XXVI. — LE BARON DE STERNITZ ET LE MAJOR KROUTBERG
M. de la Palissonnière était bien un véritable gentilhomme, mais de ceux qui, à cette époque, voulaient être plus royalistes que le roi. 11 avait émigré en 90, emportant avec lui toutes ces vieilles coutumes, tous ces préjugés ridicules dont les Français ne voulaient plus. A l'étranger, M. de la Palissonnière avait jeté feu et flamme contre les partisans de la Révolution, mais là s'était arrêté son grand dévouement, et bien qu'il se fût écrié maintes fois : « Nous les vaincrons ces rebelles !» il ne s'était jamais enrôlé dans aucun de ces corps d'armées que fondaient les Condé, les Bouille, et toute la noblesse en émigration.
M. de la Palissonnière, revenu en France avec Louis XVllI, y avait rapporté toute la morgue, toutes les vieilles coutumes qu'il avait emportées dans son émigration . Ce monsieur croyait et voulait retrouver Paris tel qu'il était avant la prise de la Bastille, il se mettait en colère à chaque changement qu'il y trouvait, ce qui fait qu'il était souvent de mauvaise humeur.
Mais, comme il y a un certain proverbe qui dit : « A beau mentir qui rient, de loin! a l'ancien officier de la bouche, de retour à Paris, ne se gênait point pour dire qu'il avait beaucoup contribué au rétablissement de la monarchie desBourbons, etque, dans mainte affaire, il avait combattu et versé son sang pour elle.
Un tel personnage devait naturellement être reçu à bras ouverts chez le banquier Rigoulotini. Madame la ban-
LES ENFANTS DU BOULEVAIID
quiére, ci-devant mademoiselle de Hautefutaie, accueil- ■ lait de son plus gracieux sourire le vicomte Oreste, qui lui baisait la main en faisant un do ces saluls de i.our, tels que Gardel les enseignait à ses élèves, et dont la tradition est entièrement perdue de nos jours.
M. de La Palissonnière s'en donnait à cœur-joie chez le banquier pour parler de ses exploits et de tous les beaux laits d'armes qu'il avait accomplis à l'étraiigei'.
M. Kigoulotini écoutait tout cela sans sourciller, et comme un homme à qui cela est bien égal. Mais la noble banquiiTe poussait des oh! dos (ikl d'admiration; et souvent elle pressait avec eflusion la main d'Oreste, en s'écriant :
• Ali ! vous êtes un magnanime gentilhomme, vous l't.es digne de descendre de Oodefroi de Bouillon I...
L'ex-ot'licier de la bouche trouvait aujsi qu'il aurait dû liescendre d'un Bouillon.
Cependant tout le monde n'y mettait pas autant de conllance que cette dame, et plus d'une fois, même parmi d'anciens émigrés comme lui, plusieurs s'étaient permis de rire au récit que le vicomte faisait de ses exploits, et ([uelques-uns s'étaient même écriés :
— Ce diable de La Palissonnière... est-ce qu'il croit que nous donnons là-dedans!
Lorsqu'il entendait de ces réflexions, Oreste s'empressait de s'éclipser, de disparaître pour aller chercher d'auires auditeurs; mais un jour, dans un cercle où venait une grande quantité d'étrangers, alors (|u'il faisait le récit des dangers qu'il avait courus dans une affaire oii commandait La Rochejacquclein, il est biensurpris d'entendre dire à son oreille :
— Ah I oui... je me le rappelle... vous vous êtes battu comme un lion à cette affaire... vous avez manqué vingt fois d'être tué... .Je le sais bien, puisque j'y étais aussi... et je crois môme avoir reçu là quelques coups de sabre qui vous étaient destinés.
M. de La Palissonuii^re se retourne pour savoir quel est ce personnage qui l'a vu à une bataille où il n'était pas. Ilaperçoit un homme d'une belle taille, ayant des cheveux presque blancs, la barbe grise, une belle ligure, des yeux très-noirs, en général des traits assez beaux, mais i]ui sont gâtés par une énorme cicatrice qui part du bas de la joue gauche d'où elle va rejoindie le dessous de l'oeil, dans le coin du nez. Ce monsieur, dont l'abord est sévère, paraît avoir de cinquante-cinq à cinquante-huit ans, il est mis avec beaucoup d'élégance, se tient trèsroide, et porte à sa boutoniôre une petite brochette ;"i laquelle pendent une grande quantité de décorations étrangères.
Oreste salue ce personnage, et celui-ci rend le salut, en lui disant:
— Vous ne me remettez pas, monsieur le viComte, je le comprends. ..dans la mêlée. ..dans la chaleur du combat, on n'a guère le temps d'examiner ceux qui nous entourent... .Te suis le baron de Sternitz, j'ai servi avec ardeur votre cause, bien que je ne sois pas Français...
— Monsieur le baron, je vous en fais mon compliment, je suis bien charmé, bien llatté de la rencontre... et... vous m'avez reconnu... vous?
— Parfaitement! d'autant mieux que je m'étais déjà trouvé avec vous à une autre all'aire, je crois que c'est il Quiberon ; n'étiez-vous pas à Quiberon?...
— Oui... oui... certainement j'y étais! répond le vicomte, qui se dit à lui-même : Ce baron me prend nécessairement pour un autre, qui sans doute est mon Sosie ; mais je me garderai bien de le détromper, cela va môme me poser d'une manière très-avuntageuse !
— Oh! je crois bien ijue c'est lu !... Major Kroutberg! n'est-ce pas à Quiberon que nous avons remarqué ce gentilhomme français (lui se battait comme un désespéré?
Un autre personnage s'avance. C'est un homme dont il est difficile de deviner l'ùgo : il a tellement do barbe qu'il ne reste plus de place pour sa figure, et ses énormes souiciLs qui se rejoignent sur son nez. lui donnent un air farouche qui le fait ressembler à l'image enluminée du
Juif errant; seulement il a un nez fort gros et preg/^ue violet, qui par en bas se perd dans ses moustaches, et par en haut va rejoindre ses sourcils; ce nez-là semble tout dépaysé en se trouvant sur cette face barbue, et tout cela forme un ensemble fort peu gracieux.
Cet individu, qui répond au nom de major Kroutberg s'avance d'un pas mesuré, et répond avec une voix qui semble sortir du fond de la gorge, et à laquelle se joint un accent allemand qui quelquefois devient du proveaçal :
— Ya, ya, c'est à Quiberon... mais il a été tué.
— Comment, il a été tué?... mais vous faittrs erreur, major, puisque c'est monsieur... regardez-le bien. ..
— Ah! tarteiff... c'est vrai!... c'est monsir... mais je croyais qu'il avait été tué ! . . .
— Mon Sosie aura été tué! se dit le vicomte. Tant mieux ! comme cela il ne viendra jamais réclamer pour lui la gloire dont on me couvre !. .. c'est parfait !
Et l'ex-officier de la bouche salue gracieusement le major Kroutberg, en disant :
— Ahl monsieur était avec vous à Quiberon?
— Ya, ya!...
— Nous n'y fûmes pas heureux! reprend le baron, mais cela n'ôte rien aux beaux faits d'armes qui s'y sont passés! J'étais fort lié avec le comte d Hermilly qui, vous le savez comme moi, commandait le corps d'émigrés qui débarqua à Quiberon.
— Oui... en effet, c'était le comte d'Hermilly qui commandait...
— Par malheur, nous eiimes pour adversaire le général Hoche, un rude gaillard, qui nous rossa ferme; mais. comme je le disais, cela n'empêche pas les beaux faits d'armes des vaincus!
— Non, certainement!... cela ne leur ôte aucun mérite I... au contraire... et vous m'y avez vu?
— Et admiré... n'est-ce pas, major?
— Ya, ya!... beaucoup admiré.
— Seulement nous ne savions pas le nom de ce gentilhomme qui se battait si bien ; aujourd'hui nous sommes heureux de savoir que c'était M. de La Palissonnière.
— Messieurs, voilà une rencontre... Je ne saurais vous dire à quel point elle m'est agréable!... Votre main, baron de Sternitz... votre main, major Kroute.. .
— Kroutberg !
— Votre main! dés cet instant, si vous le permettez, nous sommes amis!...
— Ce sera un honneur et un bonheur pour moi !...
— Yalya!...
— Et nous nous verrons souvent... Vous êtes étrangers, vous avez peut-être peu de connaissances à Paris, je vous mènerai avec moi, je me ferai un plaisir de vous introduire dans les salons les plus distingués... Je vous présenterai jiartoutl...
— J'accepte volontiers, monsieur le vicomte, car en effet, moi et le major, nous avons peu de relations ^ Paris.
— En bien, c'est entendu, et dôs aujourd'hui, pour cimenter cette heureuse rencontre, si vous le permettez, monsieur, je vous emmène dîner avec moi au Palais- Koyal, chez Beauvilliers.
— Ma foi... votre offre est faite d'une manière si aimable... qu'on ne saurait refuser.
— Ya, 3'a... bas refuser! chamaisi
Le vicomte de La Palissonnière, ([ui est dans le ravissement d'avoir trouvé deux hommes qui l'ont vu se battr<' et faire des prodiges de valeur, se promet bien de faire en sorte d'avoir souvent ses nouveaux amis avec lui.
Pour commencer, il leur paye un excellent diner che« lo meilleur rost;uiraiour du Palais-Royal. Le lv;u\^n do Sternitz fait honneur ii ce repas, mais s;»ns passer les bpruos de la bonne compagnie; il semble toujours s'observer et affecte ces manières distinguées d'un homme habitué à bien vivre et pour qui les mets les plus recherchés son! choses fort ordinaires.
Il n'en est pas tout à fait de même du major Kroutberg, qui luauge comme quatre et boit comme six, bien que son ami lui dise de temps h autre :
LES ENFANTS DU DûULKVAKl»
— Prenez garde, major, vous vous laissez séduire par votre diisir do faire liouiieiir au dinur ijue nous offre M. de La Palisi-uiiaioro, luaissouj^ezà vos LiLusàures... ou vouh a dit de vous ménager.
— Oli! ya... ya... le tôte il être ponne!...
— Ah! monsieur le major a été souvent blessé?
— ïoucliours! cluuiuo fois (lue jo m'étais battu...
— Mais vous, monsieur le baron, vous avez à la juue une terrible cicatrice!... Vous avez dii avoir le visage coupé en deux!...
— Oui... c'est un coup de sabre... il était rude! J'ai cru que je n'avais plus que la moitié de ma tôte.. J'ai Oté fort longtemps à guérir... je n'osais plus me montrer... cela m'a tellement défiguré...
— Baron, ces cicatrices-là sont des titres à la gloire... Vous êtes Allemand ?
— Je suis Prussien. . . J'étais fort lié avec le prince de Condé, avec MM. de Bouille... et de Saint-Priest.^
— Vous avez été à Coblontz alors?
— J'ai été partout! Je me suis battu à Eylaii, à Fn'fd- /rtîirf en 1807. J'étais fort lié avec le général Bennigsen qui commandait l'armée russo-prussienne, et m'avait nommé son aide de camp.
— En vérité...
— Et vous, major Kroutemann?...
— Kroutberg 1
— C'est juste, Kroutberg, vous êtes Prussien aussi?
— Nix, che suis Bavarois!
— Et vous êtes depuis longtemps le compagnon du bi'ave baron?
— Ya... nous étions touchours liés ensemble...
— Ah! que c'est beau cela!... cette amitié que cimentent les combats, les dangers! vous me rappelez Achille et Patrodel... Pithias et DamonI ... Castor et Polluxl...
— Les quatre fils AymonI murmure le major.
Mais son ami le baron lui donne un coup de pied qui lui ferme la bouche.
Le baron reprend au bout d'un moment :
— On avait dû me donner diverses lettres de recommandation pour les premières maisons de Paris. . . Je crois que j'en avais une, mais je l'ai perdue!., pour un fameux banquier... monsieur... Mon Dieu! j'ai son nom dans la tête... M. Rigoulotini... Connaissez-vous cela, vicomte?
— Le banquier Rigoulotini... Pardieu! si je connais cela!... c'est une maison où je vais fort souvent!... Sa femme est une Hautefutaie... Grande famille... bonne noblesse... Mademoiselle de Hautefutaie s'est un peu encanaillée en épousant ce Rigoulotini!... Mais il est millionnaire... il donne de belles fêtes... on le supporte en faveur de sa femme... Oh! je vous mènerai là... Je vous y présenterai... très-incessamment, et l'on sera flatté de vous recevoir ..
— Cela me fera infiniment de plaisir de me trouver avec... une Hautefutaie!...
— C'est convenu. .. c'est arrangé... Allons prendre le café...
— Allons-y illico/. .. s'écrie le major.
Et le vicomte Oreste le regarde en disant :
— Tiens! vous parlez aussi italien... je crois que i/lico est italien?
— Le major parle un peu toutes les langues, seulement il mêle souvent l'une avec l'autre, ce qui fait qu'il a parfois un baragouin auquel on ne comprend rien.
Et pendant qu'on se lève et que M. de La Palissonniêre paye la carte, le baron dit à l'oreille du major :
— Si tu ne te tiens pas mieux dans le mr nde, je ne te mènerai plus avec moi... Tu te laisses aller à boire, et puis tu dis des bêtises...
— N'aie donc pas peur... je vois bien avec qui nous sommes... Ton vieux pigeon est une oie auquel on peut 'aire accroire tout ce qu'on veut!...
— Je le sais bien, et c'est pour cela que je l'ai choisi pour être notre cornac... mais ce n'est pas une raison pour cesser d'être prudent. ..
— Sois donc tranquille... avec tes cheveux poivre et
sel, on te donnerait soixante ans, ta figure est maquillée au superlatif, ta cicatrice te change entièrement... e^ quant à moi, grâce à mon {.mx nez qui est habilement adapté sur le véritable, je délie qu'on reconnaiâse en moi le petit la Grenouille !...
— Mais tais-tui donc, imbécile ! et ne prononce pas ce nom-là!
M. de La Palis^onuiôre a passé la soii'ée avec ses nouveaux amis, il ne les quitte qu'à regret, mais il prend rendez-vous avec eux pour le lendemain soir, c'est réception chez le banquier Rigoulotini, il veut les présenter, mais cependant il compte aller le matin prévenir la noble épouse du millionnaire.
En effet, le lendemain, dès que l'heure le permet, Oreste se fait annoncer chez madame Rigoulotini, qui était encore à sS toilette, mais ordonne qu'on laisse entrer le vicomte, et lui tend la main en disant :
— Quel bon vent vous amène si matin , vicomte , auriez- vous quelque nouvelle intéressante à m'annoncer?
— Belle dame, je vous demande pardon d'être venu vous surprendre encore à votre toilette... mais, en effet, j'ai à vous annoncer que j'ai fait connaissance avec deux hommes charmants... deux hommes de la plus haute distinction... qui m'ont reconnu pour m' avoir vu plusieurs fois sur le champ de bataille... où... je faisais des prodiges de valeur... à ce qu'ils ont la bonté de dire...
— En vérité, vicomte, et ces messieurs sont?
— Etrangers; l'un, le baron de Sternitz, est Prussien ; l'autre, le major Kroutberg, est Bavarois... Tous deux ont combattu pour notre cause... Le baron de Sternitz s'est même trouvé à Eylau, à Friedland... il était aide de camp du général Bennigsen... il a reçu une terrible blessure à la tête... car il aune Ijalafre à la joue gauche... qui est magnifique !... Ha été à Coblentz avec le prince de Condé; il était ami de M. de Bouille...
— Oh ! mais c'est un homme que je serai heureuse de connaître!... Vous me l'amènerez, vicomte... ainsi que son ami...
— C'était pour vous en demander la permission que j'étais venu ce matin...
— La permission ! en aviez-vous besoin! vous, dont je connais les principes, les excellents sentiments!... Toutes les personnes présentées par vous seront reçues à bras ouverts !...
— Trop bonne, mille fois ! Alors, dès ce soir, je vous amène le baron de Sternitz et le major Kroutberg... Le baron est un homme très- spirituel, très-instruit; on voit qu'il a beaucoup voyagé... Le major Kroutberg parle peu... mais comme il a plusieurs accents étrangers... il s'exprime moins facilement, c'est pour cela sans doute qu'il est plus silencieux.
— AJi! je brûle au désir de voir ces messieurs.
— A ce soir donc. Je vous laisse, belle dame! mais, de grâce, pas tant de toilette... ménagez nos cœurs!. . .
— Ah! toujours galant! toujours aimable.., Vous ne changerez jamais. . .
— Je ferai comme vous, belle dame...
Après cet assaut de gentillesses, vieux style, M. de La Palissonniêre a été rejoindre ses nouveaux amis, et leur annonce que le soir il aura le plaisir de les présenter à madame de Rigoulotini. Quant à son mari, on n'en parle pas, il doit être trop heureux de recevoir les personnes qui plaisent à sa femme.