IV. — LE PETIT BOUCHON SEC
Le cabaret, autrement dit le peut bouchon sec, que l'on avait indiqué à ces messieurs se trouvait dans le centre du village, c'esi-à-dire Vers le milieu de la rue. 11 se composait, comme presque toutes les maisons de paysans qui vendent du vin, d'une salle dont les murailles étaient jaunes et enfumées. Dans celte salle, de longues tables de chêne étaient placées contre la muraille; puis entre ces tables, des bancs de bois, et tout cela si près les uns des autres, qu'il y avait à peine de la place pour se faufiler entre les bancs, et que, lorsque le cabaret était bien garni et toutes les tables occupées, les buveurs pouvaient mutuellement se servir de fauteuil et se reposer dos à dos.
— Comment! dit Dugranval en s'arrètant devant la porte où Mairingo était déjà entré, est-ce que nous allons vraiment aller boire là '! mais ce Maringo nous fait faire des choses fort peu convenables. Je sais bien que c'est un original, mais je ne vois pas la nécessité de l'imiter.
— Oh I mon cher Gustave, répond Alfred, ce qui est fort convenable à h cauioaiîue, c'est de uu jamais se gêner, et surtout de se
rafraîchir lofâqu'on est en nage. Et d'aillcur§, je voub demanderai en quoi cela peut vous compromettre d'entrer dans ce bouchon de village. Qui est-ce qui vous voit? Ici vous ôlc» bien loin de la Chaussée-d'Antin, du Palais-ltoyal.
— Mais là-dedans, nous allons nous trouver avec des ivrognes, avec des...
— Là-dedans, nous trouverons des laboureurs, des cultivateurs. Je crois, mon cher ami, que l'on n'est [las souvent en ausri bonne société dans nos brillants salons de Pari-, surtout dans ceux ou l'on pratique le lansquenet et le bacarat; après Ujut, ks ivrognes valent mieux que les grecs. Tenez, Dugranval, pour un sage, car vous avez la prétention d'être un sage, je vois avec peine que vous n'êtes pas philosophe. Au reste, liberté entière, vous êtes le maître de ne point entrer.
En disant cela, le grand jeune homme blond avait suivi Maringo dans le cabaret; le grave Dugranval, se trouvant alors seul dans la rue du village, exposé en plein aux rayons d'un soleil brûlant, el n'ayant pour tout.; compagnii; qu'un âne auquel il avait l'air de servir de pendant, se décide enfin à faire comme ses deux amis , et h entrer dans le petit bouchon sec.
La salle du cabaret éUiit presque déserte. A l'exception d'une table devant laquelle étaient assis deux paysans, toutes les autres étaient libres , ce qui ramène un peu la sérénité sur le visage du beau monsieur à tavoris noirs, qui va se placer le plus loin possible des deux buveurs, dont l'un cependant était fort calme, vu qu'il paraissait à peu pies endormi, mais en revanche son camarade parlait presque continuellement, ne s'interrompant que pour se verser du vm.
Les nouveaux venus se sont attablés ; une paysanne arrive : c'ei' une grosse commère, fraîche, joufflue, dodue, el dont la jupe n'esl point en danger de glisser faute de point d'appui, comme celle de la laveuse.
— A la bonne heure, dit Alfred, voici quelque chose qui resseniblf à une femme.
— C'est-à-dire qu'elle est môme fort bien, cette grosse rusiique, dit Maringo en lorgnant la cabaretière.
— Ah ! messieurs, vous n'êtes pas difficiles, dit Dugranval, en jetant un regard dédaigneux sur celle qui vient d'arriver.
— Qu'est-ce qu'il faut vous servir, messieurs? demande la paysanne, qui exam ne de bas en haut et d'un air tout surpris les trois beaux messieurs de Paris, dont l'un était fort laid, à la vérité; mais comme chacun d'eux était très-bien mis, pour des gens de la campagne, c'était toujours ce qu'on appelle de beaux messieurs.
— Du vin... et du meilleur, dit Marmgo.
— Nous n'en avons que d'une sorte.
— Alors nous nous contenterons de celui-là.
— Combien?... un litre...
— Va pour un litre.
— Quelle horreur I dit Dugranval ; est-ce que nous allons hoir* un litre de vin à trois, et sans manger?
— Mon cher, on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que du petit piqueton de village... ça se boit comme de l'eau de groseille. Tenez, regardez-moi ces gaillards attablés là-bas, ils ne sont que deux, et cependant je vois qu'ils sont à leur troisième litre.
— Aussi, il y en a un qui dort déjà sur la table, et l'autre probablement ne tardera pas à en faire autant.
Le litre est apporté dans un pot de terre. Pendant que Maringo emplit les verres, la paysanne qui fait semblant d'essuyer les tables, continue à regarder les trois Parisiens comme des objets extraordinaires, puis elle revient vers eux, en disant :
— Ah ! le bourgeois a dit que si vous préfériez du vieux , il vous en donnerait du vieux... Ce sera douze sous au lieu de huit, mais ce sera du vieux.
— Ceci, messieurs, dit Maringo à demi-voix, est encore une petite malice du villageois à l'égard du citadin. Cette fille lui aura dit : Il vient de nous arriver trois messieurs farauds qui demandent du vin ; il lui aura répondu : Offre-leur-en du vieux, ce sera du même; mais ça n'y fait rien, ils ne doivent pas s'y connaître.
Et Maringo, se tournant vers la grosse paysanne, lui répond d'un air digne :
— Nous ne voulons pas du vieux. Nous nous en tiendrons à celui-ci.
— Ces messieurs n'ont pas besoin d'autre chose 2
— Qu'est-ce que vous pourriez nous offrir encore avec cela ?
— Dame ! je n'avons rien du tout.
— En ce cas, nous ne voulons pas autre chose, allez.
La paysanne sort, et Maringo avale son verre de piqueton, comme s'il savourait du nectar, tandis qu'Alfred rit, et que Gustave fait une grimace très-prononcée.
— Pas mauvais ! dit Maringo, après avoir vidé son verre.
— Vous avez le front de trouver cela bon ! s'écrie le beau brun. Mais c'est à vous faire sauter en l'air ; il faut se tenir après la table quand ou boit de ces choses-là. Qu'en dites- vous, Alfred ?
— Ma foi, je dis que cela doit être très-rafraîchissant... La pre« mière gorgée étonne un peu, mais on s'y fait.
L'AMOUR QUI PASSE ET L'AMOUR QUI VIENT
Maringo prnmène pcs regards dans la salle, qui est décorée par des images enluminées, dont quelques-unes seulement ont les honneurs d'un cadre de bois peint en juune. La plupart des images of- (ïeiit quelques sujets pris dans la vie de Napoléon. Là, c'est le sacre; là, c'est le roi de Rome qu'on présente à ?on père ; ici, c'est le mariage (le l'empereur avec Marie-Louise; plus loin, ce sont les adieux de Fontainebleau.
Voyez-vous, messieurs, dit Alfred, voilà ce que l'on trouve
:hez presque tous les habitants des campagnes... Les paysans aiment 'empereur.
Oui, répond Maringo, ils l'aiment beaucoup maintenant qu'ils
me l'ont plus ; mais ne parlons pas pulitique !
— Nous ferions mieux de nous informer de la demeure de Valdéinar, dit Gustave. Quelle idée bizarre 1 Un jeune homme riche, aimable... joli garçon, qui avait de grands succès dans le monde, venir B'entcrrer dans une campagne...
— Auprès de Merlan, murmure Maringo.
— Messieurs, dit Alfred, c'est l'amour, l'amour, l'amour, qui fait le monde à la ronde!
— Eu effet, répond Dngranval, c'est l'amour qui a fait prendre à Valdémar celle rcsolulion singulière... Mon Dieu ! que les hommes sont fous!... Ils ne sauront donc jamais commander à leurs passions. Parce qu'on est amoureux d'une femme, est-ce une raison pour lui sacrifier ses amis, sa position, ses espérances d'avenir ?
— Gustave, on le voit bien, vous n'avez jamais été amoureux: vous sauriez que lorsqu'on a le cœur bien épris, ou ne voit que l'objet que l'on aiuie, et on ne s'inquiète pas du reste...
— J'ai été amoureux ; mais cela ne m'aurait pas fait faire de sottises.
— .\lors, mon cher ami, vous n'avez jamais été vraiment amoureuï.
— Oh! que si.
— Oh ! que non.
Maringo piètait peu d'attention à ce que disaient ses amis, il regardait les deux paysans aUablés dans le fond de la salle, et remarquait que celui (jui parlait toujours se versait sans cesse, et buvait seul, en se contentant do choquer son verre contre le verre vide de son camarade, auquel il disait :
— A ta santé , Lebouteux; bois donc, ça te fera du bien... Tu m'écoutes, n'est-ce pas?... Je continue.
Kt le paysan continuait eu ellet do boire et de parler, tandis que son ami Lebouteux l'écoulait les yeux fermés et, par habitude, portait encore à ses lèvres son verre qui était presque toujours vide , parce que le camarade, qui se versait sans cesse, oubliait très-souvent de remplir le verre de son vis-à-vis.
— Voilà un compère qui va bien, dit Maringo. Ce doit être Guillot, le propriétaire de l'âne... il ne s'endort pas, celui-là... et sa femme qui l'appelle fainéant?... comme les femmes sont injustes... après cela, il s'endort peulètre quand il est avec sa ménagère.
— Voyons, Maringo, donne-nous ton avis, reprend le jeune Alfred : tu as vu la dame de Valdémar, n'est-ce pas qu'elle est fort jolie, et qu'elle vaut bien la peine qu'on fasse des folies pour elle? Gustave ne connaît pas celte dame, voilà pourquoi il blàine notre ami.
— La passion de Valdétnar, n'est-ce pas madame Durancy ?
— Oui.
— C'est une jolie femme, ah bigre! une très-jolie femme. Grande... c'esl-à-dire pas trop grande, mais bien prise, bien gracieuse... Une brune, des cheveux d'un noir magnilique ; les yeux idem... Tôle aiulalouse, le teint un peu brun... mais c'est encore andaloux. C'est une femme qui annonce un cœur brûlant, des passions vives.
— C'est une veuve?
— Je crois que oui.
— A-t-elle eu déjà plusieurs aventures galantes?
— Quelle est la lemme jolie qui n'a pas été courtisée?... Madame Durancy n'avait pas positivement la réputation de Minerve... mais on dit tant de choses... plus une femme est belle, plus elle est en bulle aux propos, et les trois quarts de ceux qui en médisent seraient très-disposées a eu faire autant qu'elle.
— Mais enlin, dit Dngranval, si celte dame est aussi hien que vous le dites et que Valdémar en soit si amoureux, pourquoi ne l'at-il pas épousée ?
— S'il fallait se marier avec toutes les femmes dont on est amoureux, j'irais vivre en Turquie I dit Alfred en riant.
— Au fait, messieurs, savez-\iU3 que les Turcs sont des gaillards qui entendent iolimenl l'exisknce ! nous ne sommes que de la SaiiU-Jean auprès d eux. Nous avons une femme, mais ils en ont plusieurs. Nous avons des maîtresses, mais ils ont un scruil. Nous ne leur ressemblons que par le croissant , et ce n'est pas le plus beau de notre all'aire.
— • C'est ce qui prouve qu'il y a des croissants partout. Je ne sais pas pourquoi les Turcs ont voulu se l'approprier.
— Apres cela, reprend Alfred, qui est-ce qui dit que Valdémar n'épousera pas madame Durancy? Un consentant à se retirer avec lui au fond d'une campagne, celle dame lui a Jonuo une grande preuve d'amour, elle lui a sacrilic sa léputalion.
— C'est peut-être un sacrifice bien léger ! dit Gustave en secouant la tète ; mais de son côté Valdémar n'étailil pas snr le point de se marier ?
— Non, c'est son oncle qui voulait le marier à ane dame, demoiselle ou veuve... une femme trC5-richft, qui arrivait ^l'Aroérique avec une riche cargaison. Comme spéculation, il paraît que c[eôl été une très-bonne affaire; mais Vaidérnar n'est point intere&sé, il n'a pas même voulu voir cette dame, il a refuse.
— Quelle bêtise 1 il fallait voir la dame, au moins ; elle lui aurait peut-être plu.
— Comme il était déjà amoureux de madame Durancy, il ne Mrait pas devenu épris de l'autre.
— Pourquoi ? on ne sait pas ; ça s'est vu.
— Ah! Maringo, vous êtes un bien mauvais sujet.
— Enfin, Valdém-T "'e^i brouillé avec son oncle pour sa nouvel'e passion.
— Oui; mais qu'est-ce que cela lui fait? il a de quoi vivre.
— C'est égal , reprend Gustave, je vous répète que Valdémar a fait une folie. Dans le monde on le blâmera généralement.
— Il s'en moque 1 on ne s'en occupera pas longterajs ; dans le monde un clou chasse l'autre.
— Ce qui me surprend, moi, dit Maringo, c'est qu'il ail engagé Alfred à venir le voir et à nous amener avec lui ; car, autant que je me le rappelle, Valdémar était tics-j doux de ses amis!.
— Est- ce qu'on est jaloux de ses amis !...
— Voilà justement le tort que l'on a... Fiez-vous-y donc aux amis... lis sont gentils! Le proverbe dit : On n'est jamais trahi que par les siens, et les proverbes sont la sagesse des nations.
— Messieurs, est-ce que vous n'avez pas assez bu? E5t<e que vous n'êtes point reposés? dit le monsieur aux favoris. J'aimerais assez à me remettre en route.
— Un instant encore, dit Maringo, cela devient très-intéressant là-bas. Tout en causant avec vous, j'écoute ce que dit le pay-an à son camarade qui dort. En ce moment, il est en train de lui vendre son âne... prêtez un peu l'oreille, je vous en prie, vous allez voir comme ce eaillard-là entend son affaire.
V, — GUILLOT ET SON ANE. — M. MOUTON'N'AnD ET SES CLOCHES,
C'était en effet maître Guillot, le mari de Claudine, qui parlait et buvait : c'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, maigre, sec, dont les cheveux blonds et un peu crépus tiraient sur le rouge, et dont le nez long et effilé était encore plus foncé que les cheveux ; cet homme avait des petits yeux vifs et malins qui ne restaient pas un moment en repos ; il avait une bouche avancée en forme de museau, qui lui donnait quelque chose du renard, et eii piriant, il allongeait toujours leçon, et avançait la tète comme-s'il eût voulu fourrer son museau dans l'oreille de son interlocuteur. Enfin, quoiqu'il ne fût jamais cinq minutes sans vider son verre, il ne semolait nullement gris.
— Oui, Lebouteux, disait alors Guillot. Tu veux acheter mon âne... moi, je veux bien te le vendre, quoique j'y tienne... parce que c'est une bonne bourrique ; mais entre amis, quand on a dit c'est ça ... c'est fini... n'est-ce pas?... A ta santé... Alors, qu'est-ce que je te devais... vingt francs, ,. Tu crois que c'est vingt francs... il me semble que ce n'était que quinze francs... mais bah! ...je me lie à toi... je te vends mon âne soixante Irancs, et vingt francs que tu me dois... non que je te dois, comprends-tu, ça fait qu.atre-vingts francs que tu dois me donner... Buvons... tiens, nous n'avons plus de vin... nous boirons bien encore un litre... Ohé... du vin!...
Lebouteux ouvre à demi son œil gauche, en balbutiant :
— Ah i oui, du vin.
— Alors, reprend Guillot, tu me compteras quatre-vingts francs, mais tu me vendras une pièce de vin de U» dernière récolte... je te la |irends à trente-cinq francs, parce que tu es un ami... mais nous déduirons les vingt francs que je te dois, alors, ce n'est que quinze francs que tu me la vends; c'est-i'dil... c'est dit, topcl... c'est bâclé !
Et Guillot frappe fortemonl dans la main de son ris-à-vis qui se laisse faire, et porte à ses lèvres son verre vide. Mais la juysanne apporte un nouveau broc de vin, et celle fois Guillot eiuplil soji verre cl celui de son camarade, en disant :
— Vl'à le vin du marché... faut le boire; p.ir exemple, c'est toi qui paies la dépense d'aujourd'hui, tu sais que c'est l'us-ige. M.iis tu fais une fameuse atlaire. Ma bourrique vaut cent francs omme un iiard... C'est donc, vingt francs ipic je te fais gagner de la m.tin à la main... mais tant pis, ":e qui est dit est dit. Mon âne est .\ toi. Je. n'ai qu'une parole. J'aime mieux faire gagner vingt fr.mcs à toi qu'à un autre.
— De quoi ? murmure Lcl>outcux en relev.inl la lèle.
— Jeté dis que mou Ane est à toi; c'est fini, marché conclu, et au besoin nous aurions des icmoins.
En disant cola, Guillot regardait d'un air madré les trxns amis qui , riaient entre cuv de ecou'ils venaient d'entendre.
L'AMOUR QVl PA
odh oui vient.
— Cela ine ia|>|)i:llo un ancien opéra ciiiuique... Picaros et Dié(jo, dit Uii^'i'aiiv.'il.
— (Ji; guillurd-là ferait |)ui'l'aileineut ses alVaires à la Bourse, dit Alfred.
— L'ami, dit Maringo, en s'adressant au paysan, vous devez connaître les lioui-fjeois qui logent dans les environs.
— Miàî dit Giiillot, je les connais tous... je travaille pour tons à Uosny, à Noisy... C'est moi qui vais donner un pptit (Ion à Isur jardin... un coup de binette ^uaud c'est nécessaire. Pardi! demandez (^luillot dans le pays, tout le monde me coanait... C'est moi aussi qui diiiruis les taupes; j'ai une manière pour ça... Est-ce que vous avez des taupes chez vous?
— Je ne crois pas que nous ayons des taupes, parce que nous ne possédons point de jardin ; mais nous pourrions en avoir un jour ; nous vivons dans cette espérance.
— Dans l'es|iérance d'avoir des taupes?
— Pas précisément, mais une campagne. En attendant, nous allons à celle d'un ami, et nous avons bien de la peine à la trouver.
— Comment qu'd se nomme votre ami? je va vous déterrer ça, moi.
— Il se nomme Valdémar.
— Valdémar... c'est drôle! je ne connais pas ça... moi qui connais tous les liourgeois... Ah! atti-ndez donc, est-ce que ce ne serait pas un beau monsieur et une belle dame qui ont loué la maison de M. Desormeaux, là-bas en sortan' de Merlan... un joli couple, ma foi... mais qui vivent comme des ours dans leur tanière... qui ne sortent presque jamais... qui vont se promener le soir en sournois.
— Ce doit être cela I s'écrie Alfred.
— La dame est toujours bien coquettement mise, le monsieur aussi... Je les ai rencontrés quelquefois... qui roucoulaient tendrenunt suus les arbres... Après ça, c'est pas défendu, les oiseaux se bicquotentbien devant nous... Je me suis dit : V'Ià deux amoureux. Je me suis même présenté une fois chez eux pour détruire les taupes, mais ils m'ont renvoyé sous prétexte que ça leur était bien égal d'en avoir... Au lait, la maison n'est point à eux.
— Mais vous pourrez nous indiquer leur demeure?
— Je peux même vous y conduire, parce que, voyez-vous, quand on ne conuuit |ias le pays, on peut se tromper.
— Cnmmeiit, vous auriez cette obligeance ?
— Pourquoi pas? D'ailleurs, vous paierez pour boire un litre... v'ià tout. Pardi I il faut ben s'entr'aider.
— Alors, maître Guillot, nous ne demandons pas mieux.
— Tiens, vous savez mon nom ?
— C'est votre femme qui nous l'a dit, en nous indiquant ce cabaret.
— Ma femme, ah ! oui, elle lave là-bas chez la voisine Nicolle. Quand vous voudrez, messieurs.
— VX votre camarade, vous le laissez là?
— Oh ! je l'y retrouverai. U fait son somme... mais à présent que je lui ai vendu mon âne, qu'il en fasse ce qu'd voudra, ça ne me reganleplus... Au revoir, Lebouteux... Tu suis que ton àne est à la porte... qui t'attend... et c'est toi qui paies la dépense. Je passerai demain cliez toi pour recevoir mon argent... non pas que j'aie de la mi fiance... fi donc! mais, tu comprends, on ne sait qui vit m qui meurt.
Lebouteux ne répond que par un ronflement très-proluugé , et Gullot, sans s'inquiéter davantage de son ami, sort du petit bouchon sec avec les trois jeunes gens, qui, en passant devant la ijouirique attachée à la porte, trouvent que leur guide n'a pas eu tort de s'en défaire.
Maringo marchait près du paysan dont le babil l'amusait. Alfred et Diigiunval allaient un peu eu arrière en causant, et le monsieur dont l'air était grave et posé disait au grand jeune homme blond :
— Je ne reviens pas de ce que ce paysan nous a dit. Comment i Valdémar embrasse en plein champ sa maîtresse... celle que l'on doit regarder dans ce pays comme sa femme !... c'est d'une inconvenance... L'amour lui a donc tourné tout à fait la tète? Savez-vous que je ne sais plus si je dois aller chez lui.
— Oh ! ne laites donc pas ainsi votre Caton, Dugranval. N'allezvous pas prendre au pied de la lettre ce que nous a dit ce paysan, qui me fait reffel d'un fin matois? Et puis, est-ce donc un si grand crime d'emi^rasser une dame en se promenant sous le feuillage ? A (Il es tout, si nous nous ennuyons chez Valdémar, rien ne nous obligera d'y faire un long séjour. Nous ne sommes pas ici à cent lieues de Paris, et il m'a dit qu'à un quart d'heure de chez lui on trouvait la voiture qui passe deux fois par jour. Moi, je suis mon maître, je n'ai rien qui me gène. Vous, il me semble que vos affaires ne vous pressent pas beaucoup. Quant à Maringo, qui va à la Bourse les jours c^ il se lève, il nous quittera ou restera... liberté entière, je ne ,-. -'.filais que ça. Eh! mais, quel est donc ce personnage qui vient xt-bas, tenant je ne sais quoi sous ses bras ? Le diable m'emporte ! je crois le connaître. Eh oui, c'est M. Moutonnard i|ue nous rencontiions si souvent, d y a deux ans, chez le gros général qui donnait de si beaux bals, où on soupait si bien.
— Moutuiinard... attendrz donc, n'avait-il pas une femme fort laide?
— Oui, et une nièce as^ez gentille, qui avait très-envie de se marier.
— Ah! j'y suis maintenant, un ancien luarchind de laine.
— C'est cela, trè-i-bnn enfant.
— Pas mal htiiv, je crois.
— Clmtl lejvoici.
Le persoimage dont ces messieurs venaient déparier était un petit homme porteur d'un énorme ventre et d'un corps à l'aven mt, que SMiiten.iierit assez mal deux jambes entièrement privi.es de ce qui in fut rnrnemcnl. La figure de ce monsieur était ronde, et avait coutinuellement l'air d'être enQée : son nez ressemblait à un macaron que l'on aurait placé entre deux fluxions; et ses gros yeux gris à lieur de tôte avaient infmiinent d'analogie avec ceux d'un veau quand on le prive de sa mère.
Une casquette en cuir rouge verni, et (jui de loin jetait au soleil l'éclat d'une casserole de cuivre, emboîtait parfaitement la grosse tète de ce monsieur.
Une blouse grise, qui flottait sans être maintenue par aucune ceinture, un pantalon de coutil très-court, des souliers gris et une cravate à la Ci.lin, telle était la toilette du personnage qui arrivait par l'autre côté du village, paraissant accable de chaleur, et tenant sous chaque bras de ces grosses cloches de verre dont on se sert pour couvrir les melons.
En se trouvant devant Alfred et Gustave, le gros monsieur pousse un cri de surprise ; les jeunes gens en font autant. Cuillot le paysan crie aussi de son côté, si bien qu'il n'y a que Maringo qui ne crie pas, mais qui s'arrête en disant :
— Qu'est-ce qui vous prend donc à tous ?
— Tiens! ce sont ces chers amis ! M. Mongelle! M. Dugranval. Oh' parbleu ! en voilà une rencontre !
— Bonjour, monsieur Moutonnard.
— Salut à M. Moutonnard.
Et à tout cela, Guillot ajoute en criant pins fort que tout le monde:
— Ça va bien, père Moutonnard?... Tiens, vnus avez des cloches à melons ; je parie que vous venez de les chercher chez Jean Giroux.
— Justement, mon garçon. OElipe, mon chien, qui n'est pas encore habitué aux melons, m'en a brisé quatre avant-hier, et je tenais à les remplacer.
— Fallait donc me dire ça, papa Moutonnard, je vous en aurais eu de plus belles que ça et moins cher, je parie. Combien que Jean Giroux vous fait payer ces quatre-là?
Mais au lieu de répondre à GuiLot, le gros papa se contentait de souffler et d'admirer ses cloches.
LES PROJETS CHAMPETRES DE M. MOUTONNARD.
Comme la conversation de maître Guillot intéressait peu les jeunes gens, Alfred va frapper sur l'é[iaule du gros papa, qui, avec ses cloches sous les bras, ne peut tendre la main à personne et a l'ait extrômemint embarrassé.
— Par quel hasard dans ce pays, monsieur Moutonnard ? A votre Costuma, à votre blouse qui flotte au gré des vents, et surtout à cette superbe casquette vernie qui vous donne quelque ressemblance avec un pompier, nous devons présumer que vous habitez dans les euvirons.
— Et vous ne vous trompez pas, messieurs. Depuis un an. j'ai acheté une maison de campagne à Rosny. Nous y passons tout l'été et piesqae l'automne, parce que ma femme dit que c'est bon genre de iie revenir à Paris que quand U gèle. Moi, ça me va, j'aime la campagne, l'agriculture. Oh Dieu ! l'agriculture I je ne suis pas encore très-fort, mais cela viendra. Je fais des plantations en masse. je ferai venir du guano pour fumer mes terres. En attendant je l'unie avec tout ce qui se présente. Je cultive des melons, c'est très-amusant. J'ai fait des couches. Je crois qu'on appelle cela des couches. Je ne suis pas encore très-ferré sur les ternies agricoles ; mais mon diable de chien Œdipe a la fureur de vouloir déterrer mes melons, ou plutôt la curiosité le porte à vouloir passer son museau sous les cloehes; il m'en a cassé quatre que je viens de remplacer.
— Combien que Jean Giroux vous les fait payer ? dit Guillot cb tirant M. Moutonnard par sa blouse.
Mais le gros monsieur poursuit sans lui répondre :
— J'espère, messieurs, que vous me ferez le plaisir de venir passer quelques jours avec nous. Ma femme sera enchantée de vous voir. Elle me dit souvent : Est-ce que tu ne vois plus ces messieurs qui venaient chez le général? Engage-les donc à venir à Rosny. Mais vous savez, on se perd de vue dans le monde, et puis je ne savais pas votre adresse.
— Oui^ monsieur Moutonnard, nous irons vous voir. Nous ne quitterons pas ce pays sans aller visiter votre campagne : n'est-ce pas, Dugranval?
— Ce sera avec plaisir.
— Mais, répond Alfred, vous nous permettrez alors de vous présenter un de nos amis, qui nous accompagne en ce moment. Tene z, c'est ce joli garçon que voilà.
L'AMOUIt OLI PASSE ET L'AMUUIl QUI VIENT.
M. Moiitonn.ird lève les yeui sur Maringo, qui depuis iongteriip», en rcgaidatil le gros papa et ses clociiof , piraissail avoir envie de (ilcuriT, et qui, après avoir nîpoiidu à son salut, lui dit :
— Mais, ni iiisieur, s-i vous les posiez à tt;rre un moii)<!nl, il me 8enibli' que cela vous soulagerait un peu.
— Mes cloches... Oh! c'tst plus eml)arras?ant que lourd.
— Ciiiiiben qu'elles vous coulent? murmure Guillot, qui veut toujours Si; glisser entre le gros monsieur et les jcuiies gens. Moi , je sais où il y en a do plus belles que ça
— Ce sera me l'aire plaisir que de m'amener monsieur votre ami, reprend M. Moutoniiard. D'.ihord, vous le savez, nous sommes sans façon cliez moi, on y est à son aise, parce que nous voulons qu'on s'amuse; ensuite ma femme n'adore la cuiipagne qu'avec de la sociélc. Elle m'a provenu, elle m'a dit : Pliilémon, si je suis à la campagne seule avec toi, j'y mourrai d'emmi. Eli ! eh! eh ! elle est trcsdrôle ma femme. Tu inviteras tous les voisins, et tu engageras nos amis de Paris ; comme ça, le repos des champs me plaira heaucoup.
— Et vous faites ce que veut votre femme, monsieur Moulonnard, car vous êtes un excellent mari.
— Eh 1 mon Dieu, messieurs, est-ce qu'il ne faut pas toujours en passer par ce que veulent ces dames. Les méchants maris, ceux qui t'ont les récalcitrants, finissent toujours par obéir à leurs femmes ; du moins, c'est ce que nie disait dernièrement une dame qui a étudié Ils habitudes conjugales. Alors, puisque les tyrans en viennent là il nu; semble qu'il vaut autant ne pas se donner la peine de l'etie. Il n'y a qu'un article sur lequel je ne cède pas à ma femme, c'est celui tle» plantations.
— I c.miiient! est-ce que madame préfendrait que vous n'êtes plus en eiatde planter ?... Vous êtes encore vert pourtant!
— Elle dit que je ne m'y entends pas; elle se moque de mes couches démêlons; mais, patience! quand elle en mangera, nous verrons ce qu'elle dira.
— Il est probable qu'elle trouvera autre chose à dire.
— J'ai bien envie aussi de planter du tabac dans mon jardin. J'ai un endroit excellent, bien exposé au soleil; en mettant force guano, V(iiis savez, ça fait pousser tout ; alors, ça doit faire pousser le tabac. J( ferai une pctilion au préfet pour obtenir une permission. Pensezvous qu'on me l'accordera V
— Ouand ce n'est que pour votre consommation, on vous permet toujours de planter du tabac... d'autant plus qu'il ne vient jamais.
— Oh 1 messieurs, avi c du guano, moi j'espèn; qu'il viendra. Ouel beau jour que celui où je mangerai un de mes iucIimis, et où je fumerai un cigare poussé dans mon enclos!...
— Albo diP.s notanda lapillo! ditUugranval en souriant.
— Ce jour-là, vous t'en z illuminer votre propriété, n'est-ce pas, monsieur Moutonnard? s'écrie Alfred en riant.
— !*la foi, c'est probable. Je risquerai même le feu d'artifice. Ah çà ! mais, dans tout cela, messieurs, vous ne m'avez pas dit ce que vous veniez faire à Merlan. Est-ce indiscret de vous le demander?
— INon, vraiment. Nous allons chez un de nos amis qui a loué une campagne dans ces environs, mais nous ne pouvions parvenir à trouver sa maiionj heureusement nous avons rencontre cet obligeant villageois qui sait où demeure notre ami, et a bien voulu nous servir de guide... moyennant une récompense honnête.
— Pardi ! pourquoi pas? s'écrie Guillot, vous paierez pour boire, v'ià tout. C'est la jolie maison là-bas, tenez, monsieur Moutonnard, c'est derrière le clos de Jean Giroux, d'où vous venez. S'il vous fait payer ça plus de trois francs les quatre, c'est trop cher.
— Ah! celle petite villa élégante, dit M. Mi>iitonnard ; je l'ai admirée plusieurs fois en me pronienanl p.ir là. Un pavillon carré, une belle grille devant, une pelouse entourée de buissons de dahlias et de pivoines, j'adore la pivoine, c'est superbe; mais ça ne fleurit pas tous les ans, à ce qu'on m'a dit: c'est dommage.
— Monsieur, je vous en prie, permettez-moi de les soutenir un peu, dit Maringo en mettant ses mains sous les cloches que tient le monsieur à la casquette.
— 'Vous êtes trop biiu, je vous assure que je n'y pense pas.
— Vous suez cependant.
— Je sue toujours, même quand je n'ai pas chaud. D'ailleurs, je vais continuer ma course... Ah ! vous connaissez les personnes qui habitent cette jolie maison, où il y a de si belles pivoines?
— C'est un de mes bous amis, dit Alfred.
— J'ai vu à travers la grille un monsieur et une dame qui m'ont paru très-bien.
— Ils (lisent qu'ils n'ont pas de taupes, murmure Guillot; moi, je sais beii qu'ils en ont; mais, dame, tant pis! ça les regarde.
— Ma femme m'avait dil de les inviter à venir nous voir. C'est le mari et .a femme, n'est-ce pas ï
Les trois amis se regardent un moment sans répondre. Enfin, Alfred se décide et dit : — Oui, c'est M. et madame Valdémar.
— La dame a des toilettes ravissantes. C'est ma feiiiuie qui en a lait la remartsue. Mais ils ont l'air un peu ours; quand on arrive par un chemin, ils le quittent et en prennent un autre. C'est égal , à présent que je sais le nom de ce monsieur, je me risquerai, j'irai lui faire une petite voisin. Il faut que je vous quitte, mes-
sieurs. Je suis sur que ma femme me croit perdu, mais eUe ne me fera p.i» lamltouriner; heureiist^meot elle n'e»t pa* Kule, j'ai ma nièce chez moi, vous savez, lleloi-e, qui e-t mariée ruaiDtcuaiit
— Comment, votre nièce est mari<'-e ! s'écrie Alfred.
— Oli 1 Voilà bientôt deux an-. Elle a «(«ou»; uu arcbiterl*, un jeune homme très-bien lancé, qui a l.i pruiiie'^M: di niim>lre d'avoir peut-être un jour I entirprise de» travaux de l'embtircadere d'un nouveau chemin de fer qu'on a le projet de vot«r.
— Et vous appelez ce rnousieur ï
— Corinthien. Vous devez en avoir entendu parler... C'est on garçon i empli d'ordie.
— Je ne me lappelle pas.
— Messieurs, c est demain dimanche, et si vous ^t<>.â encore dsiu ce pays, il faut venir dincrchez moi. Vous verrei mon jardin; il est grand, un arpent et neuf perches. J'y ai réuni tous ces petits pUitir* champêtres qu'il faut trouver à la campagne : l>alancoire, tonneau, quilles, et j'ai même un jeu de bague, ce que l'on n a pas partout; mais ma femme adore ce genre d'exercice. Elle est très-forte a-i jeu de bague ; elle »e met sur un cheval comme les hommes ; elle s'y tient très-hardiment, sans étrier !
— Cela me fera bien plaisir de voir cela, surtout quand madame se mettra à cheval .
— Et qui e.st-ce qui fait tourner quand vous voulez aller sur vos chevaux de bois? demande Dugranval.
— Oh! c'est tantôt l'un, tantôt l'autre; c'est souvent moi, ma femme dit que ça doit me faire du bien, que cela me maigrira; niiil cela m'amuse. Au revoir, messieurs; ma maison est tout à l'entrée de Ro>ny ; j'ai deux lions à ma portP, mais ils ne vous feront pas de mal, ce sont des lions en plaire. D'ailleurs Guillot vous indiquera ma maison, il aide quelquefois mon jardinier.
— Même je vous ai détruit plus de taupes que vous n'êtes grosl s'écrie le paysan ; mais c'est égal, vous en aurez encore.
— Tu crois?
— Pardi : vol' jardin en était farci, c'est ça que rien n'y venait, pas même du chiendent.
— Ah ! messieurs, s'écrie l'homme à la casquette, en levant les yeux au ciel, c'est bien agréable une mai-on de campaene, mdis Cela revient cher. Enfin, vous me direz, il faut bien dépenser son aru'enl à quelque chose, et le jour où je mangerai un de mes melons, je serai payé de tous mes sacrifices. Au revoir et à demain si vous pouvez. Ce serait bien aimalile de m amener monsieur votre ami.
Maringo s'incline en répondant :
— Vous êtes trop bon, monsieur ; mais s'il fallait faire tourner au jeu de bagne, je vous préviens d'avance que cela ne m'irait pas. Je ne peux pas tourner, la valse m'incommode.
— Oh ! vous n'y seriez pas du tout force : on ne fait que œ qu'on veut. Au revoir, messieurs, je vous attends demain.
— Nous ferons notre possible, mon cher Moutonnard.
Et le gros papa s'éloigne enfin avec ses cloches, tandis que le paysan lui crie;
— Monsieur Moutonnard, j'irai cheux vous tantôt, savoir si les taupes sont revenues. Vous me direz combien vous les avez payées. J'en ai à vingt sous pièce, mais c'est autre chose que ça.
— Ce pauvre monsieur me faisait vraiment de la jieine avec ses cioi lies, dit Maringo en se mettant en marche avec ses amis. 11 était en nage, et ne voulait pas convenir que cela le fatiiiuait.
— El s'il ne mange jamais que des melons qu'il fera venir, dit Guillot, il ne se régab ra pis tro|>, parce que, voyez-vous, les melons , c'est clialouilleux en diable, faut connaîtra ça, f.iut «voir ete eleve là-dedans (lour les cultiver ; et ce n'est pas un bourgeois de Paris qui ne connaît rien du tout à la terre qui mangera des melons de son jardin. Le plus souvent, il aura beau fumer la terre ave>c du )»annol, comme il appelle ça, c'est tout au plus s'il pourra faire venir des potirons.
— Messieurs, dil Alfred, la rencontre que nous venons de faire peut nous procurer demain une journée agréable. Le pa|>a Moutonnard est un fort bon homme.
— Quant à cela , il suffit de voir s;i casquette pour eu être pei^ suadé.
— On s'amuse chez lui parce qu'on y fait ce qu'on veut. Sa femme est un peu maigre, mais elle n'a pas clé mal; sa nicce estassexta'niillc. Ensuite, il y a toujours du inonde chez lui ; il invite toutes les personnes q^u'il voit chez ses connais.sances.
— Ce doit être l'arche de Noé, alors.
— A peu près. Mais on ne pouvait («s sortir de l'arche ccmme a«i voulait, tanilis qu'on est maître de quitter la maison Moutounard lorsqu'on en a assez. Si vous m'en croyez, nous irons demain.
— Avant de nous occuper de demain, jo voudrais être certain d'avoir un gîte aujourd'hui. Arrivons-nous biciiiot, maître Gu.Uot?
— Nous y v'Ià, messieurs. En tournant à droite, vuus aliei tout juste voir la maison dévot' ami.
En ctVet, aph's avoir encore marché cinq minutes dan* un sentier lionlé de iiovers et de sureaux, les trois anus .Hiwivoivent une jolie habitation bàtie dans le style italien, et à Uquelic tient uu btau jai^ diu parfiùtcmeiit clos de murs.
L'AMOUR OUI PASSE ET I/AMÛUR QUI VIENT
— C'est \h votre alTnire, ditGnillot.
— Lu CL' cas, dit AlCred, il est inutile que vous veniez plus loin ; tenez, mon brave honinie, voici pour votre peine. Etes-vous content?
Le paysan regarde lu pièce de quaranle sous que le jeune Parisien lui met dans la main, en disant :
— Oui, OUI. Oli ! je suis toujours content, moi ; vous me donneriez plus que je serais content tout de même. Au revoir, messieurs ; je vas rejoindri; Leliouteux pour qu'il me; |)aie mon àne. Si vous aviez besoin de moi, vous me trouverez presque toute la journée.
— Cbez vous, dans la maison où on lavait?
— Obîque non, pas m hèle; j'y suis jamais chez moi, mais au petit bouchon sec ou vous m'av, z rencuntré. Vous demanderez Guillot le matois, c'est coiiiiiir ( m iiuils m'ont sobriqué dans le pays.
Lt le paysan reprend lu chemin de Merlan, tandis que les trois anus se dirif,'ent vers la jolie habitation qui est devant eux.
UNS SRANDE PASSION.
11 y a des personnes qui se disent qu'elles n'aimerontjamais, d'autres qui se persuadent qu'elles aimeront toujours, et vous connaissez la chanson : Ni jamais, ni toujours, t'est la devise des amours. Je pourrais même vous citer quelqu'un qui a fait un roman sur ce sujet-là.
Félix Valdémar ne s'était pas dit qu'il u'aimerait jamais, bien au contraire, il avait un cœur sensible, une âme de l'eu, des yeux trèséveilles;avee tout cela, il faut qu'on aime , lors môme qu'on ne le voudrait pas ; mais les hommes le veulent toujours : ils n'y mettent pas de mauvaise volonté.
Valdémar, sans être fort beau garçon, avait une de ces ligures agréables qui disent quelque chose. Il avait desyeux qui exprimaient parlaitement le fond de sa pensée, et une voix qui ne reposait que sur une seule note, ce qui à la longue devient mutiotone pour les personnes qui n'aiment pas cette note-là.
11 (était d'une taille au-dessus de la moyenne, {.mais il avait une tournure distinguée sans être prétentieuse ;
enfin, il était quelquefois fort gai, et, dans d'autroe moments, d'une humeur tournant au mélancolique, ce qui est trcs-agréable pour les dames qui veulent que leur amant ne soit pas toujours le même.
Valdémar était venu au monde avec vingt-cinq mille francs de rente. On assure que cela donne une infinité de qualités à l'enfant qui les possède. Des avantages, je n'en doute pas; mais pour des qualités, je n'en crois rien. L'enfant du pauvre peut être doue en naissant d'une grande part de génie, l'enfant du riche peut être un crétin. La nature s'inquiète peu de quelle étoffe on entourera noire berceau ; et il faut bien que cela soit amsi pour laisser de l'espérance aux malheureux.
Mais lorsque vous êtes riche, il y a toujours autour de vous des gens qui veulent absolument vous persuader que vous avez des qualités, de l'esprit, des vertus; ils sont même capables de vous trouver des talents; vous auriez beau n'avoir rien appris ou rien pu «tenir de ce que l'on vous aurait montré, vous devez tout savorr, I
— Oui, LeboQteux, (Usait alon GuiUst, ta vmu aolictei mon &aa. ("Pege S.)
VOUS êtes en état de tout juger, parce que vous avez de la fortune. Il faudrait se boucher les oreilles et ne point écouter ces gens-là. Malheureusement, c'est ce ()ue l'on ne fait guère, c'est mime ordinaircnii nt ce que l'on ne fait pas.
Valdeuiar, uni ci pi;ndant n'élait point un sot, s'était laissé prendre aux discours dis llatteurs. On lui avait dit que les femmes devaient l'adorer, parce qu'il avait tout pour les séduire. Il n» demandait pas mieux que d'en être adoré, tout disposé «lu'il était à en faire autant pour elles ; mais les illusions coiJteiit clier : au bout de quelques années, Valdémar avait mangé la moitié de sa fortune, et toutes se» maîtresses lui avaient été infidèles.
Alors, comme cela arrive souvent encore, il donna dans l'excès contraire. Il se persuada que pas une femme n'était ca|iable d'aimer avec constance, que le monde n'était rempli que de gens faux et
perlides ; alors il devint méfiant, injuste, triste et fort peu aimable en société.
Ce fut vers cette époque que Valdémar rencontra dans le monde madame Durancy. Cette dame, qui pouvait alors avoir vingt- huit ans, était fort bien, ce qui vaut mieux souvent que d'être belle. On admire une femme qui est belle, mais une femme qui est bien plaît davantage et plus longtemps ; une femme belle a de beaux traits et une figure réfîulière , mais à une f nime bien, il faut autre chose ; il faut de la [iliysionomie, de la grâce, un sourire fin et des yeux spirituels. Madame Uurancy avait tout cela. Ses cheveux étaient noirs et brillants; son l'iuiit pâle et haut lui donnait l'air noble et imposant; enfin ses yeux noirs et veloutés étaient frangés par de longs cils qui en tempéraient l'éclat. Joignez à cela une taille élégante et souple à la fois, un joli pied, une main douce et mignonne, et Vous trouverez qu'en v'il'et cette dame pouvait () isser pour bien.
Madame Durancj était veuve, disait-on, d'un vieux médecin qui aurait pu être son grand-père, et ne l'avait épousée que pour lui laisser sa fortune, qui était modeste, mais suffisante pour une femme qui n'a point d'enfants à élever.
C'est quelque chose de bien séduisant qu'une femme veuve à vingt-huit ans d'un vieillard octogénaire. Les adorateurs avaient dû se présenter en foule pour consoler cette dame, si toutefois le mot consoler est bien celui qui doit s'employer en cette occasion.
Ernestine, c'est le nom de madame Durancy, avait-elle écouté les gal.mls? avait-elle été sensible à leurs consolations? c'est ce que nous ne vous dirons pas. li ne faut point fouiller trop avant dans la Vie d'une jolie femme ; il faut la prendre comme on la trouve, telle ((u'on la trouve, et ne jamiis lui adresser de ces questions indiscrètes qui pourraient l'embarrasser ou la faire rougir, A quoi bon? vous n'empêcherez pas ce qui a été, et c'est une grande folie de vouloir baser l'avenir sur le passé.
Valdémar venait d'arriver à sa trentième année lorsqu'il se trouva pour la première fois avec Ernestine. Il avait de l'humeur contre les femmes en genéial, mais il est probable qu'il les aimait encore en particidier. Cependant, devenu défiant, n'ayant plus de confiance en
L'AMOnn QUI PASSK ET L'AMOUK QUI VIKNT.
lui-ni(^me, an lioii de chercher d^Hrc aimable cl à plaire, il semhiait se tenir cdiilinuelienieiit en f,'aiili; contre la se ludion, semblable à ces joueurs que des revers de fortune obli^'enl à si; retirer de la lice, mais qui ont encore du plaisir à voir jouer. Valdémar. regardait les daines et ne leur faisait plus la cour.
Ce fut peut-être à cette sin{,'ularilé qu'il dut d'èlre remarqué par madame Uurancy. Cette dame, habituée aux hommages, trouva particulier (jue Valdémar ne lui adiessAt aucun de ces propijs llalleurs dont les autres hommes l'accablaient, l/air sérieux et froid de celuici piquait son amour-propre. Elle crut devoir iaire )a coquette avec iui pour s'amuser ensuite à ses dépi iis.
Mais Ernestine n'était pas véritablement une coquette, elle ne savait pas lont;lemps feindre un sentiment ((u'ellu n'avait pas. Eu cherchant à plaire à Valdémar, elle ne faisait (]ue céder à l'amour qu'elle ressentait pour lui.
Bientôt cet amour devint son unique pensée, son bonheur, sa vie, et pourtant elle ignorait encore s'il était partagé.
Mais de son côté , Valdémar n'avait pu voirla charmante veuve avec indilîérence. S'il ne répondait pas au doux langage de ses yeux, c'est qu'il craignait toujours d'être le jouet d'une erreur, c'eat qu'il n'osait pas se flatter d'être aimé, c'est qu'il avait encore peur ■l'être la dupe dune coquette.
Cela durait ainsi depuis quelque temps :
Valdémar était amoureux d'Ernestine et se taisait; madame Durancy ne pensait qu';\ lui et craignait de ne pas lui plaire.
Quel dommage et que de temps perdu !
Heureusement le hasard, qui est souvent le dieu des amoureux, fit naître une occasion, et TOUS savez qu'en tout, c'est l'occasion qui amène un dénoûment.
Valdémar rencontra Drnestinc au spectacle, cil elle accompagnait dts dames. Il fut se placer dans la loge qu'elle occupait. Mais vers le milieu de la pièce, pour laquelle il y avait foule, la chaleur incommoda madame Durancy, qui fut obligée de s'en retourner chez elle, mais qui, ne voulant pas priver
ses amies de la représentation d'une pièœ en vogue, accepta l'offre que Valdémar lui fit de la reconduire.
Une voiture ramena la jolie brune et son obligeant cavalier. Piirant le trajet du spectacle à sa demeure, Ernestine parut très-sou llVante, très-abattue et ne dit presque rien.
Valdémar était fort euui, fort agité, mais il faisait tous ses efforts pour ne point le laisser paraître. C'était la première fois qu'il se trouvait seul avec Ernestine, et aussi rapproché d'elle. Il avait grande envie de se jeter à ses genoux. Dans un fiacre on est si vite aux genoux d'une daine, il y a si peu de chemin .\ faire ; mais il n'osait pas. Ce n'étaitpas la timidité qui le retenait. Valdémar n'avait jamais été timide; c'était celte crainte de s'adresser ù une coquette qui le poursuivait toujours.
De temps à autre, il disait à madame Durancy :
— Comment vous trouvei-vous, madame î
La jeune veuve répondait sans lever les yeux : — Pas bien... je ue sais pas ce i[ae j'ai, mais je souffre... je souQ're beaucoup.
Et le gros pofK t'tioigoe aiifi* «tm 9« (NkicliB&
La voiture s'arrêta. Valdémar offrit son bras pour monter IV^calier, on accepta; puis naturellement on le fit entrer, •a !• fit i--*oir dans un àaloii. où madame le r>'jo;'.,'nit au bout du ','-,
enveloppée dune immense rolte de chambre, s ■•»
formes gracieuses ne i-e montraient que par iiiierva.. . i. ,--',»
sur un divan, paraissant toujours accablée, mais atli:iiiidoi piubâblement que Valdémar lui dit quelque chose; celui-ci ne disait rien, parce qu'il voulait retenir un aveu toujours [irét a lui éclia|'p<:r. Cependant, au bout de quelque temps, il se hasarda à murmurer:
— Je "lis aller prévenir votre médecin.
Un léger seniiment de dépit sembla se montrer dans les traits de madame D irancy, qui se contenta de répondre :
— Je crois que c'est inutile, l^uis elle ajouta en tendant sa main
à Valdémar : Uecevei
mes remerciments,
monsieur, pour les \4:i-
^. Des que je vous ai occa-
r sionnécs, et retournez
. "/ au spectacle. Je me re-
prrxhe de vous avoir prive du plaisir que vuus y goûtiez.
Valdémar prit cette ,". "■ main qu'on lui tendait,
.^ '■ mais le contact le brù-
-^ la; alors, il la pressa
avec ivresse dans les siennes, puis il la porta à ses lèvres, puis il tomba aux genoux d'Ernestine en levant sur elle des yeux remplis d'amour, et la jeune femme y repondit par un charmant sourire, en murmurant:
— Vous avez ete bien longtemps à me dire
Valdémar n'avait pourtant rien dit, mais i'amuur a un langage luuet, souvent plus elo quent que la parole.
Au bout de quelques instants , le malaise d'Ernestine était dissipe. Les dames ont comme cela des souffrances pour lesquelles, en effet, le secours du médecin est fort inutile, y uelques jours apK's, Ernesliiie, assi>e à côte de Valdémar, et tenant une de ses mains dans les siennes, lui disait, en le regardant avec tendresse :
— Oui, je suis fière de posséder votrecœur, car depuis longtemps je vous aimais; je me sentais entraînée vers vous par un penchant irrésistible ; je soutirais de votre silence, et pourtant, il me semblait
que vous deviez m'aimer aussi Ah ! j'aurais ele trop malheureuse si vous n'aviez pas partagé mes sentiments, car vous êtes le premier qui m'ayez fait connaître l'auunir.
Pour peu que vous ayez cultivé les daines, lecteur, vous devez avoir inspiré beaucoup de premiers amours ; car lorsque nous avons le bonheur de faire une nouvelle conquête, il est bien rare qu'elle ne nous dise pas que nous sommes le premier qui ait vraiment fait palpiter son cœur. Je crois quf ces dames se tromiK'ut un peu sur le chiffre; mais enfin, c'est toujours bien aimable à elles de nous dire cela, c'est une attention délicate dont nous dtvons leur savoir gré.
Par exemple, vous avez dû remarquer aussi que fort peu vous disent : Vous serez mon dernier amour. Je trouve cette réserve fort sage. Et puis, nous ne uouvons pas être .'i la fois les premiers et les derniers ; il faut savoir borner notre ambition.
Valdémar écoutait Eruestine en attachant sesrsgiinls sur les sieaa, et dans «es regard- exprimant l'amour et le bonheur, il j avait c«-
il^V^,?
L'AMOrm OUI PASSÉ KT L'AMOUR QUI VIENT.
fienrlanl encore quoique rtmse qui n'annoiiç lit pas une entière conliiticf liiins les tendri!» siTiiients de. la jolie veuve. M.iiliiiue Diirancy dciiiàla fort bien ce sfrilimenl qui se glissait
fi'iriiii les uuires; les femmes ont une giaiide liubiloté pour lire dans u8 yeux ; et elle dit à sim amant :
— Miiii ,inii, vous douiez de la sincériti^ de mes sentiments?
— Moi, niais non, reprit Valdiimar en hésitant.
— V..US en doutez, ne mentez pas.
— J'ai tort, je le sens; mais ijue voulez-vous? j'ai été si souvent trompé ..
— Que les innocents doivent payer pour les coupables .- c'est l'usagi'. Que faiidrait-il l':iire pour vous prouver que mon amour, à moi, ii'.-si pas do ceux qu'un caprice fait naître et qu'un autre caprice éteint T
— Ma elle le Ernestine, vous m'aimez, je le vois, je dois vous croire... je vous crois...
— Non, non, nionsicur ; je vous dis, moi, que je suis prôte à vous prouver mon amour par tous les sacrifices. Voyons, parlez, cherciiez, mettez moi à l'épreuve.
— Eli bien! dit Valdémar, si je vous proposais de quitter ce monde dans lequel vous vivez, ce tourbillon qui vous entoure, cet essaim d'adorateurs qui bourdonnent sans cesse autour de vous comme les frelons autour de la fleur, pour vivre avec moi dans une campagne bien isolée, bien solitaire, où nous ne serions que nous deu», rien que nous deux, car je ne compte pas les gens qui nous serviraient... convenez, Ernestine, que vous reculeriez devant un tel genre de vie...
Pour toute réponse, la jolie veuve tendit la main à son amant en lui disant :
— Quand vous voudrez je suis prête, partons. Loin d'élre pour moi un sacrifice, ce que vous me proposez m'enchante et réalise mes plus doux rêves de bouluur : car vivre seule avec celui qu'on aime, pouvoir se livrer entiéreiuenl à son penchant, à sa tendresse ; ne plus avoir autour de soi des ennuyeux, des curieux, des fâcheux; ne faire que ce qui plail en faisant toujours la volonté de l'objet que l'on adore : n'est-ce pas là l'existence la plus douce? En allant vivre avec vous, qui n'êtes pas mon mari, je sais bien que je me perds de réputation ; mais si je suivais mon époux, je ne ferais que mon devoir, et ce ne serait plus une preuve d'amour. D'ailleurs, vous êtes libre, je le suis également. Que nous imparte ce que dira le monde? Il nous enviera parce que nous serons heureux.
Elonné, enchanté de ce qu'il entendait, Valdémar pressa Eraestine sur son cœur; puis, comme s'il eiit craint qu'elle ne changeât <ie résolution, il se mit sur-le-champ en campagne pour chercher la retraite où il voulait se cacher avec son amie.
En parcourant la banlieue, en poussant un peu plus loin, il se trouva un jour dans les environs de Noisy-le-Sec. Il découvrit Merlan, ce village fort peu connu des habitants de la capitale, et que Christophe Coiomb ne songea jamais à découvrir. En se promenant dans ks cliaiiips fertiles qui entourent le village, il aperçut une jolie maison bourgeoise avec un écriteau portant ces mots :