‹ MoustacheChapitre 224 sur 281 · I.KS ENFANTS DU BOULEVARD · texte numérisé non relu

I.KS ENFANTS DU BOULEVARD

Ji

— Oli! si ce n'est que ça! je me charg'c de vous en avoir une ! s'écrie la Grenouille, et je la ferai venir vous attendre ici... A quelle heure comptez-vous revenir?

— l'as tard, sur les deux heures de l'aprùs-midi, aûn d'arriver à Paris avant la nuit.

— A deux heures, et mémo avant, votre voiture sera ici. Je connais un particulier qui a un cahriolet, il ne sera pas fdchô de gagner une honne journée.

— Vous pouvez lui promettre tout ce qu'il vous demandera.

— Fameux !... ]5uvons alors... A la santé des trente mille francs.

Tous les voleurs s'empressent d'imiter la Grenouille et de lever leur verre :'

— Imbéciles, s'écrie Séverin, c'est à la santé de monsieur qu'il faut boire... si toutefois demain il pense encore à moi.

— Vous êtes méfiant, mon bote.

— Ab dame 1 monsieur, c'estque... dans le monde... on est si peu de parole !

— Eh bien, pour vous donner confiance en moi, pour vous prouver que je veux revenir, si je vous lai>s;iis mes

pistolets hein? que diriez-vous? je me llatto qu'ils

valent |ihis do cent vingt livres?

— Oh 1 comme cela, je n'aurai plus de doutes, monsieur, et je bois de grand cœur à votre héritage !...

Séverin emplit son verre, tous ses hommes l'imitent . Germaucey et Mérillac sont obligés do trinquer avec les bandits; mais il n'y a pas à hésiter, il fallait leur ôter toute défiance. Après le vin, les voleurs fêtent l'eau-devie, dont ils boivent avec une avidité eiTrajaute. Leur chef seul semble se ménager et vouloir conserver sa raison. Il envoie, d'un ton d'autorité, dormir dans un coin deux de se.i hommes qui dans leur ivresse commençaient à dire des choses qui pouvaient trahir leui' profession.

— Mais il doit être bien tard ? dit Germancey.

— Minuit et demi, reprend Séverin après avoir consulté une montre (lu'il ne sort qu'c'i moitié de son gousset, et dont la possession aurait pu paraître singulière chez un homme qui n'avait pas de quoi payer son terme. Si vous voulez vous repo.^er un peu, messieurs, allez vous jeter sur la couchette à coté, car le jour vient de bonne heure maintenant, et probablement vous ne voulez pas vous njettre en route tard ?

— Oh! non... mais qui nous montrera notre cliemiu en sortant d'ici?

— Pierre ira avec vous, il vous fera connaître un sentier qui mène tout droit hors de la forêt... ce sentier est peu connu... mais vous ferez une remarque à unarbre , ensuite vous verrez Corbeil devant vous...

— Trôs-bien... et à deux heures vous nous reverrez ; mais vous aurez pour nous une voiture.

— Soyez tranquilles... nous serons en mesure... Revenez seulement chercher vos pistolets... et nous serons tous contents!

I.e comte et Mérilhie passent dansla petite pièce à côté. Ils avaieui bâte de quitter la société avec laquelle ils avaient soupe. Us se jettent sur la couchette, nmis ce n'est pas pour dormir, le sommeil ne pouvait pas approcher de leurs paupières dans l'horrible gîte où ils s'étaient réfugiés...

— Notre ruse a réussi ! murmure Mérillac ;"i l'oreille de son ami.

— Espérons-le ! après tout, il est naturel iiue, dans l'espoir de posséder trente n^ille livres, ces hommes no nous tuent pas pour s'omiiarer du peu que nous avons...

— C'est égal, si nous nous en sauvons, nous aurons de la chance...

— Ciiut! no parlons pas et feigiions de dormir.

11 était, en ell'et, imprudent de parler, car lo descendant do Cartouche venait à chaque instant appuyer son oreille contre la porto qui n'était que poussée et pas fermée. Persuadé que les deux voyageurs sont endormis, il va rejoindre la Grenouille et Pierre qui se tenaient A l'autre bout de la sall(\ de façon (|u'on no puisse les entendre de la petite chambre à côté.

— Nous alluDS donc laisser païair ces deux hommes? dit le nomnjé Pierre d'une voix sourde.

— Quelle brute tu fais ! dii la Grenouille, cit-ce que tu ne comprends pus que trente mille livres valent miuux à palper que cinq ou six écus qu'ils ont dun» leur poche...

— Mais qui nous assure qu'ils n'ont que cela sur eux?

— Soyez irauquilles, garçons, dit Séverin, je connais ces deux hommes, ils ne nous ont pas menti sur l'état de leurs iinances... ce sont des ci-devant, des auciens nobles, mais qui n'ont pas le sou... Ob! il y en a un à qui j'aurais volontiers fait son affaire tout de suite.. . car il y a longtemps que je lui en veux, à celui-là.. . mais l'iuliJrèt général doit passer avant tous mes sentiments particuliers. ..que risquons-nous... il nous laisse ses pistoîetsendépot! .. .Que ces deux hommes approchent demain de cette demeure, et tout ce qu'ils possèdent sera à nous. ..

— Mais s'ils ne revenaient pas seuls. .. s'ils avaient du monde, d'autres voyageurs avec eux?

— Est-il assommant avec ses craintes, ce Pierre, dit la Grenouille ; mais, mon petit, si tu es toujours craintif comme ça, tu ne te pousseras pas, tu n'avanceras jamais!

— .Je ne suis pas poltron, mais je me méfie, voilà tout !

— Sois tranquille !... je prendrai mes précautions. Si ces deux particuliers revenaient avec du monde, je commence par décharger sur eux ces deux jolis pistolets, qui sont bien bourrés... je les ai visités... et chacun de vous auiaitson lusil, ses armes... Boni cela ira tout seul... j'en réponds!

— Du moment que Séverin répond de la chose... moi je vais dormir sur mes deux oreilles I... si j'en avais trois, je dormirais sur trois! dit M. la Grenouille en avalant un verre d'eau-de-vie.

— Oui, dormez un peu... moi, je veille... et je réveillerai Pierre dès qu'il fera jour. Il est inutile que le comte me revoie demain matin... il ne peut guère me reconnaître; malgré cela, j'éviterai ses regards avant le moment d'agir.

Cette nuit semble bien longue au comte et à son ami. Enfin le jour paraît; un temps doux et beau, un ciel magnifique ont succédé à l'orage de la veille. Mérillac leini de s'éveiller et se frotte les yeux en s'écriant :

— Par la sambleu! je crois qu'il fait grand jour... Oui... et un temps superbe, autant que je puis voir par cette petite lucarne... allons, mon cher Germancey. éveillez-vous et mettons-nous en route... il me tarde d'arriver à Corbeil, vraiment; et si mon notaii-e dort encore, je ferai un tel vacarme à sa porte, qu'il faudra bien qu'il s'éveille...

Vous avez raison. Mérilluc... il faut nous raeiti-e en

route... le soleil semble vouloir se montrer à travers ce dôme de verdure ..

Il no fait pas semblant, il se montre pour tout de

bon... Me voiht prêt... quand on se couche tout habillé, on est bien vite debout.

Les deux amis sortent de l'espèce de taudis où ils ont passé la nuit. Dans la grande salle ils ne trouvent .jue Pierre, qui les attend et s'efforce de prendre un air agréable, en leur disant :

Ah! vous voilà éveillés, messieurs, et vous avez bien

dormi?

Fort bien!... après un excellent souper, je dors toujours bien, moi... Mais où donc est votre maire?

Oh! il travaille déjil dans la forêt avec les camarades...Quand vous voudrez, nous partirons, messieurs.

Nous sommes tout prêts... u'est-ce pas, Germancey i

— Oui, oui, partons.

On sort de la chaumière; à mesure que l'on s'en éloigne, le comte et Mérillac respirent avec plus de facilité; car, malgré l'espoir qu'ils fondaient sur leur rase, ils s-e sentaient toujours bien oppresses au milieu de ces hommes qu'ils savaient être des bandits.

Celui qui leur sert de guide les a fait d'aboli passer à travers un fourré et dos taillis assez rapprochés. Bionti">t ils débouchent sur un sentier étroit, mais bien U\u-é : ht. le feuillage est tellement épais, que, par le plus beau

LES ENFANTS DU BOULEVAHU

temps, lo jour est sans cesse voilé, et quelques parties du cheiiiiii sont toujours dans l'obsourité.

Mais M. Pierre marche vite, ([uoi(iuo i)râtant roroillc au moindre bruit et queiiiuet'ois s'urrôtant tout ."i coup pour écouter. On marciie ainsi pendant une demi-heure, et sans rencontrer personne; puis bientôt lo chemin s'élargit, s'éclaircit, et enlin un arrive ft lu lisière de la forêt; alors lo soi-disant bûcheron s'arrête en disant :

— Je no vais pas plus loin... vous trouverez Corbeil devant vous, messieurs; reconnaîtrez-vous ce sentier pour revenir?

— Oui, voilà un arbre cassé qui m'empêchera de me tromper... et un bouleau isolé, là en face, qui nous servira de j;uidc.

— A bientôt, messieurs !

Le voleur a disparu dans la forôt...

— Enfin, nous voilà débarrassés de la société de ce monsieur, s'écrie Mcrillac; ah ! mon cher Gormancey, donuons-nous la main... qu'il est bon de respirer sans crainte après la nuit que nous avons passée. ..

— Oui, mon ami, le fait est que nous l'avons échappé belle!...

— Quant à mes pistolets, j'en fais volontiers l'abandon, heureu.x de nous en tirer à si bon marché !

— Que dites-vous donc, chevalier? mais j'espère bien que vous rentrerez en possession de vos armes!...

— Quoi! est-ce que vous comptez retourner chez les voleurs? savez-vous que cela me parait bien impruilent...

— Mon cher Mérillac, j'ai enfin retrouvé l'homme que je cherchais depuis si longtemps, le misérable qui a fait le malheur de toute ma vie, qui a causé la mort de la femme que j'adorais , et vous crov'ez que je laisserai échapper cette occasion de le livrer à la justice, de lui faire subir le châtiment que méritent ses crimes! Oh! mais les plus grands périls m'environneraient, que je les braverais pour faire arrêter ce Séverin... Cependant... je conçois, Mérillac, que vous n'avez pas les mêmes motifs que moi pour tenir à ce que l'on s'empare de ces misérables. . . et rien ne vous oblige à m'accompagner dans cette ex[iédition...

— Sambleu ! comte, savez-vous bien que je devrais me fâcher de ce que vous venez de me dire... il y a quelques dangers à courir, et vous pensez que c'est à ce moment que je vous quitterais... Est-ce que l'habitude était de se conduire ainsi, dans les mousquetaires du roi?

— l'ardon, mon ami, pardon... oui, j'ai eu tort de supposer que vous refuseriez de partager mes dangers. . . mais c'est que vraiment il m'est pénible de penser que je vous entraîne toujours là où il y a des périls à courir. .. Cependant soyez bien persuadé que je prendrai toutes les précautions possibles... je veux que Ton arrête les voleurs... cet infâme Séverin surtout... mais je ne veux pas être repris par euxl

— Moi, j'avoue que je ne serai pas non plus fâché de faire pincer ce vilaiu monsieur au nez cassé... qui est cause que ma montre a été brisée et qu'elle n'a jamais bien remarché depuis... Voyons quel est votre plan, Germancey?

— D'aller avertir la maréchaussée de Corbeil... Mais voilà des chaumières, des paysans, nous sommes peut-être à la Faisanderie, je voudrais voir ma filleule d'abord... Allons.., je vais m'informer à cette jeune fille qui vient là... Eh! mademoiselle! connaîtriez-vous par ici la demeure du père Chausseux?

— Tiens! c'te-bêtise! c'est mon oncle!... Ça serait drôle, si je ne savais pas où il reste 1...

— Pardon, nous ignorions votre parenté!...

— Tenez... là-bas à gauche... c'te maisonnette tapissée de vigne... on la voit d'ici... et ma tante est devant la porte.

Les deux amis se remettent en marche; au bout de quelques minutes ils sont devant la maisonnettie qu'on leur a indiquée. Germancey reconnaît parfaitement la nourrice, bien qu'il ne l'ait pas vue d^^puis le jour du baptême, et de son côté la paysanne l'examine un moment, puis elle s'écrie :

— Matiiieijone rae trompe pas!... monsieur est le parrain do nuire chère petite... Oh! oui, oui, je ne me trompe point! c'est lo parrain... Ohé! notre homme!... Germaine... Catherine... v'Ià le parrain d'Honorine... faut la réveiller, c'te petite... va-t-ulle être contente de voir son parrain... Ahl en v'ià une surprise. Mais entrez donc, messieurs! vous allez vous rafraîchir! Not' homme! Chausseux !... viens donc voir le parrain d'Honorine.

Le comte n'a j)as encore pu trouver le temps de l'épondre un mot, madame Chausseux ayant l'habitude de toujours parler; il entre dans la maison avec Mérillac; un gros paysan, qui est au.-si muet que sa femme est bavarde, arrive, salue, essaye do dire quelque chose; mais, n'en pouvant venir à bout, se hâte do mettre sur une table des verres et du vin.

— Et la maman, comment qu'elle se porte, la maman ? s'écrie madame Chausseux ; elle nous a écrit qu'elle éiait malade... v'ià pourtiuoi nous ne l'avons pas vue depuis queuque temps... elle va mieux, j'espère... Chausseux, verse donc à ces messieurs... tu restes là comme notre bourriquet. . . C'est de not' meilleur vin... nous n'en avons pas d'autre ; du reste, l'année n'a pas été mauvaise. A vot' santé, monsieur le parrain... à celle de votre ami et connaissance.

Mérillac a avalé le verre de picton en faisant un peu ia grimace, mais il s'écrie :

— Ce vin ne vaut pas celui de cette nuit... ce qui n'empêche pas que je le bois avec beaucoup plus déplaisir.

Et le comte, profitant du moment où la nourrice vide son verre, dit :

— Je voudrais bien voir ma filleule, pourtant, il me tarde de l'embrasser, cette chère petite...

— Vous allez la voir, monsieur; Germaine, notre aînée, est allée la réveiller, l'habiller... Dame! savez-vous que vous êtes arrivés de bonne heure!... où donc avez-vous couché ? i

— Dans la forêt... chez des voleurs...

— Chez des voleurs ! mais c'est vrai que, depuis quelque temps, il arrive tout plein d'accidents aux voyageurs.. . et comment avez-vous fait pour leur échapper avec toutes vos z'hardes?

— Grâce à une ruse qui nous a réussi... Mais rassurezvous, mère Chausseux, nous allons aller trouver la gendarmerie de Corbeil, et nous vous délivrerons de ces dangereux voisins.

— Ah ! ma fine, c'est un grand service que vous nous rendrez là!

L'arrivée d'une petite fille de trois ans et demi met fin à cettôiconversation. La petite Honorine accourt en sautant, en riant, puis elle s'arrête tout à coup comme honteuse, en apercevant les deux beaux messieurs qui sont chez la nourrice. Germancey s'empresse d'aller à l'enfant, de la prendre dans ses bras et de lui présenter des bonbons qu'il a apportés pour elle, en lui disant :

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

— Tiens! si elle veut le permettre! s'écrie madame Chausseux, mais je crois bien qu'elle vous le permet... Honorine, c'est ton parrain, ce monsieur-là! tu ne le reconnais pas... mais c'est ton parrain... Chausseux, verse donc à boire.

La petite fille se laisse embrasser, puis elle regarde autour d'elle eu disant :

— Et maman, elle n'est pas venue, maman?

— Ma chère enfant, elle ne peut pas encore venir, elle a été malade... mais elle va mieux, et avant peu elle viendra vous voir... Regardez donc, Mérillac, comme cette petite est jolie... quels traits fins, délicats, quels beaux yeux... n'est-ce pas tout le portrait de sa mère?

— Ma foi, oui... la ressemblance est déjà frappante...

— Pauvre enfant ! puisse-t-elle être plus heureuse!

Le comte ne pouvait se lasser d'admirer et de caresser sa filleule; Teniant se laissait faire, tout en mangeant les bonbons qu'on lui avait apportés; le père Chausseux buvait tout seul, et sa femme s'écriait :

— Certes, pour un bel enfant, on peut dire que c'est un bel enfant ! voyez comme c'est venu... comme c'est blanc

LES ENFANTS DU BOULEVAllD

et rose!... Elle n'a pas des membres énormes, c'est vrai, I mais c'est ferme... c'est moulé... et de la malice! c'est , qu'elle vous en a plus à elle toute seule ([ue trois fois Chaiisseux!... J'espère, monsieur le parrain, que vous êtes lier de vot' filleule?

— Oui, madame Chausseux.je n'ai que des élogesà vous donner, vous avez eu bien soin de cette enfant, et je no manquerai pas de dire à sa mère que sa fille est parfaitement ici, et qu'elle fera bien de vous la laisser encore quel(]ue temps.

— Oh! oui, monsieur; je voudrais la garder toujours, moi... ça me fera ben du chagrin quand faudra la rendre. Ces messieurs déjeunent-ils avec nous?

— Non, madame Chausseux, un devoir important nous appelle maintenant à Corbeil; il s'agit de purger la société de plusieurs misérables qui ont longtemps échappé à la justice...

— Ah! vous allez faire pincer les voleurs?

— Nous allons rcssa,yer, au moins... Sommes-nous loin de Corbeir?

— Non, monsieur, une petite lieue, pas plus. Chausseux va vous mettre sur la route.

— Volontiers... Adieu, chère petite... que je t'embrasse encore... Ah ! je sens que je t'aime déjà comme un père ! et puisque le tien t'abandonne, je jure, moi, de t'en tenir lieu!

La petite Honorine se laisse embrasser. Le comte fait sou eadeau ;Ma nourrice, puis les deux amis se remettent en route, accompagnés par le pure Chausseux, qui sourit et secoue latcte en les regardant, mais ne peut parvenir à dire autre chose que :

— Le parrain ! eh, eh ! le parrain !...

On arrive à Corbeil, M. Chausseux s'en retourne en répétant :

— Eii, eh !... le parrain.

Les voyageurs se fout indiquer le poste de la gendarmerie, ils s'y rendent et dénoncent au brigadier les misérables qui occupent la masure dans la forêt.

— Nousnousdoutions déjà que c'étaient des voleurs, dit le brigadier, mais nous n'avions pas encore pu les prendre en flagrant délit.

— Vous pouvez les arrêter sans craindre de faire une méprise; parmi ces hommes est un misérable qui doit déjà vous avoir été signalé, dont le nom est Séverin, et qui est le petit-fils de Cartouche.

— Le petit-fil? de Cartouche ! il serait parmi ces hommes de la forêt! en êtes-vous certain, monsieur'.'

— J'en suis parfaitement sûr, c'est lui qui se dit le maître bûcheron.

— Oh ! mais alors ce serait une prise bien importante; il y a longtemps que la police est à la recherche de cet homme... il a une foule de vols, de crimes sur son compte. Mais c'est un gaillard très-adroit : il change de visage, d'âge, il se transforme si bien qu'on ne peut jamais le reconnaître.

— Eii bien, je vous réponds, moi, de vous le faire reconnaître... je vous guiderai pour cela, car c'est de lui avant tout qu'il faut s'em[iarer.

— Esl-ce que vous comptez venir avec nous, monsieur, pour arrêter les brigands?

— Assurément, moi et mon ami, nous vous servirons de guides...

— Je no vous cache pas, messieurs, que l'affaire sera dangereuse... ces gens-ïîl, et surtout ce petit Cartouche, ne se laisseront pas prendre sans faire uno vigoureuse défense.

— Le danger ne nous effraye pas, brigadier, vous avez affaire ;\ d'anciens militaires.

— Oh! je le vois l)ien, messieurs, mais il faudrait pourt;int faire en sorte d'en sortir sains et saufs... Nous irions bien sur-le-champ, moi et mes hommes, cerner la masure, mais ils nous veirront venir, et il est probable que nous ne trouverons plus personne au gîte.

— Aussi n'est-ce pas de cotte façon qu'il faut agir. Nous avons hier, pondant l'orage, demandé l'hospitalité dans la masure... les voleurs nous ont fort bien reous ; nous étions

sans défiance, lorsque le hasard m'a permis d'entendre une conversation qui m'a apjiri.i la véritable profession de nos hôtes. Deux, contre cinq hommes bien armés. nous étions perdus; nous avons eu recoursâ une ruse qui nousaréusbi. Mon ami a dit qu'il allait toucher trent'mille francs chez le notaire de Corbeil ; vous comprenez (juc le désir de s'emparer de cette somme a sur-lewhamp changé les desseins de nos voleurs. P'eignact d'être touché du bon accueil que nous avons reçu, de l'excellent souper que l'on nous a fait faire, Mérillac a promis de revenir pour récompenser généreusement notre hijte...

— Et pour donner une entière conGance à nos volears, je leur ai laissé une f<;rt belle paire de pistolets anglais, sur lesquels mon chiffre est gravé.

— ïrôs-bicn, messieurs, alors ces misérables vou3 attendent...

— Oui, ils nous oiit même assuré qu'ils auraient un cabriolet à nos ordres. Nous avons annoncé que nous repasserions par la forêt vers les deux heures de l'aprèsmidi.

— Fort bien, nous avons du temps devant nous ; trois de mes hommes vont se déguiser, mettre des blouses, se faire paysans, ils se rendront dans la forêt, mais chacun par un chemin différent, tâcheront d'éviter les regards, et, vers l'heure convenue, se trouveront prés de la masure.

— C'est cela. ..ensuite moi et Mérillac nous avancerons doucement vers la demeure des brigands.

— Vous, un peu en avant, monsieur... et comme «'est monsieur votre ami qui est censé avoir la grosse somme, ils n'agiront pas qu'il ne soit près d'eux... vous serez bien armé, monsieur, et prêt à faire feu au premier mouvement d'attaque des voleurs.

— Fort bien, mais Mérillac... c'est sur lui qu'ils fondront d'abord pour le dépouiller...

— Attendez, monsieur, attendez ; monsieur peut avoir reçu une partie de sa somme en écus, et comme ce serait très-lourd à porter, il a pris avec lui un homme pour porter ces sacs.

— Excellente idée, cet homme...

— Ce sera moi, messieurs, et bien déguisé, je vous le jure; ensuite deux ou trois de mes hommes nous suivront de loin ; de cette façon, je crois que nous pourrons nous rendre maîtres de ces brigands sans qu'il nous arrive malheur.

— Ce plan est très-bien tracé; nous allons déjeuner et nous reposer un peu, nous reviendrons ensuite ici..

— Soyez ici à une heure, messieurs, tout sera fait et disposé comme je vous ai dit.

— Et vous nous prêterez des armes?

— A chacun une paire d'excellents pistolets, qui ne rateront pas.

— C'est convenu ; à une heure nous serons ici.

Les deux amis se sont fait enseigner la meilleure auberge du pays, ils se fout servir à déjeuner, et cette fois mangent de bon appétit. Le plan du brigadier leur parait bien conçu, l'idée de se faire accompagner d'un homme qui aura l'air do plier sous le poids d'un sac d'argent sourit beaucoup à Mérillac, qui est persuadé que c'est sur ce sac-là que se jetteront d'abord les voleurs.

Le comte se sent heureux à l'idée de livrer enfin à la justice le misérable qui est la première cause de tous ses malheurs, et qi^i a fait conduire à l'èchafaud la femme ([u'il adorait. Vongersa chère Honorine était la pensée de toute sa vie et le plus ardent de ses désirs. C'est un moment bien solennel dans la vie, que celui qui doit combler notre vœu le plus cher. Cependant, au souvenir de la femme qu'il avait aimée venait se mêler souvent celui de cette petite lîUe qu'il venait d'embrasser, de cet enfant auquel il avait promis de servir de père, et s;ins qu'il eu comprit la cause, l'image de ce Séverin venait se joindre à cela, et jetait comme un nuage sombre entre la petite Honorine et celle d'autrefois.

Le temps marchait bien lentement au gré du comte et de Mérillac. A uno heure moins un quart ils sont au poste do gendarmerie; le brigadier est déguisé de manière & n'être pas roconnaissable et il met sur son dos uu sac on

LES ENFANTS DU BOULEVARD

partie parni do ferraille. Germancey et Mériliac sont munis chacun d'uno paii-e de pistolets, on .-e met en route pour la forêt, suivi, d'un peu loin, par trois gendarmes, mis aussi en paysans.

On se dirige vers le sentie que les deux voyageurs ont suivi le matin.

Le bouleau isolé, l'arbro cassé le fiiit reconnaître, sans quoi il serait dit'licilo de le romar((uer. A peine entré dans le sentier, le comte veut marcher seul en avant dfl (luatre-vingts pas au moins, présumant ([uc les voleurs peuvent avoir envoyé du monde en éclaireur pour s'assurer do leur retiiur.

Mùrillac s'arrête donc ainsi que son compagnon qui semble plier sous le poids do son sac; il laisse son ami aller en avant ; mais il a soin d'armer ses pistolets et de se tenir prêt Ci tout 6v6nement, puis lorsqu'il trouve la distance assez grande, il se remet en route.

On avance ainsi pendant vinjjt minutes dans le sentier, sans rencontrer personne. Au bout de ce temps, le comte aperçoit un homme en observation : il reconnaît Pierre, et, à vingt pas plus loin, il aperçoit Séverin et le reste de la bande.

Le comte se met à crier assez haut pour être entendu des deux côtés :

— Nous voici. . . ne vous impatientez pas, notre hôte... mon ami me suit... il n'est pas loin !...

— Mais il n'est pas seul votre ami? dit M. Pierre en quittant la place où il s'était blotti...

— Non, il a bien fallu qu'il prit quelqu'un pour porter son argent, on lui a donné cinq mille francs en écus... le paysan qui les porte plie sous son sac...

— Eh bien, allez aider cet homme... allez le débarrasser, vous autres! crie Séverin en faisant signe à ses hommes d'aller vers Mériliac, tandis que lui marche droit vers le comte, dont il est encore assez éloigné.

Les voleurs, pressés do s'emparer du sac d'écus et de dépouiller Mériliac de la somme dont ils le croient porteur, se mettent à courir en avant. Lorsqu'ils ne sont plus qu'à six pas de ceux qu'ils veulent rejoindre, le faux paysan se redresse, jette de côté son sàc et ajuste les voleurs ; Mériliac en a fait autant de son côté, si bien que les quatre hommes qui allaient se jeter sur eux sont reçus à coups de pistolets.

En entendant le bruit des armes à feu et les cris de ses camarades, Séverin pousse un jurement eifroyable et court sur le comte avec un poignarda la main, en disant :

— Ah! traître!... tu nous as trahis, mais tu ne t'en sauveras pas cette fois !.. .

— C'est ce que nous verrons ! répond Germancey en déchargeant sur le misérable un coup de pistolet. Mais le voleur a évité le coup, en se rejetant de côté; il se précipite sur le comte et lui porte un coup de poignard qui l'atteint au bras, une lutte s'engage entre eux :" Germancey, moins agile, moins jeune que son adversaire va succomber et recevoir un coup mortel, lorsque trois cendarmes, sortant de différents massifs de la forêt, se jettent sur Séverin, le désarment, le saisissent et le garrottent solidement ; en se débattant, le fliux bûcheron a perdu la perruque qui lui cachait presque les yeux; depuis longtemps son grc;nd chapeau était tombé, on peut alors voir entièrement la figure de cet homme jeune encore, et qui serait beau garçon, si toutes les passions mauvaises ne se révélaient dans chacun de ses traits, et surtout en ce moment où, exalté par la fureur, ses yeux semblent lancer des éclairs.

Le nommé Pierre avait été tué roide par la décharge des pistolets de Mériliac ; un des voleurs avait prisla fuite, mais M. la Grenouille et un autre bandit étaiententre les mains des gendarmes.

— Vous êtes blessé, mon ami, dit Mériliac en s'approchant du comte.

— Ce n'est rien... au bras... c'est peu de chose... et malgré ce misérable, j'en réchappe encore. '

Séverin est furieux, il vomit les plus horribles impréîations, tandis que M. la Grenouille prend la chose gaieaient et se contente de dire :

— C'a été bien joué !... ah I faut convenir que l'affaire a été joliment menée... nous avons donné dans le paquet... il n'y a cjue Pierre qui se méfiait... et c'est lui qui a reçu la dragée... il sentait le coup.

Tout a coup Scveriu se tourne vers Germancey, en lui disant d'un air ironique :

— Merci, monsieur de Germancey, merci de m'avoir fait pi'cndre ! ah ! félicitez-vous. . . vous avez fait là un beau chef-d'œuvre... s.ivezvous qui vous avez fait arrêter'.'., le père de votre filleule... de celte petite fille que vous aimez tant... que vous avez été embrasser chez sa nourrice... oui, je suis votre compère !.. vous direz à Florentine que, grâce à vous, son cher Francisque va aller aux galères... ça lui fera plaisir... elle vous en saura gré. . . mais ce n'est pas tout... ces enfants de votre frôre que vous cherchez... Maria et Victor, je les ai trouvés moi... je sais où ils sont... Grâce à vous, j'ai appris cette nuit que leur mère est madame Rigoulot, ci-devant mademoiselle de Haute-Futaie... c'est une découverte qui pourra me servir un jour, parce que vous entendez bien que je ne veux point moisir au bagtie... allons, gendarmes, emmenez-moi, marchons, je n'ai plus rien à dire à mon compère !

Le comte est demeuré atterré par tout ce qu'il vient d'entendre ; il n'a pas eu la force de prononcer un seul mot; cependant, lorsque les gendarnjes se disposent à emmener les voleurs, il court vers Séverin et lui crie :

— Si vous ne m'avez pas menti, monsieur, de grâce apprenez-moi ce que sont devenus les enfants de mon frère... dites-moi où je puis les trouver, et moi je vous promets de prendre soin de cette pauvre petite dont vous avez abandonné la mère... de la fille de Florentine.

— Ah 1 je m'en fiche pas mal de l'enfant de Florentine... Au revoir, compère, vous m'avez fait arrêter... faites-moi relâcher et je vous dirai où sont votre neveu et votre nièce...

Les gendarmes emmènent leurs prisonniers, après avoir eu soin de bien les garrotter. Mériliac entoure de son mouchoir la blessure du comte, il lui fait porter son bras en écharpe, tout en lui disant :

— Est-ce que vous ajoutez foi aux propos de ce misérable? N'y croyez donc pas, mon cher... il vous a dit tout cela pour tâcher de se venger de vous.

— Puissiez-vous dire juste; car ce serait affreux, s'il n'avait pas menti.

Avec l'aide d'un gendarme, les deux amis arrivent au bureau dee voitures de Corbeil et prennent place dans celle qui part pour Paris.

De retour à t'aris, le comte se donne à peine le temps de faire panser sa blessure qui est légère ; il se rend chez Florentine, qui s'inquiétait déjà de ne point le voir revenir, et qui, apercevant son bras en écharpe, s'écrie :

— Vous êtes blessé, monsieur, il vous est arrivé un accident? *"

— Ceci n'est rien, mon enfant, une histoire de voleurs que je vous conterai plus tard ? Parlons de votre fille. — • Vous l'avez vue, monsieur ; elle se porte bien?

— Oui, je l'ai vue, je l'ai embrassée à plusieurs reprises, car elle est charmante... sa santé est excellente... et je crois que ces gens chez qui elle est en ont grand soin et l'aiment beaucoup.

— Oh! oui, ils l'aiment... qui est-ce qui pourrait ne pas l'aimer? elle est bien gentille, n'est-ce pas, monsieur?

— Charmante... du reste, c'est tout votre portrait.

— Vous trouvez, monsieur?

— C'est frappant ! et Mériliac est bien de cet avis.

— Et que vous a-t-elle dit, mon Honorine?

— Elle m'a demandé sa mère, qu'elle regrettait beaucoup de ne point voir avec nous.

— Chère enfant. . oh! bientôt j'irai la voir... l'embrasser... puis à la fin de l'été, je la prendrai avec moi., je ne m'en séparerai plus... et qui sait... quand il apprendra que sa fille est si jolie... peut-être son père reviendra-t-il nous voir... peut-être nous aimer a-t-il alors.

LES ENFANTS DU BOULEVARD

Le comte ne répond rien, mais il détûurne la tète, car, lorsqu'il songe quel est l'amant de Florentine, le père de la petite Honorine, il ne peut s'empiHlier de pr6voi!' pour la jeune mère et sa fille un bien sombre avenir. Maie il se promet de toujours cacher ft sa protégée que son amant Francisque n'est autre que le misérable SéTerîii, et que cet homme est maintenant entre les mains de la justice.

Le procès des voleurs n'est pas long : le petit-fils de Cartouche et ses oomplices sont Condamnés aux travaux foicés à perpétuité.

Mérillac apporte t son ami lo journal qui contient oe jugement, en lui disant :

— Te voilà à jamais délivré de ce misérable, qui osait te braver...

— Délivré... ce n'est pas bien sfiP... des gisns comme lui se sauvent toujours du bagne !.,, ce Séverin avait bien mérité la mort !

— On aura trouvé des circonstances atténuantes !...

— Enfin ! puissé-je ne plus on entendre parler!...

— Mais quelques années plus tard, vers la fin de 1813, on lisait dans un jounial :

« Deux forçats viennent de s'évader du bagne d(! Toulon; malheureusement ce sont deux hommes de l'espèce la plus dangereuse : l'un est le nommé la Grenouille, et l'autre ce fameux voleur, connu sous le noiû de Séverin et qui est, dit-on, le petit-fils do Cartouche; le signalement de ces deux hommes a été envoyé partout; mais jusqu'à prissent toutes les recherches ont été infructueuses. I)

Page 1