‹ MoustacheChapitre 226 sur 281 · XXIV. — LA VOCATION DE TURLIRE · texte numérisé non relu

XXIV. — LA VOCATION DE TURLIRE

Depuis qu'elle a renoncé à son commerce, Florentine a pris un joli petit logement sur le boulevard du Temple, du côté opposé à celui où elle était établie, mais dans une grande maison presque en face, et ([ui est un peu avant le Jardin-Turc, nouveau café qui vient d'ouvrir aux consommateurs SOS bosquets, sous lesquels des tables sont disposées. Ce côté du boulevard réunit en outre le soir une société assez nombreuse ; les habitants du Marais viennent s'asseoir sur des chaises qui sont placées devant le mur qui clôt le Jardin-Turc. Cet endroit est devenu un but de promenade, et souventde réunion. Les jolies dames du Marais... et le Marais a ses jolies femmes, tout comme un autre quartier, les jolies femmes viennent j montrer leurs toilettes, la forme nouvelle de leur chapeau ou la coupe bizarre de leur robe. Les mamans viennent là, promener leurs filles, quelques mauvaises langues disent même étaler l\\ est certain (ju'à la maniûre dont certaines mamans faisaient asseoir leurs filles devant elles, en leur recommandant toujours de se tenir bien droites, de baisser les yeux quand on les regardait, et de ne jamais rire ni chuchoter entre elles, on aurait pu croire que c'était une marchandise qu'elles venaient mettre en étalage, mais qu'il ne fallait pas se permettre d'y touclier ni môme do la regarder de trop près de peur de la faner.

Toutes les précautions des mamans du Marais n'empêchaient point les jeunes gens de remarquer et de lorgner les jeunes personnes qui en valaient la peine. Quelquesuns poussaient même l'audace jusqu'à aller s'asseoir à côté de la jolie demoiselle, qui alors rougissait et n'osait plus tourner la tête de peur d'être grondée par sa maman .

Chaque quartier, chaque usage ; il régnait infiniment plus de liberté et d'aimables causeries sur le boulevard des Italiens, fréquenté par les habitants de la chaussée d'Antin, on y voyait des dames fort élégantes, mais la société y était plus mêlée ; on se tenait beaucoup moins roide qu'au Marais, mais quelquefois il s'y passait des scènes très -risquées qui amenaient des querelles et des duels. Au total, là et là, on se donnait des rendez-vous en dépit des jaloux et des argus !

La promenade du boulevard Italien avait pris le nom de boulevard de Gand, après le second retour de Louis XVIII ; celle du boulevard du Temple avait pris le nom du jardin devant lequel elle se tenait, car il faut toujours que l'on prenne quelque chose à l'époque ou à la mode, et on disait :

— Nous irons ce soir nous promener au boulevard Turc.

Le boulevard du Temple était donc devenu le boulevard Turc, du côté opposé aux théâtres, depuis Paphos jusqu'à la rue Chariot.

Et Florentine s'était logée dans cette partie du boulevard, parce que de ses fenêtres, qui étaient à un troisième étage, elle voyait parfaitement la place qu'elle avait si longtemps occupée ; la place oii elle avait été enfant, puis jeune fille ; la place où, pour la première fois, elle avait senti battre son cœur en écoutant des paroles d'amour ; la place enfin où elle avait fait connaissance avec son séducteur.

Est-ce que vous croyez que l'on peut voir tout cela avec indili'érence ?.... Oh 1 non, vous ne le croyez pas ! si cela était, j'aurais une triste opinion de votre cœur.

Florentine avait adapté une chaise contre une de ses

fenêtres qui donnait sur le boulevard ; de là, tout en travaillant, elle voyait les étalages de Turlure et de la liouffiard ; elle regardait souvent pitsser le monde, et quand un homme s'arrêtait ou paraissait chercher (juelqu'un à son ancienne place ; elle le suivait des yeux, ses regarda no le quittaient que lors(|u'elle l'avait entièrement perdu de vue. Elloexaminuit cet honuiieavoc attention, elle observait sa tournure, ses moindres gestes ; si elle croyait retrouver en lui quelques traits, quelque ressemblance avec le père de sa fille, . aussitôt elle jetait de côté son ouvrage, descendait rapidement les marches de son escalier, courait sur le boulevard, rattrapait l'homme qu'elle avait remarqué, puis s'arrêtait devant lui... Alors, reconnaissant qu'elle s'était trompée, elle baissait tristement la tète, et retournait chez elle, en se disant :

— Ah 1 M. de Germancey a raison, je ne le reverrai jamais.

Jeune et belle encore, car Florentine n'avait alors que trente-deux ans, la jeune femme n'avait plus de bonheur que par sa fille. Honorine était entrée dans un pensionnat en 1814, mais en trois ans elle avait si bien appris, elle avait mis tant d'aptitude à étudier, qu'elle était aussi savante que beaucoup déjeunes filles qui ont passé huit ou dix ans dans leur pensionnat. Alors sa jeune mère lui avait demandé si cela lui ferait du chagrin de quitter ses compagnes de jeu et d'étude, pour revenir demeurer avec elle ; pour toute réponse Honorine s'était jetée dans les bras de sa mère, en s'êcriant :

— Mon plus grand bonheur sera de vivre avec toi, de ne plus te quitter. .. Oh ! je ne regretterai pas la pension !... je ne suis peut-être pas bien savante, mais rien ne m'empêchera d'étudier encore quand je serai avec toi; tu aimes la musique, je ne négligerai pas mon piano; au contraire, j'y veux devenir très-forte. Oli ! tu verras que tu ne te repentiras pas de m'avoir reprise avec toi.

A la suite de cette conversation. Florentine avait été payer la maîtresse du pensionnat en lui annonçant qu'elle reprenait sa fille. A cette nouvelle, la maîtresse de l'institution avait naturellement cherché à garder son élève, en disant à sa mère :

— Vous avez bien tort, madame, votre fille a les plus heureuses dispositions, elle comprend parfaitement tout ce qu'on lui enseigne, mais son éducation n'est pas finie et vous la reprenez au moment le plus intéressant de ses études.

Florentine avait répondu :

— Je trouve que ma fille en sait bien assez, pour la position qu'elle occupera dans le monde. Et puis, madame, s'il faut vous l'avouer, je ne tiens pas à ce que ma fille devienne si savante ; j'ai toujours entendu dire que les demoiselles instruites étaient dans le monde des pédantes qui auraient rougi de soigner un pot-au-feu, ou de faire une reprise à leur robe. Je trouve ma fille bien comme elle est, et cela me suffit.

La maltresse de pension avait fait la grimace ; la jeune mère lui avait fait une révérence, et s'en était revenue chez elle, joyeuse d'y ramener sa fille, qui n'avait pas encore tout à fait quinze ans, mais qui paraissait en avoir dix-sept, grâce à sa taille svelt?, élancée, à sa tournure gracieuse et à l'expression à la fois aimable et spirituelle de sa physionomie (^ui n'était plus du tout celle d'une enfant.

Honorine est donc maintenant chez sa mère, dans le joli petit logement situé sur le boulevard Turc. Florentine regarde un peu moins souvent par la fenêtre, parce qu'elle est bien heureuse quand elle contemple sa fille, qui a toujours un doux sourire prêt à répondre au regard de sa mère. M. de Germancey a bien fait un peu la moue en trouvant un jour sa filleule établie chez Florentine. Il s'est écrié :

— Comment! déjà?... EUe a quitté sa pension?...

— Oui, monsieur !

— Pour tout à fait?

— Ohl oui, monsieur, je ne veux plus me séparer de ma fille.

— Mais son éducation n'est point terminée...

LES ENFANTS DU BOUr^VAUD

— Oh ! monsieur, elle étudiera encore avec moi, c'està-dire, ce n'est pas moi qui la ferai étudier, au contraire, c'est ma flUe qui me donnera des leçons et m'apprendra de bonnoM manières. J'ai entendu dire à un monsieur... qui fait des livres, cjue ce qu'on apprenait le mieux était ce qu'on se donnait la peine d'api)rendrb soi-même. Honorine est déjà bonne musii ienne, elle étudiera son piano tout aussi bien ici qu'à la pension ; enfin cela nous rend i)ien heureuses d'être ensemble, de ne jdu.s nous quitter... Est-ce que ce n'est pas quelque chose cela, monsieur?

Cette dernière raison était concluante, le comte avait souri, en répondant :

— Au fait, vous avez raiaon, le bonheur que l'on tient est plus sûr que les beaux rêves ([uo l'on fuit jjuur l'avenir.

Kt il avait embrassé Honorine, qui lui avait dit à l'oreille :

— J'étudierai Ijien chez ma more, vous serez oontentde moi, mon parrain !

l'it ces mots étaient dits avec tant d'àmo, de sentiment, les .yeux de la jeune tille e.xpriniaient si bien la tendresse q\i'olle éprouvait pour sa mère, et le respect presque filial (lu'elle ressentait pour le comte, que oelui-ci était vivement touché do l'amitié que cette enfantlui portait. Quand on vieillit, cela est si rare de se voir encore aimé, qu'un est doublement reconnaissant pour ceux qui nous témoignent une sincère affection.

Il y avait quinze jours à peine qu'Honorine habitait avec sa mère, et ce.s joura-lù avaient passé bien vite pour Florentine et sa fille, lorsqu'un matin on sonne à leur porte, et bientôt Turlure entre dans l'appurtement.

La petite blonde au minois chiffonné a pris de l'embonpoint, ce qui lui a conservé sa fraîcheur, elle est toujours aussi rieuse, aussi gaie qu'autrefois, elle arrive en chantant chez son amie, puis elle pousse un cri de surprise en apercevant Honorine installée devant un fort beau piano, dont son parrain lui a fait présent.

— Tiensl... ma filleule ici... en voihl de la chance! comme j'ai eu bon nez de venir ce matin I

Et Turlure court embrasser Honorine, tandis que Florentine lui dit :

— Tu fais toujours bien quand tu viens nous voir; mais désormais, que ce soit un jour ou un autre, tu trouveras sans cesse Jlonorine ici... J'ai repris ma fflle avec moi... elle ne me quitte plus.

— Bah! elle a ffanqué la pension de côté... eh bien, tant mieux... tu as bien fait... est-ce qu'une femme a besoin d'étudier comme un avocat !... pourquoi faire? puisqu'il n'ja ■pa&d'coocale. Est-elle grande... est-elle développée .. est-elle Julie, ma lilleule I... je n'ai jamais été si jolie que ça, moi, mémo à. six mois... et il parait que nous jouons déjà du piano comme père et môre...

— J'étudie pour devenir forte. Voyez donc, ma marraine, le beau piano que mon parrain m'a doniuî. ..

— C'est superbe... des dorures, des mouluri's! tu peux te flatter d'en avoir un fameux de parrain... c'est pas cimme la marraine... mais dame, on ne peut pas être bien partagé de tous les côtés!...

— Ah ! marraine, vous êtes bien aimable pour moi, je vous aime bien aussi 1...

— Merci, mon enfant, mais c'est pas les cadeaux que je te fais ([ui te fatigueront à porter.

— Eh I qui te demande des cadeaux, Turlure ; de quoi viens-tu nous purlor là'.' est-ce que ma liUe a besoin de Delà pour t'aimer !...

— Tu as raison... j'ai dit cela pour dire une bêtise... mais j'ai bien autre chose à vous conter 1,.. Florentine, osl-co que tu n'as pas remarqué que, depuis quelques jours, je ne vends plus sur le boulevard?

— Si... je l'ai roniarciuo, et morne j'étais inquiiHe.je ciaignais (jue (u ne fusses malade... j'aurais été m'iuforluer aujourd'iiui...

— Non, non, je ne suis pis malade. Dieu merci, je me purte comme madame Saqiii. En voilà une quia du talent et (jui fait parler d'elle. Sou café d'Apollon est toujours plein, on y joue de petits vaudevilles, on dan.<aut sur la corde, et en buvant du punch!... Eh bien, vois-tu, Flo-

rentine, tout ça me tourne la tête... je dis adiea h mou commerce, où je ne gagnerais jamais de quoi m'achet«r une commode en acajou... Quand tu as quitté, j'ai voulu prendre les oranges... mais ça n'allait pas... d'ailleurs, c'est fini... le théâtre me poursuit ! j'en rêve... c'est ma vocation... Que sait-on, j'y deviendiai peut^tre célèbre comme mamzelle Lévéque ou mamzelle Adèle Dupuis... enfin... c'est décidé... je quitte les oranges, les sacres d'orge ! je me mets au théâtre !...

— Tu vas danser sur la corde...

— Mais non... c'te bôtise... je vais jouer le mélodrame, rien queçal...

— Est-oe bien vrai ce que tu nous dis là, Turlure? et qui a pu te mettre cette folle idée dans la tête... ?

— Je n'ai eu besoin de personne... elle s'j est mise toute seule, dans ma tête... et je ne vois pas que ce soit une si folle idée...

— Mais à ton âge... enfin... tu n'as plus dix-huit ans...

— J'en ai à peine trente... au théâtre, on cache autant d'âge que l'on veut ! Je suis blonde, rose, fraîche, grasse, j'aurai l'air d'avoir seize uns... Je peux jouer les ingénues pendant (juinze ans encore.

— Qu'est-ce qui t'a dit cela?

— C'est M. Basnage, un jeune acteur bien gentil du théâtre de la Gaité... il m'a trouvé de grandes dispositions et m'a promis de me pousser; M. Ùuméms m'en a promis autant; je ne peux manquer d'arriver, puisque tous ces messieurs veulent" me poussi-rl... si bien, enlin, mes petites chéries, que par la protection de ces messieurs j'ai pu arriver au régisseur général de l'Ambigu . .. un monsieur qui a un piedbot, ce qui ne l'empêche pas d'apprendre aux acteurs ti miircher sur le théâtre Ce monsieur a ri en me voyant, c'est bon signe, et il m'a dit d'étudier le rôle de la Femme à deux mari». J'ai voulu l'étudier, mais c est trop long pour moi, et puis M. Basnage m'a dit : « Ça ne vous va pas du tout... vous avez un physique pour les rôles gais, vous ne ferez jamais pleurer! Vous auriez beau tirer votre voix du tond de votre poitrine... il faut que vous débutiez dans un petit rôle gai. » Ah 1 si l'ancien directeur de l'Ambigu-Comique, M. Corsse, vivait encore... je suis bien sure qu'il m'aurait engagée tout de suite, lui 1

— Qu'est-ce qui te fait penser cela?...

— Ah ! c'est qu'un jour... je vendais des bouquets, alors il m'en marchandait un, et je dis : « Prenez toute ma boutique, monsieur... j'ai tant de plaisir à vous voir jouer, que je n'aurai jamais assez de fleurs à vous offrir pour payer le plaisir que vous m'avez fait. i> Le compliment le ffatta ; il me caressa le menton en me disant : « Merci, mon enfant, votre éloge me platt mieux que celui d'un journal... » Pauvre cher homme... il est mort l'année dernière ; il avait de la fortune, du talent, de l'esprit... et dire que tout cela n'empêche pas de mourir... C'est dommage I Après cela vous me direz : si avec tous ces avantages on vivait encore plus longtemps que les autres, ça serait vexant pour les imbéciles !

— Mais Boursiquot ? tu ne me parles plus de Boursiquet, ce brave garçon qui t'aime sincèrement et ne demande iju'à t'épouser... Il sera limonadier, il te mettra au comptoir de son café; ce sera pour toi une jolie position...

— Ah! Boursiquet m'ennuie!... c'est nn bon garçon, c'est possible, mais moi je n'aime que les artistes.... le» gens d'esprit. .. Boursiquet est garçon de café!... Quand en aura-i-il un à lui?... est-ce qu'on peut savoir... dans dix ans peut-être! je n'ai jias envie d'attendre jusque-là pour me lancer... d'ailleurs, mes enfants, quand on a une vocation, c'est plus fort que soi!... il n'y a pas moyen d'y résister !... il faut que je sois au théâtre !...

— Alors tu aurais dû t'y mettre plus tôt?

— C'est possible, mais il vaut mieux taiM que jamais... M. Oiiinénis voulait me faire débuter au cti/ë d'Aftolhn, où l'on joue des vaudevilles A deux acteurs, qui font du bruit comme quatre!... mais moi j'ai dit : non ; un thèàire où l'on vous icoute en prenant sa domi-tas^e, c'est pas un vrai théâtre... je ne veux pus m'exposer à ce qn'u»

LES ENFANTS DU BOULEVARD

Il l'entraîne dans la coulisse d'une façon assez brusque. (Page 67.)

^amin du public me jette un éohaudé au visage pendant que je débiterai ma tirade... M. Basnage m'a dit que j'avais raison ; il m'a fait apprendre un tout petit rôle dans un grand mélodrame... Je n'ai qu'une phrase à dire, mais c'est pour m'habituer au théâtre, pour que je sache m'y tenir... y marcher avec grâce... J'ai appris le rôle... c'est une jeune villageoise qui est au service d'un château, dans une comtesse...

— Qu'est-ce que tu dis?

— Je me trompe, au service d'une comtesse dans un château; la comtesse attend avec impatience le retour de fon mari, qui est à la guerre, et la villageoise accourt bien agitée, bien contente, lui dire... Attendez, mes enfant^?, que je me rappelle... c'est mon rôle ceci... je vais luire comme si je le jouais, vous allez voir quel feu j'j mets... C'est censé ici un palais... je fais mon entrée, en repoussant tous les valets qui entourent la comtesse...

Turlure sort de la chambre dans laquelle est Florentine, ainsi que sa fille, puis elle y rentre en courant, renverse une chaise, repousse une table qui se trouve sur son passage, fait tomber deux tasses qui étaient dessus, et s'écrie en prenant sa voix de sa tête et sans reprendre sa respiration :

— Madame la comtesse 1... madame la comtesse! bonne nouvelle, un cavalier à cheval entre dans l'avenue... c'est notre bon maître!...

— C'est là tout ce que tu as à dire? demande Florentine pendant que sa lille ramasse la chaise et les débris de tasses cassées.

— Tiens! il me semble qu'il y en a bien assez long! ■ — C'est un rôle de figurante, cela.

— Puisque c'est pour me former... pour m'apprendre a connaître la scène...

— Est-ce que tu jetteras comme cela des chaises et des tasses par terre en arrivant ?

— Mais non... seulement je repousserai tout ce qui se trouvera sur mon passage... c'était pour vous donner une idée de mon entrée... veux-tu que je recommence?

— Oh non ! ce n'est pas la peine I

— Ai-je bien dit mon rôle?...

— Dame... je trouve que tu dis tout cela si vite, qu'on entend à peine ce que tu annonces...

— C'est ce qu'il faut... M. Basnage m'a recommandé du feu ! du feu! delà chaleur... au théâtre on n'en a jamais trop.

— Et quand dois-tu faire ton début par ce beau rôle ?

— Ce soir, ma chère amie, pas plus tard que cela... et je suis venue exprés te prévenir, parce que j'espère bien que tu seras là, que tu viendras juger mon talent... Et je suis enchantée que ma filleule soit ici, parce que tu la mèneras avec toi au spectacle... elle viendra voir jouer sa marraine... voilà une occasion de plaisir qu'il ne faut pas laisser échapper.

Florentine semble réfléchir; Honorine regarde sa mère, on voit qu'elle attend avec impatience ce qu'elle va répondre.

— Ma fille n'a pas encore été au spectacle, dit enfin la jeune mère, et son parrain m'avait conseillé d'attendre pour l'y mener qu'elle fût un peu plus âgée...

— Agée ! et pourquoi donc faire ? est-ce qu'elle n'est pas assez grande, assez raisonnable pour comprendre ce qu'elle voit? Honorine va avoir bientôt quinze ans... elle en paraît dix-huit, il me semble que c'est l'âge ou jamais de la mener au théâtre; moi, j'y allais à deux ans et je retenais par cœur les scènes où l'on mangeait. Dis donc, Honorine, est-ce que ça ne te fera pas plaisir d'aller au spectacle me voir jouer en villageoise?

— Oh ! si, ma marraine, mais il faut aussi que cela ne conlKurie pas maman.

— Et c'est à la Gai té que tu joues ?

— Oui, à la Gaîté... là, en'faco decheztoi... ça ne vous fatiguera pas pour 3' aller... Si c'était madame Saqui, elle irait sur une corde ! Et puis la salle de la Gaité est trèsbelle maintenant, ce n'est plus une espèce de grange comme autrefois!... c'est joliment composé... à la première galerie vous serez comme chez vousl

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— Voua (>1p5 nn vieux drôle. /Page fiS.)

— Cela te fera-t-il plaisir, Honorine, d'aller au spectacle?

— Oh ! oui, maman, surtout si j'y vais avec toi...

— Eh bien... nous irons voir délniter Turlure.

— Ahl bravo ! voilà qui est parler... je n'aurais pas été contente si vous n'aviez pas assisté à mon début... à présent je me sauve bien vite, parce <iu'il faut que je m'occupe de mon costume...

— Est-ce que co n'est pas le théâtre qui le fournit?

— Si, mais on no vous donne pas toujours des choses do la première fraîcheur, et moi je veux être superbe... Je vais me faire un bonnet dont vous me direzdes nouvelles... Mes enfants, venez de bonne heure afin d'être bien pincées...

— Que donne-t-on?

— Deux petits vaudevilles en un acte, et jiuis le grand mélodrame dans lequel je joue... mais je ue parais <ju'au |)roniier acte. Ah Dieu! iiue le temps va me sembler lon^' d'ici là... Débuter... je vais jouer sur un vrai théâtre... il y a des moments où je crois iiuo je me tromi)o... il est Icmps que ra. Unisse, je ne dors plus, je ne mange plus.. . je ne sonfje qu'à mon rôle... (i Madame la comtesse... bonne nouvelle... madame la comtesse!... »

— As-tu au moins donné un billet à Boursiciuet pour qu'il aille te voir ^

— Oh ! ma loi non I mais il sait que je débute... Tout le boulevard le sait, tout lo monde ou parle, comment ne le saurait-il pasl... je suis bien silro ([u'il vieudi'a... « Madame la comtesse. . . c'est notre bon maître... bonne nouvelle! a cheval dans l'avenue!...» Oh! je sais mon rûlo... je le sais trop! je l'ai toujours dans la tète... je no peux [ilusdire autre chose. Tout à l'heure j'entre chez la niorci("'re, et lui ilis : « Madame la comtesse, donnez-moi du luban rose dans l'avenue... un mOti'e... bonne nouvelle...» Kilo m'a ri au nez... Au revoir, l'Morontine... embrassemoi, ma filleule... à tantôt, mes enfants.

i'-t Turlure se sauve vivement et (le:?cond l'escalier ou criant :

— Bonne nouvelle, madame la comtesse ! bonne nouvelle !

Ce qui fait sortir le concierge de sa loge et mettre plusieurs locataires à leur croisée.

SCKNE AU SPKCTACLli.

Quand on n'a jamais été au spectacle, c'est un grand bonheur, c'est presque un événement dans la vie de savoir que l'on va counaiire ce plaisir si goOté, si irénéralemeni aime ; et quand cet amusement est promis à une jeune fille (le quinze ans, la joie est encore plus vraie, le plaisir que l'on se promet est encore plus irrand ! car, à cet âge, les moindres distractions sont un boidieur, il faut alors si peu de chose pour être heureux.

Honorine se fait une fête d'aller au théâtre de laGalté voir jouer sa marraine, et Florentine, qui partage toujoui-s les sentiments de sa tille, est si contente do voir la joie ([ui l>rille dans ses yeux, qu'elle-même se tait aussi un plaisir (le la partie projetée pour le soir.

Ces dames font une toilette simple, mais de bon goût ; personne ne devinerait une ancienne marchande d'orang<'s dans la jeune femme qui porto avec t;int d'aisance et de i;Tilce un chapeau et un joli ehàle. .Mais il y a des éti-es privilégiés qui prenneni tout de suite le maintien et la tournure de leur position, et puis, son venez- vous que. lorsqu'elle vendait des oranges. Florentine n'a>-ait ni les manières communes ni le parler canaille de la plupart de cesdaïues; et c'est alors ((u'on atirait pu trouver qu'elle n'était pas à sa place.

Honorine est ravissante, ses grands yeux noirs brillent d'un écl.at que tempèrent à peine leslongs cils qui les ombragent. Sa bouche iVaîche et rose a cette expression de candeur à laquelle cependant ne se mêle pas la niaiserie ou la sottise, comme cela se voit souvent sur la bouche d'une adolescente. F.nlîn il est difllcile do ue |K)int admirer ce charmant visage, puis telle taille bleu prise, cepiod

LES RNPANTS DU WOnLUVARD

mignon et ctimliré, cetto dôniarche élégante qui font d'Honorine une beauté iviiiarquubio.

Au bras do Florentino, porsoiiiifi ne voudrait croire quo c'est sa mère qui raccouiimgne ; i-ar l'une, toujours jolie, parait à peine vingt-sept ans, ot l'autre, déjà grande et formée, semble en avoir dix-huit.

Ces dames se sont mises à la premiCro galerie; elleiont trouvé de la place sur le premier rang, et bientôt ne iont plus occupées que du spectacle (jui commence. Cependant la salle no tarde pas il se garnir, et le second rAngie l'cinplit comme le premier.

Derrière lu raôro et la fille est venu se mettre un monsieur qui doit friser la soixantaine, mais qui est encore vert, et dont la tenue ainsi ({ue les manières annoncent de grandes prétentions à la jeunesse. Ce monsieur, dont la misi' est fort élégante et peut-être trop rcclierchéo pour sou âge, a une coiffure qui n'est cei)endant plus & la mode : il porte une petite (jueue et des ailes de pigeon; enfin, comme ses cheveux sont presque tout blancs, il y met de la poudre. Joignez à cela des favoris d'un noir de jais, des sourcils aussi lustrés, sur une ligura enluminée, de petits yeux de chat, un nez aquilin plein de tabac, unt bouche sèche, pincée, point de dents, mais en revanche un menton qui dépasse son nez, et vous aurez le portrait de cet individu qui, aprôs avoir assez longtemps de loin lorgné la jeune môre et sa fille, est venu s'as.-ieoir derrière elles. Se tenant d'abord contrôla maman, l'instant d'après se reculant pour être derrière Honorine ; continuant ce manège pendant assez longtemps, en avançant souvent la tête pour tâcher de voir les traits de Florentine, cachés par son chapeau ; puis enfla se fixant derrière la jeune fille lorsque celle-ci, ayant été son chapeau, a laissé voir sa ravissante figure.

Ce monsieur fait tout ce qu'il peut pour se faire remarquer par les dames qui sont devant lui ; il se remue sans cesse, chantonne entre ses dents, tousse, prend du tabac, puis croque des pastilles, et enfin parle tout seul.

— On est mal placé ici... Cette salle est vilaine!... mais pour un petit théâtre du boulevard!... J'aimais mieux la salle de Nicolet.".. les grands danseurs du roi !... Pourquoi ceux-ci ont-ils quitté ce nom?... on devrait les forcer à le reprendre!... et leur faire tendre une corde qui aille du théâtre dans la salle... Oh ! on y reviendra... D'abord tous les théâtres du boulevard devraient avoir des danses de corde !

La mère et la fille ne portent aucune attention aux paroles de ce monsieur ; seulement, ennuyées par ce bourdonnement continuel qui se fait à leurs oreilles, elles échangent souvent un regard qui signifie :

— Il ne se taira donc pas, ce monsieur!

Une autre personne vient s'asseoir à côté de ce monsieur. Cette fois, c'est un jeune homme, fort joli garçon, grand, bienfait, dont la figure est à la fois sérieus°e et douce. Ses yeux sont bleu foncé, ses cheveux châtains, son nez droit et yrec, sa figure ovale et son teint un peu brun. 11 porte de petites moustaches, et l'on voit à sa boutonnière le ruban rouge avec lequel l'Empereur récompensait la bravoure et le mérite. Du reste, quoique ce jeune homme annonce à peine vingt-cinq ans, tout en lui laisse deviner l'ancien militaire. Il porte un col noir, sa redingote bleue est boutonnée du haut en bas, et il a cette tenue haute et fière que conserve presque toujours le militaire, même lorsqu'il est en habit bourgeois.

Le jeune homme s'est assis derrière Florentine ; il ne se livre pas à toute la pantomime de son voisin pour apercevoir sa figure, mais ses regards ne peuvent manquer de se porter quelquefois sur Honorine, et il serait bieu étonaant qu'en ayant vu ses traits charmants, il n'éprouvât pas souvent le désir de les contempler encore.

Le vieux monsieur aux ailes de pigeon semble fort contrarié de ce que ce jeune homme soit venu se placer à côté de lui; il le regarde en fronçant le sourcil, il tâclie de s'étaler de façon à tenir beaucoup de place, et voudrait l'empêcher de s'asseoir derrière Florentine. Mais le jeune lie,: me i'écoré ne se gêne pas pour repousser le chapeau et le mouchoir que l'on a mis sur la banquette, et prendre

la place qui est libre. Alors le vieux monsieur se tourne vers lui en s'écriant d'un ton iu'-olcnt :

— C'est mon chapeau... c'est mon mouchoir que vous froissez ainsi, monsieur... Je vous prie de faire attention !...

— Monsieur, ja TOUS prie, moi, de les reprendre, afin que je puisse ni'asgeolr... Cette place est libre, l'ouvreuse me l'a dit; vous a'iMi^ pas le droit d'y laisser votre chapeau...

— Pas lo droit!... Apprenez, monsieur, que j'ai toujours le droit de feire ce qui me fait plaisir...

— Quand cela ne géno personne, j'imagine! .. Cependant le monsieur (loudré a repris son xthapeau,

qu'il lient sur ses genoux, tout en murmurant entre ses dents .

— lirigand de la Loire 1... .soldat de l'usurpateur!... Je gagerais que c'en est un!.., un ruban rouge... à cet ùgelà, est-ce que cela ne fait pas pitié !. ..

Mais ce monsioui' a eu soin de dire tout cela si bas, qu'il n'y a que lui qui pui -se l'entendre. Au reste, le jeune homme, une fois placé, ne s'occupe plus du tout de son voisin, mais no lui cède pas un pouce de terrain.

l'our se venger, le vieux mange des pastilles, prise, éternuo d'une façon fort désagréable pour tous ceux (pii l'entourent, et s'écrie ri chaque instant :

— Comme ces acteurs sont mauvais... J'aimais bien mieux les danseurs de corde de Nicolet !

On jouait la seconde petite pièce; c'était un vaudeville, et l'auteur n'avait pas manqué d'y mettre quelques couplets en l'honneur de l'armée française qui, sous l'Empire, avait gagné de si belles victoires! Ces couplets étaient toujours fort applaudis par le public, d'abord parce que le Français aime la gloire, ensuite parce que son grand bonheur est de faire de ^oppositio^, et qu'à cette époque vanter les faits d'armes de l'Empire, ce n'était pas faire sa cour au nouveau gouvernement.

Un couplet encore mieux tourné que les autres vient d'être chanté en l'honneur des vainqueurs d'Austerlitz, d'Eylau, de Wagram. On applaudit avec transport ; le jeune homme ne manque pas de témoiL;ner aussi par do vifs applaudissements le plaisir que lui fait ce qu'on vient de clianter. Mais le vieux poudré se démène avec coléro sur la b;!nquette, en disant :

— Ah! oui, applaudissez! je vous le conseille... Ah! c'est joli ! Ah ! les ânes ! ah ! les brutes !

Le jeune homme applaudit encore plus fort, tout en jetant sur son voisin des regards qui no sont pas doux. Bientôt le public crie bis. Alors le monsieur aux ailes de pigeon, crie :

— Non, non... c'est bien assez d'une fois !... c'est déjà trop !

Mais les bis sont écoutés, l'acteur recommence son couplet; alors, tirant une petite clef de sa poche, le vieux poudré commence à faire entendre un petit sifflet trèsmaigre... mais assez aigu... lorsque son jeune voisin lui saisit le bras, et, lui arrachant sa clef qu'il jette de côté, lui dit :

— Je vous défends de siffler!...

— Qu'est-ce que c'est! vous me défendez !... J'ai payé ma place, monsieur, et tout individu qui paye sa place a le droit de siffler si cela lui plaît... C'est un droit qu'à la porte on achète en...

— Et moi, je vous dis que vous ne sifflerez pas ce couplet!

Cependant une partie du parterre s'est levée ; on crie de tous côtés :

— A bas le siffleur!... A la porte, le siffleur!... A la porte !...

Le monsieur opposant voit qu'il ne sera pas le plus fort, il se décide à se taire. Le calme se rétablit, le «ouplet est bissé, puis applaudi avec enthousiasme ; pendant eo temps le vieux cherche sa clef qui est tombée sous la banquette .

Florentine et sa fille se sont retournées lorsque le jeune liomme arrachait la clef au siffleur : elles ont craint un moment qu'une rixe ne s'en suivît, et leurs regards se

LES ENFANTS DU BOULEVAHD

sont portos d'un air suppliant vers l'ancien militaire de vinfi't-cinii ans. Honorine a pu remaniuer alors la jolie figure de ce monsieur, car une demoiselle de (jiiinze ans est toujours séduite par les avantages extérieurs. Mais, la querelle s'ôtunt apaisée, «ces dames ne se sont plus occupées que du spectacle.

Cependant, à l'entr'acte, Honorine dit tout bas à sa niôre :

— Ce jeune homme qui est derrière toi a fait taire co vieux (|ui parlait toujours... .Je suis bien contente de cela... mais pourquoi donc le vieux voulait-il sifller quand tout le monde applaudissait?

— Farce que probablement c'est un de ces ultra-royalistes, revenus avec Louis XVIII, qui sont furieux quand ou parle des victoires de l'Empire.

— Pourtant, mon parrain est bien royaliste, lui, et il cite avec éloge ces victoires-là!

— C'est que ton parrain a coustammeni. aimé sa patrie, et qu'il a toujours rendu justice au courage, à la valeur des Français.

— Maman 1 et ma marraine, quand donc jouera-t-elle ?

— Tout à l'heure, dans la pièce ([u'on va donner maintenant, et elle nou- a dit qu'elle oùiit du premier acte... Pauvre Turluro ! j'ai peur pour elle!

— Ah I maman! si ce vieux vilain qui est derrière moi allait la sifller... je ferais comme ce jeune homme, je lui arracherais sa clef des mains!...

— Par exemple... ce serait joli... est-cequ'une femme doit jamais se mêler à une querelle!... Tu te tiendras bien tranquille et no bougeras pas I... Je le veux.

— Oh ! maman, cela suffit, du moment que tu me l'ordonnes... Quel est donc ce monsieur qui est au parterre 9t te salue ?

— C'est M. Boursiquet, celui qui aime tant ta marraine et voudrait l'épouser... mais elle ne veut pas de lui.

— On dirait qu'il pleure en se mouchant.

— C'est l'émotion qu'il éprouve en songeant que Turlure va jouer... Pauvre garçon!... c'est près de lui qu'il ne faudrait pas s'aviser rl(3 sifller 1

Knlin le mélodrame coiunience, c'est une pièce larmoyante, et le public de la Gaîté, qui a toujours aimé à pleui'ei", commence à tirer ses mouchoirs. Le monsieur qui a une queue poudrée murmuj'o à cliaque instant :

— Mauvais!... pitoyable!... stupide!... Je suis bien fàchi'i de ne point être entré chez madame Satjuil au moins j'aurais vu danser sur la corde !...

Mais depuis que son jeune voisin l'a empêché de siffler, ce monsieur fait ses réflexions beaucoup moins haut, et cela incommode moins ceux qui sont près de lui.

Le moment est arrivé où Turlure doit entrer en scène : la comtesse est dans son château, entourée de ses vassaux qui lui oll'ront des bouquets; elle les repousse avec tristesse, parce qu'elle est inquiète sur le sort de son époux. Tout à coup la musique annonce un événement imprévu : en eftet, une villageoise accourt, tout essoufllée par la vivacité qu'elle a mise i"> remplir sou message, e personnage est celui joué par Turluro, qui s'élauce sur le tliéàtro avec tant do promptitude, qu'elle bouscule deux figurantes qui se trouvent sur son passage; l'une est retenue par un figurant qui l'empêche de tomI>er; l'autre fait une pirouette qu'elle finit en s'aceroehant il une coulisS(\ Mais tout cela ne ralentit pas la chaleur de la débutante, qui ne s'arrête que devant le souffieur. Là, levant les yeux sur les spectateurs du paradis, elle s'écrie :

— Bonne nouvelle I madaiiie la comtesse, bonne nouvelle!... un cheval vient d'entrer dans l'avenue du château... c'est notre bon maître !

Uu éclat de rire général se fait entendre dans la sallo. Les acteurs on scène ne peuvent s'empcclior de faire comme le public; et Turlure, \oyant que tout le momie rit, est persuadée qu'on est très-content d'elle, et se me à sourii'o cl à faire au parioi-re dos petites mines fort agaçantes. Mais tout à coup une grosse voix s'écrie :

— 'Va donc vendre tes sucres d'orge 1... Tu ne peux pas même dire quatre mots proprement!

Turlure e.st restée toute saisie, elle no sait plus quelle

figure faire. Malhoureuf-einent pour l'individu qui vient de manifester tout haut son opinion, Boursiquet se trouvait as-is presque derrière lui. Notre apprenti limoiiadier, furieux de ce iju'on ose apostropher celle qti'il adore, se lève, se penche en avant et donne un grand coup de poing au monsieur, qui était loin des'attendre & cette attaque, et qui se retourne pour tâcher de voir «on adversaire. Boursiquet ne cherche point à se cacher, il continue de taper sur h- monsieur, en lui disant :

— Ah ! tu trouves qu'elle ne parle pas proprement... Sors donc avec moi, feignant/ Je vais t'apprendra â parler, moi !

L'individu qui a interpellé Turlure vent rendre les coups qu'il reçoit, les voisins de Boursiquet veulen' l'empêcher de taper, en criant :

— Ce monsieur a raison, cette actrice ne sait pas ce qu''elle a à dire, elle mérite d'être sifdôe !..

Mais les claqueurs (car il y avait déjà des claquenrs ft cette époque; je crois, au reste, qu'il j en a eu de tont temps et qu'il y en aura toujours), les claqueurs, disonsnous, prennent le i)arti de Boursiquet et ne veulent pas que l'on siffle leur jolie marchande de sucre d'orge. Alors une bataille générale se livre dans le p,.rterre entre les partisans de Turlure et ceux qui la sifflent

La pièce est interrompue, et comme il y a des femmes au parterre (le théâtre de la Gaîté a toujoup-s admis des femmes à son parterre), ces dames, qui se trouvent mMées parmi les combattants, poussent des cris affreux, et appellent la garde.

Pendant que tout cela se passait, Turlure, l'air étonné, se tenait toujours devant le trou du souffleur sans faire attention qu'on lui criait de la coulisse :

— Allez-vous-en donci quittez la scène... 'Vous n'avez plus rien à dire... Allez-voui-en !

Voyant que la débutante ne veut pas quitter la scène, le régisseur se décide ii aller l'y chercher. Il va la prendre par le bras, et l'entraîne dans la coulisse d'une façon assez brusque.

Cependant la garde est arrivée, elle a fait sortir quelques-uns des plus mutins, et notamment Boursique', qui avait fini par vouloir battre tout le monde. Alors, la première cause du btpage n'étant plus en scène, le calme se rétablit, les combattants se rasseyent et la pièce continue.

Pendant la bataille, Honorine avait en des larmes dans les yeux, et disait tout bas à sa mère :

— Ma pauvre marraine!... Ah I maman !.. qu'est-ce qu'on va donc lui faire?...

— Rien... tais-toi !... Si cela pouvait la corrijrer de sa passion midbeureuso pour le théâtre, ce ne serait pas un mal!

La scène du parterre a beaucoup diverti le monsieur aux ailes de pigeon ; il s'est écrié de temps à autre :

— Ah ! on se bat îi présent dans le parterre... c'est gen til... C'est proba'blement une innovation due à la révolution!... Ah! c'est très-bon genre!

On n'a rien répondu à co monsieur. Le premier note du mélodrame est fini. La jolie figure d'Honorine est devenue toute triste depuis qu'on a si mal accueilli sa marraine, et sa mère est obligée de la consoler. Lejenne homme placé derrière Florentine ne dit rien, mais il examine ees dames, et, sans y mettre d'afl'ectation. ses yeux rencontrent bien souvent co charmant visage, qu'un nuage de tristesse rend encore plus intéressant.

Le vieux poudre lorgne aussi fort souvent la jeune fille qui est devant lui ; dès qu'elle tourne la tète, il avance la sienne en lançant alors des œill.ides qu'il croit sans d.Mito incendiaires, et qui font seulement retourner bien vite la tète à Honorine. Voyant qu'on ne répond pas à set» regards, ce monsieur veut agir d'une autre façon : pendant le second acte, il avance peu ft peu ses deux genoux, do manière ;\ encadrer do. '.ans la personne qui est devant lui. Ces genoux gênent considérablement la jeune fille, qui c -pendant n'ose pas s- plaindre, s'imaginant qu'au spectacle on .1 peut-être l'habitude d'Mre aussi sern^ que coin. Mais la patience de la charmante enfant enhardit co vieux libertin, qui. voyant qu'on supporte ]\ pression de se.-^

LES ENFANTS DU Bdl'LKVAUD

genoux, avance bientôt ses mains, qu'il a tenues d'uboid sur ses genoux i"i lui, puis glisse ses mains surlajolio taille de la jeune fille, puis va se permettre do la palper plus bas... lorsque tout à coup une main saisit la sienne et la serre à la briser, en lui disant à dcnjivoix :

— Vous êtes un vieux drôlo... Je vous examinais depuis (luelques instants... j'.ii vu combien avec vos genoux vous gêniez raaiiemoiselle, (jiii u'osaii pas se plaindre... et maintenant vous alliez pous.ser l'outrage plus loin encore... Tenez, si ce n'était votre âge, je vous aurais iIl'J.'i corrigé... Mais tenez-vous tranquille et reculez vos g(^noux, sinon je vous fais mettre à la porte !...

On devine ((ue ces paroles ont 6to dites par le jeune militaire; elles ont été entendues par Florentine et sa tille, ([ui toutes deux le remercient, et Honorine avoue que le monsieur placô derrière elle la gênait depuis bien longtemps.

— Pourquoi no le disais-tu pas ? s'écrie Florentine, nous aiirions changé de place.

— Ah ! maman, je n'osais pasl...

Cependant le vieux poudré est devenu pâle, puis violet, et il dit ;\ son voisin :

— Monsieur, vous m'avez insulté... cela ne se passera pas comme cela !... Je ne suis pas un homme qu'on insulte impunément!...

— Tant mieux, monsieur, je suis tout disposé à vous rendre raison...

— Oui, oui... je comprends... votre métier doit être de vous battre... Vous étiez sans doute un soldat de l'autre !

— Qu'est-ce que c'est que l'autre, monsieur? je voudrais bien savoir ce que vous entendez par l'autre?...

— C'est bien !... c'est bien!... en voilà assez!... Voilà ma carte, monsieur... Vous verrez à qui vous aviez l'honneur de parler...

— Et voilà la mienne, monsieur, c'est celle d'un homme d'honneur.

Ces messieurs ont échangé leurs cartes, puis, dès que le second acte est termine, le monsieur à poudre s'empresse de sortir.

— Ah ! quel bonheur ! si ce vilain monsieur-là pouvait ne plus revenir ! s'écrie Honorine.

— Non, mademoiselle, soyez sans crainte; je vous répondsqu'il ne reviendra pas!... d'ailleurs il doit être ti'op honteux de ce qu'il a fait !

— Mais vous avez échangé votre carte avec ce mousieur, dit Florentine; j'espère cependant que cette querelle n'aura pas de suite... Nous serions trop désespérées, jna fille et moi, si nous étions cause d'un duel!...

— Je ne sais si cette affaire aura une suite, madame, mais, en tout cas, veuillez bien croire que je m'estimerai toujours heureux d'être le défenseur etl'appui des dames, c'est un emploi auquel je ne renoncerai jamais...

— Mon Dieu ! maman, est-ce que les hommes se battent quand ils échangent des cartes !

— Mais... quelquefois, ma tille.

— Ah! voyons donc celle que ce monsieur m'a donnée... et qui doit m'inspirer tant de respect !...

Le jeune homme sort la carte qu'il avait mise dans sa poche, et lit :

Le vicomte Oreste de la Palissonnière, ancien officier de la bouche du roi.

— Ah! ah! la Palissonnière... oui, ce monsieur doit descendre du fameux La Palisse.... mais j'ai beau regarder en haut et en bas, je ne vois pas d'adresse... Comment donc monsieur le vicomte Oreste veut-il que je lui envoie mes témoins, si je n'ai pas sa demeure ?...

— Oh! tant mieux, monsieur, dit Florentine, de cette façon, au moins, vous ne vous battrez pas.

' — Mais moi, madame, je n'ai pas de cartes sans adresse, et si ce monsieur de la Palissonnière a véritablement onvie que je lui rende raison, il ne tiendra qu'à lui, il saura où me trouver, moi.

— Qu'est-ce qu'il y a donc sur votre carte à vous : s'écrie Honorine; puis, elle n'a pas plutôt dit cela, qu'elle

devient toute rouge, parce qu'elle sent qu'elle vient do commettre une indiscrétion. Sa môi'e la reprend avec lionté, en lui disant :

— Honoi'ine, de ({ueï droit demandez-vous à monsieur ce r|u'il y a sur sa carte? Vous manquez à toutes les convenances... Si vous n'étiez une enfant, je vous gronderais bien fort !...

— Ali! madame, ne grondez pas mademoiselle; sa demande est toute naturelle, je trouve fort juste, moi, de désirer savoir à (jui l'on parle. Mademoiselle, il y a sur ma carte : Ernest iJidier, ex-lieutenant dans If 29' df ligne, rw du FattLoury- Montmartre, 17.

— Vous êtes militaire, monsieur, dit Florentine, déjà officier et décoré... cependant vous êtes bien jeune...

— J'ai vinyt-quatre ans, madame; je me suis engagé <'n 1811, j'avais alors dix-huit ans; j'ai fait toutes les dernières campagnes avec l'Empereur; à Leipzig, il m'a nommé lieutenant et m'a décoré. . . maisaujourd'hui je ne suis plus rien !...

— Pourquoi ne servez-vous pas toujours?

— Madame, l'Empereur était mon dieu, mon idole! et je n'aime pas à changer de religion !

— Ah! c'est bien cela! s'écrie Honorine ; et sa mère est encore obligée de lui pousser le genou, pour lui faire sentir qu'elle exprime trop son opinion.

Pendant le restant du spectacle, Ernest Didier, puisque maintenant nous savons son nom, continue de causer avec la mère et la fille, mais toujours avec cette réserve, cette extrême politesse qui annonce un homme bien élevé.

Le spectacle finit; on sort, le jeune homme se trouve toujours à côté de ces dames. Arrivés sur le boulevard, il dit à Florentine :

— Madame, si vous n'avez pas de cavalier, ce serait un grand bonheur pour moi de vous en servir jusqu'à votre porte.

— Nous vous remercions beaucoup, monsieur, répond la jeune mère, mais nous demeurons en face, et nous n'avons que le boulevard à traverser pour être chez nous. Recevez encore nos remerciements, monsieur, pour la protection dont vous nous avez entourées ce soir "au théâtre.

En disant cela, Florentine salue ainsi que sa flUe, puis toutes deux traversent légèrement la chaussée. Le jeune ofiîcier s'est incliné avec respect, et reste à sa place; mais il les suit des yeux .

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