IX. — MADAME DURANCY
Rien n'est plus gracieux que l'aspect d'une jolie femme dont la toilette est de bon goût. Ernestine, déjà fort séduisante, le paraissait plus encore avec ce costume simple qu'elle portait si bien. Les nouveaux venus se sont levés pour la saluer ; elle lenr répond avec tn sourire plein de grâce, mais dans lequel cependant perce une certaine dignité. Dans la position où elle se trouvait, madame Durancy sentait bien qu'il fallait montrer qu'elle voulait être respectée, et ne pas être traitée comme ces lorettes qui se font pour un mois ou un trimestre maîtresses de maison chez leur amant. Le simple aspect d'Ernestine disait tout cela; aussi le beau Dugranval est-il demeure tout interdit depuis qu'elle est arrivée. 11 s'attendait à tout autre chose; il se figurait que l'on pourrait être tort sans façon devant cette dame qui demeurait avec Valdémar, et maintenant il ne sait plus quelle tenue avoir auprès d'elle.
— Nous sommes bien indiscrets d'être venus troubler votre solitude, n'est-il pas vrai, madame ? dit Alfred à Ernestine.
— Nullement, messieurs; votre présence est agréable à Valdémar, elle l'est donc aussi pour moi, car je me suis tait une habitude de partager ses plaisirs.
La jeune dame accompagne ces mots d'un doux regard pour son amant. Dugranval murmure bas à Maringo :
— Elle a dit Valdémar tout court... c'est risqué. Maringo hausse les épaules en répondant :
— Est-ce que vous vouliez qu'elle dit : son altesse î
Le déjeuner étant terminé, on va se promener au jardin. Ernestine accompagne ces messieurs. Dugranval, qui fait petit ventre pour ne point étouifer dans sa veste de nankin, se prépare déjà à otlrir son bras à cette dame, mais avant qu'il ait pu la joindre, elle a pris celui dç Valdémar.
Alfred martlie à côté des deux amants, leur contant des anecdotes
sur leurs connaissances de Paris. Valdémar l'écoute avec intérêt : Ernestine regarde ce que disi nt les yeux de celui qu'elle aime.
.Maringo lunie un cigare et court après son chapeau de paille, qui dispar.dt à chaque instant lit dessus «a tête.
Dugranval, qui pst resté en arriére pour parvenir à boutonner sa veste, ailmire la taille, la tournure, la grâce de madame Durancy, puis presse le pas pour se trouver à c6té d'elle, et alors comnietice à lui débiter une foule de ces lieux communs, mêlés de galanteries, que les léinnies d'esprit écoulent sans les ent>'ndre, (|ue les leiiiiues bê^es enteiulent sans les comprendre, et que les femmes coquettes comprennent sann les écouter.
— J'espère que vous ne pensez pas à nous quitter ce soir? dit Valdémar à ses amis. Nous avons ici des chambres et des lits à vous ollVir. Ce soir nous ferons une bouillotte, notre partie favorite de l'hiver dernier, à moins que vous ne soyez atleinls de ce spleen qu'on apptlle whist, et que nous devons à la libéralité des Anglais. Timeo Danaos et dona jerenles !
— Moi, je fais tout ce qu'on veut et je resterai avec plaisir, répond Alfred, si madame daigne m'assurer que nous ne la gênerons pas.
— Vous savez ce que je vous ai répondu tout à l'heure, dit Ernestine ; eh b\pn ! je vous répéterai toujours la môme chose; ce sera un peu monotone, mais je ne sais dire que cela.
— Moi, j'accepte si on me permet de fumer dans ma chambre, dit Maringo.
— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur, répond Ernesline en souriant, parce que Maringo venait encore de voir son chapeau de paille enlevé par le vent.
Pendant ce temps, le beau Dugranval avait préparé une phrase, qu'il dit en faisant sa bouche en cœur :
— Madame... assurément... une invitation si aimable l'est doublement quand elle passe par votre bouche.
Ernestine se contente d'incliner la tête; Alfred se mord les lèvres d'un air moqueur , et Maringo s'écrie : — En traduisant cela, je voudrais bien savoir si cela veut dire qu'il restera?
— Mais il n'y a pas de doute, dit Valdémar.
— Alors, messieurs, c'est convenu, reprend Alfred, nous passons la nuit chez notre ami, nous y déjeunons demain, et ensuite nous allons dîner à Rosny chez ce bon .M. Moutonnard, que nous avons rencontré tout à l'heure en venant ici.
— Comment! vous connaissez quelqu'un dans les environs? dit Valdémar.
— Ma foi, nous ne nous en doutions pas. C'est un excellent homme, chez lequel nous allions quelquefois à Paris. Sa femme a voulu qu'il achetât une maison de campagne et il a obéi, car c'est le modèle des maris ; mais sa femme veut y recevoir nombreuse société, et en sus ses voisins; aussi serait-il charmé de vouâ recevoir, vous et madame, mon cher Valdémar ; il a même l'intention de vous inviter.
Ernestine regarde son amant avec une certaine inquiétude. Valdémar répond : — Est-ce qu'on s'amuse chez ce monsieur ? est-ce que la maison est agréable ?
— Nous ne connaissons pas sa maison, mais je répondrais d'avance que l'on s'y amuse. Figurez-vous un brave citoyen qui veut absolument faire venir dans son jardin des melons et du tabac, qui a une femme de quarante ans, extrêmement romanesque, une nièce assez Julie, qui est mariée à un architecte (pii s'appelle Corinthien; avec tout cela de la fortune, de la bonne humeur.
— Et un jeu de bague, dit .Maringo, où l'on vous laisse jouer à condition que vous ferez tourner les autres.
— En dïet, cela doit être une maison assez drôle. Ah! ce monsieur est notre voisin !
Ernestine regardait toujours Valdémar, et paraissait craindre de deviner sa pensée. Elle balbutie enfin :
— Mais il me semble qu'il y a encore fort loin d'ici à Rosny î
— 11 paraît que non, dit Alfred, car M. Moutonnard portait soug son bras des cloches à melons qu'il était venu acheter ici jirès.
— 11 aurait bien dû se mettre dessous, dit Maringo; il y eût été mieux.
La figure de la jeune veuve s'était assombrie, bien qu'elle fit .ses efforts pour paraître toujours aussi gaie. On avait parcouru le jardin dans tous les sens.
— Est-ce que vous n'avez pas un billard ici ? demanda Maringo.
— Non, dit Valdémar, je n'y ai nullement pensé en louant ici.
— Et pourquoi iaire, murmure Dugranval, si madame n'y jou pas ?
— Mais ce Maringo est stupide avec ses demandes, dit Alfred, qui a remarqué la tristesse d'Ernestine. Ah ! madame, si vous connaissiez la manière de vivre de ce monsieur qui veut trouver tous les agréments de la vie chez les autres, si vous saviez comment il perche... car c'est le met... mais, si vous le pgi multez, je vous régalerai de cette histoireau dessert, d'autant plus qu'alors notre ami Maringo ne reste jamais à table; il faut qu'il aille fumer sa bouiïarde dt-hois.
— Oh! d'ailleurs, vous pourriez parler devant moi, ça m'est bien égal, reprend Maringo, et ça ne m'empèciie pas de dire qu'une cam» pagne sans billard, c'est un dessert sans fromage.
L'AMOUR OUI PASSE ET L'AMOUIl OUI VIENT.
— Nous avons un piano, mon cher Maringo, dit Valdémar et nous
faisons do la musique.
— Alors, J'espère que nous aurons le plaisir d'entendre madame, dit Dugranval.
Ernestine fait une simple réponse de tète, et retourne vers la maismu i:n disant qu'elle a des ordres à donner.
Lis i|uatrc liomnies s'asseyent contre un bosquet de clièvrefeuillc (;t l'iJincnt.
— Celte dame est charmante ! dit Dugranval.
— El paraît bien t'ainier, mon cher Valdémar, dit Alfred. Ah ! liens, décidénient, tu es bien heureux et j'envie Ion bonheur. (JoùtiT les plaisirs de la campagne pies d'une i'emme qui nous .i donm; la ])reuve de l'amour le plus sincère, c'est, je crois, la vie la plus douce.
— Oui, c'est fort agréable, reprend Valdémar.
— Mais il faudrait un billard, murmure .Maringo en se couchant tout de son long sur le banc de cazon et regardant s'envoler h fumée de son cipare.
— Voilà déjà deux mois passés que vous êtes ici * domande Dugranval.
— Oui, au moins.
— Kl vous cùiiiptez y rester jusqu'à la fin de la saison ?
— Tant que cela plaira à Ernestnie.
— Mais puisque tout ce qui le plaît lui plaît, dit Alfred, tilors ce sera aussi tant que cela te conviendra.
Valdémar ne répond rien.
— Vous ne vous eniliétcz pas quelquefois un peu tous deux ici? s'écrie Mai ingo en croisant ses jambes en l'air.
— Maringo, si tu continues, nous allons te mettre à la porte, dit AUred.
— l;aisse-le donc parler, dit Valdémar; il a bien de droit de me demander cela.
— Et vous avez aussi celui de ne pas me répondre, dit Maringo en lia liant.
— Quand on aime réellement, on ne connaît jamais l'ennui près de l'objet de son amour, dit Alficd; mais Maringo ne comprend pas cola, parce qu'il n'a jamais su ce que c'était que d'aimer; d'abord il tsl tiijp paresseux pour cela.
— Titus! en voilà une bonne; tu crois donc, toi, que pour aimer il ne faut pas cire paresseux.
— Assurément, car l'amour nécessite une foule de démarches, de courses, d'allées et de venues bien souvent inutiles; mais un amant ne compte ni ses pas, ni sa peine, ni ses fatigues lorsqu'il a l'espoir d'apercevoir celle qu'il aime, ne lùl-ce qu'une minute, tandis qu'un pare-seux craindra de se déranger, et reculera devant le plus petit ob:-lai;le. La jiaresse, en génécal, ressemble beaucoup à l'égoisnie, et l'égciisnie a toujours clé tort loin de l'amour. Or, comme nous savons que Maringo pousse la paresse à un point extraordinaire, nous pouvons penser qu'il n'a jamais été amoureux. Qu'il me démente s'il l'ose !
Maringo se contente de dandiner ses jambes en murrauratit d'un air goguenard :
— Ça nie fatiguerait.
— Messieurs, dit Valdémar, que pourrais-je vous proposer pour vous être agréable ? voulez-vous l'aire une promenade dans les environs ?
— Une promenade 1 merci, je sors d'en prendre, dit Maringo.
— Il fait trop ihaud, dit Dugranval.
— Eh bien ! une partie de bouillotte?
— Il me semble que nous aurons loul le temps d'y jouer après dîner, dit Alfred, et puis ce ne serait pas galant de négliger ainsi madame.
— Oh ! ne vous occupez pas d'Ernosline : elle désire que l'on s'amuse, et voilà .out.
— Moi, je serais charmé d'entendre... madame... elle est musicienne... elle chante, sans doute?
— Oui, elle a une voix ravissante! s'écrie Alfred, je l'ai entendue cet hiver.
— Je chante un peu aussi, reprend Dugranval, allons faire de la musique.
— Comme vous voudrez, messieurs. Venez-vous, .Maringo?
— Tout à l'heure, je vous suis, allez tuiijoiiis, rciiuiiil Maringo
en (•onlianaiit de clicrchcr sur le banc les poses les plus ilulassanles.
J'ai bien le temps... avec ça que le piano m'amuse que râlait peur...
*lle7, tous eiittnJie Dugranval, ipii veut imiter L(i6/a(7ie, et qui
.1:: qu'il a une voix de baryton, parce qu'it chante du nez. Si c'est
i-'out 'ela qu'on m'a lait venir à Merlan, je demande qu'on me rej> ■■ à Paris.
lîi Maringo, ayant achevé son cigare, s'élend et s'étale de nouveau tiu' le baiK-, où il lie tarde pas à s endormir.
V.il.lciiiar cl ses deux compagnons avaient trouvé Ernestine dans un jiili [iclii sa'on où étaient un piano et un chevalet, car les deux amants pussédaieiil divers talents.
— Mes amisdeinaiidenl à vous entendre, ma chère Erinstinc, dit Valdémar, et voici Gustave Dugranval qui clianle fort bien cl IVra quelques duos av<;c vous.
— C'est-à-dire que j'essaierai, dit le beau brun en se posant su une hanche, si madame veut bien être indulpcnte.
Madame Durancy se met au piano sans faire aucune àe ces simaprées d'usage chez les amateurs. Elle prornèn'' «•« doj?ts giir le clavier, MÙ ils naraisscnt se joncr des diff ;" ' ' ■ -ndes.
Dugranval est dans l'admiration, A -ir; Val-
démar pense a autre chose : il a si ?ii ■ ■ 'le!
La jolie veuve a une voix agréable; il!',' ' nirii>: • ùt
cl sentiment, non pas avec ce seiilimcnl outré de ' ■ le
chant qui veulent mettre de l'expression dans cb . . . ni
l'air de vouloir expirer ou se pâmer sur un i.oinl d'ui^w:, i.tuia qu'ils ont des spasmes cl roulent des yeux à enrayer leur auditoire. Celle manière de chanter n'était pascclle d'Erne-tine; aussi on aimait à l'entendre et on ne se moquait pas d'elle.
11 n'en était pas de rnème pour Gustave Dugranval : ce monsieur mettait dans son chant la prétention qu'il apportait dans ses m..in'irM gestes. 11 trouvait moyen de gâter une assez jilie voix en s« rendant ridicule, et il ajoutait à cela une pantomime qu'il voulait renlrc tellement expressive, qu'il était dangereux '**' =" '•■"'iver trop près de lui pendant qu'il chantait.
Pour faire taire ce monsieur, qui est à sa 8°ptièrae romance, Alfred est obligé d'aller décrocher un violon qui est pendu dans un coin, el il racle dessus, quoiqu'il sache à peine tenir un archet.
Cela met fin au concert. Dugranval se lève en lançant au grand blondin un regard furibond. On retourne au jardin, où l'on trouve Maringo endormi sur le banc de gazon et ronllant comme un soufflet de forge.
— C'est fort inconvenant, dit Dugranval ; ce Maringo n'a jamais su se conduire en société.
El le beau brun se dispose à aller réveiller le dormeur. Ernestine l'arrête en le priant de n'en rien (aire, et Alfred s'écrie :
— Parbleu ! pendant qu'il dort, je vais, madame, vous donner quelques notions sur ce bizarre personnage : c'est assez original pour mériter de vous être conté.
La compagnie s'assied assez loin de Maringo pour l'entendre un peu moins roniler, el Alfred commence son récit :