XV. — UN AMI VKUITAULE
Florentine s'était dit : — Il faut avoir lo courage de supporter les cousé(iuenoes de sa faute ; je ne chercherai point il dissimuler ma position, à cacher mon état ; je no comprimerai pas mon enfant sous un corset qui peut le blesser. Je ne resterai pas enfermée au fond d'une chambre, car le grand air est nécessaire à la santé, et l'on doit soigner la sienne, quand on porte dans son sein une nouvelle créature qui ne nous a pas demandé la vie, mais ii laquelle il est de notre devoir d'en faciliter le chemin. Je continuerai donc d'aller sur le boulevard vendre mu murcliandiso, on verra bientôt que j'ai cessé d'être sage, on m'accablera de quolibets, on rira d'un air mo(iueur en me regardant... je supporterai tout cela sans me plaindre... je ne dois plus songer qu'il mon enfant.
Ce que Florentine avait prévu ne tarde pas à so réaliser : sa grossesse devient visible, alors les mauvaises langues sont enehantces do s'exercer sur le compt-' do celle dont la sagesse, la bonne conduite, les avaient longtemps dépitées. La Roufflard n'est pas la dernière à faire de méchantes plaisanteries sur la position de sa voisine. Tuilure seule, toujours bonne fille, parce qu'olh» se sentirait probablement toute disposée à on faire autant que Florentine, a d'abord essayé de démentir les bruits ([ui coninieneuient ù courir, mais, lors(iue le fait est devenu évident, et «luo d'ailleurs la jeune marchande» n'a pas essayé de nier son état, Turlure se charge de répondre aux sarcasmes do la Roul'liard.
— I/aiinéo sera bonne ! dit la marchande de pain d'épices. Tout pousse ([ue c'est une bénédiction ! on dit qu'il y aura autant d'enfants ([ue d'abricots !
— Eh ben, tant mieux I répond Turlure, ça fait que nous ne verrons i>as la lin du monde!...
— 11 est certain que du momeut que let robiôres n'en mêlent, il n'y a plus de raii^ou pour que cela unisse...
— Ce serait dnOle si, parce qu'on est jolie, il était défendu d'être sensible.
— Ce qui roe surprend, moi, c'est qu'on ne voit pas plus de père iiue dans mon oAl... il parait qu'il n'est y^. fier de ce qu'il a fuit, ce monsieur !
— C'est qu'il sert probablement dans le régiment de vot'mari, qui ne revient jamais de l'armée de la guerre !
Florentine entendait U^ut cela, mais elle ne répondait rien, elle se montrait fort indillércnte à tous ces propos, quehjuefois seulement elle disait à Turlure :
— Ne réponds donc point à ce que ces femmes disent sur moi!... Après tout, je suis coupable, j'ai fait une faute... il faut bien que je soih punie !
— Mais toutes celles qui t'invectivent en ont fait bien plus que toi, j'en suis sûre ! elles n'ont donc pas le droit de t'accabler de leurs moqueries !
Florentine ne redoutait qu'une chose, c'était la présence de M. de Gormancey ; devant lui elle sentait qu'elle n'aurait plus de courage, et cependant elle désirait le voir, car elle se disait qu'elle n'avait plus que lui pour ami ; elle était bien certaine qu'il lui pardonnerait sa faute, et voudrait bien encore lui donner de bons conseils pour élever son enfant.
De son coté, M. de Germancey s'ennuyait de ne pas voir sa jeune amie, et un jsoir il se rend au boulevard du Temple, en se disant :
— Allons savoir où en sont les amours de mon ancienne protégée 1... plaise il Dieu que je ne la trouve pas aussi triste ([ue la dernière fois !
Et comme s'il pressentait un malheur, le comte a le cœur serré en approchant de la place où se met habituellement Florentine. Le jour baissait, cependant il aperçoit bientôt la jeune marchande, il cherche à lire dans ses yeux l'imprcssioii qu'elle é[irouve à, sa vue. Mais, en apercevant celui qui fut son protecteur. Florentine a poussé uu faible cri, puis elle cache sa ligure dans ses mains.
— Eh ! mon Dieu, mon enfant, ma vue vous est-elle donc si désagréable que vous cachiez vos jolis traits pour ne point me voir? dit le comte. S'il en est ainsi, je vais m'éloigncr !
Pour toute réponse. Florentine tend une de ses mains au comte, qui peut alors voir une partie de son visage baigné de larmes, et entend sa douce voix qui lui crie :
— Pardon!... oh! de grâce, monsieur, pardonnez-moi et ne me méprisez pas trop.
"M. de Germancey serre fortement la main qu'où lui tend :
— Moi, vous mépriser... oh ! jamais, pauvre petite !... Mais pourquoi ces larmes... ces sanglots... pourquoi mç demander pardon ?... parce que vous êtes malheureuse... est-ce doue votre faute... .Te devine que votre séducteur vous a trahie... abandonnée...
— Oui, monsieur, oui, il m"a abandonnée... lorsque moi je lui avais tout sacrifié... lorsqiie j'avais cru ii ses serments, ii sa promesse de me prendre pour femme... et je porte dans mon sein un gage de ma faiblesse, et c'est le jour que je lui ai appris que j"ét;\is mère... c'est lorsque je réclamais sa parole, iiuand je le suppliais de donner un nom il son enfant, qu'il si; 'a abandonnée, qu'il m'a quittée brusquement... il y aquatremoisde cela, et depuis ce temps je ne l'ai pas revu, il ne m'a pas donné do ses nouvelles, je n'en ai pas entendu pttrler !
— Ah ! c'est un misérable !...
— Et je ne sjiis rien... ni do sa demeure... ni l'état qu'il faisait... il m'avait tout aiciié !... Cependant je dois «vouer qu'il m'a forcoo à nceepter une bague que je crois trèsprécieuse... mais je ne m'y connais pas... un jour je vous la montrerai, monsionr. Ah ! c'est tout ce que son enf^int aura do lui!
— Croyez-moi, pau>T© fille, onblies ce lâche! oubliezle ontièremont... et conservez-vous pour l'enfant que NOUS porte» dans votre sein... Et qui sait!... il est i>eulotre heureux pour lui qu'il no porte pas io nom de son péro...
LES ENFANTS DU BOULKVAllU
— Ah! monsieur, que vous êtes bon, vous me pardonne!!... vous voudrez bien encore venir me parler quelquefois ï
— Si je le voudrai ! n'est-ce pas mon devoir! n'ai-je pas promis à votre mère do vous protéger? est-ce quand le malheur vous trappe que jo dois vous abandonner?...
— .Ma pauvre mère... ah! si elle me voyait maintenant, elle rougirait de sa fille...
— Elle serait touchée de vos larmes, elle vous embrasserait en vous pardonnant; on peut être sévùre pour empêcher une faute, mais, quand elle est faite, il faut en prendre son parti... du reste, il me semble que vous ne cherchez pas à la cacher. ..
— Oh! non, monsieur, je subis les moqueries, les méchants propos de beaucoup de gens... mais j'entends tout cala sans me plaindre, car je me dis: J'ai été fautive, il faut que j'en porte la peine...
— Du couraj,'e, pauvre enfant, il vous reste un ami qui ne vous abandonnera pas, lui.
— Oh! merci, monsieur...
Le comte reste assez longtemps près de Florentine et ne la quitte qu'après lui avoir promis de la revoir bientôt. La marchande de pains d'épices le regarde s'éloigner eu murmurant :
— Tiens ! est-ce que c'est ça le père ?. . .
— Etes-vous harpie! répond Turlure; vous le savez bien quel est le père, car vous en disiez assez sur le jeune homme, quand il venait jaser avec elle en ayant l'air d'acheter des oranges... et aujourd'hui vous faites semblant de soupçonner ce brave monsieur qui depuis si longtemps veille sur Florentine.
— Si c'est comm' ça qu'il veille ! merci, je ne lui donnerai pas mes lapins à garder !...
Le garçon de café Boursiquet interrompt cette conversation, en accourant présenter une contre-marque à Turlure.
— Mamz'elle!... tenez... c'est pour l'orchestre delà Gaiié... Allez-y bien vite! on donne un mélodrame superbe ! La tour du Sud ou l'embrasement du château de Loivinska ! J'espère qu'eu voilù un titre séduisant !
— Ah ! merci, mou gros Boursiquet... Qui est-ce qui joue dans cette pièce-là?
— !MM. Marty , Dumenis, Rivière... et votre favori M. Béoalard. ..
— Tiens, il a donc déjà quitté la Porte-Saint-Martin... aime-t-il à changer de théâtre, cet être-là,. . Vous aile/, vous mettre là... Boursiquet... mais si on vous appelle à votre café?
— Ne vous inquiétez de rien, mamz'elle... je saurai faire marcher en même temps la demi-tasse et le chausson de pommes... mais dites donc... est-ce qu'elle est malade la marchande d'oranges... je la trouve maigre de visage et grossie par en bas... c'est pas naturel ça!
— Qu'il est béte ce Boursiquet!... àson âge... il n'y voit que dafeu!... je vais me dépêcher, je reviendrai dans l'entracte.
La petite blonde a rajusté son bonnet, et elle court au théâtre de la Gaité. Le garçon limonadier est installé depuis deux minutes à peine à la place de Turlure, lorsqu'on appelle à grands cris : — Boursiquet! holà, Boursi(juet!
— On vous appelle à votre café, lui dit Florentine, allez à votre ouvrage, je veillerai sur la marchandise de Turlure. Boursiquet a beaucoup de peine àse décider ; il ne quitte qu'à regret les chaussons de pommes.
— Pauvre garçon ! se dit Florentine, il aime véritablement Turlure... et elle ne l'aime pas!... est-ce donc toujours ainsi, et faut-il qu'on ne soit pas payé de retour quand on a donné son cœur?
Un jeune gamin, toujours aussi mince, aussi maigre et aussi fluet, le petit Beaulard, accourt à la boutique de Turlure et caoisit un des plus gros chaussons de pommes en s'écriant :
— Ah ! je vais me régaler, moi, ce soir, ça ne m'arrive pas souvent! mais dame! aujourd'hui j'ai eu une bonne aubaine... quinze sousl un Anglais qui m'a donné à moi
une pièce de quinze sous ! parce que je lui ai expliqué le portrait du fameux C/iindei/iunnes f...
— Tiens, c'e.st le petit Curtius! dit la Roufflard, tu fais donc voir des choses superbes à c'i'heuro?
— Oui, depuis huit jours nous avons la fouie, parce que nous montrons C/iinder/ianiusf
— Qu'est-ce que c'est donc que ça, Chindef/tannes?.., en voilà un nom qui sent la choucroute !
— C'est cet horrible brigand... lechef des chauffeurs... qui heureusement a été [iris et exécuté, il y a uo mois. Il paraît que son vrai nom était Jean /JucLler, Chinderhannes était un nom de guerre ; il travaillait dans le Midi, il avait avec lui une bande très-nombreuse, et malheureusement on n'a pas pu prendre toute la troupe!..
— Et comment ton !M. Curtius a-t-il fait pour avoir le portrait de ce brigand-là?...
Le petit Beaulard se met à rire en répondant :
— C'est pas bien malin! nous avions un poète, un M. Corneille ijui ne servait pas, M. Curtius l'a habillé en brigand, lui a mis de la barbe et de longues moustaches noires... ça fait un Chinderhannes effrayant!
— Merci... il est gentil ton bourgeois... allez donc voir ses figures pour avoir une idée du personnage!
— Ce qu'il y a de bon, c'est que l'Anglais a pris du papier, un crayon et a copié le visage de notre Chinderhannes, en disant: — Je le ferai voir en Angleterre... mais je me sauve... je retourne à ma boutique.
— Tu vas t'en donner avec tes quinze sous!
— Oh ! les treize sous qui me restent seront pour ma mère!... j'ai dépensé deux sous... c'est bien assez!
Le jeune garçon s'est éloigné avec son chausson, après avoir donné deux sous à Florentine, et celle-ci, qui l'a écouté avec une émotion dont elle ne se rend pas compte, le suit des yeux en se disant :
— Brave garçon... comme il aime sa mère... on peut donc être heureuse par ses enfants!...
Le temps s'écoulait, et Florentine approchait du terme de sa grossesse. M. de Germancey revenait comme autrefois causer souvent avec la jolie marchande; il tâchait de la consoler avec de bonnes paroles pleines de raison et d'amitié.
Quelque chose tourmentait Florentine : elle se demandait qui voudrait être le parrain de son enfant dont le père serait inconnu. Elle n'avait pas encore osé parler de cela à son protecteur, et cependant ce n'était plus qu'à lui qu'elle pouvait demander des conseils.
Un jour qu'elle semblait plus triste encore qu'à l'ordinaire, le comte, qui lisait souvent dans sa pensée, lui
— A propos, ma chère amie, voilà le moment de votre délivrance qui approche, et vous ne m'avez pas encore dit qui vous aviez choisi pour être le parrain de votre enfant?
En entendant ces mots, Florentine laisse éclater des sanglots et balbutie :
— Hélas ! je n'en ai pas, monsieur, et qui donc voudrait donner un nom à cette pauvre créature abandonnée par son père ?
— Qui? eh! moi, pardieu! moi, qui serai son protecteur comme j'ai été celui de sa mère !
— Vous ! vous, monsieur ! il se pourrait... vous consentiriez!... Ah! je vous remercie, monsieur, vous me rendez bien heureuse... je ne puis vous exprimer toute la joie que je ressens. . . vous le parrain de mon enfant... ah! je ne pleurerai plus, monsieur, vous me faites oublier tous mes chagrins.
Dans sa joie, la jeune mère prend les mains du comte, elle veut les porter à ses lèvfes, ce n'est pas sans peine qu'il parvient à l'en empêcher. Quand il a réussi à modérer les transports de sa reconnaissance, il s'écrie :
— Maintenant il ne s'agit plus que de me trouver une commère; avez-vous une marraine en vue, mou enfant?
— Mon Dieu non, monsieur, j'étais si triste quand je voyais arriver ce moment-là... je n'osais pas faire de projets!... cependant il y a bien quelqu'un... oh! mais je n'oserais jauiais vous la proposer pour commère...
LES ENFANTS DU UOULEVAIllJ
En (lisant cela, Florentine jetait des regards du coté de sa voisine Turlure, qui était justement àsa place.
— Osez donc... osez, mon enfant, reprend le comte, nous ne sommes plus fiers, nous autres... nous aurions ixiauvaise grûco à l'ôtre aujourd'hui!... et d'ailleurs je ne l'ai jamais été, moi, je n'ai de tout temps méprisé rjue les fripons.
— Eii bien, monsieur... j'ai là... près de moi... une voisine... Turlure... c'est une bien bonne fille, qui m'a toujours montre de l'amitié et pris mon parti contre les mauvaises langues... qui tùclie de me consoler quand elle me voit pleurer... mais elle vend du sucre d'orge et des chaussons de pommes !...
— Eh bien, quel mal y a-t-il à cela?... elle vous a prouvé son amitié, voilà le principal... est-ce cette petite blonde... ce petit minois chiffonné qui sourit toujours?
— Oui, monsieur, c'est elle...
— Je ne serai pas du tout fâché d'avoir une commère si gentille...
— Ah! que vous êtes bon !... Turlure !... Turlurel... viens donc un peu nous parler!
La jeune blonde s'empresse de venir à Florentine, puis elle fait de grandes révérences au comte :
— Tu m'as appelée, voisine?
— Oui, Turlure, tu me vois bien contente, va ! c'est monsieur, mon protecteur, dont je t'ai parlé si souvent... M. le comte de Germancey qui veut bien être le parrain de l'enfant que je vais avoir...
— Monsieur... oh ! je comprends que tu sois contente... maintenant tu ne pleureras plus si souvent, j'espùre !
— Oh 1 non, je sens que je puis encore être heureuse... mais ce n'est pas tout... monsieur veut bien... me laisser le choix de la marraine... et c'est toi que j'ai choisie... en es-tu bien aise?...
— Moi! moi! la marraine... avec monsieur!...
Et dans sa joie, Turlure saute en s'appuyant sur l'étalage et manque de renverser toutes les oranges.
— Si je suis bien aise... être marraine avec monsieur... quel plaisir... un si grand honneur...
— Ne parlons pas d'honneur, mon enfant, dit le comte. Vous aimez bien Florentine, moi j'ai pour elle la tendresse d'un père... elle ne pourrait donc mieux choisir pour tenir son enfant sur les fonts...
— Ah 1 monsieur, soyez tranquille, je me ferai bien belle, j'ai un joli déshabillé, un beau bonnet à rubans... des petits souliers tout neufs...
— Ne vous inquiétez pas de votre toilette, mademoiselle Turlure, je vous trouverai toujours très-bien...
— Monsieur sait mou nom... ahl que c'est gentil 1 monsieur sait mon nom 1...
— Allons, Turlure, sois sage, maintenant, remercie encore monsieur, et retourne à ta place...
— Oui... oui... oh! c'est la Koufiiard qui va enrager que je sois marraine avec monsieur... ah! je suis d'une joie... Au revoir, monsieur, en vous remerciant, monsieur...
— Au revoir, ma future commère.
— Ah I vous êtes bien bon ! ah ! si je ne me retenais, je danserais sur le boulevard !...
Le comte ne tarde pas ii quitter aussi Florentine, qu'il laisse tout autre qu'elle était à son arrivée, il faut quelquefois si peu de chose pour changer notre humeur, pour jeter du rose sur notre avenir.
Plusieurs semaines s'écoulent encore, et, jusqu'au dei"nier moment, la jolie marchande veut venir vendre sur le boulevard, car elle trouve que sa santé en est meilleure. Mais un soir, on allant voir sa protégée, le comte voit sa place vide, et Turlure accourt lui dire :
— Monsieur, c'est fini, de co matin à huit heures... c'est une fille, monsieur, une fille bien mignonne, mais bien gentille... la méro otroufantso portent à ravir.
— Très- bien, et puis-je aller voir l'accouchée'?
— Certainement... elle sera bien contente de vous faire voir son enfant... Ohl jillez-y, monsieur... Et puis vous prendrez jour, vous fixerez le moment... vous savez pourquoi, monsieur ?
— Assurément, et je suis tout prêt, moi...
— Oh ! moi aussi... Il ne faut pas tarder, parce que le médecin a dit à Florentine qu'elle ne pouvait pas nourrir, et puis que son enfant serait mieux portant à la campagne que s'il restait à Paris... Alors on lui fait venir une nourrice... Il y a une brave dame de la maison de Florentine qui connaît une paysanne des environs de Corbeil qui nourrit les enfants, qui deviennent gros comme des pûtes... on lui a écrit tout de suite...
— C'est fort bien vu. Je vais chez Florentine, et, si cela lui convient, demain nous ferons le baptême...
— Oh! oui, monsieur, demain, ma toilette est tonte prête, d'abord...
— Ah ! il est d'usage qu'on aille prendre la marraine... où demeurez-vous ?
— Non , monsieur. Je ne veux pas que vous veniez chei moi... oh! par exemple, c'est trop vilain chez moi... Vous me trouverez toute prête chez Florentine, à l'heure que vous aurez choisie.
— Comme vous voudrez... je vais voir l'accouchée.
— Vous savez son adresse, monsieur?
— Oui, elle me l'a donnée; à demain, ma commère!
— A demain, mon... Ohl je n'oserai jamais vous appeler mon compère !
M. de Germancey trouve Florentine couchée dans un lit bien blanc, bien propret, et près d'elle est son enfant déjà enveloppée avec coquetterie.
La jeune mère montre avec ivresse sa fille au comte, en lui disant :
— Tenez, monsieur, la voilà, votre filleule... voyez comme elle est gentille... il me semble c^u'elle vous sourit déjà... Oh! embrassez-la, monsieur... cette pauvre petite qui vous aimera, vous respectera comme je le fais...
Le comte embrasse la petite fille, qui annonce en effet devoir être fort bien, puis il la replace prés de sa mère en disant :
— .\vez-vous pour elle un nom de prédilection ?
— Non monsieur... et je ne veux pas que ce soit Turlure, je veux que ce soit vous qui lui en donniez un.
— Eh bien! si vous le permettez, je l'appellerai... Honorine.
— Honorine!... ohl oui, il est bien joli, ce nom-lft... et puis il vous rappelle... une personne que vous aimiez tant!...
Le comte détourne la tète pour cacher l'impression que lui cause ce souvenir : Florentine se hâte de reprendre :
— Hélas ! monsieur, j'espérais nourrir mon enfant, mais je ne le puis pasi le médecin a dit que mon lait ne serait pas bon, que d'ailleurs l'air de la campagne était nécessaire à mafille....Ma fille !... oh! que je suis heureuse quand je dis cela! alors, monsieur, quoique ça me fasse bien de la peine de me séparer d'elle, je mo suis décidée... Madame, que voilà et qui veut bien être ma garde, connaît une excellente nourrice... qui demeure tout contre Corbeil, ce n'est pas loin d'ici; elle lui a envoyé son garçon, qui a quinze ans et qui nous l'amènera demain... J'ai bien fait, n'est-ce pas, monsieur !
Oui, ma chère amie, la santé de votre enfant avant
tout! Et à quand le baptême ?...
— Dame... si vous vouliez demain, monsieur?
— Très-volontiers !
— Demain, sur les doux heures, cela no vous dêranger.i pas, monsieur?
Nullement, je n'ai pas d'emploi, moi, je n'ai rien à
fmre.
— Turlure viendra tantôt, je la préviendrai.
— Jo viens de la voir... Oh 1 elle sera ivrote.
.Mors, c'est décidé, demain à deux heures, n'est-ce
pas, mousiour... Vous serez le parrain de ma fille, o merci, monsieur, merci encore, et pour elle et pour moi.
M. do Oormancoy embrasse encore une fois la petite Honorine, puis il part pour s'occuper dos omplotU's que nécessitent les nouvelles fonctions qu'il va remplir.
Le lendemain, A l'heure dite, le comte ai-rivait on voiture devant la maison de Florontino; il trouvait chez l'accouchée tout le monde réuni. Après avoir reuiis plu-
LliS ENFANTS UIJ UOULLYARU
sieurs liolies de drap'cs h la jeune miTo, il en doiinail autant à, lu miirraino et y joiffii;dt une douzuim; de piiiros de j,'anl$, car les (,'uns coinino il faut, mémo lor.s(|iril8 ne 80111 plus riches, trouvent toujours lo ino^en d'être fidèles aux bonnes traditions. La courtoisie et la galanterie sont uux gens bien nùs comme l'accent du pays, que l'oji ne perd jamais entiôrom^nt.
Mademoiselle Turluro est superbe, elle est si heureuse, qu'elle n'ose pas parler; elle a presque l'air raisonnable, cependant elle ne peut rotoiiir queli|ues exclamations de joie en recevant les puits et les dragées.
La voiture emméi]<' tout le monde. Florentine a suivi des 3'eux sa fille dont elle a déj<\ de la peine à se séparer, et au fond do l'ânio elle se réjouit de ce que la nourrice n'est pas encore arrivée; elle aura plus longtemps son enfant auprùs d'elle.
I^es deux cérémonies s'accomplissent à la mairie et à l'éylise.
Eu donnant h sa filleule le nom d'ilonoi^ino, le comte se dit en lui-même :
— Pauvre petite ! puisses-tu être plus heureuse que cette Honorine que j'adorais et dont je te fais porter le nom.
On est revenu chez l'accouchée, qui se fait rendre sa fille. Mais bientôt le fils de la garde revient avec une bonne grosse paysanne, dont la figure fraîche et réjouie respire la santé et la gaieté. C'est la nourrice, la femme Chausseux. Et Florentine la regarde presque avec jalousie en songeant qu'elle va lui prendre sa fille. Mais ce sentiment ne tarde point ù se dissiper lorsqu'elle voit avec quelle avidité la petite Honorine prend le sein que la paysanne lui présente. Pour une bonne mère, la santé da son enfant doit passer avant tout ; et puis madame Chnusseux demande <\ se reposer un jour i^i Paris, elle ne repartira que le surlendemain. On aura donc le temps de s'assurer si elle sera bien bonne, bien complaisante pour Honorine.
M. de Germancey a embrassé sa filleule, puis il est parti, après avoir fait son cadeau à la nourrice, dont la mine franche et réjouie lui plaît beaucoup, et encore reçu les remerciements de Turlure et les bénédictions de Florentine, Sx laquelle il promet de revenir bientôt.
Pendant toute la journée, Florentine ne perd pas de vue sa fille, que la ncmrriec a déjîi l'air d'aimer aussi.
— C'est mignon I c'est délicat ! dit la mère Chaussenx en examinant l'enfant, eh ben ! soyez tranquille, je parie que je vous ramènerai un pûté! Ah! c'est que l'air est bon cheux nous, et les enfants y poussent comme des champignons !
Florentine ne tient pas précisément à ce que sa fille devienne un pâté, mais elle aime à penser qu'elle se développera bien chez sa nourrice; d'ailleurs celle-ci ne demeure pas loin de Paris; en quelques heures on peut être chez elle, et la jeune mère se promet bien d'aller plus d'une fois chez madame Chausseux.
Enûn la nourrice est partie avec la petite Honorine. Florentine a beaucoup pleuré en embrassant sa tille. Puis elle se raisonne, et elle écoute Turlure qui lui dit :
— Si tu te fais du chagrin, tu te rendras malade, et > alors tu ne pourras pas aller voir ma filleule, et c'est moi qui irai sans toi.
Quatre jours se sont écoulés depuis que sa fille est partie, et Florentine voudrait déjfi retourner vendre ses oranges, car à présent elle pense à gagner de l'argent, ;\ en mettre de coté; mais le médecin lui a ordonné de garder encore la chambre deux jours. C'est donc avec un vif plaisir qu'elle voit arriver chezelle M. de Germancey; car avec lui elle pourra encore parler de sa fille.
Le comte écoute avec sa bonté ordinaire tout ce que la jeune mère lui conte, tous ses projets pour l'avenir de son enfant; il fait prendre patience à la convalescente, qui voudrait déjà quitter son fauteuil et partir, il lui fait comprendre que sa santé est aussi précieuse à sa fille qu'à elle-même, puisque la petite Honorine ne recevra pas de caresses de son père.
— Son père ! murmure Florentine, oh ! c'est bien fini,.
il nous u abandonnées pour toujours... Muig à ])ropos, monsieur, je no vous ui pas encore montré ce bijou... cette bague qu'il m'a donnée... je guis bien aise que vfjus la voyiez et que vous me disiez si c'est précieux... moi, je no connais rien aux pierreries, et cependaDt celles-ci m'ont l'air d'être bien belles...
— Montrez-moi votre bijou, ma chère araio, jadis j'en achetais souvent, je vous dirai à peu de chose prés sa valeur.
Lu jeuno femme se penche vers une commode, ouvre un tiroir et y prend une petite boite en carton, dans laquelle le bijou ([ue son amant lui avait donné était serré sur du coton. Elle présente la ba^ue au comte. Celui-ci, en la regardant, pousse un cri de surprise, puis il change de couleur, son émotion est telle, qu'il tremble en prenant la bague (|u'il examine avec anxiété.
— Mun Dieu! qu'avez-vous donc, monsieur! dit Florentine, la vue de ce bijou vous a tout bouleversé... Que vous raiipelle-t-il donc ?
— Cette bague... oh! oui... c'est elle, je la reconnais... et tenez... sous le chaton, deux lettres doivent être gravées. .. oui. .. oui... les voilà... un peu effacées... mais on les distingue encore.., regardez... regardez...
— Tiens, c'est vrai, je n'avais jamais regardé en dedans,, moi... il me semble que c'est une H et. . .
— Et une S... son chiffre. .. Honorine de Sauvigné...
— Oh! mon Dieu, monsieur, que me dites-vous là... cette bague...
— A appartenu à mademoiselle Honorine de Sauvigné, je dois bien la connaître, c'est moi qui lui en avais fait présent peu de temps avant l'arrestation de son père; nous étions déjà fiancés, et j'avais fait graver son chiffre dessus...
— Il serait possible !
— Ma chère Honorine était charmée de posséder ce bijou, qui lui plaisait plus que tous ceux qu'elle possédait; elle ne quittait cette bague que bien rarement ou lorsqu'elle se baignait, alors elle la laissait dans sa chambre sur sa toilette. Un jour, en rentrant dans son appartement, elle chercha en vain sa bague... elle avait disparu... et on ne la retrouva plus.
— On l'avait volée !
— Assurément.
— Et on ne trouva pas le voleur?...
— Le marquis de Sauvigné avait beaucoup de domestiques à son service... on n'osa soupçonner personne de peur d'accuser un innocent!...
— Volée! une bague volée... et comment a-t-elle pu se trouver entre les mains de Francisque?
Le comte est quelque temps sans répondre, enfin il murmure :
— Depuis si longtemps, car il y a douze ans de cela !... ce bijou a pu passer par bien des mains!...
— C'est vrai... mais enfin, monsieur, est-ce qu'il est de quelque valeur...
— Ce sont de vrais diamants... des rubis. .. cette bague m'avait coûté quatre mille francs...
La jeune femme pâlit en répétant à demi-voix :
— Quatre mille francs... un objet d'une si grande valeur qu'il m'a donné... si facilement !...
M. de Germancey veut rendre la bague à Florentine, qui la repousse en disant :
— Gardez-la, monsieur... gardez-la... elle vous appartient bien plus qu'à moi... c'est vous qui l'avez achetée, qui en avez fait présent à cette pauvre demoiselle à qui on l'a volée... c'est bien le moins qu'elle vous revienne.
— Non, mon enfant, je n'ai pas le droit... et je ne veux pas accepter ce bijou. .. Il appartient à votre fille.. . c'est peut-être tout ce qu'elle aura de son père !
— Une bague volée! oh! je vous réponds bien, monsieur, qu'elle ne la portera jamais!...
— N'importe, vous devez la conserver précieusement... mais si quelque jour vous éprouviez le besoin de vous en défaire... alors seulement, prévenez-moi... et il n'est point de sacrifices que je ne m'impose pour empêcher que ce bijou ne passe en d'autres mains. Jusque-là, je
LES ENFANTS DU BOULEVARD
TOUS le répôte, gardez cette bague, gardez-la comme une s-ainle reliiiuo!
— Vous le voulez, monsieur?
— Oui, je le veux.
Florentine a resserré la bague; mais elle reste triste, accablée ; et, do son côté, le conate semble sombre et rêveur; il ne tarde pas à quitter la jeune femme; il est toujours préoccu[)é de la baj,'-iio. Une a/freuse pensée s'est présentée à son esprit, mais il la repousse avec elfroi, en se disant :
— Non, ce serait trop horrible... et cependant cette baprue avait été volée par ce Séverin, la suite a bien fait voir de quoi ce misérable était capable... et... cet amant de Florentine avait ce bijou... Ah! plaise au ciel que mes soupçons ne soient point fondés.
RÉi'ÉTrnoN GÉNÉRALE DU Pied de Mouton KN 180G.
Trois années se sont écoulées sans qu'aucun événement remarquable soit arrivé aux principaux personnages de cette histoire. La petite filleule du comte s'élève bien, et, quoique d'une apparence mignonne et fort délicate, elle a parfaitement supporté ces premières maladies de l'enfance qui nous apprennent de bonne heure à souffrir, comme si nous ne devions pas nous y exercer assez dans le cours de notre existence. Mais tout n'est i)as rose dans ce monde I et il y a mémo des personnes qui arrivent au bout de leur carrière, sans en avoir cueilli une seule sur leur chemin.
Lorsque la petite Honorine avait eu deux ans, sa mère avait d'abord pensé à la repiendre avec elle, mais l'enfant était toujours délicat, la mère Chausseux en avait le plus urand soin, et l'air de la campagne est .si bon, si préférable à celui d'une grande ville, que, cédant aux conseils du comte et de Turlure, Florentine avait consenti à laisser sa tille grandir et prendre des forces pendant quelque temps encore chez sa nourrice, où elle s'empressait d'aller l'embrasser et l'admirer toutes les fois que son commerce et ses économies le lui permettaient. Quant à celui qui l'avait rendue mère, elle n'en avait plus entendu parler; elle s'efforçait de l'oublier; elle ne parlait plus do lui, surtout au comte de Germancoy, et, de son coté, colui-ci évitait avec soin, dans ses entrevues avec Florentine, de jamais lui parler de son séducteur.
Ces trois années n'avaient amené aucun changament dans la situation de Victor et de sa sœur : Maria n'avait pas retrouvé son mari dans Paris, elle n'en avait ou aucune nouvelle. Ce qui no l'empêchait pas de vouloir rester dans une ville 011 elle était persuadée que celui qu'elle cherchait devait se cacher, seulement elle faisait de temps à autre le voyage de Rouen.
Lorsque Moucheron, ou plutôt Victor, allait voir sa sœur, il mettait les vêtements neufs dont il avait lait l'emplette; alors ce n'était plus le même homme : le jeune commissionnaire disparaissait pour faire place à un muscadin, qui n'avait pas mauvaise tournure et portait fort bien son nouveau costume; ce changement était tel, qu'un jour le petit Beaulard, assis devant son spectacle <le cire, n'avait jamais voulu rocounaitre son ami, son camarade, dans le beau monsieur qui s'était arrêté devant lui et lui offrait une demi-tasse.
Le chevalier de Mérillac continuait d'être le sigisbé do madame Roberval, dont le mari s'enrichissait avec une promptitude extraordinaire. Ce monsieur avait maintenant voiture, chevaux, laquais, belle maison de campagne, ce qui ne l'empêchait point de voyager souvent et d'être toujours en quête de lettres de recommandation.
Lo boulevard du Temide était plus que jamais le rendozvous des amateurs do mélodrame, et le théâtre do rAmbigu-Coniii|UO, alors fort bien dirigé par Corsse, qui était en môme temps directeur, acteur, et iiuolquofois auteur, avait obtenu les plus beaux succès dans co genre. La grande pièce n'était ([u'en trois actes, et sans aucun tableau. Une seule petite pièce en un acte l'accompagnait. Les temps sont bien changés, dira-t-ou, car aujourd'hui
c'est à peine si six acte» et vinj;t t-ddeaux Euffi.<ent a l'appétit du public. Mais en cela nous ne faisons que revenir â ce que l'on voulait aus.si avant la Révolu'.ion. Et un vieil amateur, en lisant Tafficho de l'Anibiza, qui n'annonçait que la J'ausse correipondance et Caroline et Slorm, s'écriait :
— Comment! voilà tout co qu'il» donnent au public dans la soirée, mais on n'en a pas poor son argent! Quand j'allais au .spectacle jadis, on m'en donnait au moins trois fois autant! Je me souviens parfaitement détre venu en l'année 1790 au théâtre Ac% Gi-diida UariS'-uri du [VA. qui se nomme aujourd'hui la Galté... oui, c'était au mois de janvier, j'avais mené ma femme au spectacle pour ses étrennes; eh bien, ce soir-lu. . . voilà ce qu'on donnait : d'abord, l'Amour est d- tout âge, un petit acte fort centil; ensuite : A/s Visites du jour de fan, pièce de circon-î-r.co en deux actes; ensuite : le Pari im/,>udent , un acte; ensuite : les Amours de }iicodhne, un acte môle de vaudeville; cnsmin : i Enrolenienl du liû'hercm, \)a.xx\om\ni<i en deux actes; ensuite Hichnrd Cfi-ur-d'f-Liim, en quatre actes, et enfin, pour terminer : Pierrot, roi de Cocnr/ne, en trois actes avec des divertissements, et sans compter que, dans les entr'actes, en nous donnait différents exercices de danses!... total, sept pièces formant quatorze actes... A la bonne heure, cela peut s'appeler une belle afiiche...
Ceux qui entendaient le vieil amateur étaient persuadés qu'il exagérait beaucoup; mais il n'en était rien; le vieux monsieur avait la mémoire exacte, et en lisant le Manieur lia 24 janvier de l'année 1790, on y verrait au théâtre des Grands Danseurs du Roi le spectacle tel qu'il venait de le citer.
Le théiltre de la Gaîté, alors dirigé par Ribié, qui, ainsi que Corsse, était directeur et acteur, était bien loin .l'obtenir la même vogue que son voisin, lorsque Martainville apporta à Ribié son fameux Pied de mouton.
Martainville, jeune alors, avait autant d'esprit que de gaieté, il ne s'occupait point encore de politique et n'avait pas la ^'outte.
Le thédtre de la Gaîté taisait d'avance mousser sa féerie, si bien que sur le boulevard du Temple il n'était question depuis quelque temiis que du Pied de mouton, el le soir do la répétition générale, c'était à qui obtiendrait la faveur d'y assister.
Ou doit penser que mademoiselle Turlure avait fait tout son possible pour obtenir une telle faveur; car, pour une personne qui aime à voir les acteurs de près, une répétition a cent fois plus d'attrait qu'une représentation, où l'on fait tout simplement partie du public, tandis que, dans l'autre cas, ou a l'air de faire partie du théâtre.
Grâce A l'acteur Dumhiis, Turlure est introduite dans la salle, elle se glisse ù l'orchestre, n'ayant jias assez de ses deux yeux pour regarder ces messieurs ot ces dames qui se promènent sur la scène avant que l'on ne commence, ou qui causent avec des personnes placées aux loges et au bidcon.
Ribié, qui était aussi un homme d'esprit, avait des idées assez originales.
Presque toujours une répétition subissait une t'oule d'interruptions. L'artiste n'était pas à sa réplique, les ligiirants n'entraient pas ù temps, quehiuefois mémo c'était le sonflleur qui s'était absente do son trou, souvent c'était des musiciens de l'orchestre qui n'étaient plus !\ leur pupitre ; tout ce luonde-là n'étitit pas bien loin ; il revenait vite, mais la pièce n'avait pas moins été intorix)mpue el l'etl'et était manqué.
En vain lo directeur avait l'ait afficher au foyer des acteurs qu'il y aurait une amende pour quiconque quitterait le théâtre l"ors(]uo la répôtititiu serait coiumenoée ; malgré cet avertissement, on s'esquivait en cachette en se ilattant <i'étre revenu à temps pour son service, et l'on arrivait toujours trop tard.
Pourquoi don>; co besoin do quitter les coulisses, do descendre bien vite daits la rue Basse-du-l"omplo, lorsque, sans quitter les mille et un detoure du sérail, on pouvait saiislairo ù ses plus uri-'cntes nécessités'.'
LES ENFANTS DU BOULEVARD
Le comte embrasse la petite fille. (Page 39.)
Hélas 1 faut-il le dire... c'est affligeant pour les artistes, mais on était en 1806 ; depuis ce temps-là les choses se sont bien améliorées. . . tandis qu'alors le théâtre de la Gaîté se ressentait, encore de son origine : les Grands Danseurs du Roi.
Il y avait un petit cabaret dans la rue Basse, eu face de l'entrée du théâtre, et c'était pour aller rendre un petite visite au marchand de vin, que tantôt l'un, tantôt l'autre... quelquefois plusieurs en même temps, quittaient les planches sournoisement. Nous n'avons pas besoin de dire que les dames ne suivaient pas le mouvement ! Cependant, parmi les figurantes, il y avait aussi parfois des absentes, mais celles-là ne disparaissaient pas pour boire, fi donc ! elles revenaient toujours en mangeant.
Ribié, s'étant assuré du motif des absences, s'était dit :
— Il faut que je mette ordre à cela. .. certainement ce ne sont pas mes premiers sujets qui Yoiit chez le marchand de vin. . . mais enfin, puisque la soif est un besoin au(iuel on ne saurait résister, il ne s'agit que de procurer à mes employés le moyen de le satisfaire sans quitter le théâtre.
Ce moyen, le directeur l'avait trouvé, et à la répétition générale du Pied de mouton, tous les artistes virent avec surprise deux garçons tonneliers rouler une feuillette de vin sur le théâtre ; cette feuillette fut placée et calée sur un buffet, tout au fond de la scène ; le robinet y était adapté et feisait face au public, afin que personne ne pût se glisser derrière pour boire sans être vu ; des verres urent rangés des deux côtés de la feuillette.
Tous les figurants et comparses poussèrent des cris d'admiration, on applaudit le directeur, on le complimenta sur son idée, MartainviUe en rit beaucoup et fut le premier à aller faire tourner le robinet ; après avoir vidé son verre, il s'écria :
— Pas mauvais, ma foi, poiu? du vin d'accessoire !
— Messieurs, dit le directeur, cette feuillette est à votre disposition, usez-en, mais n'en abusez pas!
■~- Nous le jurons, s'écria ua chef de comparses, qui
n'avait jamais dit que ces trois mots dans les pièces où il avait parlé, et que pour cette raison on n'appelait plus que : Nous le jurons !
Quant à Turlure, elle était persuadée que la pièce de vin était un des trucs de la féerie, et s'attendait toujours ix voir un diable ou un amour sortir du tonneau.
La répétition commence : grâce à l'expédient employé par le directeur, le premier acte marche très -bien, personne ne s'était absenté. A la vérité, on allait souvent visiter la feuillette, les figurants 3- faisaient queue pendant les scènes où l'on n'avait pas besoin d'eux ; quelques acteurs ne dédaignaient pas non plus d'aller s'y rafraîchir, et l'auteur leur donnait l'exemple, si bien que Ribié lui dit : — Tu bois souvent, MartainviUe !
— Oui, est-ce que cela te contrarie?
— Non, mais je crains seulement... si nous avions quelque changement à faire à la pièce...
— Sois donc tranquille ! je trouve la pièce très-bien comme elle est. C'est peut-être l'efifet de ton vin. Mon cher, si tu pouvais demain griser ton public, tu aurais un succès fou !...
— C'est un essai à tenter... pour la province. Allons, mes enfants, voilà un premier acte qui a été parfaitement... passons au second.
Le rôle de Gusman était rempli par Marty, qui commençait alors sa réputation ; un vieil acteur nommé Genesi faisait le tuteur ; Duménis était excellent de naïveté et de naturel dans son rôle de Nigaudinos ; enfin Léonora é;aiL représentée par une assez jolie femme, nommée madame Picard.
Le second acte marchait sans encombre, les machines fonctionnaient bien. Seulement M. Nous le jurons] chargé de conduire les alguazils qui doivent arrêter Gusman, manque son entrée, parce qu'il était occupé à la feuillette, oti il courait dès qu'il n'était pas en scène. Le directeur avait remarqué la conduite de son employé, qui semblait s'être promis de ne rien laisser dans le tonneau. Il donne une semonce à son utilité, et lui déferd de retour-
LES ENFANTS DU BOULEVARD
Ribiû aperçoit alors son comjiarso accroupi derrière le tonneau. (Page 41.)
ner à la buvette avant la fin de la répétition. L'utilité répond : Nous le jurons! et disparaît cependant dès qu'il peut quitter la scène, mais on ne le revoit pas devant le robinet.
La répétition se poursuit; cependant, au milieu du d<!rnier acte, une décoration qui ne veut pas disparaître quand il le faut, oblige do suspendre la répétition.
— Parbleu! c'est le cas d'aller se rafraîchir, ditMartainville, en entraînant du côté de la feuillette Nigaudinos, qui se laissait volontiers entraîner.
Ces messieurs arrivent devant la petite pièce de vin, ils tournent le robinet, mais rien ne vient plus.
— Comment! déjà vide 1 s'écrie Martainville, c'est bien singulier, tout à l'heure il coulait l'oit bien.
La chose no paraît pas naturelle, et Ilibié, qui depuis quelque temps ne voyait plus Nous le jurons dans les coulisses, se penche pour regarder derrière le bulfet; il ajierçoit alors son comparse accroupi derrière le tonneau, dans lequel au moyen d'une vrille il avait pratniué un trou beaucoup plus basque le robinet, et recevant dans une cruche tout le vin qui s'échappait par ce trou.
— Voila un truc ([ui n'est pas le plus m;iuvais de la pièce, dit Martainville en éclatant de rire.
Ribié, furieux, voulait mettre Nous le ju)-ons à la porte de son théâtre; mais l'auteur demande su grâce en faveur de son invention, et elle lui est accordée, ù condition qu'il remettrait sa cruche, qui était pleine, ù la disposition de ses camarades.
Puis on reprend la répétition, qui se termine sans antre incident. On sait c|uel succès obtint ensuite la pièce. Le J'ied de mouton rétablit les affaires de Ribié et ramena la foule au thèiltre do la Gaîtè.
Quant à M. Nous le jurons/ nous ignorons quelle fwt sa destinée, mais nous n'en sommes pas inquiet, avec le nom qu'il portait, et par tcutes les révolutions qui so succédèrent en France depuis cette époque, un nomme qui disait toujours nous le jurons ! devait nécessairement l'aire Boa chemia.
XVin. — UN VOYAGE EN COICOU.
^ Une maladie qui, sans èU-e grave, avait beaucoup affaibli Florentine, l'avait depuis plusieurs semaines empêchée d'aller embrasser sa tille. Elle recevait souvent de ses nouvelles, toutes lui annonçaient que la petite Honorine continuait de se bien porter et d'être aussi aimable que gentille, mais, pour une mère, il n'y a de ceruin que ce que l'on voit.
Aussi, un soir que M. le comte de Germancey était venu voir comment allait sa chère protégée. Florentine avait répandu des larmes en lui disant :
— Je ne serais plus malade, monsieur, si je pouvais embrasser ma fille! Six semaines sans lavoir! c'est allreusement long; j'espéi-ais aller demain chez la mère t'hausseux, mais le médecin vient positivement de mêle défendre, il prétend que, si je sors avant huit jours, je retomberai malade et qu'il ne répond plus de "moi ! Je n'ose lui désobéir, car il faut bien que je me conserve pour ma lille... Turlure m'avait promis d'aller la voir... mais elle vient do se donner une entorse... Tout so réunit pour m'aflliger.
— Kli bien, dit le comte, je veux vous consoler... je veux aller moi-mcmo m'assurer de la santé de ma filleule, et j'espère que vous ajouterez foi à ce que je vous dirai...'
— Quoi! monsieur... ilseniit possible... vous irie* voir ma fille!...
— Ç)ui, ma chère amie, il y a longtemps que j'en avais le projeu.. les circonsuinces m'en ont empoehe. car, de mon coté, je cherche depuis quelque temps deux personnes qui m'intéressent beaucoup... et sur lesquelles je ne puis obtenir aucun renseignement!
— Ah! monsieur! que vous me rende* heureuse I que je suis contente ! et quand irez-vous voir ma tille î
— Mais pas plus tard que demain. .. le temps est beau, nous sommes en juin !... ce sera pour moi une ch.irmante partie de ciimpugnei... 11 est probable que Mérillao vien-
LES ENFANTS DU l'OULEVAlU)
dra avoo moi ; il me |)ro|jos;iit hier rlo m'cmmeiior ft Versailles... mais Versailles n'a plus il'atU'ait pour moi ; au lieu de cela, moi, jo le mènerai ft Corbeil.
— Ce n'est pas tout à fait à Corbeil, monsieur, c'est un petit village qui est avant, entre Corbeil et Champrosey... tout contre la forêt de Scnart; c'est à, la Faisanderie, lo père Chausseux, laboureur...
— Soyez tranquille, je trouverai bien... seulement y a-t-il des voitures ciui vont par là?
— Oui, monsieur, au l'otit-Saiut-Martin, dans la rue Suint-Martin, il y a des voitures qui vont à Corbeil et vous déposent en cliominoù vous voulez...
— Voilîi qui est parfait. Demain, ma chôre Florentine, j'embrasserai ma filleule...
— Et ([uand reviendrez- vous, monsieur ?
— Mais comme c'est loin... si ces bons villag^eois ont UM lit à nous otl'rir, nous pourrons bien coucher chez eux et ne revenir qae le lendemain matin.
— Oh ! oui, monsieur, couchez-y; vous verrez plus longtemps ma fille, vous me direz si elle ne man(iue do rien...
— C'est entendu; au revoir, ma chùre Florentine, après-demain je vous apporterai de bonnes nouvelles de ma filleule.
M. de Gormancey quitte Florentine. Il sait où trouver son ami Mérillac, et va lui proposer la partie de campagne pour le lendemain. Le chevalier accepte, et l'on se donne rendez-vous pour se trouver à neuf heures du matin au l'etit-Saint-Martin.
I;8 soleil du lendemain promet un temps superbe, mais une journée aussi chaude que si l'on était en août. Les deux amis sont exacts et arrivent à neuf heures dans la grande cour d'où partaient plusieurs voitures pour les environs de Paris.
Le comte s'informe de la voiture de Corbeil, et on lui répond qu'elle est partie à huit heures du matin.
— Diable... j'avais oublié de demander l'heure de son départ... fâcheux contre-temps!
— Voilà notre partie remise à un autre jour ! dit Mérillac...
— Oh ! non, car j'ai promis à cette pauvre mère de lui rapporter demain des nouvelles de sa fille, et je partirai aujourd'hui... dussé-je faire le cliemin à pied !
— Onze lieues, je crois... merci ! c'est un peu long!
— Voyons, monsieur l'hôtelier, est-ce qu'il ne partira pas aujourd'hui une autre voiture pour Corbeil?
— Non, monsieur, pas aujourd'hui, mais il en partira une pour Draveil... de là à Champrosey, il n'y a qu'une lieue et demie, et de Champrosey à Corbeil à peu près autant...
— Très-bien, voilà notre affaire, nous allons en voiture à Draveil, et nous ferons le reste du chemin en nous promenant... cela va-t-il, Mérillac?
— Tout ce (jue vous déciderez m'ira 1
— Voilà qui est arrangé, et votre voiture pour Draveil, quand part-elle?
— A midi, monsieur...
— C'est bien tard... vous ne pourriez pas partiravant?
— Impossible, monsieur, il y a quatre places de retenues, et les voyageurs ne viendront (jue pour midi.
— Combien donc tient-on dans votre voiture?
— Six, monsieur... vous la compléterez...
— Six, et combien de chevaux?
— Un seul... c'est bien assez pour six personnes et le cocher et un lapin quand on en trouve...
— Ah ! je comprends... c'est un coucou que votre voiture?
— Oh ! non, monsieur, c'est une jolie voiture i Mérillac riait d'avance à l'idée de voyager en coucou.
Ces messieurs payent leurs places, et entrent dans un café du voisinage, pour tuer le temps en faisant une partie de billard. Mais, à onze heures et demie, ils retournent au Potit-Sai nt- Marti n .
— Si du moins nous pouvions avoir quelque jolie paj'sanne pour compagne de voyage, dit le chevalier en entrant dans la salle d'attente, où il n'y a encore personne.
— Allons donc voir notre équipage...
Lo comte ne s'.'-tait pas trompé, c'était un véritable coucou qui devait lea voiturer, et le cheval, que Ion était en train d'attuler, était une malheureuse rosse effrayante de maigreur.
— C'est c» cheval-là qui doit nous conduire à Draveil?
— Oui, monsieur...
— Mais il ne pourra jamais y arriver... il crèvera en route.
— Oh ! pas de danger, monsieur, vous ne connaissez pas Jovial !... il n'a pas l'air, mais, une fois au trot, il n'y a pins moyen de l'airéter.
— Le fait est qu'il n'a pas du tout l'air d'un trotteur.
Ces messieurs retournent dans la salle bas.-e, ils y trouvent une paysanne de la grandeur d'un grenadier et près d'elle un petit homme en blouse, en bonnet de coton, avec une casijuette par-dessus, qui moid dans un énorme morceau de pain sur lequel est étalé du fromage de géromé, et en offre à chaque instant à sa compagne.
— Veux-tu un petit moiceau. Chouchoute? dit le pay^ san en ni(;tlant son pain sous le nez de l'immense femme; mais celle-ci lepousse le pain, en disant :
— Mais non, puisque je n'ai pas faim... si j'avais faim, je te dirais j'ai faim... mais je n'ai pas faim 1
— T'as tort! ce géromé estflérement bon... il a bien du goût!
— Il faut espérer qu'il ne va pas nous empoisonner avec son fromage tout le long de la route ! murmure Mérillac en regardant l'homme à la casquette avec anxiété: celui-ci, se méprenant sur la persistance avec laquelle le chevalier l'examine, lui présente sa miche de pain, en lui disant :
— Si monsieur en désirait une ou deux bouchées., c'est de bon cœur!
— Merci, mon brave homme, merci !.. je suis comme madame... je n'ai plus faim.
— C'est dommage... sentez donc quel parfum...
— Oh! ne l'approchez pas tant de moi. ..je le sens bien assez !... Est-ce que vous allez à Draveil?
— Oui, monsieur, avec ma femme que v'ià, pour vous servir...
— Ah! madame est votre femme... vous l'avez prise bien grande pour vous...
— Ça m'est plus commode... je monte sur elle pour cueillir nos cerises...
— C'est différent.
— Oui, je lui sers d'échelle, à mon petit Cadet... N'estce pas. Cadet, que tu m'as épousée pour que je te serve d'échelle ?
Pour toute réponse, M. Cadet va remettre sa miche de pain sous le nez de sa femme, en lui disant :
— Goùtes-y un brin... tu m'en diras des nouvelles !
— Est-il entêté I... eh ben, monsieur, c'est comme ça en tout ; c'est jias plus haut que mon genou, et il faut toujours que je lui cède.
En disant cela, madame Cadet ouvre une bouche qui pourrait ^ien passer pour un four, et mord dans le pain et le fromage... où elle fait une énorme brèche, puis elle remue la tète d'un air satisfait, en disant :
— C'est vrai qu'il est fameux... il sent le marolles et le merlan !...
— Et encore bien autre chose !
Une nouvelle voyageuse entre dans la salle; c'est une bourgeoise campagnarde, de quarante à cinquante ans, qui n'a as été mal. Cette dame est mise avec cette coquetteprie de campagne qui croit que, pour être élégante, il faut se surcharger de pai'ure. Ainsi elle a sur sa tète un bonnet garni d'une couronne de bluets, puis un chapeau de paille, et sous la passe du chapeau une couronne de muguet, puis en dehors, sur le chapeau, une couronne de roses : total, trois couronnes ! C'est beaucoup, pour une personne seule.
Cette voyageuse accorde un salut de protection aux époux Cadet, mais fait son sourire le plus gracieux au comte et à son ami, puis va s'asseoir sur un banc, en s'ôcriant :
— Je craignais d'être en retard... mais non , il n'est
LES ENFANTS BD BOrLEVARD
pas midi... aa reste c'est mon habitiKlf>... je auis toujours en avance !...
— Si notre cheval pouvait se conduire comme cette dame, ce serait bien beau de sa parti murmure Mi'-rillao ((iii commence à perdre l'espoir de faire une comiufite en route.
— Nous v'ià presque au complet, dit madame Cadet, si nous pouvions n'être que cinq... j'aurais plus de place pour mettre mes jambes !
L'arrivOe d'un sixième personnage fait évanouir l'espoir de la grande femme. C'est un monsieur qui entre dans la salle, tournure mixte, moitié pa3'san, moitié citadin, paletot noir râpé, pantalon idem, chapeau rond qui commence à devenir roux, souliers éculés, les mains sales comme le reste du costume.
— Tiens ! c'est Crotte ! s'écrie M. Cadet en apercevant le nouveau venu. Bonjour, Crotté... t'étais donc aussi h Paris... tu ne nous avais pas dit que tu y venais. .. farceur de Crotté ! il vient comme ça on sournois...
M. Crotté, qui, pour mériter sou nom, avait trouvé moyen, quoiqu'il fit beau, de s'envoyer do la boue jusqu'à ses genoux, va serrer la main du petit homme, en disant...
— Bonjour, père Cadet !... madame Cadet, votre serviteur... Ahl la rencontre est heurousi^, autant qu'agréable I... Eh mais ! c'est madame Tribouillot quej'aperçois : pardon, belle dame, je ne vous avais pas dévisagée en entrant.
La dame, qui semblait oflV^nsr'O de ce que M. Crotté ne l'avait pas saluée la première, lui répond avec aigreur :
— 11 paraît qu'il y a des jours où vous êtes myo[ e, monsieur Crotté !
— Non, belle dame, mais, quand on entre dans une salle, on ne voit pas tout de suite tous les ceux et les celles qui sont dedans.
So tournant alors vers le comte et son ami, M. Crotté leur f lit un profond salut, puis se frotte les mains et reprend :
— Je suis venu à Paris pour un héritage... rien que ça!... un héritage conspqneritt
— Tu dis toujours que tu vas hériter, toi. Crotté, et puis t'hérites pas !
— Oii ! cette fois c'est d'un oncle... je croisbien que oa ne peut pas m'échapper !...
— T'en es pas sûr... ton oncle n'est doncpas bien mort?
— Si fait... mais il y a une demoiselle qui prétend qu'elle est sa fille... mais, moi, je m'y oppose !
— Tu ne veux pas que ton oncle ait eu des enfants?
— Il ne le pouvait pas!... j'ai su, par feu son épouse, qu'il n'était pas perfectionné pour ça... du reste, c'est de famille... c'est dans le sang, c'est-à-dire ce n'est pas positivement dans le sang... c'est...
— Assez, monsieur Crotté, assez ! s'écrie madame Tribouillot. Vous entrez dans des détails qui manquent de chasteté !... mes oreilles répugnent ;1 ce langage...
— Tiens, moi, j'aurais voulu savoir d'où venait son imperfection à ce cher monsieur! dit madame Cadet en riant.
Madame Tribouillot tire une tabatière, tout en disant :
— Mon Uieu... il régne ici une odeur... d'une force.
— C'est vrai, dit Crotté, ça m'a pris au nez en entrant, c'est comme quand j'ôte mes chaussettes...
— C'est rien ! l'ost mon géronié... il est fameux.
— En voiture, messieurs et dames ! en voiture 1
A cet avertissement du cocher, un mouvement général s'opère dans la salle. Mailame Cadet et son mari s'ompi'i'sscnt do courir à la voiture, oCi ilsgrimpoiit et se campent dans les l'Iaces du fond. Madame Tribouillot montre moins de vivacité, elle arrange sa coiffure, puis son licliu, puis sa robe, et tout en so livrant ;^ ces soins pour tfa toilette, semble attendre que le comte ou son arai lui oll're la main pour la conduire au coucou ; mais, comme ni l'un ni l'autre ne bouge, elle se décide à s'y rendre seule.
Cependant M. Crotté estdéj!\ sur le marchepied d'où il rcgai(ii> dans l'intérieur en disant :
— Tiens, il n'est pas gêné, le père Cadet, il s'est mis au fond... mais c'est moi qui avais la place du fond...
— Eh ben. ilyen a encore une... qn'est-cc qui t'einp<Sche de t'y mettre?...
— Et madame Tribouillot, qn'cst-ce qu'elle dirait ri elle n'avait pas le fond!... elle -ferait de beaux crig...
— On la laisse crier... n'est-ce pas, Choachonte?
— Taisez-vous, intrigant.
Pendant celte discussion, madame Tribouillot est arrirée devant le coucou et elle s'écrie :
— Voyons, monsieur Crotté, vous placez-vous... an lien de rester en équilibre sur ce marchepied, tous voyez bien que vous m'empêchez de monter...
— Excusez, belle dame, c'est la faute à M. Cadet qui a pris ma place au fond. .. où je tiens à être à côté de vous... Voyons, papa Cadet, je veux ma place...
— Fait-il son crâne ! parce qu'il croit qu'il va hériter... tiens la v'ià, ta place... mets-y-toi... je vas me placer devant Chouchoute, ça fait qu'elle pourra allonger ses genoux...
Le petit homme quitte le fond et se met sur la seconde ban(|uette. Madame Tribouillot monte, s'assoit au fond, et M. Crotté se précipite entre les deni dames, en murmurant :
— Je vais raefairesi menu que vous ne me sentirez pas!
— Je l'espère bien, monsieur !
Le comte et son ami se placent sur la banquette de devant à côté de M. Cadet, qui tient encore à sa main son morceau de pain et de fromage, mais le chevalier s'est a.>sisà côté de lui en murmurant :
— Tu ne tiendras pas cela longtemps ! je te le promets ! En effet, au moment où la voiture part, Mérillac en
a3-ant l'air de saluer quelqu'un avec son chapeau, envoie dans la rue le morceau de pain que le petit bonhomme tenait hors du cabriolet. M. Cadet pousse un cri :
— Mon pain, cocher... mon pain qui est tombé!...
Mais le cocher, qui a fouetté Jovial, ne veut pas le retenir au moment oû il va prendre son trot; d'ailleurs Méril; lac s'écrie :
— Ah! monsieur, est-ce que vous mangeriez encore de ce qui est tombé dans le ruisseau?
— Pourquoi pas... en l'essuyant?
— Allons, mon homme, t'avais assez grignoté depuis ce matin... tu peux ben te reposer à c'fheure, soulève-toi un peu, que j'avance mes genoux...
— Nous voilà toujours débarrassé du gèromé ! dit 1© chevalierà son ami. Maintenant Jenedemandeplusqu'nne chose à la Providence, c'est qu'elle ne nous envoie pas un lapin.
Mais les vœux de Mérillac ne sont pas exaucés et au coin du boulevard, un i)etit monsieur fort gros, fort dodu. fait un signe au coclier, qui se hâte d'arrêter, enchanté d'avoir trouvé son lapin...
Ce dernier voyageur, d'un Age mûr, et dont la figure est aussi rebondie que le ventre, s'assoit, puis se retourne pour saluer les personnes qui sont dans l'intérieur de la voiture. .Mors s'opèrent de nouvelles reconnaiss;inces.
— Eh, c'est monsieur le docteur Brichet !
— Ah! madame Triliouillot, enchanté de la rencontre... et cette santé est toujours florissante ?
— Mais non, monsieur Brichet, j'ai des douleurs.
— Ah 1 mon Dieu... et où donc cela?
— Un peu partout... mais surtout nu bas des reins.
— Des frictions, madame, des frictions ? je ne connais que cela.
— Hé 1 hé ! si madame voulait, je la frotterais bien, moi!... *
—^lonsieur Crotté, je vous ai déj;\ dit que je n'aimais pas les plaisanteries décolletées!...
— Tiens, c'est Crotté qui est là... je ne l'avais pr.s aperçu... il est enfoui sous les dames...
— Oui, monsieur le docteur, c'est moi...
— Madame Tribouillot, vous s;jvcz ce qui est arrivé à ce pauvre Cailleux, je pense...
— A Cailleux de Champrosey... mais non, je ne sai* rien...
— Il a été volé, etitièrement dévalisé, il y a deux jours, pendant qu'il était aux champs...
LES ENFANTS DU DOULEVARn
— Ah! (jue rue ditos-vous là!... et que lui a-t-oii volé?
— On peut pas lui avoir volé grand'chose à Caillcux, (lit la grande femme, il n'a jamais le sou.. . je le connais sons lion...
— Madaniu, je vous demande l)ien pardon, mais on lui a pri.s deux fromages, qu'il avait confectionnés et son ànesse dont il vendait le lait!...
— Ah I si on vole les ânes, je ne suis pas tranquille, moi I
— Décidément notre pays devient trOs-dangereux, reprend madame Tribouillui; il y a une bande de voleurs dans laforOt de Scnart, cela est certain...
— Ma fine ! dit le père Cadet, je l'avons traversée Tautic jour et j'étions [las à mon aise...
— Et la grosse Madeleine... la promise k Rolupot, elle y a été attaquée... elle est rentrée dieux elle, la ligure tout à l'envers !
— Qu'est-ce qu'on lui a pris?
— Elle n'a jamais voulu le dire 1
Lesdeuxamis écoutiiient ensouriantces conversations ; cependant M. de Gerœancey dit au gros lapin qui est devant Mérillac :
— Monsieur, vous paraissez connaître fort bien ce pays?
— Parfaitement, monsieur, il y a vingt ans que je l'habiio et ma sœur y a été en nourrice!
— Quand nous serons à Champrosey, serons-nous encore loin de la Faisanderie?
— Non... à trois quarts de lieue environ. ..en prenant parla forêt, il y a un petit sentier qui abrège de beaucoup... mais je ne vous conseille pas de le prendre...
— Pourquoi cela ?
— Vous venez de l'entendre, monsieur, la forêt de Sénart n'est pas sûre !..
— Elle est infectée de voleurs! dii Crotté.
— Oh! deux hommes ne craignent rien.
— Êtes-vous bien armé, au moins?
— Ma foi non, j'avouerai que je ne possède pas la plus petite arme sur moi !
— Eh bien, j'ai plus de précaution que vous, mon cher... et à tout hasard, j'ai mis ceci dans ma poche...
En disant cela, Mérillac sort de ses poches une paire lie pistolets anglais fort élégants, mais qui font pousser des cris de terreur à madame Tribouillot, qui se renverse tout à fait sur Crotté, en criant :
— Ah ! monsieur, prenez garde ! des armes à feu dans une voiture... le moindre cahot va les faire partir... ah! je vais me trouver mal !...
— Calmez-vous, madame, il n'y a aucun danger !... ces pistolets ne sont pas armés !.,.
— Oh ! c'est égal, des pistolets... si près de .soi... ah! que j'ai peur... monsieur, je vous eu prie... mettez les canons de l'autre côté...
— Cest ce que j'ai fait, madame...
Mais alors M. Brichet, qui est assis devant le chevalier, paraît fort inquiet et tâche de garantir son derrière, en murmurant :
— Fichtre... les canons sont Craqués sur moi d'après cela!... je ne trouve pas ma place agréable du tout... cocher, je demande à changer de place avec vous...
— Pas possible, monsieur, faut que je soye à droite pour conduire Jovial I... sans cela, je ne le tiendrais plus en respect...
— Monsieur, est-ce que vos pistolets sont chargés?
— Assurément, monsieur, sans cela, à quoi me serviraient-ils? si des voleurs se présentaient, je présume qu'ils n'auraient pas la complaisance d'attendre que j'aie chargé mes armes pour m'attaquer.
— Si vous les mettiez sous vos pieds, monsieur?. ..
— Non. non, s'écrie madame 'îribouillot, pas sous les pieds... ils partiraient dans nos jambes... ce serait fort jangereux... ils sont bien comme ils sont.
— Vous trouvez, madame, mais, moi, je ne trouve pas qu'il soit agréable de savoir que j'ai les canons de deux pistolets chargés qui menacent mes..^ mes clunesl... ïe vai faire un voyage bien pénible !
En disant cela, ce monsieur qu'on appelait le docteur, met ses deux mains sur le bas de ses reins, puis les ôte vivemen', puis se retourne, se remue, enfin ne reste pas un moment en repos. Le chevalier a pitié de son état, il lui touche le bras en lui disant :
—Monsieur, je crois que vous n'êtes pas enchanté d'être assis devant mes pistolets?
— Oh! non, monsieur... je ne vous cacherai pas qu^ j'en sue... je suis tout en nage...
— Eh bien, prenez nja place et donnez-moi la vôtre, de cette façon mes pistolets ne menaceront plus que le cheval, et si la peur peut lui donner des ailes, ce ne sera pas malheureux pour nous.
— Ah! monsieur, j'accepte avec joie... je dirai plus, avec reconnaissance... Cocher, arrêtez un peu, que je change de place avec monsieur.
Le cocher arrête Jovial qui ne demande pas mieux.
L'échange de place se fait, à la grande satisfaction des campagnards.
Jovial a repi'is son petit trot, à grands renforts de coups do fouet.
— A quelle heure arrivez-vous à Draveil ? demande M. de Germancey au cocher.
— Lame, monsieur, ça dépend ! qucuquefois à deux heures et demie, qucuquefois à trois; c'est selon comme les jambes de Jovial sont en train !
— Il me semble qu'elles ne le sont guère aujourd'hui !
— Mais nous arrêterons à Villeneuve-Saint-Georges, il y i)rendra des forces... avec un quart d'avoine.
— Ma fine, et moi aussi ! dit M. Cadet.
— Vous prendrez de l'avoine, père Cadet?
— Est il malin, ce Crotté!... je prendrai un verre de vin... j'achèterai du pain et du fromage...
— Oh! non! murmure Mérillac, assez de fromage comme cela!... s'il en rapiiorte dans la voiture, je braque mes pistolets devant lui !
On arrive enfin à Villeneuve-Saint-Georges, où le cocher prétend que Jovial doit se reposer un quart d'heure, et une grosse demi-heure s'écoule avant qu'on ne se remette en route; il est trois heures lorsqu'on quitte cette station. On n'est plus loin de Draveil, mais la chaleur est accablante et c'est, ù peine si Jovial va au petit trot, la température exerce son influence sur les campagnards, le ménage Cadet dort depuis longtemps, madame Tribouillot ferme les 3'eux, le docteur se permet un doux sommeil, et Crotté seul ne cesse de murmurer : Ah! qu'il fait chaud !
Les deux amis causaient ensemble ;\ demi-voix, ne désirant nullement troubler le repos de leurs voisins, lorsque tout à coup une violente détonation se fait entendre dans l'intérieur du coucou.
Tous les dormeurs s'éveillent en sursaut :
— 11 vient d'en partir un!... Quelqu'un est-il blessé? dit le docteur.
— Cela devait arriver... j'étais sûre que cela arriverait ! s'écrie madame Tribouillot.
— Heureusement, les canons étaient tournés sur le che- ,val ! dit madame Cadet.
— Monsieur, est-ce que ce pauvre cheval n'est pas blessé?
Cette question s'adressait à Mérillac, qui répond :
— Pourquoi voulez-vous que le cheval soit blessé, madame?
— Mais, monsieur, par l'un de vos pistolets qui vient départir...
— Je vous demande bien pardon, madame, mais ni l'un ni l'autre de mes pistolets n'est parti.
— Oh ! monsieur, nous avons très-bien entendu le coup...
— Oui, dit Cadet, la détonation m'a réveillé tout en sursaut!...
— Comment, monsieur, est-ce que vous n'avez pas entendu, vous? dit à son tour le docteur.
— Pardon, nous avons très-bien entendu... un bruit très-fort... mais il ne venait pas de mes pistolets. .. la preuve... tenez, docteur, les voici, ils sont encore chargés tous deux.
LES ENFANTS DU BOULEVAIU
— C'est ma foi vrai... d'où partait donc ce bruit-là?...
— Du fond do la voiture...
— Du fond de la voiture ! s'écrie madame Tribouillot, et quelle cau.se a pu le produire ?
— Je crois deviner ! uiurnuii'e le docteur en tirant sa tabatiùro et en se bourrant le nez de tabac.
Madame Tribouillot s'emiiresse de fourrer ses doigts dans la boîte etde priser aussi, on s'écriant :
— Ah! fiucUe borruur! il serait possiblel c'est nous manquer de respect... il faui avouer qu'il y a dans le monde des gens bien incongrus !...
Pendant tout ce dialogue M. Crotté n'a pas soufflé mot, mais il a caché sa figure derrière le dosdemadame Cadet, et le petit homme s'écrie :
— Ma liue... notre une en fait... mais pas de cette force-lii !
Entin Ton arrive à Draveil à quatre heures et demie. Le comte et son ami s'empressent de quitter leurs compagnons de voyage, et se mettent ou route pour Champro- •sey, mais la chaleur les oblige à s'arrêter .souvent, et une fois dans ce village, ils éprouvent le besoin de se restaurer lin peu, n'étant pas certains de trouver des provisions chez la nourrice. Germancoy pense qu'ils feront bien de diner où ils sont.
Un épicier qui vend du vin et de la charcuterie leur offre des côtelettes, une omelette et une salade. Nos voyageurs acceptent et se mettent à table dans une salle basse donnant sur un jardin. Puis ils se disposent à fêter leur repas ; mais les côtelettes sont dures, les œufs sentent la paille et la salade est à l'huile rance.
— Décidément, dit Mérillae, je me défierai des épiciers traiteur.s...
— Chevalier, je vous fais faire un voyage bien maussade, et vous devez vous repentir de m'avoir accompagné !
— Mon cher comte, je serai toujours heureux d'être votre compagnon de route... Ce voyage m'amuse beaucoup au contraire... Les personnes du coucou m'ont fait rire, et ce n'est pas pour un mauvais repas qu'il faut prendre de l'humeur. Nous souperons mieux chez vos villageois. Seulement, je crains que nous n'y arrivions pas sans orage... le temps menace de se gâter.
— Hàtous-nous alors... Monsieur l'épicier-traiteur, notre carte, nous partons...
— Comment ! ces messieurs ne mangent ni leur omelette ni leur salade ?
— Tout cela est très-mauvais... Je crois que vous vous êtes trompé d'huile, et que celle-ci est pour vos quinquets I
— Ah, messieurs ! de l'olive pure!
— Si vous nous avez donné un mauvais repas, donneznous au moins de bons renseignements... En prenant par la forêt arriverons-nous plus vite au hameau de la Faisanderie ?
— Assurément 1
— Et quelle route devons-nous suivre î
— Le premier sentier à gauche, puis le second à droite... et puis vous verrez la maison.
— Merci. . . Partons, Mérillae. .. car le temps devient bien sombre, et les nuaj^os s'amoncellent I
Nos voyageurs marchaient depuis une demi-heure et ils n'apercevaient pas le terme de leur course.
— Pas de maison, pas de grande route, pas mémo de clairière qui vous serve de point de mire, c'est singulier, ditlo comte en faisant une halte; je ne pensais pas cjuc nous aurions tant do chemin ù faire dans cette foret I
— J'ai dans l'idée que cet épicier-charcutior-traiteur, pour se venger de ce que nous avons trouvé son huile ilétestable, nous a mal indiqué notre chemin!
— Ce serait bien possible! Ces gens de la campagne aiment beaucoup à faire des méchancetés aux habitants lies villes.
— Allons toujours, nous trouverons peut-être quelque habitation.
— Si du moins nous rencontrions quelqu'un, nous domanderions notre roule... mais personne... Cette foret est bien déserte.
— Mon cher, le temps n'est pas engageant poar venir s'y pronricner... L'orage va éclater... le jour bai.'-ge déji...
— Oh! pas possible... il n'est que sept heures et demie. . c'est l'orage qui obscurcit le jour... Alloni... marchons toujours !
— Mais, à coup sûr, ce maudit épicier nous a égarés 1 Les deux ami» se reHiCttent en marche. Ils suivent un
sentier étroit et touffu, où c'est à peine si le jour pénètre. Au bout de quelque temp.srora;.'e éelate, le t-jonerre gronde avec force, des torrents de pluie (ont entendre sur le feuillage un clapotement qui mouille longtemps les brandies avant d'arriver jusqu'à terre. Puis enfin l'eau écarte les feuilles, et les voyageurs se mettent sous le plus gros arbre qu'ils aperçoivent, mais où la pluie ne tarde pas à les atteindre.
— Mauvais abri qu'un arbre quand il tonne ! dit Mérillae, mais dans une forêt on n'a pas le choix !
— Non, mon pauvre ami, à la garde de Dieu! Mais il est dit que dans ce voyage je vous aurai fait subir tous les désagréments possibles I
— Allons donc ! ne sommes-nous pas des hommes î D'ailleurs, vous savez que j'ai un assez heureux caractère ! je prends tout en riant !
— C'est bien heureux, mon ami ; mais si cela continue nous serons mouillés jusqu'aux os... et le pis, c'est que la nuit arrive... nous ne trouvions pas notre chemin en plein jour, je doute que la nuit nous soj-ons plus adroits.
— C'est vrai, et maigre ma philosophie, passer la nuit à recevoir la pluie sous ces arbres ne me lenie guère ; je crois que nous ferions aussi bien de marcher.
— Oui, marchons, maintenant que nous sommes trempés, un peu plus un peu moins d'eau ne doit pas nous airéter.
Les deux amis se remettent en route, mais cette fois force leur est de n'avancer que doucement, car on n'y voit plus et, à chaque instant, ils se heurtent contre des arbres ou des branches que l'orage a brisées et fait tomber sur la terre.
Tout à coup Mérillae pousse un cri... Germancey s'arrête :
— Vous vous êtes cogné ?
— Non, mon ami, mais je crois que le ciel a pitié de nous... jo viens d'apercevoir une lumière !
- — Unelumière... où donc cela?...
— Tenez, venez par ici... regardez à gauche...
— Je ne vois rien...
— Des feuilles vous la cachent sans doute... Sapristi ! voilà que moi-même je ne la vois plus ! pourtant je suis bien certain de ne point in'être trompé... Venez par ici... marchons du côté où jo l'ai aperçue.
Les voyageurs se dirigent vers la gauche. Lorsqu'ils ont f;\it une qu;u'antaine de pas, tous deux poussent un cri de joie. La lumière a reparu: cette fois elle est très-distincte. Ils marchent sur elle, en ayant soin de ne point la quitter des yeux.
— Vous no vous éties pas trompé, Mérillae. Ceci nous promet ou un abri ou un guide...
— Ma loi, quand ce •l'rait la maison de l'Ogro, conauo dans le Petit- l'oucet, je déclare ijue je m'y réfugiei-ai avec joie... Ce doit être une m.iison, car cela ne bouge pas... eeh» ne change pas de place...
— La chaumière d'un bûcheron probablement.
— En ce moment cette ohaumière vaut pour nous un palais... je crois que nous approchons... Ah I tcua:, ;11a lueur d'un éclair je viens d'apercevoir une muraille...
— Oui... c'est une maisonnette .. Toussons un peu... on nous eutciuira... on viendra peut-être à notre rencontre... c;ir A cette heure notre vue inopinée pourrait eH'rayer les habitants do cette demeure.
— C'est vrai.. . ils \ont nous prendre pour des voleurs. Les deux amis se mettent à tousser, presque aussitôt
des pas se font entendre et une voix leur crie :
— Est-ce toi, la Grenouille i
— Pardieu I voilà un singulier nom do pay&in ! murmure Mérillae, tandis que le oonite répouvl :
— Non, ce n'est pas la Grenouille, co sont deux voya-
LES ENFANTS DU BOULEVARD
.^curs qui se sont perdus dans celte forêt où lu nuit et l'orage les ont surpris, et qui pa^erout l'abri qu'on voudra bien leur donner, ou un guide pour aller jusqu'au hameau do la Faisanderie.
— Attrndez... attendez! répond la même voix. Je vais deniandor au maître s'il veut vous recevoir.
— Il paraît qu'il y a un maîlro, dit Mérillac.
— l'olui qui lait travailler les bûcherons probablement...
— Et pas une pauvre petite voix de femme !... je n'ai pas de chance!...
Au bout d'un moment des pas lourds se foht entendre; un Iiomme jeune encore, vôtu en paysan, paraît, tenant une laniorne à la main. Son abord n'e»t pas gracieux, cependant il salue les voyageurs en leur disant d'une voix rauquc :
— Vous n'êtes pas plus de deux ?
— Non... c'est bien assez parle temps qu'il fait...
— Vous n'avez pas do chien avec vous?
— Pas le moindre animal...
— Suivez-moi alors... vous devez être aigrement mouillés?
— Mais oui, assez comme cela.
Je croie bien... drôle de temps pour se promener...
L'homme marche devant avec sa lanterne. On arrive à la maisonnette, à laquelle lient un jardin clos par une haie vive. On traverse une espèce de cour, puis on entre dans une salle, qui n'a que la terre pour parquet; une table, quelques chaises, un banc en composenitout l'ameublement; mais elle a une immense cheminée, dans laquelle on a fait un assez grand feu qui sert à faire rôtir un fort morceau de viande, attaché à une corde servant de crémaillère, et qui pend devant le brasier.
Un homme est assis devant la cheminée, où il semble surveiller la cuissondu rôti qu'il faitlourner incessamment. Cet homme, habillé d'un large pantalon de toile et d'une grande veste de drap, a sur la tète un chapeau dont les bords sont aussi larges que ceux d'un charbonnier, et comme il le porte fort avancé sur son front, il est difficile de voir sa figure ; ce qu'on en aperçoit annonce qu'il porte toute sa barbe, qui est très-noiie. '
A l'entrée des voyageurs cet homme ne se lève i)as, il se contente de se retourner un peu pour les examiner, en disant d'une voix sourde :
— Entrez, messieurs, entrez... Excusez si je ne me dérange pas, mais j'ai les fièvres depuis quinze jours... etje n'ai plire de force dans les jambes...
^ — Nous serions désolés de vous causer la moindre gêne, monsieur; tout ce que nous vous demandons, c'est un abri.
— Et un morceau pour souper, si cela se peut I... de plus, la permission de nous chauffer à ce bon feu... car nous sommes trempés...
Pendant que M. de Germancey parlait, l'homme assis devant la cheminée avait doucement relevé la tète pour le regarder du coin de l'œil ; puis il avait vivement rebaissé la tête et ramené encore sur son front le bord de son grand chapeau. Il reprend :
— Chauflez-vous, reposez-vous,^échez-vous, messieurs ; voiis aurez aussi à souper; vous le voyez, le rôti cuit; mais il faut que nous attendions le retour de mes bûcherons, ils rapporteront d'autres provisions et du vin, car nous n'en uvons plus une goutte ici.
— Oh! très-bien, nous attendrons, nous ne sommes plus pressés, car je pense qu'il nous faut renoncer à l'espoir d'aller ce soir au hameau de la Faisanderie.
— Oh! je ne vous conseillerai pas de le tenter... il y a plus d'une lieue d'ici, les chemins sont très-mauvais et Torage gronde toujours!
— Est-ce que vous pourriez nous donner à coucher pour cette nuit?
— Mais oui, très-volontiers... Oh! j'ai une couchette!... j'ai de la paille, j'ai du foin !...
— Victoire alors! nous sommes sauvés!... eh bien ! mon cher Germancey, vous voyez que j'avais raison de ne pas m'inquiéter !..
— Je crois, Mérillac, que c'est vous qui me portez bon-
heur ; si j'avais été seul, je ne m'en serais pas si bien tiré.
En entendant [irononceile nom de Germancey, Iboramo au grand chapeau n'a pas été maître d'un mouvemet* subit, puis il a encore avancé 8on chapeau sur ses yeux.
Los deux amis ont pris des chaises, ils s'installent devant le feu Lu maître du logis se recule encore, bien que le comte lui dise :
— Restez donc, monsieur, il y a a.ssezde place pour nous trois devant cette immense cheminée!... Ah ! vivent ces anliiiues foyers où nos pércs se chauDaient à l'aise !
— Oui, il y avait du bon chez nos pères... bien que l'on ait jugé convenable de bouleverser tout ce qu'ih avaient fait.
— AIKjiis, Mérillac, soyons justes, convenons qu'il y avait aussi bien des abus...
— Des abus... Est-ce qu'il n'y en aura pas toujours... Ce feu fait du bien... décidément c'est une excellente chose que le feu... il fait plaisir presque en tous temps... je conçois cju'il y aitdes tribus (|ui l'adorent...
— Je ne verrai pas ma petite filleule aujourd'hui... mais demain nous nous mettrons en route de fort bonne heure... Mont-ieur, connaissez-vous les époux Chausseux, au hameau de la Faisanderie?
L hum Lue barbu répond , toujours d'une voix qu'il semble se faire :
— Non., non... je n'ai jamais été à la Faisanderie.
— Mais vous m'avez dit qu'il y avait une lieue d'ici là?
— Oui .. n'est-ce pas, Pierre?
Pierre était l'homme qui avait été au-devant des voyar geurs, il se tenait ù demi couché sur le banc qui était placé contre la muraille et répond sans se déranger :
— Je crois que oui! je n'en suis pas sûr!...
— N'importe, reprend lecomte, avec le jour nous trouverons... cette pauvre Florentine I elle attend avec tant d'impatience des nouvelles de sa fille!... Vous soufl'rez, monsieur ?
Le maître du logis n'avait pu retenir comme un mouvement nerveux en entendant le nom de Florentine, il murmure :
— Ce n'est rien... un petit frisson... ça me prend souvent.
Le chevalier s'écrie :
— Et son séducteur... le père de son enfant, ta protégée n'en a plus entendu parler?
— Non... oh! c'est fini, il est probable qu'elle ne le leverra jamais... j'ai eu de terribles soupçons sur cet homme... qui a toujours évité ma présence quand j'allais voir Florentine.
— Quels soupçons?
— Figurez- vous, mon ami, qu'il a donné en cadeau à sa maîtresse, une bague fort belle... Florentine me l'a montrée un jour, jugez de ma surprise en reconnaissant une baiîue que moi-même j'ai donnée jadisà mademoiselle de Sauvigné .. à ma chère Honorine...
— Il serait po.ssible ?
— Je ne pouvais pas me tromper, j'ai retrouvé sous le chaton le cliiSre d'Honorine.
— Voilà qui est bien singulier.
— Cette bague avait été volée à Honorine et probablement par ce misérable Séverin...
— Ah! oui, Séverin... ce petit-fils de Cartouche. .. qui a si bien suivi les exemples de ses pères!
Ici, M. Pierre se redresse brusquement sur son banc et se met à tousser fortement, en regardant l'homme au grand chapeau; mais celui-ci lui crie d'un ton colère :
— Tâchez donc de vous taire, Pierre, et de ne point étourdir ces messieurs, à tousser comme vous le faites !
— Oh! il ne nous importune nullement! dit le comte.
— Mais alors, répond Mérillac, le séducteur de votre jolie protégée pourrait bien être ce Séverin. ..
— Je l'ai pensé un moment... mais non, ce serait trop affreux!... cette bague aura couru de main en main.
— Et les entants de votre frère... ce Victor, cette Maria, vous n'avez rien découvert, vous n'avez aucun renseignement sur eux?
LES ENFANTS Dlî MOLLKVAIIO
— Aucun! je suis allé plusieurs fois à Vincennes ainsi que je vous Tai dit, j'ai questionné une fille et un fils de cette lenirne Duchemin à laquelle on avait confié ces enfants!... Ah I vous souHrez bien, monsieur, et votre frisson vous reprend... rap[)rochez-vous donc du feu...
— Merci... raerri... je suis trôs-bien...
— Mon cher comte, je crois que vous pouvez faire votre deuil de votre nièce et de votre neveu...
— Je m'en con.sole, parce que j'ai perdu ma fortune. .. mai.s, si j'étais encore riche, ce serait un grand chagrin pour moi d'ignorer le sort de ces enfants!
— Mais vous connaissez leur mère...
— Sans doute, mon frère m'a api ris son nom dans la lettre où il me fait ses confidences
— Eh bien, n'avez-vous jamais pensé que cette dame avait pu s'occuper de ses deux enfants... en prendre soin?... enfin qu'elle connaît leur position?...
— Non, mon ami, je n'ai jamais pense cela, parce que je sais que cette personne est une égoïste, qu'elle a un cœur sec, ([u'elle ne pense qu'à elle et n'a jamais eu les entrailles d'une mère!... D'ailleurs, quand on a fait le mariage qu'elle a contracté depuis la mort de son père... il faut a\ oir perdu tout sentiment de sa dignité... épouser un Ki^oulot!
— liigoulot, dites-vous!... oommaait ce serait cette dame qui...
— Le nom m'est échappé, après tout, je sais bien que ce n'est pas vous, mon ami, qui irez trahir le secret de cette dame 1...
— Quant à cela, vous pouvez être tranquille!... mais je n'en reviens pas!... Comment c'est mademoiselle do Haute-Futaie... cette jeune personne si roido, si pincée... devant laquelle il ne fallait pas se permettre la moindre plaisanterie, c'est elle ijui a donné deux enfants à votre frère!... Fiez-vous donc aux airs sévères!... aux manières froides... réservées! Mais, raon cher Gcrmance.y, figurez-vous que je l'ai revue cette dame, depuis qu'elle est devenue l'épouse du millionnaire Rigouloi, je l'ai vue avec son honorable mari aux soirées de mon cher ami Roberval; je crois. Dieu me pardonne, qu'elle a encore l'air plus prude, plus sévère qu'autrefois: elle espère sans doute, par les manières hautaines qu'elle se donne, faire ouMierle ton commun de son mari! J'avais d'abord envie d'aller renouveler connaissance avec elle, l'ayant plusieurs fois rencontrée dans le monde avant la révolulion ; mais son air désagréable m'en a ôté le désir.
— Eh bien, Mérillac, croyez-vous encore (j^ue cette dame se soit inquiétée du sort des deux enfants issus de son intrigue avec mon frère'?...
— Oh! non... non... la femme du millionnaire Rigoulot no doit plus garder le moindre souvenir des faiblesses de mademoiselle de Haute-Futaie.
Pendant ([ue les doux amis se livraient ù. cette conversation intime, l'homme à la fièvre n'avait pas bou,:^é ; il avait même fermé les yeux eomuie s'il s'était en<lormi; mais l'homme étendu sur le banc avait ses grands yeux ouverts ut les tenait constamment attachés sur les étrangers.
— Je crois que votre maître s'est endormi, dit le comte à demi-voix eu se touruaut vers celui qui les a introduits dans la masure.
— Daine! c'est ben possible!... ea lui arrive souvent'/
— Y a-t-il longtemps qu'il est attaqué do cette fièvre.
— Mais oui...
— 11 ne se soigne pas bien peut-ètro?
— Ah! ici, on n'a pas tout co qu'on veut.
— Vous êtes bûcheron?
— Oui, monsieur...
— Est-il jeune ou vieux, votre maître?... sou graud chapeau empêche qu'on voie ses traits.
— Il est... il est vieux...
— Sapristi ! s'écrie Mérillac, mais vos camarades tardent bien à revenir... j'ai très-faim, moi, car chez co gargotier ;1 Champrosoj, je n'ai rien pu manger...
— Ah! dame,., ils sont pout-étro allés j us(iu'à Corbeil
pour avoir du vin... et il y a loin... et puis l'orage peut les retarder.
— Ma foi, dit le comte, j'ai bien envie de faire un somme en ailendant leur retour, car je suis horriblement fatigué... avez-vous ici an hangar avec de la paille sur laquelle on puisse se jeter, cela me suffira:!, car il ne faut pas réveill .-r votre maître...
— Darne... au bout du jardin, nous avons un hangar... il y a des bottes de foiu...
— Ùh! j'y serai parfaitement... venez-vons avec moi, Mérillac?
— Si vous le permettez, je resterai devant ce feu, car je ne suis pas encore totalement séché, et je lue trouve bien ici...
— A votre aise, mon ami, de quel côté, monsieur?
— Je vais vous montrer... venez... le jardin est étroit, mais il n'est pas mal long!
M. Pierre r.^prend sa lanterne, le comte le suit, on entre dans une espèce de clos fort mal entretenu. On suit un sentier. Après avoir fait une centaine de pas, M. Pierre s'arrête en disant :
— C'est au bout... tout droit... encore cent pas et vous y êtes...
— Merci, monsieur, n'allés pas plus loin, je trouverai bien...
— Je vais veiller au rùti.
L'homme s'en retourne arec sa lanterne. La pluie avait cessé, mais l'orage grondait toujours. Le comte marche encore quelques minutes, puis il trouve un endru.t cuuvert en chaume, et aper.;oit sur la terre plusieurs Ij.ti.s de foin, il en réunit quelques-unes et s'étend dessii.» a\cc bonheur. H va céder au sommeil lorsqu'un bruit lie pas se lait entendre ,ce broit venait de la forêt, on m.uche, on approche, pu tout à coup on s'arrête tout près du hangar et une vo x s'écrie :
— Arrêtons-nous là, camarade, le petit est en arrière, ii faut l'attendre, car il serait capable de ne plus trouver notre gîte...
— La Grenouille a raison... attendons un peu... mais est-ce bien prudent, de faire ainsi connaître noire retraite à ce bambin?
— Ne crois-tu pas que cet enfant va soupçonner qui nous sommes... un vrai petit crétin! d'ailleurs, fallait bien l'emmener, puisque le marchand de vin ne voulait pas nous laisser emporter les bouteilles à l'œil... mais cd n'est pas cet homme-là (jui nous trahirait, lors même qu'il auniit des soupçons sur notre profession, il gacno de l'argent avec nous", c'est tout ce qu'il veut. Seulement il ne tait pas crédit... et nous n'avions pas assez de quibns...
— C'est la faute à Soverin qui n'a pas voulu me donner plus d'argent.
— Ah ! dame, t'as acheté tant de choses!
— Faut bien se régaler... on s'ennuie à mort par i-i... presque rien à fiire... faut ben louper un peu; d'ailleurs, c'est l'argent de ce mou;iieur que nous avons dévalise hier...
— Il n'était pas riche^ huit francs quiuze sons.... nieici ! c'est honteux de se mettre en voyage avec si peu de chose...
— Fichu pays... oh ! nous n'y resterons pas longtemps... \-a allait mieux dans le Midi avec Schinderhanne!...
— ^ Pourquoi s'est-il laissé prendre?...
— Ah ! pour<iuoi ! les plus malins font des lautos...
— Heureusement. Sèvwrin a filé à temps, lui...
— Vois-tu. (|uand on e.st le pelil-lils de Cartouche, ou ne se laisse pas pincer connue ça!...
Le comte do Germancey na fuis perdu un mot do c*tte convers;Uion, dès les promièros paroles il a compris .^ qni il avait nitaire, mais lorsqu'il a entendu prononcer le nom de Sévorin. lorsqu'il ne jteui plus douter que l'houinio assis devant la cheiuiiiée est le misérable auteur de t«i«s ses maux, une sueur froide coule do son front: il se neuiande si le jour de la vongoanco est onlin venu on s'il doit être aussi la victime de cet homme.
Les brigands »)nt être «iu*!, ils doiveni être bien ;ir-
LES JCNFANIS DU BUULEVAHD
Je monte sur elle pour cueillir mes cerises. (Page 42.)
mes, ce serait folie que d'espérer triompher d'eux. Et le comte n'a pas une arme. Toutes ces pensées viennent en foule à son esprit. Pour se sauver, il pourrait maintenant s'éloigner doucement, franchir la faible haie du jardin et se perdre dans la forêt où il attendrait le jour. Mais en agissant ainsi il laisserait Mérillac aux mains des bandits, et le comte est incapa'ule d'abandonner son ami.
Mais, pendant que les misérables attendent dans îa forêt, il pourrait peut-être encore fuir avec le chevalier. Ceux qui sont dans la maison n'oseraient pas les arrêter, ignorant que leurs camarades sont tout près d'eux. Cet espoir est la seule chance de salut qui s'oifrait au comte. Il quitte bien doucement sa botte de foin, et marche avec précaution dans le sentier pour ne point donner l'éveil aux voleurs. Enfin il atteint la maison, il entre dans la salle basse... Mérillac n'y est plus!
L'homme au grand chapeau et qu'il sait maintenant être Séverin, est levé et se promène dans la salle avec impatience en murmurant :
— Mais ils ne reviendront donc pas, ces flàneurs-là! En apercevant le comte, il s'arrête et s'écrie :
— Tiens, vous ne voulez donc plus dormir, monsieur?
Germancej sent bien qu'il faut surtout éviter de laisser deviner aux voleurs qu'il a découvert ce qu'ils sont. Il affecte un air tranquille, en répondant :
— Ma foi non! dans ce jardin, j'ai ressenti de l'humidité, je me suis dit que mon- ami avait raison, et qu'il valait mieux rester à se sécher près de ce feu. Mais il a donc changé d'avis, lui? je ne le vois plus.
— Je lui ai dit que j'avais là... dans une petite pièce à côté, une couclietle à sa disposition et il s'est décidé à aller se jeter dessus jusqu'au moment du souper, si vous voulez en faire autant monsieur... Là, vous ne sentirez pas l'humidité comme dans le jardin.
— Oh ! ma foi, mon envie de dormir s'est dissipée.. . je crains beaucoup que nous ne vous gênions, la pluie a cessé, et nous pourrions nous remettre en route.
p— Vous n'y pensez pas !... d'abord vous ne connaissez
pas les chemins, vous vous perdriez infailliblement... tout à l'heure mes bûcherons vont revenir avec des provisions... je vous réponds que nous souperons bien... avezvous donc quelque raison pour être si pressé de partir?
— Aucune. .. la crainte de vous gêner était la seule.
— Cela nous fera plaisir, au contraire, de vous bien traiter.
— En ce cas, qu'il ne soit plus question de départ! . ..
— A la bonne heure! voilà qui est parler... Mon accès de fièvre est passé... et je veux aussi faire honneur au souper.
Germancej fait son possible pour que sa physionomie ne trahisse pas ce qu'il éprouve, car il ne voit plus moyen d'échapper au sort que les bandits doivent leur réserver; en ce moment des pas, des voix se font entendre au dehors et le maitre du logis s'écrie :
— Ah! voilà notre monde !