‹ MoustacheChapitre 225 sur 281 · XXI. — ou O.N EN EST · texte numérisé non relu

XXI. — ou O.N EN EST

Depuis l'époque où M. de Germancej avait fait arrêter Séverin et ses complices, rien ne s'était passé de remarquable parmi les personnages que nous avons vus dans la première partie de cet ouvrage.

Florentine avait fait revenir sa fille près d'elle ; la petite Honorine était chaiiuantc, mais sa mère ne voulait pas en faire une simple marchande d'oranges comme elle. Elle trouvait tant de gentillesse, tant d'esprit à son enfant, ([u'elle se serait crue coupable de no point faire cultiver par l'éducation les dons heureux que sa fille avait reçus de la nature. Elle était du reste encouragée dans ses idées parle pari-ain d'Honorine, qui portait lo plus vit attachement à sa filleule, et trouvait que ce serait un crime do condamner cetto enfant à passer sa vie sur le boulevard du Temple.

Florentine, qui ne voulait point ceiiendant se séparer entièrement de sa fille, la conduisait tous les matins dans une pension modeste, où elle allait la reprendre tous les soirs à huit heures; de cette façon, pondant une partie de la soirée, elle avait encore sa tille avec elle. 11 est vrai que la petite Honorine passait naturellement celte partie de la soirée sur le boulevard, près do l'étalage de sa mère. Ce que M. do Germanoey ne trouvait pas très-convenable, mais Florentine avait répondu à cela :

— Si ma fille n'était pas (juoliiuefois près do sa mère lors(iu'clle vend des oranges, elle mugirait plus tard on sachant que cola était mon état; enfant, elle s'y habitue, et plus tard, si elle devient riche, elle no me méprisera pas. Elle croit son père mort... vous m'avez conseillé de ne point la détromper, monsieur.

— Et je vous y engage encore.

— Vous voyez bien que n'ayant plus que moi, il faut au moins qu'elle chérisse sa mère.

Maria n'avait eu aucune nouvelle de son mari. Ne voulant pas ([ue son frère Victor restât comuiissionnaire , lorsque dans son commerce démodes elle gagnait, beaucoup d'argent, elle avait chargé celui-ci de surveiller son magasin â Rouen. Mais lo séjour do Rouen ne plaisant que iiiodiocreuient au jeune houinio, il n'y resUiit jamais que fort pou do teui[)s, et se hâtait do revenir ù i'aris, sur son cher boulevard du Temple, voir les nouveautés qui so donuaicul ù l'Àmbigu-Comiquo ot à. la Gaité. Quant aux

nouveaux Troubadour», ils n'existaient plus en 1807, lautorité avait fait fermer l'ancien petit Ihéâtre des Dûla'^«'fmeuts ainsi que plusieurs autres théâtres... pourquoi?... on n'a jamais pu savoir.

Mai.s, dans sa prospérité, Victor n'ooWiait pa* son ancien anii Beaulard. Celui-ci était re."-'' f " - iijjures dccire, etconlinuaitàdire:a C^ai'Ou ..,elc.» En vain Victor essayait de lui (ain- .al et de lui donner des idées d'ambition ; il y peidaii ton temps; Beauiard, qui restait maigre, pâlot, flaet et petit, disait au ci-devant commis.sionnaire :

— Founiuoi veux-iu que je change de position, je me trouve heureux comme je suis; le boaletard du Temple est ma patrie... où donc trou verais-je un endroit plu.s jj.i, plus amusant, plus récréatif que celui-ci, qui vient eac.ie do s'embellir par une con.struction nouvelle. L'ancien théâtre de la Gaité n'existe plus; à la place de sa salle longue, étroite et mesquine, le nouveau directeur, M. Bourguignon, gendre de feu Nicolet, a fait élever une salle belle, commode, élégante, spacieuse. J'y suis entré un soir comme cela allait finir... J'ai été ébloui... et puis notre boulevard s'est encore enrichi par la présence de de IX nouveaux artistes en plein vent, ^&6'c/(e et monsieur Ualimafré. Hs ont remiducé le père Rousseau, et avec beaucoup de succès. Lo père Rousseau était dréle, il était pour les grosses farces ; mais ceux-ci sont plus tins, plus spirituels : Bobèche est un comique vrai, naturel, il vous fait rire sans se donner de peine, sans faire beaucoup de gestes. ;]Avec sa veste jaune, sa culotte ronge et son petit tricorne gris, après lequel est att;iché un pupill ju, il n'a qn'à ouvrir la bouche pour provoquer la gaieté, et sa bonne tigure ronde, fraîche et réjouie, vous d mao surle-champ envie de l'écouter. J'ai eniendu dire ùde beaux messieurs qui viennent souvent l'entendre, que s'il voulait monter sur un théâtre, ce serait un excellent comédien. M. Corsse a voulu l'engager, le faire entrer d.ms sa troupe de l'Ambigu-Comique, Bobèche a refusé, il a dit qu'il était bon pour jouer en dehors, mais qu'il serait peut-être mauvais en dedans! Hein! envoilàdelamodestiel

Victor n'insistait pas, et se contentait de payer de la bière et des échaudés à son ancien camarade, ce qui pour celui-ci équivalait ù un dîner au Cadran-Iîleu ; puis il allait seul voir, à la Gaité, la Citei ne, du déjà célèbre (Juil- Itcvt de Puerccûiirt , et à l'Ambigu-Comiqu.^ , la Furêl d'Ilennunstud, du non moins célèbre Caigniez. Ces deux auteurs étaient en 1800, 10, 11 et l'J, ce que sont do notre temps, pour les drames, MM. d'Fnncry et Aincit Bour- Q'ois. Ce qui prouve que chaque époque a ses auteurs privilégiés, ou ses auteurs eu vogue, ou, si vous aimez mieux, ses auteurs heureux... C'est toujoui-s la même chose.

Le clievalier de Mérillac continu;iit de faire sa cour à madame Roberval, il est probable que ce n'était plus aussi assidûment... 11 y a tant de manières dû faire sa cour! mais la bonne est celle qui vous fait conserver toujours des relations amicales avec les personnes que Ton a connues intimement.

M. Roborval continuait de faire fortune en laiss;int sa femme libre de le faire... tout ce qu'elle voudrait. Ce monsieur était devenu tout îi fait comme il faut; il continuait de voyager fort souvent, et lorsqu'il revouait de ses tournées, no manquait pas d'aller s'enfermer dans sa maisou do campagne de Ville-d'.'V\ray, où il se dérobait a tous les regards et recevait rareaieut du monde, à moins quo ce ne fût pour y donner do ces fétos sploudides qui fout accourir chez vous tout Paris, ol défrayent pendant une semaine h'S conversations dos salons.

On était arrivé ainsi à ranuoe 1S13, et c'est vers la lin do cette année quo le conuo de Gormancoy avait lu dans losjournaux ooi article qui annonij-ait quo deux foi^ats s'étaient échappés du bagno de Toulon, et que ces doux forçats étaient justomout ceux qu'il avait jadis (ait arrotor': Séverin ot la Grenouille.

La lecture do cet article avait vivement impressionné lo cnito. Il avait sur-le-oUamp redouté les plus j,rands iiailhours pour Floroi.tine et ta fille. Il cal ulait tout lô mal qao pouvait oucûih) leur faire cet homme, qui devait

se

LES liNFAN rS DU BOULEVAaU

— T'cs-t-un imbécile! (Pago^S.)

être alors dans toute la force de l'âge. Séverin devait avoir de trente-huit à trente-neuf ans; il est rare qu'un homme dont tous les penchants sont vicieux, se corrige à cette époque de sa vie.

Cependant l'année 1813 s'est écoulée, puis la suivante, sans que rien soit venu trouhler la vie paisible de Florentine et de sa fille. Le boulevard du Temple continue d'avoir la vogue pour ses mélodrames, qui ne sont cependant qu'en trois actes, et n'ont pas encore osé se parer du nom de drame, qui remplace aujourd'hui le nom né du genre, mêlé de drame et de musique. Pourquoi a-t-on changé le nom, puisque la chose est restée la même? Je vais vous répondre ce que je suppose : parce que le mot drame est plus noble. C'est possible, mais il est moins juste.

Tautin, Marty, mesdemoiselles ,4 c/è/eiJî/jOî/îs et Hiigens, brillent encore de tout leur éclat. Les Ruines de Babylone, l'Enfant de l'amour obtiennent des succès qui font venir au boulevard du Temple tous les amateurs de spectacle, même ceux qui se moquent des mélodrames et honnissent ce genre l...Mai3 c'est assez l'usage d'aller voiries choses dont on se moque. Que d'hommes j'ai connus qui affectaient de faire fi des grisettes, et auraient bien voulu en avoir pour maîtresses!...

Mais s'il n'est rien arrivé d'intéressant à nos personnages, en revanche de bien grands événements sont arrivés en France. Pourquoi vous les raconterais-je ? vous les savez aussi bien que moi ! et puis je n'ai jamais aimé à m'occuper de politique, oh 1 Dieu! la politique!... quel éternel sujet de disputes quand on s'avise de l'entreprendre, de le mettre sur le tapis. Et les journaux qui vous parlent politique, comme ils sont amusants... hein? comme ils vous font des tartines sur leur sujet favori... sur ce qu'ils veulent, eux... ils ne vous demandent pas si c'est votre opinion à vous!... c'est la leur, ça suffit, ce doit être la vôtre... il faut que ce soit la vôtre ! car, remarquez bien que ces messieurs qui prêchent sans cesse la liberté, ne vous en laissent jamais... à vous ! et si vous ne

pensez pas comme eus, vous n'êtes pas bon à jeter aux gémonies! Oh ! les hommes!... faites vos lariines, messieurs, ce n'est pas moi qui les lirai.

Vous savez donc qu'en '1814 les ennemis entrèrent en France... Triste chose que de voirl'ennemi dans son pays!... j'ai vu cela, moi, puissiez-vous ne jamais le voir, vous.

Vous savez que les Bourbons revinrent en France, que Louis XVni fut roi. Vous savez que l'en-pereur Napoléon revint de l'Ile d'Elbe en 1815, reprit sa place sur le trône et que Louis XVIII s'en alla à Gand ; puis que l'empereur aj'ant été trahi et vaincu, on le transporta à Sainte-Hélène, tandis que Sa Majesté Louis XVIII venait de nouveau s'asseoir sur ce beau troue de France.

Puisque vous savez tout cela, je n'ai pas besoin de vous le raconter.

Nous sommes donc arrivés en 1816, seulement M. da Germancey est rentré dans une grande partie de ses biens, et le chevalier de Mérillac a eu sa petite part dans le milliard que le roi Louis XVIII a bien voulu accorder, comme dédommagement, à ceux de ses serviteurs que la révolution avait trop maltraités.

Il s'ensuit que deux de nos personnages ont totalement changé de position. Le comte de Germancey a retrouvé trente mille francs de rente, et M. de Mérillac presque autant. Cela changera-t-il leur caractère? je ne crois pas, d'abord parce que ces messieurs avaient déjà été habitués à la fortune, ensuite parce que ce ne sont pas des imbéciles; et il n'y a que les imbéciles que la richesse peut changer... à la vérité il y en a beaucoup.

XXIL — LE BANQUIER RIGOULOTINI.

Un changement de goijvernement amène toujours dans un pays un grand nombre d'étrangers, de nouveaux visages. C'est surtout dans une ville comme Paris que ce bouleversement se fait sentir. Les salons ne sont plus les mêmes, vous y voyez une foule de figures nouvelles et

LES KXFANTS nU BOULEVAIiD

Elle apprenait par cœur les rôles de i rincjsae. (Page 59.)

souvent vous y cherchez en vain celles que vous aimiez à y rencontrer. Les uns ont perdu leur place, leur fortune, leur position, et ne peuvent plus tenir le mènae rang dans le monde. Les autres fuient la société pour n'y pas voir le trioraplie de gens ([u'ils détestent, ou subir les grands airs de i)ersonnagos ([u'ils ne connaissent point.

Parmi tout ce monde, parmi cette foule do soi-disant grands personnages, qui débordent de tous les pays, il se glisse toujours des intrigants, dont le seul et le véritable métier est de tâcher de faire des dupes et de s'enrichir ù vos dépens. Ces gens-là étudient le moment favorable pour entrer en scène, et ils s'y présentent toujours avec tant d'aplomb, de tact, de hardiesse, qu'il faut une bien grande expérience pour ne puintso laisser prendre ù leurs jolies phrases, à leurs belles nianiérus.

Les parvenus de la République étaient devenus moins arrogants, moins insolents; ils alfectaieiit maintenant les belles nianitires, et quelques-uns voulaient même essayer de se faire passer pour des émigrés rentrés dans leurs biens, mais cela ne prenait pas et ne pouvait tromper que les sots, qui du reste sont toujours en adoration devant la fortune, ([uello que soit son origine.

Enfin les belles révérences, les airs de cour otiiient singés par beaucoupdenouveaux enrichis. Mais le bon ton, les manières distinguces ne s'acquièrent point avec des écus. Arrivé ù l'âge mûr, on no refait pas son éducation ; et ceux qui font dos jxiinijiK's à trente aus, en feront toute leur vie, à moins <iu'ils ne prennent le parti do ne plus ouvrir la bouche.

Le millionnaire Rigoulot étiiit enchanté d'avoii' épousé mademoiselle de Ilautefutaie. Grftce à sa femme, qui était do l'ancienne noblesse, il recevait dans son salon des gens très comme il faut, ([ui, en faveur des excelleuts dîners que donnait le banquier, voulaient bien fermer les yeux sur l'origine de sa fortune, et venaient offrir leurs hommages {i sa femme.

Madame Rigoulot, ci-devant mademoisollo de Hautefutaie, tenait sa maison sur un grand ton. Elle avait sou

jour de réception, et outre cela donnait des bals, des concerts, des matinées littéraires. Devant le monde, elle appelait son mari Bù/otilotini, et traînait tellement sur les deux dernières syllabes, qu'on était bien forcé de se rappeler ce nouveau nom. Si bien qu'au bout de quelque temps, comme le nom de Rigoidotini résonnait infiniment mieux aux oreilles que celui très-prosaïque et peu distingué de Rigoulot, le banquier fut débaptisé et devint un tantinet Italien, ce qui ne pouvait que lui attirer de la considération aux yeux de gens qui aimaient beaucoup les étrangers.

Madame Rigoulotini avait naturellement évincé de son salon une grande partie des anciens amis de son mari. dont les manières et le langage plébéien ne pouvaient plus s'accorder avec la société qu'elle recevait, et M. Mouchenez qui, on doit s'en souvenir, prodiguait à tort et à travers les t et les s, avait été un des premiers que cette dame avait prié son mari de ne plus recevoir.

Cette prière avait d'abord été fort mal accueillie par le millionnaire, qui avait dit à sa femme :

— Comment, madame, vous voulez que je mette Mouchenez à la porte ! un ancien ami, un cam.arade, un boa et honnête garçon... car c'est un excellent cœur que Mouchene/, I

— Kli! monsieur, je ne conteste pas les qualités de votre -M. Mouchenez, c'est un homme très-sensible, je le veux bien !... mais il est impossible d'avoir plus mauvais ton ! il ne dit pas un mot sans faire des cuirs !... et il les fait avec une ;issurance... il crie A vous assourdiri Enfin, c'est un monsieur qu'il est impossible de recevoir dans un salon... Je ne vous dis p;is do le chasser, mais faites-lui entendre que nous ue recevrons plus, que nous allons à la campagne... Tout ce que vous voudrez !... Recevei-le dans votre cabinet, quand vous serez tout seul... j'y consens encore... mais avec ma société, jamais, monsieur, je ne le veux point, ot il me semble que ma volonté doit vous suflire.

Cette dame avait en effet habitué son mari à plier

LKS ENFANTS DU BOULEVARD

devant sa volonté; il s'incline donc en sipne d'obôissancf, mais dans la même journoo, en sortant do sa maison, il rencontre Mouchenez ([ui ee disposait à y enti'er.

Le millionnaire barri- le passage à son ami, en lui

— Ne va pas chez moi, tu vois bien i|Uojo n'y suis pas...

— Tiens, c'est toi, Crésusl... Ali ben,je te trouve là comme lîaptiste... J'allais l'avoir le nez cassé... A la vérité, j<i me serais rejeté sur ta fciiime... mais c'est pai la niôriie cliose!... parce que toi i'el moi, c'est le pain et le vin... Deux ami*, quoi! tandis (juo ta femme... c'est le cornichon... ôli ôh éh !... [)a8 mauvais le mot!... hein... Mais tu no ris pas... pourquoi t'est-ce que tu no ris pas, Barabas ?

M. Kigoulot se grattait le nez et se sentait fort embarrassé. Il dit enlin :

— De ([uel côié allais-tu ?

— De quel côté? C'te bêtise ! puisque j'allaia chez toi ; rentrons-y, tu m'offriras i» rafraîchir, un veiTO de ton vin de Aadère, comme tu l'appelles... J'y mords au Nadére, il me chausse ce vin-là...

— Non, je ne veux pas rentrer, j'ai aifairc... il fttut ([uc j'aille sur-le-champ aux Champs-Elysées, chez M. le marquis de Blouminet, un ami de ma femme, qui me fait l'honneur de m'emprunter de l'argent... je ne veux pas le faire attendre.

— Eh bien ! je vais aller avec toi chez ton marquis, qui te fait cet honneur-là !... et puis nous reviendrons ensemble et je dînerai z'avec toi... Je m'invite sans façon... d'autant plus qu'aujourd'hui c'est jeudi, ton jour de irrand tralala... ta as toujours du monde à dîner ces jours-là... et quand il y a pour dix il y a bien pour onze ! çuy est-il... ça y est, n'est-ce pas ?

— Non, ça n'y est pas ! répond Rigouiot en baissant le nez, tu ne dîneras pas chez moi, nous ne recevons plus.

— Vous ne recevez plus... et depuis quand?

— Depuis aujourd'hui... c'est l'idée de ma femme.

— Vous ne recevez plus vol' grand monde huppé?... Ça m'est égal, au contraire, j'aime mieux n'être qu'entre nous... on est plus à l'aise... il y a de ces ostrogoths chez toi qui ont toujours l'air de rire quand je parle, c'est pas que je m'en fiche... mais enfin... un jour la moutarde pourrait me monter au nez... alors les calottes pleuvraient, c'est pourquoi j'aime autant dîner entre nous...

— Mouchenez, j'en suis fâché, mais je ne peux plus te donner à dîner... Tiens, je n'irai pas par quatre chemins... mais ma femme ne se soucie pas de ta société... elle prétend que tu fais trop de cuirs...

— De cuirs !... de cuirs !... qu'est-ce que ta princesse entend par là ? Je ne sais pas si je fais des cuirs... mais je sais que le cuir est une bonne chose et que je voudrais en faire assez pour en vendre... C'est donc à dire que tu me mets à la porte de chez toi... moi, z'un ancien, qui a févu celui de faire son chemin avec toi... pas si bien, c'est vrai, mais, Dieu merci, je suis à mon aise aussi, et si je te demande à dîner, ce n'est pas parce que je n'ai pas de quoi dîner chez moi, entends-tu ?

— Mon Dieu, je sais tout cela... je suis toujours ton ami. je ne te mets pas à la porte, seulement je te dis que ma femme n'aime pas ta compagnie... d'abord tu ne veux jamais m'appeler que Rigouiot tout court et jamais Rigoulotini qui est devenu mon nom .

— Ton nom! c'est pas vrai, ton nom est Rigouiot, tes ni, ni, sont de l'invention de ta femme qui veut te faire passer pour Italien, tandis que tu dois être tier d'être Français... Elle met tes vieux amis à la porte, elle te défend de les recevoir, c'est encore très-gentil de sa part!... Un de ces jours, elle te défendra de dire que tu es son mari...

— Mouchenez, tu n'aimes pas ma femme... je le conçois... elle ne te fait pas honne mine, tu ne dois donc pas regretter de ne point venir à ses réunions... viens me voir quand je serai tout seul... viens dans mon cabinet... jeté recevrai avec plaisir... et nous boirons du Madère...

— Merci. Tiens, veux-tu que je te dis3?... Eh ben ! tu me fais pitié...

— .Mouchenez I

— Uui, pitié! et avec tous tes millions tu o'es qu'un pantin !... d'abord et d'un, un homme qui se laisse mener par sa femme est une oie... on le méprise et on a raison. Tu as voulu 4pou$er une ci-devant, tu as eu toi't, mais enlin puisque tes moyens te permettaient de te passer cette fantaisie, il fallait au moins mettre la citojenne sur un bon pied et savoir être le maître chez toi. Au lieu de cela, tu déligures ton nom, tu mets tes ancieni amis à la porte... tu veux singer les grands seiifneurs d'autrefois... Vet l'un imbécile...

— Monsieur Mouchenez !...

— Oui, un imbécile, oh! fàcho-toi si tu veux, mais je te dirai ce que je pense, et queuquo jour tu ta mordras les pouces d'avoir épousé ta princeE.ie... je te pré. lis ça, mon gros, et ce sera ben fait, tu l'auras ben mérité !... Adieu, monsieur ni, ni, c'est fini !...

Mouchenez avait ainsi quitté son ancien ami, et le millionnaire était rentré chez lui tout triste et tout penaud ; car il sentait bien qu'il .y avait do la vérité dans ce que lui avait dit celui qu'il venait d'écondnire, et les vérités arrivent toujours au but, malgré tous les efforts que l'on fait pour éviter leur atteinte.

Depuis que le comte de Germancey est redevenu riche, son premier soin a été de se rendre près de Florentine et de lui dire :

— Ma chère enfant, ma position est changée, le destin a cessé de m'être contraire, il ne me rend pas les êtres si chers que j'ai perdus, mais en me remettant en possession d'une partie de ma forttme, il me permet eaâa de m'acquitter, non pas de tout ce que je dois à yotre pauvre mère, car il y a de ces services que l'on ne saurait jamais reconnaitpe, mais du moins de prouver à sa flJle que je ne suis point un ingrat. Votre tille est ma filleule, à ce titre je lui dois, non-seulement un tendre attachement, mais encore une protection dont je veux dès à présent qu'elle ressente les effets. Elle entre dans sa quatorzième année, elle est charmante, elle a déjà la beauté de sa mère, elle y joint toutes les grâces enfantines de son âge. Mais je veux que son éducation soit cultivée, elle a de l'esprit, je veux qu'elle y joigne des talents. Permettezmoi de la placer dans un pensionnat où tout en lui formant l'esprit on s'occupera aussi de son cœur ; où l'on ne cherchera pas seulement à la faire briller dans le monde, où surtout on ne lui enseignera pas à mépriser sa mère. Je n'ai point d'enfant... je commence à croire que je ne retrouverai jamais les enfants de mon frère ; par conséquent, c'est donc à votre fille, à ma filleule que je laisserai toute ma fortune; mais en attendant, dès cet instant, je lui assure six mille livres de rente... Oh! ne rjfusez pas, vous n'en avez point le droit... un parrain e^t m second père, c'est à ce titre que je veux assurer le sort de ma petite Honorine. Quant à vous, ma chère enfant, je n'ai point d'ordre à vous donner, mais si vous vouliez suivre mes conseils, vous quitteriez un commerce qui vous fatigue et que vous n'avez plus besoin d'exercer. Votre bonne mère vous avait laissé de quoi vivre, vous vouliez toujours gagner de l'argent pour assurer l'avenir de votre fille, mais maintenant ce soin me regarde et puisque vous êtes tranquille sur son sort, il me semble que vous pouvez bien jouir d'un peu de repos.

Florentine avait d'abord voulu refuser les bienfaits du comte, mais celui-ci avait tenu bon, et son titre de parrain lui avait donné le droit d'insi.ster. Puis, au fond du cœur. Florentine était heureuse en pensant que sa fille aurait de l'éducation, des talents, et pourquoi aurait-elle refusé d'en f dre une demoiselle digne d'aller dans le monde, puisque la fortune qui l'attendait lui permettrait d'y tenir sa place ?

M de Geriijancey avait aussi fait un riche présent à sa commère, mademoiselle Turlure. Mais celle-ci, toujours sans ordre, sans soin, avait bien vite dissipé en spectacle le produit du cadeau qu'on lui avait fait, cadeau qu'elle avait proniptement réalisé contre de l'argent. En prenant des années, la grosse blonde sentait augmenter sa passion pour le théâtre, elle se faisait acheter des brochures de

LliS ENFANTS DU BOULEVARD

mélodrame par Boursiquet, elle apprcna t par cœur le.-f rôles tlo pi'iucessô innocente et porsécutéi', <;t maintenant sa toquade était de dùljuter à l'Ambi^'u ou à laGaîtc.

On conçoit qu'au milieu de ces éludes dramatiques, la marraine s'était fort peu occupée de sa filleule. Cependant lorsqu'elle regardait Honorine, elle s'écriait :

— Elle est fièrement jolie ta fille, Florentine, et au théâtre elle ferait un furieux effet !...

Mais Florentine n'avait nulle envie de mettre sa fille au théâtre.

Honorine était déjà si jolie, elle montrait tant d'esprit naturel, il y avaittant.de gnXce dans sa personne, tant de charmes dans ses traits, dans son reji'ard, danssa voix, que tout le monde l'aimait, et comment sa mère n'auraitelle pas été flore d'elle, lorsqu'elle voyait chacun l'admirer.

Florentine avait donc suivi les conseils de M. de Germanccy. Elle avait abandonné son commerce d'oranf^es, quitté la place qu'elle occupait sur le boulevard du Temple, où elle avait laissé Turlure, ainsi que la Koufllard. i'uis, presque tous les jours, elle allait voir sa fille, dans le pensionnat où le comte l'avait iJacée. Elle soupirait bien fort lorsqu'il lui fallait s'en retourner seule chez elle, et laisser sa tille à la pension. Mais Honorine était si aimante, si gentille avec sa mère, elle aiiprenait si bien tout ce qu'on lui enseignait, elle prenait des manières si polies, si distinguées, que cela consolait Florentine qui se disait en la quittant :

— Ce n'est pas près de mon étalage d'oranges, qu'elle aurait appris à parler comme cela.

Et lorsque le comte venait lui faire des compliments de sa filleule, elle s'écriait parfois :

— Oh! oui... elle est bien jolie... bien aimable, ma fille... Ah 1 si son père la voyait, croyez-vous donc, monsieur, qu'il ne l'aimerait pas, qu'il n'en serait pas fier aussi ?

Mais alors, M. de Germancey détournait les yeux, en fronçant le sourcil, et se contentait de répondre à voix basse :

— Oubliez !... oubliez cet homme... vous ne le reverrez jamais!

lît il ajoutait en lui-même :

— Espôrons-le du moins.

XXIll. — UN ÉCI.AIR DANS l'i)Ml;:;e.

On était au commtsnceraentde l'hiver mil huit cent dix- •îopt. Les plaisirs et lient à l'ordre du jour, ou plutôt du soir. Ce n'étaient dans les salons de l'aris ([ue fêtes, bals, dinars, concerta. Parmi les maisons ([ui avaient la réputation d'être dos |)lus gaies, et dans lesquelles la cérémonie ne s'observait pas avec rigueur, on citait celle de M. Robcrval, le boursier, l'homme heureux eu all'aires ; dans son salon on trouvait un peu de tout, comme eu mil huit cent quatre : des artistes, dos gens de lettres, des négociants, des financiers, des entrepreneurs, des militaires, des étrangers, et quehiuefois des comtes et des marquis, mais ceux-ci n'étaient point en majorité : la société qui se trouvait chez M. Iloberval éiait un peu trop mêlée pour les gentilshommes do l'ancienne noblesse.

Madame Roberval faisait les honneurs de chez elle avec iiiliniment de grâces ; à force de recevoir du monde, elle avait pris cette aisance, cette afl'abilité ([ue l'on aime à rencontrer dans une maîtresse de maison. Eulalie, c'était le petit nom de cette dame, n'était plus de la première jeunesse, elle avait atteint la quarantaine, iieut-étre même était-elle déjii du mauvais côté; mais cela ne leinpèchait pas d'être encore très-bien et de pouvoir, si elle l'avait voulu, ajouter de nouvelles conquêtes à la liste do colles «l-u'elle avait faites. On doit bien penser ([u'en prenant do l'âge, madame Roberval n'avait pas cessé d être ccxiuette, d'abord c'eût été une faute, la e(i(|uetterie chez les foiumes est plutôt une (itutlitê (ju'uii défaut : devons-nous blâmer tous les petits soins, toutes les peines qu'elles se donnent

pour nous plaire? Si cela ne leur réussit pas toujours, nous devons leur savoir gré de l'intention, et en prenant des années de plus, c'est bien le cas de redoubler de coquetterie, pour tâcher de comjjatlre, ou du moiuii de tenir en respect cet ennemi si redoutable que l'on nomme le temps !

Une dame riche et coquette doit acheter ses toilettes dans les plus beaux magasins de Paris. .. Un jour, madame Roberval entre dans une nouvelle boutique de modes qui vient de s'ouvrir dans la Chaussée-d'Autin et qui est déj& en vo^ue. Ce magasin venait d'être fondé par Maria, la sœur de Victor, qui avait vendu celui «lu'eile avait à Rouen, pour s'établir entièrement à Paris.

Madame Roberval va essayer un chapeau qui lui plait lorsque la maîtresse du magasin pousse un cri de surprise eu la regardant, et de son côté la nouvelle pratique en pousse un semblable, puis ce dialogue s'engage entre ces deux dames :

— Je ne me trompe pas. .. c'e^t Eulalie Deschamps...

— C'est Maria!... ma bonne petite Maria... mon amie à Rouen avant (jue je ne fusse mariée 1...

— Oui, c'est moi... Ab! quel plaisir de te... de vous revoir... pardon, je ne dois plus me permettre de vous tutoyer... car vous avez an équipage... Je vois que vous êtes une grande dame maintenant !

— Oui, je suis riche, j'ai une voiture, mais je n'en suis pas plus fière pour cela, va, ma chère Maria, dis-moi toi, comme autrefois, cela me rajeunira... cela me rappellera le temps où j'étais encore demoiselle... toi, apprentie modiste... Ah ! j'avais seize ans alors; toi, à peu prôs autant... je n'avais pas voiture... mais cependant je vouurais encore être à ce temps-là, et aller courir, et me promener avec toi dans ces belles campagnes qui sont à la porte de Rouen.

— 11 ne faut passe plaindre quand le sort nous a été favorable. Ton mari, ce M. Roberval qui n'était qu'un pauvre graveur, puis un petit commis chez un banquier, a donc trouvé moyen de faire fortune?

— Oui, oh! nous sommes très-riches... nous donnons des diners, des fêtes, nous recevons beaucoup de monde.

— Tant mieux, ma chère Eulalie... j'ensuis bien contente.

— Et toi, Maria, tu as un beau magasin de modes... est-il à toi?

— Oh ! oui, bien à moi.

— Alors, tu es heureuse aussi?

— Je n'ai pas à me plaindre du cote de la fortune, et pourtant je ne suis pas heureuse, moi !

— Pourquoi donc ?

— Je suis uuuiée !...

— El ton njuri te rend malhoureiise ?... Pauvre Mariai...

— Mon, ce n'est [las cela... Je me suis mariée peu de temps après que tu i.vais (juiilé Rouen. . .

— Avec un jeune homme?

— Oui, unjeuue homme, bien joli g:irçon. .. nommé Villemuri.

— En effet, il y a sur ton mag;isiu : Madame Villomart, moiiiste. Eii bien ?

— Eh bien, au bout de huit mois de mariage, mon mûri est parti eu voyage... il no devait être absent que peu de temps,.. e( je ne l'ai pas revu, il n'est pas revenu depuis !

— O mon Dieu ! mais il est mort sUors?

— Je l'ignore... peut-ètr<j l'est-il maintenant, mais dans la première année (jui suivit son dé|mrt, je sus qu'on l'avait vu, roncv)ntré ;i Paris... Alors je me décidiù ù y venir dans l'espoir d'y retrouver mou mari, d'avoir au moins de ses nouvelles... mais rion... rien! Je n'ai rioii appris... les années se sont écoulées et aucune nouvelle de Villemart.

— Pauvre .Maria I tu es veuve, il n'y a j^as à on douter. Mais tu avais un frère dont lu me i>;iriais souvent?

— OU ! gràoe au ciel, je l'ai retrouvé, lui !... Victor est un bon garton... un peu étourdi, un peu p;u"csseux quelquefois, mais obligeant, sensible, j'en ai lait mon premier

fiO

LES ENFANTS DU IlOULEVAIll)

commis, mon associé... il tient mes livres... «luaud il a lo temps, l'iiuvre gurcou, il était comniissionnaire... maid il a bien vite pris de bonnes manières, et c'est à présent un cavalier trés-prôsentable...

— Est-il ici, présente-le moi.

— Non, il n'est pas ici... oh ! il y est rarement, il aime tant à courir, ù se promener, à retourner sur son clicr boiilevaril du Temple, où il a passé une partie do son adolesueiico, et où il prétend (piMl a été trés-beurcux ! mais si tu me le permets, je le mènerai un jour chei! toi.

— Et tes parents ?... as-tu découvert (|uelquo chose? car tu m'avais raconté cette histoire singulière de cette dame qui vous confia ri une paysanne do Vinii>nncs...

— Oui... et nous possédions un flacon qui venait do ma mère et aurait pu servir à nous faire reconnaître... mais ce flacon, Villoraart, mon mari, s'en était emparé... il a disparu avec lui. Au reste, je crois, ma chère Eiilalie, qu'il nous faut maintenant renoncer A tout espoir de connaître jamais notre famille... trop d'années se sont écoulées pour que nous puissions encore nous bercer de la moindre illusion A ce sujet.

Après avoir ainsi renoué connaissance avec son ancienne amie, et lui avoir acheté un de ses plus jolis chapeaux, madame Roberval était remontée dans son équipage^ non pas sans avoir donné son adresse à la marcliande do modes, en lui faisant promettre de venir bientôt la voir.

Maria, qui avait été heureuse do retrouver une compagne de sa jeunesse et de la trouver, malgré son changement do position, toujours aussi aimante, aussi aimable avec elle qu'autrefois, ne manque pas de se rendre à l'invitation qu'elle a reçue. Deux jours après cette reconnaissance des deux amies, madame Villemart se rend dans l'élégant petit hôtel occupé par madame Roberval. Elle dit son nom à une femme de chambre, et presque aussitôt elle est introduite prés de l'épouse du riche capitaliste.

Eulalie reçoit son ancienne amie avec la joie la plus vive, elle la fait asseoir près d'elle, et tandis que la modiste admire tous ces mille riens, toutes ces curieuses inutilités iiui doivent maintenant se trouver dans le boudoir d'une dame du grand monde, madame Roberval fait apporter une délicieuse collation, et elle force son amie à y prendre part avec elle.

Les deux amies fêtaient de fines pâtisseries et humectaient leurs lèvres avec del'alicante et du frontignan. On passait en revue les parties de plaisir que l'on avait faites étant demoiselle. Madame Roberval n'avait jamais été si aimable, si gaie, et elle répétait à son amie :

— Je veux que toutes les semaines tu viennes déjeuner avec moi!... nous rirons, nous causerons comme aujourd'hui!

— Mais ton mari, dit Maria, ne trouvera-t-il pas cela mauvais ?

— Mon mari ! ah ! par exemple I est-ce qu'il s'occupe jamais de moi, est-ce qu'il s'inquiète de ce que je fais ! Oh! cela lui est bien égal. Figure-toi que je ne le vois guère que lorsque nous donnons à dîner ou à jouer, à danser... Il est quelquefois quinze jours sans mettre le pied dans mon boudoir !

Comme cette dame achevait cette phrase, la porte s'ouvre, etM. Roberval entre dans le boudoir de sa femme.

Les deux dames demeurent toutes surprises, mais Eulalie se met à rire en s'écriant :

— Ah bien 1 voilà qui est drôle ! Je venais justement de dire à mon amie que j'étais souvent quinze jours sans recevoir votre visite, monsieur I

En trouvant une dame établie chez sa femme, l'homme d'affaires lui adresse d'abord un gracieux salut et murmure :

— Pardonnez-moi, madame, si je vous dérange... En effet, il est assez rare que, dans la journée, j'aie le temps de venir chez ma femme ; aujourd'hui, je voulais seulement la prévenir que j'ai invité dix personnes de plus pour dîner, afin qu'elle donne des ordres en conséquence.

— Eh bien I je suis charmée do cette .circonstance... Maria, trouves-tu mon mari changé ?

— Mais non... pas beaucoup... seulement monsieur a des besicles, et il n'en portait pas autrefois... cela change un peu.,.

— Et vous, monsieur, est-ce que vous oe reconnaissez pas Maria i

— Ma foi non... je cherche en vain à me rappeler les traits de madame...

— Oh I vous ne devez pas me reconnaître, monsieur, car je suis bien changée, moi!... D'abord bien des années se sont écoulées depuis l'époque où vous m'avez vue à Rouen : j'étais alors une jeune fille... aujourd'hui je suis presque une vieille- femme...

— Veux-tu bien te taire, s'écrie madame Roberval ; si tu te fais si vieille, on va croire que je le suis aussi, moi !... mais tu es toujours très-bien... seulement ce n'est plus la jeune apprentie modiste !... c'est maintenant une belle femme... car tu as encore grandi et pris du corps... Oui, monsieur, c'est Maria, mon amie intime avant que nous fussions mariés...

— Il me semble que monsieur était graveur alors?...

— Certainement, il était simple graveur... Oh ! nous n'étions pas riches quand nous nous sommes mariés I... et je ne ])ensais guère (lue j'aurais voiture... Mais Maria a bien fait sesallaires aussi... elle a un fort beau magasin de modes qui lui appartient... et avec ma pratique... sois tranquille, je t'en procurerai une foule d'autres !

Depuis que M. Roberval sait qui est cette dame qu'il entend tutoyer sa femme; depuis qu'elle lui a rappelé l'avoir connu graveur à Rouen, la figure et les manières de ce monsieur ont conijilétement changé : sa bouche s'est pincée, son air aimable a disparu, il répond d'un air contraint quelques mots sans suite à la marchande de modes, puis, lui adressant à peine une inclination de tête, il sort de l'appartement en disant d'un ton brusque î^ sa femme :

— Vous l'avez entendu, madame, dix personnes de plus à dîner... Ordonnez en conséquence !

Lorsque ce monsieur est parti. Maria se tourne vers son amie et lui dit avec un triste sourire :

— Ma bonne amie, ton mari ne te ressemble pas... ma présence ici lui a déplu, il n'est pas content de revoir une personne qui l'a connu pauvre !...

— Oh ! par exemple ! pourquoi dis-tu cela?

— Je le dis parce que cela est... Allons, Eulalie, sois franche, est-ce que tu n'as pas vu la mine (ju'il a faite en nous quittant, et la façon presque impertinente dont il m'a saluée... ?

— J'ai bien vu que son air était devenu sérieux... mais, après tout, cela m'est bien égal! je m'en moque 4)as mal; si tu crois que cela m'empêchera de te voir ! oh ! tu te trompes... ce monsieur ne m'empêchera pas de faire ce qu'il me plaît, et s'il est assez bête pour ne plus vouloir se rappeler qu'il a été pauvre, moi, je n'ai pas envie de l'imiter. Tu es mon amie, je t'aime, je te verrai toujours...

— Chère Eulalie, ton cœur n'a pas changé... oui, nous nous verrons, mais pas ici... Tu conçois que je ne veux pas m'exposer à quelque inipei'tinence de la part de ton mari... Je ne suis pas patiente, je ne le supporterafs pas. Tu viendras chez moi... aussi souvent que tu voudras, j'ai mon petit boudoir aussi derrière mon magasin, et là il ne faudra pas que ce monsieur vienne faire son air impertinent, car je ne me gênerais pas pour le mettre à la porte !

— Oh ! sois tranquille ! il ne se présentera pas chez toi.

Les deux amies s'embrassent et se séparent en se promettant de se revoir bientôt. Il n'y a pas cinq minutes que la modiste est partie, lorsiiue M. Roberval, qui probablement avait fait guetter son départ, se présente de nouveau chez sa femme.

Monsieur se jette dans un fauteuil en s'écriant :

— Parbleu I madame, il faut que je vous gronde... En vérité, je ne comprends rien à votre conduite. . . comment ! vous donnez à déjeuner à votre marchande démodes, vous

LKS KNFANTS DU UOULEVARD

la tutojcz, vous souffrez qu'elle vous tutoie... C'eut luanfiuer à toutes les convenances... Tenez donc mieux votre rang, madame ; vous avez un holel, un équi[iage, une livrée : quand on a tout cela, madame, on ne se laisse |)as futoj'er par sa modiste, et on ne l'invite pas à déjeuner!...

L'ex-jolie femme hausse les épaules en regardant son mari, et lui répond :

— Savez-vous bien, monsieur, que vous me faites pitié avec votre colore. Maria est une ancic.'nne amie, et je ne renie pas mes amies, moi. Elle m'a vue pauvre; aujouririuii elle me retrouve riche... Et vous voulez à cause de cela que je la traite du haut de ma grandeur... Ah! ah ! ma grandeur ! elle est comme la vôti'e, monsieur, elle ne date pas du temps des croisades!.. . mais cela vous vexe, vous, que l'on vous ai ccjnnii petit graveui'...

— Oui, madame, oui, parce que, dans les affaires, cela peut me nuire... Vous ne comprenez pas cela, vous ne sentez [las (ju'il faut jeter de la poudre aux yeux... C'est l'usage dans le monde !

— Ce que je sais, moi, monsieur, c'est que Maria est mon ancienne amie ; que je suis bien contente de l'avoir retrouvée, et que je la verrai toujours...

— Et si je vous le défendais, moi, madame ?

— Je ne vous obéirais pas !. .. Qu'est-ce qui vous prend donc aujourd'hui, monsieur? quelle idée vous est venue de vous mêler de mes affaires, de mes connaissances?... (ist-ce que je me mêle des vôtres, moi?... lit pourtant j'aurais bien plus que vous le droit de me fâcher... car vous êtes l'homme aux m.vstôres... Vous avez fait bâtir, dans notre campagne de Ville-d'Avraj, un petit pavillon (lii iln'3' a que vous qui entrez... jamais vous n'avez voulu m'y laisser pénétrer... Qu'est-ce que vous cachez donc dans ce pavillon dont vous seul avez la clef... unefemme... une maîtresse peut-être!... Ah! vous en êtes bien capable !...

Toutes les fois que sa femme lui parlait du petit pavillon bâti au bout du jardin de sa maison de campagne, M. Roberval devenait trés-pàle et se hâtait de changer la conversation. Cette fois encore il se lève brusquement en murmurant :

— Madame,., mes com[ites... mes livres de caisse, ne sont pas de votre compétence, et je n'ai pas besoin que vous alliez les examiner... Je vous ai dit ce que je pensai.s de votre marchande de modes... J'aime àcroire que je ne la retrouverai plus installée ici.

M. Roberval est parti, et sa femme va se regarder dans une glace, en se disant :

— Ah ! vous voulez faire le tyran, monsieur, voilà une idée ([ui vous prend un peu tard !... heureusement que tout ce que vous dites et rien c'est absolument la même chose.

Dans cette même journée, l'heureux homme d'affaires donnait un grand dîner, et le soir il y avait nombreuse réunion dansses salons, l'armi les habitués on remarquait le bani|uier Rigoulotini et sa noble épouse; puis le chevalier de Mérillac, qui ne venait plus que de loin en loin chez Roberval, son changement de fortune lui permettant maintenant de retournm- dans les cercles brillants qu'il avait longtemjis abandonnés, mais (jui cependant ne voulait pas cesser entièrement de venir dans les maisons où il avait été bien accueilli alors que le destin lui était contraire.

Depuis que M. de Germancey lui avait conté les amours secrètes de son frère avec madeuioisello de Hautefutaie, le chevalier ne pouvait s'empéclu-r de sourire lorsqu'il se trouvait avec madame Rigoulotini. Mais on pense bien ([ue li"i se bornait l'effet de ses souvenirs; Mérillac était trop discret, trop bien élevé, pour se permottio le moindre mot qui aurait eu l'air d'une allusion aux secrets dont il était dépositaire. Et l'épouse du millionnaire n'attribuait le sourire du chevalier, ([u'au [daisir qu'il éprouvait en se retrouvant avec une porsouiio de sa caste.

Madame Rigoulotini pouvait avoir alors de cinquantesix à cini)nante-sept ans, mais elle était encore fort belle femme, ses traits étaient nobles et réguliers, elle se tenait fort droite, mais sa tournure un pou roide etl'aii' de lieité

qu'elle conS'-rvait habituelJement ne lui donnait paa un abord agréable.

On jouait beaucoup chez M. Roberval. La boaillott« y était en grande faveur, le boston y devenait aunsi à la mode, enfin l'écarté venait de faire son apparitioo dans les soirées et ce jeu avait sur-le-champ été trés-goûté, d'autant plus que tout le monde sait y jouer plus ou moins bien, et <iue les grecs trouvaient le moyen d'y exercer leurs petits talents.

Mérillac venait de se mettre à une table d'écarté avec le maître de la maison. Tout en jouant, ces messieurs causaient, car ils apportaient peu de chaleur ;' leur jeu. et M. Roberval perdait «luelques louis avec ce aang-froid el cette indifférence d'un homme qui est tout à fait insensible à cette perte.

Tout en jouant son jeu, le chevalier dit à son adversaire :

— Vous venez sans doute de faire qnelque voyajre , monsieur Roberval, car vous êtes un touriste déterminé, vous restez peu sans aller et venir...

— Oui, oui, monsieur, en effet, je ne suis de retour de Marseille que depuis six jours...

— Ah! vous avez été â Marseille, je ne connais pas cette ville, mais on la dit très-gaie, très-commerçante surtout.

— Oui, Marseille est une ville où l'on s'amuse a^sez ; on y joue beaucoup; les gens de mer, qui abondent dans cette ville, ont la passion du jeu et ne s'y livrent pas, comme nous, seulement pour passer le temps...

— Etes-vous resté longtemps par là?

— Non... quatre jours seulement à Marseille.

Le millionnaire Rigoulotini, qui se trouvait alors prés de la table d'écarté, s'arrête tout à coup en disant à Roberval :

— Ah ! vous venez de Marseille, mon cher ami... moi aussi, j'en arrive... je suis de retour à Paris d'avant-hier seulement... Ah ! pardieu! j'ai manqué y être attrapé... fait au môme à votre Marseille. . . Et peut-être l'avez-vous été, vous, sans vous en douter...

— Moi, attrapé... Comment... Que voulez-vous dire?

— Y avez-vous reçu en'payement des billets de mille t'rancs à Marseille ?

— Des billets... de mille francs... Mais non... je n'avais [)oint (l'argent à toucher...

— C'est bien heureux pour vous !

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il circule à Marseille une grande quantité de faux billets de banque... moi-même j'en avais reçu trois... (lar un heureux hasard, eu les mettant dans mon portefeuille, les trouvant tout neufs, il me prit l'envie de les comparer à d'autres billets de mille francs que j'avais sur moi, et... voyez la chance ! je m'aperçois que les nouveaux billets portent exactement les mêmes numéros que ceux que je possédais déjà. Pardieu, me dis-je, cela n'est pas clair !... Je cours chez un banciuier de la ville, il avait aussi reçu de ces billets neufs , il fait venir un expert, on examine... les billets sont reconnus faux !... J'ai bien vite rendu les miens à celui qui nie les avait donnés en pavement. Mais ce qu'il y a de pis, c'est qu'alors tous les négociants de la ville ont visité leur portefeuille, et chez beaucoup d'entre eux ou a trouvé de ces faux billets... Tous les commerçants sont furieux... Mais comment découvrir celui <|ui le premier est venu infecter la ville de ses faux billets'?... C'est bien dilïicile dans un port do nief où chaque jour arrivent des habitants des quatre p.>irîies du monde... Enfin je suis bien content do m'en être tire ainsi 1... Ah ! les faussaires ! voilà des gens que je verrais peuilre avec plaisir... c'est cent fois jùs que les voleurs. Ceux-ci s'exposent du moins en vous volant votre bourse... mais le faussaire !... il travaille bien trauquillomeiit chei lui, dans l'ombre etlo mystère... Et il bouleverse ensuit* le ooinmerce, la société, il détruit la confiance, qui est la base do tout.

M. Roberval n'avait pas répondu un mot, mais il ét.ait devenu d'une pâleur livide ; le chevalier, tout ooeuiv de son jeu, ne fait pas attention à l'altération des tr.iits de

LES ENFANTS DU IIOULEVAKU

son ^'i8-à-vis, il doit donner les caries et lui présente le

jeu on lui disant, :

— C'ouiJuz donc?

M. Roberval avance sa main pour couper, riiiiis cette raain tremble telleinent, fjue c'est à peine s'il peut prendre les cartes. Môrillac est frappé do ce chanjjenicnt dans l'état normal de son adversaire, il ruraarquo cotte main tremblante et se dit en lui-même:

— C'est bien singulier !

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