X. — LES EXPÉDIENTS DB MAMNGO
— Je commence par vous assurer que ceci, qui va vous sembler très-invraisemblable, n'est point un conte fait à plaisir, mais que c'est bien de l'histoire.
Je vous dirai d'abord que Maringo est d'une très-bonne famille, qu'il a reçu une bonne éducation, qu'il est fort instruit, qu'il a beaucoup d'espril el que, s'il n'avait pas été horriblenienl paresseux, il aurait pu aller fort loin... mais ce n'était ni son envie ni son .goût.
H sait la musique, mais il ne veut jamais en faire. Il dessine trèijotiment, mais il n'y a pas moyen d'obtenir de lui le plus petit croquis. Cependant, comme son revenu est assez modeste, de temps à autre il fait à la Bourse quelques opérations. Il esl très-prudent, il hasarde rarement et se contente de peu. Quand il a fait un bénéfice de centécus, il rentre chez lui comme .\chilledaus sa tente, et <juelquefuis n'en sort plus pendant quinze jours.
Que t'ail-il pendant ce temps? 11 se livre à son plaisir favori, à sa plus douce occupation, à ce qu'il appelle le plus grand charme de l'existence... il dort; et vous voyez en ce moment comme il s'en acquitte, quoiqu'il ne soit p.is chez lui.
Maringo a loue une chambre dans une fort grande maison ; dans celte maison esl établi un pâtissier; ce pàtis.~ier ctant fort eu vogue, emploie une grande quantité de marmitons; les marmitons ii'oui guère qu'un moment de repos, c'est vers le soir sur les huit ou neuf heures, lorsque les commandes pour les dîners sont hors du tour et livrées. Alors le marmiton redevient un moment le citoyen libre qui peut se délasser de ses travaux cl employer ses loisirs coiume il l'entend. Or, comme le marmiton esl homme, el même habitut ilement jeune homme, ses loisirs sont ordinaiivment consacrés à l'amour, car l'amour est le plaisir de toutes les classes, et s'il y a des gens qui le paient fort cher, souvent aussi on le goûte gratis; comme vous le pensez bien, les inarmilons ne le veulent qu'à ce prix-là.
Les employés du pâtissier adressent donc leurs soupirs et leurs œillades aux bonnes de la maison dans laquelle ils ir.ivail'.ent. Comme la miiison esl considérable, les bonnes y sont en qiiantilo ; il 7 en a pour tous les goûts ; mais le marmiton n'est p,is diflleile : le* gens qui passent leur journée près d'un four doivent avoir le sang iioschand ; ils ne demandent qu'un cœur pour s'ép.Micher, et pr^-nneiit le premier qu'ils rencontrent.
"Tout ceci est pour vous dire que, dans la maison où loge M.innjro, il règne un accord parfait entre les bonnes el les marmitons du p.'ilissar. Vous allez me demander en quoi cela n'garde le monsieur dont je vous fais la liiogra|iliic ; nous allons y arriver.
Maringo est laid, l'oiir s'en convaincre, il n'est pas besoin de le regarder deux fois; el, du reste, il esl le preinie'' à en convenir ;ilc ce coté-là, c'est une jiisliro à lui rendre : loin de se faire une illusion sur son pbjfsique» le l'ai entendu maintes foiss'ccrier : Comment ma
L'AMOUR OUI PASSE ET L'AMOUR QUI VIENT
mère a>t-elle pu faire une si vilaine figure à monsieur son fils ? elle aiiiinc elé xniviiilau Jaiilin-iles-l'lautes étant eiu^einte? elle se sera trop laiiitirmpn urtùlee à regarder les animaux et surtuut le» âiiij,'t'S. Ou <levrall interdire l'entrée de ce jardin aux femmes grosses, car c'est daiif^ereux pour les K'enérutions futures.
Mais, ipioiipie l'on suit laid, cela n'euipéclie |ias de sentir son cœur battre près d'une jolie feiunie qui nous plait. Marin^o, ijui est aussi économe que paresseux, ne songe guère à faire sa cour aux darnes ni même aux grisellts, parce qi/avec l'une ou l'autre, d y a toujours «les frais à faire. Muringu veut aussi de l'amour gratis; mais quauJ un est maltraité par la nature, on ne fait pas aisément une complète : c'est pourquoi notre ami, qui n'a pas de fierté dans le cœur, se contente d'adresser ses honmiages aux camcrisles de sa maison.
Dans celle qu'il lialjili', il avait remarqué plusieurs minois assez agaçants. La bonne du rcz-dc-r.liaussée était une petite liionde à i'ieil lileu et tendre, qui uiarcliail en se dandinant d'une façon fort provocante. Manngo la reacoutrul presque toujours devant la loge du noni-ierge. Il lui souriait et lui faisait un compliment tout en demandant f'd n'y avait pas de lettre pour lui. La petite blonde ri:iit de 10 qu'il lui disait. Il poussa la galanterie jusqu'à lui donner une talilette de chocolat de trois sous, après quoi il lui demanda un rendez-vous. On lui répondit d'un air goguenard que l'on n'écoutait les liomiiics que (lour le bon motif. Comme Maringo n'en avait que de Ircs-crimiuels, il n'osa plus parler à la petite blonde, et en fut pour sa tablette de chocolat.
A l'entresol, il avait aperçu une grosse dondonaux appas robustes et aux joues teiidiies comme la peau d'àne d'un tambour. Un soir qu'il remontait chez lui avec son cigare d'une main et son allumette chimique dans l'autre, ayant rcncuutré la grosse bonne, il avait voulu allumer sa cliiniique en la frottant sur une des joues de cette demoiselle, persuadé que leur fermeté devait égaler leur rotondité ; mais la grosse fille s'était refusée à cet acte de galanterie dont les suites menaçaient de renflaramer.
Ma!iiigii, ne pouvant pas obtenir la permission de frotter son pho>plKJic, avait olkrt un bàlon de sucre d'orge de deux sous, qui avait Ole reçu sans la moindre difficulté.
Alors, il avait risqué la demande d'un rendez-vous ; mais la grosse dondaine avait répondu qu'elle gardait son cœur pour son cousin le tourldurou, et Maringo en avait été pour son sucre d'orge.
Au premier étage, il s'était risqué près d'une femme de chambre assez bien faite, et lui avait proposé de monter à sa chambre, d'où l'un découvrait tout Paris , et uiéme les buttes Montmartre. La fcninie de chimbre lui avait dit qu'elle n'était pas de ces filles qui allainit dans les chambres des monsieurs. Enfin, au second étage, Maringo avait, en dernier ressort, voulu faire l'aimable près d'une bonne, longue et maigre que l'on surnommait le manche d balai; mais là encore il avait échoué et on l'avait appelé polisson.
Bief, repoussé par toutes ces demoiselles, qui avec lui avaient fait les prudes, lorsqu'il rentrait à son logis le soir entre neuf et dix heures, le malheureux Maringo voyait de tous cotés des marmitons et des lionnes. Souvent, lorsqu'il traversait la cour, un marmiton sautait par une fenêtre de l'entresol, tandis qu'un autre se glissait par celle du rez-de-chaussée. La buune du premier étage, qui ne montait pas à la chambre d'un monsieur, descendait tort souvent à la cave avec un marmiton. Il n'y avait pas jusqu'au grand manche à balai qui écoutait sur l'escalier les soupirs d'un faiseur de boulettes. Tout cela était autant de coups de poignard pour le pauvre Maringo, qui n'avait pas pu triompher de la plus modeste chambrière, et qui voyait sous ses yeux le marmiton vainqueur à tous les étages. Mais, me direz-vous encore, pourquoi Maringo ne déménageait-il pas? pourquoi ne pas fuir cette maison peuplée de marmitons qui lui coupent les bonnes sous le pied?
D'abo d, demtnager coûte de l'argent et détériore les meubles, ensuite Maringo tient beaucoup à sa chambre, dans laquelle il a fait ce qu'il appelle de la dépense pour en faire un appartement complet. C'tst ici le moment de vous faire le tableau de cette chambre, ormant à elle seule un appartement.
Miriiigo a loué, au sixième au-dessus de i-enwesol, une seule pièce à peu près carrée et passablement grande. Il s'est dit : Je vais en faire un Kigement complet. Vous croyez peut-être que pour cela il a fait faire des cloisons, des séparations? Nullement; il a trouvé un moyen beaucoup plus simple. 11 a divisé la pièce en quatre parties égales. Uans une de ces parties, il a collé un papier jaune uni : c'est son ;alon. Devant son papier jaune, il a placé une causeuse, deux chaises, une petite table de jeu. Il y a aussi quelques tableaux accroches le long du mur ; enfin, la fenêtre qui se trouve dans ce carré a de grand- rideaux en damas et des petits eu mousseline. Après le papier jaune, dans le secund quart de lacliaiubre, d a mis un papier fonce parsemé de gros buuquets. Contre ce papier il y a ;on lit, un bureau, une table de nuit et un grand fauteuil à la Voltaire ; vous devinez que cette parue de la pièce est la chambre à coucher. A côte vieutia salle à manger. Dans ce quart de la pièce est un papier à pierres et marbré. Les meubles se composent d'un bullet, d'une table à manger et de deux chaises de paille. La seconde fenêtre qui se trouve faire partie de cette division n'a qu'un grand rideau blanc
et pas de petits. Enfin le dernier quart, qui est réservé pour la cnisine, est entièrement privé de papier; en revanche, il y a despljii. lu» fixées au mur, sur Ic-iiiielles on voit quelque vaisselle, de vieili.-i bottes, des brosses et ne vieux souliers; puis, en fait de ineubl'S, une fontaine, un tire-buttes et un fourneau. Voilà quelle e-t exactement la chambre ou plutôt l'appartement de notre ami Maringo.
Quand un se présente chez lui, si c'est une visite de eerém iiiie, il vous mené dans le coin au papii r jaune, et voi»s fait a>sei)ir sur la causeuse; vous êtes dans un salmi. Si ce n'est qu'un ami, on rejte près du papier marbré, qui est ranlicbambre; enfin, quant à lui, qui est fort paresseux et passe les trois quarts de son teuips au ht, vous devinez qu'il se tient presque toujours ilans le coin au papier a bouquets, puisque c'est sa chambre à coucher.
Le porteur d'eau, le portier, les commissionnaires ne doivent Jamais dépasser le côté dépourvu de papier; il ne reçoit ces gens-là que dans la cuisine.^
La paresse de Ma'ringo est si grande au'il a établi un cordon qui, du pêne de sa porte, va jusqu'à la tète de son lit ; lorsqu'on frappe chez lui, il n'a pas besoin de se lever pour ouvrir, il tire le cordon comme un portier.
Vous comprenez que l'on ne se décide pas f irileinent à quitter un appiirlcment dans lequel on a fait tant de dépenses. Maringo ne voiilat donc pas démmiager, et pourtant il était vexé, toutes les luis qu'il Sortait ou rentrait chez lui, de rencontrer sur son chemin des marmitons et des bonnes; de plus, descendre et remonter sept étages, c'est fatigant pour tout le monde, mais c'est un supplice pour un paresseux.
Maringo, qui a, comme vous le voyez, beaucoup d'imagination, rêva au moyen de se dispenser de descendre , sans être pour cela privé de nourriture et de tout ce qui est indispensable même à un garçon. Il eut bientôt trouvé un expédient.
11 dit d'abord à la laitière qui stationne dans la rue :
— Regardez à ma fenêtre toutes les fois que vous arriverez à votre place ; quand je voudrai du lait, je mettrai un drapeau blanc, vous m'en monterez.
Il dit a son marchand de vin, qui demeure presque en face de lui :
— Ayez la complaisance de regarder tous les jours à ma fenêtre ; quand j'aurai besoin de vin, je mettrai un drapeau rouge.
Il dit à sa truitière qui lui vend du charbon : \
— Faites-moi le plaisir de voir à ma fenêtre dans la mati.iée; si j'ai besom de charbon, je mettrai un drapeau noir.
Il dit à son concierge ;
— Vous regarderez à ma fenêtre tous les jours avant de me monter mon pain : s'il y a un drapeau jaune, vous m'apporterez un pâté; s'il est vert, des côtelettes; s'il est bleu, des œufs.
Grâce à cette invention, Maringo, q'ui venait de faire à la Bourse une petite opération lucrative, fut près de quinze jours sans mettre le pied hors de chez lui. Les drapeaux fonctionnaient chaque matin, et tout marchait pour le mieux du monde au gré de notre paresseux. Quand le marchand de vin apercevait le drapeau rouge à la fenêtre de sa pratique, il se disait :
— Ah! M. Maringo a besoin de vin aujourd'hui... il faut lui envoyer son panier de huit bouteilles.
Quand la fruitière voyait apparaître le drapeau noir, elle disait à sa fille : — Monte bien vite un boisseau de charbon chez M. .Maringo.
Enfin, il en était de même pour les autres drapeaux. Le concierge avait pris l'habitude d'aller chaque matin dans la rue d'où il lorgnait les fenêtres de son locataire du septième; seulement, comme la distance était grande et que le portier n'avait pas la vue très-bonne, plus d'une fois il avait pris le bleu pour du vert, et monté des côtelettes lorsque Maringo avait mis le drapeau des œufs; à cela près, notre paresseux était enchanté de son invention ; tout lui arrivait sans qu'il eût besoin de descendre et sans qu'il eût même la peine d'aller ouvrir sa porte, puisque de son lit il tirait le cordon.
Mais ou dit qu'il n'existe pas de parfait bonheur ici-bas; le doux far niente de Saringo devait donc avoir un terme comme tous ces bien-éties que l'on se crée, avec lesquels on est Uatté de pouvoir passer sa vie, et qui nous quittent au moment où nous comptions le plus sur eux.
De l'autre côté de la rue, presqu"en race de la maison où demeure notre homme aux inventions, vinrent loger deux vieilles rentières; elles avaient loué dans les mansardes et se trouvaient à la hauteur de Maringo.
Un matin, une de ces dames, en accrochant en dehors de sa fenêtre la cage de son vilain chardonneret, aperçut un drapeau blanc flottant a la croisée de la maison vis-à-vis de chez elle. La bonne dame avait toujours eu une extrême peur des révolutions: quand on criait un peu tort dans la rue, elle se tigurait que c'était une émeute, elle allait s'enlermer dans ses lieux à l'anglaise, d'où il était dilticile de la faire sortir; en apercevant un drapeau blanc à une croisée, elle se persuada ((u'une révolution avait éclaté pendant la nuit, qu'un nouvel ordre de choses dirigeait la France; aussitôt, et sans se donner le temps d'ôter son bonnet de nuit, la pauvre femme coi«rut sonner chez sa voisine qui était encore au lit : elle lui dit eu se jetant sur une chaise :
L'AMOUn QUI PASSE El' L'AMOUR OUI MRNT.
tt
— Ah! ma chère dame... nous voilà donc encore dun^ lo biiule- >eiseiiieiit, mon Dieu ! pourvu que ça tie nous ramène pas les Ojhhqui s, i.Diniuc en 18141 C'i-st qui- je sais ce que c'est que les Cosaques, v..yiZ-vou9 : j'ai pa^i-é par là. Dieu île Dieu ! quels homniesl... entin il r.iuilrait hicn se founieltre... Mais je gage aussi que ça va nous (au fi .lugiuenler le sucre, et il faut que je n'en aie plu» qu'un quar teion chez moi,., que cnalheur! et j'aurais pu, avant-hier, en aviir 1111 pain à seize sou-i... du superhe, blanc comme vous et moi. Ah! Dieu I qu'alluns-nous devenir?
La voisinu, qui ne comprend rien à ce discours, maiB qui pense qu'elle iluit s'ellrayer aussi, dit avec terreur :
— Qu'est-ce qu'il y a donc, bon Dieu ! que s'cst-il donc passé cette nuit iliins l':iris? est-ce que le gaz aurait eclati-, détnnné, pété partout? Çh ne m'élonncrait pas; j'ai toujours dit: Le gaz, c'est hnllanl, mais ça nous jouera plus d'un t(iur, ça fera sauter Paris ni plus m moiiisque le iriiiiblt luiiit de terre de Lisbonne; tandis qu'avei: l'huile, on se tachait quelquefois, c'est vrai, mais on ne sautait jamais.
— Il n'est pas question do gaz, reprend l'autre, je vous dis que pendant in.lro soiiinieil nous avons change de gouvernement.
— C'e-t-il Dieu possiMe!... est-ce que Louis XV ne serait pas mort... feu m.i tante m'avait toujours dit qu'on n'avait pas bien connu sa maladie.
— Mais, ma chère dame, qui est-ce qui vous paile de Louis XV ? c'est noire ,icre de Gand dint on a réarlioré l'eteudard... Je m: l'ai pas vu sur les Tnili ries, pane que je n'ai pas encore eu le temps d'aller jusque-là, lnai^ pour qu'on ail osé le déployer dans notie rue, il faut bien qu'il le si ut aussi ailleurs.
— Vous 1 avez vu dans notre rue?...
— l'ardi; dans la mais.ii presqu'en face de nous... tout en haut; levez-VHiis lin peu ei allez regarder par la croi.i6e, vous verrez si je vous meii.-. Moi, tout ctla me casse bras et jambes... je ne peux çlus remuer... je n'ai plus la forte de bouger.