‹ MoustacheChapitre 229 sur 281 · LE PAVILLON MYSTERIEUX · texte numérisé non relu

LE PAVILLON MYSTERIEUX

Malgré la défense que son mari lui avait faite, peut-être même à cause de cela, car on sait que ce qui leur est défendu a toujours beaucoup d'attrait pour les femmes, et cela date de loin, madame Roberval voyait très-souvent son ancienne amie; elle allait chez elle, s'installait dans le petit boudoir au fond du magasin, et souvent y déjeunait avec Maria et avec sou frère, qui avait été charmé de faire connaissance avec madame Roberval.

De temps à autre, cette dame renouvelait ses instances près de son amie pour qu'elle vînt aussi déjeuner chez elle, en lui répétant :

— Tu ne verras pas mon mari, il déjeune à part; il ne vient jamais dans mon appartement : c'est un bien grand hasard qui l'y a conduit justement le jour où tu y étais, mais ces hasards-lî» n'arrivent pas deux fois. Et puis, après tout, il viendrait qu'il ne te mangerait pas ; je suis parfaitement libre de recevoir qui je veux.

Mais la marchande de modes résistait à ces prières en répondant :

— Non, ma chère amie ; ton mari a été impoli... presque grossier envers moi, je ne veux pas m'exposer à de nouvelles impertinences de sa part. . .

— Mais il ne t'a rien dit...

— Non, c'est vrai ; mai,? en quittant ta chambre, où tu lui avais rappelé qui j'étais, il ne m'a pas dit un mot, ne m'a pas même saluée... Je suis très-vive, ma chère Eulalie, et quoique ton mari soit très-riche, cela ne m'empêcherait nullement de lui apprendre à vivre, s'il me faisait encore quelque malhonnêteté ; il vaut donc mieux ne pas m'y exposer; il a été un jour chez toi sans y être attendu, il pourrait y revenir encore... Tu peux venir chez moi tant que cela te plaît; je suis toujours heureuse quand je t'y reçois, et là, du moins, aucune inquiétude ne se mêle à nos douces causeries.

Lorsque Victor était là, il partageait l'avis de sa sœur et disait :

LES ENFANTS DU BOULEVARh

— Votre mari est devenu trop riche, la fortune l'a p:âté... tant pis pour lui; mais nous n'avons pas besoin de

ses (icus, et moi je ne tiens pas du tout à faire sa connaissauce, car je ne lui ressemble pas! Oràoeà ma sœur, ma position a changé; mais je n'oublie pas que j'ai été commissionnaire, et mon plus grand plaisir est de retourner flâner sur mon boulevard du Temple et d'olfrir de la bière à mon ami Beaulard, un bon et brave garçon qui montre les figures de cire... etqui ne veut pas fiiire autre chose... Il n'a pas d'ambition celui-là !

Cependant madame Roberval, qui a rais dans sa tête qu'elle recevrait et traiterait encore son amie chez elle, lui dit :

— Tu neveux pas venir chez moi, àParis... c'est bien, c'est fini, n'en parlons plus! Mais tu ne i)eux pas refuser de venir passer une journée avec moi à ma maison de campagne de Ville-d'Avray... là tu ne craindras pas de rencontrer mon mari, et lu verras comme notre villa est charmante... un vrai bijou, ma chère, des fleurs de tous côtés, et des fleurs rares. . . et puis un jardin qui est grand, bien ombragé... Oh! nous nous amuserons bien, et tu rapporteras un bouquet magnifique que tu cueilleras toi-même.

— J'irai à ta maison de campagne... je le veux bien; mais c'est seulement lorsque ton mari sera en voyage, parce qu'alors je serai bien sûre qu'il n'y viendra pas aussi .

— Quelle idée!... enfin, soit; comme M. Roberval voyage souvent, tu ne tarderas pas à y venir.

Quelques jours après cet entretien, la marchande de modes recevait, sur les dix heures du matin le billet suivant :

« Mon mari est partr ce matin pour Lyon ; voilà le moment de réaliser notre projet et d'aller à Ville-d'Avray. I.e temps est superbe, un peu chaud peut-être, mais il y a de l'ombre là-bas... Tiens toi prête pour midi, j'irai te prendre. Si ton frôre peut venir avec nous, nous l'emmènerons.

« A toi,

« EoLALiE Roberval. »

Maria fait sur-le-ohauip tous ses préparatifs pour avoir sa journée libre; elle distribue de l'ouvrage à ses ouvrières, en leur disant :

— Il est bien probable que je ne rentrerai qu'à la nuit.

A midi un quart, un remise s'arrête devant le magasin. Madame Roberval en descend; elle court à sou amie:

— Tu es prête, j'espère?

— Mais oui... toute prête.

— Et ton frère?

— Je ne l'ai pas vu ce matin ; envoyer chez lui, ce serait inutile, il n'y est jamais.

— Tant pis! nous nous passerons de lui... Je n'ai pas voulu prendre ma voiture; je n'ai pas besoin que tous mes domestiques sachent où je vais; j'ai loué ce remise pour la journée...

— Tu as bien fait, nous serons plus libres...

— J'emporte un excellent pâté, une volaille froide... avec cela des œufs frais et des fruits, nous vivrons, n'estce pas?

— Oh! c'est plus qu'il n'en faut!...

— Pour du vin, il y en a d'excellent là-bas... je trouve môme (^ue mon mari a tort de laisser les clefs de la cave à sou jardinier, qui est bien souvent gris... mais c'est un détail. Partons-nous?

— Partons.

Les deux amies montent en voiture, heureuses, joyeuses de se trouver ensemble, de savoir qu'elles y seront toute la journée; qu'elles auront tout le temps de causer, de rire, de se rappeler cos jours de leur jeunesse où elles allaient aussi courir dans les fiaiehes campagnes do la Normandie, où c'était une grande fote pour elles quand elles avaient toute une journée de libre. Alors elles n'allaient point se promener dans un excellent remise ; elles

faisaient modestement la route ft pied, mais uMm ae *'eu trouTaient pas moins heureuses, car alors elles étaient jeunes, et la jeunesse, c'est la gaieté de la vie. Oh ! la belle chose que la jeunesse ! et pourquoi donc ne saitr-on pas souvent eu user, en jouir comme il faut?

Pourquoi? C'est qu'on n'a pas tout a la fois! c'est que, dans cet âge si beau où l'on ne devrait qu'aimer et sourire, il faut presque toujours se livrer au travail potir se créer une carrière; il faut penser à l'avenir, il faut enfin gagner de l'argent, afin de pouvoir se donner tou"» ces plaisirs dont on est avide. De là les soncis. les tr.i<^<, les ennuis qui vioimont jeterdu sombre fur nos beaux jours! Vous me direz qu'il y ade ces mortels privilégiés qui naissent au sein de l'opulence, des grandear- ; ceiix-làne sont donc pas obligés de se eréer une position; ils do ..-nt \oir l'avenir couleur de rose, et leur jeunesse ned'ir qu'une longue série de plaisirs!... I)étrompez-v. :.- : ceux-là traînent après eox le dégoût, la satiété, l'énervement cjui accompagnent presque toujours l'abus d*»* voluptés; parce que ceux-là, au lieu de proflten. ' ' ' .t de leurs avantages, veulent se donnera la i jouissances et vivent dix ans en six mois; ■. :.i

leur jeunesse encore plus vite que les autres... et au total, tout,est compensé!

Revenons à nus dames. Elles causent du passé etjonis- .<ent du présent, car la journée est magnifique, et en approchant de Ville-d'Avray, on a la vue de ces sites délicieux parsemés sur les bords de la Seine, et Maria s'écrie souvent :

— Ah! qne c'est charmant, la campagne I... quel plaisir d'y demeurer!... aussi, dès que je quitterai le commerce, je veux m'acheter une petite campagne et m'y retirer.

— Tu vas voir la nôtre; comme c'est joli, élégant; comme le jardin est bien dessiné...

— Je n'en doute pas... mais moi. une modeste maisonnette me suffira... avec un jardin que je soignerai moimême.

— On dit cela; moi, je veux quelquefois soigner des fleurs, mais c'est bien «fatigant, va ! et je suis bien vite obligée d'appeler le jardinier pour m'aider.

— Oh ! mais tu es déjà gâtée parla fortune... elle rend paresseux ; on n'a plus la force de rien faire par soimême!

— Si, madame, sil... Vous verrez comme je vous ferai voir ma maison du bas en haut, les leri-asses, le kiosque, la pièce d'eau... Ah! il y a pourtant quelque chose que je ne te montrerai pas... mais, comme je ne puis pas le voir moi-même, il me serait difficile de le montrer aux autres.

— Comment I il y a dans ta propriété quelque chose que tu ne peux pas voir?... je ne comprends jvis.

— Figure-toi que mon mari a fuit bâtir, tout au bout du jardin, et c'est assez loin de la maison, un petit jwvillon qui n'a qu'un rez-de-chaussée et doux fenêtres, qui a la forme d'une rotonde, qui est élégant, on dehors du moins, car peur le dedans je ne l'ai jamais vu !

— Tu n'y es jamais entrée ?

— Pas moyen! mon mari en ferme la porte à clef, et cette clef il l'a toujours sur lui. il ne la confie à |>er!>onue.

— Quoi! pas môme à sa femme?

— Pas même à sa femme. 11 m'a dit : C'est mon cabinet de travail; c'est là que ,0 fais mes calculs, mes spéculations : je ne veux pas qu'on y eutre. .l'ai fait iK'ittr eo pavillon pour pouvoiry travailler à mon aise, je ne veux point y être jamais dérangé.

— Mais, quand il n'est point dedans, oc ne le dérangerait pas on y allant?

— Sans doute ; mais apparemment qn'il craint qu'alors on ne touche à ses papiers!...

— Des papiers sont ordinairement dans un bureau, dans un secrétaiiv (lu'il ferme sans doute: par oonséquoni. on no peut pas les déranger.

— C'est vr.ii; mais mou mari no veut pjwque l'on entre dans ce pavillon... c'est son idée, il faut bien s'y soumettre.

LKS ENFANTS DU BOULEVARD

— Et y va-t-il souvent, lui, daus sou pavillon i

— TrèB-souvent, et quelquefois il y passe des journées entières; mais, en général, il y va plutôt quand il vient seul H notre campagne.

— Et tu ne vas pas voir ce qu'il y fait?

■ — Moi ! ma foi non!... d'ailleurs, je te répète que ce serait impossible, puisqu'il s'y enferme.

— Et lorsque vous avez du monde?

— Alors mon mari ne se rend pas dans son pavillon; mais il reste toujours fermé, et puis on ne va pas se promener par là, c'est tout au bout du jardin.

— C'est égal, je trouve cela singulier... ce mystère, même avec sa femme. . . Oh ! tu n'es pas curieuse, toi ! moi, à ta place, je saurais déjà ce qu'il y a dans ce pavillon !

— Et quels moyens employerais-tu pour cela'?...

— Je ne sais pas... mais j'en trouverais! Sais-tu bien nue ton pavillon me rappelle l'histoire de Barbe-Bleue!... Et si ton mari te confiait sa clef en te défendant d'entrer dans ce mystérieux réduit, est-ce que tu obéirais ?...

— Peut-être ! mais j'aime autant qu'il ne me la contie pas.

— Moi, je sais bien que j'aurais fait comme la femme de Barbe-Bleue. A ta place, je me figurerais que mon mari cache dans cet endroit si bien fermé une maîtresse... une jeune fille. .. qu'il a enlevée peut-êtrel...

— Oh I quelle idée!... moi, cela ne m'est jamais venu à l'esprit ! . . .

— Mais je te donne de mauvaises pensées sur ton mari, et j'ai tort! il ne me sied guère, à moi, qui suis abandonnée par le mien, de critiquer la conduite des autres!

Tout en causant, ces dames sont arrivées à Villed'Avray. Madame Roberval indique au cocher le chemin qu'il doit prendre, et bientôt la voiture s'arrête devant une belle grille, derrière laquelle est une pelouse entourée d'orangers, puis, plus loin, une jolie maison bâtie à l'italienne.

— Nous y voici, dit Eulalie en mettant pied à terre. En ce moment on ouvrait la grille, et un vieux paysan

se disposait à sortir du jardin: il s'arrête en voyant la voiture, et s'écrie :

— Tiens! v'ià madame... Ah I ben ! elle est bonne celle-là !

— Maria, je te présente mon jardinier, dit madame Roberval. Bonjour, père Guillaume ; il me paraît que nous arrivons à temps... car vous alliez sortir...

— Oh! madame, j'allais seulement eu face... manger une bouchée...

— Oui, chez lemarchandde vin, comme à l'ordinaire...

— Dame ! faut ben se nourrir, et puis je n'attendions personne, d'autant plus que monsieur m'a dit : « Guillaume, n'ouvrez à personne; s'il venait des visites, vous diriez: les maîtres n'y sont pas », et j'ai ordre de ne point ouvrir !

— Ah ! monsieur vous a dit cela! il est donc venu par ici ce matin?..

— Certainement, madame, monsieur est arrivé ici de bon matin, avant huit heures, et il y est toujours...

— Mon mari est ici, en ce moment?

— Sans doute... tiens, madame ne le savait pas? Je croyais qu'elle venait retrouver monsieur 1

Eulalie regarde Maria, les deux amies sont consternées, et la modiste s'écrie :

— Ma chère amie, ne fais pas déballer tes provisions ; ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous en retourner...

— Ah ! par exemple ! y penses-tu 1 Père Guillaume, où est mon mari en ce moment ?

— Pardi! madame doit bien s'en douter ; monsieur est dans son pavillon, il s'y est rendu tout droit, il n'est même pas entré dans la maison. Au reste, c'est toujours comme ça quand monsieur vient seul ici, il reste dans son pavillon jusqu'à six heures du soir, puis s'en va sans entrer dans la maison.

— Tu l'entends, Maria, nous ne le rencontrerons pas ! il ne se doutera même pas que nous sommes venues. Le

voilà enfermé dans son pavillon pour jusqu'à six heures du soir; nous nous en irons bien avant, par conséquent, c'est pour nous comme s'il n'était pas ici!...

— Oh ! je ne trouve pas que ce soit la même chose, moi!...

— Guillaume, portez ces provisions dans la salle a manger... mettez deux couverts... allez à la cave, et montez-nous du vin...

— Oui, madame, oh I c'est facile ça I

— Ensuite vous ferez boire le cocher...

— Oui, madame, je boirai avec lui...

— Naturellement. . . Allons, viens. Maria, et quitte cet air sérieux; on croirait que tu as peur ici !... Pendant (|ue l'on va mettre notre couvert, je vais te montrer le jardin...

— Le jardin ! mais de son pavillon ton mari peut nous y apercevoir...

— Nullement... les fenêtres du pavillon ont des verres dépolis, ensuite les persiennes sont toujours fermées... car je me demande ce que M. Roberval peut faire là où l'on doit à peine voir clair... moi, je crois qu'il va tout bonnement y dormir... Viens... d'ailleurs, pour plus de siireté, nous ne passerons pas devant le pavillon.

— J'aime mieux cela.

Ces dames se dirigent vers le jardin qui est derrière la maison, mais leur gaieté a disparu. Eulalie a beau faire pour chercher à la ranimer. Maria reste sérieuse et murmure :

— C'est une partie manquée, mais tu m'avais écrit queton mari était parti pour Lyon.

— Il me l'avait annoncé lui-même, en me disant qu'il serait huit jours absent; il aura changé d'idée...

— Ah! c'est bien dommage...

— Eh! mon Dieu! ne nous occupons plus de lui,,. puisque nous sommes sûres de ne point le rencontrer.

— S'il me trouve encore déjeunant ici, il dira que je ne viens chez toi que pour manger!

— Ah ! que tu es folle... Tiens, regarde ces camélias, CCS magnolias... et ces belles roses... ceci, c'est la Gloire lie Dijon, cette autre, c'est le Souvenir de la Malmaison...

— Oui, oui, oh ! tu as des fleurs ravissantes... mais le pavillon?

— Il est là-bas. . . au bout de cette grande allée... veuxtu le voir sans le moindre danger d'être aperçue de celui qui est dedans? ' ^

— Comment ferait-on pour cela?

— C'est bien facile : cette grande allée a de chaque côté deux petites allées qui lui sont parallèles, mais qui de chaque côté sont bordées par d'épaisses charmilles...

— Eh bien?

— Eh bien ! prenons une de ces petites allées, nous arriverons tout près du pavillon sans pouvoir être aperçues d'aucun côté...

— Ah ! vraiment... si tu es siire qu'on ne peut pas nous voir... allons-y un peu...

Les deux amies prennent une petite allée bien touffue et qui en effet est fermée sur ses côtés par des buissons de lilas et de seringat. Elles avancent doucement; au bout de deux cents pas, elles aperçoivent le pavillon, dont la porte fait face à la grande allée du milieu. Maria s'arrête, elle éprouve comme un vague effroi, mais sa compagne lui dit :

— Viens donc... avançons encore. Tu vois bien que nous pouvons examiner à notre aise l'élégance de cette architecture, sans crainte d'être vues.

Ces dames avancent encore, elles ne sontplus éloignées du pavillon, lorsqu'un bruit de clefs se fait entendre, puis la porte du pavillon s'ouvre brusquement, et M. Roberval parait sur le seuil.

Les deux femmes se sont arrêtées spontanément, elles regardent et retiennent leur respiration.

M. Roberval tient une lettre cachetée à la main, il fait quelques pas en avant, puis se met à crier :

— Guillaume!... Guillaume!... HomI maudit ivrogne !... Holà, Guillaume !...

LES ENFANTS DU BOULEVARD

Mais le jardinier ne paraît ni ne rcpond. M. Roberval frappe du pied avec impatience en disant :

— Il faut pourtant que cotte lettre parte ce matin... Guillaume ! Guillaume I... ah ! il faut que je le trouve !...

Et il s'éloigne précipitamment, en marchant du cotù de la maison. Mais il a laissé entr'ouverte la porte du pavillon,

— 11 est éloi^ni'; ! dit Maria.

— Oui... Ahl vois donc... il a laissé ouverte la porte du pavillon... Oii ! l'occasion est trop belle pour ne pas on profiter... viens... Maria...

— Voir ce qu'il y a lù-dedans... nous avons bien li; temps. .. il y a loin d'ici à la maison, et puis il ne trouvera pas tout de suite Guillaume, qui est allé l)oire avec le cocher... Viens vite... rien qu'un coup d'œii et nous partons.

En disant cela, madame Roberval écarte les branches d'un lilas et court au pavillon. Maria la :>uit, en se disant :

— C'est moi qui ai excité sa curiosité... .je dois aller avec elle, et si l'on gronde quelqu'un, je prendrai toute la faute sur mon compte.

Les dames ont poussé la porte et elles entrent dans un petit salon de forme octogone, mais dans lequel on voit à peine clair.

— Là, je m'en doutais, dit madame Roberval, un demijour qui est presque la nuit. Que peut-il donc faire ici?

— Mais il y a une autre pièce, dit Maria en apercevant un rayon de lumière sortir d'une porte entrebâillée.

— Une autre pièce?... ah! tu as raison... Voyons, voyons.

Ces dames poussent la porte et se trouvent dans une petite pièce, qui est aussi resplendissante de lumière que la promièx'e est sombre ; cependant cette chambre n'a pas de fenêtre, mais le jour vient par le haut, qui a pour plafond un vitrage, toujours en verre dépoli. Cet endroit n'a pour meuble qu'un fauteuil placé devant un immense bureau qui, à lui seul, tient tout le fond de la chambre.

Sur ce bureau, ou voit dos masses de papiers de différentes sortes, puis tous les outils qui servent il un graveur. Puis des plumes, des encriers et entin une liasse de billets de banque, et une paire de pistolets.

Madame Roberval, qui aperçoit d'aboi'd les outils de graveur, s'écrie :

— Il vient ici pour graver... voilà tout le mystère... est-ce béto de se cacher pour cela... Des billots de banque... il paraît qu'il a aussi une caisse ici... Ah! voilà des pistolets, c'est pour s'il venait des voleurs...

Mais tout à cou|) Maria pousse un cri . Elle vient d'apercevoir sur la table du bureau un papier de .soie artistement étalé, et retenu do cliaque bout par dos carrés de marbre ; sur ce papier on a commencé à faire un faux billet de banque, mais il n'est pas encore achevé.

Maria prend la main de son amie et la met sur le billet a moitié gravé, en lui disant :

— Tiens. . . regarde. . . voilà ce que ton mari vient faire

Madame Roberval pâlit et balbutie :

— Mon Dieu !... qu'est-ce que c'est donc que cela?

— De faux billots de baïKiue... ton mari est un faussaire... cette liasse do billets... c'est lui qui les a faits, sans doute...

— Tu me fais frémir... il serait possible. . .

— Viens... viens... sauvons-nous... ahl sortons bien vite do cet horrible lieu... s'il revenait... ces armes... il nous tuerait... car nous savons son secret... Viens... mais viens donc !

La pauvre femme n'avait plus la force do marcher. Maria est obligée do la tirer par sa robe, de la porter presque pour la l'aire sortir du laboratoire, puis du salon octogone; enfin elles sont dehors... dans le jardin. Eulalie va pour l'ermor la porto du iiavillon, son amie l'arrête on lui disant :

— Malheureuse! ce serait lui faire voir que nous y Bomiues entrées, car il doit bien se rappeler qu'il l'a laissée ouverte... vious... éloiguons-uous do cet infâme séjour...

Mais les deux amies n'ont pas fait troig pas, qae M. Roberval parait devant elles. Il eei d'une pâleur livide, il n'a plus de besicles, et son regard eut ell'rayaut ; il barre le chemin aux deux dames eu leur disant d'une voix étouttéo :

— Que faites-vous là?. . .

— Mon ami... nous... nous venions d'arriver, nou.^ nous promenions dans le jardin . , .

— Vous êtes entrées dans ce pavillon?

— Non. . . nous n'y sommes pas entrées. . .

— l'ourquoi donc étes-vous devant la porte alors?

— Parce que... mon Dieu! je vais te l'avouer... en passant j'ai vu qce la porte n'était pas fermée... et C(jmme tu ne veux jamais permettre que l'on entre là, j'avais bien envie de profiter de... cette porte ouverte pour visiter un peu ce pavillon... <iue je ne connais pas... mais Maria s'opposait à mon dessein... et elle refusait d'entrer avec moi là-dedans quand tu nous a surprises. . .

Ces paroles ont été dites avec une émotion que la pauvre femme fait tout son pos-ible pour surmonter. Quant à Maria, elle ne tremble plus ; la vue de M. Roberval, loin de l'abattre, lui a rendu toute son énergie, au lieu de baisser les yeux devant lui, elle tient sa tète haute etsoD regard semble le braver.

Ce monsieur jette quelques instants sur les deux femmes des regards fauves et irrésolus; puis il se dirige vers la porte du pavillon en murmurant :

— C'est bien... vous pouvez vous retirer.

Les deux amies ne demandent pas mieux ; elles doublent le pas... elles traversent le jardin sans se dire un mot, elles arrivent enfin à la grille; elles trouvent là le cocher et le jardinier. Le père Guillaume leur dit:

— Le déjeuner de ces dames est tout prêt, tout servi... il les attend... je viens de voir monsieur, je lui ai demandé s'il déjeunait avec ces dames... il ne m'a pas répondu ; eu apprenant que madame était ici, il s'en est retourné tout Uo suite...

Mais on pense bien que les deux amies ne songeaient plus à déjeuner.

— Nous partons, dit madame Roberval, nous partons sur-le-champ...

— Quoi ! madame... et votre déjeuner ?...

— Viens, Maria... Cocher, ramenez-nous à Paris!

Les doux dames montent en voiture sans même répondre aux lamentations du jardinier. Lorsqu'enfin le cocher a fouetté les chevaux et qu'on a perdu la maison de vue, madame Roberval se jette en pleurant dans les bras de son amie, et murmure :

— Mon Dieu ! que je suis malheureuse ! . ..

— Oh! oui, pauvre Eulalie. Et moi qui enviais ton bonheur !.. .

— La femme d'un .. . ahl je n'ose prononcer ce mot affreux. Quelle sera mon existence maintenant ! à chaque instant je croirai voir arriver des gendarmes pour arrêter mon mari!... Maria!... ma bonne Maria, tu ne diras rien, n'est-ce pas?... tu ne divulgueras pas cet horrible secret I. .. qui conduirait sur l'échafaud celui dont je porte le nom...

— Non, je ne dirai rien... à cause de toi!... car sans celai... mais à cause do toi, je ne dirai rien.

Page 1