XIL — LA FEMME DO BANQUIER
Sur les neuf heures du soir, les salons du riche banquier avaient peine à contenir la société qui affluait ; car, si l'eau va toujours à la rivière, il est bien certain aussi que la foule va toujours trouver la fortune. Il y a des gens qui croient qu'en se frottant aux gens riches ils y attraperont quelque chose.
M. de La Palissonniêre fait son entrée chez le banquier entre les deux personnes qu'il va présenter. Le baron de
LKS KNFANTS DU BOUI.IÎVARn
tslerniu, dont la toilette est fort recherchée, i|Uoique sévère, marciie la tote haute et regurdi; lièrement lu compagnie ; le major Kroutberg n'a pas unu déuiai-che aussi assurée, mais il rentre son nez dans ses moustaches, et roule constaiumout les yeux do droite à f,'auche. On traverse deux salons où l'i^ii jouait, sans y rencontrer raadaiue, en revanche dans le second salon on se heurte pres(|ue contre M. Rigoulotini ; alors le vicomte luifruijpe familièrement sur l'épaule, en lui disant :
— Bonsoir, mou bon 1 .Je vous amène le baron de Sternitz et le major Kroutherg... liein ! j'espéi'e que vous ôtes content de moi?... et tjue vou.s m'en saurez, gré ?
Le banquier regarde ces nouveaux venus d'un air bâte, et balbutie (juelques mots qu'on n'entend pas. Le baron et le major lui l'ont un tsulut uiilitairo el l'onpasse.
— lin voilà bien assez pour le mari ! dit La Palissonnière... Mais où donc se cache la divinité dece séjour? .. Ah! je l'aperçois enfin... Venez, messieurs, elle nous a vus, car ellesouritdéjà 1...
En ellet, la maîtresse de la maison venait d'apercevoir ces messieurs. Elle se hâte de se lever, va au-devant d'eux et leur fait une révérence dans laquelle elle met tout ce qu'elle a do noblesse et de grice. Le baron et le major sont présentés ; ce dernier salue en baragouinant on ne sait quoi, mais le baron adresse à cette dame un compliment fort bien tourné et accepte le fauteuil qu'elle lui présente. Le vicomte s'assied aussi piûs de madame Rigoulotini, mais le major reste debout et ne sait ce qu'il doit faire ; alors son ami lui dit :
— Major, vous aimez le jou... on joue dans plusieurs salons... allez regarder les parties... madame vous le permet.
— Comment doue ! s'éorie la grande dame, mais je prie monsieur le major de faiie ici comme chez lui.,, ce sera mo prouver qu'il s'y plaît!
— Montame... assurément... ya... ya... mein Gotl... Et le major, après avoir dit cela, s'éloigne en marchant
sur le bas de so;i pantalon.
Madame Rigoulotini exprime au baron tout le plaisir qu'elle éprouve à le recevoir, en le félicitant sur son dévouement à la cause des Bourbons, dévouement dont il a donné tant de preuves, d'après ce que lui a dit M. do La Palissonniôro, avec lequel elle sait qu'il s'est rencontré plusieurs fois sur le champ de bataille.
•— Oui, plusieurs fois, répond le baron. Oh ! M. le vicomte est un brave, une rude lame, je l'ai vu i"i l'œuvre, et àquicoiuiue aurait le malheur de me dire lo contraire, je serais obligé de passer mon épée au travei-s du corps !
Ureste de LaFalissonnière est dans le ravissement; la vanité lui sort parles yeux ; s'il osait, il embrasserait le baron et le presserait sur son cœur... mais, devant le monde, il renferme sa reconnaissance et se borne ;\ prendre la main de son nouvel ami, qu'il presse avec effusion, en s'écriatit :
— Oui... nous sommes dignes l'un de l'autre! c'est mon plus bel éloge.
Madame Rigoulotini ne manque pas d'amener la conversation sur oa l'amillo, sou aucMonne noblesse, en gémissant sur les circonstances qui l'ont obligée ;\ s'allier à un roturier.
— Notre cher baron sait tout cela, dit Ofeste, je n'ai pas mani|ué de lui apprendre que vous ôtes une descendante dos Hautefutaio, et «ela n'a fait qu'augmenter le désir qu'il éprouvait de faire vdtre connaissance...
— En vérité ! dit la banquiore. Ah ! je suis bien sensible ;\ cotte marque d'intérêt... Auriez-vous entendu parler do nous à Coblontz '.''
— Non pas à Coblontz, répond le baron on laissant échapper un léger sourire, mais on Angleterre.
— En AnglcteiTo !... ot par ipii ?
— Par un émigré avec lequel je m'étiiis lié fort intimement, et que vous devez vous rappeler, madame, c'est le marquis de Oermancey.
Ce nom pioduit une impression assez vive sur la descendante dos llautefutaie, cependant elle so remet assez vite et répond :
— Le marquis de Germaucey... aii ! oui... il nous connaissait... il était reçu chez mon père... Il est mort ily a déjà plusieurs années, ce marquis...
— Oui, madame... il y a déjà Ion;^mp8, maij avant de mourir il m'a fait conlidenue de beaucoup J'mTtfnturesgaiuntos qui lui sont arriviîe.s... avant la Révolution...
— An! oui, j'ai entendu dire que >:>: uarquis avait été un séductenr, un Lovelaee! dit Oresie; il a un frère qui esta Paris... Le voyez-vous quelquefoi», belle dame ï
— Foit rai-ement, répond l'épouse du banquier qui semble fort mal à son aise et ne regarde plus le uionsieur balafré avec autant d'admiration, puis, voalaot cha;tger la conversation, .s'écrie ■
— 'Vous ne jouez pas, monsieur de Sternitzf
— Jamais, madame, je déleste le jeu !... JcdÏMi^ donc que ce marquis de Gei maocey avait eu dans ujeunesso (le.s aventures fort piquantes... Figurez-TOM» ticomte, qu'il séduisit une demoiselle de grande maÎMO, Ci la rendit mère deux fois...
— Deux fois ! le polisson !... une, je ne dis pas ! mais deux! cela passe la permission .. et il n'épooaa pas la demoiselle?
— Non, c'est elle qui en épousa un autre qne lui...
— Elle ât bien... m lis les enfants ?...
— .\h ! les enfants... elle les mit liaos une campai/ne... en gardant le plus strict incognito, et puis lesabandonna...
— Ui ble ! mais c'esi très-compliqué... Ah ! qu'avezvous doue, belle dame, vous changez de coolenr, vous sentiriez-vous indisposée î. . .
— Oui., je ne sais. ..la chaleur... unétourdissement.. j'ai besoin d'air...
— Permettez- moi, madame, de vous conduire jusqu'à cette croisée, dit le baron en présentant son bras à la maîtresse de la maison.
Celle-ci hésite li'abord, mais enfin elle accepte ce bras qu'on lui ofl'ie et traverse le salon avec le baron. Chemin faisant, celui-ci lui dit à l'oreille et bien bas :
— Madame, j'aurais besoin d'avoir avec vous un entretien secret... Voulez-vous me recevoir seul, demain î
— Oui, monsieur, oui, assurément, balbutie l'épouse du banquier qui sent ses genoux fléchir.
— A quelle heure puis-je me présenter, madame '?
— Mais... sur les une heure, monsieur.
— Je n'y manquerai pas, madame.
On était arrivé près de la fenêtre. Le baron quitte alors le bras de cette dame, la salue très-respectueusement, puis s'éloigne. 11 traverse deux salons, aperçoit le uu^jor il une talOo d'écarté, où il joue oc gague constamment; il se penche vers lui et lui dit à l'oreille :
— Perdez !
Le major obéit : il perd la partie et quitte alors lo jeu. Le baron lui fait signe de le suivre, et tous deux soitent de chez le banquier.
— Eh bien ! cela mai'che-t-il ? demande le m^^or lorsqu'ils sont dehors.
— Comme sur des roulettes. J'ai un rendez-vous pour demain matin avec cette dame. . oh ! c'est une allaire d'or.
— Tu m'as fait quitter le jeu... c'est dommage, je gagnais beaucoup...
— Tu gagnais trop ! c'est imprudent... il faut savoir se modérer, surtout dans notre position, et il ne faut pa>. pour quelques misérables pièces d'or, risquai" de compromettre les sommes immeusos qui serout bientôt en notre possession.
— C'est juste... aussi, tu le vois, je t'ai obéi tout do suite 1... J'iii envoyé ù mon advei-saireles beaux jeuxquo je me donnais auparavant... C'osi gentil do m.t imril
Le lendemain, ciunme une heure sonnait, le soi-diAiint baron do Steninz se présentait à l'hôtel du banquier Rigoulotini, et il étAit inti-oduit daus l'app.iiVment de madame.
Cotte dame attondmt ce monsieur, non plus comme l.i veille, avec le plus vif désir do lo recevoir, mais avec une inquiétude, une anxiété qui ouiii presque de la terreui Cependant elle s'ellorce d accueillir lo baron avec un ». -
LES ENKANTS UU BOULEVAHD
— Monsieur était avec vous ?i Ou'beroti ? (Page 09.)
uable soni'ire, tandis que celui-ci lui fait un salut profond, et elle lui montre uu siège à côté d'elle en lui disant :
— Vous m'avez demandé hier un moment d'entretien |i.irticulier, monsieur le baron ; me voici toute disposée à vous entendre...
Le baron salue de nouveau, puis s'assoit et répond :
— Je vous remercie, madame, vous voyez que j'ai été exact à l'heure que vous m'avez indiquée...
— On ne peut plus exact; c'est du reste l'habitude des anciens militaires... Maintenant j'aitends que vous vouliez bien m'apprendre le motif de cet entretien secret...
— Est-ce que vous n'en devinez pas un peu le sujet, madame?...
Madame Rigoulotini chanj; - de couleur, mais elle tâche de maîtriser son émotioi. en répondant :
—-Mais non, monsieur.. . je ne devine rien... pour- (juoi?... comment devinerais-je?...
— Eh bien ! madame, puisque vous ne devinez pas, je vais m'expliquer et catégoriquement, car j'aime à aller droit au fait : Je vous ai dit hier que M. le marquis de Germancey avait, avant la Révolution, séduit une demoiselle de grande maison, qu'il en avait eu deux enfants, puis l'avait laissée là... Cette demoiselle de grande maison, c'est vous, madame, ces deux enfants, ce sont les vôtres!... Je le tiens delà bouche même du marquis.
La femme du banquier devient blême, cependant elle cherche à rappeler son courage et s'écrie :
— C'est faux ! monsieur, c'est une horreur que cette accusation... Ce marquis de Germancey est un monstre, il vous a menti... c'est faux ! c'est faux !
Le baron reprend avec un grand sang froid :
— Ah ! vous niez, madame, mais nous n'accusons pas sans preuve, nous. Nierez-vous encore, quand on t?ous amènera votre fille et votre garçon, que vous aviez conrtés, tout enfants, à une personne de 'Vincennes, la bonne mèreDuchemin?... Nierez-vous, quand on vous présentera ce riche flacon sur lequel sont gravées vos armes, et qu'un
jour vous avez oublié chez la paysanne à Vincennes?... En disant ces mots, le baron sort de sa poche le flacon qu'il met sous les yeux de la fière Herminie. A cette vue, cette dame est atterrée, elle perd toute son assurance... elle s'incline et tombe presque aux genoux du baron ne murmurant :
— Ah ! monsieur... par grâce... par pitié... ne me perdez pas!...
Le baron s'empresse de relever cette dame, de la faire se rasseoir, en lui disant de sa voix la plus douce et avec la plus exquise politesse :
— Vous perdre, madame, eh ! mon Dieu ! pour qui nous prenez-vous, et pouvez-vous croire que nous en avons jamais eu la pensée?... Vous perdrede réputation ! fi donc ! et pourquoi! pour une peccadille de jeunesse... pour une faiblesse du cœur... Eh ! qui n'en a pas eu ! ... Si l'on pouvait lire dans toutes les consciences, croyez-vous que l'on en trouverait beaucoup de bien nettes?...
— Ah ! monsieur le baron, vous rendez un peu de calme à mon âme...
— Ayez-en toujours? il ne s'agit ici que de secourir deux personnes qui vous touchent de prés... Vous ne savez peut-être pas ce que sont devenus vos enfants ?
— Non... car la Révolution est arrivée... il a fallu s'expatrier... et quand je suis revenue... la difficulté d'avoir des renseignements...
— Je comprends, oh ! je comprends parfaitement... Et puis vous pouviez craindre de vous compromettre...
— Eneô'et...
— Eh bien ! moi, par le plus grand des hasards, je les ai retrouvés, ces pauvres enfants... ils m'ont conté comment ils avaient été mis à Vincennes chez la femme Duchemin... Comme j'avais reçu la confidence du marquis, cela m'a mis sur la voie... la vue du flacon m'a tout de suite fait connaître que je ne me trompais pas... je connais les armes de toutes les maisons nobles de France.
— Ah ! mon Dieu ! et vous leur avez appris quelle est... leur mère ?
LES ENFANTS PU BOULKVARD
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Lo baron soit do sa jjoclio le flacon. (Page 72.)
— Non, non, oh ! diable !... je n'aurais pas fait cela .■<ans votre permission !
— Ah I vous me rendez la vie ! . . . Quelle est leur poaition?
— Misérable, ah ! bien misérable !... la fille fait des ménages... le gar(;on vend des contre-marques à la porte des théâtres...
— Ah ! mon Dieu !
— Voulez-vous que je vous les amène...
— Oh ! gardez-vous-en bien !
— Au fait... cela pourrait leur donner l'éveil... et puis vous n'avez pas besoin do les voir pour les secourir... Je me chargerai de la commission... car je pense que votre intention n'est pas de laisser ces infortunés dans une aussi triste position... cela ne tombe pas dans l'idée de toute personne qui a un cœur!...
— Assurément. ..je veux... je dois leur faire du bien... j'ai là... à moi, cinq ou six mille francs que je vais vous remettre pour eux.
Le baron se renverse sur sa chaise et rit aux éclats en disant :
— Cinq... six mille francs... ah! je pense que vous voulez rire... pour la fcmnio d'un millionnaire, vous n'êtes pas généreuse... Mais vous plaisantiez!...
— Enfin, monsieur le bai'on, combien pense/.-vous que je doive faire remettre à... ces deux personnes '<
— Combien? Cent mille francs, madame; cent mille francs, et, on vérité, ce n'est pas trop!
La superbe Herniinio a fait un bond sur son siège en entendant ce chiffre. Elle s'écrie :
— Mais, monsieur, y pensez-vous... cent mille fr.mcs... c'est une grosse somme I
— Cela ne fait que ciiiquante mille francs pour la (ille et autant pour !e garçon !
— Mais, monsieur, je ne possède pas cet argent, moi!
— Mais votre mari on possOde bien davantago. lui: cent mille francs pour le banquier Uigoulotini, c'est une goutte d'eau dans un bassin !.., Vous les lui demanderez,
il s'empressera de vous les donner ; ce n'est pas plus diiftcile que ca!...
— Mais quel motif donnerai-je pour Ini demander cette somme?
— Est-ce qu'une dame est jamais à court de motif pour tromper son mari!... je ne vous fais pas l'injure de le croire.. .
— Mais, monsieur, il me semble qu'une quarantaine de mille francs pourrait suffire.
— J'ai dit cent mille francs, madame, je n'accepterai pas un sou de moins... Si vous refusez, je dirai à vos enfants de venir vous les demander eux-mêmes...
— Oh! monsieur... c'est assez... pas un mot de plus... vous aurez cette somme...
— Fort bien, madame; demain, ù la même heure, je vii-ndrai ici la chercher, car je suis bien persuadé que M. votre é|)onx vous la donnera dès que vous la lui demanderez. Adieu donc, madame, et à demain. Veuillez bien agréer mes respectueux hommages.
Le baron de Sternitz est parti. La noble Ilerminie, encore toute bouleversée par ce qui vient de lui arriver, se décide i\ se rendre dans le cabinet de sou mari, tout en se disant :
— Ah ! pourquoi M. de La Palissonniôra m'a-t-il amené ce baron?... mais, après tout, il serait toujours venu me trouver, puisqu'il avait reçu la contideuce du marquis. Aller raconter uu secret de cette importance... Âh! que les hommes sont indiscrètes.
Le banquier Rigoulot est fort, surpris de recevoir la visite de sa femme ; c'était la première fois qu'elle lui iiiisait l'Iiouiieur de venir dans son cabinet. 11 en est tout radieux, et s'empresse de présenter uu fauteuil à mad.ime. en lialbuliant :
— l*ar quel hasard... c'est bien :umablo à vous... je ne m'attendais pas...
— En ed'et, monsieur, vous ne m'aviez pas encore rue dans votre cabinet... ce n'est guère la place d'une
LKS KNPANTS DU BOULlîVAIlD
femme. .. et si j'y viens aajourd'liui, c'est que j'ai unedeiiiuude il vous faire...
— Une dcruandol parlez, madame, je serai trôs-conteiit de pouvoir vous être agréable en quoi que ce soit.
— Monsieur, il s'agit... d'argent.
— D'argent, je comprends, quelque mémoire à solder ijui vous jriuicrait en eu moment! EnVoy«a-moi oe mémoire, le porteur sera pa>'6 sur-le-cliamp,
— Non, monsieur... j'ai des raisons,., c'est une ancienne detto que Je désire acquitter moi-même.
— Alors dites-moi quelle somiiie il vous faut... je vais vous la remettre. ,
Madame liésite un ))eu, enfin elle murmure :
— Cent mille francs, monsieur...
— Cinq mille franc-s... très-bien, je vais vous les compter...
— Je n'ftl pas dit cinq mille francs, monsieur, mais cent mille.
Le banquier reste saisi, il ouvre de grands yeux et s'écrie :
— Cent mille francs I eh ! mon Dieu, madame, que voulez-vous donc faire de tout cela?
— Je vous l'ai dit, monsieur, payer une dette ancienne... -
— Eh! madame, on ne doit pas cent mille francs! vous ne pouvez pas devoir cela I d'ailleurs, si la dette est ancienne, il y a prescription.
— Il n'y en a jamais pour les gens d'honneur!
— Envoyez-moi votre créancier, madame, et je suis bien certain que j'arrangerai l'affaire avec lui à meilleur marché Les femmes n'entendent rien à tout
cela!
— Monsieur, je ne vous enverrai personne... Je vous ai dit i|ue j'avais besoin de cette somme, il me semble que cela devait vous suffire, et, quand une Hautefutaie s'abaisse jusqu'à vous faire une prière, je trouve bien oxtraonlinaire que vous hésitiez à la satisfaire... Faut-il vous rappeler qui je suis, monsieur? faut-il que je proclame tout haut dans mes salons que vous refusez de l'argent à celle qui vous a honoré de son alliance'/
Cette dame a pris un ton si impérieux, elle lance sur son mai'i des regards si courroucés, que- celui-ci en est eËrayé; il se hâte de courir à sa caisse en disant :
— Ne vous fâchez pas, madame, mon Dieu! je vais vous satisfaire... tenez, madame, tenez... voilà cent mille francs...
Le banquier a pris dans sa caisse des liasses de billets de banque; il compte cent mille francs à sa femme, qui les prend en lui disant d'un ton arrogant :
— C'est bien... et si je suis venue vous les demander, monsieur, c'est qu'il fallait que j'en eusse grand besoin .
Voilà le seul remerciement que cette dame adresse à son époux. Elle s'éloigne, et le banquier se dit :
— Voilà une visite qui me coûte cher!... j'aime autant que ma femme ne vienne pas souvent... Ah! si Mouchenez l'aval t entendue ...je cz'ois qu'il se moquerait de moi.
Le lendemain, le baron de Sternitz ne manque pas de se rendre près de madame Rigoulotini, qu'il salue toujours trôs-profondément; et celle-ci s'empresse de lui présenter un portefeuille en lui disant :
— Il y a cent mille francs là-dedans, comptez !
— Jamais après vous, belle dame ! Je vais rendre au bonheur deux infortunés. . .
— Mais toujours sans me nommer!
— Soyez tranquille! j'arrangerai cela... d'ailleurs, ceux auxquels on donne une telle somme croient facilement tout ce que l'on veut,..
— Et mon flacon, monsieur le baron? j'ai oublié hier de vous le redemander... veuillez me le rendre.
— Je l'ai laissé chez moi, mais j'aurai incessamment l'honneur de vous le rapporter.
— Ah! ne l'oubliez pas !
— Je vous quitte, car il me tarde de voir le bonheur, l'Ivresse de ceux dont je vais changer la position.
M. de Sternitz a quitté madame Rigoulotini ; dans la me, il est rejoint par le major qui lui dit :
— Eh bien ! les fonds?...
— Je les ai... ils sont làt dans ce portefeuille... cent mille francs! rien que cela... A nous les plaisirs, les festins... Je vais louer un superbe appurtument dans la chaussée d'Antin ! demain, je prends équipage, j'achète des chevaux...
— Diable ! ça va rouler alors !
— D'autant plus que, re.s cent mille francs mangés, je fais une seconde visite à la banquiéru, et il faudra qu'elle en redonne nutuntl... Ensuite, nou.~> avons le comte de Germancey, qui est rlohe maintenant, et que nous ferons chanter...
— Tu iras le trouver?
— Ohl que non pas; malgré le talent avec lequel je me 8ula grimé, je ne voudrais pas soutenir longtemps le regard de cet homme; mais je lui enverrai sa nièce, sou neveu; il faudra bien qu'il les enrichi.sse, et j'en ferai mon ])roflt, car sa nièce est ma femme!... Quand j'aurai le temps, i<> m'occuperai aussi de ma fille...
— Ta fille?
— Sans doutel l'enfant de Florentine... Elle est bigrement jolie, ma fille!... je la regardais l'autre jour... elle est souvent à sa fenêtre... c'est ce qu'on peut appeler une beauté... plus tard, il faudra que je m'occupe de son établissement... En attendant, allons louer un superbe logement, une voiture, des laquais...
— Mais, dis donc, ne crains-tu pas que, par tout ce luxe, tu n'attires les regards et qu'on ne vienne à découvrir...
— Imbécile ! c'est justement ce luxe-là qui fera notre .sûreté. Quand on cherche un malfaiteur, un échappé du bagne, c'est dans les basses classes, c'est parmi les mi- ;iérables que l'on croit le trouver! Mais un homme (|ui a voiture, laquais, qui mène un grand train!... est-ce qu'on se permettrait de le suspecter... par exemple!... on s'incline devant lui, et on est enchanté quand il veut bien vous donner une poignée de main.