu'avant de retourner à Meaux, son pays, il lui avait fait présent de Mousia.he.
Le ton de franchise de la jeune fille ne permet pas de douter de la sincérité de ce qu'elle vient de dire. Bouchenot semble plus satisf.it. Son front s'éclaircit ; il lâche de reprendre so" air aimable, et saisissant la main de mademciselle Cœlina, qui se trouve alors près de son lit, il la serre tendrement dans la sienne en lui disant :
— Mademoiselle... votre omelette, votre punch et 'otre fromage sont gravés dans mon cœur. Mais, je vous en prie, veuillez reprendre ces oreillers que vous avez mis sous ma tête... Je ne consentirai pas à vous en priver une nuit.
— Et moi , je vous dis que je ne les reprendrai que dem,-iin... et si vous êtes bien portant tout à fait. Mais je crois que maintenant il serait bien temps de sone[er a nous coucher. Wous avons soupe, vous n'i vez puis besoin de rien. Bonsoir, messieurs, bonne nuit ; demain je reprendrai ma Louiilote, mes vases, ma poêle... maintenant je vais me coucher.
— Mademoiselle, nous aurons l'honneur de vous reporter tout cela demain, dit Timothée.
— Oh ! ce n'est as la peine ; je viendrai le chercher... Est-ce que des hoiames savent portée une poêle ?... Bonsoir, dormez bien.
— Recevez tous nos remercimeuts !...
— C'est bon, c'est bon !...
La petite voism» a pris sa lumière, et elle est déjà rentrée chez elle Bans écouter les remercîments des trois amis.
— Au fait, elle est fort gentille! dit Bouchenot lorsque Cœlina est partis.
— Ab! ça te reprend maintenant! dft Timothée, et tantôt tu nous disais : Il ne faut pas vous lier avec elle... Quant à moi, si elle veut que je soi* ?on troisième amant...
— Elle en a donc déjà eu deux ?
— Du moins eUe nous en a avoué deux. Elle notu a conté son his-
toire, demain noua te la dirons... maintenant il faut dormir... Ct punch est une boisson délicieuse... Ab! si la voisine avait voulu...
— Taisez-vous, Timothée. vous êtes un libertin,
— C'est é.';al, murmure Buuch'-not en fourrant sa tête dan» son oreiller, je suis fAché que la petite voisine connaisse cette Prudence Flauibard... Il e^l vrai que ce le-ci peut être... Le parrain était jardinier-fleuriste... et il est reparti pour Meaiii... a ce qu'on dit '
Au bout de quelques instants les trois jeunes gens étaient profondément endormis.
Cbapitri XII. — Un quatrième.
Neuf heures étaient sonnées depuis longtemps, et les trois jeunes gens dormaient encore profondément. Que l'on vienne donc nous dire que c'est malsain de manger le soir ! A coup sûr, c'était au souper qu'ils avaient fait dans la nuit que les trois amis devaient le repos dont ils jouissaient
Des coups frappés avec force contre la porte de leur chambre té» veillèrent presque en même temps nos trois dormeurs.
— Qui diable vient nous réveiller? dit Timothée en se frottant les yeux. Quel dommage!... nous nous étions couchés si tard...
— C'est peut-être la petite voisine qui a besoin de sa puêle ou d« sa cafetière, dit (jeorge.
— Bah! il est bien probable que la voisine dort encore. En ce moment on cogne de nouveau et beaucoup plus fort.
— N'ouvrez pas... n'ouvrez pas, messieurs, s'écrie Bouchenot, qtii s'assied sur son lit d'un air etïaré. Si c'étaient des gens de la police..* des gardes municipaux?...
— Et que diable veux-tu que la garde municipale vienne faire chez nous? est-ce que nous avons rien à démêler avec la police?...
— Mais quelquefois... un ne sait pas... on peut s'être trouvé innocemment avec des malfaiteurs.
— Je crois, Bouchenot que ton cauchemar d'hier au soir n'est pas bien passé. Certainement il faut ouvrir. Lève-toi, Timothée, et va voir qui c'est.
— Vas-y toi-même , je ne veux pas encore me lev«r.
— Que Bouchenot y aille , lui qui a eu des oreillers sous sa tête; il doit avoir encore mieux dormi que nous.
— Ah! oui , c'est étonnant comme je vais y aller!... Je ne veux pas me lever de la journée, moi.
Pendant que chez les jeunes gens c'était à qui ne se lèverait point, une voix fait entendre ces mots :
— Allons donc, paresseux !... est-ce que vous ne voulez pas ouvrir aujourd'hui?...
Les trois habitants de la chambre se regardent : aux accents de cette voix bien connue, leurs traits s'épanouissent, leurs bouches sourient ; ils s'écrient' en même temps : i — Est-il possible!... c'est lui .'... ^
— C'est Henri '
— Notre cher Henri!
— Il est de retour!
— Eh oui, certainement c'est moi! répond la personne qtù est sur le carré. Mais est-ce que vous allez me laisser là ?
Cette fois les trois jeun' s gens se lèvent précipitamment, et, sans prendre le temps de s'habiller, courent à la porte; c'est à qui maintenant ouvrira le plus vile. Bientôt Henri Jumiere est dans leurs bras.
Cet Henri Jumière était un jeune homme de vingt-cinq ans environ ; sa taille était moyenne, sa tournure distinguée; il avait une figure pâle et sérieuse, qui, sans être belle, avait du charme; la douceur de son regard, l'expression de ses yeux, le son de sa voix même, annonçaient un cœur aimant, une âme profondément sensible. La physionomie trompe rarement. Ceux qui disent le contraire ne sont pas physionomistes.
Henri devait aimer beaucoup et être aimé souvent. En général, les femmes, qui se connaissent assez bien en physionomie, aiment les hommes qu'elles jugent susceptibles de sentir profoniléjient ; pour celles qui ne font pas de la galanterie une simple affaire de coquetterie, un amant qui sait aimer n'est pas chose si commune, et puis i! est flitteur de faire sourire une figure sérieuse, de faire parler une bouche muette, de faire éclater un feu qui' couve et ne s'évapore point en fumée.
Les parents de Henri étaient honorés dans leur province : ils avaient laissé à leur fils une fortune médiocre, mais suffisante pour un garçon qui n'avait point le désir de briller et de faire le grand seigneur. Avec cent louis de revenu, Henri avait longtemps vécu beareux et satisfait de sa position. Après avoir étudié le droit, le goût des lettres lui avait fait abandonner le barreau. Il avait eu des succès au théâtre , et il suivait avec ardeur la nouvelle carrière qu'il av.ùt embrassée, lorsqu'une rencontre changea toute sa destinée. Vous devinez qu'il s'agit d'une femme!.., la destinée des hommes e.l presque toujours so'.s l'iiifliience d'un cotillon. Il y a des .;;ens qui diraient comme Beaumarchais : Où diable a-t-on éié placer celte influence? Moi, je trouve qu'on ne pouvait pas miens choisir.
Dans une soirée bourgeoise, où Henri avait été présenté comme un jeun« duuur donnant de grandes espérance*,* il rencontra Pauline
tt
Giraumont; c'était une jeune personne de seiïe an», aussi aimable que douce, aussi douce que sage. C'était mie fif^nre ravissante sur une âme plus belle encore. Aiu charmes de sa personne eMe joifjnait ce charme secret qui impose le respect avec l'admiration ; en la voyant on pouvait l'adorer, mais on ne pouvait concevoir la pensée de la réduire.
Il y a dans le monde de ce» jeune» filles, de ces jeunes femmes auiqiielles on ose tout dire, mais il en est aussi près desquelles on le contente d'éprouver.
Les jeunes fats, les étourdis, les libertins admiraient Pauline, mais ce n'était point autour d'elle qu'ils allaient papillonner. Les hommes les plus avantageui devinent la femme près de laquelle ils ne doivent pas réussir. Les coquettes, les femmes galantes son' toujours entourées d'une cour nombreuse; la beauté et la vertu restent sou- Vent isolées.
Henri avait trouvé dans mademoiselle Giraumont de ces fiijures qu'il avait rêvée-^ (car nous avons tous lêvé une fif;ure, une personne à notre fantaisie), et le poêle, dont l'imagination crée tant de choses, doit plus que tout autre se bercer d'illu^ioiis. Henri passa la soirée à contempler Pauline, mais il n'osa ni lui parler ni s'approcher d'elle , il aurait craint que toute la société ne devinât que déjà il en était amoureux.
Cependant les traits de Pauline avaient tant de douceur, ses manières étaient si simples, si dénuées de toute coquetterie, que la seconde fois qu'il la rencontra dans le monde, Henri s'approcha d'elle, CI se permit de lui adresser quelques mots. Peut-être ses yeui lais- »èrent-ils malgré lui voir le troubie de son âme, car Pauline baissa les siens et rougit; était-ce pressentiment ou sympathie? mais il faut bien que les crenrs se devinent lorsqu'ils n'osent pas se parler.
Henri n'avait pas manqué de demander qui était cette charmante personne dont chacun admirait la grâce et la décence; on lui avait répondu : C'est la fille unique de IM. Giraumont, ancien commerçant retiré des affaires avec une dizaine de mille livres de rente. Pauline avait |)erdu sa mère depuis cinq ans, et quoiqu'elle n'en eût que onze alors, son cœur a compris toute la perte qu'il avait faite. Depuis ce temps , une teinte de mélancolie s'est répandue sur les traits de la jeune fille, et le temps ne l'a pas dissipée. Pauline était adorée de sa mère, et l'aimable enfant lui rendait au centuple les caresses qu'elle en recevait. Sa mère était pour elle un Dieu, un avenir, et le bonheur de tous les instants. Loin de sa mère, point de joie, de plaisirs, de divertissements ; près d'elle, ja mais de regrets ou de vains désirs. Il ne fallait pas parler à la jeune fille d'un bal, d'un spectacle, oii sa mère ne l'aurait pas accompagnée, car alors, au lieu de lui donner l'espérance d'un plaisir, vous lui auriez d'avance causé du chagrin.
Et la mort impitoyable avait brisé tout cela ; elle avait séparé l'enfant de celle qui l'entourait de soins et de tendresse, nous ne dirons point a cet âge oit l'on a encore besoin des caresses de sa mère , car nous croyons qu'à tout âge, et dans telle situation que le sort nous ait placés, l'affection d'une mère est toujours nécessaire à notre bonheur.
Pauline, plus que tonte autre peut-être, avait besoin de déverser sur quelqu'un le foyer d'amour dont son âme était formée. H lui restait son père, elle l'aimait et le respectait; mais elle ne pouvait se livrer avec lui à ces doui épanchemeiits, à ces confidences enfantines dont l'indulgence de sa mère faisait un bonheur de chaque instant. M. Giraumont était un petit homme, sec au physique comme au moral; il aimait sa fille, et il était fier de sa beauté, mais jamais il ne lui avait fait une caresse; il n'était point expansif, et peiil-êlre en embrassaut sa fille aurait-il craint de compromettre sa dignité. 11 avait regretté sa femme, mais il ne l'avait pas pleurée. Tout occupé d'affaires de commerce, il avait concentré ses affections sur un point principal ; gagner de l'argent, s'enrichir, mais par des moyens honnêtes, voilà ce qui, suivant (M. Giraumont, devait être le but de conduite de chacun. Ce n'était point un inéchinl homme, c'était un homme entier dans ses opinions, entêté par principes, et intéressé par système. Quand sa fille venait l'einbrasscr, il la regardait avec attention et lui di.iait : — Ta robe a coûté cela... ton châle cela... il faut beaucoup dépenser pour aller dans le monde... Ce n'est point un reproche que je t'adresse, je veux seulement te faire compreiulre que la fortune est nécessaire au bonheur; car sans fortune tu ne pourrais pas avoir un beau châle et une belle robe; par conséquent je ne te marierai qu'à un homme nclie, ou qui gagnera beaucoup d'argent; c'est dans ton intérêt, c'est pour que tu sois toujours bien mise.
Paulii e ne répond.iit rien à son père, qu'elle craignait, et vo"j» comprenez bien maintenant pourquoi le visage de la jeune fille avait conservé urie teinie de mélancolie.
Henri était fort assidu dans les réunions oit il espérait rencontrer Pauline. Kieiitôl il ne fut plus un étranger pour elle. Si l'on dansiit, il Lâchait il'etre son ca\:ilier; si l'on causait, il s'appioehail de sa ihaise ; si Ion propo.sall .|ueli|ue jeu , il douvait mojeii d'èire plaré mes d'elle. Cependant 'oiuais un mot d'amour n'était sorti ite se» lèvres ; jamais sa main c îvail cherché • rencontrer celle de Pauline, et peut-être était-ce à cette condiiile ré.servée qu'il devait la bienveillance que la jetue frile lui témoi^ait«
Et pourtant chaque jour Henri devenait pin» éprit ie Pauline ; déjà il sentait que le bonheur de toute sa vie dépendait de ce'ie jeune fille, près He laquelle il était muet et tremblant , car il est bien naturel de trembler et de se taire lorsqu'on est devant c>-lle qui décidera de notre avenir. Lorsqu'on doi.te , lorsq^i'on n'ose se flatter encore, lorsqu'on craint d'entendre un mot qui détruirait nos espérance», et que pourtant on b^ûle «le savoir si l'on est aimé, c'est qu'alors l'amour n'est point une simple fanlii:<ie, un caprice : c'est une passion réelle, et les passions bouleversent l'âme, elle» influent sur toute notre existence.
l'n soir, cei>endant, Henri et Pauline s'étaient encore rencontra dans une maison oii régnait une douce liberté. Pendant que les f.m* âgés jouaient aux cartes, les jeunes personnes avaient commencé de» jeux innocents, auxquels les jeunes gens qui ne préféraient pas la bouillotte a l'aimable gaieté des demoiselles demandaient la (>erniission de prendre part.
H n'est pas besoin de dire que Henri s'était glissé près de Pauline. Mais quand on eut décidé que l'on jo'ierait au furet, quand ils se trouvèrent assis l'un contre l'autre; faisant courir leurs mains sur le fil qui tenait l'anneau, et que chaque joueur fit semblant de passer le furet à son voisin ou à sa voisine, ils éprouvèrent un trouble inconnu. Un frémissement involontaire s'emparait d'eux lorsque leur» mains se rencontraient, et elles se rencontraient à chaque instant ; le fil qu'ils tenaient était électrisé par leur amour ; chaque mouvement que l'un ou l'autre y imprimait leur faisait éprouver une volupté nouvelle, et leurs mains, en se rencontrant, ne pouvaient plus se séparer.
Le furet fut trouvé chez Pauline , comment aurait-il pu en être autrement ' L'aimable fille, troublée, treml.ante, ne savait plus 1 quel jeu elle jouait.
Je l'ai dit plus d'une fois , je ne connais rien de plus dangereux pour les jeunes personnes que les petits jeux innocents. De ce moment, Henri et Pauline s'entendirent, et sans se l'être dit encore, ils avaient fait l'échange de leur cœur.
Cependant, M. Giraumont recevait quelquefois du monde, et il n'invitait pas le jeune auteur k venir chez lui ; Henri faisait pourtant tout ce qu'il pouvait pour se rendre agréable au père de Pauline. Il était avec lui d'une excessive politesse, il trouvait moyen de se mêler aux entretiens du vieux négociant ; il avait l'air de piendre beaucoup d'intérêt à des conversations souvent fort sottes et fort ennuyeuses, et rien de tout cela ne lui ^vait encore fait obtenir la faveur d'une invitation de M. Giraumont.
C'est que l'ancien commerçant faisait très-peu d» «as de» hommes de lettre»; que, près de lui, l'esprit n'était point ut.« recommandation, et nu'il ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir de mérite dans un vaudeville ou une comédie; il y a beaucoup de négociants comme cela : si vous leur offrez un commis , n'ayez pas le malheur de leur dire : — C'est un garçon très-spirituel, il tourne joliment le couplet, il fait très-bien des vers. Vous verrez ausitôt le négociant faire la grimace, et il refuserait votre protér.é en vous disant : — Je n'ai pas besoin que mes commis aient de l'esprit, je veux seulement qu'ils fassent bien leur besogne. Ces messieurs ne veulent pas comprendre que : qui peut plus ).eut moins.
Enfin sachant que son père devait donner une grande soirée, Pauline laissa par hasard tomber son mouchoir en sortant d'une maison où Henri était aussi; le jeune homme se trouva la par hasard pour ramasser le mouchoir: le hasard est excessivement complaisant quand il s'agit d'amour, il sOTt très-bien les amants. Henri ne fut pas assez maladroit pour rendre sur-le-champ le mouchoir. Le lendemain, il osa se présenter chez M. Giraumont pour restituera sa bile ce qu'elle avait perdu.
Pauline était seule lorsque le jeune homme fut introduit; elle devint rouge en apercevant Henri, qui, de son côté, resta d'abord interdit et embarrassé, car c'était la première fois qu'il se trouvait seul avec la jeune fille qu'il adorait; il s'avança euhn en balbutiant :
— Pardonnez-moi, mademoiselle, d'avoir ose me présenter chei monsieur votre père... mais ce mouchoir que j'ai trouvé hier... che« madame (lalbonne... il est à vous, je crois...
— Ce mouchoir... oui, monsieur... ah! c'est vrai. ..je l'avais perdu... et vous avez pris la peine de me le rapporter?
— La jieiue!... ah!... c'était un grand bonheur, au contraire, puisque cela me procurait l'occasion de vous voir... elles reviennent si rarement à mon gré ces soirées oii je puis me trouver près de vous!... je les attends avec tant d'impatience ! je compte les jours, le» heures, ùs instants... Ah ' si vous saviez, mademoiselle... »i vous pouviez deviner ce qui se passe en mon âme... mats je n'oserai jamais vou» le dire!... je craindrais tant de vous tâcher... ou de vous déplaire... Oh ! je serais si malheur»ux si vous me dofeudiei de vous aimer... et je serais forcé de vous désobéir... IVe plus vous aimer! quand cet • niour est maintenant toute ma vie... oh! non, ce sérail im|<ossible!.. vou.i ne l'exigerez pas... n'est-ce |ias que vous me permetlie» de vous aimer f
Qusnd une fois les amoureux sont en train, il n'y a pins moyen de le» arrêter. Les plus timides, les plus eiiil«rr.s>cs de\ieuneut quelquefois len plus éloquents. Henri lai»»ait parler »on coeur, al
■ODSTACHE.
qatni l'amour ett vni, le eœnr doit être bavard. Pauline écoutait, l«a yen» baiiséa, émue, mai» heurruor «l'entendre lea aisurancei d'un Sfutiuii'iil iiii'rlle |i»iiiij;fail; elle bdibiitiait de tenip» à autre quei-
?ur» mol» iiiiiilrlligibles pour tout antre qu'un amourei;» ; mais lenri 1rs corupeiiaii , Il voyait birn que l'on ne re|n>u»sait |ia> son amuur, il él«it au comble du bonlicur; il allait tomber aui genoux de la jrunr lille lorsque le vieu» iiegociunt parut.
Henri ne s.ivait plus trop pour<|iioi il était venu; Pauline cherchait dana sa léte oe qu'elle aildH dire à son père. Heureusement pour les jeunr-8 i;en«, M. (iiriiuuionl n'élait pas très lin , et il avait entièrement oublié comment commençait l'amour, peut-être même ne l'avait-il jamais su. Il y a de» B*^"' i **'' Montaijjne, qui s'en vont de ce monde sans avoir déballé ""u'es leurs marchandises; mais U en est d'autres enco'e moins favorisé» du sort, et qui arrivent «u bout de leur car;rjèfe jans nî'oir eu la moin'l.re chose à déballer.
[..es lirmei ne sont pa» loajouri une réponse , mais on les prend souvent pour un aveu. M. Oiraumont se mit fort en colère , et lorsque Henri sr préieola chei lui, il lui demanda pourquoi il se permettait dr faire pleurer sa fille.
I.e jeune lininme, qui n'avait que des vue» honnêtes, se jeta aux
Pirds du vient iié|;(iciant , et le supplia de lui accorder la maio de aulliie, dont il jurait de faire le bonheur.
— Et avec quoi ètes-vous certain de laire son bonheur ? demanda le vieux monsieur.
— Avec quoi f répondit le jeune homme tout interdit de celte brusc|ne question , mais avec mou amour, qui ne hnira (|u'avec ma vie.
— Monsieur, voila de» phrases vides de sens , dit le père de Pauline. J'ai été très-heureux dans mon mén..ge , et je n'ai jamais connu l'amour. Vous n'achèterez point des robes , des chapeaux à votre femme avec de l'amour. Vous ne ferex point marcher votre maisoa et ne payerez point vos fournisseurs avec votre amour pour votre femme.
— Je vous entends, monsieur, répondit Henri, mais j'ai cent louis àe rente, avec le théâtre je m'en fais plus du double; et j'ai l'espoir, en travaillant, en ayant des succès, d'augmenter encore mon revenu.
— Monsieur, on n'épousera point ma fille avec de l'espoir, il me faut de la céalité , du positif. Vos produits de théâtre sont a mes yeux trop éventuels. Je ne donnerai point ma fille à un auteur. Je veux qu'elle épouse un commerçants déjà riche qui fasse de très- bonnet affaires. C'est mon dernier mot, je vous en préviens; et je ne revient jamais sur ce que j'ai dit.
— Eh bien, monsieur, puisqu'il en est ainsi... comme je ne pnif exister sans mademoiselle votre &lle, je renoncerai aux lettres, je me ferai négociant.
— Alors,., alors, quand vous ferez de bonnes affaires... nous verrons.
Et voilà pourquoi Henri avait quitté la carrière que d'abord il avait embrassée. (Certain d'être aime de Pauline, il n'avait pas h('.sité devi-'t le sacrifice de ses penchanis. Il s'était livré au comme tc avec aii!:rit d'srde'ir qu'aui'aiavani il en montrait pour les Utlr-s. ÂÛB
D'ailleurs le vieux commerçant était bien loin de se douter que ce jeune auteur qn'il connaissait » peine fût amoureux de sa fille. Il reçut fort bien Henii Jumière , et, pour le payer de sa politesse, il l'engagea à venir à la grande soirée qu'il allait donner.
Henri s'éloigna ivre de jnie. Un regard de Pauline lui avait appris qu'elle partageait sou bonheur. Voilà donc la maison de l'ancien négociant ouverte au jeune auteur ; mais les amoureux ne sont pas toujours prudents dans leur conduite. S'il est un dieu pour les amants, c'est ordinairement lorsqu'ils sont coupables qu'il les protège, tandis que les amours innocentes se trahissent tout de suite ; c'est bien peu moral à ce dieu-là de favoriser les coupables plutôt que les innoients.
Dans celte soirée donnée chez le père de Pauline , Henri diinsa presque toujours avec celle qu'il aimait, il se trouva sans cesse à côté il'elle, et quand il lui fallait s'éloigner un peu de la charmante fille, ses yeux franchissaient aussitôt la dislance.
' Le vieux Giraumont n'aurait pas remarqué cela ; mais on prit soin de le lui faire apercevoir; car dans le monde il y a toujours de ces gens qui n'ont pas de plus grand plaisir que de se mêler des affaires des autres; qui passent leur temps à épier, à espionner, à chercher, à s'fnformer, à bavarder, à rapporter et à amplifier.
On ne manqua pas de dire au vieux commerçant : Le jeune auteur est amoureux de mademoiselle votre fille. U lui fait la cour ; il ne la perd pas de vue un moment, et elle semble l'écouter avec plaisir: cela saute aux yeux de tout le monde.
Du moment que cela sautait aux yeux de tout le monde (tout le monde signifie les mauvaises langues de la société ) , le père de Pauline fut tres-mécontent de ne point s'en être aperçu. Le lendemain de la soirée, il fit venir sa fille devant lui, la regarda sévèrement, et lui demanda pourquoi M. Henri Jumière se permettait de l'iuviier si souvent à danser et la suivait sans cesse des yeux. Une jeune fille rusée aurait pu répondre à son père qu'elle ne pouvait pas en ; èclier ee jeune homme de l'inviter et de la regarder; mais Pauline '-e savait pas mentir , elle était aussi franche que belle ; aui premières pa- (e!e^ M ion père, e.'\e s« troubla, baisM les yeux et se mit à pleurer.
mm Mon voisin, trouvez-vous que ce soit gentil ce qoe je fais 14f
d'acquérir plus vite les connaissances qui lui manqnaient encore dans sa nouvelle profession, il avait accepté une place de voyageur pour une maison de commission dont les chefs coniiaissaeint son zèle et sa loyauté; et, après une absence de huit mois, il revenait à Paris, assez instruit désormais pour commencer des affaires pour son compte, et toujours plus épris de la fille de M. Giraumont.
Vous savez maintenant toute l'histoire de Henri Jumière, qui , le lendemain de son arrivée à Paris, était allé à neuf heures du matin rue de la Calandre, afin de revoir ses amis, car Henri était aussi fidèle en amitié qu'en amour.
Comment ! paresseux ! à neuf heures vous dormez encore ! dit
Henri après avoir embrassé ses amis ; mais quelle vie «lenex-voui donc à Pari» depuis qu« fen suis parti ?... Teyona , tel adiaires , U
MODSTACHE.
Banté, les plaisirs... comment tout cela va-t-il ?... Remettez-moi au courant , car le temps m'a paru bien long depuis huit mois...
— Ce cher Henri !... il ne nous avait pas oubliés ! dit George en serrant la main de son ami.
— Vous oublier? et pourquoi le supposer?... suis-je devenu un grand seigneur depuis que vous ne m'avez vu ? Et quand même ! je vous assure que la fortune ou les honneurs ne me changeraient pas , du moins j'ai assez bonne opinion de moi pour le croire.
— El moi aussi, dit Bouchenot, je te crois incapable d'oublier tes anciens camarattes.
— Suis-je content de le revoir! s'écrie à son tour Timothée. Hier un bon souper... une oinclette et du punch ! aujourd'hui Henri qui est de retour... On a bien raison de dire qu'un bonheur ne vient jamais s;ins un autre !
— Que dis-tu donc, Timothc'e?
— Rien... tu le sauras... mais assieds-toi donc... ' — El vous, habillez-vous,
afin que nous allions déjeuner ensemble... je suis
venu vous chercher pour - - .
cela. • ''
Au mot de déjeuner, les <
jeunes gens ont fait un mouvement de joie; mais bientôt ils se regardent d'un air embarrassé.
Pendant ce temps, Henri cherche une chaise pour s'asseoir : et pour la pre- Knère fois alors ses yeux eiaminent la chambre des ctudiants.
) — Diable ! dit Henri en s'asseyanlsur la malle, il me semble, mes amis, que vous ne brillez pas par les meu blés... avant mon dépar* vous aviez des chaises , au moins.. .et ces lits... ces croisées sans rido.iux... Voyons, contez - moi vos affaires...
vnus savez bien qu'entre nous il ne doit y avoir rieu (le caché.
Geon^eregardeTimothée^ Timolhi'e regarde Bouchenot, c'est à qui ne parlera pas ; mais ils poussent chacun un profond soupir.
• — Ab çà ! est-ce que vous êtes devenus muets aussi ?
s'écrie Henri en regardant tour à tour chacun des habitants de la chambre.
George se décide enfin , et, s'approchant de Henri, lui dit :
— Notre misère es', telle que nous n'osons même pas l'avouer... mais avec toi... ce serait une fierté déplacée...
Apprends que nous ne possédons plus un sou; que petit k petit nous avons vendu nos meubles, puis nos effets; enfin qu'il ne noug restait plus qu'un seut habit que nous mettions pour sortir chacun à notre tour... Mais cette ressource même nous est ravie, car hier Bouchenot, qui le portait , s'est battu... ou fait battre , si bien que notre habit est rentré hier au soir dans un tel état qu'il n'y a pas moyen de sortir avec. Voilà notre situation , mon cher Henri , et malgré tout le plaisir que nous éprouverion* à aller déjeuner avec toi, juge maintenant li noui pouvons nous rendre il ton invitation.
— Comment ! mes amis, il serait possible ! vous vous trouveriez dans cette situation... et vous ne me le disietpat tout de suite!
— Ah! c'est qu'avant ton départ tu nous as obligés plusieurs fois, tu nous as prêté quelques petites sommes que nous ne t'avons pas encore rendues.
— Eh ! qu'importe ? est-ce que de vrais amis doivent compter les services qu'ils se rendent?
— Peut-être, dans notre infortune , y a-t-il un peu de notre faute, reprend George; moi , au lieu de survre me» cours , j'ai pris le goût des lellres , du théâtre... j'espère y réussir, mais c'est sans doute une chimère que je poursuis. (Jiunt à Bouolienot , il jure tous les jours q'i'il cherchera à se placer, à s'occuper; mais, au lieu de cela, il p.;sse son temps à suivre tous les joli» minois qu'il rencontre.
— Oh: ji jure bien que cela uc m'anivera plus! »'cv;iiie lii} i-
Héro et l.iandro
cbenot, on nt m'y prendra plus, à snirrc une temm*.., qiao^ lulmt elle n'aurait pas de chien.
— 0»ant * Timotliée , reprend George , re serait le plus sage 4e nous trois; le pauvre garçon ne demande qu'a étudier... c'est notre position qui l'en empêche , et sans nous il aurait assez de quoi rivre pour lui.
— Allons, tout cela s'arrangera, reprend Henri ; toi , George , tu as de l'esprit, de l'instruction, de la facilité; poursuis la carrière des lettres, tu réussiras, j'en ai la certitude... Timothée deviendra m» docteur, un savant... Et quanta Bouchunot, parbleu! j'ai son affaire. Je vais entreprendre le commerce pour mon compte ; j'ai besoin dt quelqu'un pour travailler avec moi, pour tenir mes livre», mes écritures; celle place... je te l'offre, Bouchenot; tu auras en outre un logi- nient chez moi, car il me faut quelqu'un qui puisse être toujours là , en qui j'aie toute confiance , et tu dois être bien certaia aue, tout en étant mon cmplové, tu n'en seras pas moins mon ami. ;
— Il se pourrait!... tu ai une place et un logement à me donner! s'écrie Bouche-
not en sautant au cou de
" '' •""1" ■ ' ■ ' '^ Henri; ce cher Henri!
.l'accepte avec plaisir ; mon ami... je travaillerai comme un nègre!... Oh! c'eil fini, je chinge de conduite, je me range, tu seras édii.édc ma sagesse.
— «Je n'en doute pas j mais en attendant, mesamis, comme il faut d'aboni que vous soyez en état de sortir pour vaquer à vos affaires et pour déjeuner avec ii;oi,*tenez, voici un billet de cinq cents francs dont je vous prie de disposer.
En disant ces mots, Henii; soit de son portefeuille un billet de banque qu'il présente à ses amis; ceux-ci se sentaient émus jusqu'aux larmes , ils n'ont que la força de murmurer :
— C'est trop, Henri...
oh ! c'est beaucoup trop...
lu as besoin de ton argent pour tes affaires... une faible partie de cette somme nous suffira. • ^
— Eh non ! encore une fois ! reprend Henri, je veui que vous preniez ceci!...
vous me rendrez plus tard, quand vous pourrex. Eh!
mon Dieu ! on change si souvent de place dans cette vie!... obliger quand on le peut, c'est se créer des ressources pour les mauvais jours. Quant k mes affaires, elles sont en bon checiin , et j'espère , d'ici à peu de
temps, avoir une maison bien établie; aussi le père de celle que j'aime m'a fait un accueil plus favorable lorsque , hier, en arrivant, j'ai été lui rendre visite; il m'a permis d'aller quelquefois le voir : il ne m'a rien promis encore, mais il m'a dit en me quittant : — \ ous allez fort bien , vous avez du zèle, de l'activité; je crois que vous arriverez. Dans la bouche de M. Giraumout , de telles paroles sont déjà beaucoup.
— Et U Pauline?
— C'est un ange ! toujours aaMi aimante , aussi belle et aussi fidèle... Eji nous revoyant après une si longue absence , si vous savies quel bonheur nous avons éprouvé!... comme les regards de Pauline me disaient les ennuis de l'absence et les joies du retour!... Mais je vous conterai tout cela en déjeunant... car enfin il faut déjeuner, et je vais le commander pendant qu'un portier ou une voisine obligeante ira vous chercher un fripier ; à Paris on trouve tout de suite de quoi s'habiller complètement... Avex-vous quelqu'un pour vous faire cette commission r
— Oui , oui ! oh ! nous avons une voisine charmante , qui aent im chercher tout ee que nous voudrons.
— Fort bitn; en ce cas , je vous laisse; je vais faira une ceniM, et je serai dans une heure au Veau-qui-tette, place du Chitclct.
— C'e*l ror.'rr:\: , ncua irons fy retrouver, et avtc i.n famcui a|>. piiiil!... j
UOUSTACHK,
^ Je l'eipire bien! Alloni, pins de chagrin, mes amis, de la {nieté, de la santé , et nous goûterons encore loiii les plaisirs de totre â(>e.
— C'fst à toi que nous le devrons...
— O'est bien... c'est liii'n... au revoir
Henri srrre la luain » ses amis, et les quitte pricipitanment pour ■e dérober à leurs remerciment*.
Cbavitii XIII. — Uae bouna.
— En voilà un ami 1 s'écrie Timoihée lorsque Henri est parti. Qu'on dise donc que l'amitié est une chimère!
— IS'on , sans doute , ce n'est pas une chimère, dit Georpe ; mais il n'en est pas moins vrai que les amis comme Hfnri sont rares.
— C'est un garçon de l'âpe d'or!... Il méritrniit une statue, s'écrie Bouchcnot en allant sr mirer. Mais ce n'est plus le moment de faire de» r<'fl#-iiions; il faut nous mettre en étal d'aller le retrouver.
— Oui , il nous faut tout de suite un tailleur, des hahiis. des gilets.
— F)t des bottes même, ajouie Timothée, puisque hier ou a vendu les mi. nés.
— La voisine nous trouvera tout cela. Il faut la prier de nous tendre encore ce service, .le vais aller frapper chei elle.
— Tiens , je croi^ que je l'eutenils.
C'était, en effet, mademoiselle Ccelina qui venait chercher sa ca- 'felière et sa poêle. La jeune iille, avec sa camisole blanche, son petit jupon court , et son madras noué coquettement sur sa tèie., avait un air mutin et Cliquant qui frappa sur-le-champ les trois amis.
— Salut à notre bonne et jolie voisine , rtit George.
Timothée voulut faire un compliment, mais il ne put que pousser ■un gros soupir. Bouohenot, qui avait déjà repris son air avantageux , lança à la jeune fille un regaid très-expressif.
— Je viens vous débarrasser de mes ustensiles de cuisine et savoir des nouvelles du malade, dit Cœlina en entrant.
— Le malade se porte très-bieu grâce à vous!.,, et il n'éprouve plus que le besoin de vous exprimer sa reconnaissance.
En disant ces mots, Bouchenot avait pris une main petite et potelée, qu'il voulait porter à ses lèvres; mais mademoiselle Cœlina la retira vivement en disant :
— Si ce n'est plus que cela qui vous tient, ça ne presse pas... Je vais aller faire mon déjeuner; puis je me remettrai à enluminer idam et Eve ; j'en ai deux douzaines k faire, et on les attend.
— \ ous ave?, de la besogne pressée ? dit George.
— Oui , pourquoi !
— C'est que nous voulions encore rëclaoïer un service de vous.
— Parlez toujours, me voilà. Adam et Eve ont le temps d'attendre , d'autant plus qu'ils se promènent dans le paradis. De quoi l'agit-il ?
— Un grand bonheur vient de nous arriver...
— Oh ! tant mieux !
. — Un ami , que nous n'attendions pas sitôt, vient de venir ce matin ; il s'est aperçu que nous manquions de beaucoup de choses.
— Vraiment ! il ne faut pas être malin pour voir cela.
— Avec lui nous avons été francs... et maintenant, madevuoiselîe nous ne rougissons pas de vous dire qu'hier... en nous oiV.. nt votre souper... vous nous avez presque sauvé la vie...
.— Pauvres jeunes gens !... Et ne pas être venus me trouver plus tôt!... c'est Ik votre tort. •
— Oh! maintenant nous sommes riches! Tenez !
Et George montre à Cœlina le billet de cinq cents francs.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demande la jeune fille.
— C'est un billet de banque... cela vaut cinq cents francs.
— Ce chiffon ce papier tout vieux... »out jaune... cela vaudrait tant d'argent!... Ah! je n'aurais jamais cru qu'une si grosse somme put tenir si peu de place.
— Maintenant voici ce que nous attendons de vous : nous n'avons pas d'habits , plus de chaussures pour sortir ; il nous faudrait sur-le- «lump des vêtements tout faits, tout confectionnés.
•— Et des cravates...
— Et de* Bouchoin.M
— Et des cols...
— Et des bas...
<— Et 4m cktmises...
— A^/ .'•*• »'»▼« besoin que de cela! dit Cœlina en riant.
— L« fait nt que nous étions dans une grande débine ! s'écrie Tijiotnée*
— Mais pour le moment le plus pressé, c'est pour chacm un habit... ou une redingote et des bottes... Si vous aviez la bonté de nous ckercher des marchands .. car nous ne pouvons pas sortir.
— Bien volontiers ! Oh 1 je vous trouverai sur-le-champ ce nu'il vous faut! r 1
— Voici notre billet de banque; ayez aussi la complaisance de le ekangerpour que nous puissions paver ce que nous achèterons
-- Donnez... je vais bc dépêcher.^ Dit» d«iie... ai Je ne revenaii fts* •¥•« -wtK ar|e«t?.„ '
— Ah! mademoiselle , nous vouilrions avoir une fortune à voua confier!
— Mais cinq cents francs, c'est déjà bien joli ; je n'aurai jamais e» t.int (l'argent à la fois... .le v:iis rourir... >« vo"s imp.i'ientei jias... Mon Oieu! pourvu que jn ne perde pas le peiit chiffnu «pii vaut cinq ctnis francs... Oh ! je vais le rtgarder tout le long du chemin.
Cœlina est partie ; les jeunes gens font leur toilette avec ce qu'ils possèdent encore; puis, (nut en r,e. piéparant, ahn de n'avoir plus à passer qu'une redingote, ils font chacun des projets et des plans pour l'avenir.
— IVous n'allons yias tout dépenser en vêtements , dit George ; il faudra un peu nous remeubler ici...
— Ah ! oui , en fait de meubles, dit Timothée, il nous faudra d'abord des draps et des oreillers.
— Oui , et des chaises et un chandelier.
— Messieurs , dit Bouchenot, vous ne parlez que d'acheter; m-'iis il me semble qu'il ne faut pas dépenser tout notre argent ; il faut bien en garder pour vivre.
— Tu oublies donc, Bouchenot, que tu vas avoir une place et des appointements ?
— C'est très-bien... mais toi , George ?
— Ma pièce sera jouée ; elle réussira ! Timothée pourra garder pour lui seul la pension qu'il reçoit de son père... Oli ! mainteninit l'avenir me semble riant et rose... je ne vois pour nous que boi>heuret plaisirs... nous les devrons à nos talents, à notre travail... à l'aruiiié. Dites-moi , messieurs , est-ce que tout cela n'est pas charmant ?
— Oui, dit Timothée, cela peut devenir bien gentil... surtout si la petite voisine voulait... Je crois que j'en tiens pour la voisine.
— Un instant ! s'écrie Bouchenot , elle me plaît beaucoup aussi à moi , et je me flatte qu'elle lue voit d'un bon œil... d'autant plus qu'elle a été à même de m'appréciei".
— Voyez-vous celte fatuité! il croit déjà avoir fait la conquête de la petite Cœlina... Je gage qu'elle ne t'écoutera pas...
— C'est ce qu'il faudra voir.
— Je te dis que c'est moi qui serai son amant...
— Ah ! oui... avec ça que tu t'entends à séduire une femme !
— Allons, messieurs, ne vous disputez pas d'avance, dit George. Eh! mon Dieu ! elle ne voudra peut-être ni de l'un ni de l'autre; au reste, je la crois assez franche pour ne point vous leurrer par de vaines espérances.
— Il est certain «ju'une jeune fille qui • nluraine Adam et Eve !..•
— Je voudrais bien savoir si c'est avant le péché !...
— Chut ! taistz-vous , la voici.
Cœlina ramenait un bottier et un marchand de nouveautés qui vendait des vêtements tout confectionnés.
Des hibits, des redingotes, des gilets, des pantalons sont étalés devant les jeunes gens. Pendant que Timoihée essaye des boUes , George passe une redi.ngote et Bouchenot un habit. La petite voi-sine est rentrée chez elle un moment, parce qu'elle a pensé qu'on pourrait essayer les pantalons ; mais elle a d'abord remis à George les cinq cents francs en écus.
— Nous payons comptant, messieurs, crie Bouchenot, tout en se pavanant dans un habit neuf; nous payons en espèces, cela mérite considération et doit vous rendre accommodants.
En effet, la vue du sac d'.-tnjent rend les marchands plus disposé» à céder de leurs prétentions : bientôt le marché est conclu moyennant la somme de deux cent cinquante francs. Les jeunes gens ont acheté une redingote, deux habits, trois pantalons et deux giie;s, (iont i!s peuvent se parer sur-le-champ, et le bottier leur a trouvé à chaeuu des bottes qui, suivant son expressiain, les chaussent comme des gants.
Pendant que George paye les fournisseurs, Timothée dit à Bouchenot :
— Tu devrais profiter de l'occasion pour te défai-e i!e l'habit que lu as rapporté hier... il n'est plus mettable, il vaut autant le vendra tout, de suite.
— Tu as raison , dit Bouchenot ; et en faveur du marché considé' rable que nous venons de faire , je pense que monsieur noi'â en don-* nera un prix raisonnable.
— • Je vous eu donnerai ce qu'il vaut, dit le taillât;,;, -.quoique ]ef n'aie pas l'habitude d'acheter des habits... f
— N'importe , voyez-le. r Bouchenot, en se déshabillant la veille, avait jâté i'kabit dans ua]
coin, où on l'avait laissé. Il va le prendre ; il l'examiac; le retourne eu s'écriant :
— Les gredins !... comme ils m'ont déchiré !... Je 11:3 soisTi^ndrai de madame MalatOTchi... C'est un drap superbe... Il m'siiait comme un ange... Voyez, monsieur le marchand.
— Oh ! je vois déjà qu'il est en lambeaux... San; l'examiner davan tage, je vous en offre douze francs... Ce sera stîulement pour avoi; des morceaux de drap.
— Allons , donne-le ! dit Timothée.
— Douze francs! c'est bien peu , dit Bo'ichenot , qui tient toujours l'habit. Mais enfin... puisque vous dites qu'on n'feii pt;ut tirer que i!e; ratreeaux... «t... ^««.rf
^iOnSTACHE.
En fmrlant , Boachenot venait de fourrer sa main ilans la pucui; de la si'iili' b.is(j\ie de l'habit qui rcstnit. Tout k coup il s'arrête, ses traits i'allèn Ht , Cl il vu reposer doiiceiuL'nt d.ius un coin di; la ch.imbre le vèteiiifiit qu'il tenait.
— Alors c'est douze francs de moins que je vais compter à mon- ■ieur, dit George.
j — Non !... nou ! s'écrie Bouchenot , j'ai cbangë d'avis... Décid<^ment
(je ne veui plus -^ndre cet habit , je le garde.
.j — Et pourquo. Jonc cela? dit Timothëe ; donie francs valent mieux
Ppour nous que des morceaux de drap... (Qu'est-ce que tu veui donc faire de cet habit à présent?
— Je le ferai raccommoiier... Il pourra encore me servir... Ça me fera une veste du matin... Enfin je ne veux plus le endre.
— Oh ! tout comme il vous plaira , dit le marchand ; quant à moi , je préfère vous le laisser. Adieu, messieurs, je me recommande à vous quand il vous 'aiidra autre chose.
Les marchainls sout partis. Les jeunes e;ens achèvent leur toilette. Gorge et Tiniothée se hâtent ; mais Hourhenot , tout eu ayant l'air de s'habiller, trouve moyen de ne pas être iirêt.
— .le ne comprends rien à ce caprice de Bouchenot, reprend Tiuiothée ; n'avoir pas voulu vendre cet h.;bit pour douze francs... Parce que nous avons un peu d'argent, le voilà qui refait déjà de l'embarras.
— Il n'est point question défaire de l'embarr.'S, répond Bouchenot, qui pour la troisième fois vii'iit de déboutonner son pantalon neuf en ayant l'air d'être gêné dedans. C'est par économie que j'ai gardé cet habit... Il me semble que j'en suis le maitre...
— Allons, messieurs, point de querelles, dit George. Voyons, nous venons de dépenser en tout deux oent quatre-vingt-cjuinze francs. Je propose de remettre quatre-vingt-cinq francs à la voisine pour qu'elle nous achète ce dont nous avons le plus urgent besoin en linge. 11 lions restera cent vingt francs, c'est quarante francs pour chacun... Avec cela et de l'économie , je pense que nous "«ourrons attendre les événejnents.
— Je crois bien! dit Timothée, quarante francs en poche et habillés à neuf, c'est superbe !...
— Donne-uioi (ont de suite ce qui me revient, dit Bouchenot
— Tenez, messieurs... ceci est pour remelt l'appeler... .Mademoiselle Coeliiia... pardon d^ un mot, s'il vous plaît.
' a jeune fille accourt en sautillant ..
— Me voila ; que voulez-vous?... Ah! ii i . oien mis... vous pourrez vous présenter pario
— Pense»-vous que nous puissions faire des conquêtes ainsi? dit Timothée en prenant la taille à I.1 voisine.
— Pourquoi pas ?... il y en a de plus iaids que vous qui en font! (.'e compliment ne semble pas faire grand plaisir à Timothée, qui
lâche la taille de la voisine , et retorrne arranger sa ciMvatc.
— Mademoiselle, dit George, vous êtes si bonne pour nous, que nous en abusons. Voici un peu d'argent avec lequel nous voudrions bien avoir du linge , enfin... ce qui nous manque ici... Seiiez-vous encore assez complaisante... vous savez que des garçons n'entendent rien à ces sortes d'achats.
— Oh ! très-volontiers !... je ferai de mon mieux... Laissez-moi la clef de votre chambre, et ce soir en rentrant, j'espère que... Ah bien! je m'en vas , parce que voilà M . Bouchenot qui défait encore son pantalon... Vous m'apporterez votre clef.
— Ah çà ! Bouchenot, est-ce que tu te fiches du monde? dit George lorsque la voisine est repartie ; tu ne fais qit'ôter et remettre «e pantalon... tu n'es pas encore habillé, et nous sommes prêts... et Henri doit nous attendre.
— J'en suis bien fâché... mais ce pantalon me gêne... c'est-à-dire 'c crois que ce sont mes bottes.- j'ai envie de les ôier !...
— (Jue le diable t'emporte !... tu n'en finiras donc pas? — AMoasnous-en toujours ; il viendra nous retrouver quand il aura aclievé sa toilette.
— Eh bien ! c'est ça, dit Bouchenot ; allez devant, messieur? ; moi, je vous suis!... Oh ! je vous aurai bientôt rejoints !...
— Tu sais oti c'est ?
— Certainement! sur la place du Châtelet.
— Tu donneras notre clef à la voisine. ^1 — C'est convenu !
I — Ne sois pas deux heures surtout, ou nous déjeunerons sans toi. ' —Allez, aile?.... je marche sur vos talons.
George et Timothée sont partis. Lorsqu'il est bien cert"in qu'ils ; jnt descendus et que la porte est fermée, Bouchenot, qui s'est vive- , .:.'ul rhabillé, court pieii'rp l'habit déchiré qu'il avait déposé dan» ail coin , et, fourrant sa mair dans la poche , il eu son un rouleau , pclit, mais lourd et soigneusement fermé. Il se hàt-- ite de.lurer le r II" r qui sert d'enveloppe, et trouve dedans des pit^^es de viigt francs.
— De l'or! s'écne Boucheiio'. , qui est resté saisi, et qui semble plutôt éprouver de l'eH- i ijue dii plaisir à la vue de ce trésor. De l'or... des napoléons... Ciu.;... d;:... quinze... ça fait trois cent» frenUix trois cents francs qu'ils m'avaient eli^^^fc dans la poche... Im
ne... Je vais nger, encort
benre , votis êtes .ntenant.
misérables qui... Ah ! mon Dieu !... et je ne m'en étais pas aperçu-.. Ah! cela se conçoit dans le trouble ou j'élai»... Trois cents francs... Ls m'auront pris pour un malheureux ouvrier... un pauvr- diabi» ; au fait, mou cosluaie .''e pouvait pas donner d» moi une idée b>*:a avanlageuse. Ils m'ont mis cela dans la poche pour payer mon silence... Uidble !... je n'ai garde de parler... après le» menaces qu'il» m'ont faites... De l'or... puisque je l'ai... je n'irai certes pas le re(>oriei... Mais j'y songe... si c'étaient des pièces fausses!... il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ce soient des pèces fausses... el'es sonnent bii-n pourtant... Ah ! si je priais la voisine d'aller en faire voir une., la première venue... Peste ! un instant ! c'est que je ne veux pas mettre de mauvaises pièces en circulation... Ces scélérats voudraient p<;utêtre me forcer par là à devenir leur complice... Ah ! mon Dieu !... je ne sais plus que faire, moi .. j'ai eomme une sueur froide... J'ai envie d'ailer jeter ces n-<poléoiis dans la rivière... j'ai des vertiges' O maudite nuit !... infâme chien !... t^jel parti prendre ?
Bouchenot reste quelques instants s réfléchir; enfin, après avoi» mis les pièces d'or dans ses poches, il se décide à aller trouver mademoiselle (>'oplina.
La jeune fille enluminait, lorsque Bouchenot, qtii , cette fois,e«l babillé compléiement. se présente devant elle.
— Buiijour, ma voisine.
— Ali ! vous è^es donc habillé enfin! dit Cœlina en souriant. Diem merci ! vous êtes plus long à votre toilette qu'une femme.
— C'est qu'aujourd'Iiui... je ne sais pas... je ne sais plus mettre mes boutons.
— Il faudrait peut-être aller vous habiller comme un enfant... Trouvez-vous que ce soit gentil ce que je fais là ?...
— Ce que vous faites... Oh ! pardon... je ne voyais pas... c'est le Petit l'oucet ?...
— Eh non ! c'est Adam et Eve... Vous n'y voyez guère, à ce qu'il parait... Comme vous ê'es pâle! Est-ce que vous vous sentez encore malade ?
— Non , ma voisine , mais... c'est que... .\h ! dites donc . ma voisine, pendant que je vais remettre ma cravate... auriez-vous la complaisance d'aller me cbangrr.. c'est-à-dire d'aller faire voir celle pièce de vingt francs chez un bijoutier?... j'ai peur qu'elle ne soit pas bonne...
— Tiens, vous avez de l'or à présent!... Diable! des billets dt banque, de l'or... vous devenez des millionnaires...
— Ah ! c'est une pièce... que... j'ai retrouvée... que je croyais •voir perdue.
— Il me semble que vous pourriez bien aller vous-même montrer votre pièce au bijoutier.
— Vous croyez ?... c'est que ma cravate me gène... elle m'étrangle, et puis je ne suis p.is encore à mon aise dans ce pantalon neuf... il fatidra qu'on m'y fasse une pince.
— Ah! ah! quel drôle de corps vous faites!... Allons, donnez-moi votre napoléon , j'ai justement besoin d'aller chercher de l'amidon, et pendant que je descends, tâchez de finir de vous arranger, car sans cela vos amis pourront bien déjeuner sans vous.
Cœlina a pris la pièce et elle est partie. Pendant tout le temps qu'elle est absente, Bjuchenot respire à peine, son anxiété redouble à chaque minute ; enÊn, la jeune lille remonte l'escalier en cliant.iut.
— Eh bien ! s'écrie Bouchenot en courant au-devant de Cœlina.
— Eh bien ! elle est délicieuse, votre pièce ! c'esl de l'or première qualité ; le bijoutier m'a dit qu'il m'en souhaitait un lingot comme ça.
— En vérité! répond Bouchenot, 1.1' ' 1.1 figure redevient rayonnante. Ah ! au fait , je ne sais pas poiirr i je me figurais... on a quelquefois des idées bizarres... allons . revoir, voisine; voici notre clef; mes amis m'attendent... je vai? .uner.
— Vous n'êtes donc plus gêné daiif .re cravate et votre pantalon ?
— Oh ! je vous assure, voisine, v depuis longtemps je ne m'était pas trouvé si à mon aise.
— Vraiment... voilà l'air mal' li vous revient aussi.
— Près de vous, charmante .ne... si les yeux disaient tout ce qu'on sent, tout ce que... M ,e vais déjeuner, car je meurs de faim.
— Allez , vous me direz U e une autre fois.
Bouchenot prend un bai>' ar le joli visage de la jeune fille, «■ :'.aulant, en chantant et e' aisant résonner les pièces d'or qu'il a dans sa poche.
CHiriTRi XIT. — Cn déjïUBsr et •«• inilM.
Henri , George et Timothée venaient de se mettre à table, lorsque Bo. c'enot arriva enfin chez le traiteur.
— Allons donc, maudit lambin ! Tu seras donc toujours en retard ? disent les jeunes gens en apercevant Bouchenot. Est-ce que la ai encore suivi nue jeune fille?
— E«t-t:e que lu as en i^re détourné un chien de sa route?
— Que dii'.hle as-tu fait liepiiis que nous t'avons quille ?
— Eh! uu.i Dieu, messieurs, |e me suis babiile : ce pantaloa m'allail mal... ileureusemcnt la voisine était chez elle.
— Commrat ! la voisine fa mit toi pantalon ? dit G«oiipt as riaatf
MOUSTi^CMR.
— Ce«l une fatuité de i» part ! s'écrie Timoiliée, et je gage bie» 'jue ça n'es» pas vrai...
— Je n'ai pas dit qu'elle m'avait mis mon pantalon... Au reste, ':ela n'empAclic pas que... Mais déjeunons d'abord ! J'ai un appétit •;uperbe!... G»t-on bien ici?
— Oui, sans doute, on est bien , dit George... Ab ! mais, messieurs, coniiiidit trouvez-vous la qurution de Hoiicheiiot ? C'est Henri qui lions donne k déieuner, qui n'»M< conduit ici, et moiisirtir se :iermet de demander si l'on y est lurei. D'abord le restaurant est assii 'onuu , mais eus'iile je vous demande si c'est à nous de faire l>s dif- 'iriles !,,. lorsque hier nous aurions été si heureui de trouver à diner ■lans la plus mauvaise gargote de Paris.
— C'est la joie d'être devant une bonne table qui lui tourne ia tête, ditTimoIhée.
— Messieurs, je ne pense pas avoir lieu dit qui puisse offenser nenri, répond [inuohenot en couvrant son assiette d'anchois, de beurre et de cornichons. Parce que notre ami nous paye à déjeuner, c rtiiineLienl il ne p(éti!) Irait pas que nous trouvassions bon ce qui est mauvais !„. ce serait du desiwlisme; et d'ailleurs, quand on a de l'argent dans sa poche, il faut se faire servir convenablement : je ne connai.s ipie ça.
— Tiens, Houchenot, mange et tais-toi, tu feras beaucoup mieux.
— Mais I. ii..c-7.- le donc parler ! dit a son lour Henri ; il a raison de e point ge gèntr ; ne sommes-nous pas autant l'un que l'autre? et
i il y a un peii plus d'argent ùans la poche de l'un de nous, l'amitié Be nous met-elle pas tous de niveau?
— Oui, certainement , dit Bouchcuot en se carrant sur le fauteuil dans lequel il s'est assis. Oui, l'amitié ne doit point s'occuper de ce que nous ovons dans nos ]ioches... il ne fait pas assez chaud ici... Uiirçon , niet'ez donc du bois dans le poèie... et donnez-moi une chaufferette... j'aime k avoir les pieds chauds pour manger...
— An ! voilii qu'il lui faut une chaufferette à présent ! s'écrie Timothée.
— l'ourquoi donc se priver quand on peut être bien ?... Garçon, voïKi ur:e bouteille qui sent le boîichou... Donnei-nous-en une autre.
George et Tiu.othéi: se regardaient en riant; ils ne revenaient point du ton avec lequel Bouchenot se faisait seivir ; en effet , à la manière dont il ordonnait, on aurait pu croire que c'était lui qui était l'amjihitrjon. Tout en répétant que l'amitié ne devait point attacher de prix au plus ou moins de fortune, Bouchenot passait i» chaque instant une de ses mains sur la poche de son gilet, alin de uentir, de palper ses psje.es. La possession des cent écus perçait dans ses manières et son ;an|,;.ge. Il est bien rare que l'on n'éprouve pss l'influ.nce du contact de l'or. Si vous voulez en faire l'épreuve, mettez -en dans la poche d'un pauvre diable jusqu'alors timide et se défiant de luimèiiie, vous le verrez bieniôt relever la tête, marcher d'un pas plus ferme, et parler avec assurance. Si l'argent peut quelquefois changer i'humeur d'une personne sage, juge* de ce qu'il doit faire sur celle qui ne l'a jamais été.
En ce moment , trois cents francs étaient pour Bouchenot une fortune ; n'ayant jamais son^é qu'à s'amuser, n'ayant su ni calculer ni travailler, il avait en peu de temps dépensé le bien de son père. Mais après avoir dissipé son héritage , son seul regret avait été de ne point ;'ouvoir recoiumencer ; ses jours d'infortune et de privation ne l'avaient point corrigé, et maintenant il ne songeait qu'à se procurer les plaisirs dont il était privé depuis longtemps. Il y a des gens que 1 infortune ne rendra jamais sajes ; riches, ils se ruineront ; pauvres ils n'aspireront à l'opulence o afin de pouvoir satisfaire de nouveau
e ; ces geng-là se définissent le plus .^sseux.
sera reçue... j'en ferai d'auue chose me dit maintenant elque célébrité... et avec la
leurs passions et se ruiner en '■riliiiairement par le nom de
— Ah ! dit Timothée en sa> ;;nt un filet sauté au vin de Madère, on a bien raison de dire que le nrs se suivent et ne se ressemblent pas. Hier, si malheureux tous tr . n'ayant pluf de quoi nous vêtir... .ujouid'hui, bien habillés et assis ant une bonne table !...
— Et c'est à Henri que nous d. 5 tout cela , dit George; grâce •T loi, je puis aller lire ma pièce... " " 'reg... Oh ! je me sens en verve... q .jue je réussirai... que mon nom aur, gloire viendra la fortune !...
— Moi , dit Timothée, je vais travai. avec ardeur... je passerai .;ion examen, je serai reçu avocat, j'aui. des causes, je plaiderai . vec talent, ce sera à qui m'aura pour dc.caseur !... j'amasserai de ' argent , je deviendrai député, j'arriverai aux emplois, aux honneurs... • l je vous donnerai à diner au rocher de Cancale.
— Quant à moi, dit Henri, si, comme tout me le fait espérer je < éussis dans mes entreprises, j'épouserai celle que j'aime. Pauline sera I la femme !... Ah ! mes ami», quel bonheur .sera le mien !... si vous . >Qiiaissiez ma Pauline, si vous pouviez apprécier l'alliance de ses
ruis , de ses aimables qualités, toutes ces grâces qui charment, qui ■ .bjugui-nt le creur, ah ! vous diriez comme moi que mon sort sera i igne d'envie. Mais vous connaîtrez Pauline; en devenant ma femme e Je deviendra votre sceur... ma maison sera la vôtre, et vous parte-
„srez mon bonheur!...
Pendant que Ut trois i
I parUitat, Bouchenot se contentait de
boire et de mander comme quatre, en portant de temps à autre U main à son gousset.
— Et toi, Bouehenot, ta ne dis rien, s'écrie Geoige ; tu ne fait point de projets pour l'avenir... cepend >nt tn il ois être enchanté d'.ivoir une place chez notre ami, et si lu prend-. j;oùi au commerce, ne «eraii-il pas possible que tu fisses par la suite des entreprises pour ton compte ?
— C'est bien ce que j'espère aussi, dit Henri, et je l'y aiderai de tous mes moyens.
— Messieurs, ié|Mind Bouchenot, je suis très-contMit, certainement... Garçon ! donnez-nous d'autre poivre... c'est du poivre de cuisine, ça... fi donc !... donnez-nous de la nilgnonnette... Oui , je ne suis point fâché d'avoir une place, et quand j'y serai , je... Mais l'avenir , voyez-vous, c'est du vent. Suivant moi , ce qu'il y a de sûr, de positif, c'est ce que l'on tient, comme, par exemple, le déjeuner que nous mangeons en ce moment; aussi, vous voyez que j'y fais honneur.
— Je crois que si le déjeuner pouvait durer toujours, Bouchenot aimerait mieux cela que de travailler chez Henri ! dit Timothée entre ses dents.
— Enfin, messieurs, dit George, telle chose qui arrive, j'espère que rien ne pourra rompre notre amitié, parce qu'elle sera toujours basée sur l'estime, et que pour faire son chemin dans ce monde, aueun de nous ne s'écartera de la route de l'honneur et de la délicatesse.
— Bien dit! s'écrie Timothée. D'abord une fortune mal acquise n'est plus un bien... c'est un fardeau que l'on porte; du moins, telle est mon opinion à moi.
— Vous savez que ces sentiments sont aussi les miens, dit Henri; la main même de la femme que j'adore , j'y renoncerais si , pour l'obtenir, il me fallait employer de ces moyens qu'on ne peut avouer sans rougir.
Bouchenot ne disait rien ; il se contentait de manger et Oe se gratter le nez.
— Allons , messieurs , trinquons à notre étemelle amitié , dit George en élevant son verre.
— Ah ! oui, trinquons ! j'en suis! dit Bouchenot en prenant son verre qui était plein de vin de Bordeaux ; mais au moment de trinquer, il s'arrête en disant :
— Si nous trinquions avec du Champagne, il me semble que cela serait plus digne de nous... Messieurs, j'offre de vous en payer une bouteille...
— Décidément, Bouchenot. tu ne dis aujourd'hui que des bêtises, répond George après avoir vidé son verre. Oh ! mais celle-ci passe la permission : comment! tout ce que nous avons maintenant. . nos vêtements même, nous les devons à l'obligeance de notre ami... Il nous prête de l'argent , sans que nous sachions encore à quelle époque nous pourrons le lui rendre; il nous donne à déjeuner chez un excellent traiteur, et parce que tu sens dans ta poche sonner cet argent que l'on t'a prêté , voilà que tu veux payer du Champagne à celui qui ne craint pas de se gêner pour venir à notre secours !... Alors, quand tu n'auras plus rien , tu ne craindras pas de lui emprunter de nouveau?
— Moi, je crois que sa fièvre d'hier au soir lui revient, dit Timothée.
— Messieurs, reprend George, Bouchenot me rappelle une aventure arrivée à un homme de lettres duquel je la tiens. Un matin , un homme âgé, proprement mis, s'était présenté chez lui, et d'un ton piteux avait réclamé ses secours en lui disant que, depuis jlu.-,i..urs jours, il ne possédait pas même de quoi s'.cheter du pain. L'homme de lettres, quoique harcela par ces sortes de demandes, se sentit ému par le ton du bonhomi|||, et ne le renvoya qu'en lui mettant dix francs dans la main. Letuème soir, après son diuer, en entrant dans un café, la première personne que notre homme aperçoit, c'est son indigent du matin, qui, assis devant une table, savourait sa demitasse et son petit verre; et vous croyez peut-être que celui-ci devint embarrassé à l'aspect de la personne qui , le matin même , lui avait fait l'aumône? Pas du tout, il s'écria avec un ton d'aisance sans égal : Bonsoir, mon cher D..., vous venez faire comme moi, voua venez prendre votre café! Eh bien, dans ce moment-ci, Bouchenot offrant de payer du Champagne à Henri me semble le digne pendant de cet infortuné qui prenait son café et son petit verre.
Bouchenot ue répondait pas, il contournait sa bouche , i! baissait les yeux et semblait vouloir chercher quelque excuse pour faire oublier sa proposition; mais Henri lui frappa sur l'épaule en lui disant:
— Mon pauvre Bouchenot, il me semble que nos deui atnis Ijp traitent bien durement aujourd'hui... Mais laisse-les dire ! Quant i moi, je ne trouve jias mauvais que tu préfères le Champagne au bor' deaux, et j'avais deviné ton goût... Tiens, regarde derrière toi... sut cette table, cette bouteille ficelée qui est là... »"Uemeut tu me permettras de la payer avec le déjeuner.
— C'est cela que je voulais dire , reprend Bouebenot. Eh ! mon Dieu! est-ce que la langue ne peut pas tourner?.., est-ce qu'il est défendu d'ailleurs de dire parfois des bêtises?... Mais George et Timothée le preaoentavec moi sur un ton qui j\e me (.9uvi«ul pas du out...
y h ne yexii pai ttre molesté, nol! il ne faut pas qu'ils croient me uent-r co'iMie un n^gre...
— Alimis! la pan! s'écrie Henr. i\ prenant la bouteille de Champagne; il serait beau que vous vous >|iierellas8lez pour nutre première réunion depuis mon retour ! Plus un mo* fi*! tout cela , et buvons ce chaipp.'igne aui souvenirs de notre jeunesse! k uotre bonheur présuat et à nos eS|>érancP8 pour l'avenir !
— Jt' le veui bien , dit Bouchenot; je ne suis pas rancunier, moi. Buvons... mais pas dans ces verres-lè... Garçon! des verres à Champagne! allons doDC, et des biscuits de Reims : ça se trempe dans le Champagne, ça le fait remousser !
George rKlient une eiclamalion qui allait encore lui échapper, il se onleute de sourire en regardant "Timothée. Mais les verres à cliami.igne sont apportés, ain'i q'ie les biscuits demandés par Bouchenot. Henri verse le vin pétillant , il avance son verre , on trinque , on boit,
01 lit, et la bonne harmonie est bientôt rétablie entre les quatre
jeiaies f;"iis.
— Miiintenant . messieurs, je vais vous quitter, dit Henri lorsque )ab'>iitei!!^' de :haiup.igne est ««-hevée.
— Déjà! dit Bouchenot en regardant la bouteille qui est vide. Mais »st-re que uoui ne poinrions ))as... en...
George ne laisse ;^>as Bouchenot achever sa phrase; il lui donne un gfan-J coup de ^enou et s'écrie : — Il faut aussi que je vous quitte lu.r-le cliaiijp... il est près de trois heures, mais je trouverai encore le directeur au théâtre. J'ai mon manuscrit dans ma poche, je vais le lui porier.
— Moi, je rentre, dit Jlenri. Je m'installe dans mon nouveau local... J'établis mesbi'reaiii... ma caisse ■-
— Où ogcs-tu niainl'iiant ?
— ïic..? de Provence. Tenez, mes amis , voici mon adresse. A propos, Bouchenot, je cpmpte sur toi... Je t'attends demain.
— Demain? répond Bouchenotd'un air indécis. Ah ! oui... demain, ou ap.ùs.
— Et pourquoi pas demain ? reprend Henri.
— Ah ! c'est que... vois-tu... j'ai encore mille petites choses à t rminer... et puis mes dispositions » prendre... pour mon déménagemejt.
— Ahîahl ah!,., il sera long, ton déménagement ! s'écrie ïinioihée en riant aux éclats. Henri a vu ce malin un échantillon de nutre mobilier.
— rSon, dit George, c'est qu'il a encore un rendez-vous d'amour pour demain,
— J'ai ce que j'ai , reprend Bouchenot avec humeur. Que diable , messieurs, chacun a ses affaires., je ne m'inquiète pas des vôtres, moi!
— Ne te fài.he pas, Bouchenot, dit Henri en reprenant son chapeau; mais tâche seulement que tes affaires soient proinptenient teriiiiiiées, parce qu'il me îtirde de l'établir dans ta place et de te mettre au fait de la besogne.
— Oh ! compte sur moi... Je te le répète , une fois que j'y serai je travaillerai étonnamment.
— Maintenant, messieurs , partons.
Les jeunes gesis sortent de ehei le restaurateur; puis Henri et Geoige quittent leurs camarades pour vaquer à leurs affaires.
Tiiiiothée et Bouchenot sont restés tous dei^ï sur la place du Ch.itelet. Ils se regardent et sen\blent ne pas savoir ce qu'ils veulent faire. Bouchenot est bien décidé à s'amuser, mais il ne sait pas encore commuent. Quant à Timothée, peu accoutumé à boire, il est déjà étou'di par les fumées du Champagne, et regarde son ami comme puur savoii' de lui de quel côté il doit se diriger.
— Qu'est-ce que nous allons faire ? dit enfin Timothée à Bouchenot.
— Parbleu! nous allons nous amuser, jouir de la vie, répond bouchenot en enfonçant son chapeau sur le côté , de façon k se donner un air tapageur.
— Jouir de la vie ! répète Timothée; mais il me semble que nous nous en sommes déjà assez donné ce matin... nous avons parfaitement déjeuné.
— lih bien , qu'est-ce que cela fait?... est-ce que la journée est finie?... il n'es' r|ue trois heures, nous pourrons encore dîner et souper... JNous avons fait diète pendant assez longtemps, il faut nous dédommager, mon cher !... Les jours de tristesse et de privations vont ètie remplacés par des jours de plaisir et de bombances ! Nous avons de l'argent dans nos poches... notre temps est à nous... nous sommes nos maîtres... Vive la joie! je ne connais que ça...
— Vive la joie !... c'est très-bien ! mais l'argent que nous avons en poche , il faut le ménager... puisqu'on nous l'a prêté...
— IWénage le tien si tu veux; mais moi, je veux faire rouler le mien; l'argent est fait pour rouler.
— L'uigenl à soi... passe encore... mais l'argent d'un autre...
— Ali ! Timotliée , ne me taquine pas, je t'eu prie; j'ai le vin trèswéchant, je t'<n préviens. Voyons, veui-tu passer une journée de Syli.inle ? veui-tii nager dans les délices de tJapoue ?... prends moa liras et laisse-loi conduire, c'est moi qui régale...
— Tu régales... tu régales... C'est que j'avais envie de bouquiner un peu sur les quais... je cherche un vieui dictionnaire latin-fr»nr:«is.
— Allons, ne vas-tu pas penser à trayailler su'o' rn i.inl tu n'«« a* «D train... Le champajr^e t'a émouiCi.^,,. lu acti^teiJis FaubUi
] pour les Pandectes de Justinien , tu prendrais un Matthieu La'mberg
I pour le Code civil I... Encore une fois. Initie-toi guider par r>mitié,
et semons de roses le chemin de la vie. Pour commencer, noai allons
faire une partie de billard, que nous arroseront de bitcboff, ç*-nou>
donnera de l'appétit pour dicter.
— >Iais je sais à pein* jou'r au billard.
— Kd bien, moi j'y suis très-fort, ça fera compensation. En -vi!! du pied droit!... Sacrel^le" ' que la vie est belle q'und ona le* (;ou^ sets garnis !
Timothée a passé sou oras sous celui de son ami , et ces messi'-'irs se dirigent vers le Palais-Royal : là ils entrent dans an câfé, mo- ' i.l au billard, et Bouct^uot fait venir du hischoff et des cigares.
Timolhée jo'ie fort mal et perd tO'Jtes les parties; mais Bouch^soi lui répète à chaque instant : — Que cela ne t'inquiète pas, c'est u;i}i qui réijale... Admire mon jeu et prends des leçons.
Le bischolT, dont Bonchenft verse avic abondance, ach'-ve (J'"-tourdir Timothée, qui ne sait bientôt plus ce qu'il fait; il cîerele à imiter h jei brili.int de son com|iagnon , it <n vo'ilant, comme lu , faire un bloqué fumant , il crève le tapis du billard.
— Va toujours I s'écrie Bouchenot, et ne l'inquiète de rien!... je fais bon des accrocs.
Mais le garçon de billard , effrayé de la manière de jouer de T> mothée, court à lui en s'écriant :
— Monsieur, chaque accroc fait au tapis se paye vingt francs.
— Kh bien, c'est bon, répond Bonclienot; quand il y en «ara quinze ça fera cent écus... hein? on sait calculer.
Mais le garçon n'a pas confiince dans Ic-s joueurs qui sont gri' ; il pense qu'avec sa manière de bloquer, l'un d'eux est capable de Le point laisser un morceau de drap sur le billard, et il court chercher son maître.
Le maître du café monte; c'est un tout petit homme qui a 'ine grosse perruque bouclée comme une tête de lion, avec laquele ii se croit aussi haut que la porte Saint-Denis, et qui, à chaque eiti'ant -, .e sa femme lui donne, fait ajouter de nouvelles boucles a sa perruq>.e. Il court à ! imolbée, qui était en train de viser une rouge, et aTéLaii* son bras ainsi que la queue qu'il tenait, il lui dit avec une ^ro^i-j voix de poitrine :
— Mniisienr, vous ne jouerei point davantage !
Timotliée regarde le maître du café d'un air hébété, tandis que Bouchenot, qui alUnt porter à ses lèvres un verre de bischofT. s'éc' •' en ricanant :
— Qu'est-ce que c'est que ee petit lion?...
— Monsieur, je suis le maître du café, et je vous enjoins de reî ■ déjouer au billard... Monsieur a déjà fait un accroc /res-corisf-iyi.-
à la manière dont il tieut sa queue, on voit qu'il ne sait (las joiie^ tout , et je n'ai p;as envie que mon billard, qui est superbe, soit 1.: tôt cOJiplélement eu lanibeau\ !
— Brrrrout!... en voilà-t-il assci?... A présent, petit lion, v allez nous faire un plaisir, c'est de nous laisser tranquilles, et ' ■ vo'-s en aller.
— Monsieur, dit le maître du café en fermant les poings et n'cr;tant si!r ses orleils, je ne m'appelle pas petit lion, le Tous répètt ]';e je suis le maître ici.
— Après nous, mon bon ami; nous sommes les maîtres, en pavai:t, de faire tout ce que nous voudrons dans un calé.
— Je vous prouverai, moi, que ce n'est pas vrai. Voiii ne jo-. e oi plus, messieurs !...
— C'est comme ça que vgus achalaiidei voire tdllard!... Vous n'avez pas le droit de nous empêcher de jouer.
— Pardonnez-moi, parce ipiil est évident que votre ami ne çsii pas se servir de sa queue de bi!lard. ^
— Je ne sais pas comment vous vous sent i de la vâtre! mais vj>:s avez une sacrée grosse télé qui doit faire peur à tous Its enfants du quartier.
— Monsieur! vous m'insultez, je crois! prenez garde! Je ne souffre pas It moindre plaisanterie, et si vous voulez que je virte avec vous, je suis votre homme... Je ne recule jamais, n'importe devant quoi !.,,
— Diable! vous êtes bien heureux!... moi, votre perruque mt ferait reculer.
— iMonaieur, je vous avertis que je vais employer la violence po'; t vous mettii; dehors.
Boucheoit s'aperçoit que le petit limonadier a une maaT;tise tcle , et quoiqu'il ait mis son chapeau de travers, il ne se soucie cependant pan de se battre. 11 jette deux napoléaos sur le billard en disant :
— Payet-vous ! et que cela finisse!... aais ■•as ■« remettroi;* jamais les pieds dans votre café !
— Vous me feres plaisir .. Je ne liens paa à «< qu'on fasse cb<w moi de la dépense, messieurs, je tiens avant tout à ce qu'on s'y cor • duise décemment!
— Votre raisonnement est à la bantenr de v«tre perreqtie, Aiion^, I rendet-moi mon rftr. ^^h»ni linn!...
I l\iiii,ml q 1 ou «ion *. > lKM<fb-<i:ut ta msani'e, Timotbic flil ! ■» lou> de la salle eu tiLerunaul de ton (.iu.t sou cliai>e4u fui eat a<ic
M ttte. Ce n'est pat lani peine ip'on lui fait comprendre qu'il rit coiiïë de son caalor. Enfin Boiichenol lui prend le bras, et hitnlôt ils font tous deui dans le jardin du l'<il,ii%-lloyal.
— Ce liotonadier est un pi^tit ini|iertinf nt que je reconnaîtrai, dit alors Doucbeuot. Et si ce n'avait pas été k cause de toi, je l'aurais «orrigé !
— Kat-ce qu'il nous a iosulti^s? r<<pond Tiniotbée, qui tout en marehanl fait ce qu'il peut pour ne point paraître gris et conserver son équilibre.
— Certainement, c'est un drôle!.;.
— Alors il faut aller nou-. battre avec lui... retournons au café. Et Tiniothée tire le bras de son ami pour lui faire rebrousser cbe-
min. Mais Boucbenot n'siste en disant :
— Non... non... il faut mépriser tout cela... cet homme n'est pas «ligne de notre colère... Songeons à dîner maintenant.
— A dîner I
— Sans doute ! il est cinq heures et demie ; c'est bien l'heure, il me lemble.
— £sl-o« que tu as faim, toi?
— Oui... je prendrais bien quelque chose.
— Moi , je n'ai pas du tout d'appétit.
— Il viendra en mangeant.
— Je me sens tout étourdi...
— Ça se dissipera avec le potage.
— Tu crois ?
— Eh oui! Allons... oii veui-tu aller?
— Ça m'est absolument égal !...
— Allons chez le premier venu, il ne manque pas de traiteurs dans le Palais-Uoyal. Si on ne nous sert pas bien, je casse tout!... j'ai la tète montée.
Les deux amis font plusieurs fois le tour da jardin avant de trouver un restaurant.
Tiniothée veut toujours aller chei Fortin, qu'il croit être un traiteur, et Boucbenot se sauve de tous les restaurateurs, qu'il prend pour le café dont le maître a voulu se battre avec lui. Enfin, grâce à un honnête promeneur, ces messieurs entrent dans un salon où l'on dîne, et vont s'installer à une table après avoir renversé sur leur chemin deui chaises et un couvert. Cette manière de s'introduire ne dispose pas en leur faveur, et toutes les personnes qui dinent dans le salon lèvent les yeux pour examiner ces messieurs qui renversent tout ce qui se trouve sur leur passage.
Timothée s'est jeté plutôt qu'assis sur une chaise. Boucbenot tousse et crache, affecte des airs de grand seigneur, clign» les yeux en regardant atitour de lui; puis, en voulant accrocher soo cha|ieau à une patère, fait tomber un chapeau et un parapluie placés à côté.
— Voilà des messieurs bien maladroits, dit un petit homme joufflu et jaiine, propriétaire du chapeau et du parapluie. Ce monsieur est assis à une table voisine, avec une dame d'un âge mur, qui est c.-.if- JÉe comme une jeune fille, et dont le front ridé est orné d'une éléj^nte féronnière.
iUais Boucbenot est parvenu à s'asseoir. Un garçon s'est empressé de ramasi r les chapeaux, on met le couvert de ces messieurs, et on leur deinande ce qu'ils veulent. Timothée, qui a l'air d'avoir envie de dormir, regarde le garçon d'un air bébéto et ne répond rien. Boucbenot prend la carte, la parcourt, pt;i« te lurne vers son ami en lui disant :
— Qu'est-ce que tu veux ?...
— Je prendrais bien du thé, répond Timothé« en se dandinant sur u chaise.
— Du thé! imbécile... il se croit encore à Londres... où il a dépensé un million à boire une foule de choses. Garçon, dounez-nous ce que vous aurei de meilleur... n'importe quoi... et'd'exceileuts vins, •urtout... car je m'y coauais, je vous en préviens.
— On voit même qu'ils en ont déjà Ikt aujourd'hui! murmure le petit homme joufflu, qui ne pardonne pas à Boucbenot d'avoir jeté son chapesu p^r terre. La dauie qui est avec ce monsieur s'est pincé la boui:he d'un air dédaigneux après avoir envisagé ses deux voisins; « Bouiibenol, qui vient de la regarder, part d'un éclat de rire eiî disant a limottiée.
— Oh ! la bonne tête !... tiens, derrière moi... cette vieille coquette hibillet en rosière!... je ne lui ferai pas l'honneur de la prendre pour in* Parisienne! cela arrive de son endroit avec les modes et na Tisane que l'on portait il y a quinze ans... et le mari... le petit roquet boaft au teint bilieux... quel joli couple !... Je gage qu'ils viennent à Pan» pour se faire peindre tt mettre au salon.
Timothée ne répond rien : il a bien assez à faire en tâchant de tenir ses yeux ouverts. Le garçon sert. Boucbenot couvre l'assiette de ■on auii en lui disant :
— Mange, bois, ça te remettra, et regarde notre petite voisine, cela te réveillsra tout à fait.
— Comment ! est-ce qu «lie est ici ( dit Timothée en se frottant les yeuj.
— Oh! comme tu iirtuds ïes!... je te parle de celte antlquaiUe coiset avec une fércuniere»
— Je peDMÎi qae c'était Mademoiselle Ccclina qua tn allais me montrer.
— Ah ! frip*n ! U hc parait qat tn en tient pour la petite enlumineuse...
— Pourquoi pat?...
— C'est que tu en sera» pour tet ioupirt, mon garçon.
— <,)iresl-ce qui te fait |«nser cela f
— Parbleu, c'eM liii'ii simple : cette charmante grisette me plaît; j'ai jeté mes vu<« aur elle... et je ne crois pas, mon pauvre Timothée, que lu aies la prétention de l'emporter sur moi.
— Tu es un suffisant!... 3>- ferai la cour à la petite Cœlina, et ce n'est pas toi qui m'en eui pèche ras!
— Tiniotbée, vous le prenez bien haut, mon ami; mais je te pardonne, parce que tu es gris.
— Boucbenot, si tu m'ennuies, je te jette ce Terre de Yin au visage !...
— Oh! oh! je t'en défie bien, par exemple I...
— Ab ! tu m'en défies !...
Ces mots n'étaient point achevés, que Timothée aTaitpris son verre et en avait lancé le contenu sur Boucbenot, qui était assis en face de lui; mais Boucbenot s'était jeté de côté au mouvement que Timothée avait fait pour saisir son verre, si bien que le vin lancé avec violence va laver le visage du petit monsieur joufflu qui était à la table voisine.
— Ah! c'est trop fort! s'écrie le petit homme en secouant la tête. On n'a jamais vu se conduire aussi indécemmeut... Messieurs, voui vous croyez au cabaret, apparemment!...
— Je suis désolé, monsieur! balbutie Timothée ; ce n'est pas à vous que cela était adressé.
— Mais c'est moi qui ai tout reçu, monsieur; et si vous avie» aussi bien attrapé mon épouse... cela ne se serait point passé ainsi.
— iVionsieur... je suis confus...
— J'en ai plein ma cravate...
Pendant ce dialogue, Boucbenot se cachait le visage sous sa serviette pour ne point éclater; mais ne pouvant résister au désir de voir la fis;ure de son voisin, il se retourne et se met à rire comme un fou, ce qui auijmente la colère du petit monsieur.
— De quoi riez-vous, monsieur? dit le petit homme en lançant à Boucbenot des regards furibonds.
— Monsieur... c'est de souvenir...
— Qu'est-ce que cela signifie?... est-ce que vous me connaissez?..,
— Non , mais votre figure me rappelle un petit ange bouffi que j'avais sur une tabatière.
— Est-ce que vous avez l'intention de m'insulter, monsieur?
— Comment, vous insulter! parce que je vous dis que vous ressemblez à un ange...
— Je ne suis point endurant, monsieur!...
— Et madame votre épouse vous adore comme cela, j'en suis sur...
— J'ai bien envie de vous laver la tête
— Essuyez donc la vôtre, d'abord...
— Sortons, monsieur ..
— Prenez garde , je vais croire que vous avez une mauvaise graisse !...
Ces mots et le ton goguenard de Boucbenot achèvent d'exaspérer le monsieur; il fait un mouvement couime pour se lever; mais déjà sa femme s'est .^aisie de son chapeau et de son parapluie, elle se hâte de coiffer son époux , et le prend par le bras en s'écriant :
— Allons-nous-en, mon bon, allons-nous-en!... ne vous compromettez pas avec ces espèces... Je ne reste pas ici davaiiLige; venez, je sens mes nerfs qui me travaillent... venez, mon bon, je vous en supplie.
Le gros monsieur se laisse entraîner par sa femme; il se lève, prend le bras de son épouse, passe avec elle au comptoir, où il paye son dîner en vociférant contre les jeunes gens qui viennent gris chez un traiteur, puis il sort du restaurant, dont il ferme la porte comme s'il voulait en casser tous les carreaux.
— Mon bon me fait l'effet d'être un gros méchant , dit Boucbenot en se versant à boire.
— Tais-toi, Boucbenot, tu as tort, tu noua fais des querelles partout où nous allons!...
— Je te conseille de parler... monsieur qui s'amuse à lancer des verres au nez de ses voisins...
— Tu sais bien que c'est à toi que je le destinais.
— Allons, je te pardonne, je n'ai pas de rancune, moi; tu ei^^ amoureux de Cœlina, moi aussi, eh bien, nous lui ferons la cour tous les deux, et elle choisira.
— A la bonne heure... je te rends mon amitié.
— Bois donc... mange donc... tu ne fais rieu; tiens, uu verre de volnay... Ah! il est délicieux le voinay.
— Je t'assure que j'aimerais mieux du thé.
Boucbenot force son compagnon à boire et à manger avec lui; c.e^' pendant les dîneurs ont petit à petit déserté le salon, et Timolhée dit à son ami :
— Tout le monde s'en va... il doit être tard, nous aevrious en aller avssi.
— Bah ! ii}k? est-ce que tu as aniet Bsa^? -— !l y a une Iietire qur' j'étouffe!...
— h fïut prendre notre cM d'abord... Garçoa, 4a ufél tMW> (RCtat!... Coaiment eniploierons-uoui notre Mirée, Timothée?
-^ IV(Mre soirée!... mais noua irons iiou. couclier.
— i^aua coucher à huit heures! £ donc! noua de> -' -l rions jaon« •fOme ex petit monsieur auquel tu viens de laver la lél' Kh ! lUM iSfe!... Co(«nais-tii Séraphin, toi?
— Qa"ei4-ce que c'est que SéraMn?
— Àitn lu ne le connais pas. C'est un spectacle de aanonnettea, tftS^kteo ebiiwiaia... La dernière fois que j'y suis allé , j'avais sept ■H, <^ js me Tiàf^Wt que je m'y guis beaucoup amusé; je veux voir if «Je Rî procurera le même plaisir aujourd'hui. D'ailleurs, on m'a tta ^'iL J «■•"sil là de jolies peàtes boni es... des femmes de charafesî... dis cftîiiln enfin; il fjut aller là... nous rirons, je me sens en teatn de rire! Allons, dépèche-toi de prendre ton café, je brûle d'envis (îe ^ofr Poli'chinelie.
Le café (''ant pris, Soiicbenut paye .a carte, puis, soutenant Timolhë:-, qui ne serait point en état de marcher seul, il le mène chez ^aphin.
CBAriTRE XV. — Le spectacle de Séraphin.
C'est un théâtre bien respectable que celui qui brave le temps, les révolutions, et reste toujours debout, toujours en état de prospérité, dans le même emplacement, avec la même direction.
Séraphin a résolu ce problème : tandis qu'autour de lui tout change et tout passe, tandis que vingt directeurs ont fait faillite, que trois ou quatre ont fait fortune, que les thé:5ires les plus en voijiie ont vu leurs salles désertes; que les genres ont été renouvelés, mêlés, confondus, bouleversés; qu'il a fallu faire des dépenses énormes pour attirer le public, que les acteurs en renom sont devenus uoaiades, que les actrices de talent sont devenues rares; que les auteurs ont eu des proc(;s avec les directeurs, ifie les entrepreneurs de succès snt f.iit la loi aui auteurs, et qu'au milieu de tout cela le public a Muvent gardé son argent dans sa poche malgré la longueur ilémesurée des affiches, le spectacle dé Séraphin a continué sa modeste fortune, et une fortune modeste qui va toujours son chemin vaut beaucoup mieux qu'un char brillant qui culbute. Vous me direz à cela que le directeur d'un théâtre de marionnelles a beaucoup moins de frais qu'un autre; que sa troupe est toujours soumise à ses moindres volontés; que ses acteurs ne murmurent jamais lorsqu'on leur donne un mauvais rôle; que ses actrices ne cabalent point entre elles pour se faire silUiM-. Mais, suivant moi, ce qui assure l'esislence de ce spectacle, c'est que son public se compose en grande partie d'enfants, et les enfants sont beaucoup moins exigeants que les hommes; pourvu qu'on les amuse, ils sont contents et ne s'inquiètent pas si la pièce est bii n écrite, bien conduite, bien intriguée. Il faut si peu de chose pour faire rire tous ces petits visages qui viennent là chercher le plaisir et la joie ! l'aspect seul de Polichinelle suffit pour animer, pour enchanter toutes ces petites physionomies; et il ferait beau voir que quelqu'un s'avisât de siffler Polichinelle I les cris, les trépigne' ents des enfants en auraient bientôt fait justice. Ainsi donc, jamais de cliules au théâtre de Séraphin. Heureux théâtre pour les auteurs !... Heureux public pour ce théâtre! et nous ne prévoyons pas ce qui pourrait entraver la prospérité de ce spectacle de marionnettes, car il y aura toujours des enfants, du moins nous aimons à le croire.
Cependant, avec les enfants qui chez Séraphin sont les habiiués, le noyau , la majorité du public, il vient aussi de grandes personnes. D'abord les enfants ne viendraient pas tout seuls; il faut, pour les accompagner, une maman, une bonne, ou une gouvernante; car ce sont ordinairement les bonnes qui mènent les enfants voir les marionnettes. Mais les jeunes bonnes ont souvent avec elles des payses, celles-ci ont des cousins, ou de simples connaissances auxquelles elles donnent rendez-vous chez Polichinelle.
Ensuite il y » les jeunes gens qui, comme Bouchenot (mais sans être gris cependant), vont chez Séraphin ilans le but de rire avec les jeuni'S femmes de chambre, auiijuelles ils content des gaudrioles pendant la représentation des feux arabesques; car les feux arabesques nécessitent une nuit complète dans la salle , c'est une espèce de fantasmagorie; le moment oîi l'on fait la nuit complète n'i st pis le moins agréable de la soirée. Vous entendez alors de petits cris partir de dilTéients points de la salle : ce sont les bonnes qui ont peur. Vous l'tmarquez que Us enfants ne crient jamais, ils sont beaucoup plus oourageux que leurs bonnes.
Ëul'in , vous trouverez encore au théâtre de Séraphin des gens raisonnables, des gens âgés même, qui vont là sans enfants, et seulement pour se remémorer une récréation de leur jeunesse. Ils veulent voir s'ils prendront encore quelque plaisir aux scènes de Potichinvtle et du Potit cassé ; ils voudraient oublier le temps qui a marché, et s'amuser couiuie aux beaux jours de leur printemps; mais ils ont beau faire, et y mettre de lit complaisance, le Petit Poucet, ou la For*"* aux Animaux, n'ont plus le même charme pour eux ; ils resient froids devant les danses de la mère Gigogne, ils ne sourient que du bout des lèvres aux bons mot* d'Arlequin et de GiUel C'est que ce
" jTt fimhil fwnr leor t^, et que l'on ressent tonjour* un
. J3Câ j£.s UB endroit ou l'on ne vd que pour chercher
Ov, é9iÊ^., Potk&inelle avait déjà fait des choses admirables; il •Vti' ros*é (« diïhl?, bu plusieurs verre» de vin , et s'éi.«it deux fois «liacgré en pot de 9eurt, à la grande satisfaction du public, lorsque 4ear no';veaui spectateurs entrèrent dans la talle de STaptun, s'an- B0D<;»nt d'avance comme une tempête qui vient troubler un beau jour; dès leur entrée, ils avaient fait tant de brait que les eafanti même avaient un instant détourné leurs jeux de la scène ; •' ■ ttgttder vers la porte.
Vous devinez que ces deux nouveaux veniu étaient it*a(Li.;oot et Timothée; ce dernier, encore plus gris depuis qu'il ava't pris l'air, posait sa main surtout ce qu'il pouvait atteindre, cberctiant toujours à se donner un point d'appui. Son camarade était encore plus bruyaiU que chez le traiteur, mais ses yeux étaieat devenus si petits qu'i peine si on les apercevait.
— Passez sur le quatrième banc, messieurs , il y a de la place, dit aux deux amis une femme qui sert à la fois de contrôleur, de placeur et d'onvreuse.
— ]\ous passerons oii nous voudrons, chère amie! répond Bouchenot en éievant la voix. Nous avons pris des premières places... des plus cuètes... ainsi, nous pouvons aller partout et circuler oit cela nous fera plaisir... Voyons d'abord le sexe... Je veux faire mes frais moi...
— Silence donc là-bas! disent quelques personnes impatientée par le bruit que font les nouveaux venus.
— Prrrrout! réporid Bouchenot; les moutards qui voudraient noul faire taire!... Ah! ah!... nous les empèclions d'entendre Polichinelle! Nous sommes ici pour notre argent! nous ferons du bruit si ça nous plaît. Ois donc, 'Timothée, aperçois-tu une figure un peu émoustillante ?
Timothée, qui chancelait sans cesse, venait enfin de sentir quelque chose sous sa main gauche, et il s'appuyait avec délices sur ce qu'il avait rencontré. Mais bientôt une voix tremblante fait entendre ces mots :
— Monsieur, voudriez-vous bien ôter votre main de dessus ma ièie?.., vous me gênez!... Est-ce qu'on s'appuie comme cela »ur la leU; du monde?
f^'était une vieille dame coiffée d'un immense chapeau vert pouvant à la rigueur passer pour uu auvoit, qui était assise à l'extrémité d'un banc devant Timothée , et celui-ci avait empoigné le chapeau vert comme une rampe d'escalier.
— Ah ! belle dame, s'écrie Bouchenot, excusez mon ami ; à coup sûr, c'est sans intention qu'tl vous a pris quelque chose... Comment, polisson, vous preoei les dames par la tête !... Qu'est-ce que ça veut dire?... Est-ce que c'est jamais par là ou'on entame l'entretien ?
Timothée a retiré sa main, et balbutie des mots que l'on n'entend pas. La vieille dame murmure parce que l'on a déformé son cbapean, et la personne qui reçoit les billets dit à Bouchenot d'un ton fort sévère :
— Monsieur, on ne doit pas troubler le spectacle ; si vous êtes venu ici dans cette intention, on va vous rendre votre argent.
— Laissez-moi donc tranquille, répond Bouchenot en lorgnant Jan< la salle ; vous allez voir que nous troublons vos acteurs, peut-être !... Ces gaillards-là s.ivent toujours leurs rôles parfaitemmt ! Par exemple, je trouve qu'ils parlent tous du nés comme Polichinelle ; on leur fait sans doute prendre trop de tabac. ^^iSM-Bioi, domie-t-on U Pont cassée ce soir?
— Oui, moiwieur,
— A la bonne heure... c'est une pièce classique; Je serai enchanté de la revoir... N'est-ce pas là dedans que l'on chante ; La canards l'ont bien passée, et : Tirelonphaf
— Oui , luon^ieur.
— Ah! bravo! délicieux!... Timothée, on va chanter Tirëlonpba ! Tu feras ta partie... !\lon ami a une voix dans le genre de celle de vos acteurs .. Ah ! Timothée, viens la-bas... suis iiu>i , mon vieux. k j'aperçois une figure assez drôlette... En avant!
Bouchenot passe à travers tout le monde sans demander excuse, et sans attendre qu'on lui fasse place; il traiue Timothée avec lui. Ces messieurs arrivent derrière deux bonnes dont l'une était asses gentille, et l'autre horriblement laide. Bouchenot s'a^ied derrière Ij première, et dit à son compagnon :
— Mets-toi à côté de moi.
— Mais it n'y a pas de place, répond Timothée.
— Assieds-loi toujours ; ça se fera, on se prêtera un peu. Timothée se hiisse tomber sur les genoux d'un monsieur qui semblait en extase devant les laixi de Polir/lin(i/i<l.
— Vous êtes sur moi ! vois ni'étoullVz !... crie le monsieur en re« cevaut Timothé-, qui se laisse aller avec uu extrèuie abandon.
— Ça va se faire... Tout à 'heure nous serons uei-hiea, dit Boa chenot.
Mais le monsieur se plaint toujours , le public s'irapatiente, <* . toutes parts on crie : Silence ! à la poile ! EcM.-i, la dime ooutrolr . parvieiit à rétablir l'ordre en faisant recaler Wules lc« persoiuics {
MODSTACnE<
Mot sur 11 banquette occupée par 1m deoi ami*. Timoth4e ae trouve «Toir une place ; «on voiitiu n'e«t plu» toai lui, et ehacvn peut Yoir le «pectacle.
— Ne craigni'i pu» de vous appuyer »iir moi, belle blonde, dit Boucbenol eu a'udressant ^ la jeune lille qui est devant lui. Adossez- TOUS... mes );enoui vom serviront de bra» de fauteuil... et iU seront plus doui, car je me flatle qu'il» ne sont pas pointus.
La j.Mine fille se contente de sourire sans répondre , et Boucbenot dit à î'iniolhée :
— ('.a prendra... fais comme moi... occupe- toi de ton vis-à-vis, et tâche lie ne point dormir sur l'épaule de ton voisin... Allons, Timothëe, éveillons-nous... l'amour nous appelle.
— Mais il me semble qu'elle est laide, celle qui est devant moi, répond Timolhée en cbercliant ii s'appuyer contre son voisin.
« — Laide !... pas du tout... c'est le clair-obscur de la salle qui te fait croire cela... Elle a une superbe tète africaine. Laisse-moi faire : nous allons leur payer du plaisir; ici avec six sous on subjugue tous lei cœurs... ça n'est pas cher.
— Il y avait pourtant une grande cabale dans la salle.
Les bonnes placées devant ces messieurs avaient chacune un enfant «eus leur surveillance ; c'étaient deux petits garçons qui étaient assis devant elles , et qui poussaient des exclamations de plaisir à chaque marionnette qui paraissait.
— Ma bonne, dit un des petits garçons à la jeune fille qui est devant Boucbenot, qu'est-ce que c'est donc que ce grand homme-là qui a un bonnet pointu ?
— Mon cher ami, dit Boucbenot en avançant sa tête, c'est Rotomago ou Croquemitaine , qui vient ici pour fouetter tous les petits garçons qui ne sont pas sages ; mais il ne vous fouettera pas, parce que vous êtes bien obéissant , et que vous mangez de la soupe sans pleurer, n'ett-ee p«s, jolie blonde?... Ah! quelle jolie petite taille d'abeiUe !
— Voyons, monsieur... vous m'empêchez d'entendre le spectacle !
— Ah ! parbleu ! quand vous perdriez un des brrrout de Polichi- ■elle, voyez le grand malheur!... Adosses-vous donc sur moi.
' — Non, je n'ai p<i besoin de m'adoMer.
— Vous avez des eheveux d'un blonâ délicieux.
— Tant mieux !
— Je donnerais mon petit doigt pour les natter.
— Laissez-moi dose tranquille.
— Vous scriei raviiMute cb SuiMCue.
— C'est possible.
— Sont-ils bien longs ?
— Qn'est-ee que cela voas fut 7
— Fria«at-ils t«at tcols ?
— Ça veas ne regarde pu.
— Ha k«BBe , s'éierie le petit gar^n i'wi air eifarë en regardant u* man^tftetta, q«i'e«(-«« ^u* rest «Une que ce vilais-là qui a des
istirbâttr
— C'est le diable, répond la bonne.
— Tiens I c'est drôle... il ressemble à papa Lolo !
— Ce petit garçon a des saillies charmantes, s'écrie Boucbenot tandis que \ei deux bonnes se regardent en riant.
— Soutene.i .vous donc, monsieur, dit le voisin de Timothée; vous appu^Ki toujours votre tète sur mon épaule; c'est fatigant, à la fin !.„
— iliions, Timothée, redresse-toi donc ! dit Bouclienot en secouant /d Dras de son ami. Tu veux sans cesse dormir... Kst-ce que tu deviens marmotte?... Cause donc avec ton vis-à-vis... la belle Africaine; je t'assure qu'elle n'est pas mal faite.
— Regarde donc : ses mains sont rouges, et ont l'air enflées.
— Ce n'est rien ; ce sont des engelures : ça n'empêche pas le sentiment. Ah! la toile baisse; c'est fini pour les marionnettes... Nous allons avoir les feux arabesques. J'adore ce théâtre-ci; je n'y étais pas venu depuis l'âge de sept ans, mais je veux m'y abonner... Y venez-vous souvent, blondinette ?
— J'y viens quelquefois... quand «n m'y envoie... Voyons, monsieur, otez donc vos mains... Est-ce que vous avez besoin de les mettre là ?
— C'est que je voudrais les réchauffer.
— Et vous prenez mon... dos pour un poêle?... c'est sans gêne !...
— Voulez vous des plaisirs , qui est-ce qui veut des plaisirs? crie une vieille femme en se promenant dans la salle avec un grand panier rempli d'oubliés et de pains d'épice.
— Par ici, la marchande ! dit Bouchenot , envoyez-nous votre panier. Je régale tous ceux qui en veulent... Vivent les plaisirs! c'est léger... c'est casuel... c'est amusant !
— Combien monsieur en veut-il? demande la marchande.
— Je vous dis de me passer votre boutique I... J'achète toutes vos oublies ! Je vous payerai ce que vous voudrez !
La marchande s'incline avec respect devant le monsieur qui agit en grand seigneur. Elle présente son panier à Bouclienot. Celui-ci prend des piles de plaisirs : il en donne par duuzaiues aux petits garçons, et en offre aux bonites, qui font d'abord des façons.
— Prenez donc! dit Bouchenot; le plaisir ne se refuse jamais, et il ne donne jamais d'indigestions.
— Ah ben ! je veux beu ! tant pis ! répond la bonne qui est devant Tiiucihcc. Moi, j'aime tout ce qui se mange. Prends donc, Louise !
Louise est la jolie blonde ; elle se décide enfin à accepter des oublies, et Bouchenot se penche vers Timothée en lui disant à l'oreille :
— Elles sont à nous !
— Quoi ? répond Timothée.
— Ah 1 tu n'y es jamais !... Tiens, prends des plaisirs, et offre cette douzaine à ton voisin qui te sert d'oreiller : c'est bien le moins que tu puisses fdire pour lui.
Le voisin accepte d'un air très-reconnaissant la douzaine de plaisirs que Timothée lui présente. Bouchenot en distribue encore à quelques enfants qui sont près de lui, et ne rend le panier que lorsqu'il n'y a plus d'oubliés dedans. Il paye la marchande, qui lui fait une profonde révérence. En ce moment la lumière de la salle disparaît : ce sont les feux arabesques que l'on va faire voir.
Bouchenot s'est hâté de se rasseoir ; et tandis que l'on montre les tableaux, il cause de très-près avec la jeune blonde, que la douzaine de plaisirs a beaucoup humanisée et qui n'a plus peur de s'adosser sur son voisin. Pendant l'obscurité, il prend envie à Bouchenot de s'assurer si les genoux de la petite bonne ne sont pas plus pointus que les siens ; déjà sa main s'est avancée furtivement et se flatte d'atteindre ce qu'elle cherche, lorsqu'un cri aigu se fait entendie. Toute la salle en a frémi, et le voisin de Timothée eu a laissé tomber à terre sa pile de plaisirs.
La dame contrôleur se bâte de rendre la lumière à son public; Bouchenot a retiré sa main, et se tient à une distance respectueuse de sa voisine.
— Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-il arrivé?... demande-t-on de toutes parts.
C'était le petit bonhomme confié à la jeune blonde qui avait poussé le cri qu'on venait d'entendre. On s'aperçoit qu'il pleure encore en portant les mains à sa figure.
— Qu'as-tu donc, Alexandre ? lui demande sa bonne. L'enfant répond en pleurant :
— Pendant qu'on ne voyait pas clair... j'avais posé ma tète sur tes genoux... parce que j'avais peut, et puis quelqu'un m'a fourré son doigt dans le nez... bi ! hi ! hi ! hi ! hi ! et m'a tout égratigné...
— Alloni, taisez-vous imbécile ! répond la petite bonne en rougissant ; il fallait vous tenir à votre place , et ça ne vous serait pas arrivé 1... Si vous n'êtes pas sage, je ne vous amènerai plus aux Ombres Chinoises.
Pendant qu'on grondait l'enfant, Bouchenot s'était levé et retourné pour rire à sou aise de la méprise que l'obscurité lui avait fait commettre ; et il allait redemander une seconde représeutation des feux arabesques si brusquement interrompus par les cris du petit Alexandre, lorsqu'une jeune fille placée au fond du théâtre, et oui vierst pour la première fois d'apereevoir U figure de Bouchenot , Cl à une lemue qui est avec elle ( •
MOOSTACHE*
— Ah ! mon Dieu... je ne me trompe pas !.,. voilà ce monsieur qui est cause que j'ai perd'i mon chien...
Le son de cette voit a frappé Bouchenot : il regarde la personne qui a parle, et recurmaît mademoiselle Prudence. En ce moment, celle-ci se lève à demi , el s'adressant au jeune bomme dont elle est séparée par trois baii(|uettes, lui crie :
— IMonsieur, el Moustache?... dites-moi donc ce que vous avez fuit de mon pauvre Moustache?
En entendant prononcer le nom du chien, en reconnaissant la maîtresse de Moustache, itouchcDot a pâli , un chaiijjemeiit subit s'opère en lui ; il porte sa main à son front comme frappé de souvenirs, puis, se penchant vers TimotUée, lui dit d'un ton qui n'est plus celui d'un bomme gris :
— Viens... allons-nous en... partons!...
Ma laïue Balwn la lingère, pr.tn'^ino île l-rudeuce.
— Comment , partir !... est-ce que c'est fini? murmure Timothée en se frottant les yeui.
— Oui... c'est fini... Viens donc !...
— Non, ce n'est pas fini ; il y .1 encore les ombres chinoises, s'écrie la jeune blonde en regardant Bouchenot d'un air tout surpris. Mais celui-ci ne fait plus la moimlre attention ii la petite bonne, et, sans même lui <iire adieu, il prend Tiniotliée par le bras, l'enlraine, et ne semble tranquille que lorsqu'ils sont hors du théàire de Séraphin.
Cependant, Timothée ne marchait qu'avec peine. Bouc heuot parvient a lu conduire jusiju'à un fiacre, il l'y fait monter, se place près di' lui, et se fait mener à leur domicile.
Le mouvement de la voiture a bientôt endormi Timothée ; cette foin son compagnon le laisse se livrer au sommeil , et pendant qu'il do.'t il se dit :
^ — Je me suis conduit comme un imbécile. J'étais gris... le nam de ce maudit chien m'a tout de suite dégrisé. J'ai dépensé beaucoup d'argent aujourd'hui... si Timothée se le rappelait, que dirai-je ?... Ces cent écus en or que j'ai trouvés dans ma poche... faut-il dire à mes amis d'où ils me viennent ?... Je l'aurais dît, peut-être... Cependant, j'ai juré de me taire... Un serment fait par force à des misérables.... ça n'engage à rien... mais si je parle... ils m'ont menacé... Et puis, cet argent... George et Timothée me diraient de n'y point toucher... de ne rien recevoir de ces... Sacrebleu ! c'est bien embarrassant!... Allons, décidément, je me tairai. Timoihée est gris; je lui dirai ce que je voudrai, il ne se souviendra de rien.
La voiture s'arrête. Bouchenot réclame l'assistance du cocher pour l'aider à porter Timoihée jusqu'à son logement. I.e cocher y consent. On prend le dormeur sous les bras el on le monte au (|iiatrième sans qu'il se réveille. La clef était sur la porte de la chambre des jeunes gens. George était déjà couché et endormi. Bouchenot s'empresse de mettre Timothée sur un lit, et après avoir payé et renvoyé son fiacre, il M jette lui-mCme à côté d'un des dormeurs en disant :
— Ma foi ! demain il fera jour I
CairiTBE XVI. — Hérc et Léaodra.
C'est George qui réveille ses camara(3es en allant de grand matin leur crier aui oreilles :
— Mes amis! mes bons amis... éveillei-vous ! Vous ne savez pas la bonne... l'excellente nouvelle? ma pièce e'it reçu»?... reçue... entendez-vous? et on va la mettre sur-le-champ en répétition... Alloos, félicitez-moi donc.
Bouchenot se met sur son séant et regarde George, qui, pour U première fois de sa vie, saute et danse eu • heiuise dans la chambre; pendant ce temps, Timothée élend les bras en murmurant :
— Est-ce vrai que j'ai crevé un tapis de billard ?
— Oui, mes chers amis, reprend George, j'ai vu hier le directeur; il a été satisfait de mes corrections, et ma ] ièce va être jouée.
— Tant mieux, je suis enchanté! dit bouchenot; tu peux être sûr que nous serons là pour t'applaudir.
— Oui... oui, nous serons la, dit Timothée. Mais, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait hii r, Bo jchenot?... il me semble que tu m'as mené jouer au billard, boire d-\ punch, dîner cher le traiteur... avec du Champagne, des tr iffes...
— Diable! messieurs, reprend George, il m? paraît que vous n'avei pas ménagé les quarante fnncs qui vous restaient a chacun !
— Timoihée ne sait ce qu'il dit, dit Bouche lot, no\3 n'avons presque rien dépensé. Le fait est qi'en sortant de déjeuner il était gris; je l'ai fait entrer dans un café oii il s'est endomi en croyant jouer au billard. Ensuite nous avons été dîner chez 'n modeste traiteur à deux francs par tète ; et de là , je l'ai régalé des Ombres Chinoisec; mais, comme il y dormait contiuuellemeut sur l'épaule de ses voisines, je l'ai ramené ici un peu avant la fin du spectacle. Voilà ca que nous avons fait hier.
— C'est singulier! dit Timothée, je me figurais avoir crevé un bil» lard... avoir jeté un verre de vin au nei de quel [u'uu... enfin , il me semblait que nous avions déf 8!;=é beaucoup d'ar-gnt... et le fait est qu'en visitant mon gousset, i; vois aue ^e n'ai rica dépensé uV
ii,e chunipagiie ohei rBaluisineuMj
— Mon pauvre Timothée! tu étais tellement étourdi hier, que tu ne dois te souvenir de rien. Oh! je ne ve conseille pas de boite beaucoup, car tu ne peux pas supporter le vin.
— Je n'en ai pas MVV non plus, répond Timothée en se levant, cela m'a donné un luîl Je lete ! M.iis c'est ég.il , il ne s'agit plus de flâner... nous pouvoiié sortir uiainten.inl... je vais aller à mes cours... Oh! je vais tiav.tillvr, rciMrer lé temps perdu.
— Moi, je vais courir chez un copiste, dit George, il fera mes rôles, et je ferai avec mon brouillon un double du manuscrit.
Tout en parlant, (reorge et l'imothée se bâtaient de s'habiller, tandis qu'au contraire BouiÉ^ot s'étendait avec volupté dan* le Lt qu'alors il occupait seul. Si «lisant :
— Ma foi, on «si très-bien mi lit... daus de Imus draps... A f repos.
MonSTACIIR.
messieurs, lu in'iilc voisine no nous a pas cinhlirs... nos deux couchers soiil bons maintcnnni... el elle a mis jiis|u'ii des rideaux à la ffuiîiiu!. , (Jli! les (i'i|iin si çh pense à loull...
— J'irai la lemoieier di^s i|ue j'aurai le temps, dil George; l'heure me presse, je pars : au revoir, mes amis.
— Je m'en vuit aussi, dit Tiiuotliëe en suivant George... Kb bien, BouclieiiOl, lu ne le lèves donc pus, pare:i3eui?
— Si (ail, tout il l'heure... c'est que j'ai comnie une C0'^hiii£^<
— A ton aise... mail tu sais que Henri t'atteiid...
— Oui... oui !
Les deui jeunes gens sont pirtis, et Rouchenot se refourre dam ■on lit ru disant : — Henri m attend ! llenii niallend!... Ils me répètent toujours la même chose... Je ue ne suis pas pressé d'y aller, Inioi... je m'ennuierai beaucoup là, ivec ses écritures, auiquc Iles je 'ne connais goutte. Après tout , quand je n'aurai plus le sou dans ma poche, il sera temps d'aller trivailler... Voilà qui me semble parfai- .tement raisonné. Sur ce, tant pis! je me dorlote!
Après èlre resté au lit el s'èlre dorloté encore plus d'une heure, Bouchenot se décide pourlJint à ac lever. Tout en «'habillant, il compte son or, en se disant ;
— Je l'ai fait danser un peu vite hier, mais on ne ribote pas tous les jours!... La petite blonde de chei Séraphin était f[eiilille; pourtant elle ne vaut pas la voisine, et d'ailleurs une bonne... li donc! c'est bon quand on n'a pas le moyen de mettre le pot-au-feu. Je vais «lier faire la cour à la voisine; d'abord c'est bien le moins que je la remercie pour la peine i|u'eile a prise de nous acheter des draps, des oreillers et des rideaux... Mais si chez elle je venais à rencontrer cette i;rosse Prudence... qui m'a reconnu hier chez Séraphin... et qui me reconnaîtrait également ailleurs... homl... je la trouve affreuse maintenant, cette grosse filie-là... Hier, quand elle m'a parlé de Mousiacbe, je n'ai pas éié maître de ma terreur... j'ai si peur de me trouver compromis!... car, au fait, je [uiis être compromis, moi... on pourrait me faire un crime de n'avoir pas révélé ce que j'ai vu... D'liu aulre côlé, si je le révéUis... les autres qui m'ont promis de me tuer à la moindre indiscréliun !... A'u! maudit chien! c'est toi qui m'as mis dans la position critique ou je me trouve, en me conduisant dans cette infernale maison que tu connais si bien.
Bouchenot reste quelque! iusttuti plongé dans ses réflexions. Ënfio il prend son parti el dit :
— Après tout... quand je Me rendrais malade , je ne puis pas revenir sur ce qui est arrivé!... Comment pourrait-on jamais savoir que j'ai découvert ce qui ge passait dans cette maison ?... Ce n'est pas Moustache qui le dira! ni ces hommes... d'ailleurs ils ne savent pas qui je suis, et j'espère bien n« les rencontrer nulle part. Quant à cette grosse Prudence, je pense que je iv'alarme à lort... Certainement elle ue sait rien du tout; ce ne serait donc que son parrain qui pourrait être un de ces misérables... et cependant mademoiselle Prudence a dit que son parrain était jardinier fleuriste, et avait quitté Paris depuis trois semaines poui retourner dans son pays. Si je rencontre Prudence chez Ccelina, je la ferai jaser sans qu'elle se doute de rien. En attendant, allons faire la -cour à la voisine et couper l'herbe sous le pied à notre ami Timothée.
La petite enlumineuse était en train de travailler lorsque Bouchenot enire chez elle, ce qu'il a pu faire sans la déranger, parce que les griseltes laissent ordinairement leur clef sur leur porte, excepté lorsqu'elles sont eu tèle-à tête avec leur amant ; alors on n'oublie pas, tout en allant et venant, de retirer la clef sans faire semblant de rien, et on a parfaitement raison ; il ne faut jamais s'exposer à être interrompue dans le beau milieu d'une conversation; on ue retrouve pas toujours ce que l'on allait dire.
— Bonjour, voisine, dit Bouchenot en s'approchant de Cœlina.
— Bonjour, voisin... pardon si je continue de travailler, mais c'est pressé.
— Faites, je vous en prit. Si je pensais vous déranger, je ne viendrais pas. Est-ce encore Adam et Eve que vous enluminez?
— Non, c'est autre chose. Preiiez doue une chaise.
— tie faites pas attention.
— Dites donc, vous avez ramené voire ami dans un joli état Wer au soir !
— Comment! vous avez su cels?
— Sans doute, ma porte n'étajl point fermée.
— Et vous ne m'avez rien dit.
— Oh! quand on ne m'appelle pas, je ne me présente jamais, je craindrais d'être indiicrèle... d'ailleurs, entre voisins, il ne faut pas s'espionner!... ii donc i A la vérité, j'entends tout ce qu'on dil dans l'escalier; mais dame, ce n'est pas ma taule, je ne peux pas me boucher les oreilles,
— Oui... hier nous avons assez bien diné... aucun excès pourtant; mais Timothée ne sait pas boire... il a la tète très-faible! la moindre chose lui fait mal!... C'est un garçon auquel il faut beaucoup de méaagements en tout genre.
— • Ah ! voit» croyez ? Pauvre jenne b«mme 1 c'est bien triste.
— La moindre folie le rend malade... ii a la poitrine faible. ♦— Vraiment ?
-f Rigit (éBénlc ; ù vmu ave* la poitrin* délicate . ne soyez pa«
amoureux. Mais, malheureusement, on ne Teiil pas édoulcr les conseils de la raison !...
— El c'est pour ça que la guimauve est 8i elit'îre! A pro|ios, voisin, v(.u^ étiez peut-être venu pour me demander qm Ijuc chooe. . quelquo service T
— Non, jolie voisine; j'étais venu d'abord pour vout remercier pour moi et mes amis de la peine que vous avez bien voulu prendre en arrangeant notre chambre , en nous achetant tout ce qui nou! manquait.
— Ah! il y a encore bien des choses qui vous manquent; mais da nioins vous avei le nécessaire, et c'est le principal... Par exemple, j'ai dépensé ttut l'argent que vous m'aviez donné... d'ailleurs j'ai écrit... ma no'.e est là, vous verrez.
— Vous plaisantez... est-ce que nous coini>terong après vous?
— Si, si, je veux que l'on compte, moi... Vos amis sont sortis?
— Oui; la pièce de George est reçue, on va la jouer; il est dam i'enchantemeut.
— Ah! tant mieux! ça fait que j'irai au spectacle! car j'espère qu'on me donnera un billet pour l'aller voir... cette pièce !
— Et je vous demande d'avance la permission de vous offrir mon bras pour vous conduire au spectacle.
— Très-volontiers, monsieur, ai toutefois... vous n'avez personne autre à mener.
— Pourrais-je en avoir d'autres... lorsque vous voulez bien m'accepter pour cavalier?...
— Si cela devait faire de la peine à quelqu'un... chl je ne le vo» drais pas.
— A qui voudriez-vous donc que cela fit de la peine?
— Mais... à une de vos maîtresses...
— Des maîtresses! je n'en ai pas !...
— Pas du tout ! oh I ce mensonge ! vous en avei toujours au moini une... vous n'avez point la poitrine faible, vous.
— Non, grtce au ciel, je suis un gaillard solide! Mais depuis quelque temps nous étions si malheureux... Est-ce que l'on peut songera
raiiiiuir ijuiiiiii lU lia p«s di' i|iiui iiiiicr'?
— Si j avais un a:n.iii! ci qu'i fùl iiiallicureux, crojcz-vous donc quejerrii aiiner.is n oins pour eela?
— t.'esi i|iie vous êtes vraiinpnt sensible, vous ! loiiles les f maips ne pensent pas ainsi! Il en est tant au\quellc's il faut av.ii;' tout bs plaisirs, de la mile le! quand leur amant no peul plus leur offrir cela, (lies lui loiirncni le dos.
— Ces femmes li no savenl pas ce que c'est (juo l'amoiti!... -- Aus-i, on ne les adoii- pas eoinme vous!
— Ah bah ! lai'-sez donc, on les ; jjne bien plus au contraire ! on les ae aille de présents, de ;iriilanléri s! on se met en qiia're potir leur plaire, on b ur p irle comme à des divin le's; en supporte, s:ins se plaitiilre leur humeur, leurs i aiirici .s! et souvent même leurs infidélités! tandis que uuu>, pauvres Ailes, qui ne savons qu'aimer bien sincèrement, on nous prend sans amour et on nous quitte sans regrets !
— Ah! voisine, j'espère que vous ne croyei pas tous les hommes capables de se conduire ainsi ?
— Ma foi, d'après les échantillons, il me semble que l'on peut juger les pièces. Deux fois j'ai été faible, j'ai cédé au penchant de mon cœur, et j'en ai été tristement récompensée! L'un m'avait prise par caprice, l'autre par intérêt; ni l'un ni l'autre ne m'aimaient.
— Voisine, il faut essayer une troisième fois, ce sera la bonne. . Il y a un proverbe qui dit : que la troisième fois fait feu.
— Non... je ne veux plus aimer... les homme* sont trop perfides!
— Je ne le serais pas, moi, si j'avais le boikiieiu de vous plaire...
— Vous feriez tout comme les autres 1
— Oh! non, je serais s> heureux d'avoir une petite maiireise jolie, bien faite, aimable, spirituelle comme vous I...
— On nous trouve toujours charmantes quand on nous fait la cour... mais après...
— Après, on doit vouf idoUtrer... vous diviniser... vous...
— Voyons, monsieur Bouchenot, ne remuez pas ma chaise, vous me feriez faire des bêtises sur mon ouvrage... Qu'est-ce que nous disions donc tout à l'heure i"...
— Je ne m'en souviens plus... vos julii yeux me font toat oublier..*
— Ah ! vous me disiez que la pièce de M. Geet^e y« se iouer... et que nous irions au spectacle...
— Nous n'avons pus besoin d'attendre sa pièce pour y aller; et quand vous le voudrez, je suis tout prêt à vous y conduire...
— C'est bon... nous verrons cela quand je serai moins pressée. Et M. Timothée, que fait-il ?
— Oh ! celui-là doit être avocat... il fait son droit... le voilà re-* tombé sur le Digeste et les Authentiques ; c'est un garçon perdu pouf le plaisir,
— Miii il faut bien travailler quand on a'tii pas riche. Et vous, il me semblaie que vos amis vous avaient dit t iAi'ttoblie pas que Ueuii t'attend.
— Tiens , vous savez cela aussi ?
— Puisque je vous dis que d« chea moi j'entcuds toat.» Oh I je tuu une voisine gïtiante !.m
,i'^*^*?SSs*Ss«,e^..
MODSTACHE.
— Tons ne tous ètet pas trompée. Notre ami Henri m'a, en effet, proposi' un emploi...
— Eh bien , est-ce que ça ne vous va pas?
— Pardonnez-moi... .le crois que... c'est-à-dire j'aurais préféré une vie indépendante... c'est là ce qui m'irait très-bien... Oh! la liberté!... »vec de la foitune... c'est si gentil !...
— Je crois que voas aimeriez assez k vous amuser du matin an ■oir... avec la lil'erté de ne pas faire autre chose... n'est-ce pas, voisin ?
— Non... ce n'est pas cela ; mais j'aurais voulu être artiste... j'a- »ais tout ce qu'il faut pour faire un artiste... Mon père a eu grand ort de vouloir faire de moi un avocat... il a faussé ma vocation.
— Qu'est-ce qu'il faisait , votre père ?
— Il était confiseur.
— El je gage que vous avez mangé son fonds...
— Hom !... espiègle!... Si je vous avais connue alors... je vous aurais accablée de dragées... de pralines... de pastilles...
Deui petits coups frappés à la porte interrompent la conversation.
— Ou'est-ce qui m'arrive? dit Cœlina; c'est peut-'Vre ma tante.
— Est-ce qu'elle vient prendre du punch le matir.. dit Boucbenot.
— Oh I non... ce n'est pas probable- On frappe de nouveau.
— Eh liien , entrez ! la clef est à la porte! cne Coelina sans se déranger.
— Tiens! c'est vrai! Je ne la voyais pas! répond une voix dç femme. Et au même instant la grosse Prudence entre dans la chambre.
Bouchenot, qui se tenait un peu derrière la porte, n'est pas maître d'un mouvement d'effroi en apercevant la jeune fille; cependant il se remet bientôt. Mademoiselle Prudence, qui ne voit pas d'abord le jeune homme, court à son amie en disant :
— Bonjour, Cœlina. Ah! c'est bien heureux qne je te trouve!... Je suis venue hier : tu étais sortie, et je t'ai attendue fort longtemps chez tes voisins. Du reste, ce sont des jeunes gens bien honnêtes, bien polis... Il y en a même un qui est bien gentil , quoiqu'il ait les cheveux un peu rouges.
— Ah! tu as remarqué cela, toi! dit Cœlina en souriant... C'est bon... je dirai au voisin que lu le trouves gentil...
— Ah ! Crelina, ne fais pas cela... je n'oserais plus venir chez toi... je serais si honteuse... et... Ah! mon Dieu!...
Prudence venait de se retourner el d'apercevoir Bouchenot.
— C'est un de mes voitins , dit Cœlina en riant de la mine que fait Prudence, et l'ami de celui que tu trouves de ton goût ..
— Monsieur! s'écrie la grosse Prudence en regardant Bouchenot. Comment! monsieur serait ton voisin!...
— Oui , mademoiselle, j'ai ce plaisir, répond Bouchenot en s'inclinant.
— Qu'est-ce qu'il y a donc là qui te fasse ouvrir de si grands yeux ? demande Coelina à son amie.
— Ce qu'il y a? c'est que c'est monsieur qui m'a emmené
mon pauvre Moustache; qui est cause que j'ai perdu mon ehien. C'est que je rencontre monsieur partout : dans la rue, ici, et hier au soir chez S>érapliin. Mais c'est égal , je suis bien aise de retrouver monsieur chiz toi, Cœlina; je t'en prie, dis à uiousieur qu'il me rende don chien...
— Eh ! mon Dieu ! tu vois bien qu'il ne l'a pas , ton Moustache!... Voyons, monsieur Bouchenot, justiliez-vous, répondez à Prudence Flambard , sai.s quoi elle est capable de nous ennuyer pendant deux heures avec son chien.
— Mademoiselle, répond Bouchenot en allant s'asseoir eutre les 4eux jeunes filles, il ne me sera pas difficile de me justifier, et pour cela j'en appellerai même à la bonne foi de la plaignante. Avaut-hier, en effet, ayant eu le plaisir de rencontrer mademoiselle dans la rue, et suivant le même chemin qu'elle, je tâchai de lier conversation... J'ai toujours aimé à causer avec les jolies femmes...
— Oh ! oui , on sait cela, dit Cœlina d'un air piqué. 11 parait que vous vouliez aussi faire la conquête de Prudence ! Mon Dieu ! quel con(|uérant vous faites!... vous êtes un petit Napoléon pour les cœurs!...
Bouchenot se rengorge dans sa cravate , jette un tendre regard i Cœlina , et reprend :
— Mademoiselle ne se montra point disposée k causer, je la quittai , car je suis incapable de contrarier une femme. Mais son chien ■le suivit... il abandonna sa maîtresse pour moi, quoique je fisse tous mes efforts pour le chasser. Est-ce ma faute , et suis-je responsable des caprices de ce chien ?
— Non certainement, dit Cœlina ; et si cela t'est passé comme .tela,que peux-tu reprocher à monsieur?
— Mais... je ne sais pas... Enfin mon chien vous a suivi, voilà le fait; eh bien! rendez -le-moi maintenant.
— Si je l'avais encore, c'est ce que je m'empresserais de faire ; mais, après m'avoir suivi toute la journée , et m'avoir, par ses dérégleurcnts , attiré une foute d'aventures toutes plus désagréables le* kpcs que les autres , votre Moustache m'a quitté le soir, el je ne l'ai ^•s rcTu depuis.
<m* Vwu l'ava perdu aasai !.» Mon Dic> , que a'«tt malkcuraui L...
Comment le retrouver à présent ?... Oh ! c'est fini , je voia bien qu'i
faut c|ue j'en fds>e mon ileuil.
— Eh bien , le grand malheur ! dit Cœlina; je vous demande u« peu (le quelle nécessité il est pour une apprentie lin>;ère d'avoir ua énorme chien que tu étais obligée de tenir renfermé toute la journée dans ta chambre?
— Dame , ça me faisait une société, une sûreté quand je sortais.
— Ah ! oui , il pardit qu'il te di^fendait bien !
— Et puis, il m'avait été donné par mon parrain Lïforêt...et moB parrain aimait tant VIoustache , il m'avait tant recommandé d'en avait bien soin !
— Votre parrain s'appelle Laforêt? dit Bouchenot en regardant attentivement Prudence.
— Oui , monsieur.
— Et... que faisait-il à Paris, rotre pairain?
— Il était jardinier Qeurisle...
— Jardinier fleuriste... c'est un assez bon état... Savei-vous ob il demeurait à Paris?
— Oui , monsieur, car j'ai été deux fois chez Itli avant qu'il retournât à son pays.
Bouchenot ]iâlit en murmurant : — Ah ! vous saves... vous connaissez la maison... oii logtait votre parrain ?...
— Eh bien , qu'y a-l-il d'étonnant? dit Cœlina. Etes-vous drôle avec toutes vos questions !...
— Mademoiselle... si je demande cela à votre amie, c'est parce que je pense que le chien pourrait fort bien être retourné à la demeure d'où il venait.;, c'est même fort présumable... et si mademoiselle sait ou c'est...
— Ah bien ! «'écrie Prudence, est-ce que vous croyez q'ie je n'» pas songé à cela bier? Je n'ai pas manqué d'aller à la demeure ûe mon parrain... mas inutilement... on n'y avait pas vu MousUthr... j'ai demandé à tous les voisins , personne n'a pu me donner de ses nouvelles.
— Vous avez demandé... aux voisins ? dit Bouchenot d'un air surpris. Est-ce que votre parrain... avait des voisins ?
— Tiens , et pourquoi donc pas? Est-ce qu'il ne loge pas du monde dans la rue des Martyrs?
— Rue des Martyrs!... Comment... c'est rue des Martyrs que demeurait votre parrain ?
— Sans doute , c'est rue des Martyrs ! près du faubourg Montmartre... puisque je vous dis que j'y suis encore allée hier.
— Rue des Martyrs? se dit Bouchenot; allons, c'est à tort qie j'accusais le parrain de cette jeune fille... Certainement, avanl-h-'r, j'étais bien loin de la rue des Martyrs... Le jardinier fleuriste est innocent, ou du moins cette jeune fille n'a jamais rien su , el j'étais ua sot de trembler devjnl elle.
Bouchenot reprend toute sa sécurité , et se rapprochant de m- demoiselle Prudence, lui fait un gracieux sourire en lui disant :
— Tenez, mademoiselle, je pense, comme volrc amie Cœlina, que le meilleur parti à prendre est de ne plus penser à votre chien... il est perdu, c'est un malheur... si j'en fus la cause, c'est bien involontairement; mais pour que vous ne m'en vouliez plus, je vous offre un caniche ou un lévrier, à votre choix ; j'en ai vu de cûarmauls sur le Pont-^'euf , el de cette façon vous auriez de nouveau votre petite société.
— Oh ! je vous remercie , monsieur, répond Prudence ; mais je ne veux plus de chien, c'esi fini, j'en ai bien assez!...
— Eu ce cas, qu'il n'en soit plus question , dit Cœlina; tu aurais perdu ton amant, que tu ne ferais pas tant de bruit. Veux-tu déjeuner avec moi ?
— Comment! est-ce que tu n'as p.is encore déjeuné?... il est midi. I
— Qu'est-ce que ça fait? je déjeune toutes les fois que j'ai faim,! moi. Monsieur Bouchenot sera des nôtres... n'est-ce pas . voisin ? |
— Avec grand plaisir, à condition que je paje un pité. ï
— Oh! vous payerez tout ce que vous voudrei; je ne suis C fière, moi. }
— En ce cas , je cours aux provisions. '
— Aile», pendant ce temps-là Prudence mettra le couvert. Bouchenot est sorti , et tout eu mettant le couvert, mademoiselle
Prudence dit à son amie :
11 est bien drôle, ce monsieur-là... c'est dommage qu'il soit trop
hardi avec les femmes!... il vous regarde fiiemtiil; ir.oi , ça me trouble tout de suite...
Bon ! tu t'y feras ; d'ailleurs les hommes les plus g.iis ne s.^nt
pas toujours les plus dangereua.
Bah! vraiment! je voudrais bien reconn.iitre tout de suite ceux
qui sont dangereux... Ah ! que tu es heureuse de savoir tout ceia. Cœlina! ça fait qu'on ne peut pas l'attraper, toi. C3||
— La même chose. Mais, que veux-lu ! c'fst notre loi à noi.> fenimis ! . . .
— lAu! il faut que nous soyons attrappées?
— A niouii pourt.ml de p.is i^lre sensibles...
— (ju'e.<.t ce qui est le meilleur, de ne pas «re aeosibl» ou de s« laisser aiirapcr?
MOOSTACRE.
1 — Mon Dieu ! quf tu et bête , Prudence!... est-ce qu'on t»t maî- . .'esse il (j ces choses- li ?... ^ . .
hame, je ne sais pis , moi ! lu m'ivais dit que tu me déniaiserai», citiu que ces demoitellrs an magasin ne se moqueul yUt* de inoi... kl lu re veui rier. m'a|i()rendre... Dit donc , li ce monbicur veut me faii ■ ei ocre la cour, faiidr«-l il que je le laisse faire ?
— S ia tranquille , il ne le la 1er» plus.
— l'ourquoi eela ?
— l'.irce que c'est il moi i|u'il U fait maintenant.
— Tiens , il a donc clianije d'idée !... Est-ce que tu l'ëcoutera', toi ?
— Peut-êlre... C'esl iiossihle...
- Ah hien, c'esl bon , je vais retenir ce que tu Ini répondras pour le dire quand ou lue fera la cour.
Boiicheniit revient avec un pâle et une boîte d'anchois; on se met àtshle.Toulesles attentions du jeune homme sont pour Cœlina ; c'est toujours elle qu'il regarde , c'est a elle qu'il parle sans cess«; aussi mademoiselle Prudence prend-elle fort peu de part à la conversalion ; "D revanche, elle en prend une très-grosse du pâté, et écoule iltentivement ce que Ccelina répond aui doui propos de son voisin.
Le déjeuner s'est prolongé. Il est près de trois heures; Bouclienot esl très-animé, la petite voisine rit beaucoup, et la grosse Prudence «n est i son treizième anchois, lorsqu'on frappe à U porte : c'est Timotliée qui se présente devant la société.
Ti:.iothée paraît d'abord assez mécontent de trouver Bo'ichenot établi chez la voiMue, et s'j mettant déjà à son aise Citimne s'il était le maître du logis; mais en apercevant mademoiselle Prudence , le grand jeune homme reprend sa bonne humeur.
— J'étais venu pour vous fkire nos remercîments, mademoiselle, iil Timothée en saluant Cœlina. Mais... il me paraît que Bouchenot vous a déjà fait les siens...
— Je ne me laisse jamais devancer, mon petit , répond Bouchenot en se dandinant sur sa chaise et regardant son ami d'un air railleur.
— Asseyez-vous donc, monsieur Timo'hée , dit Cœlina. Vous êtes ici en pays de connaissance... Voilà mon amie Prudence... à laquelle • vaut-hier toui avei bien voulu permettre de se reposer chez vous... Prudence, monsieur est un de mes voisins... dont tu me parlais tout à l'heure... Tu sais bien... celui que...
— Oui, oui, répond Prudence en rougissant jusqu'au blanc des yeux et avalant un quatorzième anchois pour se donuer une contenance. Oh! je reconnais bien monsieur...
— De mon côté, mademoiselle, je vous ai reconnue sur-le-champ, dit Timothée en s'asseyant près de la jeune fille.
— Décidément vous vous étiez fait impression l'un à l'autre , s'éerie Boticl.enot en riant. Ce n'est point de mauvais augure.
— Oh ! par exemple... monsieur ne m'avait rien fait du toui ! dit Prudence en baissant le nex sur sa serviette.
— Je gagrf que mon ami n'en dirait pas autant, répond Boucheiiot. Timothée semble fort embarrassé ei ne pas savoir ce qu'il va répondre ; mais Cœlina se bâte de lui dire :
— Voules-vous déjeuner avec nous , monsieur Timothée ?
— Mademoiselle... vous êtes bien bonne... Je comptais dîner bientôt ; c'est égal.
— Tiens ! il n'y a plus d'anchois... Ah bien , il paraît que tu les aimes , Prudence?...
— Dame!... oui... je n'en avais jamais mangé... Je croyais que c'étaient des huîtres!...
— Je vois, dit Bouchenot, qu'à Poissy on est un peu en retard sur 't poisson. Timothée va en aller chercher une autre boite...
— Oh! ce n'est pas la peine !...
— Si! si ! va donc, Timothée ; tu vois bien que mademoiselle Prudence aime les anchois.
Kt Bouchenot dit à l'oreille de son ami : — Les anchois sont salés, cela l'ait boire!... .Tu étourdiras la grosse Prudeace , et elle est ■ toi !...
. — Je ne veux pas réussir par de semblables moyens !... répond Timothée.
— Alors j'ai bien peur que tu ne réussisses pas du tout.
— Qu'avei-vous donc à dire tout bas? demande Cœlina.
— Kien, voisine... Je disais à mon ami de nous acheter un peu de dessert.
— Ah! pas de folies , messieurs; je n'entends pas qu'on se mette en dépense.
— Je vous obéirai, mademoiselle, répond Tiuiùthée en sortant.
— Oh ! parbleu , c'était inutile de lui recommander cela , dit B t: ':enot. Si jamais celui-là se ruine, je vous assure qu'il n'y aura
):ts L e sa faute.
Tiiuothée ne tarde pas à revenir avec une boîte d'anchois, un ^aaneron de mendiants et un petit morceau de fromage de Gruyère.
— Peste ! tout cela pour quatre! s'écrie B uchi-not en piuuaul le morceau de ffm-gr .■;u Loui di' son couîo-u. l");.!.!»! m^n f- "eux donc que nous nous faisions du cial? ' ,, . '
— Je ne su- lis pas si ces demoiselle* aima'ent ié fio.n3',;o/ rt-r.oad Timoiliëe eu se lueuanlà table.
ami , dit Cœlina ; moi j'aime bien qu'un homme ait de l'écoBOmie, ie l'ordre... et qu'il niell>' de côlé
— Je n'ai jamais mis que mon chapeau de côté! dit Bouchenot in riant. I
— Mademoiselle, prenez donc quelque chose! dit Timothée en présentant à la grosse Prudence la boite de fer-blanc contenant les •ncliois.
Mademoiselle Prudence fait tomber plusieurs anchois sur SOD aisielle en disant : — C'esl que ça altère beaucoup, les huître*.
— Il parait que tu tient à ce que ce soient des huîtres , dit Ccelina. Eh bien... oii allex-voiu donc , monsieur Bouchenot?
— Je suis à vous dans U minute, voi-ine.
Bouchenot est allé acheter deux bouieilles de Champagne qu'il rapporte en s'écrianl : — Voici de quoi faire couler les anchois.
— Là ! j'en était sûre ' des folies ! dit Cœlina tout en souriant à la vue du Champagne... Ah! monsieur Bouchenot, c'est bien mal! si vous saviez combien ce vin-là m'étourdit'.... me rend fulle!...
— Tant mieux ! vous êtes déjà si séduiiaote ^tyl raisonnable!... ce doit être bien pis alors...
— Taisez-vous, mauvais sujet!,..
— Mademoiselle, encore un peu de pâté? A Timothée à Prudence ; el celle-ci, qui croit devoir imiter s/yn amie, prend l'assietU en répondant : — Taisez-vous , mauvais suj 't !
Le grand jeune homme reste tout ébahi, Cœlina part d'un éclat d4 rire , et Bouchenot fait sauter un bouchon. A la vue de ce jet dfl mousse qui s'élance jusque sur elle , la grosse Prudence se sauve en criant : — Ah ! mon Dieu! il y a du feu dans la bouteille!
Ce n'est pas sans peine que l'on parvient à la rassurer et à lui faire comprendre que la mousse du vin de Champagne n'esl pas une fusée. Enhn elle consent à y goûter, ei ne tarde pas à y prendre goût. Pendant que la conversation s'anime , que l'amour va i;rand train entre Cœlina et Bouchenot, Timothé» tâche de son côté de faire la conquête de Prudence ; celle-ci, altéiée par les anchois et étourdie par le Champagne , a le regard beaucoup plus tendre ; et à tout ce que lui dit Timothée elle répond : — Taisez-vous , mauvais sujet !
Le temps passe bien vite lorsque l'on s'amuse. La nttit surprend les jeunes gens à table chez Cœlina.
— Ah ! mon Dieu ! voilà la nuit! s'écrie Prudence ; et moi qui ne devais être qu'une demi-heure dehors... madame m'avait envoyée acheter du cordonnet.
— Vous direz que vous avez fait vingt boutiques pour en trouver, répond Bouch: jt.
— Ah ! oui, vec ça que c'est rare , le cordonnet !... Mon Dieu! il faut que j. r ntre... Je vais être grondée... C'est singulier, j'ai comme des zigzags dans les yeux.
— Mon ami Timothée va vous reconduire, s'écrie Bouchenot, qui n'est pas fâché de rester seul avec Cœlina.
— J'allais offrir mon bras à mademoiselle, dit Timothée.
— Ah ! ce n'est pas la peine... taisez-vous, mauvais sujet !... Dis done , Cœlina , faut-il que je m'en aille avec monsieur?
— Pourquoi pas? .. toi qui aimes la société.
— Ah ! c'est vrai... ça remplacera mon chien.
Cotlina et Bouchenot rietit de plus belle* mais Timothée répond d'un ton pénétré : — Du moins, mademoiselle, je ne ferai pas comme lui, moi : je ne vous quitterai pas.
— Ah! mon Dieu! monsieur, eicusez... j'ai dit cela... comme j'aurais dit autre chose... Ah ! c'est bien salé, les huîtres; mais c'est bien bon , le vin d'artifice..
— Mademoiselle, je suis à vos ordres...
— Taisez-vous , mauvais sujet!... Bonsoir, Cœlina... C'est drôle... je suis toute chose... mais c'est égal, je me suis bien amusée.
— Va... et ne fais pas de faux pas en route.
Pruder.ce et Timothée sout partis. Cœlina se hâte de ranger, d'ôtei le couvert, tout en disant :
— Cette pauvre Prudence ! elle est un peu étourdie par le Champagne... heureusement que votre ami est incapable d'abuser de sa position... Je ne l'aurais pas laissée aller avec vous...
— Vraiment!... mais vous êtes restée bien calme, vous...
— Ah ! c'est que je me suis méfiée... et puis, comme il faut que je travaille... que je finisse d'enluminer Héro et Léandre...
— Quoi ! vous allez travailler ce soir ?...
— Oui, je vous dis qu'on attend après cela...
— On attendra ; après un repas si aimable , se remettre à travailler., fi donc !...
— Cela ne vous empêchera pas de me teiur compagnie , si c'est votre idée.
Cœlina a allumé une chandelle, et elle se remet à son ouvrage. Eoucbenot va s'asseoir dans un coin de la chambre, U bourtu ; la peti é enlumineuse s'en aperçoit et chante.
j Au bout de quelque temps Bouchenot s'ennuie de boader, il s»
I 'Bjipn. ': ' de Cœiina en lui disant :
j - \ u. s . Iris ;•! u iri.lrhnnte voisine!
I — Je âuiiiiiéc:. :iiîK i>n:Ciqi!!! je travsiilc!
— feti iPé»-bieu, moMieur ïimoihée, n'ëcouiêz doiic pa« Totr?' ' -fie teiio.iS--joiisi) s ;:iieax depu. içc-i'^uMur?-
— Jf ne votiR cmiiéolie j»!"» de me jjarler; mai» vous «imez mieux Lpu'Ihi dan» iir. cuii;.
-' C.'f.nl que l'on rë|>ond mal en travaillant.
— Oh! fa ne nie gêne p.is pour ré))ondre.
Esi-ce que vous n'avci pas bientôt fini Héro et Léanàrt f Pas eiirore...
— Où en êtt-ï-vouB ?..,
— Vous êtes bien eurieni.
Uoiu-.beitot se lève et "» regarder la litbographie que la jenne fille r' ouvre de couleur». CVtiit l.^andre sortant de l'eau et essuyé par si'ii amante, qui lui verse sur l> tête des parfumes.
— Voilà un gaillard qui n'tst pas i plaindre, dit Bouchenot , et j'envie beaucoup son sort ; sa bor>n<> amie lui sert de garçon de bain , elle le frotte, le paifume... Ln femmes de l'aniiquilé étaient eii'inptes de préjnjjës : vous ne ferie?. pas cela, vous, tigresse ?
— Peut être... Songez donc aussi aui dangers que ce jeune homint bravait pour voir son amante!... traverser la mer à la nage !...
— Ot. ! la mer... ce serait un peu long!... ce n'était qu'un détroit !... et quand on sait nager, le beau mérite !...
— Bt si elle ne l'avait pas couvert, séché à son arrivée , certaine- Kent le ^nvr« parçon aurait gagné une fluxion de poitrine à ce métier-là ! Quelle est la femme qui aurait été assez barbare pour le renvoyer comme cela?... pour... Voyons, monsieur Bouchenot, ne m'empêchez pas de travailler...
— Je veui vous embrasser, voisine.
— Je ne le veui pas, moi.
— Mais puisque je vous adore !
— Je n'en erois rien.
— Puisque je veux être votre amant !
— Puisque je ne veux plus aimer !
— Essayez encore une fois , vous n'en seret pas ftchée« •— En amour, les essais valent des engagements.
•— Oh! Cœlina... mettez votre main sur mon coeur.
— Je ne l'y mettrai pas!...
— Vous l'y mettrez pour sentir comme il bat près de vouf.
— Laissez-moi lrai)(|iiille, ou je vais vous égratigner. Bouchenot veut absolument embrasser Cœiina; celle-ci se défend
comme une lionne; le vin de Champagne, au lieu de l'attendrir, lui a monté k la tête ; elle pense que c'est avec intention que le voisin lui en a fait boire, et lorsqu'une femme est sur ses gardes, il est assez difficile de triompher d'elle.
liunchenot en est pour une grande égratignure au visage, avec laquelle il va cauher sa honte et son dépit dans le fond de la chambre; la ji'tine fille a repris son travail; plus d'une heure s'écoule, et ils ne se disent plus rien.
Impatientée peut-être de ce que le jeune homme garde le silence, Cœlina lui dit enfin :
— Monsieur Bouchenot, il se fait tard... je voudrais me coucher... vous allez rentier chez vous, n'est-ce pas?
— Ah! mademoiselle me met à la porte.
— ^on, monsieur, je ne vous mets pas à la porte; mais... vous •avez bien que vous ne pouvez p.is coucher ici.
— Pourquoi pas... si vous l'aviez voulu?... ne sommes-nous pas nos maîtres tous deux?...
— Ah ! ce serait joli! AHons, voisin... prenez votre chapeau. Bouchenot se lève; il fait quelques tours dans la chambre, puis, au
lieu de sortir, va dans une petite pièce qui sert de cuisine.
— Où donc allez-vous? lui crie Cœlina.
— Chercher mes gants que j'ai laissés dans votre cuisine. Quelques minutes s'écoul< ni, ïI Bouchenot ne reparaît pas.
— Il est bien longtemps pour trouver ses gants se dit la jeune «11.;.
En ce moment Cœlina entend le robinet de la fontaine qui est ouirtii, et dont l'eau semble couler avec profusion.
— Tiens! qu'est-ce qu'il fait donc à présent? reprend la jeune fille; est-ce qu'il la»t; ses gants? ce serait une drolr d'idée.
Mais Cœlina n'est pat longtemps dans rincertiliide, car Bouchenot reparaît bientôt devant elle dans l'état de Léandre sortant des eaux; car, après avoir ôté ses vêtements, il s'était couché sous le robinet de la fontaine, et avait laissé couler l'eau sur lui.
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?... dans quel état êlïs-vous! s'écrie Cœlina.
— Cela veut dire que je vous aime autant que Lèandre aimait Béi'O; que pour parvenir jusi|u'à vous je n'ai pas traversé l'ilellespont, paiee que la rue de la Calauilre n'est pas dans la Proponlide ; mais ji' suis tout aussi mouillé que le jenne homme pouvait l'être quand il sortait du détroit, et que si vous n'avez pas pitié de moi, j'aitrapirai la fluxion de poitrine dont les soins de Uéro préservaient son Isuant.
Cœlina ne sait plus que répomlre; l'action de Bonch^iiot était une folie, mais les lemuies aimeul assez que l'on fasse de» lolirs pour elles. iit puis n';ivaii elle pas ilit qiieli|nrs instants aup.iravant que lléro aurait été b.i:n barbare si elle avait renvoyé son amant tout trempé? 4tf'e»t voiu dire assez «(ue la l]tho|^ruphie fut mise eu action.
CHiriTRi XT1I. — Dea amis à one pranièro repriwn'.'ition.
'! f'Kst écoulé près d'un mois Poucheii'jt ne rentr» pins le soif c r avec ses deiii amis; ceux-ci présuo-ent qu'il c' irulipé c'iej
11:. .1, tandis que c'est chez leur voisine que bouchenot a i'jjj'é i propos de s'installer.
Cependant, tout en cédant au penchant de son coeur 't à la for<re des circonstances qui l'ont fait succomber , CœLint dit souvent k soa amant :
— Mais cette place que l'on t'avait offerte... tn n'en venv donc p3J?
— Si, si, mais j'ai le temps de la prendre, répond Boufhenot.
— Et si on la donnait à un autre ?... — ^ Oli! que non... c'est chez un ami.
— Mais s'il a besoin de toi pour l'aider?...
— Ça ne doit pns presser... ma chère amie. Est-ce que cela voa* ennuie que je passe tout mon temps près de vous, que je vous mène chez le traiteur et au s])ectacle, que je ne vous quitte pas?
— Non, sans doute; mais malgré tout le plaisir que j'éprouve a être avec toi, je ne voudrais pas nuireàtes intérêts. Et puis tout ci large-flf que tu dépenses avec moi... oii donc le prends-tu?... Vous «tie.i s gêné!
— C'est une vieille créance dans laquelle je suis rentré... Fl'ailleurs, nous ne dépensons pas beaucoup... Nous choisissons des traiteurs modestes... et au spectacle nous ne nous plaçons pas aux avant» scène...
— Cela coûte toujours.
— Sois tranquille, quand je n'aurai plni rien, j'irai trouver Henri, et je travaillerai d'une façon étourdissante.
George, tout occupé de sa pièce, n'avait pas revu Henri, et s'occupait peu de Bouchenot. Timothée travaillait toute la journée, et lorsqu'il voulait dire bonsoir à sa voisine, souvent elle était sortie avec Bouchenot. L'intimité qui régnait entre celui-ci et Cœlina n'était plus un mystère; Timothée avait reporté sa tendresse sur mademoiselle Prudence; mais depuis le jour où il l'avait reconduite à son magasin, on n'avait plus permis à la grosse fille de sortir, parce qu'elle passait une journée dehors pour acheter du cordonnet.
Mais, un matin, George alla trouver Henri pour lui apprendre qu'on allait jouer sa pièce.
Lorsque le jeune auteur eut longtemps parlé de son ouvrage, de» scènes sur lesquelles il fondait l'espoir d'un succès, Henri lui parla de ses amours, de sa Pauline, de ses charmes, de ses qualités, de tout le bonheur qu'il goûterait près d'elle.
Chacun écouta l'autre avec attention. C'est toujours une preuve d'amitié îa tout au moins de savoir-vivre... Dans le monde il y * bien pev de gens qui sachent vivre , car il y a peu de personnes qui sachent f^outer.
Au moment de se séparer, George dit à Henri :
— A propos, es-tu content de Bouchenot? travaille-t-il bien avee toi?
— J'allais te demander de ses nouvelles, dit Henri; je n'ai pas revu Bouchenot depuis le jour de notre déjeuner, et je l'attends toujours. Cependant, s'il tarde encore, je serai obligé de prendre quelqu'un autre, car je ne puis suffire à la besosne que j'ai. '
— C'est incompréhensible!... moi et timothée not.s "•« e.x)vion» avec toi... Ce garçon-là est incorrigible!... dès qu'il à quelque argent dans sa poche, impossible de le faire travailler... ^lais comme il le dépense très-vite, je ne conçois pas qu'il en ait encore... Dès aujourd'hui je parlerai à Timothée, il en sait peut-être plus que moi.
George et Timothée se retrouvaient souvent pour dîner ches nu modeste traiteur, dont la carte était proportionnée à la bourse des étudiants. En revoyant sou compai;non, George lui dit :
— Sais-tu que Bouchenot n'a pas encore été chei Henri?
— Je n'en savais rien, mais cela ne m'étonne pas. Depuis qu'il est l'amant de la voisine, il ne bouge plus de chez elle!...
— H est donc l'amant de mademoiselle (..œlina?
— Parbleu!... ils ne s'en cachent ni l'un ni l'autre! J'aurais cru plus de goût à notre voisine.
— C'esl-à-dire que tu aurais voulu être préféré.
— Oh! je ne pense plur k elle, j'aime bien mieux son amie... mademoiselle Prudence, cbaruianle grossefille !...qui me disait loujoun: Taisez-vous, mauvais sujet.. .. et qui, le soir oii je l'ai rtmcuée » so« magasin, avait envie de valser tout le long du chemin.
— Ah ! lu f.iis la mur ^ inad. moisolle rru.leiice, ti>i ?
— (.'est-;Vdire que j'avùs eiilauié s.i coiiquê;e... mais ou ne la laisse plus .soriir... sous pntcxle qu'ell.' ne rcniro pas!...
— Ucveniins à Kouciicnoi: dr>in<'S'lu de quoi il peut vivre depuis plus de iroN -semiines? il Jot woir depuis loiiijtcinps uungé le» quaraiiic francs qui lui lestaient.
— dh! Cl rlaineiiiciit...
— Oi'i donc trouvc-i-il de l'ari^ent?...
— Je i:c S'ils ias... .\ moins q-.ie... L^ voisine i l'air d'être folle de lui. . . il se f.iit peul iMir cntivienir par la p<Milee dimiineu^e!
— Ah! li... nuolle idre!... si je sav.iis Buuchinot a<sf» ptn «'élirat pour 80 conduire ainsi, je ik le rcverrais plus...
MOOSTAtTn*
— Je me trompe peut-être... d'allleun, on ne doit pai gagner grïpj'chose k fnliin;iiier des images.
— Knfin , vois lioiidienot ; ce ne doit pas être difficile, puisqu'il est toujours cliei la voisine. Tâche de savoir ce qu'il fait. . Dis-lui que Henri l'attend... ensuite, préviens-le qu'on joue demain ma pièce. Je pru^f que ses nouvelli-s amours ne l<- rendent pas encore tout a fait luililVérent aui succès d'un ami... dis-lui que je compte sur lui comme sur toi,., c'est mon premier ouvrage... une réussite peut ni'ouvnr le chemin... taudis qu'une chute me rendrait la route liien plus diûicile à parcourir. Tien», voilà deux places de galerie pour toi et lui.
— Oue deui places! j'en voudrais au moins quatre.
— Est-ce que tu as deui amis à y mener?
— Certainement... D'ahord, Koiicbenot y mènera la voisine; et moi je tâcherai que mad-uioiselle Prudence y vienne.
— Ali! ce sunt des femmes que vous voulez mener avec vous, au lieu d'avoir deux autres amis qui m'applaudiraient bien!... et c'est comme cela que lu t'intéresses au succès de ma pièce... Oh! les hommes! ils ne pensent que pour eux.
— Sois donc tranquille! les femmes applaudissent très-bien maintenant... Et puis elles rient ou elles pleurent, ce qui v%ut encore mieux... Je te réponds que nous ferons un tapage d'enfer!
— t ommenl un lapnge! pour troubler le spectacle, l'interrompre?
— ÎVIais... non... pour que ta pièce aille aux nues...
— Allons, tiens, voil» quatre places... Ahl je voudrais bien être plus vieux de deux jours.
— Sois sans inquiétude! Ça ira bien... d'ailleurs nous serons là.
— Oli ! oui ! vous serez la ! tout occupés de vos belles , et penjant fort peu à la pièce de votre ami 1
— J'applaudirai comme un sourd.
— Ce n'est pas cela : il faut api'laudir modérément et à propos. Târbe surtout que Boucbenol ne fasse pas de train, comme c'est sa coutume, pour se faire reg.irder de toute la salle.
— Il se rappellera que c'est la pièce... il ne sifflera pas.
— Oh ! vraiment , il ne manquerait plus que cela.
— C'est que tu sais que cela l'amuse beaucoup de sifQer... Mais ta pièce... OU! ue crains rien ! tu seras content de nous.
Kn sortant de dîner, "rimothée se rend chei Crelina ; il y trouve Bouchenot étendu dans un vieux fauteuil de paille qui lui sert de dormeuse, les pieds posés dans le four d'un poêle, et fumant avec volupté une cig^areite d'Espagne, tandis que sa maîtresse enlumine les Aventures du petit Chaperon Rouge.
— Tiens ! c'est Timotlice ! s'écrie Bouchenot sans quitter sa position , qui avait quelque chose d'asiatique.
— Moi-même... Bonsoir, mademoiselle Cœlina.
— Bonsoir, monsieur Timothée... Pourquoi donc venez-vous si rarement nous voir?
— .Ah! parbleu! vous n'y êtes jamais! à quoi servirait que j'y vinsse ?
— Vous voyez bien que nous y sommes, puisque vous nous trouvez.
— C'est un hasard.
— Ah çà! dis donc, Timothée , est-ce que nous ne sommes pas libres d'aller nous promener, moi et mon amante, quand ça nous convient? dit Bouchenot en lâchant une bouffée de tabas %u nez de son ami. Est-ce qu'il nous faut ta permission pour e*l*î
— Je n'ai jamais dit cela !
— C'est heureux !
— Mais, par exemple, je voulais te dire que Henri, qui t'avait offert un emploi près de lui, est bien étonné de ne t'avoir pas revu depuis notre déjeuner... Est-ce que tu as trouvé une meilleure place que celle qu'il t'a proposée?
— 11 me semble que je ne suis pas si mal ici , répond Bouchenot tn se couchant dan< son fauteuil.
— Monsieur Timothée , dit Cœlina , je vous prie de croire que ce n'est pas moi qui ai conseillé à Bouchenot de ne point prendre ia place qiie son ami lui offrait ; bien au contraire, car plusieurs fois je lui ai demandé po-.irqioi il n'allait pas voir M. Henri.
— J'en suis persuadé, mademoiselle, mais si les moyens de Bouchenot lui permettent de ne rien faire !
— Timothée , sais-tu que tu m'ennuiep beaucoup ? dit Bouchenot rn interrompant son ami. Si tu es venu ce soit ici pour faire le maître d'école et me donner des leçons 4e morale, tu aurais aussi bien fait de ne pas te déranger.
— rioi, j' U': .vuis pas venu pour ceb, mais pour 'tous dire qu'on ji^ue li inùii lii p'è. e de Georg-s, et que Toili des billets.
— Ah! bravo! à la bonne heure! parlons donc comme ça, nous t'c"Ol!ld'0 :s.
— (Juoi, c'fst pour demain! dit Cœlina; ah! quel plaisir!... À quel ihéSlre est-ce?
— Au Va:iilpvillp, mademoiselle.
— Kl cou)!:iP!i d'acles, sa pièce.
— El un acie.
— Ah ! l'p.st bien peu !
— C- scr; p,ui être bien assez, murmure Bouchenot en se d.;r.i';ipçiit sjr son fauleuil.
— 0«'est-ce «l'ie ta as dit, Bouchenot 7
— Rien... je plaisantais... Combien as-tu de places?
— En voilà quatre pour nous trois.
— . Quatre i^niir nous trois ! dit Ctelina ; vous avez donc quelqu'un à mener avec nous ?
— iSuii, uiademoiselle, je n'ai personne, mot... mais si vous avez quelqu'un... quelque aiuie...
— Allon. ! ne lais donc pas la bête! dit Bouchenot en riant ; dis tout de suile à Cœlina que tu voudrais qu'elle y menât Prudence. Hum! grand serin! qui as reconduit cette jeune fille, et ne lui as seulement pas demandé à voir sa petite chimbrette!
— Je ne pouvais pas voir sa chambre , puisqu'elle est rentrée dam la boutique...
— C'est égal , je te dis que tu es un serin... Je voudrais être pacha !... je te donnerais tout mon sérail à reconduire.
— Eutin , pensez-vous, ma voisine, que mademoiselle Prudenco puisse venir avec nous au spectacle?
— Ce sera bien difficile!... sa lingère n'est pas de bonne humeur, depuis le dernier tour qu'elle lui a joué...
— Comment, la grosse Prudence fait des tours à la lin^ère ! dit Bouchenot; j'avoue que je ne l'en aurais pas crue suscep'ible»
— Est-ce que je ne t'ai pas conté cette aventure?...
— Non vraiment.
— Ah ! il y a de quoi mourir de rire !
— Contez-nous donc cela , ma voisine , vous serez bien aimable, dit Timothée en allant s'asseoir près de Cœlina ; celle-ci quitte ses oou leurs, et fait aux deux jeunes gens le récit suivant :
— D'abord, pour l'intelligence de cette histoire, il faut que vous sachiez, messieurs, que la lingère chez laquelle travaille Prudence est une grosse maman énorme, qui doit peser tnire deux cent trente et deux cent cinquante... de ces femmes, la terreur des omuibns, et pour lesquelles il faut faire des portes et des fauteuils exprès. Il y a trois jours , madame Ballon , c'est le nom de cette dame, avait affaire à Versailles ; craignant de ne pas trouver de place à l'heure où elle voulait partir, elle envoie Prudence de grand matin au bureau des gondoles. Mais, voulant être à son aise, et ne se dissimulant pas à elle-même sa prodigieuse rotondité, madame Ballou dit à Prudence: — Vous me retiendrez deux places ; au moins, comme cela; je ferai le voyage plus commodément. Prudence fait la commission dont on l'a c'iiargée, revient, et dit à madame Ballon : — Je vous ai retenu deux bonnes places, madame, et je les ai payées, pour qu'on ne les donne pas à d'autres. La lingère se met en route, elle arrive aux gondoles quelques instants avant que la voiture parte. Eubn , on appelle les voyageurs pour l'intérieur, et on demande : — Madame Ballon ! — Me voici , dit la grosse dame en se préseutant; mais vous devez avoir deux places pour moi , et je vois déjà cinq voyageurs dans l'intérieur; qu'est-ce que cela signifie? Le conducteur regarde sa feuille et répond : — 11 n'y a qu'une place de retenue dans l'intérieur pour madame Ballou. — Pourtant, monsieur, j'en ai fait prendre deux... — Attendez, madame, attendez... dans la rotonde, madame Ballon... ça y est... v'ià les deux places qu'on vous a retenues : une dans l'intérieur, et l'antre dans la rotonde !
— Ah ! la fichue bête ! s'écrie la grosse lingère ; je retiens deui places pour être à mon aise, et elle les prend séparées! Tous les voyageurs se mirent à rire de l'aventure qui arrivait à madame Ballon; mais aucun ne voulut changer de place, et la grosse maman fut trèsmal à son aise pendant toute la route , tandis que derrière elle elle payait une place vide. Vous jugez si à ton retour elle gronda Prudence , et voilà pourquoi je doute qu'elle veuille lui permettre de sortir; mais cela ne m'empêchera p.53 d'aller le lui demander.
Bouchenot rit beaucoup de l'bistoire de madame Ballon ; Timothée cherche à excuser Prudence en disant : — Après tout, si la lingère lui avait bien expliqué qu'elle voulait deux places dans le même endroit, cette pauvre jeune fille ne se serait pas trompée.
— C'est très-bien , ce que tu fais là , Timothée, dit Bouchenot ; il faut toujours excuser la femme que l'on aime !... Cœlina dirait les plus grosses bêtises, que je les soutiendrais comme des trails d'esprit; mais elle n'en dira pas , ma Cœlina... car c'est un assemblage de grâce... de malice... de gentillesse». Oh ! fée que tu es !..
— Voyons, Bouchenot, tenez-vous donc tranquille...
— Non, je veux t'embrasser et t'idolâtrera la face des deux mondes! Tiaiotiiée prend son chapeau pendant que Bouchenot embrasse sa
maîtresse, car on fait toujours une singulière figure à regarder les autres s'embr.isser, et la figure s'allonge encore davantage lorsque les caresses s'adressent à une femme à qui l'on a fait la cour, et près de laquelle on n'a pas réussi.
— A demain , dit Timothée ; je viendrai vons prendre à six heures. Si mademoiselle Prudence peut venir, elle sera ici à cette hi'uie-là, et nous partirons tous ensemble.
— C'ist conveii!!.
Le li^ndcuiclii était un grand jour pour George ; il faut avoir fait représeuler des nièces de théâtre pour connaître celle émotion, ce tiouble, celte impatience, ce malaise qu'on épreuve le jour oit l'on donne son premier ouvrage. Pour quelques auteurs, cette crise neriwnt;, ..; î^'pdait à chacune de leurs premières représentations; pon
WODSTACHE.
d'.iatres, elle pasue avec l'habitude de le faire joner; le» uns fuie nt du iLéâlrc pendant qu'on donne leur pièce, et n'ont pas le courage (l'.ssisler à leur iléfaile ou à leur triomphe; les autres, plus pbila- S);!be8, se placent dans la salle afin de niieui juger l'effet de leur ni;^Ta(;e, et demeurent impassibles aux applaudissements ou aux sif- (lel. On dit aussi qu'il y en a qui vont s'applaudir eux-mêmes ; on ne dw pas qu'il y en ait qui aillent se siffler.
Ce soir-là la salle était pleine, cela fait h la fois plaisir et peur k l'auteur; il voudrait beaucoup de témoins de son succès, il en voudrait peu de sa chute. Avant que 1 on joue sa ))iJ;ce , son œil , collé au trou de la toile, regarde dans la salle et y cherche des amis... il n'en trouve jamais assez; il voudrait sur tous les visages lire la bienveillance et des dispositions favorables à son ouvrage ; mais le moindre bruit l'inquiète, et pour lui le criaillement d'une porte qu'on ouvre ou qu'on ferme ressemble toujours à un sifflet.
George est sur le théâtre avant que l'on représente la pièce qui doit précéder la sienne; il se )ilaee au trou de la toile et regarde dans la salle. Au balcon il aperçoit Henri assis derrière une jeune personne charmante, qui semble un i)eu confuse de se voir le point de mire des lorgnons et des lorgnettes : c'est Pauline Giraumont. Uue dame d'un certain âge l'accompagne; Henri a donné un billet à celte dame, chez laquelle il se trouve quelquefois avec Pauline, et, par une extrême faveur, M. Giraumont a bien voulu consentir à ce que sa fille allât au spectacle avec cette dame, qui à la vérité ne lui a pas dit qu'elle tenait le billet de Henri, et que le jeune homme les y accompagnerait; car le vieux négociant est toujours d'une extrême sévérité, et quoiqu'il témoigne plus de bienveillance à Henri, quoiqu'il lui ait permis de venir quelquefois chez lui, les amants n'ont encore que des espérances. C'est donc un grand bonheur pour eux de pouvoir passer une soirée entière ensemble , et sans être sous les yeux d'Argus et d'importuns ; pour eux le spectacle sera toujours amusant, les pièces toujours bonnes, les plus mauvaises leur sembleront trop courtes ! ils craignent tant de voir arriver la fin de cette soirée !.. Mais demandez-leur ensuite ce qu'ib ont vu, ils seront bien embarrassés pour vous le dire.
— Bon , voilà un ami , se dit George , cherchons les autres maintenant. En parcourant de rosi' les rangs pressés de la galerie , le jeune auteur ne tarde paa èi apercevoir Timoihée et Boucbenot ; près de celui-ci éiait mademoiselle Coelina , coiflfée d'un petit chapeau rose, sous lequel sa physionomie mutine avait presque un air raisonnable. Sous sa toilelte modeste, mais décente, personne n'aurait deviné une enlumineuse. A côté de Coelina se tenait bien roide et bien droite une grande et forte fille, haute en couleurs , coiffée à la chinoise, avec un petit crochet en cheveux sur ctiaque tempe.
C'était mademoiselle Prudetice, qu'à la prière de Coelina madame Ballni;^ avait bien voulu consentir à laisser aller au spectacle, et qui n'avait pas assez d'yeux ])Our regarder autour d'elle, parce que c'était la première fois qu'elle allait dans un grand théâtre.
Timothée venait ensuite. De temps à autre il glissait un petit mot à sa superbe voisine, et celle-ci lui répondait toujours de manière à lui prouver qu'elle ne l'avait pas compris.
— Ils sont là ! se dit George , ils soutiendront ma pièce de toc^ 'eur pouvoir, j'en suis sûr... Ah ! pourquoi n'ai -je pu remplir toute laaalle d'amis aussi dévoués ! alors je serais bien tranquille.
La première pièce est jouée; la salle est pleine, sauf quelques loges louées oii l'on n'est pas encore venu. Boucbenot se lève à chaque instant et regarde dans les loges en faisant tout haut ses réflexions :
— C'est bien garni !... Voilà une femme là-bas qui n'est pas mal... Je connais celte figure-là... Coelina, vous me pincez, chère amie... Qu'est ce que c'est que ces mouvements de jalousie? Ecoutez donc, ma chère , avant de vous connaître je n'étais pas caché sous des feuilles de papier comme un neufchàtel !... Ahl n'est-ce pas Elviua, que je vois à l'avant-scène ?...
— Qu'est-ce que c'est qu'Elvina , monsieur 1
— C'est une figurante de l'Opéra.
— "Vous avez donc connu tout Paris ?
— Non, je n'ai jias connu tout Paris, mais je suil< aues r^ModtJ... Ah! mon Dieu! qu'ils sont longs à commencer! c'ot détestable.
Timothée regarde Boucbenot en lui disant à voix basse :
— Est-ce que tu vas eabaler, toi ?
— Non , je ne vais pas eabaler ; mais je peux bien dire qu'ils sont trop longs à commencer... C'est ridicule.
— Ce n'est pas à nous à dire cela.
— Ab 1 es-tu bête ! est-ce que je n'oserai pas me moucher non plus parce que la pièce est de Geoi^je ?... Tiens ! voilà Henri là-bas au balcon... 11 cause avec une bien jolie femme... Le polisson !...
— r<e parle doue pas si haut, Boucbenot, tout le monde te regarde.
— Ah ! tu m'ennuies... Fais la cour à ta grosse, ou achète-lui un sucre d'urge , ça vaudra mieux... Sais-lu quelle esL cette jeuuc personne qui cause avec Henri ?
^ — C'est probablement la demoiselle dont il aoos a parlé... celle 4" '■ '..v-i> ipouser.
— l'iehire! je l'aimerait «ieux dans mon lit qu'une puce Aie!...
Coelina, vous me faites des bleiu... vous me tatoaei d'une fa^n qi' n'est pas agréable !... Allons ! la toile donc I...
— Tu devrais demander ton argent, Boucbenot, ce serait plus drôle.
— Chère Pauline ! que je suis heureux ce soir !... et pourquoi n'aie pas le pouvoir de prolonger toutes les pièces q'ie l'on nous donne!
dit Henri en se penchant vers la jeune personne qui est asii-e devant lui et en lui parlant bien bas , mais de très-près. Celle-ci se retourne à demi, et regarde tendrement le jeune homme en balb'. liant :
— (Jh ! moi aussi je suis bien heureuse... bien contente ; jamais je n'ai eu tant de plaisir au spectacle !...
— Est-ce la pièce que vous Vv-r^z de voir qui vous a ainsi amutée ? La jeune fille sourit, baisse les yeux, et soupire, tout en murmurant :
— La pièce... mon Dieu... je ne sais pas du tout ce qu'ils ont dit !
— Chère Pauline!... quand donc pourrai-je librement vous parler de ma tendresse, vous répéter à chaque instant que je vous adore ?... (Juand donc votre père conseutira-t il à nous unir?...
— Attendons... espérons!
— Ah ! j'attendrais sans me plaindre si je pouvais comme ce soir être toujours auprès de vous !
— Mademoiselle Prudence, approchez-vous donc de mon cité, dit Timoihée en s'adressant à sa grosse voisine , vous serez mieux...
— Merci , monsieur Timothée , je suis très-bien...
— Etes-vous contente d'être au spectacle?...
— Je crois bien ! je n'avais encore été que chez Séraphin et aui Funambules.
— Moi , je suis surtout très-heureux... de me retrouver avec vous, mademoiselle... à qui je pense sans cesse depuis que j'ai eu le plaisir de vous reconduire... l'autre soir.
— Ah ! oui , que par parenthèse je me suii tant crottée ce soir-là !... Dieu !... en avais-je, de la crotte!...
— Et vous rappelez-vous ce que je vous ai dit en chemin, mademoiselle ?
— Non , monsieur, je ne m'en souviens pas du tout.
— Je vous ai dit, mademoiselle , que je m'estimerais bien heureax de faire naitre dans votre coeur un sentiment qui...
— Prenez garde, vous me marchez sur le pied.
— Pardon, mademoiselle, c'est sans inteniion... Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il me serait bien doux de faire naître dans votre cœur une étincelle du feu que vos beaux yeux...
— Oh ! bon ! voilà les musiciens qui arrivent ! Cela va recommeneer, n'est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle.
Et Timothée jage prudent de ne point poursuivre sa déclaration, psrce qii'in ce moment Prudence est trop préoccupée du spectacle pour écoi-'.er ce qu'il lui dit.
Enfin ou frappe les trois coups pour commencer la pièce de George; il était temps , car Boucbenot s'impatientait et tapait des pieds en criant contre la longueur de l'entr'acte ; mais à ce signal tout le monde s'assied et le calme renaît dans la salle. Bientôt la toile se lève, et ebacun se dispose à écouter.
Pendant la première scène , Boucbenot se retourne souvent pour regarder une femme assez jolie qui est à côté d'une loge restée vide; Coelina , que les distractions de Boucbenot impatientent, pince fortement son amant en lui disant :
— Finirez vous de regarder cette femme ?
Boucbenot pousse un léger cri. Le parterre demande da silence , et Timothée dit à Prudence :
— Cette scène- là est un peu longue.
A quoi l'apprentie lingère répond :
— Oh ! je ne suis pas pressée, moi !
— C'est froid ! dit Boucbenot à la seconde seine. Il faudra faire bien des coupures là dedans !...
— Veux-tu te taire I répond Timothée.
— Je dis cela entre nous... Je suis bien le maître d'avoir mon opinion.
Cïî«3!d»nt l'action l'en^a^je , et la pièce devient plus attarbante ; mais il arrive du monde dans la loge qui était restée vide derrière Boucbenot. Au bruit que font les nouveaux venus en s'asseyaiit, en laissant retomber les banquettes, le public s'impatiente, et boucbenot, qui veut toujours se faire remarquer , crie : Silence donc ! de manière à assourdir toute la salle.
Parmi les personnes qui viennent de se placer dans la loge , est un homme d'une quarantaine d'années, dont les traits sont mâles et fortement prononcés, le teint très-brun et la chevelure épainse ; ajoutes à cela un grasseyement assez marqué en jiarlant, et vous reoonnaitres un habitant des provinces méridionales. Sa mise annonce l'opulence, et ses manières sont celles d'une personne qui va d.^us le grand, monde.
Ce monsieur vient de se placer snr le devant de la lo^, lorsque EWucheuol se retourne et reiicoutre ses regards. Tous dcai se fivent quelque temps. Une expression de ».irj>ri-e se |>eint sur la figure de rttr.tiger; celle de Boucbenot exprime l'eff.oi, I» terreur. Il devieut paie, Li«A>îaiit; puis, détournant ei.fio la léie , il se hâle de prcfcdre MB cb»i>«au . M live et ci^^ambe la banquette ma%ré le* mursurv
M on STAC II F,.
de toutrs 1rs personnes placée» (le^ri^re lui , qui trouvent très-mtuviii •{"'on veuille sortir an milieu du S|iprl»rle.
— Où clone allez-vous? s'écrieCoeliiij en voyant Houchenot se lever,
— Je m'en vais...
— Coinnienl ! vous vons en allez au milieu de la ]iièce ?
— Oni , je me trouve in<lis|>ôsé.,, laissez-moi sortir...
— Mai» restez ilonc... cela va se passer... je vais vous donner des prutille» de menthe... Keviendrez-vous au moins ?
De tous cotes on entend :
— Voyons! uioiisieiir, voulez-vous voua asseoir?
— Vous liendrez-vons Irai quille?
— On ne sort pas pendant la pièce.
• —Silence donc à la galerie !
~ Moi, je veni sortir... je me sens indisposé.»
B^siise Giraamont et madame Merlier.
i>, disant cela Bnuclienot se fait jour à travers tout le monde , et ! 'S 05er tourner la tête , de peur de voir encore le monsieur qui est •'ans la Ipge, il pousse les uns, bouscule les autres, et parvient enliu à sortir de la galerie.
— Voilà un petit mon^sienr !>ion amusant au spectacle ! dit une persor.ae placée derrière Bonchenot ; mais il faut esi)érer que maintenant nous pourrons eutenare la pièce nouvelle.
Cette personne se trom;iait, car au bout de cinq minutes Cœlina n'y tient plus ; elle se lève à son tour en s'écriant :
— 11 ne revient pas; il faut absolument que j'aille voir ce qu'il a... Pardori , messieurs... eïcuseï, mesdames, permettez-moi de passer.
— .Ali! (['lel supplice!
— Mais , madame , vous sortirez tout à l'heure... après la pièce...
— Vous interrompez le spectacle.
— Il lallait doue sortir en même temps que ce monsieur. Ccelina va toujours son train , poussant, se glissant, marchant sur
Ifs pieds, sur les robes , sur les petits bancs; elle arrive enfin à la 1 orte de la galerie.
Au bout d'un moment , Prudence , détournant ses yeux qu'elle avait presque constamment fiîës sur le théâtre, s'aperçoit que son amie n'est plus auprès d'elle; elle pousse un cri de surprise en disant:
— Eh bien , oii est donc Cœlina ?
— Chut ! silence 1 à la porte 1 crie-t-on de toutes parts.
— Elle va revenir... n'ayez aucune crainte, dit tout bas Timothée à la grosse fille.
— Mais je veux savoir où elle est, moi... mon Dieu ! pourquoi donc est-elle partie sans moi?...
— Elle se sera trouvée indisposée.
— Et vous croyez que je vais la l.iisser être malade toute seule... gh ! par exemple , ce serait d'un bon cœur... oh ! je vais la retrfcuver,
— Mais restez donc à votre place; nous sortirons après la ',iifce...
— Non... non ! oh bien ! j'aime mieux Cœlina que votre p pm'... à aquelie je ne comprends rien du tout... je veux la retrouver.
Et mademoiselle Trudcs^e pr«Bd le même cliemiu qae son amie ;
et Timothée , craignant qu'elle ne «e perde dans on théâtre qu'elle IM connaît pas, se déride à la suivre, si bien qu'ils sortent toui deoi , accompagnés des plaintes, des murmures de la salle entière, que ce mouvement continuel met en révolution, i tel point que le spectacle en est interrompu , et que l'on fait recommencer toute une scène aui acteurs.
Et pendant ce temps-là , Henri et Pauline échangeaient de doux regards, sans prendre plus de part à ce qui se passait dans la salle qu'à ce qu'on jouait sur le théâtre.
Et malgré tout cela , la pièce de George réussit.
— Il y avait pourtant une terrible cabale dans la s.ille ! dirent les acteurs au jeune auteur après la représentation de son ouvrage ; et celui-ci répondit :
— C'est vrai, on a fait beaucoup de bruit; mais heareuiement j'avais là de bons amis qui m'ont bien servi.