‹ MoustacheChapitre 223 sur 281 · XX. — LES V01£L"ES · texte numérisé non relu

XX. — LES V01£L"ES

Trois hommes à figures patibulaires entrent dans la salle, parmi eux est le nommé la Grenouille dont nous n'avons pas besoin de faire le portrait, on le connaît dcjà. Un petit garçon de huit à neuf ans est avec eux; il porte un panier dans lequel sont des bouteilles ; chacun de ces messieurs apporte aussi des provisions.

A l'aspect du comte qui se chauflfe devant la cheminée, les nouveaux venus s'arrêtent tout surpris, et questionnent des yeux leur chef qui s'écrie :

— Airivez donc, vous autres!... on vous attend avec impatience. J'ai justement reçu deux voyageurs qui vont souper avec nous, et que je veux traiter de mon mieux.

Ces paroles sont accompagnées de clignements d'yeux et de signes que comprennent facilement ceux qui viennent d'arriver ; M. la Grenouille s'écrie :

— Ah 1 du moment que nous avons des hôtes... Bravo ! on s'amusera. . . en attendant, maître, donne-moi un écu

LES ENFANTS DU BOULEVARD

FLOnRNTINE LA MARCIIAKDE D OHAKUCÂ.

de trois livres, que je redois pour le vin et l'eau-de-vie... nous n'avions pas assez de fonds... et ça se trouve bien que nous ayons acheté un fameux souper... puisque nous avons du monde.

L'argent est donné au petit fjjarçon, auquel on fait boire un petit verre d'eau-de-vie, puis ([ue l'on niei il la porte avec un coup de pied au derrière on lui disant :

— A présent lile !. . . et perds-toi, si lu veux !

— Oh ! gn'ja pas do risques! répond l'eniant que l'eaude-vie a dojù étourdi, je me l'elrouve toujours, moi !... je vois clair la nuit 1

Qermancev a eu un moment la pensée de s'approcher de l'enfant et de lui parler bas pour lui dire : Va cliercher les gendarmes I Mais il n'y a pas moyen ; les voleui's, tout en mettiint la talile et dressant le couvert, ne le perdent piis de vue, et d'ailleurs le petit garçon semble inoai)al>le de comiirendro une telle commission, il est parti, et au bruit des assiettes et des verres, MériUac qui s'est éveillé, revient dans la salle, où tout le monde est réuni, en disant avec sa gaieté habituelle :

— .l'ai entendu un bruit de bouteilles et de verres qui m'a fait penser que ce n'était plus le moment de dormir !...

Les faux bûcherons saluent MériUac d'un air contraint ; celui-ci, voyant tout ce monde, dit :

— Ah I je ne m'étais pas tromjH'... vos ouvriers sont arrivés, n'est-ce pas, notre hvVU?

— Oui, monsieur, et bien chargés de provisions. Oh! vous aurez un bon souper.

— Tant mieux, car j'ai un appétit d'enfer... et vous, Germancey?

— Moi ! mais je souperai aussi volontiers.

— C'est moi qui ai eu l'idée de prendre cette volaille . dit M. la Grenouille.

— Tu as fort bien fait. . . Oh ! mais tu es uu malin, toi, la Grenouille, tu connais ce qui est bon.

Pendant que les voleurs chargent la table de jambon, de volaille froide, de saucissons, de verres et de bouteilles, et que M. Pierre est allé déUcher le roli qu'il met air un plat de terre, MériUac, iiui vient d arrêter ses regards sur la Grenouille, change tout à coup de visage, son front se rembrunit, puis il s'approche du comte, qui est resté assis devant le feu. et, proliuint d'un moment où les soi-disant bticlierons arrangent le couvert, taudis que le maître du logis est allé dans la pièce à coté chercher des couteaux et des assiettes, lui liil vite el bas :

— Mou cher, je viens de faire une fâcheuse découverte. . . Cet homme au ne/, cjissô, et qu'on appelle la Grenouille, est un voleur, je le reconnais parf.«temeoi , c'est lui qui m'eulevait ma montre & l'Ambigu-Coimque... ,,

— Je le sais... tous ces lionmies sont des misérables... leur chef est le petit-lils de Cartouche dont je vous ai parlé...

LES ENFANTS DU BOULEVARD

— Sacrebleu!.., nous voil.1 l)ien toiubt-H... et jo n'ai quo mes pistolets... si je tirais tout de suito sur deux de ces lioiiiraes...

— Non... nous serions perdus... il faut disàiinuler au contraire... et no pas laisser paraître le oioiodre soupçon...

— Fielitre !... cela m'a coupé l'appùtit. M.iis oes gueiix- \■^ ne m'auront pas vivant...

— il faut manger... il faut boire...

— El nous laisser tuer comme des mouclies, quand ils nous croiront endormis...

— Attendez... il me vient une idée ; si glle peut réussir, nous sommes sauvés...

— Oh ! dites... dites vite...

— Il faut...

Le retour de Sévcrin, (|ui vient droit aux deux amis, empêche (rermancey d'en dire davantage.

— Allons, messieurs, tout est prêt... à table !.,. Vous cxcu.serez si les assiettes sont en terre et les fourchettes en fer ; mais, dame ! ce n'est pas ici une auberge !

— C'est beaucoup mieux, car on y est reçu de bon cœur !

Les deux amis vont pour s'asseoir l'un prés de l'autre, mais le maître du log-js se place vite entre eux, les autres hommes s'avancent a la suite. On attaque d'abord le rôti, qui est un morceau de filet délicieux.

— Diable, messieurs, mais vous vous nourrissez bien... du filet de bœuf, ce qu'il y a de meUleur en rôti ! dit le comte.

— Mais oui. . . c'est que nous sompaes bien avec le boucher. ..^ parce que de temps à autre nous lui faisons cadeau d'un lièvre... vous comprenez bien que, lorsque nous en rencontrons dans la forêt, npus ne nous gênons pas pour tirer dessus !...

— Et vous avez raison ; il faut que tout le monde vive.

— Buvez donc, messieurs !

— Volontiers... il est très^bon votre vin !

— C'est moi que je l'ai choisi ! dit M. la Grenouille en vidant son verre ; et je m'y connais !

— Attaquons ce jambonneau. . . Savez-vous, messieurs, que c'était imprudent à vous de traverser la forêt le soir... est-ce qu'on ne vous avait pas parlé de voleurs?

— Si... mais nous ne les craignons pas... Qu'est-ce qu'ils nous prendraient... j'ai peut-être vingt livres sur moi... belle misère... Je crois que vous p'étes pas plus riehe que moi, n'est-ce pas, Mérillac ?...

— Ma foi non... pas tant même...

Et le chevalier, retournant ses poches, en tire deux écus de six livres et deux pièces de trente sous en disant :

— Voilà ma fortune... pour le moment !

— Oui, pour le moment, répète le comte avec intention. Mais, quand vous reviendrez de Corbeil, je crois que vous serez plus prudent et ne vous risquerez pas ainsi la nuit...

Mérillac a regardé son ami, il a compris sur-le-champ son idée, et répond :

— Oh ! non !... diable... ce sera différent.

Los voleurs se sont regardés en silence. Séverin découpe la volaille et murmure :

— C'est égal, messieurs, c'est imprudent de voyager sans armes...

— Moi, je n'en ai pas, répond Germaneey, mais mon compagnon a une fort belle paire de pistolets anglais... Menllac, montrez donc vos pistolets à ces messieurs... et d'ailleurs cela doit vous gêner de les garder dans votre poche ; il me semble qu'ici vous pouvez bien vous en débarrasser !

Mérillac sort de sa poche ses beaux pistolels damasquinés, et, surmontant la répugnance qu'il éprouve à s'en dessaisir, il les présente à Séverin qui les prend, les examine et s'écrie :

— Oui, corbleu ! voilà de belles armes... cela vient d'Angleterre ?

— Oui. je les ai rapportés de Londres...

— Voyons !...

— Vo\ ons!...

Les soi-disant bîicheroos se passent les pistolets.

— C'e.st perlé! dit la Gi'enouille, ça vaut bien deux cents livres !

— Oh ! mieux que ça !...

Les pistolet;! reviennent aux mains de Séverin qui hésite pour les rendre au comte, ujais celui-ci lui dit :

— Veuillez les placer sur votj'o cheminée, nous n'aTons pas besoin de nous en charger ici!

Cette ujaniue de confiance paraît être fort goûtée par les voleurs, qui se regardent d'une façon significative, on mange et l'on boit toujours.

— Excellente volaille! dit Mérillac, on n'en sert pas de si bonnes chez Bancelin... Je fais un souper exquis,., et je crois bien qu'à Corbeil je n'aurais pas été aussi bien traité.

— Vous allez-à Corbeil, vous, monsieur?

— Oui, et pendant (|ue vous m'attendrez prés de votre filleule, Germaneey, j'irai toucher mes fonds chez le notaire... Ah! sapristi, voilà un héritage qui m'arrive bien à propos, car j'étais à sec.

— Vous allez hériter, monsieur?

— Oui vraiment!... trente raille francs qui me tombent des nues... je ne m'y attendais pas.... une vieille parepte que je croyais pauvre... et qui en mourant me laisse celte somme... Le notaire de Corbeil m'écrit qu'il la tient à ma disposition... Ah ! pardieu, il ne la tiendra pas longtemps; je vais me hâter de l'en débarrasser! et vivent les plaisirs! les femmes! le jeu!... Germaneey, vous savez que je vous paye un festin chez le Gacque à notre retour à Paris...

— Oui, oui... Oh ! je m'en rapporte à vous, Mérillac, pour faire sauter vos écus,,. il faudrait cependant devenir raisonnable... on n'hérite pas tous les jours...

— Bah ! il faut s'amuser d'abord, la vie est si courte ! au diable la prêvo^'ance !

Séverin semblait réfléchir, et tous les hommes sous ses ordres, les yeux fixés sur lui, paraissaient chercher à deviner ses projets. Enfin il vide son verre et s'écrie :

— Trente mille francs... c'est un beau denier! cela, monsieur !

— Bon! c'est une misère auprès de ce que je possédais autrefois !...

— Une misère... oh ! je n'en demanderais qu'une faible partie, moi, pour payer le loyer de cette bicoque... dont le propriétaire menace tous les jours de me mettre à la porte, parce que je suis arriéré d'une année !...

— En vérité, et combien devez-vous donc pour celte année, mon hôte?

— Oh! dame, une grande somme pour moi... cent vingt livres... l'année a été mauvaise... et puis cette maladie... ces fièvres que j'ai attrapées... je n'ai guère travaillé !

— Pardieu, puisque l'occasion se présente de faire une lionne action, je ne veux pas la laisser échapper... je veux prouver à moB ami Germaneey que, si je fais sauter mes écus en faisant des folies, je ne suis pas pour cela incapable de bien les emploj'er quelquefois...

— Oh ! je n'ai jamais douté de votre générosité, ^lérillac.

— Quel est donc votre dessein, monsieur? dit l'homme au grand chapeau en portant tour à tour ses regards sombres et fauves sur les deux amis.

— De vous faire présent des cent vingt livres qui vous manquent pour payer votre propriétaire... Avecles quinze livres que j'ai sur moi, cela me serait difficile, mais lorsque j'en posséderai trente mille, cela fera une si faible' brèche à ma fortune qu'il n'y paraîtra pas !

— En vérité, monsieur, vous auriez cette bonté?...

— Quand je promets, je tiens...

— Oh ! mais demain... vous ne penserez plus à nous... vous ne repasserez point par ici sans doute?

— Ce n'était pas mon intention, mais, pour reconnaître votrKî hospitalité, je puis bien faire un peu plus de chemin... n'est-ce pas, Germaneey?

— Sans doute, seulement il nous faudrait être sûr de trouver une voiture à Champrosey...

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