EFFET DES PETITS DRAPEAU.X
La voisine, qui était couchée, se lève à la hâte pour aller regarder pur la leiièii e; mais Maringo, chez lequel on avait moulé du lait, venaii de changer son drapeau et de mettre le rouge pour prévenir 8011 iiiarihaiid de vin qu'il avait achevé son panier.
En apercevant le drapeau rouge, la vieille dame qui vient de se lever, ■ ourt se r< fourrer dans son lit, en s'écri int :
— Kh! que parlez-vous de drapeau blanc I vous rêvez,
— Comment ! je rêve?
— Nous sommes perdues!... nous allons être arrêtées comme ci-devant i^t sus|i(etcs, la terreur est revenue, le règne des Jacobins neoiiimence... Qu est-ce que vous nie parliez donc de drapeau blanc?... Ah ! je le pnlererais, au moins i e ne seraient pas îles sausciiloite. Mais c'est le drapeau rouge qui Uotte... le drapeau de sang... le diap.au de la guillutiiu-... Ou va nous payer nos rentes en assignats, et un paiii de deux livres vaudra cinq cents francs.
La pieiuièje dame, qui n'avait plus la force de quitter sa chaise, reganiaii sa voisine d'un air hébété, en balbutiant :
— Le drapeau rouge ! vous vous troiiq)! z, madame, c'est le drapeau blanc... c'est probablement le soleil qui, en vous donnant dans f'uiil, vous aura produit lai faux effet.
— Le soleil ne m'a pas donné dans l'oeil, ma voisine, je sais ce que j'ai vu, je ne me suis pas trompée, c'est bien un drapeau rouge !
— C'e>t un drapeau blau"..
— Je vous dis qu'il est rouge. D'ailleurs, il est facile d'aller vous en coiivaini'ie.
— Je ne peux plus remuer... mes jambes sont du coton... mais je suif sÎMo de ce que j'ai vu.
— Et moi aussi... la terreur... quatre-vingt-treize... la disette... voilà ce qui nous attend!
— Les Cosaques, ma chère dame, voilà c? aui nous pend à l'oreille.
— Laissez-moi donc tranquille I vous êtes folle avec vos Cosaques !
— C'est vous q li êtes absurde avec vos Jacobins.
La dispute s'échaull'ait, et les deux voisines allaient peut-être eu venir aux gros mots, chacune pour son drapeau, lorsque l'arrivée d'un luiisieme personnage vient changer la scène.
Ce lie. nier venu (sl un petit hunime de soixante-dix ans, qui est fw et jaune comme du parcheuiiii, dont le nez est taille en coupe kvl, dont les cheveux sont continuellement collés sur sa tête et son Il ont, coinine s'il sortait de l'eau, et dont la voix semble être celle il'oii ventriloque; ce voisin, qui n'a pour tout vêtement qu'un paii- I il .11 de llaiielle fort mal boutonné et une robe de chambre Irès- DiiNerte, peiiéue auprès des deux dames avec la figure d'un homme qui aurait pi is douze médecines de suite," il est tout treiulilant, il t'esi II peiiie s'il a la force de balbutier :
— Mesdames... je viens vous avertir... vous saurez que nous Sommes bi u en danger... et q)ie le meilleur parti à prendre est de fuir Paris le plus vile uossible... Je me disais aussi depuis quelques
jours: Comme l'air ckt lourd... « o un. .■ «i => ri*. n.3uv3« -!^"- >« nies... et puis hier mon chio i jj
ilù deviner qu'il y avait qm II
faut <pie i:e ?oit pis que le '1. ';<
l'avait pas arboré... Ah ! mon Li^ei., iiiodûii.ca, •^ui i u...iu.>il ..«. z vous un peu de camphre à me prêter?... Faites vM paquel«, lue»dame-, faites vos paquets'
Les deux dames rrganlaient le m. diseur avec stupeur.
— Du camphre contre les Cosa.|UfS, di-ail l'une.
— Du camphre contre les Jacobin- i- ii'-if.
— Eh! non, mesdames, du uuiii iieste! car noo» avons la peste à Paris. Il n'y a niallr • dt d'.ute a a»oir puisque le drapeau noir est arboré, ei p. m .|.. "U le de^iluie il faut que le danger soit imminent.
— Le drapeau noir! disent les deux rentii-res en »e r^eariaut l'une l'autre. E-t-ic bien possible, monsieur Jauni^son 7 Qa'rtt-ce que vous nous dites là?
— Eh 1 mon Dieu, mesdames, je vous dis la vérité, rm'hf'irptjseracnt l'horrible vi.rilé!... c'est la jieste ou U Oe. :i 'US aura été aiiporlee par un chemin de fer... On voyi iienant! vous compruiez que lorrqoe la [>e?te se .. . irt cenis lieues de nous, ce sera abjulunuiit coiunii- -i ■ i • • 1 1 t a Fontainebleau ou à Poissy... 11 me semble qui., je r ss-ns dej • des douleurs dans l'abdimieii et dans les nginns i>iuliilii.'jies... Je suis bien lâché que vous n'ayez pas de camphre a ui'ulliir.
— .\lais, monsieur Jaunisson, nu dune avcz-vous aperçu le drapeau noir? ù Sainl-Louinî au Val-de-Gràcc?
— Eh! non, luesd.imes... s'il n'était que sur un hôpital, encore! on se dirait : Le mauvais air n'est peut-eue que la, et on se cnmentirait de ne point en approcher; mais le dra()eau noir est arboré dans II ville, dans notre rue, en face de nous... Venci regarder, misdaines, de cette fenêtre vous pourrez l'apercevoir.
Connue, en général, la peur de la («ste e-l encore plus forte que celle des révolutions, la voisine qui était couctK-e saute de nouveau hors il I lit, au risque de montrer sa taille au voisin ; uuis ddus un pareil iiMmeiit, il était permis d'oublier les couvLiiaiKes; r.iuire voisine retrouve asstz de jainlics pour se lover de des-us sa chji-e et se iraiiier aussi contre la fenêtre, où elles aperçoivent en ell i le drapeau noir qui avait remplacé le blanc et le rouge, parce que, ce jour- là, .Maringo avait probablement besoin de renouveler toute» ses provisions.
— C'est inconcevable ! dit celle des dames qui avait la première aperçu un drapeau, c'est aussi à cette fenétie que j'ai vu un drapeau blanc ce matin!
— Et moi, c'est là que, tout à l'heure encore, j'ai aperçu un drapeau rou\'e! s'écrie l'autre dame. Qu'est-ce que cela siguilie, m..nsieur Jaunisson ? Nous avons donc la peste et deux révolulion^! ii>ul nous aei.'able donc à la fois... C'est une punition cétesie. omis nous la méritons bien!... Un peuple qui ne s'a<lunue plus qu'i< la pulka! J'avais toujours dit que cela nous araèneraii un nouveau delu^'L...
— Ell! niesd.iiiiis .. que pailez-vous de drapeaux rouges! de r«voUitie.iis!... si ce n'éiail que celai... J'ai iiavir^-e stpi n volutiuiis, moi, et je n'en suis pas mort, cumme vous voyez, au contraiie, j'y ai toujours gagne quelque chose... A la deriueri-, j'ai 'altra,>e ine pleurésie en la -ant une patrouille... mais la peste 1 mais le drjp.au noirl... Et vous voyez me-dames, que je ne m'abuse pas, moi... cui' ce funeste drapeau est toujours là... devant nos yeux...
A peine le vieux voisin achevail-il sa i lira-e, les ytux toujours fixes si;r la fenêtre d Maringo, que celui-ci, qui venaa dr re.iv.-ir son cbarb m et desirait se faire une oiiieli tIe pour soii deje -ner, remplaça lestement son ùr.ipeau noir par un eieiidaid bleu céleste.
Vi. Jauiiissun reste la liouche ouverte, les yeux liies; les deux vieilles femmes poussent une exclaïualiou de surpris»', pui> elle.» se legardeiit, se montrent le nouveau drapeau, le d ■signent à leur voisin, qui est resté coniine s'il posait devant im dagiierreoiji«i eutiii elles s'écrient :
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Y com|Meiuz-vous q.ielque chose, monsieur Jaunsson.
— Un drapeau bien, à présent I... que neius annonce celle couleur?
— N'cst-ce pas celle d'Abd-el-Kadtr? Est-ce que cet effronté d'émir userait venir à Paris tenter une razzia do Umuics de cin> ipiantc SLiMl
— Ou assure qu'il les préfère aux jeunes filles.
— Ces Arabes sont plus cdinaisseurs qu'on ne le pense.
— Je no sais pas ce que le bleu nous annonce, dit le vieux voi«in, mais ce sera toujours pieforable à la peste; cependant, cuiimic il J avaii là, tout à l'heure, un drapeau noir, et qu'on ne doit |>,is pi u Sauter avec ces choses-là, je vais aller eliei le comm ssaire Je police m'iiil'ormer et deinandi r si je dois fuir Pans sur-le-< lianip.
— Je vais m'j rendre aussi, atin do s;ivoir que; g*iuveriieuient III. us avons.
— i;i nioi de nii''iiii>, je vais aller faire m;: doolaralion ; le l.'mps de passer ma robe el w vous suis.
Peu de temps aptes, le coinmissairp do police du quartier voyait
L'AMOUR QUI PASSE ET L'AMOUR QUI VIEIfT.
arriver chez lui M. Jaunisson et le» deux renliéres, qui venaient s'informer si tout Liait à feu et à sang dans Pans, si l'on faisait des barricades, et s'il fallait se munir de chlore et de camphre.
Le cuiiimissaire devina que tout cela ne pouvait être qu'une mysliticalioii; il commença par rassurer ses administrés, puis il «e rendit chez ce monsieur, qui avait encore un drapeau bleu à sa fenèire.
iMarint,'o était couché, suivant sa coutume; il reçut le commissaire dans son lit, et celui-ci, qui avait revêtu son écliarpe, croyant avoir allaire à une réunion de perturhatcurs, fut d'abord assez suiinis de la tenture originale de la chambre dans laquelle habitait le délinquant, au(|uel il dit, après avoir declarti sa qualité :
— Monsieur, pourquoi ce diajieuu bleu à votre fenêtre ?
— Monsieur le Commissaire, c'est pour quti mon portier sache que je vcuï manger des
œufs ce matin, c'est un signal convenu avec lui; quand je désire un pâté, je mets un drapeau jaune, pour des côttlettesjj'en mets un vert.
— Mais vous ^vicz un drapeau noir, ce malin?
— Oui.. .c'était pour avenir la fruitière qu'il me fallait du charbon.
— Vous en aviez mis un rouge avant?
— C'était pour prévenir mon marchaïui de vin (jue mes bouteilles étaient vides.
— Vous en avez aussi placé un blanc?
— C'était pour ma laitière. Vous conviendrez, monsieur le commissaire, que quaiii on n'a pas de dômes tique et qu'on ne se soucie pas de descendre sept étages, c'est assez ingénieux de n'avoir qu'un drapeau à placer pour avoir presque aussitôt tout ce qu'on désire.
Le commissaire ne put s'empêcher de rire des expédients de Maringo, mais il défendit les drapeaux noir, rouge et blanc, qui répandaient l'alarme dans le quartier, et ne lui permit que les trois autres couleurs.
Maringo , n'étant plus libre de faire entièrement ce qu'il voulait, a totalement supprimé ses diapeaux ; d'ailleurs, il recommence à sortir. J'ignore s'il cherche en ce moment un nouveau système télégraphique.
Vous connaissez mainttnant, madame, roriginalité du persoûnige que vous avez sous les yeux.
Comme Alfred terminait son récit, Maringo se réveillait.
Maringo s'excuse d'avoir dormi ; puis, à la manière dont chacun sourit en le regardant, il devine qu'on a parlé de lui, et il sourit aussi, en disant à Ernesline :
— Eh bien ! madame, l'histoire de ma vie intérieure vous a-t-elle amusée?
— Beaucoup, monsieur, répond madame Durancy, et quand je me trouverai dans une position embarrassante, je me permetlrai de ra'adi esser à vous.
— Vous ferez bien : je suis l'homme aux expédients.
Une petite cloche qui annonce que le dîner est servi, met un à îêlte conversation. On va se mettre à table, à la gran'ae joie de .Maringo, qui s'écrie qu'à la campagne ce qu'on a de mieux à faire est 4» w.-.na-cr.
Là, tout en se promenant,
'Valdémar a voulu prouver à ses amis que , dans une maison de campagne isolée, on pouvait diner aussi bien qu'à Caris, surtout lorsqu'un n'en était qu'à deux lieues environ.
Une grande variété de vins a bientôt mis les convives en belle hU'
meur. Alfred donne un libre essor à sa gaieté, uue Valdémar semble
partager; Ernesline est aussi d'uue amabilité charniante, parce que
la joie brille au front de son amant ; le beau Uugranval, qui s'est
I obstiné à rester habillé en Colin, a bien souvent les yeux tournés
{ vers la dame qui fait les honneurs de la table, et pousse des soupirs
I que l'on attribue à l'exiguïté de sa veste.
Maringo mange et boit comme quatre; lorsau'on sort de table, il
est gris, mais il déclare que c'est l'ullaire d une pipe à fumer, et
I qu'i iisiiile il n'y paraiira plus.
I Avant de se mettre à jouer, on décide de profiter du reste du jour
|)Our se promener un peu dans les environs La société se meleo route. Celte fois Dugranval est arrivé as- Rbi tôt pour offrir son bras à Ernesline, qui n'a pas osé le refuser, mais qui jette à Valdémar un regard chagrin ; celui-ci se coa tente de sourire et marche àcôté d'Alfred Maringo et sa pipe forment l'arrière ganle.
liugranval, qui croit plaire à madame DU' raijcy en vantant la vii; !(.■ la campagne, se perd dans de longues phrases sur le bonheur qui: goûtent aux cliunips deux cœurs qui s'entendent bien
Maringo, qui n'est pas assez gris pour ne poiiiientendre ce qu'on dit, s'écrie en riant
— Voilà Dugranval qui devient sentimen tal parce que le soleil se couche.
Alors le beau brun se retourne et lance un regard courroucé sur le fumeur.
En approchant de Merlan , la société aperçoit'un rassemblement de villageoises formant un cercle au milieu duquel deux hommes sont en train de se rouler à terre en se bourrant de coups de poing, et un
fieu plus loin, un àne, a tète basse et l'oeil à demi fermé , semble attendre l'issue du combat pour savoir quel maître il doit suivre.
Ernesline veut éviter de passer devant les coinbattaiits; mais dans ceux-ci , Alfred vient de reconnaître leur guide Guillot et son ami Lebouteux. U approche pour savoir la cause de la querelle. Guillot, en apercevant le jeune homme, lâche son adversaire, se relève et court vers la société en criant :
— Voilà mes témoins... Ah ! à présent tu ne peux pas nier, toi... Messieurs, vous étiez là quand j'ai vendu mon âne à Lebouteux... au petit bouchon sec... eh bien! il ne veut plus de ma bourrique è c't' heure... ça m'est égal, mais qu'il me la paye... v'iàmestémoins... donne-moi quatre-vingts francs et une pièce de vin. Ces messieun sont témoins que t'as dit : Tope... pas vrai?