V. LKS K.NKANTS 1»K l.'AMOUli
— Je te dis, ReaiiknL qu'on donne <^ soir/n Fivrt périt- !,vi!>o art thé.^fiv do l'Amhii.'U-Comiqtie. dont M. 0>k>so est à j. résout le directeur, et"^ qu'il faut que j'aille voir ra. quand il n'y aurait pas do pain .1 lai. aison, oomme on
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Elie ilait forle, courageuse; elle jeta le misérable h la porto de sa chambre. (Page 7.)
dit , VU quo c'est un môlodrame superbe à faire frémir tout Paris!
— Comment sais-tu que la [dOce est superbe, puisque c'est seulement ce soir la première représentation?
— C'est la première au théâtre de l'Ambipu, oui; mais la pièce s'est déjà jouée au théâtre de la Cité. Elle y a eu un succès magnifique... elle s'y est jouée plus de deux cents fois. Aujourd'hui on la joue à ÏWmbigu, mais c'est joliment monté !... D'abord, c'est M. Co.'\«se qui fait le rôle de Fresco, M. Tautin le capitaine des voleurs, M. Vichrat Colisan, et mam'zelle Lévèque fait la belle Camille.
— Tiens! je croyais qu'elle était au Théâtre d'Emulation, mam'zelle Lévèque.
— Oui, mais elle l'a quitté pour entrer h l'Ambigu-Comique. Voyons, Beaulard, tu dois avoir autant que moi l'envied'allervoir une pièce dont on parle depuis si longtemps... où il y a une caverne et une bande de voleurs que ça fait frissonner... Tu viendras avec moi, ce soir, n'est-ce pas ?
— Je le voudrais bien... mais je ne peux pas!... Tu sais bien. Moucheron, que je suis employé chez M. Curtius, que c'est moi qui, depuis midi jusqu'àonze heures du soir, fait l'explication des figures de cire.
— Je croj-ais que c'était M. Curtius lui-même qui faisait l'explication de ses figures?
— Oui, quelquefois, mais c'est rare. Comme j'ai uno bonne voix, il me laisse à présent cette besogne...
— Et qu'est-ce que vous faites voirde beau en ce moment?
— Ah! pour l'instant, ce qui attire le plus de monde, c'est la mort du brave général Kléber, qui vient d'être assassiné en Egj'pte, où il venait de remporter la grande victoire à la bataille d'Héliopolis !
— Et est-il ressemblant le général Kléber ?
— Que t'es bote ! c'est celui qui représentait La Fayette, auquel nous avons mis un autre habit.
— Et combien que tu gagnes pour expliquer tout cela?
— Vingt sous par jour.
— Et nourri ?
— Oh! non, et pas nourri... mais, par exemple, j'ai la
permission de manger ce que je veux!... ça leur est égal.
— C'est encore heureux! mais je crois bien que tu ne manges pas de poulets tous les jours.
— Oh! non... D'ailleurs, sur mes vingt sous, j'en donne douze à ma mère cliez qui je loge, et qui n'a pas souvent de l'ouvrage... La couture, ça ne va pas beaucoup, et puis elle est souvent malade. Mais je garde huit sous pour moi, et ça me suffit pour mes trois repas.
— Tu fais trois repas avec huit sous! .. diable!... tu ne te donnes pas d'indigestion, alors !
— J'ai bien assez. Le matin, un sou de pain, un sou de lait; pour dîner, deux sous de pain, deux sous de pommes de terre; et pour souper, deux sous de galette ou de flan, s'il est tout chaud.
— Tu ne bois jamais de vin, alors?
— Pourquoi faire ?
— Dame ! pour te régaler.
— Oh! je n'y tiens pas, je n'en ai bu qu'une fois, j'ai trouvé ça mauvais; il est vrai qu'il était sûr!... comme du vinaigre.
— Si on t'a fait boire du vinaigre, ce n'était pas pour te mettre en goût!
— Si je le voulais, je pourrais bien de temps en temps en boire, quand les personnes qui viennent voir les figures donnent quelque chose au petit qui fait l'explication... c'est rare, mais pourtant cela arrive... Il y a une fois un monsieur qui m'a donné dix sous pour moi ! ce sont mes petits profits!...
— Eh bien, qu'est-ce que tu en fais alors?
— Tiens, c'te question ! je les porte tout de suite à ma mère... Elle est bien contente, elle m'embrasse, et moi je suis bien content aussi.
— Ce pauvre Beaulard ! tu es un bon garçon!... Quel âge as-tu?
— Quatorze ans moins six mois.
— Dis donc tout de suite treize ans et demi, farceur,
— Je dis plutôt quinze ans, parce que, pour obtenir la place que j'ai chez M. Curtius, on m'a dit plus âgé que je ne suis.
— Merci ! une place où il faut crier toute la journée :
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Me volli donc prorcsscur do cor de chasse pour dames. (Page W.)
a Ceci vous roprôscnte ^f . Jupiter, madame son épouse et leur auguste famille !.. . » Je n'en voudrais pas do ton eml)l()i ! Je ne suis que commissionnaire, moi ; quelquefois je ne gagne rien dans ma journée, c'est vrai, mais aussi il y en a d'autres où j'ai de bonnes aubaines, où je gagne jusqu'à un gros écu de six livres... Oh ! alors je me régale... vive la joie I je bois une bouteille et je mange jusqu'à six saucisses!...
— Eh ben, et ta mère?
— Ma mère. . . je n'en ai pas.
— Tu n'as pas de mère... conunentdonc, est-ce que c'est possible ?
— Ecoute bien... Vois-tu, j'ai une sœur qui a quatre ans de plus que moi... Comme j'en ai bientôt dix-sept, olle en a bientôt vingt et un ; eh bien, ma sœur et moi, il jiarait que nous sommes ce qu'on appelle... des enfants de l'amour.
— Ah ! oui, dos enfants surnaturels !
— Aucontraire, des enfants naturels I On nous avait rais chez une paysanne ;"l Vincennes. On y payait notre pension. Nous sommes restés lu longtemps... Ma sœur avait neuf ans et moi cinq, quand un jour la [laysanno nous dit : « Mes petits mignons, je ne reçois pas un sou jinur vous depuis plus de neuf mois... J'en suis bien fdclu'e, je vous aime bien, mais je suis forcée de vous mettre à la porte. J'ai déjà quati'e enfants, c'est bien assez, avec un mari ivrogne ! et je ne peux plus vous garder gratis. Allozvous-en à Paris, et tâchez d'y gagner votre vie... Maria est jolie... (Maria, c'est ma soeur), elle chante toute la journée comme un rossignol : elle n'aura qu';~i chanter pour gagner des sous; à Paris on est généreux, on vous on donnera beaucoup... Je vous ai fait apprendre à lire, parce qu'on me l'avait ordonné; ça pourra vous servir. Tenez, v'iîi \ingt-quatre .sous, et un petit paquet contenant vos eUets. Prenez tout cela et partez. »
Ma sœur, qui était déjà raisonnable, ditii la paysanne: « — Mais est-ce que vous n'avez aucun renseignement
t nous donner sur nos parents, sur ceux qui p^oiuueut soin
de nous ? »
La paysanne répondit :
« — Ma petite, j'ai fait écrire sur un papier et certifier par M. le curé la manière dont vous m'avez été confiés. Toi, d'afcord, Maria, par une dame élégante et belle, qui m'a donné vingt-cinq louis en me disant : « C'est pour une « année, ayez soin de cette petite, elle a dix-huit mois; 0 nommez-la Maria. On viendra la voir, o On n'est revenu qu'au bout d'un an. Cette fois ou ne me donna que vingt louis avec les mêmes recommandations. Mais, l'année d'après, la dame m'apporta un autre enfant qui avait trois semaines au plus, et me dit : «Vous nommerez ce « petit garçon Victor, il est le frère de Maria. On doublera « leur pension. » Très-bien ; cela dura trois ans et demi. Mais, depuis neuf mois, l'cpo que est passée où l'on m'apportait votre pension, et personne n'est revenu; je ne peux plus vous garder. Mais vous trouverez dans voiro paquet lo papier certifié vrai par M. le curé, et qui constate tout ce que je viens de vous dire.
« — Et le nom de cette belle dame, qui était sans doute notre mère ? dit Maria.
(( — Je ne l'ai jamais su, mon enfant, (|uand je le luiai demandé, elle m'a répondu iiu'il éUiit inutile que je le sache .. Elle avait de belles manières, des bagues à ses doilîts et ne venait à Vincennes que dans une voiture... qu'elle quittait ix l'entrée du village, oil elle allait ensuite la rep'.endK\ Mais un jour... celui où elle m'apporta soq petit garçon, elle paraissait faible et soullrauîe. elle oublia chez moi' un llacon assez beau qu'elle porUiil à chaque instant sous son nez... Il y a même sur lo bouchon de ce llacon comme un chillVo gravé...
a — Eh bien, ce flacon, dit ma sœar, il est dans notre paquet, j'espère?
« — Àh! non, ma petite; ce llacon a un Iwuchou doré, il est tout taillé comme une pierre Une, il doit bien valoir une quarantaine de livres, et je le garde pour me dédommager un peu de tout l'argent que votre mère me doit,
« — Mais, madame, s'écria ma sœur, ce llacon est notre bien, il peut d'ailleurs nous aider i^ retrvmver nos parents, m^re famille; c'est lo seul titre que nous ayons à présenter, et vous voulez nous en priver f
(i — Ma petite, j'en suis fâchée, m.ds il faut que je me
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rulirape sur (|iielqiie chose... Je suis sûre ijuc jo trouverai quarante livres <le ce petit bijou.
'il — Eh hien, madame, ne le vendez pas, répondit .Maria, et jo vous jure d'amassi'r, avant uu an, celte somme et de venir vous la donner pour ravoir ce flacon.»
La paysanne le promit, et nous voilà partis, ma sœur et moi, avec notre petit paquet au bout d'un bâton.
— Mais c'était bien vilain à cette paysanne, do garder ce beau tlacon qui voua appartenait, puisqu'il venait de votre mère.
— Ah ! vois-tu, Reaulanl, les gens de la campajrne ca ne connaît que l'argent; c'est encore cent fois plus intOressés que les gens de la ville !...
— Comment avea-TOus donc fait pour vivre, toi et ta sœur?
— Ma sœur chantait devaiil les auberges, les cafés. Elle chantait bien, et moi» quoique tout petit, je £ais<iis la culbute et la roue aus^i, bien mieux qu'à présent. .J'allais tendre mon petit bonnet do laine, eu deman.iant <|iielque chose pour la petite chanteuse, et presque tout le monde ine donnait. Dans notre première journée, nous avions jj-agné cinq livres dix sous! Ma sœur sautait de joie eu me disant;
« — Vois-tu, Victor, nous pourrons bientôt ravoir le flacon de notre môrc.»
— Dis donc, puisiiue ton nom est Victor, posrqaot t'appelle-t-on M.)uclifron?
— C'est un £>obriquet qu'on m'a donné. Enfin nous voilà donc à l'aris, ma sœur et moi. Une bonne femme qui nous vit sur le boulevai-d où ma sœur chantait, vint causer avec nous et nous offrit de nous loger et de nous nouirir-, en nous disant : «Vous me donnerez ce que voua pourrez sur ce que vous gagnerez. » Tu penses bien que nous ne demandions pas mieux. Tous les jours je sortais avec Maria qui chantait sans cesse; nous faisions des récoltes abondantes. Si bien qu'au bout de cinq mois que nous étions à I^aris, ma sœur avait amassé les quarante livres, elle courait les porter à Vincennes, et elle revenait avec le précieux flacon.
— Alors tu l'as toujours?
— Ce n'est pas moi qui l'ai, c'est ma sœur. Comme l'aînée, c'était bien à elle de le garder. Nous passâmes quatre ans de cette façon ; comme ma sœur gagnait pas mal, elle me fit aller à l'école... aussi je sais lire, moi !... et toi, Beaulard?
— Non... je connais un peu mes lettres, mais voilà tout.
— Mais ne v'Ià-t-il pas qu'un jour, à force de chanter, ma sœur attrape un enrouement ! Ça nous mettait dans l'embarras, mais j'avais neuf ans, j'étais déjà pas bête!.... je dis : « Voilà assez d'école, faut gagner de l'argent ; je vais me faire commissionnaire!... » Maria ne le voulait pas: mais je ne l'écoutai guère I... et je gagnai à mon toui de l'argent. La voix était un peu revenue à ma sœur, mais ça l'ennuyait de chanter dans les rues. Elle entra femme de chambre chez des gens très-riches qui l'emmenèrent à Rouen, oii ils allaient se fixer. J'avais alors treize ans, Maria en avait près de dix-sept. Elle me dit en pariant : « J'emporte le flacon toi, tu es trop petit, tu le perdrais. D'ailleurs, quand j'aurai amassé de l'argent, je reviendrai à Pans. Mais nous ne savons pas où est notre famille, et si nous devons la retrouver, peutêtre la découvrirai-je aussi bien en Normandie qu'ici. » Et ma sœur est partie en me recommandant de bien me conduire.
— Est-elle revenue à Paris depuis ?
^ — Nori, il y a quatre ans passés qu'elle est partie. Elle m^'écrivait souvent dans les preiuiers temps ; ensuite elle m'écrivait moins... et depuis près d'un an je n'ai pas reçu de ses nouvelles ..
— Et si elle était morte?
— Oh! que non, elle me l'aurait fait dire !... je veux dire : elle m'aurait écrit qu'elle était malade Mais je ne serais pas étonné de la voir arriver un de ces jours ; car dans sa dernière lettre elle me disait : « J'espère te revoir bientôt; je veux retourner à Paris, je m'ennuie à Rouen.»
— Kl loi, tu vas toujours ù Vincennes voir ceux qui t'ont élevé?
— Non, je n'y vaia plus. Pourquoi fiiirat La mère l)iiehcuiuiu est morte ainsi que sou mari.Qae venx-ti< '; i>' j'aille faire là ! Le^ ent'aula de ma nuornc* n'cAt juuiai.upertni la belle dame qui uoua a app<<i'tt^, ils ne pourraient lue donner aucun ren.seiijHmueat. D'ailleur», Tois-lu, Beaulard, quand les parents metteut cuniine ç-a leurs enfants bien loin il'eiix et ne vieanenljauiais les eixibra.'^.-'er, c'est qu'il.s ont l'iiitentioadeUs abandonner on jour, mais j'en ai pris mou parti.
— Oli bien ! moi, je serais biea chagriné si je n'avais pas ma mère !
— Mais, imbécile, c'est bien différent : ta mère, tu la connais, elle fairne, elle a eu soin de toi, elle ne t*a jamais repoussé L.. alors tu dois l'aimer, c'est toat simple... compreada-tu?
— (Jh ! elle me repousserait que je l'aimerai» tout de même !...
— Décidémeat tu ne comprends pas. Vojoaa, 'riens tu avec moi voir la Fon't jtérillewscl ^e te régale,», je ji; \e ta place... j'ai Élit une bonne journée hier. . . je pem. 1 nie rouler les gros sous ! j'ai pas besoin d'amasser, aMM.
— Merci, Moucheron, merci, merci, mais si ja m'absentais, ça fâcherait M. (Airtius, je pourrais pezdre ma place... etjene veux i);is m'exposera ça I...
— Tu veux donc passer ta vie avec des figures de cire ? A dire : « Ceci vous représente M.Jupiter «^jgnadaneson épouse?» Fais-loi commissionnaire comme aaw, ta gagneras bien plus 1
— Oui, les jîurs où l'on gagne I mais il y ea a oA l'on ne fait rien, tu me l'as dit toi-même, et ces jours-là comment ferais-je pour porter douze sous à ma mère? j'aime mieux ce qui est assuré...
— .\ ton aise !
— Tu me raconteras demain la Foret périlleuse, et ca me fera autant de plaisir...
— Je vois une pratique qui me cherche... au revoir.
— A demain, Moucheron.
Les deux amis se séparent. Jean Beaulard , le petit blond maigre, mince et pâlot, s'en retourne à son emploi chez Curtius, en brandissant en l'air la longue baguette qui lui sert à désigner les figures qu'il montre.
Et Victor, grand gaillard de dix-sept ans, dont lesyeux ont une certaine assurance qui ressemble presque à de la fierté, va se mettre à sa place habituelle au coin du boulevard et du faubourg du Temple.