X. — c )n:' d-^.nce mal reçue
Quand une femme a fait une faute, quand elle a tout accordé à son anutat, les rôles ch iuige ut : celui qui suppliait, promet; celle qui retusait, demanile.
Francisiiue ayant une fois passé la nuit chez Florentine, celle-ci n'avait plus aucun motif pour lui refuser de le recevoir dans sa chambre, bien au contr.tire, c'était elle maintenant qui l'attendait, qui le désirait, qui s'attristait quand il ne venait pas. Car, depuis qu'il pouvait voir chez elle la jolie marchande, le jeune homme ne venait plus que bien rarement lui parler sur le boulevard; lorsqu'elle s'en plaignait, lorsqu'elle demandait à son amant pourquoi, dans la journée ou dans la soirée, il ne venait plus causer un peu avec elle, il ne manquait pas de lui répondre que c'était dans l'intérêt de s;» réputation (Ui'il agissait ainsi, et pour qu'on ne devinât pas l'intiiuito qui existait entre eux.
Florentine lui répondait :
— Que m'impoiie a présent ce que l'oH pensera de moi, je vous ai tout sacrifié, mon ami. et pourvu que vous ne cessiez pas de ra'aiuior. tout le reste m'est indilïéront.
— Kt moi ! je ne veux pas que l'on pense mal do vous, répondait le jeune homme. Je vous qu'on vous respecte, qu'on vous croie sage, car si on vous savait un amant, mille autres hommes tenteraient de me supplanter, de vous plaire, parce qu'en général, en amour, on se dit qu'il n'y a que le premier pas qui coAto. et que, lorsque celui là est franchi, les autres se fout U>às-feciloment.
LES ENWANÏS DU BOULBVARDi
Il y avait cèpondaiit quelqu'un devant qui la jolie niuicliando aurait eu honte do sa faiblesse, quoiqu'un qu'ella n'osait plus regarder comme jadiH, jiarco qu'elle orai;,'iiait qu'il ne lût sa faute dans ses .veux. Lorsiiiio M. de (iermancey venait c, user avec uello qu'il apjielaii toujours: son enfant, Florentine se sentait rougir, elle devenait timide, cratiarrassôe, elle n'avait plus avec lui sa franchise, sa gaietô d'autrefois. Elle évitait avec soin de parler de SCS amours, et lorsque M. de (iorniiincey lui adresnait quelques questions à ce sujet, elle uôpondait vaguement et s'empressait de uhaagor la convor.:>atioa.
Mais M. de Ueriuaneey avait trop do tact, trop de connaissance du coeur humain, pour ne point lire bien vite dans celui d'une jeune liUe. S'aporcovant que Florentine ne voulait ou n'osait, plus lui accorder toute sa confiance, il cHait trop discret pour vouloir lui arracher un secret facile àdeviuer; il avait dono peu à pim cessé de lui demander oii en étaient ses amours, et il venait moins souvent causer avec Florentine, non qu'il eût pour elle moins d'amitié, mais parce que l'on doute de celle qui ne nous montre plus une confiance entière.
— Pauvre enfant ! se disait M. de Germancey, lorsqu'il avait vu sur le front de la jeune fille la tristesse et les soucis. Je ne sais quoi me dit qu'elle a mal placé ses aHectious!... J'ai promis à sa mère que je veillerais sur elle... ce serment que j'ai fait à madame Bernard, je ne le tiens pas, en laissant Florentine s'abandonner à une passion qui peut faire son malheur... si, du moins, je connaissais celui qu'elle aime, si je l'avais vu... Ah ! je l'aurais bien forcé à me paiiier avec franchise.
'] Ces réflexions revenaient si souvent à l'esprit da M. de '^Qermancey, qu'un jour, il va trouvercelle qui les lui suggère, et la voyant l'air plus abattu que de coutume, lui
■f— Ma oliôra- enfant, vous allez me trouver indiscret, peut-être. . . mais vous n'avez plus votre gaieté, votre sérénité d'autrefois, et voti-e santé semble se ressentir de ce changement de votre humeur... Oh! pardonnez-moi de vous dire cela... j'ai hésité longtemps... car je vois bien que je ne possède plus votre confiance... ce n'est point un reproche que je vous adresse... la coniiauce ne se commande pas... mais je croirais manquer au sernaent que j'ai fait à votre bonne mère, si je ne cherchais pas à vous voir heureuse.
Floreutine n'a pu entendre ces pai-oles sans que son. front ne se couvrit d'une vive rougeur, elle baisse les yeux eu balbutiant :
— Je vous assure, monsieur, que je n'ai point de chagrins... point de peines ù vous confier...
— C'est-à-dire que vous ne voulez plus me les confier !... que vous ne me regardez plus comme votre meilleur ami ! . ..
— Oh ! monsieur... ne croyez pas cela... vous si bon... si indulgeut pour moi!. ,.
— Tenez, ma ehére Florentine, évitons tous ces détours inutiles! Je vais aller au but avec franchise... vous aimez quelqu'un... vous me l'avez avoué... et, à votre âge, l'amour, c'est la vie; c'est le bonheur ou les larmes ! Eh bien, depuis plusieurs mois, pourquoi ne me parlez-vous plus de celui qui a su toucher votre cœur... vous a-t-il abandonnée, trahie... est-il devenu infidèle... ou quelque événement le sépare-t-il de vous... convenez que votre silence à ce sujet n'est pas naturel, et que je puis à juste titre en être étonné ?
— Oui... oui... vous avez raison, monsieur, murmure Florentine toute confuse... J'aurais dû vous dire... mais que vous aurais-je appris de nouveau... J'aime Francisque... et je n'ai aucune raison pour douter de la sincérité de son amoar...
Une légère expression de mécontentement se laisse voir sur la pliysionomie du comte, qui reprend au bout d'un moment :
— Alors, vous voyez toujours ce jeune homme ?„.
— Oui, monsieur.
— Je ne l'aperçois cependant jamais prèSi de vous, quand je me promène. sur ces boulevards...
— C'est que... c'est plutôt le soir... un peu taixl... que Francisque vient me parler...
— Ma chère Florentine, ne oroyoï pas que ce soit une vaine eui-ioeité qui me guide . .. je vous uvaie priée do mo laire trouver avec celui (jue vous aimez... m je désire connaître ca jeune homme, c'est que je veux m'as^urer s'il est digne do votre amour... vous allez mo répondre iju'il est un peu t;ird pour faire uottc éprouvei et que vons ne reprendrez pa.s oot amour que vous lui avez donn»')... Moi, je vous répondrai qu'il e.st toujours lion de savoir à qui l'on ccjnfie son bonheur... et que, d'ailleurs, mesconseil.s, mes sages avis ne peuvent être mal reeus de celui (jue vous aiinez, si, en effet, ses intentions sont honnêtes.
— Oh I vous avez raison, monsieur, oui, vos conseils doivent toujours être bons... pardonnez-moi de les avoir oubliés depuis que'que terap.-?... do n'avoir pas dit à FVan cisque que mon protecteur, mon respectable ami désirai le voir...
— Je vous pardonne, chère enfant, mais si cela ne vous contrarie point que je connaisse... M. Francisque...
— Bien au contraire, monsieur, cela me fera plaisir!... — Eh bien... c'est aujourd'hui lundi... samedi prochain,
sur les huit lieures du soir, je viendrai me promener sur le boulevard et vous dire bonsoir, d'ici là, vous verrez, je pense, votre amoureux?
— Oh! je l'espère bien, monsieur!
— Alors, vous le prierez de venir aussi vous dire bons 'ir samedi, à l'heure que je vous ai indiquée; de cette façon, je rue trouverai avec ce jeune homme. Qu'en ditesvous, cela vous convient-il ainsi?
— Oui, monsieur, oh! je ne demande pas mieux... comme cela, vous verrez Francisque, et vous me dires ce que vous pensez de lui, monsieur?
— J'espère, ma chère amie, queje n'aurai que du bien à vous en dire. Ainsi voilà qui est convenu... â samedi... sur les huit heures...
— Oui, monsieur... à samedi.
M. de Germancey s'est éloigné, Florentine désire réellement que son protecteur puisse voir son amant, et lui dise quelle opinion il a de lui. Déjà la jeune fille n'éprouve plus une confiance aussi entière en celui que son ciBur a choisi, parce que déjà la conduite de son amant n'est plus la même avec elle.
Dans les premiers jours, ou plutôt les premières nuitS' qui ont suivi celle où elle lui a tout accordé, son amant lui a montré l'amour le plus ardent, la passion la plus vive; pendant un mois entier, il n'a pas manqué une seule fois de se rendre près d'elle.
Mais au bout de quelques mois, ce grand feu s'était calmé. De fréquents intervalles s'étaient écoulés entre les visites que recevait Florentine ; son amant n'avait pas manqué de raisons adonner pour motif de ce changement dans sa conduite, puis le caractère de ce jeune homme était tellerueut fantasque, tellement bizarre, que, malgré son amour, Florentine en avait été elle-même alarmée. Tantôt d'une humeur joyeuse, qui se moquait de tout et ne concevait aucun obstacle à ses désirs, mais plus souvent sombre, inquiet, silencieux, l'amant de la jeune fllle re,^tait parfois près d'elle des heures entières plong:? dans ses réflexions. Lorsque Florentine, surprise de l'inégalité de son humeur, lui demandait ce qui pouvait le préoccuper ainsi, il répondait assez brusquement que cela ne regardait que lui.
C'était tantôt sous un costume, tantôt sous un autre, que Florentine voy;iit vers minuit arriver son amant ; il était fort rare que deux fois de suite il vint chez elle habillé de même, et quelquefois le changement était si grand,non-seulement dans la mise, mais encore dans la coiffure, l'arrangement des cheveux, leur couleur, et l'expression de la physionomie, que la jeune fille restait Stupéfaite, indécise, ne sacha il pas si elle devait ouvrir sa porte à. eelui qui se présentait. i
Jamais Francisque n'était plus content que lorsque samaîtresse ne l'avait pas reconnu; et quand elle lui demandait le motif qui lui faisait se changer ainsi, au point
LKS ENFANTS DU BOULEVARD
de se ronilre méconnaissable, il se contentait de rire en répondant :
— Cela m'amuse, je veux te prouver qu'il n'y a i>as que les acteurs qui sachent changor leur physionomie.
Dans les premiers temps de leur intimité, Fraaeisque avait apporté à sa maîtresse une bourse piloine d'or^; en lui disant :
— PrL'nds ceci et achète-toi tout ce que tu dc-sireras, soit en robes, dentelles ou liijoiix! Je veux ([ue tu ]»uisse8 satisfaire tes moindres fantaisies, je veux que tu ne te prives de rien !...
Mais Florentine avait refusé la bourse^ en-répondant à son amant :
— Je me suis donnée h vous par amour... gardez votre or!... Quand je serai votre femme... noais alors seulement, j'accepterai tout ce que vous me donnerez, car alors votre fortune sera la mienne, et tout sera comnjun entre nous! Mais jusque-là, je ne veux rien... rien que votre amour... Si vous tenez beaucoup à rao voiréléj,'aiile, paiée comme ces dames qui vont dans le monde, eh bien, mon ami, hâtez le jour de notre union, car, ce jour-là, je tâcherai de me faire aussi belle (juo vous le désirerez.
Francisque n'avait point insisté, et, tout en ne faisant que des réponses vagues à ce que Florentine lui disait relativement ù, leur union, pour laquelle il trouvait toujours quelques obstacles qui on reculaient le moment, il avait remis son or dans sa poche; mais, deux jours après, il passait au doigt de sa maîtresse'une fort belle bague,' où, sur un fond d'émail, des diam.ints, maries àdes rubis, formaient une charmante couronne; et, comme la jeune fille prétendait c^ue ce bij()u:était trop beau pour elle, il s'était écrié :
— Il n'y a rien de trop beau pour la femme que j'aime, et jespère que vous ne refuserez pas ceci, qui est un gage de mon amour.
En refusant encore, Florentine sentait qu'elle aurait fâché son amant; elle ;ivait donc accepté la bague, mais comme elle trouvait qu'un aussi riche bijou aurait paru ridicule au doigt d'une marchande d'Oranges, elle ne le portait jamais lorsqu'elle était sur le boulevard à son étalage, et attendait, pour remettre sa bague, le moment où son amant avait coutume de venir chez elle.
Apres sa conversation avec M. de Germancey, Florentine est bien décidée à lui faire connaître celui auquel elle a confié son bonheur ; la conduite, l'humeur de son amant deviennent de jour en jour plus bizarres; les obstacles qu'il trouve sans cesse à opposer à leur union commencent à l'inquiéter.
Mais ce qui tiiu'nncnte surtout Florentine, c'est que le.« visites de Francisque deviennent plus rares, et, ce qui n'était point encore arrivé, cinq jours se sont écoulés sans qu'elle l'ait aperçu, lorsque M. de Gcrmancej lui a indi que un rendez-vous pour se trouver avec lui,
— Francisque vieudra-t-il ce soir? se dit Florentine, lorsque le comte l'a quittée, et pourrai-jelui dire de se rcndie samedi ici?... je ne lui ai pas encore parlé de M. de (lermancey... Quand Francisque est prés de moi, il m'est impossible de penser à autre chose qu'à mon amour... cet homme exerce sur moi un empire extraordinaire.., je l'aime ! et pourtant quelquefois il ine semble (juc o'est de la terreur qu'il m'inspire !
La jolie marchande a hâte do voir Unir la soirée pour rentrer chez oUo, et y attendre son amant.
Mais c'est en vain que Florentine a veillé jusi|U'il trois heures du matin, dans l'espoir do le voir arriver. La nuit s'écoule et Francisipie no parait pas. L'imagination de la jeune fille enfimto aussitôt mille accidents, mille malheurs qui peuvent être arrivés ù son amant; eo <|ui augmente sa peine, c'est ([u'ollo ne saurait où s'adresser, où aller pour obtenir sur lui ([uelques renseignements ; il a toujours refusé de lui dire sa demeure, sous prétexte (ju'il ne se ri-gardait plus niaintonant ehe/, lui (pie lorsqu'il était chez elle, et ipie, pour lui iudiiiuer son logoniont, il voulait attendre qu'il en eût un digne de lu recevoir.
Enlin, la nuit suivante, sur les doux heures du matin. Francisque frappe à la porte de Florentine ; il est vêtu
d'une blouse, d'un pinialon à guêtres, et coiffé d'une casquette.
— Enfin, vouB voilii ! s'écrie Florentine, en prenant son amant dans ses bras. Ah I mon ami, j'élaLs bien inquiète... il y a sept jours que je ne vous ai vu !...
— Oui... je le sais...
— Vous avez été malade, sans doute...
— Oui... un peu...
— Voyez-vous que c'est bien mai à vous de ne point vouloir me dire où vous logez... vous m'auriez envoyé un moti j'aurais couru prêt- de vous... je-vuus aurais ïoi^'né, gardé... est-ce que oela nieùt pasétô plus agréable pour vous que d'avoir recours aides étrangers'/
Un sourire amer se destine sur le» lèvres du jeune homme, qui répond:
— Ne pensons plus à tout cela... je*ws :-' léri...
— Mais est-ce que cela ne vous ennuyait pas d'ft: e si longtemps sans me voir?
— Si fait ! si fait!... mais je vous vois maintenant !
— Mais sij'avais connu votre -demeure, nous'n'aurions pas été si longtemps séparés».^ aussi, Je veai que vous me la disiez ce soir...
Le jeune homme frappedù pied avec impatience, en s'écriant :
— Quand les femmes ont ([uelque cho.-e daii»4a téie, le diable ne parviendrait pas-à le learôier!... il nîy a pas de mules pareilles pour l'entêtement.
Florentine reste toute saisie, elle se tait; puia, attribuant l'humeur de son amant à sa maladie, elle se hâte de lui servir il souper, tout en disant:
— Pardonnez-moi, mon ami, j'ai tort, puisque je vous contrarie... mangerez-vous uD'.pea?
— Oui... si vous me tenez compagnie.
— Oh! oui... je suis si heureuse à présent... je me figurais que vous ne m'aimiez plus. Francisque?
— Voila bien lesiemmes... tout de suite on ne les aime plus... comme si un homme ne pouvait pas avoir d'autres choses k penser qu';\ l'amour !
L'amant de Florentine s'est assis devc nt une table sur laquelle elle a placé un souper modeste, mais suffisant; ce monsieur mange peu, en revanche, il boit beaucoip. La jeune fille, qui veut essayer de lui rendre sa bonne humeur, lui dit en souriant:
— Quel singulier costume vous avez ce soir, mon ami, vous qui étiez si élégant la dernière fois que vous êtes venu ! .Vujourd'hui, vous avez donc voulu vous déguiser en charretier?
— Eh bien... pourquoi pas?... je vous ai dit quoj'aimais à me changer... est-ce que cela vous déplaît de me voir vêtu ainsi?
— Oh ! mon ami, de quelque façon que vous 9*yei: mis! .. que m'importe ù moi!... Je ne suis pas de oee femmes qui se laissent séduire par de beaux habits!... Cependrtiit, j'avoue que je serais bien aise que vous soyez mis autrement quand jo vous présenterai... à quelqu'un (jui désire beaucoup vous eonn lître...
Le front du jeune homme se rembrunit, il jette sur sa maîtresse un re.i;ard singulier, en murmurant :^
— Comment ■*... Que voulez-vous dire?... Vous voulei me faire connaître à quelqu'un!... Je ne vous comprendspas ! . . .
— Je vais m'oxpliquor mieux. Depuis que je vous- connais, je ne vous ai pas oncoi"* par!é d'uu moHeiour fort respectable, fort comme il faut, qui a pour moi beaucoup d'amitié... et qui a juré à ma mère mourante de (oirinirs voilier sur moi... plusieurs fois, je m'étais piwnis de vous parler do mon protecteur... niais quand je suis avec vous, je ne sais pas comment cela se fait... j'oublie toute chose pour ne vous parler que de mon amour!...
— Enfin, ce monsieur... i^e proteetenr... dont j'ontonds parler pour la première fois... vous lui avez donc roufié que vous ainiioz queUiu'un?
— Sans doute... il le fallait bien... d'ailletirs il Pavait .léjtt deviné... et puis je n'avais aucun motif pour mentir?
Kr.nncisque .se lève, marche dans la chambre, eu s'éoriani d'un nird'liumeur :.
Uy.
LES ENFAWTS DU DOULEVARD
II y avait là un mélange do tous les rangs. (Page 19.)
— Que les femmes sont bavardes, aller conter ses affaires à tout le monde... je vous déclare, ma chère, que je n'aime pas les protecteurs, que je n'y crois pas ! Ce n'est jamais sans un but secret qu'un homme protège une jolie fille I... on sait bien ce que cela veut dire !...
— Ah ! Francisque!... c'est mal ce que vous dites-là!... jamais ce monsieur ne m'a témoigné que l'intérêt qu'un père prendrait à sa fille.. .
— Alors, cethomrae si respectable ! si comme il fautl... a sans doute eu des rapports trôs-intimcs avec votre môre... et voilà pourquoi...
Florentine relève la tête, son regard exprime l'indignation et elle s'écrie d'une voix frémissante de colère :
— Monsieur ! n'insultez pas ma mère !... je ne le souffrirais pas!... ou sinon, jamais cette porte ne se rouvrira pour vous!...
Le jeune homme demeure tout surpris, il considère la physionomie, les regards pleins de feu de Florentine, il semble les admirer, puis répond :
— Tiens!... tiens!... mais vous êtes superbe ainsi... vous avez eu un très-beau mouvement ! Allons, ne nous fâchons pas, ma chère, je ne soufflerai plus mot sur votre mère... mais que diable aussi me parlez-vous de ce monsieur... auquel elle a fait promettre de vous protéger à propos de quoi ?
— J'allais vous l'expliquer quand vous m'avez interrompue. Ce monsieur pouvait bien promettre à ma mère de veiller sur moi, car elle lui avait sauvé la vie !
— Votre mère avait sauvé la vie à cet hemme... et dans quelle circonstance?
— A l'époque de la Terreur, en quatre-vingt-treize, ce monsieur, qui est noble, avait été dénoncé comme suspect, il était proscrit, et un jour, dans la rue, il avait été reconnu ; on était sur le point de l'arrêter, lorsqu'il eut l'heureuse idée d'entrer dans la boutique de ma mère... elle le déguisa en charbonnier, et pendant quelque temjs le cacha dans une soupente jusqu'à ce qu'il piît sans daa-
ger sortir de Paris... Vous devez bien penser que ce sont de ces services que l'on n'oublie pas.. .
Francisque a écouté sa maîtresse avec attention, à mesure qu'elle parlait son front est devenu plus sombre, et lorsqu'elle a fini, il balbutie :
— Et le nom de ce monsieur... vous ne m'avez pas dit son nom?
— C'est le comte de Germancey.
La figure du jeune homme devient livide. Il baisse ses regards vers la terre et passe une main sur son front, en répétant :
— Le comte de Germancey... sauvé par votre mère... singulier hasard !
— Ah ! c'est un homme qui a éprouvé de bien grands malheurs! si vous saviez, mon ami, tout ce qui lui est arrivé... oh! cela vous intéressera, j'en suis sûre, et je vais vous en faire le récit...
— Non, non, c'est inutile I s'écrie Francisque en marchand à grands pas dans la chambre. Ces histoires de la Révolution sont toutes les mèjiies... j'en ai assez entendu... je vous dispense de me narrer celle-ci!...
— Mais vous voudrez bien que je vous présente au comte... n'est-ce pas, mon ami?...
— Moi ! être présenté au comte de Germancey ! répond le jeune homme en laissant errer sur ses lèvres un sourire farouche. Et à quel propos ! à quel titre ! est-ce que j'en ai besoin, moi, de votre comte!... Ecoutez, Florentine, non-seulement je ne veux pas voir ce mon.sienr, mais je veux, j'exige que vous cessiez toutes relations avec lui L..
— Cesser de voir mon protecteur, y pensez-vous... et pour quel motif me faites-vous cette défense ?
— Je vous répète que je n'aime pas les protecteurs, que je ne crois pas au désintéressement d'un homme qui veut surveiller, protéger une jolie femme... enfin que je ne veux pas que vous ayez d'autre protecteur que moi., il me semble que cela doit vous suffire... Par conséquent, choisissez entre cet homme et moi... si vous continuez à
le voir.. . à lui parler... vous ne me verrez plus I
LEb ENFANTiJ Ut DOULEVAnD
KJËIfe^
— Tu rs l?i, vieux? (Page 27.)
— Ohl mon Dieu! mais que vous a donc fait ce monsieur... vous sembiez le haïr, et pourtant vous ne le connaissez pas... mou ami, si vous le connaissiez, je suis persuadée... que vous reviendriez de vos injustes préventions...
— Assez, vous dis-je... encore une fois le comte et moi nous ne devons jamais nous ti'ouver ensemble, et ;\ l'avenir plus un mot sur moi... je n'aime pas les bavardes, je vous en avertis 1
En disant ces mots, le jeune homme s'élance vers la porte.
— Comment... vous partez? s'écrie Florentine.
— Oui, j'ai affaire celte nuit...
— Affaire fi celte iieure...
— On a affaire à toute heure... ?
— Et quand reviendrez-vous?
— Je ne sais... le plus tôt que je pourrai.
— AprOs sept jours d'absence ! me quitter ainsi !...
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit au sujet do ce M. de Germanccj... que je ne le trouve jamais près de vous... sinon! tout est fini entre nous...
— Mais, (le fi-ràce...
— Adieu! adieu.
Le jeune homme est sorti brusquement, et Florentine, bouleversée par la conduite do son amant, se laisse tomber .-^ur une chaise ; mais elle ne pleure pas, car elle se rappelle qu'il a insulté sa méro.
• LUS SUITES NATUUELLKS.
Le samedi indiqué par M. de Gormancey à la jolie marchanile, le comte a été exact, et sur les huit heures du soir il se rend sur le boulevard du Tcniplo. Il trouve Florentine plus pâle , plus triste encore qu'auparavant ; c'est que, depuis celte nuit où elle avait eu une altercation si singulière avec son amant, celui-ci n'était pas revenu chez elle.
Kn apercevant M. de Germancoy, Florentine sent son
cœur se gonfler; elle se rappelle les injustes soupçons que n'a pas craint de manifester son amant, la défense qu'il lui a faite de causer avec son protecteur, mais elle a trop de bon sens pour ne point comprendre le cas qu'elle doit faire de cette défense, et les dernières recommandalions de sa more lui sont plus sacrées que tout le reste. Seulement il faudra bien mentir au comte . car elle ne peut pas lui dire :
— Celui à qui j'ai confié mon bonheur ne veut pas vous voir, il me défend même de vous parler comme autrefois.
— Eh bien, dit M. de Gerraancey en souriant à Florentine, allons-nous le voir, ce M. Francisque? va-t-il venir vous dire bonsoir?
— Non, Monsieur, répond la jeune fille en rougissant et détournant les yeux. Une viendra pas... car il est parti pour un voyage. . ., qui sera long peut-éire... et je ne sais pas au juste quand il reviendra.
Le comte avait trop de discernement pour ne point deviner la vérité : b Ce jeune homme ne veut pas que je le connaisse, se dit-il, j'en suis taché pour Florentine, car cela ne me donne pas une idée avantageuse do ce monsieur! »
Mais, dissimulant sa véritable pensée, il se contente de répondre à la jeune lille :
— Allons, mon enfant, puisijue les événements s'opposent à la réalisation de mon désir, nous attendrons pour voir ce jeune homme qu'il ait terminé ses voyages... ei je ne vous entretiendrai plus d'un sujet qui, je le vois, ne vous cause que dos ennuis...
M. de Germancoy s'empresse alors de changer la conversalion. Fuis, au bout de quelque temps, il ijuitte Floroniiue; car, bien qu'il affecte une parfaite indifférence pour le mystère ilonl s'enveloppe son amant, son cœur n'en est pas moins froissé du peu de confiance que lui accorde maintenant Florentine, et il s'éloigne d'elle bien décidé ft no pas revenir de quelque temps lui demander où en sont ses amours.
En ellet, plusieurs semaines s'écoulonl et M. do Gcr-
2ff
LES ENFANTS DU BOULEVARD
manccy n'a pas reparu sur le boulevard du Temple. En revanche, Florentine a revu le nivslêrieux Francisque, mais les visites de celui-ci sont maintenant fort rares, et cli;u|uo foisqu'il aborde sa mattresso, c'est d'un air sombre, farouche, et toujours eni lui demandant si elle a revu son ])roteoteur; la jeune fillft lui jure en vain ([ue M' do Gernianoey ne vient plus depuis longtemps causer avec elle; il semble ne point lu croire, il revient sans cosse sui' ce sujet, il'Veut i[u'olle lui apprenne ce que l'ait, ce que devient le comte.
— Comment voulez-vous que je le sache, lui'rtpond Florentine, puisque je vous répète que, lâché xans- doute de votre manque d'éfjard pour le désir (ju'il avait dd'voas; voir, M. de Germancey n'est plus revenu nie parler;
Alors le jeune homme demeure sileneieux, rèvour. Depuis la nuit où Florentine lui a parle de M. de lierniuncey, il ne la regarde plus comme autrefois; le l'ou sombre qui brille dans ses yeux, ne ressemble plus ù cette expres-sion avec laquelle un amant regarde la femme qijiUl aime.
Un de ces- événements faciles à prévoir, devait amener un changement dans la position de Florentine : la jeune fille s'aperçoit qu'elle porte dans son sein un résultat de sa faiblesse. Cette découverte, loin de lui causer de l'inquiétude, fait dôlicieuseuient battre son cœur; l'idée de devenir mCre, de:se voir revivre dans son enfant, lui fait envisager l'avenir sous les couleurs les plus séduisantes ; mais, en même temps le désir de pouvoir donner un nom à son enfant est aussi la pensée qui s'empare de son esprit.
Florentine attendait avec impatience l'arrivée de son amant pour lui faire paît de cette découverte ; mais depuis quelque temps, les visites de celui qu'elle ne voyait.plus que la nuit devenaient rares. Enfin, sur les minuit; lo' jeune homme se présente dans le costume d'un riche bourgeois, et, cette fois, sa physionomie exprime le contentement, la joie brille dans ses yeux.
— Avec quelle impatience je vous attendais, mon ami, dit Florentine, qui remaniue avec plaisir que les traits de son amant n'ont point cette expression sombre et inquiète qu'elle leur voit souvent.
— Ah! ma chère, on n'est pas toujours maître de son temps! répond le jeune homme en so jetant sur un siège.
Puis sortant de sa poche plusieurs paquets qu'il pose sur une table :
— Tenez, voilà des provisions > , ue j'ai apportées pour souper... je veux ce soir que nous fassions un repas délicat...
— Mon Dieu que de choses!... une volaille froide... des conserves de fruit... du poisson mariné... mais tout cela doit coûter bien cher, mon ami !
— Que vous importe?... Probalement j'ai le moyen de le payer. Tenez, voiL-i de plus un flacon de vin de ConstancCi.. Oh! c'est un vin précieu.x... et dont tout le monde ne peut pas boire... cette petite fiole vaut trente francs I...
— Trente francs. . . mettretant d'argent que cela à un flacon de vin... quelle foliel vGUS'êtêS' donc bien riche, mon ami?
— Je crois vous avoir déjà dit, Florentine, que je n'aime pas qu'une femme s'occupe de mes affaires... qu'il vous suffise de savoir que je viens de terminer une... opération commerciale... qui m'a donné' de fort beaux bénéfices...
— Ah 1 vous faites du commerce, mon ami ?
— Je fais... un peu de tout... mais c'est assez sur ce sujet, soupons.
— Je suis bien aise de vous voir, aujourd'hui, l'air si satisfait... vous le serez encore plus tout à l'heure, car moi aussi j'ai quelque chose à vous apprendre... et quelque chose qui vous fera grand plaisir, je l'espère du moins.
La figure du jeune homme se rembrunit; il redoutait toujours les surprises que sa maîtresse voulait lui fairC; aussi s'écria-t-il d'un ton- bourra :
— Vous avez quelque chose à m'apprendre... qu'est-ee que c'est? voyons, parlez, expliquez-vous... il ne s'agit pas de votre comte de Germaneey, j'ès'pére!
— Non, Bans doute... mon Dieu! voilà déjà que vou.'* prenez votre air sévère!... quand je vous dis que c'eist «luelquo chose qui doit vous être agréable...
— Oh ! c'est ijue je me défie, moi, de tout ce qui m'est inconnu ! Kh bien , voyons, parlez, expliquez - vous.
La jeune lillo baisse les yeux et rougit en balbutiant :
— ICIi bien. Francisque, jie serez-vous pas hoarcux de savoir (jue je porte dans mon sein un gage- de notre araour?
— Un enfant 1... aii! ce n'est que cela!
lît le joune homme 8© verse un verre de CoDBtance, qii'il avale d'un trait.
— Qut' cela!... que cela!... répéta Florentine; mon Dieu! c'o8t ainsi que vous apprenez cette nouvelle... que cela! quand il s'agit d'un petit être auquel nous devons toute notre tendresse... tous nos soins... aiil je croyais que vous seriez heureux autant que moi.
Et d'js larmes s'échappent des yeux de la jeune fille, qui baisse tristement la téte-snr s i poitrine. Son amant lui prend la main :
— Eh bien, la voilà qui pleure maintenant... Comme les femmes passent facilement d'un sentiment à un autre... C'est une remarque que j'ai faite souvent. Allons! ne grondez pas! vous êtes enceinte, tant mieux, surtout si vous avez un garçon... J'aime mieux les garçons que les filles... et puis, celui-là, je le formerai, j'en ferai quelque chose.
— Garçon ou fille, ce sera notre enfant...; il aura tout mon amour...; mais avant qu'il ne vienne au monde, il me semble, mon ami, qu'H faut lui donner un nom... enfin, ne me comprenez-vous pas, Francisque? vous m'avez promis de me nommer votre femme . . . Cette promesse, je l'ai regardée comme sacrée! Cependant je ne sais pourquoi, lorsque je vous la rappelle, vous trouvez sans cesse des prétextes pour différer notre union , mais aujourd'hui il ne peut plus y en avoir... Aujourd'hui, la mère a le droit d'exiger de vous l'accomplissement du serment fait à la jeune fille... et vous ne pouvez plus vous y refuser... C'est bien assez que j'aie une faute à me reprocher... je ne veux pas qu'elle tache l'avenir de mon enfant !
Florentine a dit ces dernières paroles avecune fermeté qui annonce une résol, tion bien décidée. Son amant fronce ses épais sourcils et hausse légèrement les épaules^ en murmui'ant :
— Ah! voilâtes grands mots qui arrivent!... Eh, mon Dieu, ne pouvez-vous pas me laisser souper tranquillement sans avoir sans cesse quelques jérémiades dans la bouche!... Décidénient les femmes ne sont pas toujours amusantes... il est bien rare que, parleur humeur, elles ne gài.ent point le plaisir qua nous nous étions promis!...
— C'est ainsi que vous me répondez quand je vous parle de notre enfant ! s'écrie Florentine avec des larmes dans la voix. Vous me reprochez de m'occuper de l'avenir de cette innocente créature!...
Eh, mon Dieu ! elle n'est pas encore venue au monde,
cette innocente créature, et nous avons bien le temps d'y penser!...
— Mais il ne faut pas attendre que cet enfant ait vu le jour pour régulariser notre position. >. Francisque... de grâce... répondez-moi...
.Mais depuis quelques instants le jeune homme prêtait une oreille attentive à un bruit qui venait de la rue; C'était un sifflement singulier, qui recommençait après un très- court intervalle. Ce sifflement semble produire un effet magique sur lui, il l'écoute avec une vive émotion, puis bientôt se levant, il s'approche de la fenêtre, l'ouvre et mettant deux doigts dans sa bouche, fait entendre à son tour un coup de sifflet absolument semblable à ceux qui l'ont frappé.
Que faites- vous donc? dit Florentine, et pourquoi
répondez-vous à ce signal qu'on semble donner à quelqu'un?
— Parce que je reconnais cette manière de siffler... il n'y a qu'un de mes amis qui sache l'employer..., donc,
LES ENFANTS DU BOULEVARD
c'est pour moi qu'il a sifflé... parce que probablotncnt il a quelque clioso h me dire de pres.sé.
— Quelque chose à vous dire, au milieu de la nuit... il savait donc que vous étiez chez moi?
— Aiiparemmcnt; oui, oui, ce doit être La (jrcnouille.
— La Grenouille! quel iiotn singulier.
— C'est un petit sobriquet que j'ai donné ù mon ami parce qu'il n'est pas beau ; mais tenez... on monte l'escalier., vousrvoyez bien que je ne me suis pas trompé.
Eu effet on fi'ap[)ait à la porto do petits coups vivement répétés. L'amant (le Florentine couii ou\riretun individu en lilouse, coill'é d'une casquette et pointeur de ces alfreuses figures qu'on n'oublie pas quand on les a vues une fois, passe sa tète dans la chambre, en disant d'une voix enrouée :
— Tu es la, vieux?
— Sans doute! qu'y a-t-il donc ?
— Oh ! il y a du grabuge... peut-on jaspiner ici ?
— Non... tais-toi ! tais-toi! viens dehors...
— C est que j'aurais bien avalé du liquide J'ai la
gorge à sec d'avoir tant sifflé et à l'heure' qo'il est tous
les Tortoni du quartier tapent de l'œil.
— Tu boiras plus tard... marche donc, La Grenouille... marche donc!
En disant cela, le jeune homme repoussait dehors celui qui venait de se mouti'er, et qui essayait d'entrer dans la chambre, parce que la vue du souper et des liouteilles était un aimant qui l'attirait toujours. Mais il a été forcé de faire retraite sur le carré. L'amant de Florentine l'y a suivi, en retirant la porte après lui, tandis que la jeune fille, tout étonnée de cette visite nocturne, se dit :
— Quel vilain honime... que peut-il vouloir ù Francisque au milieu de la nuiti.. c'est singulieiM... il me semble que ce n'est pas la première fois que je le vois... mais où donc l'ai-je déj;\ aperçu ?...
Florentine cherchait encore dans sa mémoire, lorsque son amant rentie dans la chambre; mais sa figure est bouleversée, une pâleur livide couvre son visage, et il court iirendre son chapeau, et le manteau qu'il avait ùtés en arrivant.
— Eh bien... que faites-vous donc... est-ce que vous allez me quitter? s'écrie Florentine, et vous' n'avez pas même achevé de souper.
— Oui... je m'en vais... il le faut... je n'ai pas un moment i\ perdre...
— Qu'est donc venu vous dire ce vilain homme, ce La Grenouille, pour que vous partiez ainsi?... mon ami, vous averdes mystères que je ne comprends pas... quand donc me conlieroz-vous tout ce qui vous regarde... estce que vous croyez que cela ne m'intéresse pas?...
— Plus- tard ! plus tard I mais en ce moment il faut (]ue je parte... c'est un homme qui m'emporte do l'argeni et je vais courir après lui.
— Mais au moins ne soyez plus si longtemps... Quand rcviendrez-vous?
— .Te n'en sais rien !
— Vous n'en savez rien !
— Adieu, adieu.. . ne me retenez pas.. .
Le jeune homme s'est enveloppé dans son manteau, et il sort bnisquoment de la chambre s.ms même avoir embrassé !^i maîtresse, qui s'était avancée vers lui et iju'il a assez brutalement repoussée pour partir plus rapidement.
Florentine est demeurée stupélaite; elle resUe quelque temps plongée dans ses pensées', puis tout à coup elle pousse un cri, en disant :
— Ce vilain homme... cette ad'reuse figure... ah! je me rappelle maintenant, oui... le soir que l'on emmenait do r.ùnbigu un voleur... c'était lui.... oh! ses traits m'avaient >lrapi>éo... un voleur! et il est l'ami de Francisque !
Florentine, épouvantée p.ir cette découverte, tombe consternée sur un siège et semble abîmée dans ses pensées.
XII. — RÉOUVERTURE IHT THEATRE DK I A POUTE-&^INT-^rARTlN EN 18a2.|
A l'époque où nous sommes arrivés, c'est^H-dii«'\ ors la
fin de l'année \H(y^, La manie des spectack-g était devenue telle, et surtout à Pari.s, que UjuI le uionde voulait jouer la comédie. Les théâtres bourgeois pullulaieut.
Outre la salle du fameux /Jmjen, située rue TranëooaaJo et qui alor;i commençait seulement à se faire coiiiiaUre, il y avait le petit théâtre de la boule-Kouge, c«lui de l'Estrapade, de la rue Grenier-Saint-Lazare, de la rue Montmartre, une toute petite salle dans ht, rue du Renard, une autre rue des Amandiers, etc., etc.
Cependant la belle salle do laPorte-Saint-Martin, bâtie pour l'Opéra, était encore fermée, lorsque, le 5 vendémiaire de l'an XI, ce théâtre rouvrit ses portes p-r 1« mélodrame do Pizurre ou laconquite du Pirou.
Dès la veille, la réouverture do ce beau théâtre était le sujet de oonver:^ation de toutes les uiarchaudes et Je tous les habitués du huulevarJ du Temi)le.
— Ça va nous faire uu tort si ça réus.siil disait madame Roufllard, au lieu de venir à l'Arubigu-Comique , et à. la Gaîté, le public ira à ce nouveau théâtre. ■*
— Bah ! bah ! répondait Turlure, il nous viendra toujours du monde ! on accourra toujours pour voir /e /'(•/(îrin ùlunc et le Juf/tment de Saloinrml... d'ailleurs, a^jrès tout, il faut que tout le monde vive,
— Voyez-vous cal... mamzelle prend le parti du nouveau théâtre, et tout ça, parce que l'acteur dont elle est toquée... son gra.aà Jicvalaid, est ;"i présent engagé à la Porte Saint-Martin... il ne peut donc rester nulle part, ce fameux talent-là... il était à la Gaité, puis à l'Ambigu-Comique, et le voilà maintenant qui est ailleurjj !.. .
— Et ben! un grand théâtre, c'est c*-' qu'il faut à un grand acteur, il aura de la place pour faire ses enjambées... il joue dans la pièce d'ouverture... Oh ! il paraît que les costumes sont magnifiques... ça se passe chez des sauvages...
— Si ça se passe chez des sauvages, ils n'ont pr.s be&oiD de costumes alors !... ces gens-là ne s'habillent pas 1
— Qu'elle est bète... est-ce qu'on peut jouer tout au ?
— l)ame ! pour faire des sauvages !...
— Monsieur Révalard m'a promis un billet!... mais il ne m'en ilonnerait pas que j'irais tout de même!... p.is de danger que je manque l'ouverture d'un théâtre...
— Et la boutique?
— Est-ce que Boursiquet n'est pas toujours à mon service?
— Pauvre Boursiquet ! en v'ià un à qui on luit voir la lune en plein midi '.... mais je croyais qu'il était tout à fait garçon de café à présent ?
— Qu'est-ce que ça fait... il se dédoublera. ..d'ailleui'S Florentine est complaisante, elle aura l'obil sur ma marchandise !
— Florentine ! si elle veille sur tes chaussons de pomme comme sur ses oranges, ça sera bien gardé 1 pas plus tard que hier, deux gamins sont venus ilairer sa maroliandise, puis ils se sont sauvés eu lui volant chaouu uue orange et elle ne s'en est pas seulement aperçue.
— Et vous, qui l'avez vu, vous n'av».'» lien dit ?
— Par exemple... est-ce que ça me regarde!... taut pis... ça lui apprendra i\ regarder tou oui-s les étoiles, en poussant dos soupirs ù éteindre ses chandelles.
Celle dont on parlait s'inquiéuiit fort pou, eu etTct, Je tout ce qui se passait autour d'elle; une soûle idée U préoccupait sans cesse, elle portait dans sou scia uugage de ses amours et l'auteur de sa faute ne s'empressait pas de l'épouser, bien loin de là! Un mois s'otail ocoulé depuis cette nuit qu'elle lai avait appris sa pos.tion, étoile n'avait pas revu son amant, il no lui avait pus donne de ses nou\ elles.
Le lendemain, sur les huit heures du soir, la salle de la Porte-Saiut-Martiu ollr..it un oi>up d'u-il ravissant : entièrement garnie, depuis le bas ,|us(|u'eu iiaut, i>as uu« place n'était restée vide. Les premières loges, U pre» mièpo galerie, les a\ aut-scénes etaiout en grande partie occupées par des d.imus elégamnieut ivarèes, et, à cette époque, la variété qui n'îgnait dans les loneties ot les coill'ures dos dames donuait plus do piquant à l'aspoot de la salle.
LES KNFANTS DU BOULEVARD
Le lover du rideau avait disposé triis-favorablement les spectateurs. Sur les bords de la mer, dans un site agreste, on vojait les I'éruvi(Mis et les Puruvioiines à f<enoux et adorant le soleil qui se levait. Ce tableau éUiit niaf!:nili(|uo. Malheureusement la pièce, bien qu'elle fût du bon faiseur, Guilberl de Pixérécourt, ne tenait pas co (jue ce début promettait..
Dans une première loge de coté, on voyait la jolie madame Roberval avec son fldùle sigisbô, le chevalier de Mérillac. Quant au mari, suivant son habitude, il était eu voyage; il devenait donc presque indispensable à sa femme d'avoir sans cesse près d'elle un cavalier servant; aussi, bien loin de s'en formaliser, et de montrer la plus légère atteinte de jalousie, M. Roberval faisait-il au chevalier un accueil empressé. Cette extrême confiance allait juscju'A contrarier parfois M. de Mérillac qui se disait :
— J'ai connu des maris complaisants, mais jamais do cette force-là I .. . ça m'est égal, je ne lui ai pas donné de recommandation.
— Que lorgnez-vous avec tant d'attention en ce moment? demanda madame Roberval il son cavalier.
— Ma foi, je vous avouerai que c'est une damo...
— Oh ! quant à cela, je m'en doutais. Vous la connaissez et comptez lui faire la cour?
— Ah ! madame, vous me jugez mal !
— Oh non... je vous connais à présent... mieux que mon mari !
— C'est peut-être plus facile, moi je no me cache pas !
— A propos de mon mari, vous ne savez pas ce qu'il m'a annoncé en partant?
— Qu'il ne reviendrait pas?
— Ah ! que c'est joli !... c'est cela qui vous attraperait bien.
— Enfin, il vous a annoncé?
— Qu'à son retour il me donnerait un cabriolet !
— Avec un cheval ?
— Ah ! que vous êtes impatientant ! oui, monsieur, oui avec un cheval, que nous aurions voiture enfin !
— Mon compliment, belle dame, il va bien votre mari, à ce qu'il paraît !... il fait de bonnes affaires !
— Ma foi, je serais bien embarrassée pour dire lesquelles, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il sème l'or à pleine main.
~ Il est bien heureux! j'en ai semé jadis, mais il n'a p lint poussê.Tiens, j'aperçois là-bas, au balcon, un de mes b nisamis. ..le comte de Germancey...Oh ! j'irai lui parler tout à l'heure, car il y a longtemps que je ne l'avais rencontré.
— Le comte de Germancey... pourquoi ne l'amenezvous pas chez moi?
— Il n'aime plus le monde... il a éprouvé tant de malheurs... c'est un ruiné comme moi !
— Mais vous n'en êtes pas plus triste, vous !
— Tous les hommes n'ont pas ma philosophie...
— Chut! voilà le second acte qui commence...
Et la jolie dame se tourne vers la scène, tandis que Mérillac se dit :
— Sapristi ! je voudrais cependant bien savoir quel métier fait ce Roberval pour s'enrichir si promptement.
A la seconde galerie de face, mademoiselle Turlure, coiffée d'un petit bonnet mis coquettement en arrière, et sur lequel une grosse rose artificielle était placée d'une façon assez heureuse, pouvait, avec sa modeste robe de laine, passer pour une grisette très-avenante. Ses cheveux blonds étaient frisés avec soin, son nez retroussé, ses yeux pleins de vivacité formaient un ensemble fort séduisant pour un amateur.
Auprès de la petite marchande s'était placé un grand jeune homme maigre, au nez long et pointu , mais dont la physionomie n'était point désagréable et annonçait de l'esprit. 11 s'était reculé poliment pour laisser plus de place à sa voisine, et celle-ci en le regardant pour le remercier était devenue rouge d'émotion et de plaisir parce qu'elle avait cru reconnaître dans son voisin un acteur du petit théâtre des Délassements.
Turlure ne se trompait pas, co jeune homme était un
nommé Després, qui au thoatre avait pris le nom du Saintclair; issu d'une bonne famille et a^ant fait toutes ses études, la passion du théâtre s'était empurôo (b- lui, au point de lui faire abandonner (Jujas ut liarlhnk. Il avait réussi, d'abord parce (ju'il avait du feu, de l'aisance en scène, ensuite parce que l'éducation qu'il avait reçue, ne contribuait pus peu à lui donner de bonnes manières ; car, (luello que soit la profession que l'on doive embrasser, lu temps ([uo l'on aura donné h l'étude nous sera toujours compté pour parvenir.
Et le jeune Saintclair avait été engagé au petit théâtre des Délassements.
Mademoiselle Turlure, qui, lorsqu'elle allait au spectacle, mangeait les acteurs des ^eux, avait quelques jours auparavant mangé le jeune Saintclair dans un vaudeville oii il avait fort bien rempli et chanté son rôle d'amoureux. On doit donc juger de l'émotion qui s'empare de la jeune marchande, lorsqu'elle croit reconnaître le même acteur dans le monsieur qui est assis près d'elle ; sou trouble est tel, qu'elle n'a pas remarqué l'entrée de Révalard qui, dans un costume espagnol, vient porter la terreur parmi es Péruviens.
Turlure ne cherchait qu'une occasion pour renouer la conversation avec son voisin, elle s'écrie, en voyant Pizarrt en scène ;
— Tiens! quel est donc cet acteur-là?... je ne le connais pas... et pourtant je connais presque tous les artistes!
Le jeune homme placé près d'elle sourit et lui dit :
— L'acteur qui est en scène se nomme Villeneuve.
— Ah 1 merci, monsieur ; mais d'où sort-il donc ? il n'a joué ni a l'Ambigu, ni à lu Gaîté.
— Il vient du Théâtre-Molière, où il a joué dans la reprise du Château du Diable
— Le Théâtre-Molière I... tiens ! je ne le connais pas ce théâtre-là... C'est rue Saint-Martin, je crois?
— Oui, et une fort jolie salle. Il y a de grandes glaces dans toutes les loges des premières, et, comme ces loges sont découvertes, les glaces répètent fort bien le monde qui est dans la salle.
— Oh I que ce doit être joli !
— Malgré cette parure, le pauvre Théâtre-Molière n'en va guère mieux...
— Monsieur... pardon... il me semble que vous êtes acteur aussi, vous?
— Vous ne vous trompez pas.
— Au théâtre des Délassements ; et vous avez joué la semaine dernière dans Colinelte à la cour... un vaudeville... où l'on chante des airs d'opéra !
— C'est bien cela... j'ai joué avec une jeune élève du théâtre de la rue Dauphine... la petite Cuizot... elle ira fort bien cette petite... elle a de la voix, de la verve, de beaux yeux... je gage qu'elle fera son chemin?
— Et vous aussi, monsieur, vous jouez très-bien 1...
— Vous êtes bien indulgente.
— Malheureusement le petit théâtre des Délassements ne va guère mieux quele Théâtre-Molière !... on abeau y jouer un peu de tout! on ne fait pas d'argent !
— Dame, aussi pourquoi avez-vous un poêle dans le parterre ? Je suis siire que cela vous fait du tortl
— Vous croyez? il faudra que je dise cela à mon directeur; en attendant je vous apprendrai que nous nous disposons à frapper un grand coup, à tenter un essai qui, s'il réussit, peut nous amener la foule !
— En vérité... est-ce que vous allez danser sur la corde ?
— Non, Dieu merci... d'abord cela ne m'iraitpas, nous allons donner une tragédie !
— Une tragédie! chante-t-on là-dedans?
— Non, c'est en vers.
— Ah 1 de ces pièces comme on en joue au Théâtrei'rançais... où l'on se tue toujours à la fin...
— Celle que nous voulons donner est une tragédie pour rire, c'est l'œuvre d'un perruquier.
— Comnicnt! les perruquiers font des tragédies?
— Oui! depuis que Beaumai-chais a donné Figaro, les
LES ENFANTS DU BOULEVARD
perruquiers font de tout; mais comme maître Ani-lré n'est pas un Fùjnro, sa tragcidic, je resix'Te du moins, fera beaucoup rire, c'est le Tremblement' de len-e de Lisbonne! rien que cela!...
Ali I mon Dieu ! quel titre effarouchant ! alors vous
allez jouer cela en riant?
Non pas, vraiment. ! nous jouerons la pièce très-sé-
l'ieusement, comme si c'était du Racine ; et toutes les balourdises qu'elle renferme n'en feront que plus d'effet, car pour faire rire, au théâtre, il ne faut pas rire soiluème; mais la pièce n'est pas prête, ensuite nous n'avons jius encore la permission.
Et raademois elle Turlurc, enécoutantSaintolair, ncs'apertoit pas que le féroce Darilla est en scène; le jeune artiste des Délassements avait fait oublier le grand Révalard .
A la troisième galerie, nommée aussi le Paradis! Moucheron, bien qu'arrivé un des derniers, avait tant fait des pieds et de.« mains, repoussant l'un, montant sur les épaules d'un autre, qu'il était parvenu jusqu'à la première Lianquette; mais 1;\, il avait trouvé toutes les places prises. Cela ne le décourage pas, il se hisse sur ses poiutts, jette un coup d'œil sur toutes les personnes assises sur le devant, et apercevant un petit monsieur bossu, dont la tête arrivait à peine à la balustrade, il enjambe, saute, se faufile, arrive jusqu'au petit bossu et s'assied carrément sur lui en s'écriant :
— C'est ma place, je la reconnais.
— Monsieurl monsieur! prenez garde!... vous Oies sur quelqii'un... vous vous asseyez sur moi!... cric le petit homme.
— Tiens! il y a quelqu'un là-dessous? dit Moucheron en ayant l'air de chercher sous la banquette.
— C'est sous vous... vous êtes assis sur moi... vous m'étoulfez... ôtez-vous donc?
— Comment que je m'ôte... jamais!...
— Vous n'avez pas le droit de prendre ma place...
— Votre place.. . c'est la mienne...
— Non , monsieur... j'étais là avant vous... je suis entré le premier dans la salle.
— Oui, mais moi j'étais là hier... à la répétition... La preuve, c'est que j'avais laissé un noyau de pruneau sur la banquette... pour marquer ma place... si vous vous êtes assis sur mon noyau vous êtes dans votre tort!
— Je vous dis de vous ôter...
— Le plus souvent!... je reste à ma place, si vous voulez rester sous moi, ea m'est égal, je vous le permets, vous ne me gônez pas.
— Ah ! c'est trop fort !... à la garde ! S'apercevant que personne ne vient à son aide, le petit
homme n'étant pas le plus fort, cherche à être le plus traître, et il pince si fortement Moucheron que celui-ci se relève eu aime un ressort. Mais alors les coups de poing vont leur train; et cette fois les voisins craij.'-nant d'attraper des éclaboussures,' se décident à se reculer à droite à gauche. Alors les eoiubaltants peuvent s'asseoir à côté l'un de l'autre, cela termine la querelle et Moucheron rit au nez du bossu en lui disant :
— Je savais bien que ça Unirait comme ça.
— Alors le jeune coinmissionuaire ne s'occupe plus que de la pièce et il s'écrie de temps on temps avec un air de connaisseur qui impose à ses voisins :
— C'est beau de décors ot de costumes!... Mais c'est pas fort comme intérêt. Tout ça ne vaut pas le Daiixiiset et II /iergfiette que j'ai été voir au Théâtre de la Cité avant-hier... c'est ça une belle pièce!... et si bien jouée! Mam'zelle Julie IHaimmrt fait la Bergerette et monsieur Clausel l&ii le Daiiuiisel... en v'ià un bel homme ot joli g.^irçon... il enfonce joliniont tous ces acteurs-ci!
— Mais c'est une pantomime que votre Pawui.iel et Bergvrelte... on ne parle pas dedans! s écrie une voisine.
— Justement! c'est pour cola que ça m'amuse mieux que cette pièce-ci !... où, quand ils parlent, c'est pas amusant du tout, pas vnii, petit vieux.,, hein? nous sommes amis à présent, n'est-ce pas?
Le pr-tit bossu, auquel s'adiesaaiciil ces paroles, secoue [ la tête d'un air important, en répondant :
— Ne me parlez pas des pantomimes! je n'ai jamaU entendu un mot spirituel dans ces pièce.s-là!
Dans l'enir'actt, Moucheron est allé se rafraîchir et s'acheter de la frangipane, dont il offre géuéreusemeat un morceau au petit homme, en lui disant :
— Je ne vous en veux plus ! et voui?
— Est-elle toute chaude?
— Je crois bien, elle me brûle les mains!
— Alors j'accepte et tout est oublié!
Pendant le second acte de l'izarre, qui continue de no point amuser Moucheron, en ro;.-ardant dans la salle, le jeune commissionnaire vient d'apercevoir, d.ins une loge des premières, une jeune femme, mise avec élégance et qui semble aussi porter peu d'attention à la pièce. Celte dame, qui paraît avoir vingt-deu.^ à vingt-quutre ans, est très-brune de cheveux, et un peu de peau, mais ses traits sont réguliers, ses yeux três-noirs sont surmontés de sourcils assez épais qui donnent quelque chose 'ie sévère et même de dur à sa pliysionomie.
— Tiens! tiens! voilà qui est drôle! — pense Moucheron dont les regards se sont portés sur cette jeune femme et qui ne peut plus les en détacher, — voilà une figure qui me rappelle celle de ma sœur... c'est-à-dire celte dame est plus grande... elle a un air plus fier... mais dame!... depuis six ans que je ne l'ai vue... elle a bien pu changer... Oh ! non, ce ne peut pas être ma sœur... mise avec cette élégance... et à Paris sans que je le sache... CeA égal, dans l'entr'acte ou à la sortie, il faudra que je tâche de voir cette dame de plus près...
Et lorsque le second acte est terminé. Moucheron va rôder dans le corridor des premières, mais les loges restent fermées, et comme elles sont pleines, il n'y a pas moyen, par le carreau, de voir les personnes qui sont sur le devant; il prend son parti et regagne sa plâce en se disant : « Je la guetterai à la sortie. »
Xin. — CE QUE CONTENAIT LA LETTRE DU FRÈRE DE M. DE GERMANCEY.
Le chevalier de Mérillac n'avait pas manqué, pendant un entr'acte de l'izarre, d'aller dire bonsoir à son ami ce Germancey, et comme il lui repiochait les intervalles tn p longs qui avaient lieu entre leurs rencontres, le comie lui dit :
— Mon ami, vous ignorez que je passe une partie de mon temps dans les environs de Paris, à faire dos recherches... qui jusqu'à ce jour sont infructueuses. Venez demain malin déjeuner chez Torioni, et je vous conterai des choses fort intéressantes... le voulez-vous?
— Oui certes. Demain à onze heures, je serai au boulevard des Italiens au coin de la rue Taitbout.
— A domain alors.
Les deux amis avaient été exacts, ils se retrouvaient le lendemain matin au café, qui fait encore maintenant le coin du boulevard et de la rue Taitbout ; ils allaient s'asseoir dans un petit salon du fond, et, tout on prenant leur chocolat, causaient confidentielleniont :
— Mon cher Mérillac, vous rappoloz-vous qu'en me retrouvant à Piiris, vous m'avez remis une lettre que mon frère vous avait recommandé de ne donner qu'à moiniéme ?
— Oui, oui, je me le rappelle fort bien, votre frère paraissait attacher une grande importance à ce que vous eussiez cette missive... '
— Je le crois! car il me confiait dedans un secret... je ne vois aucun inconvénient à ce que vous le s;kchiâz. V(?us pourrez peut-otro mo seconder dans mes rechor-^ chos... Je vous tairai soulomeiit le nom do la dame... qui fut l'héroïne de l'avonluro. car ollo existe encore... et vous pourriez vous roncontror avec elle dans lo monde !...
' —Ah! c'est une histoire de femme... une intrigue d'amour alors... Bon! j'aime beaucoupoes |ivoutures-là !...
— Vous saurez donc que quelques années avant la Ro- 1 voluliou, mou frère avait noué une iuti'igue d'amour avec
LES JùNfAMS DU ilOULEVARD
une dcinoiscllc de haute naissance ot de cette intrijfuo était né un enfant. La lii'iiioiselle n'avait plus sa Biôro et elle avait [>\i assez facilement cacher sa faute et ses suites h son jièi'e, ancien militaire fort sévère sur le point d'honneur et dont on avait grand'])eui' !
— Mais pourquoi votre frère n'épousait-il pas celle qu'il avait siduite?...
— 11 était certain d'être refusé par le pore, qui voulait marier su lille au fils d'un vieux marin de ses amis, alois en voyage. Trois années s'écoulèrent, le jeune marin no revenait pas. Pendant ce temps, la liaison se continuait entre mon frère et la demoiaello... et continuait si hiien, qu'un nouvel enfant survint!...
— Diabh'!. . la jeune personne y prenait goût!... mius ces enfants, qu'en faisait-on ?
— C'est ce dont nousallousnous occuper tout à l'heure, pour l'instant linissons-en avec la demoiselle. Sun futur, qui était parti avec Lapvrûusc, ne revint pas plus que le célèbre navigateur; mais en revanche la Révolution s'avançait à grands pas. Notre belle demoiselle partit pour l'Italie avec son père, celui-ci y mourut au bout de deux années. Mademoiselle de... trois étoiles, attendit pour revenir en Franceque la tempête fût un peu calmée. Mais quand elle revint, elle trouva ses biens vendus... bref, elle était ruinée... habituée à vivre au sein de l'opulence, la misère la faisait trembler d'avance... mais elle avait toujours son nom, qui était beau, et un des plus fougueux partisans de la révolution, un de ceux qui avaient propagé avec le plus de force le système de l'égalité, otfrit sa main et sa fortune à la fille d'un ci-devant, qui accepta la fortune et le mari par-dessus le marché!
— Voili qui est arrangé, terminé pour la demoiseUe ; maintenant occupons-nous des enfants.
— Lorsqu'il entretenait une intrigue si bien cachée, mon frère avait plusieurs fois demandé à sa maîtresse ce qu'elle avait l'ait de ses enfants, et elle lui avait répondu : Soyez tranquille; ils sont chez de bonnes gens, qui en ont bien soin. Mon frère, qui désirait aller les voir, avait demandé à connaître le lieu qu'ils habitaient, mais la mère, qui craignait toujours qu'il no fit quelque imprudence et ne compromît leur secret, n'avait pas encore voulu lui apprendre où étaient les enfants. Lorsque son père l'emmena tout à coup en Italie, puis la Révolution survint et mon frère, qui était en Angleterre, ne pensa plus aux pauvres orphelins!... car on peut bien appeler ainsi de malheureux enfants qui n'ont jamais reçu une caresse de leur père ni de leur mère. Mais un an avant sa mort, mon frère avait reçu une lettre... d'une écriture qui lui était bien connue, et dans laquelle on lui disait : «J'avais mis ma fille en nourrice près de Versailles, mais lorsqu'elle ei.t deux ans, je l'a confiai à une paysanne aisée de Vincennes qui se chargea d'en prendre soin, O'est aussi là que, un peu plus tai'd, j'ai porté mon fils. (Jette paysanne se nommait Madeleine Duchemin, elle était mariée et avait quatre enfants. Je lui ai envoyé de l'argent jusqu'au moment où mon père m'a emmenée en Iialie. Quand je suis revenue en France, je me suis infirmée : la femme Duchemin et son mari étaient morts. Impossible de savoir ce que sont devenus les deux enfants que je leur avais confiés. J'avais nommé la fille Maria, et le petit garçon Victor. Voilà tout ce que je puis vous dire touchant ces fruits d'un amour coupable. Adieu, monsieur, oub'iez-moi.»
Cette lettre fut le dernier souvenir que mon frère reçut de celle qu'il avait aimée. Il se promit, lorsqu'il rentrerait en France, de faire son possible pour retrouver ses deux enfants, mais mon frère formait des projets qu'il mettait rarement à exécution. Vous savez le reste, chevalier : il s'est battu en duel pour une femme, il est mort des suites de sa blessure; mais, quelque temps avant de mourir, il a pensé enfin à m'écrire toute cette histoire, en me jiriant instamment de faire tout mon possible pour trouver cette nièce et ce neveu qu'il regrette d'avoir abandonnés, me recommandant, si je les trouve, et si le destin nous rendait un jour notre fortune, de la partager avec les deux enfants.
— Ma foi, comte, voilà une ]ii»liuire fort intérei>8iutte 1 Ainsi vous avez comme ccl.i de par le monde un neveu et une nièce que vous ne connuis^e^ pas!,.,
— Non, mais que je vou.lrais bien connaître, la demoiselle, qui ekt l'atuâe, doit avoir muintemant viugt-dfux ans et demi et le garçon dix-neuf.
— Ils sont tout élevés alor.-s?
— Oui, mais comment? cette paysanne, no recevant plus d'argent, aura peut-être abajidoanc eu» onfiints ou les a confiés à des étrajjger.s... & des iBaUifiiliauquea... c'est affreux à pejiser !
— Vous avez été à Vincennes sans doute?
— Ce fut ma première démarche; j'ai eu beaucoup de peine à trouver quelqu'un ayant connu cotte femme Duchemin ; enfin un vieux paysan s'en est souvenu, et m'a envoyé chez iw laboureur qui a épousé une des filles de Madeleine Duchemin. J'espérais, là, avoir quelques renseignements... Jlais j'ai trouvé une villageoise à moitié idiote. . . je lui ai dit : « Votre mère avait en sevrage deux enfants, une fille et un garçon... qu'en a-t-elle fait?» Alors elle a ouvert de grand.-j yeux et m'a répondu : < Ah ! je sais pas ! j'étais trop petite, ma sœur le sait peut-être !
« — Et où est votre sœur ?
« — File est mariée avec un tonnelier...
« — Ici?
« — Non, à Gagny, elle s'appelle madame Chenu. »
— Vous comprenez que je suis allé à Gagny demander madame Chenu ; celle-ci n'en savait pas plus que sa sœur et m'a dit : « J'ai un frère qui est allé demeurer à Fontainebleau où il est maréchal ferrant ! « Je suis allé à Fontainebleau : le Duchemin maréchal ferrant n'y était plus, celui-là m'a fait courir dans cinq ou six villages et pour rien, c'est-à-dire il s'est à peu près rappelé que sa mère avait envoyé à Paris le petit Victor et la petite Maria, mais chez qui ? il l'ignorait entièrement.
— Eh bien, mon cher comte , si votre neveu et votre nièce sont à Paris, le hasard peut vous les faire retrouver; il ne s'agit que de s'informer de tous les Victor et de foutes les Maria!...
— Oui... s'ils ont conservé leurs noms d'enfants. Enfin... j'ai fait ce que j'ai pu... maintenant, comme vous dites, je crois que le hasard seul peut me faire découvrir ce que sont devenus les enfants de mon frère.
— Donnez-moi donc des nouvelles de cetteieune fille que vous protégiez... cette jolie marchande d'oranges... Il y a fort longtemps que je ne suis allé sur le boulevard du Temple... Je ne suis pas grand amateur de mélodrames... j'avoue que je préfère notre Opéra-Comique qui a maintenant une si excellente troupe... Elk'viou, Martin^ Gavai'dan, Julkt, Ltsage, mesdames Suint-Aubin , Gonthicr, Scio Gavaudan... J'ai donc négligé le Jugement de Snlomon pour les Deux Jonrnées et Maison à vendre, sans quoi je serais allé présenter mes compliments à cette charmante Florentine... n'est-ce pas son nom?
— Oui, chevalier, mais il me serait difficile de vous donner de ses nouvelles, car il y a aussi fort longtemps que je l'ai vue !
— Comment? vous oubliez celle que vous aviez prise sous votre protection ?
— Non, oh 1 je n'oublie pas! mais, quand- le protecteur ■a perdu la confiance de sa protégée, quand il s'aperçoit que sa présence embarrasse plus qu'elle ne satisfait, ne trouvez-vous pas, chevalier, qu'il fait aussi bien de se -tenir à l'écart?
— Quoi... cette jeune Florentine ne serait plus heureuse et fière de votre amitié? Ah ! cela m'étonnerait...
— Je n'accuse pas Florentine d'ingratitude ; dans le fond de son cœur, je suis persuadé qu'elle me garde toujours une place, mais, à son âge, la place pour l'amitié est bien petite, quand l'amour est venu presque tout envahir !...
— Ah! je comprends, notre séduisante marchande a un amoureux ? Mais au moins a-t-elle bien choisi?
— Ah ! voilà justement ce que j'aurais voulu savoir I et ce qu'on ne m'a pas dit... J'ai même dans l'idée que Florentine ne sait pas elle-même quel est l'état, la professioD
LES ENFANTS DU BOULEVARD
de son amant... et le mystôre dont ce mon.siour s'enveloppe iTi'iiii|uicto, il m'a été impos.sible de me trouver avec celui qu'elle aime, il ne venait lui parler que fort tard probablement!... je désirais beaucoup le voir, ce Francisciue... c'est le nom du jeune homme qui a toujours évité ma présence.
Je n'au^'ure rien de bon de ce mystère... Pauvre Florentine I quelque cliose mo dit qu'elle est trompée par quelque mauvais sujet...
— Ce n'est pas le cas dé l'abandonner!
— Non sans doute ! au.ssi je la reverrai... mais il faut lui laisser le temps d'apprcicier celui auquel elle a donné son amour... j'ai dans l'idée qu'elle ne tardera pa^ à le mieux connaître; en attendant, je cliorcho mon neveu et ma nièce.
— Oui, mais franchement, n.on ami, si le hasard ne vous secoûd^^ je crois qu'il vous sera difficile de les trouver.
Pendant que cette conversation avait lieu sur le boulevard des Italiens, une autre venait de s'entamer sur le boulevard du Temple, devant un petit cabaret borgne qui était tout prés des parades du paillasse Rousseau.
Le petit Beaulard y mangeait tranquillement son pain et un morceau de cervelas, lorsque son ami Moucheron était venu le trouver. Le jeune commissionnaire paraissait fort préoccupé, et tout en buvant une chopinc de vin, dont il forçait le maigre emplojé àsCurtius à accepter un verre, il^fie détournait il cha(iue instant pour regarder sur le boulevard et examiner chaque femme qui passait.
— Tu as été hier ;~i la réouverture du théâtre de la Portc-Saint-Martin'.'' dit Beaulard en fourrant dans sa bouche un énorme morceau de pain.
— Oui, j'ai été voir Pizarre.
— Eh ben, est-ce aussi beau qu'on l'annonçait, ça ferat-il du tort aux théâtres de ce boulevard?
— Je ne crois pas... c'est une belle scène que celle du théâtre de la Porte- Saint-Martin... les acteurs ont de la place pour faire leurs gestes... Ce n'est pas comme aux 4fsocivs, le petit théiitre qui est un peu avant tes bonshommes de cire, où l'autre soir, dans la liibolc du Savetier, un pièce du directeur, un acteur, en faisant un geste de surprise, a flanqué un soufflet à l'amoureuse qui était prè-- de lui ; mais celle-ci s'est empressée de lui envoyer sou pied au derrière, et la pièce a continué tout de même.
— Alors Pizaire, c'est pas fameux ?
— Non... c'est creux... c'est pas assez nourrissant.
— Qu'est-ce que tu regardes donc toujours sur le boulevard. Moucheron... est-ce que tu guettes qu^h^u'un?
— Non..', je ne guette pas... niais je cherche... Ah! c'est que, hier au soir au spectacle, j'ai vu une femme qui ressemblait si bien ù ma sœur... que je ne suis pas encore sûr que ce n'était pas elle...
— Bah ! tasrt'ur qui est ri Rouen?
— Elle pourrait fort bien être revenue à Paris...
— Et tu ne lui as pas parlé?
— Impossible de m'approcher d'elle... elle était dans une loge aux premières, elle n'est pas sortie dans les entr'actes... sans cela, je guettais dans le corridor, lùifiu, je m'étais dit : A la sortie, j'attendrai en bas, je m'approcherai d'elle... je lui dirai à l'oreille : Est-ce toi, Maria?...
— Eh bien?
— F.li bien, je no sais pas par où elle est passée... et puis, il y avait tant do monde... je ne l'ai pas aperçue!...
— Maissi ta siour est;1 Paris, est-ce q^e tu crois qu'elle ne viendrait pas te voir?
— Mon Dieu! est-ce qu'on sait... cette dame était fort bien mise... élégante même... si c'est Maria, qui sait si, dcMenue riche, ma sœur voudra revoir son frère le commissionnaire!
— Comment, tu crois que ta sœur te renierait... caserait bien mal ca!... au lieu de partager sa foituue'avee toi !
— Mon pauvre Beaulard ! tu as un bon cœur! et tu te figures que tout le monde te ressemble...
— Damel qui est-ce qui s'aimera, si ce n'est un frère et une sœur?...
— Au fait, j'ai tort Je svipposi.-r que Maria ne voudrait pas me voir... elle avait un cara tère entier, une volonté qui ne cédait pas souvent... mais elle m'aimait bien... Et puis elle n'est pas bête, e'ie ne rougirait pa» de ma ;auvreté... il n'y a que les imbéciles qui rougissent de leurs parents...
— Mais saitrelle ton adresse, ta sœur?
— Oui, c'est-à-dire mon ancienne, ijuand je logeais rue Fontaiae-au-Roi... Mais, quand j'ai quitté de là, j'ai dit oij'allais, rue Basse-i lu -Temple... Tu m'y fais penser, Beaulard, il y a longtemps que je ne sui.-> allé à mon ancien logement voir s'il y a quelque chose pour moi.
— Et s'il y avait là nnu lettre pour toi, on ne te rapporterait dune pas ?
— On me l'apporterait si on avait le temps... Tu com- [ireuds. ils ne se généraient pas... Usjn'eo ont gardé une de ma sœur pendant six semaines.
— C'est commode, si c'.'tait poor une afDaire pressée.
— Tiens, tu as raison, Beaulard, je ferai pent-étre bien de courir à mon ancienne demeure, savoir s'il n'est rien venu pour moi.
— -Slais à ta place, j'y aurais été déjà.
•— Ce pauvre Beaulard... il n'est pas si béte qu'il en a l'air!...
Et le jeune commissionnaire quitte son ami pour coi; rir rue Fuiitaijie-au-B,oi.