‹ MoustacheChapitre 247 sur 281 · XIV. — HISTOIRE D'UN MELON, KACOiNTÉE FAR UN AUTRE · texte numérisé non relu

XIV. — HISTOIRE D'UN MELON, KACOiNTÉE FAR UN AUTRE

— Or, il arriva qu'un matin, ou un soir, ou un jour... ou une nuit... Uécidément c'était dans la matinée... en été naturellement; c'était dans la saison de ces cucurbitacies dont je vous conte l'instoire... et ce ne sont pas de ces comestibles que l'on mange en toutes saisons comme les huîtres.

— Ah I sa\irisli. Mai iiigo ! s'écrie Alfred, ust-cc que tu vas nous faire des rétlexioiis il des digressions à toiil propos i Ton histoire n'est pas coiniiieiicoe et tii viens nous y nièltr dfs liuities...

— C'est juste... Tu aurais encore le droit de me dire que j'en suis une autre. Je vais lâcher de ne plus m'écarter de mon sujet. Je dirai donc que c'était par une chaude matinée d'été. Une jeune dame fort gentille, fort agaçante et que j'appellerai... comment rap|)ellerai-je?... Pulclu-rie , si vous voulez... Ça n'oliense personne de vous que je la nomme Pulcliérie?... Va donc pour ce nom. Cette dame venait d'achever sa toilette à laquelle elle avait donné beaucoup de soin, de ces soins qui indiquent l'intention de plaire. Vous me direz peut-être que les femmes ont toujours cette intentionlà... C'est possible; mais il y a des jours où c'est plus marqué, plus évident; alors c'est que l'on attend ou que du moins on espère voir quelqu'un qui ne nous est pas indiiïérent, quelqu'un qui fait plus vite palpiter nuire cœur, quelqu'un qui a su conquérir nos bonnes grâces, quelqu'un...

— 11 n'arrivera jamais au melon I... murmure Dugranval.

— J'en ai peur, dit Valdémar.

— Le melon ! le melon ! ou notre argent, cric Alfred.

— Un moment, messieurs, un moment, comme vous êtes presbés!... Bret, la brune Pulchérie... c'était une brune, à l'œil tendre, aux sourcils bien arqués, bien fournis... ce qui chez une femme dénote presque infailliblement... qu'elle en a beaucoup, la brune Pulchérie attendait en ellet quelqu'un à déjeuner. Cette dame était cependant en puissance de mari. Mais son époux était un employé. 11 sortait tous les malins à neuf heures pour ne rentrer qu'il cinq : c'éiait exact, c'était uniforme, c'était régie comme un papfcr de musique. Vous savez que les malheureux employés sont obligés de faire tous les jours la même chose, et de laisser leur femme au logis... ce qui doit bien les emiuyer 1 non pas de quitter leur femme, mais de faire chaque jour de la semaine la mèuie chose.

11 est bon que je vous dise aussi que notre employé, que nous nommerons, ma foi... de ces noms qui vont à tout le monde... Dupont, si vous voulez... M. Dupont était un homme d'un âge assez mûr, petit, gros, laid ; une tète énorme placée immédiatement sur ses épaules sans aucune apparence de cou, ce qui lui donnait l'air d'un grotesque ou d'un puussah... Vous me direz peut-être que cela le me va pas de me moquer des gens laids.. Mais écoutez donc, 'ose me flatter qu'il y eu a encore qui me dégoilent c'est peut- Stre une erreur. Mais alors...

Laissez-moi, laissez-moi mou erreur !

— Ah ! bon, le voilà qui chante à présent ! s'écrie Alfred. Maringo, nous te rappelons à l'ordre... — La question préalable... le melon.

— C'est juste... Sont-ils sévères!... on se croirait à la chambre. Or, ce M. Dupont, maigre son âge miir, sa laideur et sa grosse

tête, se permettait de faire des infidélités à sa femme, qui, comme je vous l'ai dit, était jeune et fort genlihe. Celle-ci avait donc bien raison de se venger et de se peruieilre de temps à autre quelques petites distractions, comme, par exemple, de donner à déjeuner à un tune homme porteur d'une fort belle paire de moustaches et dont elle avait fait la connaissance en menant sa jeune sœur aux Funambules voir Pierrot dans son ménage... ou Pierrot bohémien, ou Pierrot voleur, je ne sais plus quel Pierrot I Entin le jeune homme à moustaches était fort bien reçu [lar Pulchérie, mais il ne venait qu'en l'absence du mari, par la raison toute simple qu'il n'avait pas tenu à faire la connaissance de ce monsieur... probablement il n'aimait pas les grotesques.

Le matin en question, il avait donc été convenu que le jeune homme vieiidr:»-t déjeuner chez madame Dupont, laquelle n'étani

point riche , n'avait au'une femme de ménage. Celle-ci avait toujours hni sa besogne a onze heares, par con-i''quenl c'était à onze heures et demie que l'on devait .se mettre à table, parce qu'a'ors uo elail bien certain d'être seuls, de n'avoir (lersonne autour de soi... Je ne vous dirai point <l<iiis quel but Pulchérie tenait à è'.re seule avec son jeune homme à mouslaihes, vous ferez là-dessus les conjectures que vous voudrez... mais vous savez qu'il faut se méfier des a|ipaieiices. La demie après onze heures venait de sonner. Le mari giolescpie était parti depuis longtemps pour >i)U bureau. La femme de minage avait sabré sa besogne, parce (|u'ellc avait deviné que madame avait hâte de la voir partir... Les domestiques ont un tact étonnant pour deviner ces choses-là. Pulchérie s'était empressée de mettre sou couvert et de ures^er son déjeuner. Il était assez modeste : un pied farci, un poulet froid, des sardines et des fruits le composaient, avec la tine bouteille de vin blanc. Mais un tel repas est délicieux pour deux amants qui s'aiment... J'ajoute qui s'aiment, parce que nous avons des amants qui ne s'aiment pas, ou qui ne s'aiment plus, ce qui ne les em|ièche pas de déjeuner encore enseinbU par habitude. Tristes repas alors, quaud même ds se composerai, nt de trois serilce.-.!

l'ulcherie allait s'iiiipati«nter... «'était une femme très-vive et qui n'aimait pointa attendre ; généraliinent !■ s feinincs n'aiment punit à attendre... surtout lorsque c'e>t l'amour, le plaisir qui doivent se trouver au rendez-vous, linfiu on sonne à la porte, et elle ouvre à son amant .. Ali 1 mon Dieu, je crois que j'ai dit son amant... ce n'était peut-être qu'une simple connaissance... en tout bien (ont honneur, avec qui elle voulait parler... politique... N'importe 1 le "jeune homme pour excuser son retard présente à Pulcliérie un superbe melon cantaloup qu'il s'est permis d'apporter pour le déjeuner; car il sait que la jeune femme aime beaucoup ce truit dont M. Dupont ne lui fait jamais manger , sous prétexte qu'il lui fait mal, pas a sa femme, à lui. Le melon est fort bien reçu, oa admire sa grosseur, on respire avec délice son odeur.

« — Je suis sûre qu'il sera délicieux î s'écrie Pulchérie, car il sent bien bon.

« — Il est peut-être un peu mûr, dit le jeune homme. Mais comme nous n'avons pa^ l'inteiilion de le garder, ce ne sera pas un mal.

Le melon est placé sur la table entre le poulet et le pied farci, puis on se dispose à déjeuner ; le jeune homme emin'asse peut-être la jolie dame auparavant... c'est possible... c'est même probable...

— Maringo! Maringo !... Ce ne sont pas nos allalres... ils font ce qu'ils veulent... on est si heureux quand on peut faire ce qu'on veut.

Les sardinesétaient mangées ainsi que le pied farci, on allait attaquer le melon, lorsque la sonnette se fait entendre. Terreur de nos deux convives.

« — Il ne faut point ouvrir, dit le jeune homme.

« — Mais, murmure Pulchérie, cette manière de sonner est celle de mon mari... Oui... c'est lui... Je l'entends tou3.ser, il est enrhumé.

« — Vous m'avez dit qu'il ne rentrait jamais avant cinq heures?...

« — Certainement, à moins de circonstances extraordinaires... il est peul-ètre indisposé...

« — Que. faire?... Vous n'avez pas deux sorties ici?...

« — Malheureusement non... Uli 1 c'est une grande faute... et tous les appartements devraient avoir deux sorties!... surtout pour les ménages!... Cachez- vous...

a — Où cela?

« — l\oa Dieu... je ne sais pas... dans le... dans le... ma foi sous mon lit, je crois que c'est encore ce qu'il y a de mieux ; vous pensez bien que mon marine legarde jamais là... Dépêchez-vous!... si c'est lui, certainement il ne restera pas ; il s'ennuie toujours près de moi.

Le jeune homme n'est pas enchanté de se cacher sous le lit, mais on n'avait pas le choix, le temps pressait ; M. Dupont avait déjà sonné deux fois. Pulchérie se hâtait de ranger les mets, les assiettes, de faire disparaître le déjeuner. Enfin son bon ami... je dis bon ami, comme je dirais sa petite connaissance... son bon ami s'est fourré sous le lit commun aux deux époux, et la jolie brune va ouvrir sa porte, lorsqu'elle aperçoit qu'elle a oublié de cacher le melon que l'on n'avait pas encore eiitame ; elle s'empare du superbe cantaloup, en jetant les yeux de tous côtés pour voir où elle pourrait le mettre. Mais le mari cogne, jare, s'impatiente, demande ce qu'on fait, et Pulchérie, très-embarrassée de son melon, prend le parti de l'envoyer rejoindre son jeune homme ; elle le fait rouler sous le lit, puis elle va ouvrir à son époux.

Il faut que je vous apprenne maintenant pourquoi, contre soa habitude, M. Dupont revenait au milieu de la journée chez sa femme :

Je vous ai dit que , malgré sa tournure grotesque et sa vilaine figure, l'employé faisait des infidélités à sa femme. Ce monsieur avait un vif penchant pour les griseltes... et il n'avait pas tort ! c'est si gentil une grisette... qui est gentille... et quoiqu'on (irétende que les lorettes les ont détrônées, je vous certifie qu'il n'en est rien. H y aura toujours des griseltes en France... à Paris surtout : c'est un produit du sol, et ce qu'il y a de plus flatteur pour nous, c'est qu'il ne peut pas se transplanter, car vou.^ ne trouverez jamais à l'étranger rien qui puisse se comparer à nos griseltes de Paris.

I/AMOUri QUI PASSE ET L'AMOUIl QLI VIENT.

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M. niiporit avait l'Ciuarijin: rJaiis su iiiui->(>n riii^iiiu une jeu[i>: fillii ani formes rondes et très-hardiment accuhcpg, une Rorf^e... pardmi, je voulais dire un sein... on si vous aimez mieux (kux globes... oui, c'est plus gracieux, deui globes Lien sépares, bii-n ronds... «lue je suis hète I puisque c'étaient des globes, cela devait nenessairernent être rond; une taille cambrée, puis plus bas deux autres globes... non, je veux dire deux sœurs jumelles... enfin vous comprenez, qui formaient de magnifiques points d'appui; ajoutez à cela une jambe, ^n peu forte peut-être, mais beauconpde mollet... du mollet lout du ;iong de la jambe; enfin des cheveux d'un blond ardent, des cils i'un blond roux, et des sourcils puces, avec une (i;,'ure cbillonnée et sn nez à la Roxelane : tout cela avait donné dans l'œil à ce libertin de grotesque, qui avait un penchant très-prononcé pour les femmes rousses... il n'y a pas de mal h. cela, j'ai connu des l'erames de cette couleur qui étaient fort séduisantes... Voyez, d'ailleurs, les Anglaises... je ne prétends pas dire qu'elles sont toutes rousses, mais en général, parmi celles qui le sont, il y en a de fort belles...

— Ah! Maringol... nous retooibons dans les réQexions... le melon... le melon!

— Un moment, messieurs, j'y reviens. Cette grisette aux sourcils puces, qui se nommait Nonore... abrégé d'Eléonore, logeait prc<-i?ément un étage au-dessus de l'employé. Celui-ci babitaitle cinquième et Nonore le sixième. Cette demoiselle était brunisseuse... elle brunissait toute la journée.,, quand elle ne faisait pas autre chose; vuu.s me direz peut-être qu'elle aurait bien dû brunir ses cheveux... mais mademoi.selle Nonore tenait à sa couleur, elle en était fiere, chacun a le droit d'aimer ce qu'il possède. M. Dupont avait lancé des œillades à sa voisine; la brunisseuse avait d'abord beaucoup ri; mais à ses tendres soupirs, à ses propos galants, l'employé avait ajouté quelques petits présents, si bien qu'il avait été admis chez la griselte, qui n'avait certe;: aucun amour pour lui, mais qui n'était pas fàcliee de recevuir ses petits cadeaux.

Ce jour-là, M. Dupont, brûlé de tous les feux que ce polisson de Ciipidoii met au bout de ses Uèches, et n'ayant pas rencontré niadeuuiiselle Nonore chez elle depuis quelques jours, n'avait pu résister à sou ardeur. Préte.vtant un violent mal de dénis, l'employé était sorti de son bureau en se tenant la joue, et annonçant qu'il allait se faire extraire une molaire. Au lieu de cela il était revenu dans sa maison, avait grimpé rapidement les six étages; passant lestement devant la porte de son logis, il avait été sonner chez Nonore, mais Nonore était sortie! et M. Dupont, de fort mauvaise humeur d'être ainsi trompé dans ses espérances, était tristement redescendu d'un étage et avait sonné chez lui.

« — Pourquoi donc me laisser aussi longtemps à la porte ■? dit le mari en entrant chez lui d'un air courroucé; qu'est-ce que vou? 'ai- »RZ ilone que vous avez été une heure à m ouvrir?

l'uli liéi iu repond, en dissimulant son émotion :

« — Mon Dieu , je rangeais... j'achevais de m'habillef.^ . ava/9 presque envie de ne point ouvrir...

« — Vous habiller... Comment vous n'avez pas fini votre toilette aune heure de l'après-midi?

« — Mais... il y a des jours... j'ai été obligée de faire un point à moncoistt; je vous ai dit qu'il m'en fallait un neul, mais vous ne voulez jamais me donner d'argent pour m' acheter ce dont j'ai besoin...

« — Oh ! si je vous écoutais, il vous faudrait un corset tons les huit joursl... Je ne comprends pas comuieut les femmes peuvent user si vite leur corset...

« — Pur quel hasard revenez-vous à cette heure-ci, monsieur? estce qup c'est tête aujourd'hui ?

« — Niin, ce n'est pas fête, mais j'ai été indisposé... j'ai une migraine allieuse... je ne pouvais plus écrire... on m'a dit à mon bu- '.eau d'aller me coucher.

« — Est-ce que vous revenez vous coucher ? s'écrie Pulchérie en i'émissant déjà.

« ~ Je vais seulement tue jeter un peu sur le lit, peul-ecre que ma migraine se dissipera.

M. Dupont, qui est entré dans sa chambre à coucher, se dirige vers la couche nuptiale, mais Pulchérie l'arrête par le bras, en s'ecriaiit :

« — Comment! vous allez me défaire mon lit, nu milieu delà journée; mais c'est allreux, je ne veux pas de cela... moi qui me dniiiie i.int de peine pour le l'aire, qui ne veux même pas que la munie de ménage y mette la main...

« — Tal ta! laf laissez-mui donc tranquille avec votre lit... vous i> voulez pas qu'on seieposedessuSjetcependantquelqiiefoi.s, quand i' r vieiLs .lu mon liiiie>ui,l.i couverture mesemble trè.s-eliilTonnée...

— tib ! p;i.- ( xeuipic! (jnelli; idée...

— Oui, iiiailauie, tres-eliilloiinee. .

— t'.u n'e^t pas vrai, vous avez rêvé cela

— Kii attendant, je vais iiiii mettre ilessus toujours.

Et M. Dupont, sans s'occuper des liimenlutions de sa femme, qui lui dit que son mal de têle m: passerait lil'ii plus vite en allant se iir nieller au Janliii des plantes, dans l'allée des bètes Ji cornes, 11. Huponl s'est jeté sur le. lit tout habille. Pulchérie reste dans la

chambre, allant d'un objet à un autre et n« sachant à quel pirti s'arrêter.

.Mais il n'y a pas trois minuti-s que l'empl ijé est »ar soa Ut, lorsqu'il sfiiilève la tête en humant l'air et murmurant:

— C'est singuher... ob ! e'e.-t particulier...

— Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur} demande l'épous« tremblaiite.

— Il me semble qu'il règne une drôle d'odeur ici... est-«eqoe tous ne sentez pas ?

Pulchérie sentait fnrt bien, c'était le melon qoi parfumait U chambre, mais elle répond :

— Je ne sens rien du tout.

— Vous êtes donc eni humée du cerveau alors... c'est une drAle d'odeur...

— Ah! oui! oui! s'écrie la jeune femme. Cela sent le café... Ma femme de ménage en a voulu ce matin.

— Non, non, ce n'est pas le café, c'est... eh parble^i ! c'e^tle melon; oui, c'est bien le melon. Est-ce que vous en avez mangé, Pulchérie ?

— Moi! je n'y ai pas seulement pensé... comme vous ne l'aimex pas, vcHis savez que je n'en achète jamais. C'est dans la maison quelqu'un qui en aura mangé et aura oublié de jeter l'écorce.

— Oui, il faut qu'on en ait beaucoup mange dans la maison... Ils en auront mangé tous... c'est très-désagréable.

Le mari remet de nouveau sa tète sur l'oreiller, mais à chaque instant il ne fait que s'agiter et se retourner en murmurant :

— Maudite odeur!... cela sent d'une force... je serdis couché sur des melons que je ne les sentirais pas mieux... ils ont donc tous déjeuné avec des melons dans cette maison ; que le diahle les emixîrte!

Pulchérie grillait d'impatience; son seul espoir était de voir son mari s'endormir, pour faire en-uite évader son jeune ami, mais l'odeur du melon tourmentait tellement M. Dupont, qu'il ne restait pas deux minutes tranquille.

Prolitant d'un moment où son époux a les yeux tournés vers la ruelle, elle se bais.se et fait un signe. Le jeune homme a compris; il lait doucement rouler le melon vers le milieu de la iharabre, Pulchérie s'empresse de le ramasser et de sortir de la pièce avant que son mari se retourne. Elle se dirige vers la porte d'entrée qu'elle ouvre, bien décidée à se débarrasser de son melon, n'importe par quel moyen.

Sur le palier, elle aperçoit sa portière qui balayait. Elle court à elle et lui met le melon dans les mains, en lui disant :

— Tenez, madame Carié... la portière pouvait s'appeler madame Carré... tenez, voici un melon que j'avais acheté pour me régaler en cachette de mon mari qui ne peut pas les soullrir; mais il vient de revenir de son bureau ; j'ai peur qu'il ne découvre le melon : il me gronderait; je vous en fais présent : prenez-le...

— Ah! madame, vous êtes bien bon ne. Vous avei bien de la bonté. Pulchérie n'écoule pas les remercimenis de la portière: elle se

hAte de rentrer chez elle. Cependant madame Carre considérait le melon et le tlanait en disant :

— Quel superbe cantahupe... C'est magnifique! Je suis sûre qu'il vaut au moins trois fiaucs dix sous... Bah! qu'est-ce que je dis donc? il vaut plus de cent sous!... il sent d'une force... il embaume l'ananas!... Quel dommage que le melon me passe si mal... souvent même il ne me passe pas du tout... La dernière fois que j'en ai mangé, cela m'a produit l'effet de deux bouteilles d'eau de Selniti. .Me risquerai- je avec celui-ci ? il est pourtant bien séduis.tnt. Pendant que la portière se consulte, mademoiselle Nonore montiit l'escalier avec une de ses amies, qu'elle av;'.it invitée à déjeuner. Miis le déjeuner de ces demoiselles était fort mediiKre, c:ir les eaux étaient babses. La brums?euse avait dans son panier du fromage d'iUihe. du fromage de lloiiande et du fromage à 1 1 civme, ce qui n'eiu(i*ch,iit pas les deux jeunes personnes de rire et de chanter; mais à l'aspect du melon que tenait la portière, Nonore s'écrie :

— Oh 1 la belle boule! Dis donc, Sansépine, si nous avions cela pour notre déjeuner, ce serait un peu plus chognosof.

— Je crois bien, répond Sansopine. Avec ça que pour du melon, je ferais des tableaux vivants sur la porte S;linl-Denis.

— Moi. Dieu 1 s'il vous tente Utiit, dit la inirtière à la brunisseuse, prenez-le, mademoiselle Noiiore... Vous me le paierez... ce que tous voudrez.

— 0 digne portière, je vous bénis.... mais c'est que je n'ai pas le sou.

— C'est bien; nous nous .trrangerons !...

— A la bonne heure, par tempérament ; deux Stius (lar sem.iine pendant un au... ça vous va, c'est dit. A nous le melon... En .ivan^ Sansépine, et vive la Charte 1

Us deux grisettes sont montées au sixième. Elles mettent leur couvert en riant, en sautant, en polkant, en faisant des ralonibours. Enliii elles se mettent à table et se disiK>sent à bien se régaler lorsqu'on Iraupe à la porte de Nouoie.

C'était le mari de Pulchérie, qui tout en se retournant sur le litavait entendu marcher, sauter au-<lessus de sa tète ; il s'était dit: Nonore est rentrée, et aussitôt, .sautant à b.is du ht, il avait jifis m>ï

LAMUIIR OUI PA«Sh; ET LAMuL» OUI VIKM'.

cli.ipeau en dis.ml k sa foinnie: — DédJéinent, je ne |iiiIr pas dorai r; je cruiâ quu tu us raiiiun, le giviiid au- me (cra du Lien, je vais me jiromeiicr.

Vous pL'iisoz l)ien que sa femme ne l'avait pas retenu. M. I)u-

itonl frappe chez la gii»etie en erlant: C'rsl moi, N.iiiore ; ouwi-/., e sais que vous y êtes... Je suis sûr (juo vous avez du monde ; ouvrez ou je brise voire porte.

— C'est mon grotes(|ue, dit Nonore à son amie, mai» je lui ai ilit que j'avais besoin d'argent, et s'il voit eu superbe melon, il croira que je lui ai menti.

— Tu as raison, dit Sansépiui! ; il te fera encore droguer pour le demi- voile qu'il l'a promis; eaelions l'objet.

— Oui, eaelious-le vile... où cela... quandon n'a qu'une chambre, c'est dillicile.. Ahl liens, dans le seau qui est sous la fontaine, (,a le tiendra frais.

Le melon est caché, cl la porte est ouverte à M. Dupont qui redevient aimabh; en viivaiil que la société de Nonore est une autre femme. Il s'avance en disant :

— Vous déjeunez, mesilemoiselles?

— Comme vous voyez, un fichu déjeuner! du fromage d'Italie et son semblable à la crème! Ça no porte pas à la tète, c'est peu échauffant... Mais quand on est gueuse comme la cigale... C'est égal, si vous voulez prendre votre part du régal...

— Volontiers, mesdemoiselles, avec vous ce fromage me semblera du foie gras !

— Si ^la pouvait nous Jaire le même effet, je vous retiendrais pour tous mes ripas.

L'em|ilojé se met à table, il mange et tâche d'être aimable, mais déjà plusieurs fois il a porté ses regards autour de lui en disant ;

— Maudite odeur... c'est comme chez moi... il parait que cela monte par toute la maison.

— Quoi donc?

— Ehl mais l'odeur du melon... à moins que ce ne soit vous qui en ajcz mangé.

— Du melon !... ah ! le plus souvent !... en fait de melon il n'est eiitré que vous ici... C'est trop cher pour ma bourse !

— Est-ce que vous ne trouvez pas que cela le seul î

— Tiens, mais oui, c'est vrai... Sens-tu, Sansépineî

— Oui... ce n'est pas désagréable.

— Cela dépend du goiit : moi, je déteste l'odeur du melon. Ah ! bon... voilà que je verse de la crème sur mes mains : il faut que j'aille me les laver.

Et M. Dupont fait un mouvement pour se laver et aller à la fontaine... Noniire le relient, le fa.;t se rasseoir en lui disant :

— Won Dieu, tout à l'heure... restez donc là...

— C'est que je ne puis pas soufl'rir avoir les mains poissées...

— C'est bon, vous les laverez tout à l'heure... et la brunisseuse fait un signe à son amie. Celle-ci comprend qu'il faut ôter le melon qui est dans le seau sous la fontaine. Elle prend la carafe qu'elle va remplir; mais que faire de ce malheureux melon! mademoiselle Sanscpine ne voit qu'un moyen, elle ouvre vivement la porte du carré et y pousse le melon en disant :

— Personne ne demeure au-dessus, nous le retrouverons là. Puis elle reitrme la porte.

Mais le melon, poussé par un pied vigoureux, avait roulé du côté de l'escalier ; arrivé là, il avait descendu une mai che, puis une autre. Enfin il avait roulé lout un étage et ne s'était arrêté que devant la porte de Pulehérie, au moment où celle-ci, qui venait de reconduire son jeune homme jusqu'au second étage, remontait chez elle.

En apercevant le melon qui a terminé sa dégringolade sur son paillasson, la jolie brune s'écrie : Mon Dieu, que cette portière est Lète! si elle ne voulait pas de ce melon, ce n'était pas une rais m pour le laisser à ma porte. Quelle busel Tant pis, elle ne l'aura pas... et jamais je ne liii donnerai rien.

En disant cela, Pulchcris ramasse le melon e. rentre chez elle Là, elle flaire de nouveau le cantaloup et la gourmandise la prenant, elle va à un bufiei chercher un couteau en se disant : Ma foi, tant pis ; quoique j'aie à pou près déjeuné, il ne sera pas dit que je ne goûterai pas de ce melon qui m'a causé tant de tracas.

Le couteau va entamer l'écorce verdàlre, lor.-que la sonnette se fait !e nouveau entendre. Cette fois, Pulehcrie, persuadée que c'est son ïi&f. qui revient, se décide pour un parti violent;. elle ouvre une de ^es fenêtres qui donne sur la rue et lance le melon dans l'espace... un cri se fait entendre en bas... Savez-vous sur qui le cantaloup était tombé? Sur noire em[iloyé qui venait de quitter les griseltes, et c'était Nouoie qui avait sonné pour demander à sa voisine si elle n'avait pas trouvé un melon dan^ l'escalier. L'infortuné Dupont reçtit un horrible renlbnceaient; il remonta chez lui en se tenant la tète, et il eut une inligestion causée par le melon, quoiqu'il n'en eiit pas ro'.-sgé.

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