‹ MoustacheChapitre 214 sur 281 · III. — ix rSCONNU · texte numérisé non relu

III. — ix rSCONNU

Le retour de Turlure a mis fin à la conversation de Boursiquct ot do madame Roufflard.

La petite blonde court ;i sa boutique, reprend sa chaise que son remplaçant a déjà quittée, et lui donne un petit carton en lui disant :

— Tenez... voilà votre contre-murqie... monsieur Boursiquct, grand merci de votre complaisance... la vente at-elle été un peu?...

— Oui, elle a été dans son ventre! murmura la Roufflard.

— Mam'zelle, voilà le prix de deux cluaussons et un bâton de sucre d'orge, que je me sais offerts en votre absence.

— Oh! mon Dieu, ce n'est pas la peine de les p.iyor, .. entre nous, c'est à votre service.

— Mam'zelle, je ne me fais jamais régaler par les flammes, ça n'est pas dans ma nature a moi.

— A votre aise, vous en avez le droii.

— Vous étos-vous amusée au spocuicie?

— Est-ce (lue je ne m'y amuse pas toujoars? Mais alloi donc à votre café, monsieur Boursiquct, allez, on peut avoir besoin de vous.

— Oh! mam'zelle, je ne suis pas encoi-o on pied...

— Raison de plus pour montrer du zèle; vous n'y soie» jamais, en pied, si vous vous absentez souvent.

— .le no vous ai encore parlé qu'im petit peu...

— Vous me parlerez uno autre fois... Si vous faitos bien, vous forez cadeau de votre conU-e-marque à un camarade...

— Allons... je vais vous obéir, maMi'zeUe Turlure' .. Le galant aux cheveux rouges s'est éloigné, et la i» me

blonde s'écrie :

— Enfin! il est parti... A-t-on de la peine à s'en débarrasser de celui-là! 11 tient comme de la glul...

— Puisiiu'il ne te plaît pas, pouiniuoi Técoutos-tu ? dit Florentine.

— .le ne l'ésoute pas... c'est-à-diro... je ne peux pas l'empocher do m'adoror, ce garçon... il m'apporte dos entrées pour le théâtre, j'en profite, où est le mal? -Mais l'aimer... nix! Ma chère, M. /?/rtm/»ij est bien amusant dans lo rôle de Nicolas... 11 fait rire toute la s<ille... .le crois qu'il m"a reconnue au parterre, il m'a inviri!

— Est-ce que tu es aussi amoureuse de colui-l.\?...

— t>liuon! celui qui me oapiivo... qui iiic ti«nt an

LES ENFANTS DU liUULKVAllD

cœur, c'est M. Itivalard... Ah! le bel homme... le beau brun, a-t-il les yeux noirs ! Coiiinio il est bien dans les

chefs (le brigands... il m'a dit iju'il allait avoii' un beau rôle dans un mélodrame iju'on va ilounur à l'Ambijj^u- Comiiiue.

— Tu causes donc avec lui ?

— Pourquoi pas... c'est une do mes prati(iues... Ah ! j'aime bien aussi M. Tuudii ! En v'iii encore un bol homme... et qui fait dos conquêtes... Toutes les femmes sont folles de lui!... Est-ce que tu no lo trouves pas superbe, toi?

— Moi, je ne le connais pas!

— Par exemple ! il t'a encore acheté des oranges il y a deux soirs.

— C'est possible... mais je ne l'ai pas remarqué...

— Nepasremanjuer un acteur... U Dieul je les remarque tous, moi 1 Bigre! il fait froid ce soir... Le printemps de 1801 est en retard !:..

En ce moment la jolie marchande d'oranges remarquait fort* bien un jeune homme qui arrivait lentement sur lo boulevard, et venait de s'arrêter devant la parade.

C'était un homme do vingt-cinq à vingt-six ans, grand, mince, d'une tournure assez distinguée. Sa figure était fine et spirituelle; ses yeux bruns avaient beaucoup de feu, bien qu'ombragés par d'épais sourcils; son nez était légèrement aquiliu, sa bouche serrée, ses lèvres minces et son teint un peu pâle. C'était un joli homme, et il y avait surtout beaucoup d'expression dans sa physionomie; il savait, suivant les circonstances, prendre unairagréable ou sévère, sombre ou comique, et alors il se changeait tellement qu'on avait de la peine à le reconnaître.

Ce personnage portait un balandras ou redingote bleue, ornée d'un petit collet qui retombaitjusqu'à moitié de son dos et lui serrait la taille de manière à en marquer l'élégance. Il avait un pantalon gris, collant, et par-dessus des bottes i\ revers, une cravate blanche, sous laquelle se montrait un bout de jabot. Ses cheveux noirs n'étaient point poudi'és, et pourtant il portait une queue et avait sur le côté ses cheveux tressés en cadenettes. Enfin un chapeau à trois cornes était placé sur sa tête, et mis un peu en tapageur.

A cette époque, les chapeaux à cornes se portaient encore; du reste chacun se coittait comme il le voulait. Les uns conservaient la poudre dans leurs cheveux, les autres n'en mettaient plus. On portait une queue, ou les cheveux retroussés avec un peigne ; des nattes, ou point de nattes, des chapeaux ronds, à formes extrêmement hautes ou extrêmement basses. Mais la coiffure à la Titus n'était point encore généralement adoptée parles hommes.

Florentine ne perdait pas de vue ce jeune homme; sa figure s'était animée, une vive émotion se montrait dans toute sa personne, et ses yeux suivaient les moindres mouvements de celui qui semblait prendre plaisir à flâner sur le boulevard. Cependant lefldneur, sans avoir l'air d'avoir un but, s'est rapproché de la jolie marchande d'oranges. Arrivé devant soa étalage, il s'arrête, regarde les beaux fruits, prend une orange, puis une autre, et semble choisir et chercherles plus belles. Mais tout en marchandant trèshaut ce qu'il semble vouloir acheter, il entremêle son dialogue, avec la jolie marchande, de paroles dites assez bas pour n'être entendues que par elle, et Florentine en fait autant de son côté.

— Voyonsvotre marchandise... il me faut des oranges... Eh bien. Florentine, avez-vous réfléchi, m'accorderezvous enfin ce rendez-vous que je vous demande depuis si .ongtemps?...

— Voyez, monsieur, voyez, choisissez... Ah ! vous trouvez qu'il y a longtemps... et voilà un mois à peine que je ! vous connais... que vous me parlez...

— En voici une qui me paraît bien mûre... Faut-il donc si longtemps pour s'aimer... moi, je vous ai adorée dès que mes yeux se sont portés sur vous...

— Ah ! vous le dites... mais vous me trompez peutêtre... Ah 1 tenez, monsieur, celle-ci est rouge, j'en réponds...

— Pourquoi voulez-vous que je vous trompe, et, si je no vous ainiai.s pus, (jui m'obligerait à vous le dire ?...

— Oui, Vous ni'uimez maintenant, c'est possible; mais ce n'est qu'un caprice, et, si j'étais assez faible pour vous i:roire, pour vous écouter, vous m'auriez bientôt oubliée...

— Vous oublier, jamais... vous étss trop jolie pour que l'on vous oublie...

— Tous les hommes disent cela lorsqu'ils sont amoureux... mais cela ne les empêche pas d'être infidèles...

— Jamais Sx vous... de grâce, Florentine, venez Sx ce rendez-vous i|ue je vous supplie de m'accorder depuis si longtemps... D'ailleurs, qu'avez-vous à craindre?... surlo boulevard... après la rue Ménilmontant. . . vous serez dans votre quartier, puisque vous demeurez rue des Filles-du- Calvaire.

— Oh ! je sais bien que je ne serai pas loin de chez moi... mais ces boulevards sont bien déserts à onze heures du soir...

— N'aurcz-vous pas peur avec moi?...

— Mais enfin, je ne sais pas seulement qui vous êtes... Vous ne m'avez dit que des choses vagues... Vous ôtes toujours si pressé quand vous venez me parler...

— C'est que je ne veux pas vous compromettre. Cependant on voit que depuis (|uelques instants le jeune

homme et la jolie marchande oubliaient de s'occuper tout haut de la vente des oranges, pour continuer la conversation qui les intéressait bien plus.

Mais l'eutr'actc est arrivé au théâtre de l'Ambigu-Comique ; le monde sort du spectacle ; des jeunes gens viennent acheter des oranges à Florentine, qui aimerait beaucoup mieux ne point vendre sa marchandise, et ne pas être interrompue dans son entretien avec son amoureux; mais il faut bien qu'elle réponde aux chalands qui lui arrivent, et le beau jeune homme, au chapeau à trois cornes, s'éloigne des oranges pour laisser Florentine faire son commerce.

Enfin les importuns sont partis, et la manière sèche dont la jolie marchande a répondu à quelques-uns qui voulaient rire avec elle ne leur a pas donné l'envie de continuer.

Le jeune homme en balandras est revenu dès qu'il n'y a plus eu personne près de Florentine, et cette fois, sans s'occuper des oranges, il reprend l'entretien à voix basse :

— Vous voyez, charmante fille, combien il est difficile de vous parler ici, de vous exprimer tout ce que l'on ressent d'amour pour vous. C'est pourquoi il ne faut pas me refuser ce rendez-vous, où nous pourrons au moins causer en liberté, sans être à chaque instant interrompus...

— Un rendez-vous si tard...

— Puisque vous n'êtes pas libre plus tôt.

— Quand une fille accorde un rendez-vous... les hommes croient tout de suite qu'elle veut bien... tout leur accorder... je ne suis qu'une pauvre marchande d'oranges... je suis orpheline, je n'ai plus ma mère pour me protéger... je l'ai perdue il y a deux ans... mais je veux rester sage... ma mère me l'a bien recommandé; elle m'a dit : C'est ta seule richesse, mon enfant; mais c'est la bonne... tant que tu auras celle-là, tu seras estimée, considérée même, et ton petit commerce prospérera. Je veux suivre les conseils de ma mère... je ne veux pas d'un amoureux, je veux d'un mari. Mais vous me faites l'effet d'être trop faraud, trop muscadin pour vouloir épouser une marchande d'oranges... Voyons... mousieur, quel est votre état... et votre nom d'abord, vous ne me l'avez pas dit...

— Pardonnez-moi, je vous ai dit que je m'appelais... Francisque.

— Au ! oui, c'est vrai... Francisque... mais c'est un nom de baptême, ça...

— Je ne puis vous dire que celui-là, maintenant... Je suis né, en effet, de parents riches... et qui occupaient un rang assez élevé... mais vous savez bien que la Révolution a tout détruit, tout nivelé... et ce dont on s'inquiète le moins à présent, c'est de la naissance... c'est de l'origine des personnes...

— Sans doute... ainsi vous épouseriez une pauvre mar-

LES ENFANTS DU BOULEVAIili

chande en plein air comme moi?... vons ne rou;.:iriez pas (le me nommer votre femme?

— Moi, rougir de vous!... ne craignez jamais cela. , D'ailleurs, vous, Florentine, vous n'êtes pas une marchande

à éventaires comme les autres. Vous parloz bien, vous savez lire, écrire, enfin vous avez reçu (jueliiue éducatinn.

— Danio! ma pauvre more m'aimait tant, elle voulait que je ne fusse pas si bète que les autres... elle se saignait pour moi... Je n'ensuis pas moins une marchande d'ol'anges .

— Dites donc une fille charmante que l'on aimera toute la vie.

— Et votre pore?...

— 11 est mort...

— Votre mère?

— Elle m'aime trop pour jamais s'opposer à mon bonheur.

— Ah! si je pouvais le croire, c'est singulier ce quo j'éprouve près de vous... moi qui me moquais toujours des propos d'amour que l'on me débitait... le premier j nu- que vous m'avez parlé je nie suis tout de suite sentie troublée, émue... j'ai eu peur... il me semblait que je devais vous fuir... et malgré moi j'éprouvais du plaisir à vous entendre, i"! vous écouter.

— C'est que vous deviez m'aimer. Florentine, c'est qu'une secrète sj'mpathie nous attirait l'un vers l'autre...

— Dame!... c'est bien possible .. car, lorsque je vous vnj'ais.jeme disais:Je ne l'écoutcrai plus, ce monsieur. .. il est trop mirlifiore pour moi, et malgré cela, sitôt que je vous apercevais, obi il me tardait de vous entendre... savez-vous bien que c'est comme si vous m'aviez ensorcelée'/...

— Ah ! que je serais heureux si cola était... Vous voyez bien. Florentine, que vous ne pouvez pas me refuser ce j'endez-vous que je vous demande depuis si longtemps... et qu'il faut...

En ce moment, une espèce de mendiant, en blouse, on casquette, et dont on ne voit que le bas de la figure, passa tout contre le jeune homme qui a dit se nommei' Francisque; l'homme en blouse se penche vers lui, approche sa tête de son oreille, lui dit rapidement et bien bas quelques mots, puis s'éloigae aussitôt.

Mais notre amoureux a pâli, sa physionomie a subitement changé d'expression, il s'empresse do dire à Florentine :

— Adieu... adieu... il faut que je vous quitte... je vous reverrai bientôt...

— Comment! vous partez comme cela? répond la jolie marchande, toute surprise par ses paroles. Quoi donc vous presse?... et ce soir... îi quelle heure?...

Mais le jeune homme ne l'écoute pas. Déjà il s'est éloigné, il a disparu parmi les promeneurs. Florentine demeure tout interdite, elle ne comprend rien au brusque départ de celui qui semblait si heureux de lui parler.

— Cet homme... si mal vêtu... et qui a passé contre lui... s'est arrêté et lui a dit quehiues mots bien bas! se dit la jeune marchande. Ces mots ont vivement ému Francisque... et il est parti. . . il m'a (luittée aussitôt,.. Do qui donc avait-il peur d'être vu... d'une femme peut-être... oui... ce doit être d'une femme... d'une maîtresse sans doute. ..Ah ! il faudra liien «[u'il m'explique pourquoi ils'est éloigné si vite de moi!... et au moment où j'allais lui accorder ce rendez-vous qu'il me demandait avec tant d'instance... Oh! mais il va revenir... il est impossible qu'il ne revienne pas bientôt.

— Eh ben , dit Turlure , ton chaland est parti et

sans rien t'achetcr, il me somlde il s'est sauvé

comme une fusée... est-ce ([ue c'est une colique qui lui a pris?

— Est-ce que je sais, moi !,.. Ah ! je crois qu'il a vu uno personne do ses connaissances à qui il était pressé de parler...

— Faut que ce soit qucnqu'un qui lui doive de l'argent alors, car il a filé sans demander son reste...

— Oh! il reviendra! dit ;\ son tour la Roufllard, d'un air moqueur. C'est pas la première fois (lu'on le voit, ce

cornu-là!.. je l'ai bien reconnu, moi!... il est toujours deux heures pour marchander des oranges. ..mais je crois que c'est pas ça qu'il veut acheter...

— Et que croyez-vous donc qu'il veuille acheter? s'écrie Florentine en relevant fièrement la tête. Est-ce que vous croyez que j'ai autre chose à vendre 7

— A Vendre ou à donner... on ne sait pas... il se lait tant de commerces sur ce boulevard ! Est-ce qu'on ne voit pas que ce muscadin vient ici pour autre chose que pour marchander des oranges?

— Quand cela serait... quand ce jeune homme me dirait des douceurs, est-ce que je n'ai pus le droit de l'écouter, si ç.-i me fait plaisir?

— Oui, mais alors faut plus se donner des manières de femme sauvage !...

— Taisez-vous... on peut écouter quelqu'un qui est poli, sans pour cela cesser d'être sage.

— Tu es bien bonne de lui ré]iondre. Florentine; estce qu'on fait attention à ce que dit la Roufflurd? Avecea que je lui conseille de se poser en vertu ! et son soi-disant mari, son Roufflard, où donc qu'il est? on n'a jamais aperçu le bout de son nez!

— Mon mari est à l'armée, il se bat pour sa patrie, ça vaut mieux que de flâner sur le boulevard comrtie un tis de paresseux.

— Ah! il est toujours à l'armée, ton mari !... depuis le temps qu'il se bat, il reviendra général pour le moins ! C'est égal, le monsieur qui causait avec Florentine est fièrement joli garçon, tout de même !... et jolimentmis... c'est du huppé!...

— Oh ! qu'est-ce qui sait?... murmure la marchande de pain d'épice. Il y amaintenant tant de parvenus !... c'e>t peut-être le jockey de qucuque émigré qui aura volé ks bardes de son maître.

Florentine ne dit plus rien; elle n'a pas entendu la dernière réflexion de la Roufflard, car elle est absorbée dans ses pensées. De temps il autre, cependant, elle reliarde ;\ droite et à gauche sur le boulevard; elle cherche celui qui l'a quittée si brusquement, et qu'elle espère toujours voir revenir.

Mais la soirée s'écoule, les théâtres ferment, les marchandes détalent et Florentine est obligée d'en faire autant, sans que le jeune homme soit revenu.

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