LE VICOMTE DANS UNE FAUSSE POSITION
Pendant cettemême soirée, Séverin, qui voulait mettre à exécution un autre projet avait eu soin d'écrire à Maria un per.il billet dans lequel il lui disait :
« J'ai encore à vous entretenir pour une affaire importante, veuillez m'attendre chez vous ce soir entre neuf et dix heures; je désire que votre frère Victor soit présent à cette entrevue. »
Ensuite il avait envoyé chez Ernest Didier une lettre anonyme dans laquelle il lui marquait :
« On a des secrets de la dernière importance à vous conlier relativement à mademoiselle Honorine, gardez le silence, et trouvez-vous ce soir vers dix heures, à l'entrée des Champs-Elysées, près de la place de la Concorde; on ira vous y rejoindre et vous saurez le mot de cette énigme. Il s'agit du bonheur de la personne que vous aimez... mais ne lui dites rien de cet avis. »
Ces deux billets n'étaient écrits que dans le but d'éloigner ce soir-là de chez Florentine les personnes qui s'y rendaient habituellement, et d'être certain de la trouver seule avec sa fille. Quant au comte de Germancey, depuis quelques jours il était retenu chez lui par une attaque de goi'.tte, on n'avait donc pas sa visite à redouter.
Depuis que le vicomte de La Palissonniére avait entendu son cher ami le baron de Sternitz lui dire qu'il était le tuteur d'Honorine, il n'avait pas manqué, chaque fois qu'il s'était trouvé avec lui, de le prier, de le supplier même de le présenter à sa pupille et à sa mère.
Séverin, tout en tlattant la passion du vicomte, trouvait toujours des prétextes pour différer cette présentation. Un jour enfin, il dit au vieil amoureux :
— iMon cher La Palissonniére, j'aurais déjà cédé à vos instances, et je vous aurais mené chez ma pupille, si je n'avais pas un petit compte à régler avec sa mère ; dans un moment de gêne, alors que mes fermiers prussiens étaient en retard pour les payements qu'ils avaient à me
faire, j'ai emprunté à madame Florentine lu raode^te somriie de trente mille francs. iJopui.i, je ne Bais pas comment cela s'e.^t fuit!... nous avou8 eu quelques discussions m<';lées d'ai.L'reur, j'ai cessé d'aller chez celte dame, et par con8éi|uent j'ai oubliéde lui rendre les trente mille francs qu'elle m'a prêtés.
— blh I bien, cher baron, rendez-les-lui maintenant; ce sera mémo une oceai*ion toute naturelle pour retourner chez cette dame.
— Je sais trés-bion que, lorsque je retournerai voip-ma pupille, il faut ipie je rende cette somme à sa mère... il me serait même impossible de m'y présenter sans cela... car de quoi aurais-je l'air... de quelqu'un qui ne paye paa ses dettes I... fi donc 1 je n'ai jamais eu cette réputation, cher vicomte !
— J'en suis bien persuadé!...
— Mais je ne pais céder en ce moment à vos instances pour être présenté à ces dames, parce que je viens d'avoir au jeu une veine extraordinairement malheureuse... J'ai perdu plus de cent mille francs depuis huit jours...
— Oh ! diable !
— Cela ne me gêne que momentanément; grâce aa ciel, ma fortune est assez considérable pour que je sois au-dessus de cette perte. . . Mais je ne puis pas payer maintenant ces trente mille francs à madame Florentine. .. Je sais bien que, si je voulais emprunter, toutes les bourses me seraient ouvertes, mais je n'aime pas à emprunter!,... J'ai écrit à mon intendant, à Berlin, pour qu'il me fasse tenir des fonds ici... Malheureusement ce drôlelà est quelquefois fort lent à répondre... ces intendants! vous savez, quand on leur demande de l'argent, bien qu'ils le doivent, il semble qu'on leur arrache l'âme!... U faut donc attendre qu'il m'ait envoyé des fonds pour que je vous introduise près de ma belle pupille!. . J'en suis fiché, parce que pendant ce temps-là ce petit jeune homme qui est reçu chez ces dames, fait peut-être des progrès dans le cœur d'Honorine... et vous arriverez peut-être un peu tard !
Après avoir entendu cela, La Palissonniére s'était gratté la tête, puis le front, puis le nez, et enfin s'était écrié :
— Mon cher baron, faites -moi un plaisir... une grâce ! . . .
— Tout ce qui dépendra de moi, mon brave ami.
— Permettez-moi de vous avancer ces trente mille francs qui vous manquent en ce moment... de cette façon, rien ne nous retardera pour aller chez ces dames.
— Hom ! que voilà donc bien les amoureux !. . . toujours impatients !... mais non... je ne puis accepter cela...
— Et pourquoi donc!... entre nous ce n'est pas un prêt... c'ett une simple avance ; dès que votre intendant vous aura envoj'é des fonds, vous me rendrez ma somme, et c'est fini !...
— Oui... oh ! je sais bien que cet argent dans ma poche ou dans la vôtre... cela ne doit aucunement m'embarrasser...
— Vous acceptez ?
— Puisque cela vous rend si heureux...
— Vous êtes un homme charmant !
— Quand pensez-vous pouvoir me donner ces trente mille francs ?
— Demain soir, pas plus tard.
— Très-bien !
— Et dès demain... le soir, vous me présenterez à votre pupille?
— C'est chose convenue...
— Et... si nouspouvions ne pas y rencontrer ce jeune godelureau...
— Soyez tranquille, nous n'y rencontrerons ni lui ni d'autres... Je.. . j'écrirai un petit mot d'avance à Florentine pour qu'il n'y ait point chez elle d'étrangers lorsque nous nous y présenterons.
C'était après cette conversation avec le vicomte que Séverin avait écrit les deux billets précédents; mais iL
LES ENFANTS DU IU)ULEVAIîn
s'ùtait bion gardé do pnivonir Flormitino do sa visite; il primerait la sur[irondrc ]iar son arrivco imprévue.
Dix lieiiros viennent de sonner. Florentine est seule avec sa fille; Honorine fait un p-u la moue, parne que Ernest les a quittées beaucoup plu,-, tôt qu'à l'ordinaire. Elle dit à sa mère :
— ('oiiii)rends-tu que M. Ernest soit parti ce soir à iMiil' heures, lui qui habituellement reste avec nous jus- (ju'a onze; lioun-s, et encore il faut que tu lui dises que MOUS allons nous coucher, sans cela il ne penserait jamais à nous quitter.
— Ma cliôre amie, M. Ernest avait sans doute quelque all'aire ce soir, c'est pourquoi il est pai'ti plus tôt.
— Oui, il m'a parlé d'un ancien camarade do l'armée, qu'il avait, rencontré et (jui lui avait donné un rendezvous pour ce soir...
— Eli bien! tout s'explique alors.
— Oh! mais moi je n'aime pas ces camarades dont on ne vous avait jamais parlé et puis qui surj.'-issent tout à coup pour qu'on ait un prétexte pour nous quitter de bonne heure.
— Honorine, tu n'es pas raisonnable... Avec celui qu'on aime, il faut ne point se montrer si exig-eante... il faut de la conlianco... elle n'est, pas toujours trompée 1...
— Pas toujours, cela veut dire qu'elle l'est quelquefois; et nos amis, Maria, Victor, qui ne sont pas venus nous voir !
— ISIaria peut avoir beaucoup à travailler... des empl'tios û, faire pour sas modes... on n'est pas toujours libre...
— Oh ! tu diras ce que tu voudras, mais ce soir on nous abandonne.
— Tu ne peux pas dire cela pour ton parrain, tu sais qu'il sonllVe, sans quoi il viendrait nous voir.
— Mon parrain ! oh ! je ne l'accuse pas, je sais combii^n il nous aime, lui... Si tu veux, maman, nous irons demain chez lui nous informer s'il va mieux.
— Oui, ma fille, oui, c'était aussi mon intention; nous ' irons deinain chez M. de Gerniancey... et...
La sonnette qui est tirée avec violence interrompt cette conversation.
— Qui peut venir si tard? s'écrie Florentine ù qui ce bruit inattendu cause un vague efiroi.
— Oh ! c'est Ernest qui revient, j'en suis sfire !
— Non, ma fille, ce n'est pas probable... Yie va pas ouvrir... attends...
— Pourquoi donc cela, ma mûre?
Lin second coup do sonnette se fait entendre, et Florentine, s'approcliant de la porte d'entrée, demande : - Qui ost là?
— C'est moi. Florentine, ouvrez donc I
Au son de cetto voix, qn'ello a reconnue aussitôt et qui la reni[)lit de terreur. Florentine dit ;\ sa fille :
— Rontre dans ta cliambro, Honorine, rentre et n'en sors pas que je ne t'appelle...
— Mais, maman... (jui donc arci)ondu ?
— Rentre, te dis-je.. . je ne veux pas qu'il te voie 1... lit. la jeune femme pousse sa fille dans sa chtimbro dont
elle rofcrnie la porte; ensuite elle va ouvrir celle qui donne sur le carré.
Sévcrin paraît avec -La Palissonniére qu'il pousse devant lui, tout en disant :
— Vous n'attendiez pas ma visite si tard, n'i'st-co pas, madame?
— En efTot, monsieur, répond Florentine toute p:Me et toute tremblante, tandis que le vicomte, toujours poussé par son introducteur, se trouve au milieu de la chambre, on il salue profondômont Florentine, qui le regarde avec surprise.
Séverin prend le vicomte par la main :
— Permettez-moi, niailaino, de vous présenttT un de mes meilleurs amis, M. lo vicomte de La Palissonniére, ancien employé dans la boucho du roi...
— Non pas employé !... mais oflii'ier, s'écrie lo vicomte qui salue de nouveau; officier... s'il vous plait. Madame, je suis extrèmemeat fiatté... d'avoir l'avantage... il jr a
bien longtemps que je suppliai.» mon .irui, Je ijarou cie Sternilz, de me pré.senter à vous... ainsi qu'à... ainsi qu'à mademoiiiclle votre fille...
Et le vicomte regardait tout aotour de lai, cherchant dans la chambre Honorine qui n'y était pas.
Cela paniissait beaucoup contrarier ce in ^ ' •
rentine, qui l'a entendu avec éionnemonî d rin le titre de baron de Sternitz, ne répoii . : .a
salut trôs-froid au discours qu'il vient de lui .u;r««Mei' ; elle se contento de lui indiquer un siège.
Séverin s'est déjà jeié dans un fauteuil où il s'étend avec compl.ii.xance. Le vicomte se décide à 8'as»eoir auaai, en continuant de reparler autour ae lui.
— Où donc est ma pupille Honorine? demande le faux baron en regardant Florentine d'une façon assez signiflcative.
— Ma fille est couchée...
— Couchée déjà I...
— Elle se sentait un peu indisposée...
— Ah I c'est bien malheureux... cela me fait bien de la peine! murmure le viconjie, j'aurai» été si enchanté de présenter mes homraag./s à la pupille de mon ami le baron de St'-rnitz ; nous sommes v«ous un peu tard, il est vrai ; ce n'est pas ma fauta, je voulais venir plus tôt, mais mou ami le baron n'était pa.sprél!... enfin... j'espère que ce ne sera qao partie remise?...
— Oui, oui, c'est partie remise, mon cher La Palissonniére, et après tout il vaut peut-être mieux que ma pupille ne soit pas i>résente à cette preii'iore visite...
— Pourquoi donc? je ne suis pas de cet avis, moi !
— Parce iiue, devant une jeune fille... bien élevée.. ..on ne peut pas s'expliquer aussi catégoriquement qu'en ?on absence.
Le vicomte sort de sa poche une bonbonnière en écailla, il offre des bonbons à Florentiiie qui les r-fuse, et semble attendre avec anxiété que Sévcrin explique le but de sa visite. Celui-ci, après avoir pris une poi.i.'iiée de loabons dans la boite du vicomte, reprend la parole :
— Oui, ma chère madaîiie Florentine, c'est principalement de ma pupille que nous venons vous entretenir, ce cher La Palissonniére et moi ; ce brave ami a déjfe eu l'occasion do voir Honorine... il l'avait remarquée au spectacle... elle est assezjolie pour être remarquée...
— Elle est ravissante, adorable... du reste, ce n'est jm» étonnant, elle tient de sa mère ! .. c'est tout son portrait, sauf la couleur des cheveux et celle des yeux.
Florentine entend ce compliment sans sourciller, et le vicomte dit tout bas à son introducteur :
— Cette da;tie ne parait pas bien disposée... remettoilui donc ses trente mille francs, je suis sûr que cela lui rendra l'iuimeur plus gaiel
Mais Séverin se contente do répondre bas :
— Fi donc !... devant un tiers... ça la fâcherait, ao contraire !
Puis il reprend tout haut :
— Oui, ma chère dame... nous venons pour vous i)arler d'Honorine... et, lorsque je vous présente mon ami. qui est fort riclie et anoien ofiioier dans la bouche royale... je présume que vous devineï de quoi il va être question?...
— Non, monsieur, je ne devine rien I répond sèchement la jeune femme.
Et Or'>ste muraiure encore entre ses dents :
— Il a tort de ne point lui rendre ses trente mille francs... Elle fait la mine parce qu'il ne lui on soul'lle p.is un mot! c'est évident !
— Eh bien ! madame. pnis<iue vous ne devinez pas pourquoi je vous ai amené M. le vicomte do La Palissonniére, je vais aller droit au but : luon hi-.<«\e «rai a été séduit, charmé pnr les attraits de... m.H pupille : il m'a fait l'aveu de son amour, en me demandant s'il po.ivait as[>irer au titre do son époux ; je lui ai réponda qu'il lui faisait honnetiren lui otlrant sa main .. C'eM donv nn futur goitdre que jo vous présontv'. . car je pene«>. je suis mèmecortain que vous ne mettrez aucun obstaolo à ce iu;u'iage...
Li:s KNKAMs nu IKiLlEVARD
Vous vous trompez, monsieur, cotto union no peut
avoir lifU...
— i;i pourquoi cela, s"il vous plaît î
— t)li! oui... pourquoi cela, belle daine? murmure \r \ icomte on poussant un fe'ros soupir.
— Monsieur, ma lille a déjA donné son ciuur. .. elle aiim-, elle est aimée d'un jeune homme auquel sa main est promise.
'Pal tu! ta!... je me fiche pas mal de votre jeune
Immme!... vous le mettrez .'i la porte, vuilà tout... et mon autorité à moi, la coraplez-vous pour rien, madame, oubliez-vous les droits que j'ai sur Honorine... et qu'elle doit m'obéir !...
Floientine n'a pas le courage de Maria; les regards de Séverin la font trembler, pâlir, cependant elle songe ù sa lillo cl reprend avec assez de résolution :
— Non, monsieur, ma fille ne vous obéira pas, non, vous n'avez aucun droit sur ellel... Jo ne renverrai pas celui qu'elle aime, M. Ernest Didier, car ce serait la réduire au désespoir, et je ne veux pas faire le malheur de nju fille !
— Et moi, madame, je vous dis qu'Honorine épousera mon ami, le vicomte ijue voilà... parce que je veux que cette union se fasse... et quand j'ai résolu quelque chose...
Le bruit de la sonnette arrête les paroles sur les lèvres de Séverin, il change de couleur et murmure :
— Comment! du monde... il vousvient du mondc^àcette heure?...
— Et pourquoi pas? reprend Florentine, à qui l'arrivée de quelqu'un rend du couraye.
— N'ouvre/, pas, madame, n'ouvrez pas...
Mais on .^onno de nouveau, et presque aussitôt la voix du comte de Germancey fait entendre ces paroles :
— C'est moi, ma bonne Florentine, ouvrez, ne craignez rien... il faut que je vous parle...
— Malédiction... c'est Germancej !... murmure Séverin ; puis, apercevant une porte vitrée, il l'ouvre, voit un grand cabinet et y pousse brusquement La Palissunniôre en lui disant :
— Entrez là avec moi...
— Mais... pourquoi?...
— Pas un mot. . . entrez, je ne veux pas être vu de cet homme... vous, Florentine, tremblez si vous me trahissez!...
Tout cela a été l'afïaire de quelques secondes ; La Palissonnière, bousculé par son cher ami, est entré dans le cabinet noir sans savoir pourquoi, Séverin a refermé la porte sur eux; alors Florentine, encore toute tremblante, va ouvrir la porte du carré, et le comte paraît appuyé sur le bras de son neveu.
— Bonsoir, chère enfant... vous alliez vous coucher peut-être... et nous vous dérangeons... mais ce que j'ai à vous dire est si important... que, malgré ma goutte, j'ai voulu venir...
— Ah ! iLionsieur, vous souUrez bien, je le vois...
— Laissez-moi m'asseoir d'abord... il faut quelquefois savoir surmonter ses souffrances...
— Oh I mon oncle a bien du courage 1... Je voulais venir seul, mais il a tenu à m'accompagner.
Placés dans le cabinet, dont la porte vitrée n'était close que par un rideau, Séverin et le vicomte entendaient parfaitement tout ce qui se disait dans la chambre où était le comte, et ils ne l'auraient pas voulu, qu'il leur eût été impossible de perdre un mot de ce qui se disait. Séverin, du reste, se tient debout, et collé contre le vitrage pour mieux écouter ; La Palissonnière est derrière lui et n ose pas remuer, parce que son cher ami le lui a défendu d'un ton qui n'avait pl\xs rien d'amical.
— Ce que vous avez à me dire est donc bien important, monsieur? demande Florentine qui est tremblante et jette à la dérobée un regard sur la porte vitrée.
— Oui, ma chère amie, oui... il s'agit de ce misérable, de cet homme qui a fait votre malheur et celui de ma nièce... Ah ! j'espère que le terme de ses forfaits est arrivé... Mais où donc est ma filleule ?
— Dans 8u chambre, monsieur, voulez-vous que je
rai)|ielie?...
— Non, non... quoiiju'elle ignore les liens i;ui l'uitachent à ce monstre... Je préfère qu'elle n'entende pas ce que j'ai à vous dire...
— Ils parlent d'un monstre, murmure La Palissonnière.
Séverin lui serre fortement le poignet en lui disant :
— Tuisez-vouB.
— Vous saurez, ma chère Florentine, que, d'après le signalement que lui avait donné sa soeur, signalement facile'à retenir, grâce à la profonde cicatrice qui coupe la joue de ce monsieur, Victor s'était promis de le décou- \ rir. Vous l'aviez vu souvent en calèche, et poussant l'audace jusqu'à porter plusieurs croix à sa boutonnière... C'est donc parmi ces messiimrs (jui afiichent un grand luxe que mon neveu a cherché ce ViUemart... ou ce Francisque, si vous aime/, mieux. 11 est parvenu à rencontrer ce monsieur, il suit sa calèche, sait où il demeure, s'informe, et apprend que le lâche se fait appeler baron de Sternitz et se donne pour un riche seig-neur prussie.i. ..
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il dit donc là... balbutie La Palissonnière. Mais Séverin ne lui répond (ju'en lui appliquant sa main sur la bouche.
— Sous ce nom, sous ce titre, ce misérable ne fait que des dupes... il est secondé par un soi-disant major Kroutberg, qui probablement, n'est autre que ce la Grenouille qui s'est sauvé du bagne avec lui. . .
— Du bagne ! s'écrie Florentine épouvantée, vous avez dit du bagne, monsieur?
— Comment du ba... du ba... palsambleu !... je... Le vicomte ne peut en dire davantage, Séverin comprime ses paroles avec sa main.
— Oui, ma pauvre amie, reprend le comte, il n'est plus temps de vous rien cacher... Apprenez que ce soi-disant FranciSiiue n'est autre que ce Séverin, ce petit-fils de Cartouche dont je vous avais déjà raconté les premiers crimes ; ce misérable a continué son infâme carrière, il s'était mis à la tète d'une bande de voleurs. Lorsqu'il vous quitta si brusquement une nuit, c'est que son complice la Grenouille venait de l'avertir que l'on avait découvert ses traces et qu'il devait se hâter de fuir. A cette époque il alla rejoindre la bande de ce fameux Schinderhanes qui épouvantait par ses crimes le midi de la Fiance. Revenu plus tarJdaiis Paris, oii il était traqué de tous les cotés, il s'était réfugié avec ce qui restait de sa bande, dans les environs de Corbeil, et c'est lui que nous sommes parvenus à faire arrêter dafls la forêt de Sénart, Mérillac et moi. Condamné avec ses complices aux travaux forcés à perpétuité, malheureusement il est parvenu à se sauver, il y a quelques années, avec cet autre voleur, nommé la Grenouille... qui joue auprès de lui le personnage du major Kroutberg.
— Ah! mais!... ah! sapristi... Ah! est-ce que?... alors...
Le vicomte ne peut prononcer que des mots entrecoupés; Séverin le bâillonne de façon à lui ôter la respiration. '
— Francisque était ce Séverin ! murmure Florentine. Ah! monsieur... quelle honte... quelle infamie !
— Calmez-vous, mon enfant, les crimes, les fautes sont personnels. Au reste, vous n'aurez plus rien à redouter de ce monstre; sur ce que m'a appris mon neveu, j'ai fait sur-le-champ avertir le commissaire de police, on a cerné l'hôtel du soi-disant baron de Sternitz, et dès ce soir, il est certain qu'il doit être arrêté...
— Ah! tu ne recommenceras pas, toi!.;.
Ces mots ont été prononcés par Séverin, qui est sorti brusquement du cabinet, tenant un stylet à sa main : il s'élance sur le comte, le frappe, puis courant vers la porte, se sauve précipitamment, avant qu'on ait eu le temps de se reconnaître, avant qu'on se soit encore aperçu de son nouveau crime.
Mais bientôt cependant on voit le sang couler de la blessure que le comte a reçue au-dessous du sein droit.
i.KS tNFANTS UU UOULEVAllIt
Mossieiirs, noiis.tnnons 1c fameux la Grenouil'e. (Page 102.)
— Ah! If misi'^rable!... il vous a blessé, monsieur! s'écrie Florentine qui se hâte d'appeler sa tille, pour qu'elle l'aitle à secourir le comte, car iléjil Victor s'est élancé vers la porte et vient de partir en disant :
— Cotait lui !... Oh I mais il aura beau fuir... il ne m'échappera pas.
Iloiioi'ino est accourue, elle se désole en voj'ant le comte blessé, celui-ci s'efl'orce de rassurer la more et la lille, on leur faisant espérer que le coup qu'il a reçu ne sera pas dangereux.
On voit alors le vicomte qui sort du cabinet, paie, défait, tremblant et qui va et vient dans la chambre comme nn insensé, en disant :
— Mon i)ieu... est-ce possible. .. ce cher baron... ce misérable... c'était un gueux et mes trente millefrancs... il m'emporte trente mille francs. Ah ! mesdames, croyez bien iiu'il n'y a pas de ma faute... je suis désespéré...
— Monsieur, un médecin... un chiruiçien... de grâce allez sur-le-cluimp nous chercher un médecin.
— Oui, mesd;uues... j'y vais... mes trente raille francs.
— M. de Qermancey est blessé... hAtez-vous doue, m.insieur...
— J'y cours, mesdames... Ah! le brigand... un baron qui n'était pas un baron!... comment ai-je pu me laisser attraper ainsi... mais je nio disais aussi quelquefois : Comment a-t-il pu me voir sur un cliamp de bataille puisque je n'y ai jamais été ?
Lo vicomte est parti en se laïuontaut. .\u bout de quelques minutes, ne voyant arriver aucun secours. Florentine se décide ù desceiulre elle-même dom;uuier au concierge où l'on peut trouver un médecin, et elle fait bien de prendre ce parti, car M. de La PalissouniOre, en s'arrètant devant le portier, n'avait pu que lui dire :
— C'était un gueux... un scélérat uni.,, ce *)i-disant baron do Sternitz... il m'emporte trente mille francs... mais où trouver un médecin... car je suis bien nuilado... j'étais dans lo cabinet... j'ai tout entendu... et il m'empOchait do crier ! le guousard I...
Le concierge n'avait rien rompris à tout cela, et Oreste de La Palissoniiière s'é'ait éloigné en parlant tout haut sur le boulevard. Heuriusement un médecin demeurait dans une maison voisi;ie, on court le chercher, il est bientôt, prés du comte, il examine sa blessure, il croit pouvoir assurer qu'elle ne met pas ses jours en dangor, parce que l'arme mal dirigée a glissé le long des côtes et ne peut avoir atteint aucun organe esseuiitl à la vie. Cependant le docteur annonce que le blessé n'est pas en état d'être transporté chez lui; au-:siiot Florintine prépare un lit dans lequel le docteur et le concierge ont bientùt établi M. de Germancey.
— Je vous cause bien du tracas... bien des ennuis! murmure le comte d'une voix faible, en regardant Honorine et sa mère. iLiis celle ci se jeiie sur la main du blessé qu'elle couvre de baisers et de larmes, en lui disant :
— Ne suis-je pas la première causa de cet affreux événement I mais vous guérirez, m nsiev.r, le docteur nous en a donné l'assurance. Kn atteml.uU, ne p;iriei pas... ne bougez pas... et son,i;eZ(iue nous son mes bien heureuses, ma fille et moi, de vous avoir chez no;is. puisque nous pouvons vous voir sans cesse, ot veiller constaunuent prés de vous.
Le comte trouve encore la foi"ce de sourire & ses deux garde-malade; ot ceiles-oi p;»s«<>iit la nuit à veiller prds de son chevet, et il prier Dieu pourquii leur conserve un protecteur et un second père.
XXVI IL — LE ClIATUMENT. — CO.NCLISION.
Le lci»lemain,dés sei>t heures du mutin, Ernest Didier et M:ma étaient chez Florentine : n'a\aiit trouvé personne A ce rendez-vous qu'on lui avait assij«ié. iirnest s'était douté que cette ioitre anonyn.e cacliait queiqoo trame nouvelle; il s'était rendu chet M<uria qui lui av.^it aussi fait part >lu ren<lt'.;-vous qu'on lui avait donné, mais auquel elle et son irCre n'avaient pas itjoute foi; oepea-
LtS liNKANTS DU DOULEVAIlD
Jaut ne vo^'ant pas revenir son frOro, Maiiii et le jeune oflicier s'étaient en toute hâte rendus chez Florentine.
Là, ils apprennent les événements do la nuit, ils trouvent le comte blessé, et Florentine veillant avec sa lille près de son lit. Mais l'arrivée du docteur que l'on attendait avec impatience, fait naître la plus vive aOKicté, bientôt elle se change en une dlWWe émotion dejoio : le docteur a de nouveau visité lalilossure, et cette fois il répond que dans trois semaines le conito sera ^'uéri. Un se sent soulagé, on s'ômbr.issa, on rejiiire plus libremenl. Cependant quelque chose manque encore au bonheur de tous ceux qui'^ont réunis près du blessé :
Victor n'est ;pas revanu, il n'a pas reparu depuis ha. veille.
— Comment vous a-til quittés? demanda Ernest.
— Quelques instants après que M. de Gterroancey venait d'être blessé... Tout cela s'était t'ait si vifemeut... Le misérable, ([Ui était caché dans le cabinet, en est -sorti comme la foudre... Après àvnir frappé iM. le comtti, il a fui... Victor c-i moi nous no savions pas encore ce que cet homme avait fait...
— Mais pourquoi cet homme était-il caché dans ce ca- i binot avec est autre que j'ai reconnu pour ce vilain monsieur, qui, au spectacle, s'est querelle avec il. Ernest? demande Honorine en s'adressant à sa mère. Que venaitil donc faire ici^ cet hommo-là ?
Florentine baisse les yeux, elle est embarrassée. Maria s'empresse de répondre pour elle :
— Mon enfant, cet homme a fait le malheur de votre mère, il a rendu sa jeunesse triste et sombre, bien souvent il lui a fait verserdes pleurs... en ce njoment encore, vovez, des larmes s'échappent de -ses yeux!... Croyezmoi, iHonoriBô, si vous voulez que le sourire, que le cr.lme renaissent pour votre mère, ne lui parlez plus de cet homme ! ne le rappelez jamais à son souvenir.
Pour toute réponse la charmante lille court se jeter dans les bras de sa mère et l'embrasse tendrement en lui disant :
— Oh! pardonne-moi... je ne savais pas... mais c'est fini... oh ! c'est bien fini.
Neuf heures viennent de sonnar, on commence à s'inquiéter de n'avoir aucune nouvelle de Victo!-. Enfin on entend monter rapidement l'escalier, la porte s'ouvre et l'an voit entrer Victor avec M. de iMériilac.
Ce dernier court au lit dans leiiuel est le blessé, il se penche vers lui et l'embrasse eu s'écriant :
— Mon pauvre Germancey !... blessé... blessé par ce misérable... Uh ! il t'en voulait toujours, le traître... iHeureusement je vois dans les yeux de ces dames, que tu n'es point en danger... non... n'est-ce pas?... Oh! mais c'est égal, il ne recommencera plus, ce monsieur... cette fois, justice est faite, et grâce à ton neveu Victor... ce brave garçon avec qui, heureusement, tu m'avais fait taire connaissance il n'y a pas longtemps, oui, grâce à lui et un peu à moi, qui l'ai secondé du mieux que j'ai pu, ce Sévenn a reçu le châtiment que depuis si longtemps il avait mérité !
— Il est mort? balbutie Florentine.
-^ Oui, madame, répond Victor, il est mort... J'avais juré de venger ma sœur et j'ai tenu mon serment! Voici ce qui est arrivé depuis hier au soir : pour rattraper le misérable qui venait de frapper mon oncle, vous savez que je sortis bien peu de temps après lui ; je sautai plutôt que je ne descendis l'escalier; mais en sortant de la maison, cet homme avait refermé la porte, ce qui mit plus de distance entre nous. iHeureusement, une boutique était encore ouverte tout à coté de cette maison, et le marchand était sur la porte; je lui demande s'il a vu sortir d'ici et passer devant lui un homme dont la démarche devait être très-précipitée ; il me répond qu'en eflet un homme vient de passer devant lui en courant; que dans la vivacité de sa course il a même manqué de le renverser. Je savais le côté qu'il avait suivi c'était déjà quelque ■chose : je prends ma course du môme côté ; il était tard, il ne passait plus que fort peu de monde sur le boulevard, •ee qui me permettait de voir assez loin devant moi. Enfin
un peu avant la rue des FiUes-du-Calvaire, j'aperçois un individu qui marchait beaucoup trop vite, pour ({uelqu'un qui rentre tout simplement à son logis : je me hâte, mais cot honjnie s'est retourné au bruit de^mofi pa«, alors il fuit de nouveau, cependant j'allais l'uttoindro, loi-squ'un peu après la rue des FilleB-du-Galvair« il disparaît tout à coup.
Je m'avance... je suis à la place où il était... j'examine, je regarde... rien qu'une grande maison I... C'est donc dans cette maison qu'il est entré... Cependant la porte oochère est fcrm^Si.. on n'a point frappé... n'importe, •je suis certain qu'il ne peut être que là, et je me plante Jdevant cette maison on me disant : il n'en sortira pas saua que je le voie.
— C'est alors, dit à son tour Mérillac, que je passai près do ton noveu... Je revenais de conduire chez eile une petite dame... fort gracieuse, que j'avais rencooirce 4in spectacle. Je vois un jeune homme qui a l'air d'être en faction.. . je me dis : il^guette sa belle... cela se fait tous les jours ! . .. pendant ce temps il m'examine, vient à moi lit'-nous nous reconnaissons tous les deux.
—-'Que diable faites-vous ici... à cette heure? Ini dis-je en souriant... quelque rendez-vous d'amour...
Mais ^ictor m'apprend ce qui s'estpassé ici... l'attentat commis sur mon vieil ami! oh! alors, il n'est plus question d'amourettes, et je dis à Victor : Je suis des vôtres... je veux, je Qois vous aidera faire arrêter l'assassin de mon ami. "\ous pensez qu'il est dans cette maison; je vais d'abord aller au poste voisin, requérir du renfort, afin que l'on puisse garder toutes les issues de cette maison qui a peut-être Id'autres sorties que celle-ci.
Je me rends au'poste le plus voisin, je conte ce dont il s'agit, on me donne quatre hommes et un caporal, avec lesquels je reviens trouver Victor. Personne n'avait paru. Nous lai>sons les quatre soldats devant la porte et nous frappons à la porte cochère, j'entie avec Victor et le caporal et je dis au concierge :
— Tout à l'heure un homme est entré dans votre maison, qnia-t-il demandé? Le concierge nous répond :
— Messieurs, je n'ai vu personne, à la vérité j'ai bien entendu fermer ma porte cochère que je croyais fermée depuis longtemps, et que probablement un de mes locataires aura laissée ouverte en rentrant, ce doit être M. Pétavin, il n'en fait jamais d'autre; quand il rentre le soir il ne se donne pas la peine de fermer sa porte.
Tout cela prouvait que Victor ne s'était pas tronipé et que le misérable Séverin s'était glissé dans la maison à la faveur de cette porte ouverte. Mais que faire, il était près d'une heure du matin. Le caporal nous dit : Nous ne pouvons pas aller réveiller tous les locataires pour leur demander s'ils ont un voleur chez eux. il vaut mieux attendre le jour. Fort bien, mais le portier sachant qu'un meurtrier s'est caché dans sa maison, demande que les quatre soldais viennent passer la nuit dans sa loge. Je lui dis que nous y resterons, Victor et moi, et je parviens à le tranquilliser. Quant aux soldats, ils doivent veiller en dehors.
La nuit se passe ainsi, nous prêtions l'oreille, Victor et moi, car cette maison est fort grande ; elle a une grande cour et deux escaliers ; mais nous n'entendions rien que le portier, qui ne pouvait dormir et s'écriait à chaque instant : le voilà ! et ce n'était rien.
Enfin le jour rei.aît, on commence à aller et venir dans la maison. Par prudence, je fais placer deux sentinelles dans la cour. Nous allons visiter les caves, nous n'y trouvons rien. Mais bientôt une bonne vient dire au portier :
— Qu'est-ce qui est donc dans les lieux d'aisance du cinquième, voilà trois fois que je veux y aller, mais on me crie toujours : Il 3' a du monde 1 c'est bien désagréable... celui qui est dedans les occupe depuis plus d'une demi-heure, qu'est-ce qu'il peut donc y faire?
Aussitôt je fais signe au caporal, nous montons, suivis d'un des soldats. Arrivés devant l'endroit indiqué et i.ont la porte était fermée, le caporal crie :
— Ouvrez ou j'enfonce la porte.
LES ENFANTS DU BOULEVARD
Ou ouvre en o/rot, et Séverin parait arunj il<; ileux iiistulcts avec lesnuels il cric :
— Passage ! ou vous êtes mort !
Il n'a pas plutôt achevé ces mots que, voyant qu'on ne lui livre point passage, il tire sur le caporal, qu'il manque heureusement, alors le soldat qui nous suivait, l'ajuste, et ne le manque pas, lui !... il a reçu la Ijalle, juste au cœur, il est tombe ... il était mort surle coup.
On doit penïier avec quel intcrcH on a enleudu ce récit et ([uelles impressions diverses il produit sur les personnes qui l'écoutent.
Le comte murmure d'une voix faible :
— Cet homme était un grand coupable, mais le ciel a fait justice! désormais, mes amis, mes enfants, ne nous occupons plus de lui et tâchons de l'effacer de notre souvenir.
Le lendemain de cette journée qui avait vu enfin périr le petit-fils de Cartouche, on était encore léuni chrz Florentine. M. de iMérillac seul n'était pas arrivé; mais il ne tarde pas à venir encore tout ému, tout agité, il va s'asseoir prôs du blessé, en disant :
— Décidément l'époque dos châtiments est arrivée pour les coupables : d'abord ce voleur de la Gronouillo, qui se faisait appeler major Kroutberg, et grâce au nez en cire qu'il s'était collé sur le sien, déliait tous les signalements de la police, a été arrêté dans une maison de jeu du Palais-Royal; ce monsieur ne jouait pas moins que des billets de banque de mille francs 1 Mais ne voilù-t-ll pas que les billets sont reconnus faux! On arrête notre homme qui en avait vingt semblables sur lui ; dans la bagarre en voulant s'échapper, il perd son nez en cire, et on reconnaît sur-le-champ ce fameux la Grenouille que l'on cherchait depuis longtemps. Mais le joli de l'affaire, c'est que, se voyant pris à cause de ses billets, la Grenouille déclare qu'il les a volés chez un M. Roberval, dans sa maison de campagne il Ville-d'Avray.
— Roberval! murmure le comte, en regardant Mérillac tandis que Maria lève les yeux vers le ciel.
— Oui, mon ami, oui, voilà ce que je soupçonnais dejuiis quelque temps... ce que je n'osais jjas me dire à moi-même, et ce qui était cause que je ne mettais plus les pieds chez ce monsieur. Vous pensez bien que, sur la déclaration do la Grenouille on n'a pas manqué de se rendre à Yille-d'Avray.
Roberval était arrivé le matin à sa campagne; il s'était aperçu bien vite que l'on avait forcé les portes de son pavillon; présumant que ceci n'était que l'ouvrage de voleurs, il n'en avait pas conçu d'inquiétudes, et s'était h;Ué de faire venir un serrurier qui avait sur-le-champ réparé les dégâts de la première porte. Puis en attendant qu'il en fi mettre une autre à son laboratoire, ce monsieur s'était comme d'habitude enfermé dans son pavillon, il y était donc, lorsqu'un agent do police et la force armée se présentèrent chez lui, le jardinier indiqua l'endroit mystérieux dans lequel son maître s'enfermait toujours. On alla y frapper, Roberval ne répondit pas, on frappa de nouveau, et cette fois l'agent fit entendre ces paroles :
— Au nom de la loi, ouvrez, ou l'on va enfoncer la porto !
La porle ne s'ouvrait pas ; mais bientôt on oatendit une détonation par(ir ilo l'intérieui du pavillon... le faussaire s'était fait justice lui-mèuK', il venait de se briller la cervelle dans l'atelier où il fabriquait ses billots.
— Pauvre Lulalie! dit .Maria. AU ! je remercie le ciel de l'avoir délivrée de cet homme.
— Vous connaissez madame Rober?alî demande Mérillac.
— Oui, monsieur, c'était mon ancienne amie.
— Eh bien, madame, je suis de votre avis... c'est bien heureux qu'elle soit vi.-uve!
Les prévisions du docteur se réali.iôrent, le comte dj Germancey fut bientôt guéri de sa blessure. Alors fclrnc-i et Honorine demandûrenl ce <iui pouvait encore r ■ar.J r leur union. Le comte aurait bien consenti à ce 'ju .-H'-- -i fit bientôt, mais h'ioreniine, par un motif que l on d.j.i deviner, voulut que six mois lussent écoulés avant que sa fille ne devint l'épouse d'Ernest.
Cette union s'accomplit enfin. M. de Germancey eut encore la joie d'en être témoin, il ne mourut que quelques années après, partageant i-galement sa fortune entre son neveu, sa nièce et sa filleule.
Après sa visite chez le baron de Sterniu, le banquier Rigoulot avait été trouver madame son épouse, à laquelle il .s'était permis de faire une scène, lui reprochant d'avo;r eu deux enfants étant demoiselle, à quoi madame lui avait répondu :
— Puisquo alors j'éiais demo'selle, cela ne vous regarde pas ! de quoi vous mélez-vous î
— La preuve que cela me regarde, répliqua le banquier, c'est que cela me coûte déjà deux cent mille francs.
— Si vous le prenez sur ce to:;, dit madame, je vais vous quitter, je vais me sép^a-er de vous!
— Ma foi, je ne demande pas mieux... et ça me fera plaisir, dit Rigoulot.
Voyant que cette séparation serait agréable à son mari, madame ne parla plus de leliuiiter.
Florentine aurait bien voulu retrouver son ancieiini,^ camarade, celte joyeuse Turlure, qui avait été marraine de sa fille. Mais, après son maliieureux début dramatique, Turlure avait quitté Paris avec un comparse de la Gai;é, qui lui avait fourré dans la tête ([u'en province on rendrait justice à. leurs talents et qu'ils reviendraient plus tara a Paris tenir l'emploi de Frederick Lemaiire c: .;e madame Laurent. Probablement les événements ne r ulisôrent point ces espérances, car, au bout d'une d;z;'.:n-3 d'années, Turlure fut très-heureuse d'aeceiner une piaco d'ouvTeuse de loges dans le théâtre qui l'avait vu débuter.
En l'année mil huit cent soixante-deux, vous savez quel bouleversement se produisit sur le boulevard du Templ ■. Excepté loTliéiUre-Hstorique, (pli avait été bâti sur l'emplacement do l'hôtel Foulon, tous les autres furent démolis; le Cirque, les Folies-Dramatiques, la Gaité, les Funambules, le Petit-Lazari même disparurent pour faire place i\ cette grande e'. belle voie nouvelle nommée le boulevard du Prince-Eugcne.
Sur la fin de cette mOme année 1862, on voyait encore fort souvent, sur le boulevard du Temple, un petit vieill.ii'd pâle, maigre et tout tremblotant, qui tenait à la main une mauvaise baguette; il allait s'asseoir sur un b.ino faisant face à la place où avaient été les théâtres; il tournait le dos à la chaussée et murmurait p.ar moment, eu agitant sa baguette en l'air :
— Ceci vous représente...
Puis il s'arrêtait, poussait un gros soupir, uue larme tombait do ses yeux, et il reprenait :
— Ah! non... ça n'y est plu» I
FIN DES ENFAÎS rs DU BOULEVARD.
Clichy.— Imrr. M. I.oifiioii, Vnu\ Iiupont cl O',