‹ MoustacheChapitre 218 sur 281 · VII. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE l'HOMME A TROIS VISAGES · texte numérisé non relu

VII. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE l'HOMME A TROIS VISAGES

Ce soir-là, on donnait au théâtre de l'Ambigu-Comique la première représentation d'un mélodrame dont on disait d'avance monts et merveilles; il était d'un jeune homme, nommé Gitilbert PixcriJcourt, destiné à avoir de grands succès sur le boulevard du 'Temple. Le titre : l'Homme à trois visages, piquait vivement la curiosité. Aussi, dés cinq heures du soir, une queue formidable était formée devant le théâtre.

Parmi ceux qui faisaient queue pour les petites places, on pouvait distinguer le jeune Moucheron. Il était arrivé un des premiers devant le bureau, et là, tenant d'une

main un cervelas, de l'autre un énorme morceau do pain, il mangeait avec appétit, tout en caugant avec les voisins et apostrophant parfois les passants.

Le petit Ueaulard, montreur do figures de cire, vient du passer devant la queue et s'entend aussitôt appeler par le jeune commissionnaire.

— Ohé! Ueaulard! écoute donc un pou... approche de la balustrade... on te laissera approcher, on voit bien que tu no veux prendre la place de personne, toi, avec ta grande baguette...

— Tiens ! que fais-tu donc là, toi, Moucheron?

— Ce que je fais ? est-il bote I Tu ne vois pas que je me suis mis en queue pour avoir une bonne place, pour voir le nouveau mélodrame... IJ/oiinne à trois visages !... c'est ça un titre qui promet I...

— Si c'était l'homme à douze visages, dit un gros garçon qui est derrière Moucheron, ça promettrait encore davantage !... eh! oh! eh !

— Eh bien, quoi? vous avez l'air de rire, vous? est-ce <iue vous venez voir la pièce pour vous moquer ?. . . Si vous croyez que ça n'est pas bon, jjourquoi que vous venez? pourquoi que vous vous mctt.z à la queue, où vous tenez tant de place avec votre bedaine ?

— Allons ! la paix, messieurs ! dit un gendarme, le premier qui se bat il la queue, je l'en fais sortir !

— Pourquoi semoque-t-il du titre de la pièce... il tient trois places à la queue ! c'est dégoûtant ça ! quand on est épais comme ça... on no se met pas à la tê'te de la queue... Dis donc, Beaulard... fais-moi un plaisir...

— De quoi que c'est? ..

— J'étouffe, moi !... v'ià une heure que je mange sans boire, et le saucisson ça altère ! va donc me chercher un verre de coco... tu seras bien gentil !

— D'un liard ou de deux ?

— Un grand verre, nigaud, puisque je te dis que j'étoutle.

Le jeune Beaulard va faire sa commission et ramène bientôt près de la balustrade un marchand de coco, qui trouve là de nombreuses pratiques.

Un petit homme qui accourt par la chaussée, s'approche de la queue et dit à Moucheron :

— Voulez-vous me vendre votre place... je vous en donne cinq sous.

— Vendre ma place !... moi! vendre ma place, mais vous m'en donneriez un petit écu que je ne vous la vendrais pas! une pièce dans laquelle jouent MM. Tautiii, Corsse, liévalard, Joiçjny, Dumont et mam'zelle Lévèque! et qui est de l'auteur du Pèlerin blanc, de Cœlina ou V Enfant du mystère ! ... Pas de danger que je cède ma place .. pas pour un écu de six livres à la vache!... Ah! bon! voilà qu'on pousse à présent ! sont-ils bétes ! à quoi que ça sert de pousser, nous n'en irons pas plus vite, puisque le bureau n'est pas ouvert I

Pendant que ceci se passe à la porte du théâtre de l'Ambigu ; deux messieurs arrivent bras dessus, bras dessous par le boulevard Saint-Martin, et vont droit à l'étalage d'oranges de la jolie Florentine.

C'est M. de Germancey et son ami le chevalier de Mérillac. Ces messieurs se sont arrêtés devant la jeune fille, et le comte dit à son ami :

— Voici la personne dont je vous ai parlé, chevalier, c'est à sa pauvre mère que j'ai dû la vie... je vous ai conté tout ce qu'elle a fait pour moi. Jugez si je dois porter de l'intérêt à cette chère enfant, qui, avec cette charmante figure, a déjà la bonté, les vertus de sa mère.

M. de Mérillac fait un gracieux salut à Florentine, qui est toute confuse ; il s'écrie :

— Vive Dieu ! qui ne porterait intérêt à une si charmante personne !... cependant il ne faut pas qu'elle nous fasse oublier de prendre notre café, avant d'entrer au mélodrame... car voussaurez, mademoiselle, que ce cher > Germancey me mène ce soir voir une de ces pièces qui font à la fois frémir et rire...

— Ces messieurs vont à l'Ambigu voir la première représentation de V Homme à trois visages ?

— •A.h ! c'estune première représentation?Tant mieux...

LES ENFANTS DU BOULEVAIID

cela n'en aura que plus du ciiurraos, les primeurs plaisent toujours I

— Mérillac, veuillez aller m'attendra au calé en l'ace... je vais causer un moment avec ma jeune amie, puis je vous rejoins...

— Trù.-;-l)ien...je vous attends.

M. de Mérillac se rend au café, et le comte, resté prés de Florentine, la regarde en souriant et murmure :

— Eh bien I le chagrin do l'autre jour est-il un peu calmé... lesamours vont-ils mieux... Aimez, chère petite, aimez! c'est do votre ilge ! mais seulement tichez do bien placer vos sentiments et de no point livrer votre cojur, si jeune et si pur, ù quelqu'un qui serait indigne d'un tel trésor.

Florentine tend sa main à M. de Germancey : et, tout en rougissant, balbutie :

— Oui, monsieur, oui, vous avez bien deviné... mon cœur s'est laissé prendre... j'ai peut-être eu tort... mais c'est plus tort que moi...

— L'amour ne raisonne pas, mon enfant, surtout à voire ilge ; et, ^i dire vrai... je ne sais pas trop à quel âge il raisonne... quand il le fait, ce n'est plus de l'amour.

— Mais je n'ai encore aucune faute ;"i me reprocher... j'aime... j'en suis convenue avec celui cjui m'a inspiré ce sentiment... voilà tout!

— C'est fort bien pour le moment. Mais cet amour est-il de longue date?

— Non, monsieur... je l'ai vu presque tous les jours pendant un mois... ce temps a sufli pour mo le faire aimer... il venait le matin et le soir... il me parlait... si tendrament... ses yeux brillaient de tant de feu... j'ai été bien vite émue en l'écoutant...

— Enfin il vous plaît ! Tout est dans ce mot. Mais vou s venez de dire il venait... est-ce qu'il ne vient plus?

— Hélas ! non, monsieur I. . . depuis plus de deux mois, je ne l'ai pas aperçu et je ne vous cache pas que cela me désole!...

— Aviez-vous eu quelque querelle ensemble.... entre amoureux on a souvent de ces petits débats qui donnent plus de charme aux raccommodements.

— Non, monsieur, nous n'avions pas eu le moindre difl'érend... il me priait de... revenir causer avec lui... apiôs la vente... j'hésitais, voilà tout.

— Il est peut-être malade. Vous ôtes-vous informée ? Vous savez sans doute son nom, son adresse, ce qu'il fait?

Florentine baisse les yeux en répondant :

— Je sais qu'il s'appelle Francisque... mais... c'est tout.

— Quoi ! ce jeune homme... car c'est un jeune homme naturellement?

— Oui, monsieur, il doit avoir tout au plus vingt-cinq ans.

— Eh bien, ce jeune homme ne vous a pas dit ce qu'il faisait... sa profession... sa position dans le monde?...

— Non... pas encore... il allait me le dire, sans doute, ladorniére fois que je l'ai vu, car je le questionnais à ce sujet, mais un homme est venu près de lui, qui lui a dit quelques mots à l'oreille, alors Fra cisque m'a quittée précipitamment, en me disant : « Je vous reverrai bientôt ! »... bientôt! et voilii près do trois mois de cela !... Qu'est-ce que cela veut dire... que peut-il lui être arrivé?... Ah! je suis bien tourmentée!

Le comte réfléchit et secoue la této en murmurant :

— Je n'aime pas ce mystère... on agit avec franchise quand on n'a que de bonnes intentions...

— Vous croyez qu'il m'a trompée, n'est-ce pas, monsieur, qu'il ne m'aime pas... qu'il m'a déjà oubliée?

— 11 ne vous a pas trompée puisiiu'il no vous a rien dit; il n'est pas probable qu'il vous ait oubliée, puisque vous ne lui avez pas encore cédé... les hommes oublient après, mais pas avant, voilà la nuircho, ma chère enfant; quc'li[U(> affaire i)ressaute... un voyage, une maladie... tout cola peut le retenir loin do vous; mais vous le voverrez, j'en suis bien certain, .\lors, croyez-moi, tâche/, de savoir ce qu'il est, ce qu'il fait... si vous lui donnez votre amour, c'est bien lo moins qu'il vous donne sa confiance.

— Oui, monsieur, oh ! je questionnerai Francisiue... je saurai si c'est une femme qui le guettait l'antre soir et qui a été cause de son prompt déi);irt !

— Ah ! voilii surtout ce ijue vous voulez savoir...

— N'est-ce pas tout naturel, monsieur ? \h 1 je voudrais que vous vissiez ce jeune homme... vous avez de l'expérience, vous, monsieur... Moi. je suis toute simple, je croisée qu'on me dit, mais je suis bien siire que vous *auriez tout de suite si Francisque est digne de mon amour.

— Moi aussi je serais bienuise de le connaître. Mais ce sera facile, un jour vous lui direz de revenir le lendemain... en lui indiquant une heure, et vous m'avertirez...

— Oui, rnon'^ieur, oui... si je le revois!.. . Et la jolie marchande pousse un gros soupir.

— Mais oui, vous le reverrez I reprend le comte, bien qu'il vaudrait mieux peut-être pour vous qu'il ne revint jamais... car un garçon qui s'enveloppe de tant de mystères... Oh ! je n'aime pas cela!... MaisMérillac m'attend au café... Au revoir, ma chère Florentine, au revoir!

La salle du théâtre de l'.^mbigu-Comique étail, à sept heures du soir, entièrement pleine. Celte salle arait alors tout autour du parterre un pourtour contenant trois rangs de banquettes; ce pourtour n'était point entièrement clos par rleiriôre , il n'était fermé que par une séparation à hauteur d'appui , si bien que , lorsqu'il n'y avait plus de place au parterre, les spectateurs se tenaient encore dans le couloir, derrière le pourtour, d'où l'on voyait passablement, surtout ceux qui avaient les places contra la séparation. Il y avait même des amateurs , des habitués qui préféraient cette place à toute autre, parce que, souvent. sur la dernière banquette du pourtour, il y avait des dames, de jolies femmes, et que, celui qui était debout derrière elles dans le couloir, était fort commodément pour les voir, et même essayer de causer et de faire connaissance.

Le comte de Germancey et le chevalier de Mérillac, étant restés un peu longtemps au café, n'avaient plus trouvé dans la salle une seule place pour s'asseoir. Il leu avait donc fallu se contenter de rester debout derrière le pourtour, et encore les places où l'on pouvait s'appuyer sur la séparation étaient-elles presque toutes prises, et un second rang de spectateurs debout commençait à se former. CependantM. deGermancey étaitparvenu à se mettre en avant, et il avait engagé son ami ù se tenir près de lui, mais M. de Mérillac venait d'ppercevoir, plus loin, tout prés de la scène, une fort jolie femme assise sur le dernier banc, il y avait encore une place derrière elle, parce que c'était à peine si, de là, on pouvait apercevoir la première coulisse en face. Mais le chevalier a couru prendre cette place, en disant :

— J'en verrai toujours bien assez de la pièce ! mais, du moins , si elle m'ennuie , j'aurai autre chose à regarder.

Le jeune Moucheron était au paradis, mais sur le devant, à gaucho de la scène , et do hl. avant que l'on ne commence, il ne se gênait pas pour faire la conversation avec ses camarades placés fort loin de lui. .Mais dans ces petits théâtres, il régnait alors une grande liberfé dans les entr'actes , et souvent les dialogues do ces messieurs du paradis amusaient beaucoup les spectateurs dos loges.

— Raltile joue-t-il dans la pièce? crie un individu en blouse qui est eu train de manger des pommes.

— Non, il no joue pas !

— Ah! ben, flûte!... je m'en v.isl...

— Est-il héte ce Jean! dit Moucheron, s'en aller pareo que /{a/file ne joue pas!... m.iis je le connais... c'est pad à cause de Haliile qu'il s'en va. c'est pour vendre sa contre-marque... il aura eu une entrée à l'œil , et il veut se faire des nionaco !... connu !...

Cependant la pièce nouvelle commence : le premier acte marche fort bien, le brigand Aùt'lino , qui n'est qu'une imitation d'une pièce anglaise {If Brigand de Vtnhe), fuit frémir les spectateurs, et transporte d'admiration les messieurs du paradis.

M. de MoiBllac a peu écouté AMim. et la belle hostinonde, parce qu'il a beaucoup regi\rdé la jolie dame qui

LES ENFANTS DU HOULEVAriD

t'&t [jlucée (levant lui. Il a mô.nu coaiiuencé & entaucr la conversation, en lisiiuunt nuekjues luou sur la craint:; (|iu' l'on avait de gôiier, en apiJU^aiit ses brus sur la séparulioii, mots aiiX(juiils on a ropouciu U"uue façon fuit ailuabli", en assurant au monsicuiiiu'il nogèiiaiiiiuU'. miiil, »'t (ju'il iiouvait placer sou bras sur la barrière; le clievalier 110 iiiamiue pas d'user de la pcrniiision , si bien que sou bras et sa uiaiu ellleureui (lUebiuclois les éiiaules do cette dame; mais du muiuent qu'elle a dit, (jue cela ne la gt^iuiit pas , il eût même été inaladroii de ne point continuer.

M. de Mérillac se trouverait donc tort bien ii la place qu'il occupe, s'il ne se sentait pas ù chaque instant pressé et poussé par un liomnie assez mal mis, dont la léte est ornée d'une espèce de bonnet do loutre à \ isiére, laquelle visiOre est rabattue sur son Iront de manière à cacher presque ses jeux, ce qui, pourtant, n'empêche pas de voir qu'ils sont fauves et louches, que son nez est mince et lorme un angle aigu par le milieu , que sa bouche est énorme et dégarnie de dents, enfin quo su ligure est cave, ses Joues creuses et tout son ensemble très- peu l'ait pour inspiier la confiance.

Plusieurs fois, M. de Mérillac a dit à son incommode voisin :

— Monsieur, vous me gênez I et celui-ci répond d'un ton très-humble et très-poli :

— Oh: excusez-moi, monsieur, c'est que je voudrais bien voir un petit peu.

— Mais quand vous me presserez ainsi , vous n'eu verrez pas plus; j'ai une barrière devant moi, je ne puis pas avancer davantage.

'-7- Oh! c'est juste. .. je vous demande bien pardon... mais je cherche à voir un peu Abdino!

Si cet homme n'avait pas répondu aussi poliment, M. de Mérillac l'eiit déjà brusquement repoussé; mais le voisinage de la jolie dame du pourtour lui faii prendre patience.

Le premier acte de V Homme à trois visages s'est terminé au bruit des applaudissements et des bravos... mais alors tout le monde veut profiter de l'entr'acte pour se donner de l'air, les uns sortent, les autres se lèvent. Cependant , dans le couloir du rez-de-chaussée on ne pouvait guère quitter sa place sans craindre de la perdre et M. de Mérillac n'aurait pas voulu perdre la sienne; il espérait que son monsieur à casquette de loutre, qui n'était que sur le second rang, sortirait au moins pendant l'entr'acte, mais celui-ci n'en fait rien, au contraire, il tâche de se faufiler au premier rang.

Au milieu de ce mouvement qui régnait dans la salle, la jolie dame s'était levée et, pour respirer plus à l'aise, tournée du côté du couloir; le chevalier, se trouvant alors son, vis-à-vis, n'avait pas manqué cette occasion pour renouer l'entretien; il était aimable , galant; il avait de l'esprit, c'est plus qu'il n'en faut souvent pour se faire écouter.

Tout à coup et lorsque la conversation était le plus animée, M. de Mérillac fait un brusque mouvement en s'écriaut :

— Au voleur! au voleur!... ah! drôle! tu me prends ma montre !... mais tu ne te sauveras pas avec !

C'est l'individu si laid et si poli qui, voyant son voisin fort en train de causer avec une dame, avait cru le moment favorable pour faire le coup qu'il méditait depuis longtemps. Mais un secret pressentiment avait engagé Mèrilhic à se méfier de cet homme qui s'obstinait à se tenir contre lui ; tout en causant il observait ses mouvements, et lorsque celui-ci, après avoir fort adroitement soutiré la montre, allait disparaître avec, il s'était senti saisi par une main si ferme, si rude, qu'il lui avait été impossible de se sauver.

Les cris : Au voleur! ont bien vite fait assembler du monde autour du volé ! bientôt un agent de police perce la foule, M. de Mérillac lui remet son voleur qu'il tient toujours par le bras, et lui fait voir sa montre que le coquin a vite lâchée, et qui est à terre où elle s'est brisée.

En vain, l'individu au nez cassé s'écrie :

— Ce n'est pas moi... je suis innocent!... ce n'est pas moi ([ui ai pris la montre... ce monsieur se troKipe !

L'afirent le saisit au coilct, en lui dif>ant :

— il est fâcheux que nous vous reconnaissions, mon drôle, ce n'est pas votre première alfaire... vous n'en êtes pas à votre début... allons, marchons!... Monsieur. voulez-vous bien venir jusqu'au poste faire votre décl.iratioii...

— Laissez-moi d'abord ramasser les débris de ma montre...

— Comment, tu te fais voler? dit M. de Germancey, qui est parvenu à percer la foule pour s'approcher de son ami.

— Oui, mon cher, oh ^j'ai toujours des aventures, moi ; mais viens ici et garde ma place ù laquelle je tiens beaucoup et que je te prierai de me rendre, quand j'aurai fait coffrer ce mon.sieur, qui se fourrait dans ma poche, soidisant pour voir un petit peu Ahelino.

On entraine le vol ,ui-; M. de Mérillac va déclarer au commissaire ce (jui s'est passé, puis l'individu arrêté est emmené par les gendarmes. .Mais cet événement a fait du bruit, les spectateurs du paradis qui aiment beaucoup à voir des voleurs sur la scène, ne sont pas moins empressés pour les voir à la ville; Moucheron est un des premiers, et l'asiiirant garçon limonadier, iioursiquet, qui sait toute l'affiiire, quitte son café pour accourir dire à Turlure et à Florentine :

— Mesdemoiselles! on vient d'arrêter un voleur... à l'Ambigu... pendant la jnèee nouvelle!...

— Est-ce qu'on a volé l'homme à trois visages? s'écrie Turlure.

— Mais non, on a volé une montre à un particulier, mais le voleur est pincé... les gendarmes l'emmènent... Tenez, il va passer par ici... vous allez le voir tout à voire aise... oh! il est bien laid!...

En etfet, deux gendarmes s'avançaient en écartant les curieux, et ils avaient entre eux le particulier, en casquette de loutre, auquel on avait mis les poucettes, et qui marchait aussi tranquillement que s'il était à la promenade.

Ce groupe passe tout près de l'étalage de Florentine, qui a pu fort bien voir le voleur et ressent comme un secret frémissement, tout en se disant :

— C'est singulier!... il me semble que j'ai déjà vu cet homme quelque part!...

L'été avait remplacé le printemps; le boulevard du Temple avait plus de promeneurs que jamais, et l'Ambigu-Comique, qui avait obtenu un immense succès avec son Homme à trois visages, voyait chaque soir le public venir taire queue devant ses bureaux; ce qui amenait aussi plus de pratiques pour les marchandes qui étalaient devant le théâtre ; aussi ces dames étaient-elles presque toutes en belle humeur, excepté la plus jolie ; mais Florentine avait compté les jours, puis les semaines, puis les mois , et celui qui avait touché son cœur n'était pas revenu.

Sa voisine Turlure, qui s'apercevait de sa tristesse et en devinait le sujet, car les femmes ont un talent tout particulier pour deviner les secrets d'amour, lui dit un soir :

— Eh bien, Florentine, c'est donc fini, tu ne veux donc plus jaiuais rire... tu auras donc toujours cet air triste, sombre, qui jure avec ta jolie figure!... tu n'es pas raisonnable, ma petite, car, entre nous, je crois que les hommes ne valent pas la peine que nous nous chagrinions pour eux !

— Et qui te dit que c'est pour un homme que je sui-triste? répond Florentine avec humeur.

— Oh ! ma petite, c'est pas entre nous qu'il faut se faire des cachotteries... il ne vient plus ce joli muscadin qui te marchandait toujours des oranges et ne t'en achetait jamais... il avait l'air bien ardent pourtant...

— 11 est peut-être malade... peut-être mort!...

— Oh! que non!... pourquoi supposer ça... mais les hommes sont si capricieux... moi aussi, je ne t'ai pas caché que j'en tenais pour M. Rémlard... mon grand

LES ENFANTS DU BOIJLEVAUD

licteur... il a cinq pieds six pouces, eli bien, ma chère, est-ce i|ue hier, il ne m'a pas apiiris en causant, qu'il allait i>robablemcnt quitter i"Ambifi-u-Con»ique pour entier au théàvre de la Portc-Saint-Murtii!, ijui ta 8"ou\'rir par ua drame à grand spectacle... i|ui s'appelle... Ah ! mon Dieu, il m'a dit le nom... Bizarre... oui... ah! non, l'Izatre ou la toiiquéle du l'éiou... qui e.sl de l'auteur de V//(jmme à trois Visages, et il prétend que ce sera su- ;i.rlji'l... moi, jo lui ai dit : « Ce n'est pas g-eatil à vous ùr. (|uitter notre boulevard, » et il s'est iriis à rire et m'a ropnudu :«Vous ig-norez(|uo le théâtre do la Porte-Saint- Martin est l'ancien ()péra! c'est tme salle magniflquf ! la .'•cùiio est vaste, large, profonde... ou jiciii y l'aire d'autres ctlets ! » J'ai c(im|iris iju<,", comme il est tri^s-praud, il lui faut plus de place pour jouer... mais c'est égal, voilà un nouveau théâtre qui va nous faire du tort et nous l'U- Icvor du monde... ah! mon Dieu I pourvu qu'il ne nous [irennc pas aussi M. Tnutinl...

Florentine avait peu éi^oiité ce que lui disait sa voisine, ses 3 eux s'étaient baissés vers la terre, elle était touti; ;\ SCS bouveniis ; tout à coup, Tuilure tousse d'une fai;on très-significative, puis lai crie :

— Mais lève donc les yeux... regarde (lonc.levoilà!... Presque au même in.stant qut'lqu'uu s'arrêtait devant

la Jolie marchande, qui pousse un cri elle vient de

reionnaître celui qu'elle attondiiit depuis si longtemps.

Kt pourtant ce jeune liomu.e a entièiement changé son co.^lMiae, il est mainten;.nt habillé tout ù fait en iucrnifai)k' : il porte de la poudri', et ses cheveux sont retroussés ■ivec' un peigne; il a un iK.bit à la moil<; du temps, et sur sa lôte le chapeau rond, ;\ forme haute et pointue, qu'il enfonce fort avant sur soa front, est entouré d'un crêpe ; enfin, il a totalement coupé ses favoris qai, auparavant, encailraient fort bien son visage.

Mais on ne tromp •■ pas Vaiû d'une amante, et puisque Tiirlure avait deviné le i;cr»onnage, a plus forte raison devait-il être sur-lc-chauip reconnu par Florentine, quia pâli, en Ijalbutiant :

— C'est vous... 6 mon Dieu!... c'est vous... enlin .' ..

— Oui, chère Florentine, ah ! croyez que le temps m'a sem'i!é bien long.. , bien triste, loin de vous !...

~ Etre si longtemps... mon Dieu ! voila cinq mois et plus! je no savais que croire .. que penser... je vous ai cru mort ! puis ensuite, je me disais : Non, mais il m'a oubliée?...

— Vous oublier... oh jamais! Je n'ai pas été un jour, un moment, sans penser a vous.

— Vous voilai... je ne puis encore le croire... je crains do rêver...

— Non, non, c'est bien moi... c'e-it votre Francisque qui revient vers vous, plus amourdux que jamais...

— AU ! que cela fait plaisir d'entendre parler queliju'un i[u'on aime... surtout quand il y a si longtemps qu'on a entendu sa voix...

— Kt moi, (|uc je suis heureux de vous revoir... toujours aussi jolie... ah ! cent fois plus encore !...

— Il me semble que vous avez cliangé quelque chose dans votre eoiU'ure... dans votre manière de vous habiller... oh ! mais tous les changements possibles no m'auraient pas empêchée de vous reeonuaUre!

liC jeune homme ne semble pas enchanté de cotte dernière phrase et il se retourne pour regarder derrière lui.

— Est-ce que vous cherchez encore quohiu'un... est-ce (jue vous avez pour que l'on vous voie mo parler"? murmure la jolie lillo, on regardant aussi de tous cotés d'un leil jaloux.

— Non, non, moi craindre que l'on me voie vous parler.., oh! ne pensez pas cela...

— Mais enlin, la dernière fois que jo vous ai vu, pourquoi m'avuz-vous ([uittée si lirusquoment, sans même répondre îi ce que jo vous demandais... et cette longue absence. ..pourquoi?... ah ! je veu.x le savoir, monsieur, je veux connaître les motifs (pii vous oht retenu si longtemps loin d'ici... Un homme s'était approché de vous, il vous avait parlé il l'oreille... qu'avait-il pu vous dire pour vous faire me quitter si brusquement'.'

ivais

et...

près

Le jeune mirliflore prend un air grave, et répond :

— (Jet homme... ce comminsiunnai e... m'était envoyé par un de na<-s amis, pour m'ai»pr<?ndre que... ma mère était fort riialadc et qu'il me fallait partir 6ui'-le-cliaaip si j ■ voul.ii.> encore la voir.

— Vou-e raére... oh! mon Dieu!... pauvre jeune homnie ! . . .

— Vous (l'-vez bien penser que je n'h^^iiai pas ! .. Cette nouvelle était pour moi un coup de foudre... Tou- ave£ été témoin de l'elfel qu'elle me lit...

— Oui... et moi (jui vous acmsais... ah! qne j tort... votre mère... il s'.iyi»ji,iit de votre mère !... elle n'habitait pas Pari:> .'

— Non, elle était d.ins le midi de la France.. d'Avigno)!...

— Vous êtes parti snr-le-chamii'.'...

— Oh ! oui, sur-le-c!iamp... j'ai trouvé ma mère bien faible, bien souffrante, cependant ma présence seni)jla la ranimer, ei pend"ant quelque temps je me flattai de la cojrervi^r encore; luai.^il jaun mois... je la perdis...

— Elle est morte... ab ! paavre jeune homme...

— Il me fallut ensaito mettfe ordre à mes affaires... je voulus tout lie suite venire la |iropriéié que possédait ma mère, aiiu de n'avoir plus à retourner dans un pays qui me rappelait uu événement si douloureux... tout cela m'a ret;nu bien plus longtemps que je ner l'aurais voulu... et.. . vous Siivez tout maintenant.

Florentine tend sa main au jeune homme, elle a des larmes dans les yeux, en lui disant :

— C'est donc a moi de vous demander pardon, car je vous ai accusé de caprice, d'indifférence , lorsque c'était près de votre mère que vous remplissiez les devoirs d'un bon fils... Ah ! j'avais bien tort de vous accuser.., on doit tout quitter, tout oublier, pour être agréable à sa mère, pour la soigner. .. vous m'auriez oubliée pour ellcque je ne vous en voudrais pas...

— Mais vous saviez bien. Florentine, qu'il est impossible de vous oublier!... et il fallait cet amour pour me ramener ici... sans cela...

— Quoi, vous seriez resté dans ce pays où vous ave* eu tant de chagrin ?...

Francisque hésite un moment, puis répond :

— Je ne veux pas dire que je serais resté dans ce payslà, mais j'aurais voyagé...

— Mon Dieu !... j'y songe, c'est bien heureux q "il ne vous soit rien arrivé par là!...

— Comment... que voulez-vous dire?

— Vous étiez dans le .Midi, n'est-ce pas?

— Oui, sans doute... dans les environs d'.Vvignon.

— C'est qu'on assure que c'est par là iju'est en «e moment cette fameuse bande de brigands qu'on appelle les Cltmifff.urs, et qui sont commandés par le terrible Schiiidtrhaiine !...

Le jeune incroy:;blo fronce les sourcils, ses traits pi>ennent une autre expression, et il murmure d'un ton assez brusque :

— Ah! vous savez... qui donc vous a dit tout cela?

— Mais tout le monde ici raconte des histoires sur les Chauffeurs commandés par ce Scliinderhanue ! c'est tl taire frémir, à donner le frisson!... il paraît que ces misérables, non contents de voler, de tuer partout oii ils passent, font encore subir des souffrances inouies aux malheureux qu'ils vont dépouiller, ils leur mettent les pieds dans le feu (lour les forcer à dire où est caché leur argent!... et les pauvres torturés n'ont souvent rien à déclarer!...

— Assez!... .\ssez!... est-ce qu'il f'autajouter foi à toutes les sottises que vous entendez débiter!

Florentine s'arrête, toute surprise de la manière dont son amoureux vient de lui ré(iouilre et du changement singulier qui s'est opéré dans sa physionomie et jusque dans sa voix; mais presque aussitiH celui-ci reprend sou air aimable, sa voix la plus douce et fixe sur elle des regards pleins de feu, en murmurant :

— Chère Florentine !... est-ce donc pour nous occuper .lé ces contes do portières que nous devons être ensem- Ine ?.. . n'avous-nous pas de plus tendres choses à nous dire"'

LES ENFANTS UU UOULKVARn

Le jenne Moucheron mangeait avec appétit. (Page 12.)

— Oh ! sans doute... mais pourquoi donc ctes-vous si élégant aujourd'hui?... ceki me gène pour vous parler,., je vous aimais mieux avec votre mise d'autrefois...

— Eh bien, si elle vous plaît mieux, je la reprendrai... au reste, j'aime assez il varier ma toilette... ù essayer de différents costumes.

— Je ne vois aucun mal... pourvu que votre cœur ne cliange pas comme votre costume!

— Jamais... jamais, chère Florentine, mais mon Dieu!... Cemondequi nous entoure ..qui nous regarde... c'est insupportable... on ne peut se prendre les mains, les serrer tendrement dans les siennes... on ne peut se permettre la plus innocente caresse... et pourtaut après avoir été si longtemps sans se voir, n'est-il pas tout naturel d'éprouver le besoin d'épancher son cœur loin des regards jaloux?... la contrainte que j'éprouve ici est un véritable supplice!... Ah 1 Florentine... si vous m'aimiez comme je vous aime, vous ne me refuseriez pas ce rendez-vous que je vous demande depuis si longtemps...

Lajeune fille baisse les yeux, rougit et balbutie :

— IMon Dieu 1... si cela vous fait tant de plaisir... je n'y vois pas grand mal... je ne veux pas vous faire de la peine... et que vous doutiez de mon cœur...

— Vous consentez... ah ! je suis le plus heureux des hommes... ce soir à onze heures et demie... sur le boulevard en face de votre rue...

— Eh bien .. oui.

— Ah! merci! merci! mille fois... je vous quitte maintenant... je me sauve de peur que vous ne changiez de résolution...

— Mais non... mais non... puisque je vous promets...

— A ce soir, chère Florentine, à ce soir.

Le jeune homme a disparu, Florentine le cherche encore des yeux en se disant : — lia peur que je ne revienne sur ma promesse!... ah ! c'est qu'il ne devine pas encore combien je l'aime ! combien je me sens heureuse de l'avoir revu !...

Et la physionomie de la jolie marchande s'est transfor-

mée, la tristesse a disparu pour faire place à un doux sourire, ses yeux ne se baissent plus vers la terre et elle tourne la tète vers sa voisine, qui lui dit :

— Allons, je vois que la paix est faite, tu viens de changera vue comme dans une féerie dont j'ai vu un bout d'acte, au petit théâtre des Délassements-Comiques... làbas, contre l'hôtel Foulon... mais ils veulent donner des féeries et ils n'ont jamais pu faire descendre le diable par une trappe, il a été obligé de sortir par la coulisse !... décidément ce n'est pas un théâtre, celui-là !... et puis ce poêle dans le milieu du parterre, merci ! ça ressemble trop a la loge de mon portier... il y avait un spectateur l'autre soir qui voulait y faire cuire des pommes...

— Tu l'as donc reconnu tout de suite, Turlure?

— Le spectateur qui voulait faire cuire des pommes?

— Mais non... tu sais bien de qui je veux parler!

— Ah ! ton beau jeune homme... ton incroyable ! car il est habillé en incroyable à présent... je l'ai reconnu :1 ses yeux qui sont comme des pistolets!... et t'a-t-il dit pourquoi il avait été si longtemps sans revenir te parler ?

— Mais sans doute, ce pauvre garçon! il a perdu sa mère!...

— Ah! et elle ne demeurait donc pas h Paris?...

— Oh! non, mais bien loin, dans le Midi !...

— Elle a été longtemps pour mourir alors... après ça, c'est peut-être un mensonge qu'il t'a fait!...

— Ah! pourquoi supposer cela... n'as-tu pas vu un crêpe à son chapeau?

— Un crêpe!... comme c'est difficile de se camper un crêpe sur son chapeau !... mais après tout... ça peut aussi être vrai... que je suis bête de te dire ça... moi, qui suis si contente de te revoir gaie, heureuse... Ah bon! v'iit Boursiquet qui accourt... qu'est-ce qu'il me veut encore, ce nigaud-la?

L'aspirant garçon de café présent* à mademoiselle Turlure une contremarque en lui disant :

— C'est pour la Gaîté, c'est un monsieur qui vient de m'en faire cadeau, allez bien vite voir un acte du mélo-

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