‹ MoustacheChapitre 230 sur 281 · XIX. — ,ii:uNi-:s a-mours · texte numérisé non relu

XIX. — ,ii:uNi-:s a-mours

Des semaines, des mois se sont écoulés depnis cette soirée qui vit les débuts do Turluro au théAtre de la Oailo, débuts qui ne furent pas heureux, on doit se le rappeler: aussi le directeur engairoa-t-il la débutante à retourner vendre du sucro d'orge sur le boulevard.

Mais ce conseil n'avait i>as été suivi, car, à la suite .ie cette soirée, Turlure n'avait pas reparu sur le houlev.Hrti du Temple, où sa place n'était plus occupée ((ue p.ir Tinfortuné Boursiquet, qui, dés qu'il pouvait quitter un moment son café, ne manquait pas d'aller s'y planter, vow y gémir et pousser do gros soupirs en disant à la marchande de pain d'opice :

TO

LES ENFANTS DU BODLKVARU

— Vous no l'nvoz pas vue ? nlle n'est pa8 encore revenue ?...

Mais madame Roufllard lui répondait d'un aii' moqueur :

— Êtes-vous béte ! elle l'ovieiidra à Pàciuo» ou à la Trinilo!

--- Vous croyez qu'elle reviendra à la Trinité ?

— Je crois que vous êtes un serin do soupirer encore pour une femme qui se moque de vous... 'furlure sera partie avec quelque bumbochourdu théâtre... jo vous réponds bien qu'elle ne reviendra plus vendre sur le boulevard.

El Boursiquet. tout désolé, était allé chez Florentine, dans l'espoir d'y obtenir quelque renseignement sur son ingrate. Mais Florentine lui av;dt répondu :

— Je n'en sais pas plus que vous, mon pauvre Boursiquet ; depuis cette fatale soirée qui aurait dû la corriger de sa passion pour la scône, Turlure n'est pas revenue chez nous. I\Ia fille n'a pas revu sa marraine. Autrefois, je savais son adresse ; mais elle avait déménagé et ne m'avait pas appris sa nouvelle demeure...

— Ni à moi non plus, la sournoise f Quand je lui demandais où elle logeait, elle me répondait : « Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je ne veux pas que vous veniez me voir? »

— Tenez, monsieur Boursiquet, croyez-moi, oubliez Turlure ; c'est ce que vous avez de mieux à faire.

Et le pauvre garçon limonadier s'en était allé, en se disant :

— C'est bien facile de conseiller h quelqu'un d'oublier celle qu'il aimel... c'est absolument comme quand ou a mal aux dents, et qu ii y a des gens qui voUi> uiiiciUi' : o Faut pas y penser ! »

Mais cette soirée, féconde en événements, n'avait pas seulement causé la peine de Boursiquet; elle avait fait éclore bien d'autres sentiments, fait battre bien d'autres coeurs ! et tous les amours qu'elle avait vu naître ne devaient pas avoir le même sort que celui de l'amoureux de ' Turlure. !

Ce jeune Ernest Didier qui, au spectacle, avait causé avec Blorentine et sa fille, n'avait pu eô'acer de sa pensée' l'image si ravissante d'Honorine; et, d'ailleurs, pourquci y aurait-il essayé? A vingt-quatre ans, qu'est-ce qu'un officier en non-activité peut avoir de mieux à faire que l'amour ? Ce jeune homme avait suivi des yeux la mère et la fille lorsqu'elles étaient rentrées chez elles ; il avait remarqué leur maison, et, dès le lendemain, dans l'aprèsmidi, il se promenait on face, de l'autre côté du boulevard, regardant sans cesse les fenêtres de cette heureuse maison qui recelait dans ses murs l'objet charmant qu'il brûlait de revoir. '

Les regards de notre officier se portaient sans cesse du premier au troisième étage; heureusement pour lui, la maison n'en avait pas davantage, ce qui aurait fini par le faire loucher, car il voulait souvent examiner plusieurs fenêtres en même temps. Aux deux premiers étages, les; croisées restent constamment fermées; mais enfin, au' troisième, on ouvre une fenêtre, quelqu'un s'y place... ce n'est pas la charmante fille, mais c'est sa mère, et c'est déjà quelque chose de savoir que c'est sur les croisées du troisième qu'il faut porter ses regards.

Le jeune homme ne veut pas cependant mettre trop d'affectation à porter les yeux de ce côté ; il continue de se promener, mais il ne va pas bien loin et ne perd jamais de vue les bienheureuses croisées ; quand il s'est assez éloigné, il revient sur ses pas, et lorsqu'il est tout en face de la maison qui l'intéresse, il ne la regarde plus qu'il la dérobée et comme en regardant autre chose; puis il s'éloigne encore pour revenir bientôt. C'est une véritable faction ; mais qui de nous n'en a pas fait de ces faction amoureuses qui durent quelquefois plus que celles d'une sentinelle ! Pour mon compte, je me souviens d'avoir bien souventmonté cette garde-là en liiver,bravantla neige, la pluie, ne voyant même pas les ruisseaux dans lesquels je barbottais !... Oh ! la bonne chose que l'amour !

Ce jour-là. Honorine, ne paraît pas à la fenêtre, mais

le lendemain on est plus heureux ; la jolie enfant vient s'y placer un moment à côté de sa mère. Dans ce simple négligé que l'on garde chez soi, elle paraît encore plu^ .«itduisante, et le jeune liomme no peut détacher ses yeux do dessus la fenêtre; il s'arrête, il rente comme l'n extase... Alor», comme à Paris, dés qu'on voit une personne s'arrêter et legarder longtemps au même endroit, on s'imagine qu'il y a quelque chose de curieux <1 voir, bientôt plusieurs badauds s'arrêtent à côté d'Ernest, et lui disent :

— Qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce qu'il y a ? est-ce le feu qui est quelque part?

Notre jeune homme, ennuyé, repousse tout ce monde qui l'entoure et s'éloigne en répondant aux flâneurs :

— C'est un singe qui s'envole.

Et les curieux re.^tent ébahis, en se répétant :

— Un singe ([ui s'envole I. .. oh ! il faut voir cela !

Et la foule augmente ; bientôt on ne peut plus pa.s8er sur le boulevard. Tout le monde s'arrête pour voir ce singe qui s'envole; on fait des commentaires, des réflexions.

— C'est donc un singe qui a des ailes ? demande une bonne femme.

— Pourquoi pas? dit un petit vieux qui vent faire le savant ; il y a bien des fourmis volantes, pourquoi n'y aurait-il pas des singes volants ?

— Bon ! c'est voleur que vous voulez dire ?

— Mais je no vois rien...

— Ni moi I...

— Enfoncés les jobards ! crie un gamin en se mettant à rire.

Alors la fouie s'écoule désappointée, mais plusieurs bonnes femmes sont persuadées qu'il y a des singes volants, et s'empressent d'aller l'apprendre à leur portière.

Ernest a compris qu'il ne devait pas rester en extase pour regarder la charmante fille, puisque cela provoquait des rassemblements sur le boulevard. Il s'est promis de passer son chemin, tout en allant assez doucement pour avoir le loisir de contempler ces traits qui lui ont ravi le repos ! c'est ce qu'il faii pendant plusieurs jours. Il aperçoit Honorine, pas tous les jours, mais lorsqu'elle parait à la croisée, il emporte du bonheur pour le restant de la journée.

La jeune fille ne se mettait jamais à la fenêtre que lorsque sa mère y était déjà. Cependant un jour, par hasard. Honorine s'est mise à une croisée, et sa mère n'est pas auprès d'elle. Ernest passait justement dans ce moment-là; cette fois il ne peut s'empêcher de s'arrêter encore. La charmante enfant regarde de son côté ; aussitôt il la salue à plusieurs reprises, et, avec sa tête, Honorine lui rend gracieuseiuent son salut. Notre amoureux est enchanté, car il se dit :

— Elle m'a reconnu, puisqu'elle veut bien me rendre mon salut; si je n''étais pour elle qu'un inconnu, elle aurait détourné la tête. Elle m'a reconnu ! alors elle ne m'avait donc pas entièrement oublié !

Mais, de sa chambre, Florentine avait vu sa fille saluer quelqu'un, et elle lui crie, sans quitter sa chaise :

— Qui donc salues-tu sur le boulevard, mon enûint ? Et la belle enfant, sans trop savoir pourquoi, devient rouge comme une cerise, en répondant :

— Maman... c'est... tu sais bien... c'est ce jeune homme...

— Mais non, ma ôlle, je ne sais pas... Quel jeune homme ?

— Celui avec qui nous avons causé au spectacle, le soir que nous avons été voir jouer ma pauvre marraine, qui a disparu depuis...

Florentine ne disait pas la vérité en répondant à sa fille qu'elle ne savait pas ; car, comme elle regardait très-souvent sur le boulevard, elle avait fort bien remarqué et reconnu le jeune homme qui passait et repassait si souvent de l'autre côté de la chaussée; mais elle n'en avait rien dit à Honorine, se doutant bien que c'était pour sa fille que le gentil militaire se promenait ainsi devant leur

LFR ENPANTS DU BOULEVARD

maison, et voulant savoir si celle-ci l'avait remarqué.

Une mare ne se trompe guère aux allures d'un amoureux, surtout lorsque cette mère est encore dans l'âge d'aimer et de plaire, U'y en a beaucoup, dans ce cas, qui prennent, pour elles les œillades qu'on adresse à leur fille, mais Florentine n'était pas de celles-là; ne songeant plus à plaire, n'ayant plus dans le cœur qu'un amour, celni qu'elle éprouvait pour sa fille, elle trouvait tout naturel qu'on en devint amoureux; elle eût éti'! bien plus surprise du contraire; aussi ce qu'elle tenait surtout à savoir, c'était ce qui se passait dans le cœur d'Honorine.

Comme maintenant il n'y avait plus A feindre, Florentine répond en affectant un aird'in'lifTérence :

— Ail ! oui, je me souviens à présent ! un jeune homme qui était derrière nous au spectacle.

— (Jui. maman, et qui a fait finir ce vieux vilain qni m'enfonçait ses genoux dans le dos...

— Il était fort poli ce jeune homme.. .

— Oh ! très-poli I c'est M. Ernest Didier.

— Comment! tu sais son nom ?

— Maman, c'est lui-même qui nous l'a dit, après avoir lu la carte du vieux qui s'appelait : le vicomte Oreste de l.i Palissonnière , officier de la bouche, sans adresse; Al. I'>nest, alors, nous a dit sa carte, son nom, son état; il e.'it ex-lieutenant dans le 29'' de ligne, et il demeure faubourg Montmartre, numéro 17.

— Mon Dieu ! Honorine; quelle mémoire tu as !

— Oh ! oui, maman ; j'ai toujours eu beaucoup de mémoire.

Florentine ne juge pas à propos pour cette fois de prolonger cette conversation ; mais elle observe avec encore plus fie vigilance les moindres actions de sa fille ; elle s'aperçoit qu'à dater de ce jour. Honorine se met bien plus souvent à la croisée, et que, lorsqu'elle n'ose pas ouvrir la fenêtre, elle s'assied tout contre, et à chaque instant porte ses regards sur le boulevard, si bien que sa broderie en souffre et qu'elle est parfois obligée de recommencer son ouvrage.

Quant iiu jeune officier, il passo plus que jamais; depuis qu'il a échangé un salut avec Honorine, il ne pourrait pas être un jour sans chercher ;\la voir, et dès qu'il l'aperçoit les salutations recommencent; la jeune mère qui observe tout cola, dit avec malice :

— Tu vois doue souvent passer des connaissances, ma fille •;

— Mais, maman, c'est M. Ernest qui me salue...

— Toujours M. Ernest... Ne trouves-tu pas que ce jeune homme passe bien souvent devant cliez nous?

— Maman... c'est si j;entille boulevard... il y a tant de choses à voir sur celui-ci !.. .

— Mais il passe donc sa vie à se promener ce jeune homme?

— Maman, puisqu'il n'est plus en activité, que veux-tu qu'il fasse ?

— Ah! c'est juste!... c'est ce qu'il peutfairede mieux... mais, ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il se promène même quand il pleut !

— Ah I maman 1 est-ce que les militaires ont peur de l'eau!

Florentine voit que .sa fille a réponse à tout, et que les promenades et les saluts du jeune homme sont loin de lui être indifférents. La jeune mère se rapi>elle qu'elle a été victime de la séduction ; elle tremble déjà pour le repos de sa fille, et se pro'not de consulter son meilleur ami, son protecteur, enfin de demander an comte do Qermancey ce qu'elle doit faire pour empêcher qu'un amour, peut-être blflmable, s'empare du cœur d'Honorine.

L'occasion ne tarde pas .1 se présenter : M. de Oermancey vient voir sa filleule, o( lorsque la joune fille, aprOs avoir embrassé son parrain, va reprendre sa place contre la fenêtre. Florentine prend lo muite-» part et lui raconte tout ce qui a rapport au Jenn<^ honituo (jui échange maintenant de si fréquents saints avuc sa fille.

M. do Oermancey a écouté la jounc môre avec attoniion, et s'informe d'abord si cette nouvelle connaissance date de loin.

— Il y a déjà prés de cinq mois, répond Florennne, que nous sommes allées au théâtre (k- la Galté, où je viens de vous dire comment nous avons été amenéea à ■Museravecce jeune homme. Ce nefut 'lueplus d'un mois après que je m'H[jerçu8 qu'il se promenait bien souvent ■levant nos fenêtres ; Diaia alors Honorine ne s'en aperçut ;ia«,elle8e mettait fort rarement à la croisée. Ce nest que depuis six semaines à peu près qu'elle a reconnu ce monsieur qui l'a saluée ; mais depuis ce temps elle se place constamment contre la fenêtre pour travailler, et elle y travaille fort mal, parce qu'à chaque instant ses yeux se portent sur le boulevard... et le jeune homme passe, ils se saluent et elle rougit... Ah I mon cher protecteur, je sais trop tout ce que cela vent dire... Honorine commence à aimer, et je me suis promis de tout vou« dire, et de vous consulter pour savoir comment nous chasserions cet amour naissant de son cœnr.

Le comte sourit, puis répond :

— Mais d'abord est-il bien prouvé que nous deviono chasser cet amour naissant et nous opposer à sa croissance?... Ma chère Florentine, votre fille est maintenant dans sa seizième année; elle est trop jolie pour ne point inspirer de l'amour, trop sensible pour ne pas en éprouver ellemême... il s'agit seulement de savoir si celui qui cherche à lui plaire est digne de posséder son cœur... Oh ! <juant a cela, il faut bien prendre garde! mais ce soin me regarde; et si ce jeune homme s'entourait de mystères....

— De mystères !... oh! bien au contraire; il nous a dit tout de suite sa position... il est décoré...

— Vous me l'avez dit, mais il ne faut pas toujours se fier aux décorations...

— Ah I il nous a dit aussi son nom ; il s'appelle Ernesi Didier...

— Ernest Didier !... Attendez donc... un jeune homme de ce nom venait quelquefois dans une maison où je vais aussi... C'est un fort joli garçon, brun, taille élancée...

— Oh I c'est bien cela... mais, tenez, ma fille salue en ce moment; venez à une autre fenêtre, vous verrez le jeune homme en question.

Le comte va ainsi que Florentine se placer contre les carreaux d'une autre fenêtre, sans que la jeune nlle le remarque, parce qu'elle n'a des yeux que pour le boulevard. Ernest Didier ne tarde point à repasser, et comme il ne manque pas de lever la tête pour regarder Honorine, M. de Germancey peut le voir tout à son aise. Il dit à demi-voix :

— C'est bien lui... c'est mon jeune homme!

— Alors vous le connaissez?...

— Pas particulièrement, mais assez pour avoir entendu dire beaucoup de bien de lui !

— Mais il s'est battu pour l'empereur...

— Croyez-vous que je lui en veuille i)Our cela!... je serais donc bien injuste.

— Mais il n'a pas voulu entrer au service du roi...

— Preuve qu'il est fidèle à ses opinions, et c'est fort rare aujourd'hui.

— Alors, monsieur, vous pensez donc...

— Que cet amour ne serait pas mal placé. An reste, je saurai... je m'informerai... ne soutflez mot de rien, dans quelques jours je serai lixo sur le compte de ce jeune homme.

Kt M. de Germancey va trouver sa filleule, lui prend le menton, l'embrasse sur le front, ou se ilisanl :

— Voilà qui va rendre bien malheureux notre amoureux qui, malgré mes cheveux blancs, va me prendre pour un rival!

Kt la jolie enfant est toute embarrassée en recevant les caresses de son parrain qui lui dit:

— Qu'as-fu donc, mon enfant?...

— Moi... mais rien, mon parrain...

— Tu as l'air moins gai qu'à l'ordinaire...

— Oh 1 je vous assure que vous vous trompez...

— Tu as les yeux roni,-es... c'est de travailler contre la fenotro, tu auras attrapé un coup d'air...

— Oh! par exemple... au contraire... j'y vois bien plus clair !

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LES ENFANTS Ull BOULKVAltU

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— Vous êtes entrées dans ce pavillon? (Page

Et le comte est parti en souriant à Florentine. Mais Ernest a disparu aussi en voyant un raonsieur embrasser t'amiliéremeni Honorine, et celle-ci est désolée ea n'apeicevant plus le beau jeune homme. Elle se dit :

— 11 a vu qu'on m'embrassait... il est parti ! Que va-t-il penser... mon Dieu ! je ne pouvais cependant pas lui crier par la fenêtre : C'est mon parrain ! ce n'est (^ue mou parrain !

Quelques jours plus tard, le comte revient chez Florentine ; il la prend à part et lui dit :

— Je me suis informé... c'est un brave et honnête garçon dont la famille est fort honorable; il a perdu ses parents de bonne heure. 11 a seize cents livres de rentes, c'est tout ce que son père lui a laissé ; il vit avec cela sans faire de dettes ! ce qui annonce autant d'ordre que d'économie... ce qui est rare chez les jeunes gens...

— Il vous a revu chez ces personnes qui vous ont l'enseigné?

— Non, il n'j vient presque plus depuis qu'il est amoureux !

— Ainsi, monsieur, vous croj'ez donc ?...

— Que vous pouvez recevoir chez vous Ernest Didier, et lui permettre de faire la cour à Honorine.

— Le recevoir chez nous... comment vous pensez...

— Je pense qu'une cour honnête, sous les yeux d'une mère qui ne quitte jamais sa lille, vaut beaucoup mieux que des œillades etdes saluts parla fenêtre... Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis ?

— Oh 1 si monsieur ! mais ma fille est si jeune...

— Pardieu! je ne vous dis pas de la marier à présent! quand elle aura dix-sept ans, nous verrons, jusque-là il

n'y a pas do mal que les jeunes gens puissent se connaître et s'apprécier... Je ne vous parle pas du peu de fortune du jeune homme... ma filleule a déjà six mille livres de rente, et tout annonce qu'elle sera mon héritière... il vaut donc mieux la donner à un homme pauvre mais honnête, qu'à un richard libertin ou fripon... souvant tous les deux à la fois.

— Vous avez toujours raison, monsieur, mais ce jeune homme... pour lui permettre de venir ici... je ne sais...

— Soyez tranquille, cela me regarde ; se promène-t-il toujours sur le boulevard?

— Oh ! toujours...

— C'est bien. Mettez votre châle et votre chapeau, dites .1 Honorine d'en faire autant; nous allons descendre nous promener aussi.

Florentine est bientôt prête; Honorine semble inquiète en apprenant qu'elle va sortir avec sa mère et son parrain. Cependant elle obéit et met son chapeau^ tout en jetant des regards par la fenêtre, car elle vient de voir Ernest passer.

Les dames ont terminé leurs apprêts. On descend elle comte dit :

— Traversons ; l'autre côté du boulevard est beaucoup plus gai.

On traverse. M. de Germancey donne le bras à la mère et à la fille. Celle-ci est tremblante; elle pense que son jeune officier, en la voyant au bras d'un monsieur, va encore faire bien des conjectures ; elle voudrait presque ne pas le rencontrer, et malgré cela ses regards le cherchent toujours.

On na pas fait deux cents pas que l'on se trouve vis-àvis d'Ernest, qui salue respectueusement les deux dames et va passer, lorsque le comte s'écrie :

— Eh ! mais je ne me trompe pas... c'est monsieur Ernest Didier !...

En entendant prononcer son nom, le jeune homme s'orrête, considère alors le comte, puis rappelant ses souvenirs :

— Mais... en effet... j'ai l'avantage de connaître monsieur... je cherche...

— Chez M. Grandpré,..

— Ah ! oui, pardon... c'est monsieur le comte de Germancey que j'ai l'avantage de saluer.

— Lui-même,., et vous connaissez ces dames?

LES ENFANTS DU BOULEVARD

— C'est donc iin singe qui a de» ailes? <Page IS.)

— J'ai eu le plaisir de me trouver au spectacle prés de tnaiiameet de mademoiselle... mais je...

— Eli bien ! moiisiour Didier... c'est ma filleule qui; vous voyez . .. J'ai une jolie iiUeiile, n'est-ce pas? elletient de sa mère !

La fifîure du jeune homme devient radieuse lorsqu'il apprend que le comte est le parrain de celle dont il est amoureux. Quant ;1 Honorine, depuis que son parrain a causé avec Ernest, depuis qu'elle sait qu'il le connaît, elle est si contente qu'elle ne peut plus se tenir tranquille sur ses jambes, elle sautille au bras de son parrain qui lui dit :

— Qu'avez-vous donc, ma chère filleule... est-ce que vous voulez me faire danser?

— Oh ! pardon, mon parrain, c'est que j'ai... des fourmis dans les jiimbes...

— Ma fhôre Florentine, je vous présente monsieur Ernest Didier, comme un jeune homme dont on m'a dit beaucoup de bien...

— Ah ! monsieur le comte, vous êtes trop bon, et je ne mérite pas...

— Le liien que l'on dit de vous? j'aime à croire que si... Au reste, puisque vous connaissez déjà un peu ces dames, eh bien ! je vous mènerai ciiezelles... afin quovous fassiez tout à fait connaissance...

— Ah! monsieur le comte, que do reconnaissancel... si madame daigne pornietlre...

— Ce sera avec plaisir, monsieur.

— Décidément ma filleule a du vif-argent dans les jambes, elle no saurait so lonir en place... nous allons continuer notre promenade... Monsieur Didier, voila ma carte... Venez me pren<ire dem;iiu sur les deux heures, et nous irons onsondjlo rendre visite à ces dames.

— Oh! je n'y manquerai pas, monsieur !

Le jeune homme salue et s'éloigne tout joyeux. Do son côté, llojiorine continue do sautiller au bras de son parrain, qui dit tout bas ;^ Floroutino :

— Comme elle est contente!

Et Florentine soupire en murmurant :

— Elle laime donc déjà bien !

Le lendemain, Ernest est exact à l'heure qu'on lui a dite, et le comte le mène chez Florentine. Ainsi le jeune homme se trouve introduit chez celle qu'il aime, ainsi il peut la voir, lui parler; mais, tout en ne cherchant pointa dissimuler l'amour qu'il ressent pour Honorine, il est près d'elle si respectueux, si convenable, sa tenue chez ses dames est toujours si digne, que le comte dit à Florentine :

— Vous repentez-vous de recevoir ce jeune hommeT

— Oh I non, et je commence à croire aussi que ma fille... plus heureuse que sa mère, a bien place ses affections.

De son côté, Honorine se montre encore plus aimante, plus prévenante pour sa mère. Le bonheur brille dans ses yeux; l'amour heureux rend si aimable, si bon!... e.\cepté chez les mauvaises natures.

Mais un jour, Florentine, voyant sa fille très-attentionnée à regarder par la croisée, lui dit :

— Est-ce que notre jeune ami, M. Didier, passe sur lo boulevard en ce moment «

— Oh ! non, maman, ce n'est pas lui ! ...

— Que regardes-tu donc alors qui semble te préoccuper?

— Maman, c'est un monsieur qui, depuis quelque temps, passe souvent devant nos fenêtres... Je l'ai re marqué parce qu'en chorohant des yeux \l. Ei'nest qui devait venir nous voir el (jui ne venait pas, j'ai apeivu un monsieur dans une calt'che qu'il avilit fait arrêter presque en face... puis il reirardait ici. et j'ai bien vu ([u'il mo désignait à un autre homme qui était dans la voiture à côté de lui, et cet autre homme, il m'a bieu semblé que c'étJiit le vilain monsieur avec qui Ernest... je veux dire M. Ernest s'est querellé au spectacle... tu s.iis... etdepnis oo jour je l'ai encore vu passer en o.ilOohe... et toujours il se retourne pour reiMrder nos fenêtres...

LES ENFANTS DU BOULEVARD

— Et comment est-il cet homme ?

— D'aijord il est très-bien uns, trôs-élégant, sa voiture est fort jolie... son cocher a une livrée; c'est un homme (jui doit être vieux, car il a les cheveux presque blancs, ei cependant sa figure n'est pas vieille... il a des yeux qui brillent comme des éclaira, mais il a une grande ciculrice à une joue.

— Et tu éprouves du plaisir à regarder cet homme?

— Ohl non, il me lait plutôt peur! et., c'est bien drôle, ilavait l'air de me sourire.

— C'est singulier... je veux que tu me le montres ce monsieur... est-ce qu'il vient de pas?or?

— Oui, et il a fait arrêter sa calèche devant le thcAtre de lallalté, puis il y c.nI entré, sans doute pour louer une logo... il va revenir, car sa voiture est toujours là qui attend...

Florentine court se placer à sa fenêtre, elle se sent tout émue, toute troublée. Bientôt Honorine lui dit :

— Tiens, maman, voilà ce monsieur... il sort du théâtre... il repapuo sa voiture...

Le soi-disani baron de Sternitz venait en effet de louer une loge d'avant-scène. Fiorentinel'examineavec anxiété; les cheveux gris-blancs, la grande cicatrice ne lui permettent pas de reconnaîtra son amant; copoiidant, au moment do monter en voiture, ce monsieur a levé la têto pour regarder si Honorine est encore A la croisée, mais en apercevant Florentine près de sa fille, il se hâte dose jeter au fond de la calèche, qui rep:\rl aussitôt.

Florentine a pourtant eu le temps d'apercevoir le regard que l'é'égant monsieur a jeté sur sa fille, et elle se sent bouleversée : il lui semble que ce regard ne peut appartenir qu'à Francisque, mais bientôt celte pensée s'évanouit, elle se dit :

— Non, ce n'est pas lui... il est jeune encore... et cet équipage... cette livrée... Allons !... j'étais folle de croire que je le revoyais!... oh! ne parlons pas de cela à mon protecteur... il se moqueraitde moi!...

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