I.KS ENFANTS DU BOULEVAKD
Il VU' it de passer deux hommes IS-bas . . .fPoge 18.}
drnme nnnvcan. . il paraît qu'il n'y a personne, et pourtant, on dit que c'est swpcrbe... Eb'sa ou le triomphe des f( mines, joué par mademoiselle Julie Par izet .. . Ah! en voil;\ une fameuse actrice... et une femme bien faite. . c'oJt elle qui a créé la fille liussord, au théâtre de la Cité... et il paraît qu'en homme elle était si bien tournée, qu'on ne voulait plus qu'elle se remît en femme...
— Qu'est-ce qui joue en hommes dans la pièce? ça m'intéresse plus que les femmes, moi!...
— MM. Cazot, Saint-.Vnbiu, Rivière et Marty... ce dn-nier-là est un jeune homme qui est tout nouveau au théâtre, mais on dit qu'il ira, parce qu'il est passionné l)L)ur son art!...
— C'est bon, je vais aller voir un acte; mais ma boutique, qui est-ce qui me la y:ardera?
— Pardi! mamzelle, vous savez bien que je suis là pour vous remplacer, quand ça peut vous être agréable...
— Eh bien, à la bonne heure, en ce cas mettez-vous là, mon petit Boursiquet. Au reste, vous n'aurez pas çrand'chose à faire, le chausson aux pruneaux ne donne pas ce soir... c'est épral, voillcz-y.
— Soyez t«'anquille , mamzello , je ne boui^e pas de iCi .. ,lo suis si heureux ([uaud je suis assis à votre place, sur votre chaise... ça m'en donne mal au ventre !...
— C'est gentil ! .s'écrie la marchande de pain d'épice, nous aurons de l'agrément alors !
Turlure a rajusté son bonnet sur sa tète et elle court au théâtre de la Gaîté.
Ploi-ontino ne remarque pas tout ce ([ui so passe autour d'elle ; mais la soirée lui semble longue ; parfois elle craint d'avoir eu tort en accordant ce rendez-vous, mais .l'uiiiour triomphe bientôt de ses appréhensions, toutes les jouissances ([ui od'ront un danger it courir ne soutelles pas celles (jui tentent le plus?
Enlin, les s[ioctacles ont lini. Les marchandes sont parties, il n'y a plus en otidagc que les gâteaux, les chaussons de pommes, qui sont toujours gardés par Boursiiiuet.
Le pauvre garçon n'ose pas quitter son poste, mais il murmure ;1 chaque instant :
— C'est bien drôle ! le spectacle est fini, et raamreUe Turlure ne revient pas... qu'est-ce qu'elle peut donc faire toute seule dans la salle'?... Elle cause avec un pompier probablement!...
Après avoir porté sa marchandise chez elle. Florentine traverse la chaussée et se trouve sur ces boulevards, où alors il n'y avait point encore de maisons de bâties, et nui étaient bordés pvir les fossés jaunes.
A l'époque où se passent les événements que nous racntons (eu ISOl), les boulevjirds, depuis la rue de Ménilmoutant jusqu'à la propriété de Beaumarchais, étaient encore, du côté du midi, ornés de gros arbres, dont rombvage protégeait les promeneurs et les personnes qui venaient se rejioser sur les bancs de pierre places à d'assez longs intervalles. Dans le jour, cet endroit était la promenade favorite des bonnes du quartier; mais le soir, c'était surtout les couples amoureux qui s'y donnaient londezvous; car, lorsque la nuit venait, il faisait bien noir, et l'endroit était bien solitaire le long des fossés jaunes et sous les vieux arbres qui semblaient les protéger.
A onze heures et dcmi.i sonnées, cette promenade était sombre, déserte et même dangereuse. Car à cette époque les boulev;u-ds n'étaient presque pas éclairés, lo gaz était inconnu et les quelques lanternes qui, de loin en loin, se balançaient sur la chaussée , ne projetaient que de bien faibles lueurs.
Florentine avance sans crainte sous les vieux arbres : i-ien no chasse mieux la peur que l'amour: mais la jolio lille ne marche pas longtemps sans roucoutrer une personne qui s'empare bien vite de son br;is, qui le presse tendromout sous lo sien, et porte à ses lèvres la main qu'elle lui abandonne.
— Vous voilii... enfin, je suis près de vous... je puis vous parler... sans .(uo des "yeux indiscrets nous obicrx ont, sans que le premier pass;iut puisse venir nous inieri\)Uil-re, sous prétexte de vous acheter quelque chose...
IR
LES ENl'ANTS DU nOULlîVAIID
Flori'ntino, est-ce ijue vous ne inirtaj,'ez pas mon bonheur?...
— Oli! sans doute... et pourtant j'ai peut-être eu toit de VOU.S accorder eu reude/,-vous...
— Quand on aiuio bien, ne doit-on. pas tout sacriiier h l'dbjot duson aniûiir?
— 'l'out... excepté son honneur... sa réputation...
— t 'h ! ce sont là des mots!... une passion véritable cùde li'abord à l'élan de son cœur...e&t-cequ'on raisonne... quand on aime bien?...
— .\hl Francisque, que dites-voi là vous m'avez
laitsù comprendre que vous vouliez m'épouser... si, je vous cédais, si je consentais à devenir votre maîtresse, vous no voadi'iez plus de moi pour votre femme!...
— Oh! ne croyez pas cela... oui sansdoutt^, vous serez ma t'emmu... mais il faut que les circonstances changent...
— Comment? N'êtes- vous pas votre maître; votre mère est morte... et vous m'avez dit que depuis longtemps vous aviez perdu votre père...
— Kn eft'et... je suis bien mon mattre. . . mais je veux parler de ma position de fortune... elle in'est pas encore ce qi e Je voudrais...
— Oh! je ne tiens pas à l'argent, moi.
— C'est possible, mais moi je ne veux pas que ma femme vende des oranges... fi donc! ex|ioséc sans cesse à tous les regards... non, non, Je veux qu'elle soit chez elle, dans un joli petit appartement meublé avec goût...
— Est-ce que je demande tant do choses?...
— Venez vous asseoir là, sur ce banc... nous y serons mieux pour causer...
Florentine se laissa conduire sumn des rares bancs de pierre qui se trouvaient dans une d«s allées de ce large boulevard; là, son amoureux passe un bras autour de.sa taille et serre contre lui la jeune fille, qui se défend assez mal contre des marques de tendresse qui font délicieusement battre son cœur.
— Mais enfin, quand pensez-vous que vous pourrez m'épouser ? balbutie Florentine, apri5s un moment de silence, pendant lequel l'haleine brûlante du jeune homme a empourpré les joues de celle qu'il tient enlacée.
— Ohl dans fort peu de temps, je l'espère... j'ai quelques créances à recouvrer...
— Eh bien, mon ami, puisque votre intention est de me retirer du commerce, si cela ne vous déplaît pas, nous irons vivre à la campagne... Ah! je serais si contente d'habiter les champs:
— .^e ferai tout ce que vous voudrez... je veux réaliser vos moindres désirs...
— Oh I mon Dieu !.;.
— Qu'avez-vous donc?
— 11 vient de passer deux hommes là-bas... ne les voyez-vous pas?
— Oui... en eftet...
— Ah ! Francisi|ue, j'ai peur... cet endroit est si noir, si désert à cette heure...
— Il est certain qu'on a dû quelquefois y faire de mauvaises rencontres...
— Allons-nous-en... je ne veux pas rester ici davantage...
Florentine a pris le bras du jeune homme, ils se remettent en marche, en se tenant la main, en échangeant de tendres soupirs. Le chemin n'était pas long, ils sont bientôt arrivés rue des Filles-du-Calvaire, devant l'allée de la maLson où loge Florentine. Elle a pressé le bouton caché, qui ouvre la porte, en disant ;
— Adieu, mon ami, je vous verrai demain, j'espère?
— Adieu! quoi! déjà adieu! vous me renvoyez quand j'ai eu à peine dix minutes d'entretien avec vous !... Oh ! je ne puis consentir à vous quitter déjà... de grâce, chère Florentine, laissez- moi monter avec vous... que nous puissions causer encore quelque temp.s. .. et je partirai dés que vous me l'ordonnerez.
La jolie fille hésite, elle murmure ;
— Vous recevoir... dans ma chambre. .. Oh! non; il me semble que ce ne serait pas bien.
— Où donc est le mal?... Cola ne peut vous compromettre... à l'heure qu'il ist, qui le saura? car il n'y a pas do portier dans votco maison.
— IS'on .. mais. ..
— Ne 8uis-jo pas votre esclave le plu8.«ourni.s?. . .' et après avoir été si longtemps sans nou.s voir, trouvez vnndonc que ce soit asiiez du oe^ quelques minutes qiu- un .^ venons de passer ensemble?... A!i ! si vous me renvoy.* si vite, c'est que vous ne m'aimez pas !
— <3o ne l'aime pas, dit-il!... eh bien... mais vous me promettez de partir anssitôt que je vous le dirai ?
— Je vous le promets...
— A'ouâ resterez une demi-heure, pas plus]. . .
— Je ne resterai que ce que vous voudrez...
— Eh bien , venez alors. . .
Florentine entre dans sa maison avec Franei.sqi ... et la nuii^ entière s'écoule sans que le jeune hoixuue en soit sorti
On n'a pas oublié qu'à la première représentation de l'J/omme à trois l'isoffes, le chevalier de Mérillac commençait à caus<r avec une dame fort agréable,, lor.squ'un filou, en lui volant sa montre, avait si brutalement interrom[)U cet entretien.
Maisle voleur une fois arrêté, le chevalier était revenu à su place, que lui avait gardée son ami, M. de tieraoancey. Go dernier, après avoir vainement engagé M. deîMérillac à venir so mettre près de lui, où il eût été beaucoup mieux pour voir, avait souri en regardant la jolie dame placée sur le dernier rang du pourtour, . et s'était éloigaÀen disant à son ami :
— Toujours le màme,ijo le vois!...
— Mais oui..., le plus longtemps possible dujnoins !
— Allons, bomne chance, chevalier!
iM. de Germancey s'étant éloigné, Mérillac ne songe plus qu'à renouer l'entretien avec la jolie dame.
C'est une femme de vingt-six à vingt-sept ans, blonde, fraîche, un peu grasse, mais laissant passablement voir une poitrine et des cj)aules qui, en etfet, valaient la peine d'être admirées. Son visage, sans être fort bien à détailler, formait cependant un ensemble très-agréable ; ses yeux bleus n'étaient pas grands, mais ils étaient trèsexpressifs ; en revanche , sa bouche était grande, mais bien garnie, ses dents étaient exactement rangées et d'une blancheur éblouissante; aussi n'est-il pas besoin de vous dire que cette dame souriait souvent; que pour le moindre mot, qui souvent n'en valait pas la peine, elle éclatait de rire, de manière à vous laisser tout le loisir d'admirer les trente-deux perles qui ornaient sa bouche. Quand une dnme tient tant à montrer ce qu'elle a de joli, cela doit donner beaucoup d'espoir à ceux qui soupirent pour elle.
Le chevalier, qui avait passé une grande partie de son temps à étudier les femmes, s'était dit en voyant pour un iiiot, un rien, cette dame faire parade de ses dents :
— Il me semble que voilà une place susceptible d'être attaquée; ou Je me trompe fort, ou elle capitulera.
D'ailleurs, iM de Mérillac était encore d'âge à plaire : il avait quarante ans et ne les paraissait pas, il était bel homme, sa figure était agréable, puis il y avait surtout en lui ce parfum de bonne compagnie, ces manières qui décèlent sur-le-champ l'homme comme il faut, et, à cette époque, après avoir encensé les sans-culottes, on commençait à revenir vers ceux qui portaient avec grâce un habit.
La conversation s'était renouée facilement; la jolie dame n'était point seule, une espèce de femme de compagnie, déjà âgée, était avec elle, mais ne se permettait pas de se mêler à la conversation, et ne parlait que lorsque sa maîtresse l'interrogeait; c'était une compagnie fort peu gênante.
Tout en causant, la dame aux belles dents a dit plusieurs fois :
— Pourvu que mon mari pense à venir me chercher... il a dit qu'il viendrait, n'est-ce pas, Marguerite?
Marguerite répond :
— Oui, madame, monsieur a dit qu'il viendrait... à
LES KNFANTS DU BOULEVARD
moiiie touliif'oia qu'il ne soit obligo do restur à Ville-U'Axray, oii.il allait ce soiri
— Mais nue peut-il donc avoir à faire à la campagne à cette 6|ioquo...
— Madurne oublie que monsieur fait bâtir, qu'il aies ouvriers...
— Ahl c'est TTai... mais il j a déjà si longtemps qu'il aies ouvriers... il fait donc un château do noire maison... Je m'attends à ne plus la rei:onnattre, moi!...
Et cette dernière phrase est accompag-uoe d'un grand éclat de rire. Pendant ce temps, le che\ aller a fait ces réflexions : C'était une dame mariée... fortliien... cesplaceslà ne sont pas non plus inattaquables, d'autant plus que le mari ne me semble pas devoir être jaloux, puisqu'il laisse sa femme aller au spectacle sans lui, et qu'il passe une partie de son temps à la campagne, sans elle.
Ces réflexions faites, M de Méi'illac, n'a pas manqué de dire à t^etto dame qu'il serait heui'eux de lui servir de cavalier et de la reconduire jusqu'à sa porte, si son mari ne venait pas la chercher; et la datne avait remercié en protestant qu'elle ne voudrait pas abuser de la complaisance de personne, mais cela d'une façon qui annonçait positivement que l'on ne refusait que pour la forme.
Et comme le mari n'était pas venu chercher sa femme A la sortie du spectacle, M. de iMérillac avait été agréé •pour compagnon de route; il avait voulu mettre cette dame et sa suivante en voiture, mais la jolie femme avait déclaré iiu'elle préférait aller à pied, parce que le temps tait beau, et qu'après toute une soirée passée dans une tmosphôre étouftante et malsaine, elle éprouvait un grand plaisirù respirer dehors en toute liberté.
On s'était donc mis en route, la dame acceptant le bras de .Mérillae, la femme de compagnie marchant ù côté de sa maîtresse, toujours en gardant un rc^spectueiix silence. Mais le chevalier, naturellement causeur, et qui d'ailleurs tient k se faire connaître, no manque pas de dire à cette dame ce qu'il est, son nom, sa naissance, sa position avant la révolution, puis enfin son émigration ot son iretour en France.
La jolie dame paraît três-flattée d'a-voir pour cavalier un noble, un homme du grand monde, et dont le nom est précédé d'une particule. Elle s'empresse de répondre à sa confiance, en lui disant :
— Woi, monsieur, je ne suis qu'une simple roturière, et il en est de même de mon mari. Je suis née à Rouen, de modestes négociants, assez peu fortunés, et que la révolution n'a pas enrichis...
— Je leur en fais mon compliment, madame.
— C'est ;\ Rouen (jue nous fîmes la connais.'sanee de M. Roberval... c'est lo nom de mon mari. II demanda ma main ;"i mes parents. M. Roberval était alors s mple commis dans une maison de banque... mais je n'avais pas lo droit d'espérer mieux. On nous maria; nous restâmes encore une année à Rouen. Mais mon mari avait de l'ambition, il voulait s'enrichir, ot comme il prétend ([u'on no peut fain; fortune qu'à Paris, nous vînmes nous y fixer... ce qui, du reste, était fort de mon goût. M. Roberval avait quitté sa maison de banque, il se lança dans les affaires, il y fut fort heureux, à ce qu'il paraît, car depuis iiuehiue teni[is notre position a entièrement changé. IS'ous sommes riches, ou tout au moins fort à oire aise, je dois le croire par le train que nous menons, car mon mari ne souffre jamais que je lui demande le plus petit renseignement sur l'état de ses alTaires... il se contente de n>e l'épondre : Tu as tout ce que tu veux, n'est-ce pas'.' Eli bien, pare-toi, amuse-toi, reçois beaucoup de monde, invite toutes les personnes i|ui te plairont, et ne t'occupe pas du l'ostel Ma foi, monsieur, j'ai obéi à mon maril Jo reçois beaucoup de monde, je donne fréi[uorameiit ilos soirées où l'on joue la bouillotte et le roversi, les jeux à la mode, souvent au,<si l'on danse ot l'on fait de la nitisique, enfin je tâche do m'amuser lo plus possible, et, en cola, vous voyez que je ne suis point blâmable, puisqu* jo no fais que suivre les ordres de men mari .
Cette dernière phrase se termine natuTollenient par un •g^and éclat de rire. Mais, comme il tait nuit et qu'on est
sur le boulevaril, madame Roberval ne laL&S'? pas ses deotb cxpoïéhs à l'air aussi longtemps qu'au spectacle.
Celte dunie ayant anuoacé qu'elle avait la permisaioo de recevoir toutes les pcreonnes qui lui plaidaient, M. de Mérillac avait demandé la faveur d'aller lui pré^nter eea hommages, faveur qui lui avait été accordée sur-le-champ et avec empres.sement, cette dame ayaat répondu que f )a mari ne pourrait qu'être très-flUté de recevoir chez lai M. le chevalier de Mérillac.
A coup sûr, ce n'était pas pour faire connaissance avec M. Roberval que Mérillac désirait aller chez lui, mai* tout galant qui veut faire la cour à une dame, ne doit-il pas chercher aussi à se faire bien venir du mari! En tout"s choses, il est rare d'avoir tous les bénéfices sans avoir les charges. Celle-ci n'est pas une des moins lourdes qui se rencontrent dans le monde civilisé.
M. de Mérillac avait donc obtenu sans difficulté la permis.siùu d'aller faire t>a cour à cet:e dame jolie, rieuse et potelée, qui .avait fait si conquête au théâtre dei'Arabign- Comique; on doit bien penser qu'il n'avait pas manqué d'en profiter, après avoir eu, toutefois, le suin de demander à quelle heure on ti'ouvait chez lui M. Roberval, auquel il voulait être présenté. Mais ceci n'était qu'une tactique habituelle de notre séducteur, qui s'informait toujours de l'heure à laquelle on trouvait le mari, afin de savoir celles pendant lesquelles il était absent : c'était pendant ces dernières qu'il allait voir les dames.
Plusieurs visites se sont succédé, et le chevalier s'est si bien arrangé qu'il n'a jamais rencontré M. Roberval chez lui; en revanche, il a été fort bien reçu par madame; est-il heureux dans ses amours? c'est ce que personne ne pouvait savoir ; seulement on pouvait remarquer que la dame aux belles dents n'avait, pas trouvé mauvais que sa nouvelle connaissance ne vint jamais qu'en l'absence de son mari.
Mais, au 'oout de quoique temp?, madame Roberval réiléohit qu'il pouvait être imprudent de garder pour elle seule l'honneur de recevoir un homme titré, et qu'il était temps de faire partager cet honneur à son épo'jx; elle prévint donc eelui-ci qu'elle avait fait, au spectacle, la connaissance d'un ci-dt'vant, c'ét;iit encore ainsi que l'on désignait l'ancienne noblesse, et que ce ci-devant avait accepté l'invitation qu'elle lui avait faite de venir à leurs soirées.
M. Roberval se montrait toujours satisfait de reccroir beaucoup de moude, il félicita madiune sur cette invitation. Vous voyez que ce monsieur était un mari fort commode, mais il y en a toiyours eu comme cela, avant, pendant et après la révolution.
M de Mérillac se décida donc à se rendre chez celui iiu'il regardait comme un tniitcuU, nom que l'on donaait alors aux nouveaux enrichis, et à s'y rendre lorsqu'il était certain de le trouver chez lui. Le chevalier, qui ainiait le monde, n'était point taché de voir comment se .composaient les salons de Paris depuis qu'il avait quitté cette ville.
La BO iiéié était toujours nombreuse chez M. Roberval, il y avait là un mélange de tous les rangs et aussi de toutes les opinion.", le royaliste pur .-^angy faisait un rovorsi avec le républicain, et les admirateurs du premier consul y jouaient la bouillotte avec les partisans du 'Directoire. M.iis, depuis que le règne do la toi reur était passé , les l'Yancais se montraient avides d'amusements, de plaisirs, et la politique était bannie des réunions, ce qui permettait à celles-ei d'être gaies. 11 y avait bien pai^i ivirlà, dans tout ce monde, de uou\eaux enrichis, qui, on changeant de toilette, n'avaient pu changer de langage, et assaisonnjiient leurs discours do pataquès, mais on ne paraissait pas y faire attention, ou. si on Je remarqu.iit, c'était pour "en rire, sans que celui qui en ^tait l'auteur s'en forniulii-ài le moins du monde- Les toilettes ét/iituU aussi variées que les personn.ves : on y voyait quelques habits do soie de l'ancien régime, et beaucoup de ces nouveaux JiaUits courts de tiillo et lengs de basqiR-s, .•uloptés par les nuisculins ou incroyables de l'épjuqujj; puis la longue redingote, récemment arrivée
LES ENFANTS DU DOULEVARU
d'Angleterre, avec les bottes retroussée»; puis le pantalon collant et les bottes ù la Souvaroir; puis l'ancienne culotte et le bas de soie, qui permettaient aux hommes liiou jbAtis lie faire parade do leurs jambes, ce (jui, dans un ' bal, était réellem^^nt beaucotiii plus élôfrant que ces affreux pantalons larges, qui, do nos jours, descendent sur nosouliors ou sur nos bottines.
Les coiffures étjiiont tout aussi variées que les vêtements; on portait encore do la poudre, dos queues, des ailes de pigeon; mais on se coiffait aussi sans poudre, avec: les cheveux noués par derrière ou relevés avec un peigne; enfin on voyait doj.1 quelques têtes à la Ti'tts. ^
Le chevalier était surtout curieux de connaître le maître du logis ; il le voit arriver avec empressement au devant de lui.
M. Roberval est un homino de ijuarante ans, de taille moyenne, blond, mai!j;re, mais assez bien tourné; sa figure est plutôt bien que mal et au premier abord doit vous plaire, car son air est aimable, sa bouche sourit presciuo toujours; quant à ses yeux, il est assez difficile de les juger sous les besicles qu'il porte constamment; autant qu'on peut le deviner, ils sont bleu clair et saillants.
Cependant, en observant plus attentivement ce monsieur, on trouve que son front fuit trop, tandis que, au contraire, son menton avance beaucoup, son nez est fort et parfaitement conformé pour porter des lunettes, sa bouche est mince, fine, mais s pince trop par moment, et le sourire qu'il adresse à ses interlocuteurs, étant toujours exactement le même, on peut supposer que l'air aimable que co monsieur se donne est tout simplement une habitude qu'il a prise et que cela n'implique rien de ses véritables sentiments; d'une politesse presque obséquieuse avec tout le monde, M. Roberval paraît doué d'une extrême vivacité, il va et vient sans cesse, ne reste jamais en place; il ne cause pas deux minutes avec vous sans regarder à chaque instant à droite et à gauche, et s'il voit quelques personnes qui ont l'air de parler bas, ne manque pas de s'approcher d'elles pour connaître le sujet de leur conversation.
Tel est M. Roberval, qui a déjà adopté la coifi'ure à la Titus; il témoigne à M. de Mérillac tout le plaisir qu'il éprouve à le recevoir, le prie de l'honorer de ses visites le plus souvent qu'il le pourra, et de regarder sa maison comme la sienne. Puis il termine son discours en tendant sa main au chevalier, qui n'a pas l'habitude de donner aussi promptement la sienne à des personnes qu'il voit pour la première fois, et éprouve presque de la répugnance à presser celle de ce monsieur; cependant, il y a de ces choses auxquelles on ne peut pas se refuser, sous peine de paraître incivil, et puis le chevalier devait bien cette politesse au mari de cette jolie dame, avec laquelle il avait eu déjà plusieurs tcte-à-tôte; il donne donc sa main à M. Roberval, qui la presse fortement dans la sienne, tout en regardant à droite et à gauche dans son salon.
La présentation faite, Mérillac s'empresse d'aller offrir ses hommages à la maîtresse de la maison, qui lui dit à l'oreille :
— Eh bien, vous avez vu mon mari... vous plaît-il?
— Certainement ! il me plaît bien assez pour un mari ! mais beaucoup moins que sa femme, cependant 1
— Il a été aimable avec vous, n'est-ce pas?
— Très-aimable ! il m'a comblé ! il m'a serré la main comme s'il me connaissait depuis quinze ans 1
— C'est son habitude !
— Oh ! je m'en suis bien douté.. . ce sont de ces effusions qui n'engagent à rien.
— Il vous a invité à venir souvent, n'est-ce pas ?
— Oui. Mais ce doit être aussi son habitude avec tout le monde, j'imagine?
— Oh ! que vous êtes méchant ! croire que l'on vous traite comme tout le monde!... c'est très-vilain cela... Voyons, mon mari ne vous plaît donc pas?
— Par exemple ! je serais bien difficile...
— Monsieur de Mérillac, vous uvez toujours l'air de vous moquer, morne quand vous fuites un compliment !
— Uolle dame ! c'eut vous que je pouriuiti appeler méchante, en co moiui.-nt ! pour me croire capable de me moquer de pernonnes dont je u'ai reçu que dos politesses.
— Pardon, j'ai tort... je plaisantais... comment trouvezvous notre société?
— Très-nombreuse !
— Oh! vous n'avez pas tout \ u, il viendra encore du monde 1
— Je vois que vous en recevez beaucoup,
— Plus nous en avons et plus mon niari est content. Trouvez-vous ces daraos jolies ?
— 11 n'y a ici pour moi qu'une dame de jolie, et vous savez bien laquelle !.. .
— Prenez garde! je vais encore croire que vous vous moquez!... Ali I mon Dieu! voilà madame Ragoulot qui arrive... il faut que j'aille la recevoir... son mari est millionnaire, dit-on, vous concevez que cela mérite des égardsl et pui.s cette dame est fort bien, fort distinguée... c'est une ci-devant, une baronne que M. Ragoulot a épousée!
— En vérité... mais, on effet, cette dame est très-bien. Eh oui, je la l'econnais.. . je l'ai vue jadis dans le monde, c'est la lille du baron de Hautefutaie.
— Justement.
— Allez, belle dame, faire votre office de maîtresse de maison, moi, je vais me produire parmi vos nombreux invités!... j'irai plus tard saluer mademoiselle de Hautefutaie. . . non, je veux dire madame Ragoulot.
Le chevalier se promène dans les deux pièces où circulait la société. L'une était occupée par deux tables de revers! et une bouillotte; à cette dernière on jouait assez gros jeu, il y avait surtout un monsieur très-coloré, le col enfoncé dans une immense cravate, et dont la figure commune respirait cet orgueil des sots, qui ci'oient que tout leur est permis parce qu'ils sont riches. Ce monsieur poussait de grands éclats de rire à chaque coup (ju'il gagnait et ne cessait de s'écrier : « Je leur z'y ai gagné toute leur z'argent I fui l'une veine z'insolente ! »
Mérillac ne peut s'empêcher de rire du langage de ce monsieur; quelques personnes en font autant que lui, mais les autres joueurs n'y prêtent aucune attention, ils paraissent habitués aux cuirs dont ce monsieur émaillo sa conversation.
M. Roberval, qui va et vient toujours dans ses salons, comme s'il avait du vif-argent dans ses escarpins, vient de s'approcher du chevalier, et lui dit :
— Vous ne jouez pas, monsieur?
— Tout à l'heure je ferai un reversi.. .
— Vous n'aimez pas la bouillotte?
— Je ne l'aime pas beaucoup... En Angleterre nous jouions le whist... fort beau jeu !
— Je ne le connais pas. Ah ! vous avez été en Angleterre ?
— J'y ai passé plusieurs années.
M. Roberval semble réfléchir, il se gratte le front, fronce le coin de la bouche, puis répond :
— Vous devez y avoir alors de nombreuses connaissances...
— Oh ! assurément, j'étais reçu dans les premières maisons de Londres.
— Je compte aller faire un tour en Angleterre, incessamment, alors je prendrai la liberté de vous demander quelques lettres d'introduction... de recommandation...
— Très-volontiers, monsieur.
M. Roberval vient de s'envoler d'un autre côté et le chevalier se dit:
— Il est assez sans gène, le cher monsieur, voilà la première fois qu'il me voit et il me demande déjà des lettres de recommandation... est-ce que je le connais., moi, ce monsieur? Est-ce que je sais ce qu'il fait?... je n'aime pas sa voix de fausset... on dirait que c'est une voix qu'il se fait pour la compagnie ; sa femme est trèsgentille, très-aimable, mais ce n'est pas une raison pour que je recommande son mari dans la haute société de Londres... je lui ai dit que je n'aimais pas la bouillotte... ah! mille diables! je l'adore, au contruire... mais ma
LES ENFANTS DU HOL'LEVAIU
bourse ne me permet plus d'y jouer... Aile/ donc vous frotter contre ce gros bœuf qui fait son tout à chaque instant et il, comme il le dit, une ueine z'insolente! ah 1 le proverbe a raison : « L'eau va toujours à la rivière, » et au jûu, la fortune ne favorise jainais que ceux qui n'ont pas besoin d'elle.. . elle est bien fumnio ! la fortune ! Mais mademoiselle de Hautcfutaie, jadis si Û6rc de sa naissance... avoir épousé un parvenu... je n'en reviens pas... Le chevalier venait de s'arrêter prùs d'une table de reversi. Deux messieurs, qui ne jouaient pas, causaient a quelques pas de lui, et assez haut pour qu'il pût entendre toute la conversation: dans une réunion où l'on ne connaît peisonne, ce ([ue l'on a de mieux à faire est d'écouter ce qui se dit, et puis Mérillac était naturellement curieux; d'ailleurs, le nom du mailre de la maison était fréquemment prononcé, et c'était une occasion pour lui de se renseigner un peu sur ce monsieur qui voulait être recommandé; il prèle donc attention au dialogue suivant :
— Oui, il faut qu'il fasse de bonnes aflaires pour mener le train de maison que Je lui vois maintenant...
— Il agiote probablement, il fait des alf'aires au perron !
— Mon cher monsieur Rigoulot, vous savez aussi bien et même mieux que moi, que pour agioter il faut d'abord avoir quelque chose... moi, j'ai connu Robervalà Rouen; il était petitcommis... il n'avait pas le sou...
— Mais puisqu'il est venu a Paris, c'est qu'il avait probablement amassé quelque chose...
— Non, il comptait d'abord y reprendre son premier état qu'il avait quitté à Rouen, je ne sais piis pourquoi, car il avait beaucoup de talent.
— Quel état taisait-il donc ?...
— Il était graveur !
— Graveur! je ne savais pas!... mais il a fort bien fait de quitter cela, est-ce qu'on fait fortune à graver?...
— Quelquefois!
— Oh! ce n'est pas dans ce moment ! Les affaires, mon cher ami, les alfaires, il n'y a que cela pour s'enrichir... voyez, moi, j'ai acheté quelques biens nationaux... j'ai revendu depuis... j'ai gagné sur tout cela... et me voila millionnaire, mon bon!...
— Oh ! mais vous, monsieur Rigoulot, vous aviez quelque chose pour comuiuncer...
— Moi... ma foi, pas grand'chose... mais j'ai joué à la roulette, j'ai été heureux... et une fois en veine, ça va tout seul...
— Au fait, c'est peut-être aussi a la roulette que Roberval s'est enrichi!...
— Au reste, il parait qu'il fait des aft'aires avec l'Italie, il m'a demandé une lettre de recommandation pour Turin, d'où je viens...
— Oui, il voyage souvent...
En ce moment, le monsieur aux pataquès, apercevant M. Rigoulot i^i l'autre bout de la pièce, se meta lui crier d'une voix de stentor :
— Ohé, Rigoulot! ohé, aristocrate... viens donc faire :'î(ne iou///n</c avec nous... je suis /'cH veine, voilà Duro- (luoy que je viens de décaver, viens donc t'y frotter z'un peu avec nous... que je te gagne tes gros écus de six livres a la vache!... t'en as de trop, donne-leur z'y en un peu, z'à tes amis!
Le millionnaire n'est pas insensible à cette flatterie, et il se dirige vers la table de bouillotte, en disant :
— Allons, il faut faire tout ce qu'il veut, ce Moucheneïl... Ah ! tu es en veine, eh bien, nous allons voir un peu à rabattre ton caquet 1
— Ça. peiU z'ètrel t'es t'nn homme solide, toi!... mais vois-tu, j'ai des herlans atout coup! et contre les bcrlnns gnia point ;'à lutter.
M. de Mérillac s'éloigne de la bouillotte, parce que les phrases de M. Mouclieuez lui déchirent les oreilles. Il passe dans l'autre salon, en réiléchissant à ce qu'il vient d'entendre touchant le maître de la maison, et cela no lui donne pas encore grande envie do recommander ce monsieur.
Mérillac causait avec madame Roberval, quand le mousieur aux pataquès vient près d'eux, ou s'écriant :
— Eh ben! me voil.à! moiL. décavé s'a mon tuor! Volé ' ils m'ont tout pincé.
— De.s voleurs! où cela? où donc y a-t-il des voleurs t
s'écrie le maître de la maison, qui vient de passer, et s'est arrêté en entendant prononcer ces mois.
— Mais il y en a partout maintenant ! . . . répond Mérillac, on n'entend parler que de gens arrêtés...
— Ah ! dans les bois!... dans les bois...
— Eh bien, il est bon là, Roberval!... dans les bois... ne vourlrait-il pas qu'il y eût évu des attaques de voleurs dans les salons !...
— Non,maisje croyais que vous parliez des chauffeurs... ils sont dans le Midi pour le moment, avec leur chef, le fami'iux Srliinderhanne.
— Voleurs, chauffeurs... tout ça ce sont toujours des chouans, et pas t'/iutre chose!...
— Des c/toiiann I s'écrie Mérillac, avec l'accent de la colère, et de quel droit accusez- vous les chouans d'être des voleurs ?
— De quel droit! tiens! est-ce qu'il y a besoin d'un droit pour dire ca?... Je le dis... parce que tout le monde ledit!...
— Non, monsieur, tout le monde ne peut avoir cet-e opinion, les chouans étaient des paitisans de la cause royale, ils faisaient une guerre politi.^ue, et s'ils combattaient dans les bois et derrière les buissons, c'est qu'ils n'étaient pas assez nombreux pour s'organiser en troupes réglées, mais jamais ils n'ont attaqué le paisible voyageur...
— Ça peut z'ê/re, après tout, j'y tiens pas !... Et M. Mouchenez s'éloigne en murmurant :
— Je gage que c'en est un. celui-là, ou qu'il l'a t'f'tél... M. Roberval était encore à côté du chevalier, lorsqu'un
de ses invités l'aborde, en lui disant :
— Tenez, cher ami, vous m'avez demandi5 une lettre de recommandation-pour la Belgique, en voici une pour une des plus grosses maisons de commerce...
— Ah ! merci, merci ! s'empresse de répondre le maître du logis, qui paraît cependant contrarié qu'on lui ait apporté cela devant M. de Mérillac, et s'éloigne avec son nouvel interlocuteur.
Quant au chevalier, il s'esquive de chez M. Roberval, en se disant :
— Drôle de réunion, drôle de monde ! drôle de maître de maison!... mais trop de lettres de recommandation!... il en abuse, ce monsieur !