‹ MoustacheChapitre 213 sur 281 · II. — LES TROIS MARCHANDES · texte numérisé non relu

II. — LES TROIS MARCHANDES

En 1801 , parmi les marcliandes d'oranges ou de pommes établies sur le boulevard, .devant les peLits théâtres, on remarquait une charmante jeune tille de seize a dix-sept ans, dont les grands yeux bleus, tour ;\ tour doux ou sévères, avaient, même dans leur sévérité, quelque chose qui captivait, qui séduisait tous ceux qui venaient acheter à ses éventaires.

Puis, à ces yeux-là se joignaient de l'éclat, de la fraîcheur, une bouche fraîche et bien garnie, un front élevé, des cheveux c'uâtains qui retombaieut eu grosses boucles ou tire-bouchons le long de ses joues. Ajoutez à cela une taille bien prise, un pied mignon, une jambe bien faite, et vous comprendrez que mademoiselle Florentine, c'est le nom de la jeune marchande, ne devait pas chômer d'adorateurs.

Les amateurs de spectacle ne manquaient pas, lorsqu'ils portaient pendant les entractes, de venir rôder et tourner près de la jolie marchande; il y avait toujours une grande liHuence devant son étalage, et, tout en achetant une orange, le chaland adressait quelques mots galants à la marchande. Quelques-uns allaient plus loin : ils lui proposaient un souper chez Bancelin, ou un dîner au Cadran- Rleu, dans un cabinet particulier.

Mais Florentine recevait, mal toutes ce» proposition»; elle riait au nez des galants et les envoyait promener; et si quebjues-uns, plus hardis, plus untreprenauts, ' essayaient de lui prendre un baiser ou de lui presser la taille, la jolie marchande avait la main leste, le geste vif, et les joues de l'audacieux recevaient aussitôt des claques qui mettaient fin à ses entreprises.

Aussi, petit à petit, la réputation de Florentine s'était établie ;<iepuis le faubourg' du Teiu|ile jusqu'à la rue irAngoulOmc, on la citait comme un modèle de sagesse. Kt les séducteurs ilu boulevard, sachant qu'il n'y avait rien à espérer près d'elle, a*aieflt oeiw,^ de l'attaquer.

Une petite blonde, à la figure chiffonnée, au nez retroussé, à l'œil vif et mutin, et qui étalait tout à côté de Florentine, était loin d'avoir la même réput ition que sa voisine. Mademoi.>elle Turlurc, tout en vendant des chaussons de pommes et des bâtons de sucre d'orge, aimait beaucoup à rire et ne s'olfensait nulb-ment des propos Kalaiits et souvent grivois que lui débitaient ses pra-

tiqu<.'S.

Mais c'étaient surtout les acteurs dont mademoiselle Turlure était idolâtre; pour elle, tout ce qui tenait au théâ're avait du charme, elleadorait lespectacle ; lorsqu'il y avait une pi.>fe en vogue à l'Ambigu-Coniique, ou «a lyhéâtr.^ d'b;uiulation(nomque portait alors la Gaîté), la petite marchande de sucre d'orbe disait à l'un de ses galants :

— Prétez-moiun [len vot'contre-niarque, que j'aille voir un petit bout d'acte, rien qu'un petit bout 1 et je vous promets (le vous rendre votre plaoe,

— Et votre marchandi.se, et vos chaussons de pomme?

— Ma voisineaura l'œil dessus... D'ailleurs on ne vend pas beaucoup pendant les actes, et je serai revenue pour Tenir 'acte.

En disant cela, mademoiselle Turlnre faisait nue petite mine si gentille, elle souriait sidrôleœent, que rarement on lui résistait, et elle pouvait aller voir un acte ou la moitié d'un ; mais elle n'aurait vu qu'une scène, elle était heureuse et en avait pour loiiy temps ù raconter ce qui l'avait enthousiasmée.

C'était presque toujours à Florentine que Turlure faisait part de ses impressions. Car, de l'autre coté de sabouti<|ue en plein air, elle avait pour \oisineunemapchaiidede pain d'épice, laide, maigre, sèche, méc'uante et surtout trcsvexée de voir que ce n'était jamais à elle que les flâneurs et les galants venaient conter des sornettes. Madame Roufflard, c'était ainsi qu'on la nommait, quand elle en trouvait l'occasion, ne manquait jamais de dire quelque impertinence à Turlure et même de se moquer de ce qu'elle a[ipelait les grands airs de Florentine. Mais les deux jeun.is filles n'étaient pas en reste pour lui réponda-. aucune de ces marchandes en plein vent n'ayant ordinairement sa langue dans sa poche.

Or, en ce moment, la pièce en vogue au Théâtre d'Emulation, c'est le Mariage de Nanon, suite de Madame Ango. Le rôle de la célèbre poissarde est joué par Corsse, qui n'est pas encore directeur de l'Ambigu.

La petite Turlure n'a point de repos qu'elle n'ait vu la pièce nouvelle. Mais un jeune apprenti limonadier, qui lui fait les yeux doux, vient lui proposer sa contre-niarque de parterre, où les dames sont admises aussi bien que les hommes. Turlure saisit la contre-marque, r'arrange son bonnet, rajuste son fichu et quitte ses éventaires, en disant à celui qui vient de lui faire es cadeau :

— Oh! que vous êtes gentiî, mon petit Boursiquet, je vous aimerai bien quand j'aurai le temps... Je cours au spectacle, voulez-vous être un amour, veillez sur mes

chaussons de pomme et mes suv-ires d'orge Vendez si

vous pouvez et ne soyez pas dur .sur l'article de la pâtisserie... Mes chaussons sont d'avaut-hier... Soyez coulant avec la pratique, je reviens sitôtl.a pièce finie...

Mademoiselle l'urlure est entrée au Tliéâtre d'Emulation, et le jeune homme qu'elle a appelé Boursiquet reste, devant la boutique, indécis s'il prendra ou non la placede la marchande; mais enfin le dés.lr de plaire à la petite blonde l'emporte sur le peu d'envie qu'il éprouve à vendre des chaussons de pomme, et il li'assied bravement sur

LES ENl'ANTS DU liOUI-KVAHD

la chaise occupée habituellement par mademoiselle Tur- Uirc.

Alors madame Koufllard, la marchande de jiain d'épice ot de vunes de limonade, no manque pas de s'écrier :

— Ah beu, en v'ià une bonne!... ma voisine qui est devenue d'un autre sexe!... luerci! v'ià les chaussons de Ijoiiuijos à la baisse... le plus souvent qu'on viendra lui en acIietiT à ce prand dadais... bon, lu v'Ià qui suce un bâton do sucre d'orge, et puis je g'auc qu'il va le l'emettre à l'ctalage... Va tlonc faire tes bavaroises, apprenti liraouadier de deux liards!... tu lais do l'œil à la[ietite... mais tu n'arrives pas assez vite I... il y a f'oulo au bureau, nigaud! et tu en seras pour ta contre-marque.

Le nommé Boursi<iuet est un gros garçon de vingt-deux ans, qui a un long nez, de gros veux botes, des clieveux rouges et des mains largos comme des battoirs de blanchisseuse, il n'est pas joli garçon, en revanche il est petit et trapu; mais ses épaules carrées, ses membres musculeux, et ses énormes mollets annoncent un vigoureux gaillard.

Loin de se fâcher de ce que dit la marchande de pain d'é,)i(;e, il se contente de rire et de manger un chausson (le pommes, en répondant :

— Eh ben! pourquoi donc que je ne vendrais pas aussi bien qu'un aulro... n'est-ce pas bien difficile de tenir une boutique comme celle-ci... après tout, la marchandise s'écoulera toujours... je la mangerai si je ne la vends pas!...

— Voyez-vous ce beau merle, qui par amour et pour être agréable à c'te mijaurée de Turlure, va se donner une indigestion do chaussons!... gros benêt I...

— Qu estrcc que cela vous fait?... si j'aimo lapAtisserie, moi!...

— Il appelle cela de la pâtisserie ! de vieux chaussons aux pruneaux, qui traînent sur l'évontaire depuis huit jours !

— Est-elle méchante, cette madame RoufHard, dit le gros rouge en se tournant vers Florentine.

— Ne l'écoutez pas, et ne lui répondez pas! dit la marchande d'oranges... elle est toujours de mauvaise humeur, c'est son caractère!... elle ne le changera pas.

— Il est gentil, son caractère... Quelle ditférence avec vous, mam'zelle Florentine, qui êtes si bonne, et mam'zelle Turlure, qui est si gaie!... 0 Dieu! mam'zelle Turlurol... voila une femme pour rpii je me mettrais a la broche si elle l'ordoniuiit... mam'zelle Florentine... entre nous... croyez-vous qu'elle m'aime un peu?

— Oh! quant à cela... je ne saurais vous dire, monsieur Boursiquct!... Ce sontde ces choses donton ne peut [las répondre pour les autres, car souvent on ne le saurait pas pour soi-même.

— Oh! mam'zelle Florentine, vous pourriez toujours bien répondre pour vousl... On connaît votre sagesse et votre vertu... Il n'y a pas prise sur votre cœur, tout le monde le sait bien... ot tous ces beaux messieurs qui viennent, soi-disant pour écouter les parades, je les entends qui, tout en venant prendre une bouteille de bière, se disent entre eux : « l'as moyen de réussir prés de cette charmante P'Ioreniino, elle n'écoute personnel... moi, je lui ai proposé de la mener dîner chez un restaurateur ou vogue!... moi, je lui ai oH'ert de la conduire ri Tivoli, un jour qu'il y aurait grande fête, grande illumination ot pantomime pyrotechnique de Ilui/r/ieri... Eh bien! elle a refusé... décidément c'est une vertu qui ne veut point ■i'humaniser. » Voilà ce qu'on dit d,! vous, mam'zelle Flol'ontine; on a raison, car c'est la vérité !... C'est égal, on a lo droit d'être lièro (juand on a une réputation comme la votre. ■ i

Celle ;\ (|ui s'adresse ce compliment ne répond rien, elle se contente de. baisser assez tristement ses yeux vers la terre et sa tète retombe sur sa poitrine.

Doursiquet reprend :

— Quant fi mam'zelle Turluiv, ah! dame, ce n'est pas une réputation commo la votre... c'est même... tout dill'ércut... elle aime à rire... elle est co(iuetto... ça l'amuse qu'on lui fasse la cour... qu'on lui compte des gaudrioles...

elle ne s'en cache pas!... mai» tout cela n'empêche pas 3 avoir un cœur,., et pui.s enfin, j'aime mam'zell-î Tnrlure comme elle est... il me i^>;i(iiAe que j'en suis bien le maître... seulement ce qui me chlll'oniie, c'est sa passion pour los acteurs... Oh! les acteurs; quand elle en voit on s'approcher de sa marchandise. . elle rougit, elle pâlit... elle devient de toutes les couleurs... si je savais que pour lui plairo il faille absolument être au itiéâtre. eh bien, je m'y mettrais... oui, j'en serais capable... seulement je me demande quel genre d'emploi je 'pourrais le mieux joner. La marchande de pain d'épice se met à rire aux éclat*, en disant :

— Ahl que je voudrais voir ça... ah! comme je donnerais bien une pièce de douze sous pour le voir joner, celui-là!... Voyez-vous monsieur lioursiquet faisant les amoureux... tenant l'emploi de monsieur Cazfjt ([m est si .gentil, si mignon... c'est pour le coup que les jiommes coiileraient cher sur le boulevard... on n'en aurait jamais assez pour vous en jeter, mon gros!...

— .\Iadame Roufflard, je me ferai acteur si ça mi? fait plaisir! D'ailleurs, ce n'est pas à vous que je demanderai conseil, c'est à mam'zelle Florentine, parce qu elle ne m'en donnera que de bons.

Mais celle dont parlait l'apprenti limonadier paraissait prendre fort peu de part à la discussion qui avait lieu. Elle semblait rêveuse, triste même, et, si ses regards quittaient ses oranges, c'ctiiit pour se porter à droite et à gauche sur lo boulevard, où ils semblaient chercher quelqu'un qu'elle s'affligeait de n'y pas trouver.

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