‹ MoustacheChapitre 217 sur 281 · VI. — LE CHEV.\I.IER DE MÉ3ILL.A · texte numérisé non relu

VI. — LE CHEV.\I.IER DE MÉ3ILL.A

En quittant Florentine, le comte àe Germancey était allé rejoindre un monsieur qui passait alors devant le petit théâtre des Délassements, un peu après la parade du paillasse Rousseau.

Le personnage que TiL de Germancey vient d'atteindre est un homme qui peut avoir cinq ou six ans de moins que lui : grand, bien bâti, d'une belle prestance, qui porte la tête haute et se tient en marchant légèrement penché sur sa hanche gauc'ne; sa figure est fortement caractérisée, ses traits sont nobles, ses yeux ont encore tout l'éclat de la jeunesse, mais leur fierté est tempérée par une expression de gaieté, de bonne humeur, qui semble être le fond du caractère de ce personnage, bien qu'il s'y mêle comme une nuance d'ironie et de persifiage.

Ce monsieur porte une grande redingote bleue qui descend jusqu'à ses talons, et qu'il tient hermétiquement boutonnée jusqu'en haut, ne laissant voir qu'une cravate noire et un col très-blanc. Ses cheveux sont poudrés, relevés par derrière avec un peigne, et sur sa tête est un large chapeau rond à grands bords. Il a des bottes à retroussis et tient une jolie canne à sa main.

— N'allez donc pas si vite, chevalier de Mérillac ! on a quelque chose à vous dire.

Celui auquel ces p iroles viennent d'être adressées s'arrête, fait une demi-pirouette sur lui-même, et se trouvant alors devant le comte de Germancey, s'écrie :

LES I:NF.\NTS nu BOULEVAnO

— Dieu me damne!... je no rne trompe pas! c'est ce cherGermancey!... Ah! quelle heureuse rencontre !... je me disposais à vous chercher dans tout Paris, et à peine arrivé je vous y trouve... Mais embrassons-nous donc d'abord...

— Oh ! trùs-volontiers ! répond le comte en se jetant dans les bras du chevalier.

Elles deux amis s'emljrassent cordialement. Après ces ]iremiers -moments donnés au plaisir de se revoir, les ijuestionsse croisent:

— Cher comte !.. . quel boniicur de se revoir...

— Oui, surtout quand on a passé par tant d'épreuves, quand on a tremblé pour les jours de ceux dont on était séparé.

— Vous n'avez pas dû trembler pour les miens, puisque j'avais émigré... .J'étais ;~i l'abri de vos accusateurs publics, tnais je ne l'étais pas du malheur, des besoins, de la misère même !...

— Pauvre chevalier I

— Ma foi, oui, j'étais parti avec cent louis dans ma poche, comptant trouver mon oncle en Allemagne... il avait pris un autre chemin, et les lettres qu'il m'avait écrites pour me faire connaître le lieu de sa retraite ne m'étaient pas parvenues. Vous connaissez ma manière de vivre : en fori peu de temps j'avais mangé les cent louis ([ui composaient toute ma fortune I

— Comment lites-vous alors pour exister?

— Eh! sambleii ! je fis, comme bien d'autres, usage (les faibles talents que je possédais; malheureusement, je n'en possédais guère! Fort ignorant en peinture, assez pauvre musicien... mauvais calculateur.. .écrivant comme un chat! Je dois avouer que je m'étais toujours plus occupé de plaisirs que d'études... Ah! si l'on pouvait prévoir les événements, on prendrait ses précautions... .Je crois cependant qu'il vaut encore mieux que l'on ne lise pas dans l'avenir... Convenez, cher comte, que nous y aurions vu de trop épouvantables malheurs.. .

— En elîet, ce serait une fâcheuse science!... Mais continuez donc.

— Eh bien, un jourquCf dans une auberge d'une petite ville d'AUeuiagne, je venais de manger mon dernier écu et me demandais à quel saint il fallait m'adresser pour sortir d'embarras, j'ai)erçus un vieux cor de chasse suspendu Il la muraille. Vous devez vous rappeler, comte, (lue j'ai toujours été grand chasseur, que cet exercice était chez moi une passion ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que je donne du cor de chasse comme saint Hubert lui-même... je sais même moduler mes sons, etje m'amusais souvent à jouer des fanfares de ma composition. Mo voilà donc, dans miin désespoir, décrochant le cor qui depuis longtemps, je crois, n'avait pas été touché, et me mettant à la fenêtre, j'exécute une de mes fanfares les plus belles, puis une autre, puis une autre encore... etavec un tel succès que la foule s'était amassée devant l'auberge, et que l'on m'applaudissait à tour de bras !

Bientôt l'hôte s'.avance vers moi, son bonnet de coton à la main, et, après m'avoir fait de grands compliments sur la manière dont jo jouais du cor de chasse, médit qu'une riche bourgeoise, habitant une maison voisine et qui adorait la musiiiue, me faisait prier de passer chez elle, si cela no me dérangeait jias.

Jo n'avais rien do mieux ù faire que d'être agréable à cette dame; je me rendis chez elle. Je trouvai une énorme femme de quarante ans, mère de deux demoiselles de (luiiizo i\ seize ans, qui étaient aussi fortes que leur mère. Dans cette famille, toutes les dames avaient les goûts masculins ; elles faisaient fort bien le coup de fusil. I.a grosse Allemande me demanda si je ne consentirais pas A lui donner dos leçons de cor de chasse, à elle et t^ ses doux tilles, en me disant de lixer moi-même le prix de mes leçons. Je n'avais pasù hésiter: c'était une bonne aubaine (juc la Providence m'envo,vait. Mo voilà donc profe>seur de cor de chasso pour dames ; mais ce qu'il va do singulier, c'est que presque toutes les dames do la ville, ayant entendu mes élèves et charmées de la façon toute nou-

velle dont elles faisaient résonner le cor d» eha.«se, voului-cnl aussi prendre de mes leçons; cela devint un engouement, une fureur! Chaque dame avait son cor de chasse, avec lequel elle se mettait à sa fi-nétrc, et alors c'était un hallali général et à qui de mes élèves l'emporterait sur ses rivales !...

— Cela devait faire un bruit épouvantable dans la ville!

— Justement; et cela arriva au point que le bourgmestre fut obligé de faire défendre le cor de chasse. Les dames se révoltèrent. On leur accorda la permission d'en jouer depuis minuit jusqu'à six heures du matin, parce qu'on espérait qu'alors elles aimeraient roieax dormir que de profiter de la permission ; mais, à minuit, le son du cor retentit dans tous les quartiers de la ville : c'était à croire que l'on chassait dans toutes les rues, d'autant plus que les chiens, peu habitués à ce vacarme nocturne, y mêlèrent leurs aboiements, ce qui compléta l'illusion. Moi, je riais comme un fou dans mon lit, enchanté des talents que dé[doyaicnt mes élèves !... Mais, à six heures du matin, un ôclievin entra dans ma chambre, en me signifiant très-poliment, que j'eusse à partir de la ville dans la journée môme, parce que je mettais tous les habitants mâles en dan;^er de devenir sourds. Je m'exécutai de bonne grâce ! J'avais fait payer mes leçons fort cher, j'avais amassé de l'argent, et je me rendis en Angleterre, où je retrouvai mon oncle et de bons amis.

Mais vous, mon cher comte, vous qui êtes resté en France pendant cette terrible époque, combien de périls, de dangers vous avez du courir !. . .

— Eu effet!... c'est un miracle si je suis encore vivant I

— Pourquoi n'avoir pas fait comme nous?

— Moi! m 'expatrier!... oh! non... et. d'ailleurs, le marquis de Sauvigné et sa fille étaient à Paris... est-ce que je pou vais les quitter '.'... Vous avez appris leur mort 7...

— Oui... nous avons eu ces désolantes nouvelles...

— Vous avez su que ce misérable Séverin, après avcir osé parler d'amour ù sa jeune maîtresse, avait été la dénoncer pour se venger de ses mépris?

— Oui ; oh! j'ai su tout cela par votre frère, à qui vous l'aviez écrit. Quel misérable que ce Séverin I un l>etit drôle que le marquis élevait par charité! On dis.-»it. je crois, que c'était un descendant du trop fameux Cartouche?

— C'est la vérité. Ce Séverin est son petit-fils.

— Il est bien digne de son aïeul !

— Vous alliez quelquefois chez -M. de Sauvigné; avezvous aperçu co Séverin?

— Ma foi ! je l'ai peut-être aperçu, mais sans y^ faire attention... on ne remarque pas un domestique... Si l'on m'avait dit alors qu'il descendait du fameux Cartouche. oh ! jo l'aurais bien certainement regardé avec curiosité; niaisM.de Sauvigné ne le disait pas...

— Par bonté. . par pitié pour ce garçon dont il ;ivait pris soin, et qui devait si bien reconnaître ses bienfaits!

— Et qu'est-il devenu, ce misérable?

— Je l'ignore... mais si jamais je le rencontre... Ahl vous (levez bien penser que mon vœu le plus ardent est de punir le monstre qui a conduit Honorine à l'échafaud.

— Oh ! je vous crois; et, dans cett« circonstance, si vous avez besoin de moi... je sera, trop heureux de vous aider à punir un tel scélérat!

— Merci, chevalier; mais depuis huit ans... cet homme est peut-être mort... C'est assez nous occuper de ces affreux événements... Dites-moi, Mérillao, pendant votre séjour en Angleterre, vous avez vu mon l'rère"?

— Oui, vraiment. Oh ! il ne s'ennuyait point là-bas; il menait joyeuse vie... autant toutefois qu'on peut la mener joyeuse eu .Angleterre!... .\h! mon cher comte, il n'y a (1110 la l'^rauce pour s'amu.ser !... Si vous saviez, avec quel plaisir je me promène sur lo boulevard, bien qu'il fasse très-froid !... mais on ne sent pas qu'il gèlo quand ou est content... .le cherchais notre iS'icolet, notre Aiidinot...

— .\li ! ils se sont transformés! c'est maintenant le théâtre de la Oaltéotcelui do r.\mbigu-Coniique : le mélodrame a remplacé les Grands nansoui*s du roi et les .Marionnettes I

LES ENFANTS DU BOULEVARD

— Le mélodranio... (|u'e8t-ce qiio cola?... nous no ct)niiais:<ion8 pas ce nioi-lù, il nio semlile?

— Le mot est assez bien invontù, puisque ces picocs sont des drames niùlés do musique et do pantomirao ; on rajoute des danses, des coiubuts, beaucoup de spectacle, et cola lait fureur.

— Fort bien; je viendrai voir des mélodrames... Mais revenons ù votre frûro. J'étais souvent son coni|)aj;non do plaisirs, car vous savez i|uc je n'ai pas l'humour noire... Il a eu diablement d'aventures gaiautoti, votre ù-iie !...

— Oui, oui... je le sais.. .

— Mais toutes ne sont pas heureuses; et, ilyaunan, dans un diiol qu'il eut avec un rivul... pour une petite marcliande de la Cité, qui certes n'en valait pas la peine, ilreoutun coup d'épée dans le côté, que l'on jugea d'abord peu dangereux, et qui cependant tourna mal... car, au bout do six semaines... il mourut!

— J'ai appris ce fatal ovénenient, auquel j'étais loin de m'attendre, car mon frorc avait passé la cinquantaine... je le croyais devenu raisonnable.

— Mon cher Germancoy, il n'y a pas d'âge pour les liraves... et que voulez-vous? quand le cœur est toujours jeune... on aime les femmes atout âge I

— C'est possible; mais on ne le loiir prouve pas do la morne manière.

— Votre frère, peu de temps avant do mourir, me fît venir près de lui et me donna un pli cacheté, en me priant do vouloir bien vous le romettro lorsque je rentrerais en Franco, et surtout do ne le remettre qu'à vous-niôme. La manière dont il me recommanda cette lettre me prouve qu'il attachtdt beaucoup d'importance à cette mission. Je suis donc heureux de pouvoir, dès mon arrivée à Paris, remplir les dernières intentions de votre défunt frère.

En achevant ces paroles, le chevalier de IMériilac déboutonne sa vaste redingote bleue, fouille dans une poche de côté, y prend un grand portefeuille et en tire une lettre soigneusement cachetée qu'il remet à M. de Germancey.

— Voici la lettre que M. votre frère m'avait remise pour vous. Je vous laisse en prendre lecture, et je vais continuer à renouer connaissance avec mon cher Paris... Si vous voulez, comte, nous nous retrouverons pour dîner ensemljle...

— Volontiers...

— Où peut-on se retrouver maintenant?... Indiquezmoi un endroit que je connaisse encore... avons-nous toujours le Palais-Roval ?

— Oui; il a change de nom plusieurs fois, mais sa phj-sionomie est restée la môme...

— Eh bien, j'y serai à quatre heures, devant le Perron.

— Fort bien ! je vous y rejoindrai.

M. de Mérillac s'est éloigné ; le comte, resté avec sa lettre à la main, se dirige vers un petit café assez pou fréquenté le matin, et là il s'assied à une table et prend connaissance de la missive de sou frère. Mais à mesure qu'il la lit, son front se rembrunit, et lorsqu'il en a terminé la lecture, il appuie sa tête sur une de ses mains, en se

— Voilà une chose à laquelle j'étais loin de m'attendre I... et mon frère me charge là d'une commission bien difficile... et qu'il me sera peut-être impossible d'exécuter !

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