XX. — LE BARON DE STKRXITZ VA GKAN0 ÏUAIN
Ainsi qu'il l'avait aunoncé à sou intime qu'il avait intitulé major Kroutberg, le baron de Steruitz,dés qu'il avait euea poche les cent mille francs qu'il s'était fait compter par la desceudante des Haucefutaie, avait loué un appartement magnifique dans la Chaussée-d'Antin, pris une voiture, acheté des chevaux, engagé à son service des laquais auxquels il faisait porter une élégante livrée. Puis il courait les spectacles, ne dînait que chez les meilleurs traiteurs, afdchait un luxe insolent, jouait gros jeu, hantait les roulettes du Palais-Roj'al, et se promettait chaque soir de faire sauter la banque.
Le major Kroutberg logeait avec son ami et partageait une partie de ses orgies. Quelquefois, dans un têteà-téte, la Grenouille se permettait de dire à sou compagnon :
— Ton audace me confond !... tu vas partout la tète haute, la démarche fière, le ton tranchant ! tu te fais introduire dans les cercles les mieux composés... et tu ne crains pas d être reconnu... tune crains pas que l'on dise : « Quel est donc ce baron de Sternitz qui mène un si grand train? »
— Imbécile ! je t'ai déjà dit que c'était ce luxe, cette audace, qui me garantissaient du soupçon ! D'ailleurs, à la suite de Sa Majesté Louis XVIII, il est vAu en France, et surtout à Paris tant, de Russes, de Prussiens, d'Autrichiens ! Crois-tu tloûc qu'on ait le temps "et même la volonté de bien connaître la généalogie de tout ce monde-là... Je passe dans la foule ! c'est tout simple ! Je sème l'or sur mon chemin... je suis généreux.,, on est enchanté de faire ma connaissance ; ensuite ce vieux sot delà Palissonnière, que je promène souvent avec moi, et qui dit me connaître de longue date, achève de bien me poser partout! Quant à me reconnaître, c'est impossible ! J "ai su me vieillir de quinze ans, et cette balaire qui me défigure achève de me rendre méconnaissable '
— C'est juste! maiH comme c'est heureux que tu n'aies pas reçu cette blessure avant notre fuite de la-bas ! car si tu l'avais eue alors au lieu de te déguiaer, elle servi» rait a te faire reconnaître!
— Tu vois bien que la fortune me protège. Je dois cependant t'avûuor, major, qu'il y a un homme que je crains... un seul... mais devant celui-là, je ue lais pasgi je saurais soutenir mon personnage.
— Et c'est'?
— Parbleu! tu dois bien le deviner, c'est le comte de (jermancey !... aussi j'ai grand soin dol'ôviterl Dernièrement, j'étais dans un cercle; on a aunoncé le comte ; aussitôt, sans en avoir l'air, j'ai filé et disparu.
— Tu as bien fait, c'est plus prudent... je ferais de même si j'entendais annoncer le chevalier de Mérillac, qui m'av,.it si bien reconnu dans la forêt de Sénart! et pourtant je me llatte que mon faux nez me change entièrement.
— Oh! parfaitement... et tu pourrais te dispenser de tenir, comme tu le fais toujours, ton menton dans ta cravate!
— Mon cher! tout le monde n'a pas ton aplomb! je ne suis pas un petit Car...
— Tais-toi ! je t'ai défendu de prononcer tons ces nomslà... je ne suis plus que le baron prussien.
M. le vicomte de la Palissonnière, qui, plus d'une fois, a eu le plaisir de monter dans la belle calèche de son nouvel ami, ne cesse de vanter à tout le monde les belles manières, l'élégance, le luxe du baron, et en se retrouvant bientôt avec madame Rigoulotini, il lui dit :
— Y a-t-il longtemps, noble dame, que vous avez vu notre intime ami?
— De quel intime ami me parlez-vous? demanda la fière Herminie d'un ton assez sec.
— Eh! mais... je n'en ai pas deux comme celui-là: c'est ce cher baron de Sternitz, que j'ai eu l'avantage de vous présenter, et que vous avez accueilli avec tant de plaisir...
L'épouse du millionnaire fait une singulière figure: enfin elle répond avec un sourire qui pourrait passer pour UBe grimace :
— Ah!... ce baron prussien... je l'ai revu... il y a déjà quelque temps... mais je ne tiens pas à ce qu'il vienne souvent!
— Vous m'étonnezt... Comment ! le brave des braves! un homme qui s'est battu partout pour notre cause... ne serait plus dans vos bonnes grâces !
— Je ne dis pas cela... mais c'est cette balafre qui lui coupe la ligure... cela n'est pas agréable à voir!...
— C'est une glorieuse cicatrice!... aussi le baron est recherché, fêté partout. Il paraît qu'il est extrêmement riche! il mène un train superbe... il a équipage! J'ai eu le plaisir de monter plusieurs fois dans sa voiture... il m'a absolument voulu faire dîner avec lui et ce bon major Kroutberg chez les meilleurs restaurateurs de Paris; et quels dînersl... moi, qui ai été dans la bouche du roi, je m'y connais... c'était tout ce qu'il y a de plus recherché... Ensuite le baron loue des loges partout... il joue... oh! il joue beaucoup ! il perd avec une indifférence princière!... c'est un homme qui doit avoir au moins cent mille livres de rentes?
— Ah! vous croyez qu'il a cent mille livres... de rentes?...
— Je ne serais pas étonné qu'il dépensât même plus que cela par année.
Madame Rigoulot, que cela impatiente d'entendre ainsi vanter le baron, trouve un prétexte pour quitter M. de la Palissonnière; et celui-ci retourne chez son ami le baron, en se disant :
— Comprenez donc quelque chose aux femmes !
moi, d'abord je déclare que je n'y ai jamais rien compris!... En voici une qui devrait être enchantée que je lui aie fait connaître mon ami intime... mais non... sa balafre déplaît à madame... cela fait pitié!.., parole d'honneur l cela fait pitié !
Cependant le baron de Sternitz menait si grand train
LES ENFANTS DU UUULKVAHD
la somme qu'il s'était fait donner, qu'au bout de cinq mois, de ses cent mille francs il ne lui eu restait jjIus que viiigi-cinq. Il dit alors à son inséparaldo :
— Krouiberg... combien crois-tu que j'aie encore en caisse de mes cent mille livres î
— Ma foi!... tu vas si vite... tu en as peut- être déjà mangtS la moitié?
— La raiiitié ! dis donc les trois quarts... C'est tout au plus s'il me reste vingt-cinq mille livres...
— Diable I... et quand il n'y aura plus rien?...
— Bon! est-ce que je n'ai pas les mo3"ensdo m'en faire donner?... maiscommo il faut ménager les ressources, je veux ce soir tripler, quadrupler ma somme... J'irai au Palais-lloyal, au numéro neuf; je joui rai à la roulette, Ot j'ai dans Tidée que je ferai sauter la ban [ue I
— Dis donc... y a-t-il moyen de tricher là?
— Non... impossible!
— Alors je n'aime pas ce jeu-là !
— Et moi j'en suis fou 1... Oh ! ce soir, je gagnerai... j'en suis sûr.
Le soir, en elfet, ce monsieur se rend à la maison de jeu du Palais-Royal qui portait le numéro neuf, et qui n'était pas, comme le cent treize, hantée parles ouvriers et les petits joueurs, parce qu'on ne pouvait pas faire son jeu de moins de cent sous.
Malgré la confiance qu'il a dans sa fortune, le baron de Sternitz ne fait pas sauter la banque ; et, au lieu de cela, il perd tout ce qu'il possédait. Il quitte alors la roulette, sans être plus triste, et dit au major qui l'attendait dans les galeries du Palais-Royal :
— J'irai demain faire une petite visite à madame Rigoulotini.
— Ah ! bigre !... cela veut dire...
— Qu'au lieu de faire sauter la banque, c'est moi qui ai sauté... ce sont de ces coups du sort qu'on ne saurait parer. . . Ah ! je vais aussi écrire à ma femme...
— A ta femme?
— Oui ; du moins, à celle que j'ai épousée sous le nom de Villomart... qui n'a jamais été le mien. . par conséquent elle n'est pas plus ma femme que Florentine. Mais elle est la nièce du comte de Germancey... voilà ce que je veux lui apprendre, afin qu'elle ait une bonne part de la fortune du cher oncle...
— Je comprends... alors tu te remettras avec elle?
— Ohl nous verrons... cette Maria a des idées... elle me gênerait. Dans lo tourbillon des plaisirs où j'ai vécu, j'avais oublié d'exploiter cette affaire; mais, dés demain, je veux réparer ma faute.
Le lendemain de cette soirée, la descendante des Hautefutaie était seule dans son appartement, rêvant à tout ce que le vicomte Oreste lui avait conté quelque temps auparavant du luxe et du train princier que raenaitsou cher ami le baron, lorsque sa femme de chaaibre entre doucement et lui demande si elle veut bien recevoir M. do Sternitz.
Ace nom, cette dame a changé de couleur; cependant elle se rappelle qua ce monsieur avait promis de lui rapporter son flacon; elle pense que c'est pour tenir sa promesse qu'il vient lui faire visite, et donne ordre qu'on l'introduise.
Le monsieur balafré se présente avec la même politesse, l'air toujours aussi respectueux; il fait même ses saluts encore plus lonj;s et plus profonds, puis accepte enfin le fauteuil qu'on lui présente.
Madame Rigoulot attend que ce monsieur entame l'entretien ; lo baron semble se recueillir; enfin, impatiente, et voyant qu'il ne commenco pas, Horniinie lui dit :
— Je présume, monsieur, que vous venez pour nie remettre ce flacon... que vous avez oublié d'apporter... la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir?
Le baron se renverse dans son fauteuil, se mot il son aise, ot répond avec lo plus beau sang-froid :
— Non, madame, non; ce n'est pas pour ca motif (|ue je suis venu.
— Ah! ce n'est pas... mais ce flacon cependant?...
— Oh ! nous on parlerons plus tard ! quo cela ne vous
inquiète pa.s! C'est poar une cauae... plan importaste.... que je me suis permis, nuuiame, d« réclamer da voos cet entretien.
— Une cause... importante... Toyooi, au>n«iear, parlez, je vous écoute.
Herminie respire à peine, tant elle est iaqoiéte, mai^ celui ({ui est devant elle semble s'étudier à peter «ac paroles.
— Madame, ainsi que cela devait éire, j'ai vu M. votre fils... qui vend des contre-mai'que^ , et mademoiiielle votre fille... qui fait des ména<^es...
— Je pense, monsieur, que leur position est changée maintenante
— Oui, madame, oui, nécessairement leur position n'est plus la m'ime !.. je leur ai donné lu bOmme^ue voiw m'aviez remise pour eux.
— Ils ont dû se trouver bien heureux... être bien joyeux... en recevant tant d'argent'?...
— Oui, madame, oui ; oh I ils ont été enchantés. J'ai distribué la somme en deux parties, cooinie cela devait être... alors ils se sont mis dans leurs meublée,., ils n'y étaient point auparavant...
— Monsieur, à quoi bon tous ces détails i ils gootmalntenant tranquilles sur leur avenir, cela sufùtl
— Mais noo, madame, malheureusement cela ne suffit pas! La demoiselle Maria, votre fille, menait une conduite assez sage... mais il n'en ."^ pas utu d« même de M. votre fils Victor... Lorsqu'il s'est vu posse^^ear d'une somme a«sez rondelette, cela lui a tourné la lite ! il fait des folies, il a jouél il s'est laissé gruger par les feiiir mes... car il y a des femmes qui n'ont pas honte de gruger les hommes! bref, il a été bientôt aussi pauvre qu'auparavant! Ne voulant plus reiourner à ses contremarques, il s'est adressé à sa sœur, excellente fille qui ne pouvait voir son frère il ans la peine; elle lui a donné tout ce qu'elle avait, et il l'a mangô également! si bien que les voilà tous deux redevenus aussi misérables qu'autrefois!
— C'est affreux cela, monsieur !... je vois que ce garçon est un fort mauvais sujet... mais que voulez-vous que j'y fasse?...
— Mon Dieu, madame, cela va tout seul ; que vous renouveliez le cadeau que vous leur avez déjà l'ait... Ce qui est arrivé leur servira de leçon, et il y a tout & parier que votre... fils sera plus sage à l'avenir.
— Quoi ! monsieur, c'est encore de l'argent que vous venezme demander... peureux?...
— Pas autre chose, madame ; d'autant plus qu'on esi toujours sûr d'en trouver chez la femme d'im millionnaire...
— Mais c'est impossible, monsieur! je n'ai pas d'argent, moi !
— J'ai déjà ou l'honneur de vous dire que votre m.iri ou vous, madame, c'était la même chose !...
— Je ne puis plus en demander à mon mari, monsieur; je ne le puis plus ..
— Ne les demander pas, madame, mais arrangei-vous pour me les donner...
— Monsieur... j'ai là mille êcus pour ma toilette... je vais vous les remeitre...
— Fi donc, madame! pas de plaisanterie I c'est cent mille francs qu'il me faut!...
— Encore oent mille francs!... ni;ii8 c'est odieux cela!...
— Non, madame; c'est une bagatelle pour un millionnaire...
— Je nt^ vous les donnerai pas, monsieur!
— Vraiment! eli bien, alors, attonder-vous à voir vot enfants venir ici les rcolanier... Ils n'ont pas oto ma dupe quand je leur ni lionne la première somme... ils m'ont dit : 0 Vous connai.-iseï notre niére., . nommer-nous-la... que nous allions nous jiior dans ses bras 1... » J'ai refusé; mais, cette fois, je vais lo leur dire...
Le baron se lève et va prendre son obnpcan. Madiuno Rigoulot court i\ lui, sj\isit tine de ses iu.iin,«, l'arrête en s'èoriaut :
LES ENFANTS DU BOn.KVAIll»
— Monsieur... do grâce!... pitié 1... ne me perdez pas!... — Je n'ai pas le moindre désir de vous perdre, madame; c'est vous (|ui vous perdrez si vous refusez de me donner ces cent mille francs...
— Eh bien... vous les aurez, monsieur...
— A la bonne heure !... j'étais persuadé que nous Unirions par nous entendre. ..
— Mais (|ui nu' dit (lue... dans (juelques mois... ce no sei'a pas encore à recommencer?...
— Eii! ma parole donc, que je vous engage... 0\^ ! rassurez-vous ; je vais donner une semonce à ce mauvais sujet de Victor... et lui dire : « Ce secours est le dernier que vous recevrez... » Alors, à demain, madame, ;1 deux heures... vous savez que je suis l'exactitude môme... je viendrai chercher la somme en question.
Le baron est parti. Herminie reste quelques instants accablée, terrifiée par ce qui vient encore de lui arriver; puis enfin, se levant tout à coup, elle se dit :
— Allons 1... finissonson sur-le-champ... rendons-nous près de Rijjoulot.
Le banquier était dans son cabinet; il causait avec son ami Mouchencz, qui ne lui avait ])as gardé rancune et venait le voir quelquefois ; de son colé, depuis que sa femme lui avait iuipérativement demandé cent mille francs, Rigoulot était beaucoup moins enthousiaste de la descendante des Hautefutaie ; parfois même il lui arrivait de convenir avec Moucheuez que la noble dame n'était pas d'une humeur bien a;^réable avec son époux.
En voyant entrer sa femme dans son cabinet, le banquier reste tout saisi ; il se rappelle la visite qu'il a reçue quelques mois auparavant; un secret pressentiment lui dit que sa fière épouse n'a rien d'agréable à lui communiquer.
En apercevant Mouchenez, madame Rigoulot est trèsmécontente; cependant elle fait à celui-ci un salut moins hautain, moins désagréable qu'à l'ordinaire, puis elle murmure :
— Monsieur, je suis fâchée de troubler votre entretien avec votre ami, mais j'aurais besoin de vous parler un instant... à vous seul,
Mouchenez se lève aussitôt; il est encore tout surpris d'avoir reçu de cette dame un salut presque aimable, et lui dit :
— Je m'en vas, belle dame ! oh ! je m'en vas ! Vous avez t'a parler z'à votre époux... je ne veux pas vous gêner! oh! gêner les gens, c'est pas mon genre !... Au revoir, fiston!...
— Mouchenez, va m'attendre dans le jardin du Palais- Royal; j'y serai dans une heure...
— Eh benl ça va... c'est convenu, nous prendrons queuque chose ensemble... du ratafia ou du n'importe quoi! Madame, j'ai t'éim celui de vous saluer!
Mouchenez est parti, Herminie s'est jetée dans un fauteuil. Le banquier regarde sa femme et ne paraît pas empressé de savoir ce qu'elle vient faire dans son sanctuaire. De son côté, la femme cherche de quelle façon elle va formuler sa demande ; elle se sent vexée d'être embarrassée devant son mari.
Un silence assez long règne donc entre les deux époux , le banquier n'avait garde de le troubler : il avait pris une plume et s'occupait à la tailler; il l'aurait taillée toujours. Enfin Herminie s'écrie presque avec colère :
— Monsieur, est-ce que vous croyez que je suis venue ici pour rien?
— Non, madame, ou cela m'étonnerait.
— Et vous ne me demandez pas seulement ce qui m'amène...
— J'attends que vous me le disiez, madame...
— Eh bien ! monsieur, j'ai besoin d'argent.
— Encore ! il me semble cependant que je vous ai donné une assez forte somme, il n'y a pas six mois !
— C'est vrai, monsieur, mais vous savez bien que cette somme était pour payer une dette d'honneur.. .
— Vous me l'avez dit, en effet.
— Malheureusement, monsieur, je n'ai pu tout payer... cette somme n'était qu'un à-compte...
— Vous m'effrayez, madame ! cent mille francs, an
à-compte!. ..
— Oui, monsieur, et il m'en faut encore autant. Cette fois le banquier bondit sur sa chaise, puis il )>o
love, marche dans son cabinet avec agitation, en s'écriant:
— Oli! cela devient trop fort... des cent mille francs à chaiiue instant !... non, madame, non, cela ne se peut pas... Je ne suis point une vache à lait !... Si vous jetez votre argent par les fenêtres, madame, moi, je ne veux (las y jeter le mien !...
Herminie se ronge les ongles de dépit, elle laisse quelque temps son mari exhaler son humeur, puis, comme sa colère lui a donné du courage, elle lui dit d'un ton ferme et résolu :
— Monsieur, vous vous conduisez avec moi comme un manant, comme un parvenu que vous êtes... vous oubliez le rang de la personne que vous avez épousée...
— Ah ! fichtre ! madame, je m'en mords bien les doigts d'avoir fait ce mariage-là ! il me coûte cher ! et si c'était à recommencer...
— Assez, monsieur, assez ! je crois que vous voulez m'insulter !...
— Non, madame, je ne vousinsulte pas, mais...
— Monsieur, il me faut cent mille francs...
— Je ne les ai pas là, madame !
— Alors vous me les enverrez demain avant deux heures... vous entendez, monsieur, avant deux heures... mais je vous promets une chose, c'est que cette demande d'argent est la dernière que je vous ferai... oh 1 ouil... j'aimerais mieux mourir que de renouveler cette scène 1
— Envoyez-moi demain votre créancier, madame, et je le payerai.
— Non, monsieur, je ne vous enverrai personne... c'est à moi seule qu'il appartient de terminer cette affaire...Vous me ferez remettre demain, avant deux heures, la somme que je vous ai demandée, n'est-ce pas, monsieur ? je puis y compter?
Rigoulot baisse le nez devant les regards flamboyants de sa femme et balbutie :
— Puisqu'il le faut absolument... et que ce sera votre dernière demande.,, oui, madame...
— C'est bien, monsieur.
Herminie est partie. Le banquier prend sa canne et soa chapeau, s'essuie le visage avec son mouchoir, murraurd des mots sans suite, puis se hâte d'aller au Palais-Roya. retrouver son ami.
En apercevant le banquier dont la figure est toute bouleversée, Mouchenez court à lui :
— Qu'est-ce qui est donc z'arrivé à Crésus... tu es tout je ne sais comment... est-ce que tu as z'évu des mots mêlés d'aigreur avec ta femme?
— Oh ! si ce n'était que des mots!... mais j'ai eu bien mieux que cela!... mon pauvre Mouchenez! tu avais bien raison de me dire que j'avais fait un sot mariage !... Ah ! quelle sottise de se lier à quelqu'un qui croit nous faire trop d'honneur enacceptant notre nom... notre fortune... J'ai été un imbécile, un orgueilleux, et pas autre chose 1...
— Allons, calme-toi, mon gros. Que diable peut te monter z'ainsi contre ta femme... Est-ce que, par hasard.. . elle t'aurait cornardé ?
— Eh non ! . . . ce n'est pas cela. .. j'aimerais mieux que cela fût... oui, je l'aimerais mieux... mais madame travaille à me ruiner... c'est bien pis !
— Te ruiner ! z'est-ce que c'est possible ?
— Oui, du train dont elle y va !
Et le banquier raconte à son ami la première visite de ' sa femme, puis ce qui vient de se passer à la seconde. Mouchenez ouvre de grands yeux et mux^mure :
— Bigre ! z' excusez! des cent mille francs à la fois.. . et tu vas encore les donner ?
— Il le faut bien... j'ai promis... avant deux heures demain...
— Et tu ne sais pas à qui ta femme donne cet argent ?
— Non, c'est ce qui m'inquiète... Ah! je voudrais bien savoir ce qu'elle en fait !
— Mais, mou homme, rien de si facile... Quand tu au-
LES ENFANTS DU BOULEVAItD
ras remis ou z'onvoyé la soramo demain, mets queuquez'un en embuscade. . . mets-toi z'y toi-môme... si la femme sort, fais-la suivre ; m on vient cheux elle, remarque qui vient I...
— Pardieu 1 tu as raison, mon cher Mouchenez... et cette idée-là ne me serait jamais venue... Sais-tu que tu n'es pas bète, Mouchenez !
— Et pourquoi t'est-ce que je serai.s bète? parce que je fais des cuirs en parlant?... c'te farce! mais, mon lioiiimo, j'ai vu, moi, des savants qui étaient botes comme des pois !...
— ,1'adopte ton idôe... c'est après deux heures qu'on viendra, sans doute... Je veillerai, je guetterai par une fenêtre de ma chambre îi coucher qui donne sur la cour... Je mu cacherai derrière les rideaux. . .
— Et moi, si ça le va, à dater do deux heures, je me promènerai, sans trop l'en avoir l'air, devant ta maison... j'aurai l'œil sur les visiteurs !
— Oui, oui, je lo veux bien... Comme cela impossible do ne point savoir qui viendra,., c'est convenu !
— Et à présent paye-moi quéque chose.
Le lendemain, à l'heure dite, les deux amis étaient à leur poste. Le banquier avait porté lui-même les ' cent mille francs à sa femme dans un beau portefeuille, et il avait remarqué qu'elle ne paraissait nullement préparée à sortir. A deux heures cinq minutes, l'élégante calèche du baron de Sternitz s'arrête devant la porte cochère. Le baron descend et prend tout droit le chemin qui mène aux appartements de madame ; il n'y fait qu'un court séjour, et au bout de cinq udnutes reparaît, tout radieux, tenant encore à sa main le portefeuille que le banquier venait de porter chez sa femme ; il remonte dans sa voiture et s'en va.
M. Rigoulot quitte alors sa cachette et va rejoindre son ami Mouchenez, qui lui dit :
— Eh bien, tu as vu ce beau monsieur qui est venu en voiture... sais-tu qui c'est?
— Oui, vraiment; c'est un baron prussien que M. de la Palissonnière nous a présenté il y a environ six mois... oh ! je l'ai bien reconnu à sa cicatrice.
— C'est donc là le créancier de ta femme?
— Il paraît que oui !
— Quoi qu'il fait, ce coco-là?
— Je ne sais pas... mais puisqu'on nous l'a présenté, alors Ilerminie ne le connaissait donc pas!...
— C'est louche tout ça... enfin tu sais à qui tuas affaire, et à présent tu peux prendre des informations... A ta place, moi, je n'en ferais ni une ni ([uatre, j'irais trouver le Prussien, et je lui dirais : Voyons, tistou. pourquoi t'est-ce que ma fciume vous flanque comme ça des cent mille francs?... je demande z'à savoir de quoi il retourne entre elle et vous-!
Rigoulot ne répond rien, mais il semble réfléchir.
XXL MAUl.\ ET VICTOK.
Depuis la partie de campagne à Ville-d'Avray, madame Roberval venait moins chez sou amie la modisti;, ot alors qu'elle y venait, ce n'éiait plus cotte femme si gaie, si rieuse d'autrefois; iiiainteuaut cette dame était triste, in- ([uiète, une vaguo préoccupation paraissait sans cesse l'empêcher d'èire ù ce que l'on disait, et ce revirement dans son humeur agissait déjà sur sou physique; Eulalie changeait à vue d'œil, en quelques mois elle avait vieilli de |ilusieurs années.
Victor n'avait pas été sans remarquer ce changement, ot, un jour, il avait dit usa sœur :
— Qu'cst-il donc arrivé à ton amie? elle, qui était si gaie, qui ne songeait qu'à s'amus<'r, «lui projetait sans cesse quelque partie déplaisir! maintenant elle a toujours l'air d'avoir du chagrin... elle soupire... elle est distraite, rêveuse... ïoi, son ancienne amie, tu dois savoir ce qui la rend si dill'éreute d'autrefois?
— Elle a, je crois... des contrariétés dans son mauag(i... sou marine la rend pas aussi heureuse qu'elle l'espérait...
— Tu crois?. . hom !... tu ne veux pas me dire la vérité ; mais, comme autrefois madame Koberval paraissait s'inquiéter fort peu des actions et de l'humear de son mari, il faut qu'il y ait autre chose, car cette dame ne .se ferait pas du chagrin pour cela !... toi-même, avec elle, je ne te trouve plus si expansive... si à ton aise...
— Tu le trompes, Victor!
— Oh 1 non, je ne me trompe pas! mais si c'est un •«crct que tu as promis de garder, tu dois tenir ta promesse, et je ne te questionnerai plus à ce sujet .
Quelques mois s'étaient écoulés depuis celle conversation, lorsqu'un matin, pendant que le frère et la sœur réglaient ensemble les comptes du mois, le facieur apporte une lettre pour madame Villemart.
Maria éprouve une vive émotion en prenant la lettre; elle balbutie :
— Qui peut m'écrire?... c'est singulier!... je ne reçois jamais de lettres...
— Quelque dame de tes pratiques... qui te fait une commande...
— Ûh I pour ces choses-là, les dames n'écriventpas, elles viennent elles-mêmes... on a trop de détails à donner...
— Ouvre donc cette lettre, tn sauras ce que c'est...
— Mon ami... je ne sais pourquoi... je tremble... il me .-tmble que je vais apprendre quelque chose... de mon mari... ah ! je ne pourrai pas lire !... vois loi-méme...
Victor prend la lettre, brise le cachet, regarde la signature et s'écrie :
— Villemari!...
— Villemart!... Ah ! je ne m'étais donc pas trompée... il vit... il existe encore... ah! donne... donne... oh! je pourrai lire maintenant !
Victor rend la lettre à sa sœur, qui lit tout haut :
« Ma chère femme,
((Après tant d'années de séparation, vous avez dii me croire mort, j'avoue que j'ai un peu tardé à vous donner de mes nouvelles ; mais j'avais résolu de faire fortune, de ne revenir (jue cousu d'or, de vous faire une existence princière; dans ce but, j'ai voyagé, j'ai été dans le nouveau monde, au diable, entin ! et, malheureusement, mes spéculations n'ont pas réussi. Je suis donc revenu en France, assez pauvre d'écus. Grâce au hasard, je viens de faire une découverte qui va changer votre position . quoique j'aie appris que vous faites assez bien vos affaires... mais c'est une fortune que je vais vous donner... et à moi aussi, par conséquent : j'ai découvert quels sont vos parents... »
Ici, Maria s'interrompt et regarde son frère en balbutiant :
— Ah ! mon ami !... entends-tu?
— Oui, oui, mais continue...
(( Quels sont vos parents; ils sont fort distingués, ainsi ([lie je l'avais toujours pensé... Vous êtes le résultat d'une intrigue amoureuse entre lemarquis de Germancey et une noble demoiselle, dont je sais le nom, que je me réserve de vous apprendre plus tard. Le marquis votre père est mort en Angleterre , mais, avant de mourir, il a écrit à sou frère pour lui apprendre qu'il avait deux enfants naturels, onlin, toute son intrigue avec la noble demoiselle. Ne Siichant pas ce que vous étiez devenus, il n'a pu donner à son frère des détails sur l'endroit où votre mère vous avait fait élever : mais il le chargeait de faire tout son possible pour vous retrouver, on vous rocommaudant à son ciwur. Or, voici le beau do l'aff.iire : ce frOre, le comte de Germancey, qui est rentré dans ses biens, a m:Untenant plus do vingt-oinq mille livres de rentes, il est célibaiaire ot sans enfants, ot il a fait son possible pour vous trouver, parce qu'il lui l.irdo d'enrichir s;i nièce ot son neveu. .VlUv. donc bien vite le voir, ma chère Maria, allez vous jeter dans les bras do cet oncle qui brûle du dosir d'embrjisser sa niéco. Allei, devenez très-riche, je pense bien qu'alors vous n'oublierez pas que c'est à moi, à votre nuiri. que vous dovei votre fortune, et j'irai vous faire visite qu..nd voU-e position
LES ENFANTS DU POULKVAHD
soi-a ohuiigée. J'ai toujours on nia posnessioi) le précieux tlacun; uiui^s, comme il no viunt pus Ue vulru iiùre, il nu peut en rien intiJreaser votroont'ie, olje le garde jusiju'à iiuiivol ordre. Je vous le rt-pôto, il fiiut ctiurir trouver votre onclo et vous eu l'aire reoonimlire. J^o conitt) de Gerrauncey demeure à Fariti, rue de Paradia-Poisbonuiôro ; touilo monde vous iudiquera.su mai^ion.
« Au revoir, mu femme ; jo \oin oia-tilio que je n'ai p:ts uâij;>é d'ôive amoureux do vums...
11 \'ll-LfMAKT. u
Maria est tellement bouleversée par ce qu'elle vient de lire, c|u'ollo couliaue do re^'urder le papier sans avoir lu l'orce de parler. Quant ii Victor, il a plusieui's l'ois froncé le sourcil pendant la lecture du billet et semble rélléobir.
— Eh bien, mon frère, tu ne dis rien? s'écrie enfin Maria; est co que cette lettre ne te cause pas, comme à moi. uu grand plaisir?. . .
-^ Cette lettre... oui, sans doute... si ce qu'elle dit est vr^i... si le comte de Geruiaiicey est notre onclo et qu'il désire, en oifet, nous reconnaître pour les enfants de son frère... oui... ce serait uu bonheur... mais, tiens, si tu veux que je te dise franchement co que jo pense... sur ton mari...
— Oui sans doute. . . parlo...
— Eh bien, ce Yilleiuari rne paraii être une infâme canaille!...
— A,]\ ! mon frère... connue tu le traites 1 . .. qui te fait l^naof.,., ,
— Tout! sa conduite, lestjlede sa lettre... Est-ce que tu crois que j'ajoute foi à ce désir de faire fortune... de t'enrichir qui, soi-disant, l'a emiiêchc pendant un si grand nombre d'années de te donner de ses nouvelles? Mensonges que tout cela! Ce monsieur a... je ne sais comment, découvert quo le comte de Gerinancey était notre oncle... il sait le comte riclie, sans enfants; il nous dit : « Courez bien vite vous eu faire recoauaîtro, afin qu'il vous enrichis.so et quo je partage votre fortune... » Trouves-tu cela délicat'.'' moi, cela me semble le calcul d'un misérable...
— Ah! Victor!...
— Ensuite, ce monsieur aaii qui est notre mère, et il nous cache son nom!... pourquoi? dans quel but'? Son pi-emier devoir n'étiiit-iipasde nous la faire connaître?... Avant de nous l'ondre un oncle, croit-il donc qit'il ne nous serait pas plus doux d'aller nous jeter aux pieds de uptre mère et de Itii demander sa bénédiction? Mais elle n'est pas riche peut-être, et c'est pour cela qu'il ne nous dit pas son nom I...
Maria écoutait son frère avec attention, et, dans le fond de son àme, convenait qu'il avait raison. Elle examine de nouveau la lettre et murmure :
— Une m'a pas donné son adresse... pourtant cette lettre est datée de Paris.;.
— Il ne tient pas du tout à ce que tu lui répondes... il se dit lui-même qu'il ne viendra pas te voir que loi'sque le comte de Germancey t'aura fciit don d'une partie de sa fortune!..;
— Ah ! mon frère 1... tu me désoles !.., que t'aut-il donc faire ?
— Ecoute, voilà, suivant ce que me dicte l'honneur, quelle doit être notre conduite. Nous irons tous deux trouver ce M, de Gei-mancey; nous lui dirons ce que nous sommes, et nous verrons s'il veut en efl'et nous ouvrir ses bras. S'il nous repousse, eh bien, nous aurons fait une démarche inutile; mais s'il nous traite en bon parent, s'il veut nous faire jouir d'une partie de sa fortune, nous lui dirons : a Gardez vos richesses, monsieur; voi,s nous témoignez de la tendresse, de l'amitié, c'est tout ce que nous désirions. iS'otre position est heureuse, elle suffit il notre ambition; ce que nous venions chercher près de vous, c'était le nom de nos parents, c était votre amitié, nous n'en voulons pas davantage, et nous nous efforcerons toujours de la mériter. »
— Uii ! tu aa raison, mon frère, oui, c'est aio»i qu'il faut nou» conduire !...
— Etquuui a ton mari... a eu monsieur i|ui le donne des nouvelles après plus 'le dix-huit ans d'absence, l'il n'est pus content... uuu» verrous I
— Uunnd faut-il nous préMuter chez M. de Germancoy?
— Dès demain. Sachons vite à quoi nous eu tenir. Tu feras de la toilette, moi aussi, car il faut faire honneur à notre oncle... s'il l'est réellement. Je viendrai te chercher demain à midi, un homme est visible à cette heure-là.
M. de Germaucey était seul chez lui ; il songeait à sa filleule, et au jeune Ernest Didier qui ne lui avait pas caché l'amour (^u'il éprouvait pour Honorine ; et, comme chaque jour le comte découvrait de nouvelleB qualités chez le jeune homme, il caressait la pensée de l'ucir à sa charmante filleule ; seulement il se disait : u Lui avouerai-je où a été sou père?... non... Je lui ai appris déjà que la fille de Florentine étfiit un enfant naturel, qu'elle ne portait que le nom de sa mère ; à quoi bon lui en dire davantage ? »
Le domestiqua vient annoncer au comte qu'une dame et uu monsieur désirent à lui parler à lui seul.
— Eh bien, je suis s !ul, introduis ce monsieur et cette clame, répond M. de Germancej, qui se demande ce que l'on peut avoir à lui dire de mystérieux.
Maria avait alors près de trente-huit ans, mais elle ètaitencore fort belle, sa taille avait de la noblesse, de l'élégance, ses grands yeux étaient pleins de vivacité, sa bouche était aimable et gracieuse ; elle avait enfin tout ce i|u'à vingt ans mademoiselle Herminie de Hautefutaie devait avoir de bien. Sa toilette simple, mais de bon goût, sa coiffure bien choisie, achevaient en ce moment d'en faire une dame fort digne d'être remarquée.
Victor avivit trente-cinq ans, il en paraissait à peine trente; il était grand, bien fait, sa démarche était fiére, hardie, et l'expression de sa physionomie annonçait aussi un caractère décidé. C'était un joli cavalier, mis avec une certaine recherche, mais sans affecter de la prétention.
Le frère et la sœur sont visiblement émus en se présentant devant le comte; celui-ci s'en aperçoit et s'empresse de leur oli'rir des sièges. Mais bientôt, en fixant Victor, le comte seu;ble partager l'émotion de ses visiteurs, et c'est d'une voix presque tremblante qu'il leur dit :
— Puis-je savoir, madame et monsieur, ce qui vous amène chez moi ?...
— Madame est ma sœur, dit Victor; excusez-nous, monsieur le comte, mais ce qui nous amène... va peutêtre vous paraître si singulier...
— La même voix!... la môme voix aussi! s'écrie le comte en interrompant Victor. Pardon... pardon, monsieur... votre nom, s'il vous plaît ?
— Victor... rien que Victor, monsieur...
— Victor I et madame votre sœur s'appelle Maria?
— Oui, monsieur. ..élevéeavecmonfrèreàVincennes... chez madame Duchemin... où notre mère... dont nous ignorons le nom .. nous a abandonnés... et nous avons un papier, signé par le curé d'alors , qui certihe tout cela...
— Ah! venez dans mes bras... mon neveu! ma nièce... Toi Victor... ahlje n'avais pas besoin de ces détails pour te reconnaître '. tu es l'image vivante de feu mon pauvre frère !... tu as jusqu'à sa voix... en t'écoutant, je croyais l'entendre encore !... Et vous... Maria, vous ma nièce... ah! c'est avec votre mère que vous avez de la ressemblance !... Mes enfants ! mes chers enfants... je vous ai donc enfin retrouvés ! ah ! venez, que je vous embrasse encore !...
Le comte a des larmes dans les yeux; Maria et Victor partagent son émotion. Après les premiers moments donnés au plaisir de se regarder, de se connaître, le comte dit :
— ■ Je vous ai cherchés bien longtemps, mes enfants; je suis allé à Vincennes, j'ai questionné des enfanta de la
I i:« ENFANTS DU BOULEVARU
femme Duchemin, je n'ai pu obtonir d'eux aucun renseignement sur volro sort. Comment avez-vous appris, vous, que j'iHais votre oncle... et si tard! au bout de si loiig- Icmjis ?... Ah! racontez-moi cela.
— Nous aust-i, dit Victor, nous cherchions nos parents, monsieur...
— Appelez-moi votre oncle, me« enfantin, jo le veux.
— Kli bien, mon oncle... nous tâchions de découvrir qiiili|iie chose en nous infoi'mant, un racontant C(Jiiiiuent on iKJUs avait confiés à une paysanne de Vincennc-s... Ah I il l'aut vous dire que ma .sœur po.ssédait un fort beau flacon qui a été oublié chez la noorrico, la dernière fois que notm mère y vint. Sur ce flacon il y a un chiflre, des armes gravées; nous espérions que cela nous aiderait dan.s nos recherches...
— Et malgré cela, dit Maria, raoi qui avais emiKirté co flacon à Rouen, je n'étais pad plus avancée que mon frère !
- Enfin, mes enfants?
— Enfin... monsieur...
— Ah! je ne veux plus de monsieur!
— Pardon... jo n'ose pas encore dire : mon oncle. Eh bien, il faut d'abord que je vous apprenne que je suis mariée ..
— Vous êtes assez jolie femme pour avoir trouvé un mari !... Ensuite?
— Hélas ! mon oncle, je n'ai pas été bien henreu.-^e en ménage... ou plutôt j'y ai été fort peu !
— Votre mari est mort ?
— Non, mon oncle... mais, au boutde huit mois de mariage... il m'a quittée... il a disparu...
— Diable ! et vous ne savez pas ce qu'il a fait, ce qu'il est devenu ?
— Non, mon oncle. J'habitais Rouen alors, j'étais modiste. Au bout do quelque temps, une personne qui connaissait Villemart... c'est le nom de mou mari, médit qu'elle était sûre de l'avoir aperçu ù l'aris ; alors jo quittai la Normandie et vins m'établir à Paris pour y chercher Villemart, mais ce fut on vain... dix-huit années 3'écoulèrent sans que j'en entendisse parler!
— Mais je ne vois pas dans tout cela quels rapports avec notre reconnaissance ?
— Mou cher onclo, dit Victor, vous allez bientôt le comprendre... Maria, donne à M. le comte la lettre que tu as reçue hier de ton mari.
Maria hésite et regarde son frère en murmurant :
— Comment... tu veux que je montre cette lettre... îi notre oncle... mais elle contient dos détails...
■ — Qui servij'ont à lui faire juger ce que peut être ton mari... et je suis bien aise de savoir si M. le comte pensera comme moi; d'ailleurs, ma sœur, nous devons agir avec franchise près d'un parent qui nous témoigne tant de bonté.
Maria se décide à donner sa lettre à M. de Germancej', qui la lit avec attention, mais dont le front se rembrunit ;"i mesure qu'il avance dans cette lecture.
— Eh bien, mon oncle, que pensez-vous de ce Villeraait?(lemandc Victor au comte, qui estdevenufoutpensif.
— Mon ami... jo vois que ce monsieur aime avant tout l'argent 1 II reviendra vers sa femme quand elle aura de la fortune; co n'est pas bien délicat, mais cela se voit souvent ! Seulement ce monsieur no vous dit pas comment il a découvert que j'étais votre oncle... et c'est là surtout ce ([ue j'aurais voulu savoir.
— C'est vrai... il ne nous dit rien do cela... mais il sait aussi le nom de notre mère, ;\ ce qu'il prétend...
— Oui... oui... en olfet... il dir. savoir quelle esi vtnie mère... Mon Dieu I... tout cola me rappelle...
— (Juoi (loue, mon onde '.'...
— Oh ! rien... c'est un S()uvonir vague.,. Ma chère Maria, faites-moi, je vous prie, le portrait de votre mari... dece Villemart; je serai biouaisedo m'en faire une idée.
Maria se hâte de satisfaire le désir de son oncle en lui donnant le signalement de son mari, et, en l'écoutant, le comte voit avec ellroi que le portrait qu'on lui fait do co Villemart peut [uirfaitement s'adapter à Sôverin. Il dit alors il Maria :
— Vous ne savez pa.'î quiiiU reviendra voire mari f
— Non, mon oncle ; vou» voyez ce qa'ii me dit à cet égard . . .
— Qu'il reviendra quand vou» aurez de la fortune... Eh bien, ma chère nièce, et vous mon ami, jo v-ui que les désirs de ce monsieur soieni Je «uis g'orçon.je \ivais seul... Vous vieud arec moi... ma fortune sera la votre... je n"' Il •' que le bien que j • veux faire à une filleule qui m'esi. bien cher..', et qu<; vous aimerez aussi, j'en suis certain. Seulement, ma nièce, il faudra m'avertir ausaitôt que vous recevrez la visite de votre mari... que je liens beaucoup à coniiaitre... oh I mais beaucoup ! Eh bien, mes enfants, ma prop ;iition vous convient-elle î
— Mon cher oncle, dit Victor, nous sonmes vivement touchés do tout ce que vous voulez faire pour nous, mais nous ne pouvons accepter...
— Et pourquoi cela ?
— Parce que nous ne sommes venas vous trouver que dan.s le dôsirde connaître un parent que nous ne demandons qu'àaimer... qu'à respecter ! Vous pouviez nous repousser, monsieur 1. comte, et vous ne l'avez pas lait... vous nous avez ouvert vos bras! ah! noua aommes trop heureux !... Quant à votre fortune, gardez-la !... donnezla tout entière à cette lillcule que vous aimez ,, Grâce au ciel, nous ne manquons de rien... ma soeur a un mai'asin de modes qui prospère... moi, je tiens ses livres, je i'la?e son argent... laissez-nous ce que nous sommes... alia qu • l'on ne jiuisse pas croire que c'est pour vos richesses que ■eus cherc lions à être reconnus par vous... Voila ce que nous vous demandons en grâce, ma sœur et moi !
Le comte est vivement touché deceiie preuve de désintéressement ; il prend la main du frère et de la sœur eu leur disant :
— Vous êtes de braves enfants ... je vous aime, je voos admire... mais je ne dois pas cependant vous écouter...
— Et pourquoi cela, mon oncle i dit Maria, pourquoi voulez-vous nous faire changer de position? est-ce parce que je suis à la této d'un mag;isin de modes et que cela blesse d'avoir une nièce daris le commerce ?
— Non, ma chère amie, no croyez pas cela; depuis la Révolution, les nobles et les émigrés ont fait tant de métiers pour vivre, qu'ils n'ont plus le droit d'en mépriser aucun! Mais il m'aurait été doux de vous avoir avec moi, ainsi que ce cher Victor, 1 image vivante de mon frère...
— Eh iiien, plus tard, mon ouele, plus tard nous pourrons satisfaire à votre désir... mais maintenant, de grâce, laissez nous co que nous sommes !
— Mais si je vous cède, ma nièce, que va dire votre mari, qui attend que vous soyez très-riche pour retourner près de vous?
— Oh! pour celui-là! s'ëciie Victor, quand je le connaîtrai, je le traiterai comme il le mérite...
— Oui, mon ami; mais n'oublie pas surtout de me lo faire connaître d'aboinl... j'ai des raisons bien importantes pour te demander cela.
— Pardon, mon oucle, dit Maria, nous voudrions savoir... vous no nous avez pas appris le nom de notre mère... et... si elle existe encore...
— Elle existe, luos enfants... elle est mariée et fort riche... mais je dois vous taire son nom, car je suis certain, moi, qu'elle ne vous accueillerait p;is bien.
Le frère et lu sœur se regai-deut trisieiueni. puis ils se jettent dans les bras du comte en lui disant :
— Vous nous tiendrez lieu de tout !
.Vl rôs être restés encore assez longtemps chez leur oncle, Victor et Maria le (luiiteut en lui promettant d'aller le voir souvent, otdo son cote .M. do Geriiaucey auuonce à sa nièce (qu'elle recevra bientôt sa visite.
KlUOUl.OT CHEX M. DK iTTKRNrri.
Le soi-tlisant baron de SterniU continue sonjojeiu train do vie et so livre plus que jamais à sa passion pour la roulotte, jeu auquel il n'est pourtant pas heureux .
Une nuit que la fortune lui a i..uore cic couirauo . il
LlîS ENFANTS DU BOULEVARD
^p sfime l'or sur mon rliemiii. fPage 82.)
(envoie au diable la Grenouille qui lui demandait un billet | de mille francs, et lui dit :
— Il faut que je ménage mes fonds ! Comprends-tu que j'ai écrit il y après d'un mois à Maria, ma femme; je lui ai appris qu'elle était la nièce du comte de Germancey ; je lui ai ordonné d'aller se mettre en possession delafoi'tune de son oncle, et elle n'en a rien fait, ou, du moins, rien n'est changé dans sa position... Cet avare Germancey aurait-il refusé de la reconnaître pour sa nièce?... cela n'est pas probable, d'après ce que je lui ai entendu dire dans la masure de la forêt!...
— Pourquoi ne vas-tu pas toi-même trouver ta femme, tu saurais tout de suite ce qui s'est passé?
— Oh ! je ne me soucie pas d'allersi promptement me montrer dans ce magasin . Maria a un frère qui est presque toujours là et dont je dois me méfier.
— Il faudra cependant bien que tu y ailles pour demander des fonds à ta femme.
— C'est pour cela que je veux d'abord être certain qu'elle en a reçu de ce Germance3^ Quant a la femme du banquier, je ne puis plus guère compter sur elle. Croiraistu qu'en me remettant les cent mille francs pour la seconde fois, elle m'a dit : « Il serait inutile que vous revinssiez encore, monsieur, car, au risque de tout ce qui pourrait arriver, je vais donner l'ordre de ne plus vous laisser entrer chez moi. »
— Voyez-vous, cette pimbêche ! mais elle y regarderait à deux fois.
— Heureusement, il m'est tombé dans les mains une autre source de fortune. .. et celle-là, oh ! je te promets que je l'exploiterai largement.
- Ah bah ! encore un autre moyen pour avoir des fonds ! ... et tu refuses un misérable billet de mille à ton fidèle compagnon !...ahl liaron!... c'est bien peu, baron!...
— Fiche-moi la pai.\; ! . . . plus tard, quand je serai en veine !
— Et cette autre source de fortune, oii l'as-tu dénichée celie-là?
— Tu sais que je promène assez souvent dans ma oalôehe cet imbécile deLaPalissonnièrequi est tout lier d'être avec moi, et qui ne se doute guère qu'il sert à me garantir des soupçons de la police, car ce La Palissonnière est vraiment gentilhomme, et on n'ira jamais croire que ce monsieur a pour ami intime un ci-devant forçat...
— Qui le serait même encore si nous n'avions iilé, et c'est en nous sauvanf que tu es tombé sur des bouteilles cassées et que tu t'es blessé si horriblement au visage.
— Blessure qui fait aussi ma sûreté maintenant !
— Revenons à ton plastron. Eh bien ! ce cher Oreste?
— En passant sur le boulevard du Temple, j'ai fait voir au vicomte ma fille Honorine, qui était à sa fenêtre, et je lui ai dit :
« — Comment trouvez-vous cette jeune personne-là, cher ami? »
La Palissonnière a regardé, a poussé des exclamations, a tiré sa lorgnette de sa poche, puis s'est écrié :
« — Charmante! ravissante! adorablel... Mais je reconnais cette jeune fille... je l'ai déjà vue et admirée, je me suis trouvé au spectacle derrière elle; elle était avec sa mère... c'est bien elle ! il n'y a pas deux visages aussi ravi.ssants dans Paris ! Je ne vous cacherai même pas, cher baron, que cette délicieuse créature avait fait la plus vive impression sur mon cœur. »
— J'avais fort envie de rire pendant que ce monsieur me contait tout cela. Le vicomte reprit :
« — Vous connaissez cette jeune personne ?
c( — Pardieu ! je le crois bien, je suis son tuteur! '
« — Son tuteur ! s'écria-Wl; alors vous allez chez ello quand vous voulez?
« — Je n'y vais pas depuis quelque temps, parce que je suis un peu brouillé avec sa mère; mais j'y retournerai quand cela me fera plaisir. »
Là-dessus voilà mou vieil amoureux qui me prend les mains, me les presse avec force en me disant :
'( — Baron, vous me rendriez le plus heureux des hommes si vous me présentiez à votre pupille.
LES ENFANTS W B0( l.hV AltD
— Monsieur, voiiF! vo'is conduisez nvre rrrii comme un m.inanl. (Page 84.)
,( — Quelles sont vos vues? dis-je en prenant un air sàvôre; je suis le tuteur de cette jeune fille ; elle est issue d'une famille trés-honorable, et vous entendez bien que je ne veux pas la compromettre.
(I Mes vues sont légitimes, me dit- il, cette cliar-
raante personne m'a tourné la tête... Vous me dites que sa famille est honorable, je m'en rapporte entièrement à vous, et je suis prêt à mettre à ses pieds ma fortune et ma main. »
Tu penses bien que ceci me donna ;1 réfléchir, je vis qu'en imaginant des procès, des comptes de tutelle à régler, il me serait facile de tirer de l'argent de ce vieux singe. Je lui dis : « — Je vais réfléchir A ce que vous venez de m'apprendre ; je forai tout mon possible pour vous être agréable, mais laissez-moi préparer une occasion favorable. Dans ce moment, il y a, je ne vous le cache pas, un jeune homme décoré, un militaire, qui, je crois, fiut la cour à ma pupille.
« Je devine qui c'est ! s'écria le vicomte; je no veux
pas, pour tout au monde, me trouver avec ce jeune homme-là.
;( Soyez tranquille, lui dis-je, je le ferai mettre à la
porte 1 mais, encore une fois, laissez-moi saisir lo moment favorable. »
Voilà, major Kroutborg, où on sont les choses, et comme je veux on effet tirer parti de la passion du vicomte pour ma fille, j'écrirai incessamment à Florentine pour la préparer à recevoir ma visite .
Et si elle l'annonce à son protectour, i\ ce Goruian-
cey?
Oh! d'après tout co que je lui écrirai sur lo comte,
je te réponds qu'elle no lui parlera pas do moi, d'ailleurs ie le lui défendrai, et je connais Florontino, elle n'osera pas mo désobéir.
Cesmessieurfienétaientlàdeleurconversation lorsiju'un valet vient annoncer au baron de Stornitz un monsieur qui désire avoir l'honneur do l'entrotonir un moment.
— Ce monsieur a-t-il dit son nom? Je ne reçois pas sans savoir le nom de ceux qui se présentent.
— Voici la carte de ce monsieur.
— Donnez donc, butor, c'est par \ii que vous auriez dû commencer.
Séverin jette les yeux sur la carte et lit : « Thomas Rigoulot, banquier. »
— Tiens!... tieusl... c'est le mari do ma dame aux cent mille francs ?...
— 11 vient peut-être te les redemander 1
— Il aurait de la peine ;1 les obtenir... .\u reste, nous allons savoir ce que veut ce monsieur... Laquais, faites entrer. Toi, major, reste, la convei-sation que je vais voir avec ce millionnaire sera probablement drôle !
M. Rigoulot est introduit dans le sjilon du baron do Sternitz, celui-ci prend ses grands airs, relève L» tète, se tient bien roide etcaresse ses moustaches. Le miyorKroutberg se modèle sur son ami ; il fronce le sourcil, fait presque entrer son faux nez dans sa cravate et se promène dans le salon, comme s'il montait une faction.
La vue de ces deux personnages, qui n'ont pas du tout l'air agréable, no met pas à son aise lo mari d'Herminie, qui éUut déjà fort embarrassé en arrivant. Il s;ilne trèsrespectueusement le baron, puis il salue le major, puis il se retourne pour voir s'il n'y a plus personne à saluer, ol se décide alors à s'asseoir dans un sièire que lui indique lo maître de la maison, en lui disant d'un ton sec :
— Vous ave/, désiré mo parler, monsieur... qu'.-ivozvous à uio dire?
— Oui, monsieur le b.irou... oui... je ponsoque monsieur le baron mo reconuatt"?
— Oui, monsieur, vous êtes lo banquier Rigoulotini... deux fois millionnaire, a ce qu'on dit.
— Ah! nunijiour, on on dit toujours plus qu'il n'y en». Vous êtes venu chez moi, monsieur lo baivu... •
— En effet, j'y ai été présenté psir lo vicomte Oreste d« La Pali-ssonnièro, gentilhomme que j'honore d'une alTectiou toute particulière; Ul>us avons lait la gaeriv onsemblo.
!tO
LES BNFANTS DU BOULEVARD
— Jo n'eu doute pas, monsieur... mais ce que j'ai & vous dire... j'aui'ais diSsirô que u« lïit... en |jarlicuiier.
— Vous voulez que je renvoie le major Kroutborg? ce bravo major... mon intime... un autre nioi-mèmo qui a eu trois chevaux tués sous mui...n()n, je veu.x dire oous lui... Etait-ce sou.s toi ou sous moi, niajui',(iiieni)usavons perdu liint de chevaux... Àcette lameuse Ijuluille?...
Le major répond avec un grand flegme :
— C'était sous le Directoire !
— Oui, tu as raison. MousieurdeRigoulotini, je ne renverrai pas le major, ce serait inutile, car jo n'ai pasde secrets pour lui.
Le banquier s'incline en répondant ;
— En ce cas, je vaism'expliquer... c'est difficile... trèsdillicile!...
— Donnez-vous le temps, je ne suis pas presse ! Major, qu'e:)l-co qu'on a fait à la Bourse aujourd'hui?
— On a volé deux mouchoirs...
•— Ce n'est pas cela, je te demande le cours des fonds.
— Ah I les fonds.., le^ fonds sont toujours à la môme place.
— Diable de Kroutberg, il s'entend mieux à se battre (ju'ù spéculer !
Cependant le banquier, qui s'est recueilli, reprend la [lai'ole :
— Monsieur le baron, depuis quelque temps mon épouse s'est trouvée avoir besoin de beaucoup d'argent!
— Eh bien ! monsieur, en quoi cela peut-il vous étonner? Est-ce que les femmes n'ont pas toujours un tas de chillonsà s'acheter! Est-ce qu'il ne leur faut pas une foule de baijioles pour leur toilette! Oh ! les femmes! nous savous tous ce que cela coûte... N'est-ce pas, major?... Tu le sais, car tu as fait des folies pour les femmes, toi ! . ..
— Oui! oui! j'en ai mené aux Ombres chinoises!...
— Monsieur, il ne s'agit pas ici de babioles ; ma femme avoulu avoir deux cent mille francs... en deux fois...
— Deux cent mille francs ! Eu effet, c'est un chiffre assez rond 1 mais peut-être madame Rigoulotini a-t-elle voulu s'acheter des diamants, et je les crois chers cette année... Major, sais-tu le cours des diamants'?
— Les diamants... non... je n'en ai pas acheté aujourd'hui.
Rigoulot, qui commence à s'impatienter des dialogues ([ui interviennent entre le baron etson ami, reprend d'un ton assez résolu :
— Non, monsieur, ma femme ne s'est rien acheté avec ces deux cent mille francs que je lui ai comptés en deux fois, mais c'est à vous qu'elle les a remis, et je viens vous demander à quel titre vous avez reçu cet argent?
Cette fois le banquier était arrivé droit au but. Le baron est un moment étourdi par cette attaque, mais il répond bientôt avec arrogance :
— A moi ! à moi ! votre femme m'a remis de l'argent ! qu'est-ce que vous me chantez la, monsieur, et à propos de quoi venez-vous me fourrer dans vosafl'aires de ménage I Que dis-tu de cela, major, crois-tu que je sois l'amant de la femme de monsieur?
— Oh! sacré nom... je veux dire, ohl mille bombes... tarteilf, ça ne peut pas te tenter 1
— Il n'est pas question d'être l'amant de ma femme, monsieur le baron, je suis loin d'avoir eu cette pensée.
— C'est heureux! ah! fichtre, c'est heureux !
— Mais mon épouse a prétendu avoir une dette d'honneur à payer... alors vous aviez donc une créance à exercer sur elle ?... D'où tenez-vous cette créance ?
— Et pourquoi voulez-vous que tout cela me regarde ?
— ?>Ionsieur le baron, je vous ai vu venir chez ma femme et en sortir tenant encore dans vos mains le portefeuille que je venais de lui porter et qui contenait cent mille francs en billets de banque... je vous ai parfaitement reconnu.
Séveriu se lève et se meta se promènera grands pas dans son salon, en s'écriant :
— Sacrebleu, monsieur, savez-vous que vous commencez à m'ennuyer beaucoup!... vous vous permettez de me
faire des questions... à moi, baron do Sternitz... c'est pitoyable 1
— Je suis fâché de vouv ennuyer, monsieur, mais ces questions, j'ai le droit de vous les faire... jo ne veux pas que ma femme me demande à ulia(iue instant cent mille francs, sans savoir pourciuoi elle vous les donne...
— Vous voulez savoir pourquoi votre femme me remet cet argent?...
— Oui, monsieur.
— Vous le voulez absolument?
— Oui, monsieur... oui, je le veux!
— Eh bien 1 papa Kigoulot, votre femme m'a remis cette somme ponr que je la fasse tenir, moi, aux deux enfants qu'elle a faits avant son mariage, avec un jeune UKirquis qui l'a ensuite plantée là...
Uiguulot est atterré, il devient jaune et balbutie :
— Deux enfants t... ma femme... une noble demoiselle... c'est impossible !
— La preuve que ce n'est pas impossible, c'est que ça est; ces choses-là arrivent aussi bien aux nobles demoiselles qu'aux roturières... Oui, mademoiselle de Hautefutaie s'était laissé séduire par un beau gentilhomme... deux enfants, garçon et fille, ont été le résultat de cette intrigue. L'amant est mort, mais les enfanta existent encore; ils sont même très-bienvenus et ce ne sont jilusdes enfants... Demandez à madame Rigoulutsi tout cela n'est pas la vérité... Et tenez, vous pourrez en même temps lui rendre ce flacon marqué do ses aimes, que jadis elle oublia en allant voir ses petits chez la paysanne de Vincciiiics, ii qui elle les avait confiés... Je n'en ai plus besoin maintenant, puisque la mèche est éventée... Ah ! vous vouliez savoir où passait votre argent, eh bien, vous le savez à présent; êtes-vous content?
Le malheureux Rigoulotn'a plus la force de répondre : il prend le Ilaoou d'un air abasourdi, le regarde, le met dans sa poche, puis se lève, cherche sa canne et sou chapeau que la Grenouille se hâte de lui présenter, se jette dans plusieurs meubles en voulant sortir du salon, et s'en va enfin en s'écriant :
— Bon Dieu!... qui l'aurait cru!,., qui l'aurait pensé... deux enfants .. qui vont la gruger !... Ah! Mouchenez ! tu avais bien raison I
Séverin et son complice rient beaucoup du désespoir du banquier.
— Voilà une affaire vidée, dit le premier, j'en ai tiré tout ce que je pouvais en avoir.. . Que madame Rigoulotini s'arrange maintenant avec son cher mari, cela lui apprendra à m'annoncer qu'elle me fera mettre à la porte si je me représente chez elle ! et maintenant allons à la roulette !
— Quant à moi, se dit la Grenouille, il faut absolument que je trouve à,., faire quelque chose; puisque mon baron me refuse un billet de mille francs, il faut que je m'en procure d'un autre côté.
Xin. — DOUX INTÉRIEUR.
Pendant que tous ces événements avaient lieu, une existence tranquille, heureuse, un bonheur que rien ne semblait devoir troubler,, régnaient dans la demeure de Florentine. Depuis que le jeune officier était reçu chez ces dames, Honorine ne cachait plus à sa mère le plaisir qu'elle éprouvait à le voir, la joie qui remplissait alors son cœur; de son côté, lorsque Ernest était assis près d'elle, il la regardait comme on regarde la femme que l'on adoi-e et que l'on respecte, parce qu'on espère lui donner son nom.
Florentine souriait en écoutant les confidences naïves de sa fille, elle lui disait :
— Tu as de l'amour pour Erneist?
— De l'amour, maman, je ne sais pas; mais je suis bien heureuse quand il est là !
— Oui, c'est de l'amour, il ne faut pas en faire mystère à ta mère, il faut qu'elle connaisse toujours toutes tes pensées.
LES ENFANTS DU «OULKVAUD
— Ahl maman, tu sais bien (jueje u'aurai jamais de secrets pour loi.
— Cet araour, je ne le blâme pas, mon enfant, sann cola, tu penses bien que- je a* permettrais pas à ce jeune homme de te faire la cour !
— Il me fait donc la cour, maman ?
— Ah ! mademoiselle, faites donc semblant de l'ignorer !
— Maman, M. Ernest est toujours avec moi bien aimable, bien complaisant ; il mo répète sans cesse ([u'il passerait volontiers sa vie à mo regarder, qu'il pense sans cesse à moi, qu'il n'est content que quand il me voit.. . c'est donc faire la cour, cela ?
— Oui... c'est le dire aussi qu'il t'aime...
— Ah ! pour cela, il m'a dit qu'il n'osait pas mo le dire.
— Oui, mais il nous l'a dit, à moi et à ton parrain, et c'est la conduite d'un honneie garçon, qui ne cherche point à plaire à une jeune fille avant de savoir si ses [larents voudront bioii la lui accorder.
— Et vous voulez bien m'accorder... Ah ! que c'est gcniilcela...
— Oui, mais pas encore, plus tard ; tu as à peine seize uns, il faut pour se marier être bien raisonnable...
— Est-ce que je ne suis pas raisonnable, maman?
— Non! pas toujours; enlin ton parrain décidera, et lorsqu'il le voudra...
— Oh! oui... je suis sûre qu'il voudra bientôt! il m'aime tant !
— C'est ;\ lui que tu dois ta fortune, tu as six mille livres de rente...
— Oh ! non, maman, elles sont à vous.
— Elles sont à toi, ma fille; moi j'ai bien assez pour vivre ... M. de Qermancey a même l'intention de faire de toi sou liéritiôre, s'il ne retrouve pas sa nièce et son neveu.
— Ah! j'aimerais mieux qu'illes retrouvât... Je ne tiens pas à être si riche, moi!
— Je ne le désire pas non plus pour toi, mon entant je crois que l'on trouve plutôt, lo bonheur dans une honuHe aisance qu'au sein delà fortune.
— Mon parrain est bien bon pour moi... il me tient lieu lie pore... n'est-ce pas, maman '?
— Oui, oui, sans doute...
— J'étais bien jeune encore (^uaud le mien est mort .
— Oui... bien jeune!
Florentine détourne tristement la tête, et sa fille se hiUc de l'embrasser, eu lui disant :
— Pardon ! pardon ! maman, je te rends toujour.s chagrine quand je te parle de mon père... j'ai tort... je devrais me souvenir de cela...
Peu de temps après avoir reçu la visite de Maria et de son l'rf'rc, M. deGermancej se rend chez Florentine, qui lui dit en le regardant :
— Il vous est arrivé quelque chose de nouveau, monsieur... Oh ! je vois cela dans vos jeux !
— En effet, ma chère amie, répond le comte aprèsavoir embrassé sa lilleulo; mon enfant, tune seras pas aussi riche que je le pensais...
— Ah ! quel bonheur! vous avez retrouvé votre nièce et voti'e neveu !
— Oui... ils sont venus mo trouver ce matin... ot ils no m'auraient pas, par leur récit, par l'attestation du vieux curé de Yinconnes, prouve qu'ils étaient bien ceux que je cherchais, que je l'aurais deviné rien qu'en les regardant: le jeune homme estlo portrait vivant de mon fréro, et sa siBur a aussi beaucoup de traits de sa mère.
— Et comment ont-ils su que vous étiez leur oncle î dit Florentine.
— Coninieut ?... ah! c'est là aussi ce qui mo préoceupo!... Maria, ma nièce, a reçu uno lettre de son mari (lui lui apprenait que je suis son oncle.
— Votre nièce est mariée ?
— Oui, et c'est comme si elle no l'était pas ! après huit mois de ménage, elle a été quittée, abandonnée par son mari, un nommé Villemart, qui m'a tout l'air d'cti'o un fort mauvais sujet I
— Pauvre femme! .. Mon Lieu I je ne auia donc pas la seule abandonnée !...
— Au bout de dix-huit an», ce Vi ■
lence, il écrit à sa fumme peur ïu. :»
découvert qu'elle était hi Itlle du ma; , . ,
jjioi't en -Angleterre, ot lui ordonner oe venir me i;oiiver afin que je la fasse jouir de ma fortune... lui annonrani qu'elle nu le reverra que lorsqu'eUe pourra lui fairu partager cette fortune...
— Ab ! cet homme montre des sentiments bien vils !...
— Telle est la pensée de ma nièce et surtout de mon neveu... un brave garçon qui a am-^i fort mauvaise opinion de son beau-frere, qu'il ny " •'■ les conseils intéressés de ce m ' :
chères amies, que ces braves t.:. ifaits : je voulais les prendre cb6<: uiui, jo vouiais <juo ma maison et ma foi-tune fussent les leurs, ils m'ont refusé... ils ne veulent de moi que mon amitié...
— Ah 1 c'est bien cela... et ça fait leur éloge.
— Ils sont, il est vrai, dan» une position assez benrense. Mais vous entendez bien que je trouverai moyen de les traiter comme les enfants de mon frère... sans pour cela oublier ma petite iilleule, que j'aime tout autant que si j'étais son oncle !...
— Ah ! mon bon parrain, de grâce, ne me donnez plus rien... Vous avez bien assez fait pour moi !... M. Emest trouve déjà qu'il est bien pauvre auprès de moi 1... Que dirait-il donc si vous m'enrichissiez encore! il n'oserait plus m'aimer... et cela me ferait bien de la peine !...
— C'est bien ! c'est bien, mademoiselle, on saura arranger les choses de manière que tout le monde soit content ! Maintenant je voulais vous demander ime permission, Florentine...
— Uno permission ! à moi? Oh ! je tous l'accorde d'avance, monsieur !
— C'est de vous amener ma nièce et mon neveu ; je leur ai déjà parlé do vous, et sur ce que je leur ai dit de ma flUeide et d^ sa mère, ils brûlent du désir de faire votre coiiuaissance.
— Uh ! amenez-les, monsieur, amenez-les; nous serons bien contentes de les voir, de les connaître... nous recevons si peu de monde, nous, ce sera un bonheur que de nous lier avec votre nièce et votre neveu.
— Eh bien, c'est entendu, ma chère Florentine. Ancndez-vous à nous voir arriver tous les trois un de ces joui-s. Je suis sur que Victor et Ernestse conviendront... Victor est plus âgé que notre jeune' officier, et cependant je le crois moins raisonnable. Quant à vous, ma bonne Florentine, vous aimerez Maria... il doit y avoir do la sympathie entre vous.
M. de Germancey reste encore quelque temps arec la mère et la lille, puis il les quitte en leur disimt encore :
— A bientôt, avec Victor et Maria...
I>eux jours après cet entretien, Honorine étudiait son piano. Florentine écoutait avec orgueil sa fille, dont elle admirait le talent, et Ernest Didier assis près du piano, où il s'était placé pour tourner les feuilles de musique, oubliait bien souvent de remplir cet emploi parce qu'il no pouvait se lasser dà contempler la charmante musicienne. -Vlors colle-ci lo grondait et tâchait do prendre un air sérieux, en s'écriant :
— Eh bien, monsieur, vous ne toume-tpiis: à quoi donc pensez-vous i
i'uis, un ravissitnt sourire revenait bientôt embellir sa phvsionuniie, pondant que le jeune homme s'excusait en murmurant :
— Pardonnez-moi... mais je vous regardais ! L'arrivée du comte qui iuuèno sa nièce et son neveu
change ee tableau.
— Voilà Maria et Victor, dit M. de Germ.snoeT en présentant ses jeunes parents, ils sont bien heureux do venir vous voir, de connaître des pei-sonnes que j'aime... <;ui mo sontd«ivouèes...I)o votre côté. Fk>reiitine, je suis certain que vous les aimerez aussi quand vous aiire» fait plus intime connaissance. Pour comuioncor, ma nièce, embrassez ma bonne Florentine; et vous, mademoiselle ma
LES ENFAN'l'S DU BOULEVAUU
filleule, laissez-vous ombrassur par mon neveu... Oh ! Krnest n'en sera pas jaloux! car Victor sait déjà par moinue votre cœur est pris, et qu'il s'est donné à ce beau jeune homme-là !
, Ou s'embrasse avec plaisir; puis on se regarde, puis ou cause ; uue douce intimité s'ctulilit vite entre ces i)ersonues qui se conviennent ; il uo faut pas nier la sympathie ! elle existe partout, il la ville comme aux champs. Dans le monde, elli! rapproche des gens qui ne s'étaient jamais vus, et qui, en se voyant pour la premiôre fois, cioiont ctre d'anciennes connaissances. Au village, elle l'ait rougir la jeune lille près de celui qu'elle doit écouter... elle agitdéjJi chez les enfants qui devinent les personnes qui les aiment... et viennent avec confiance se jeter dans leurs bras. Qu'ai-je besoin de vous dire qu'elle existe aussi chez les animaux ; les chats même, ces pauvres chats tant calomniés par l'un et l'autre, se laissent volontiers caresser par ceux qui sont bons pour eux. C'est donc la sympathie qui leur fait deviner que ceux-là ne leur feront pas de mal.
Le caractère franc et décidé de Maria plaît à la douce Florentine qui voit déjà en elle une amie. De son coté Victor se sent porté à l'egarder Ernest comme un frère, il apprécie sa conduite, et lui serre la main, en lui disant:
— A votre place, je me serais conduit tout comme vous.
Enlin Honorine est heureuse de voir que leur intérieur va devenir encore plus agréable par la pi'ésence de deux personnes aimées de son parrain, et parce qu'elle s'aperçoit que Didier aura dans Victor un véritable ami.
Tout le monde est content. Le comte seul demeure quelquefois pensif; alors son front se rembrunit, sa physionomie devient soucieuse : c'est qu'il pense à ce que lui a dit Séverin, lorsqu'il l'a fait arrêter ; il se rappelle que ce misérable s'est vanté de connaître sa nièce et son neveu ; et il se demande comment ce Villemart, le mari de Maria, a pu percer ce mystère. Alors une idée eftraj'ante traverse son esprit : si ce Villemart et ce Séverin ne faisaient qu'un ? le forçat évadé existerait donc encore, puisque sa nièce vient de recevoir une lettre de Villemart? Cette pensée était de nature à jeter l'eft'roi dans l'âme du comte, car elle lui faisait prévoir de nouveaux malheurs pour tous ceux qu'il aimait ; il s'efforçait alors de la repousser, mais, malgré lui, elle revenait sans cesse troubler son repos.
Cette première visite chez Florentine se prolonge longtemps. On se quitte enfin, mais non sans s'être promis de se revoir bientôt.
M. de Germancey avait sa voiture en bas; il y fait monter sa nièce et invite Victor à en faire autant.
Mais celui-ci lui dit :
— Permettez-moi, mon oncle, de ne point vous accompagner maintenant. Je suis sur le boulevard du Temple... C'est là-bas, au coin, que j'ai été longtemps commissionnaire... Vous le savez.. . je vous l'ai dit. J'avais alors ici quelques amis... un surtout, un brave garçon, encore plus pauvre que moi, car il avait sa mère à faire vivre... Aujourd'hui je suis heureux... mon sort est changé... mais je n'ai pas oublié ceux qui partagaient ma misère. Je voudrais revoir mon pauvre Beaulard et tâcher de rendre son sort plus heureux... Je voudrais lui donner un peu de ce bonheur qui est venu me trouver.
— C'est bien, mon ami, répond le comte en frappant sur l'épaule de son neveu. C'est fort bien, quand la fortune nous sourit, de ne point oublier les amis malheureux. Va trouver ton ancien camarade, Victor, va et suis les bons instincts de ton cœur. Moi je vais ramener Maria à son magasin.
La voiture part. Victor traverse la chaussée, et va de l'autre côté du boulevard chercher le salon de Curtius. Mais déjà le boulevard du Temple avait subi bien des changements ; le salon de Curtius n'existait plus; en revanche on avait le Petit- Lazary,i\\ékive qui pouvait presque se flatter de rappeler l'ancien Tliéâlve sans prétention, qui jadis était situé presque à la même place. Puis enfin ou avait les Funambules, qui commençaient aussi à don-
ner des pantominies à grand spectacle, dans lesquelles Pierrot était toujours le héros, le pivot sur lequel reposait toute l'intrigue. Le succès do la pièce dépendait souvent i du talent de Pierrot; aussi *e rôle n'était-il confié qu'à un l acteur dont le talent dans la pantomime fût généralement apprécie. Alors un nommé Dcbureau commençait à s'y faire remarquer el devait y acquérir cette réputation colossale ({ui on fit plus tard le Pierrot le plus célèbre des temps modernes.
Kn n'apercevant plus le salon de Curtius, Victor se sent tout attristé ; car il faut dire que le comte de Germancey, malgré la persistance de ses jeunes parents à refuser ses bienfaits, avait trouvé moyeu, la veille, de glisser uue bourse renfermant deux cents louis eu or dans la poche de son neveu. Et celui-ci ayant voulu la refuser, son oncle lui avait dit d'un ton d'autorité :
— Mon ami, il me plait à moi que tu reçoives de ton oncle un peu d'or pour tes plaisirs, tu me ferais de la peine eu refusant de moi ce léger cadeau.
Alors Victor avait dû garder la bourse, et son premier plaisir, sa première pensée, avait été de donner une partie de cet or à son ancien ami Beaulard, qu'il n'avait pas revu depuis près d'une année, parce que ses occupations chez sa sœur lui avaient pris beaucoup de temps.
Victor est donc fort contrarié en ne trouvant plus son ami à son poste ordinaire ; il s'informe, il demande de quel côté le salon de Curtius est allé s'iustaller. On n'en sait rien. Quelques personnes croient que M. Curtius s'est retiré des affaires, après avoir fait vendre son fonds de commerce. Victor est désolé, il arpente le boulevard, en se disant :
— Beaulard doit toujours être occupé par ici, il n'est pas possible qu'il ait quitté ce quartier, sa mère demeure dans la rue Basse.
Après avoir dépassé le Méridien et Bancetin, traiteurs alors en vogue sur le boulevard du Temple, et ne s'être arrêté qu'à la Galiote, autre traiteur fort renommé, surtout pour ses cabinets particuliers, Victor revient sur ses pas. Lorsqu'il a passé la Gaîté, puis l'Ambigu-Comique, il lui semble entendre cette petite voix claire et enfantine qu'il connaissait si bien, et qui dit comme autrefois : Il Ceci vous représente !... »
Victor marche plus vite, et à la place du théâtre des Troubadours, qui est démoli, et dont il ne reste plus que le vestibule, il voit une grande toile sur laquelle on a brossé des animaux de toutes les formes, tous plus extraordinaires les uns que les autres, et, devant ce tableau, le petit Beaulard, tenant toujours sa baguette à la main, et faisant l'explication du tableau et de ce que l'on voit en pénétrant dans le spectacle qui est établi sous le vestibule.
Victor appelle Beaulard, qui veut bien quitter son poste pour venir se jeter dans les bras de son ami. Quoique Beaulard ne soit plus un enfant, quoiqu'il ait maintenant passé la trentaine, il est toujours le même : aussi petit, uussi maigre, aussi pâlot, l'air aussi souffreteux.
— Sapristi ! j'ai cru i^ue je ne te retrouverais plus ! s'écrie Victor eu prenant les deux mains de son ami. Pourquoi les figures de cire ne sont-elles plus là-bas ?
— Dame, M. Curtius est parti en voyage, je ne pouvais pas le suivre !
— Et que lais-tu donc voir maintenant à ton nouveau spectacle ?
— Des bêtes curieuses : un lapin qui bat du tambour, un âne qui devine la personne la plus amoureuse de la société, des chiens qui jouent au domino, un chameau qui n'a pas de bosse...
— Ec combien gagnes-tu à ce nouveau métier ?
— Toujours la même chose. Vingt sous et pas nourri.
— Pauvre garçon 1... En voilà assez! Quitte cette baraque... viens... J'ai retrouvé mes parents. Mon oncle, qui est très-riche, m'a forcé hier d'accepter deux cents louis en or... Il y en a cent dans cette bourse, ils sont pour toi... Allons, prends. . . mais prends donc. . .
— Pourquoi faire '?
— Comment, pourquoi faire ! Mais pour essayer un
LÉS ENFANTS DU BOULEVARD
petit commerce... n'importe lequel, cela vaudra toujours
mieux que ce que tu fais...
— .Je suis habitué à ce que je fais... Mais le commerce, je ne saurais pas, j'aurais bientôt dépensé, perdu tout cet argent-l<1 !
— Mais ta mère, malheuioux, ta mère ! Est-ce que tu ne veux pas qu'elle soit heureuse ? Va lui porter ces cent louis alors.
De grosse.") larmes roulent flans les yeux de Beaulard qui murmure :
— Ma mère est morte !
Victor respecte un moment la douleur de son ami, puis il reprend :
— Eh bien, garde cet argent pour toi... Tu feras ce que tu voudras, mais enfin cela te rendra toujours plus heureux...
— Oh! non... je n'ai plus besoin d'argent. A présont que je n'ai plus ma mûre, vingt sous par jour, c'est beaucoup pour moi seul !... qui vivais avec huit sous !
— Mais tu pourrais quitter cet état abrutissant qui ne te mènera à rien...
— .l'y suis habitué... Ça no me fatigue pas. .Je ne saurais pas taire autre chose.
— Mais ces animaux qu'on montre là s'en iront uu jour comme tes ligures de cire, alors ([ue feras-tu ?
— Oh ! je n'ai pas peur de ça, il ,y aura toujours dos curiosités ou des bêtes à montrer sur le boulevard.
— Ainsi, tu me refuses ?
— Oui , ton argent m'embarrasserait , me gênerait , voilà tout ! ... Je n'en ai pas besoin, je n'en veux pas !
— Tu ne veux donc rien accepter de moi ?
— Ah ! si... Tiens, il y a longtemps que je n'ai bu de la bière et mange des échaudés... Veux-tu m'en régaler?
Victor emmène son ami au café le plus voisin. Ueaulard mange des échaudés et boit de la bière avec délices ; puis, au bout de dix minutes, il se lève en disant :
— Il faut que je retourne à mon emploi, sans quoi je serais grondé!... Le patrou fait aussi l'explication, mais sa voix est enrouée ; tandis que la mienne, qui est claire, s'entend de loin !...
— Voyons, Beaulard, encore une fois... mets cette bourse dans ta poche...
— Non, non, je te répète que ça me gênerait. Mais je ne t'en remercie pas moins, mou bon Victor... Adieu, quand tu auras le temps, viens voir mes bêtes, je te ferai entrer pour rien.