XV. — LA MAISON MOUTONNARD. — LE JEU DE BASUE
Toute la société a beaucoup ri de l'histoire du melon, et Alfred «voue que Maringo s'en est tiré fort décemment.
Le déji-UMiT terminé, le-" ir.ii'j uinis de Valdéniar, aprts avoir fait encore qu Ique^ tours dans hoii jardin, prennent cong< de leni» hôlch, en deniand int à Ernesiine la permission de veni'' quelquefois lui présenter leurs Iconmages. On leur répond qu'ils seront toujount bien venu'>. Au bout de quelipiis minutes ces messieurs arpentent de n^juveau l'unique rue du villaj.;u de Merlan.
— Ma foi, messieurs, dit Dngraiival, madame Durancjr est charmante : bon ton, bonnes rajiiiën's!... J'avais tort de blâmer Vald démar : il est irès-heureux; je vo idrais bien être à sa (place.
— Mon cher Dugianval, dit Miiingo, pour un homme qui a la prétention d'itiu sage, vou» rais.innez comme un escaigol, ce qui prouve que la sa;;e.-S(; lient à bien peu de tho-e .. Celte dinie voui a donné uans l'œil, alors vous voudriez vivr.i avec elle dan^ une girlitude, Vous enviez le s-ort de Val kniar! Eh bien! iiMi, je v./us parie que ces amantâ-là ne tarderont pas à se séparer... Qu'eu penses-tu, Alfred?...
— Je pense que Valdémar ne peut plus quitter madame Durancy qui, pour lui, s'est perdue de réputation.
— Alors, il restera ave^ elle parce qu'il ne pourra pas faire autrement! Comme ce sera flatteur jiour cette dame, et amuwnt pour lui ! Il avait bien envie de venir chez M. Moulonnarl, mais sa belle ne veut pas y aller, et il craint de la contrarier. Oh! qie c'est g>Mitil d'être heureux comme ça! on est libre comme des animaux du Jardin des plantes; et .Maiiiigo se met à (limiter à tue-lète :
Ahl que l'amour est agi éablul Il est do touto!) 1(!> nuisuna...
— En sortant de Merlan, on nous a dit que nous verrions Rosny devant nous, dit Alfred en s'arrétanl dans la campagne. Eh ! nian, que vois-je là-bas?... Regardez donc, messieurs, n'est-ce pas encore n.itie guide d'hier qui vient vers nous?
C'était en eflét Guillot,qni, cette fois était monté sur son âne, qu'il laissait aller au pas et auquel il permettait même de s'arrMer pour manger tout ce qu'il trouvait à sa convenance sur son chemin. Le cavalier et l'animal s'avançaient donc très-doucement ayant chacun l'oreille basse et l'allure fort modeste.
En apercevant les trois Parisiens, le paysan fait une triste figure; il essaie de sourire, mais il est facile de s'apercevoir qu'il est veȎ.
— Eh! mais oui, c'est lui, c'est maître Guillot! s'écrient les jeunes gens.
— Bonjour, messieurs, répond le p.iysan en saluant de la léte sans ôter son chapeau. Vous allez sans doute chez M. Moutonnird ?
— Juslemeui. Mais vous... comment se fait-il que vous ayez encore Vôtre âne... votre femme l'avait vendu à la dame ro.-e?
— .Vh! ne m'en parlez pas! il laut qu'il y ail un sort sur cette. béte-là! je ne peux jamais m'en défaire!... D'abord, Claudine ne sait pas s'expliquer : elle ne l'avait vendu que sois condition!... C'est-à-dire, que c'te dame lui avait dit : Si votre âne est gentil... s'il trotie bien, je vous en djune cent francs... Bon ; voilà que je conduis I àiie chez cette dame; voilà d'abord q'i'elle le trouve trop maigre. Je lui dis : Ça ne.lait rien; chez vous il mangera à sa faim, donc il engraissera... moi je ne voulais pas l'engraisser. Bon... Alors, voilà que cette dame monte dessus et veut trotter... Voilà mt maudite bourrique qui se couche... iinpos-ible de la faire avancer... J'ai eu beau dire à c'te dauie : C'est une petite gaieté... c'est pour jouer qu'il fait ça... elle n'a pas voulu me l'acheter. Elle m'a donne cent soii.^ pour mu peine, et j'ai gardj mon âne. Hais je vas le ramener à Leliouieux... Je lui dirai que je consens à lui rendre la futaille... alors, le marché tient... Vous êtes témoins.
Les jeunes gens rient beaucoup de la nouvelle mésaventure de Guillot; celui-ci va s'éloigner; Allred retient l'âne par la queue.
— Un mot, maître Guillot.
— Est-ce que vous voulez m'acheler mon âne . Dame, je yeux bien, moi.
— Non vraiment, et nous nous garderions bien de le marchander, car vous nous prouveriez bientôt que nous l'avons acheté... Qu'est-cif que la dame rose... Puisque vous avez été chez elle, vous la connaissez, vous?
Le paysan regarde Alfred d'un air futé, en répondant :
— Ah! vous êtes curieux aussi de celte dame... vous autres... dans le pays, ils sont tous comme ça... ils di.sent que c'est une princesse dé;juisée,.. Le inonde est si drôle! Quand il ne connaît pas tout de suite, ça VosUne.
— Et vous, qu'esl-ce que vous en dites?
— Moi... sapristi! je dis qae j'ai le gosier sec comme not'four, et si je ne vas pas me rafraîchir tout à l'heure, je suis dans le cas d'avoir la pépie...
— Je comprends parfaitement ceci, dit Alfred en fouillant à sa poche, et il présente un écu de cinq francs à Guillot : Tenez, voici pour vous empêcher d'avoir la pépie...
Guillot met la pièce dans sa poche en répomanl :
— Oh ! comme ça, je suis à vol' service... Dame! c'est tout simple... J'avais atlairé; mais vous me pay- z, alors je dois vous donner mon temps... Oh! je ne suis pas chiii, moi!... Les bons comptes font les bons amis, je ne connais
L'AMfjyil OUI PASSE ET L'AMOLU OL'I VlbaNT.
'— Au fait, la dame roseT
— Eh bien ! elle demeure là-bas, tann... à l'entriJe d<' Noisy.
— Est-elle ifiariée... Avcz-vmus vu du tiioiide chez elle?
— J'ai vu deux domestiques, un tnàle et une femelle, v'Iù tout... j'en suis pus plus. Ou appelle cette dame uiadume Sainte-Adèle.
MiirinKo se met à rire en s'éciiant :
— Oh! oh ! Sainte-Adèle! ça me rappulle une lorelte de la rue de Navaiin, qui se faisait appeler madame de Sainte -Asperge l
— Mariii(,'o, laisse-nous done un peu tranquilles ! dit Alfred. Voyons, niaitieGuillot, que savcz-vuiis encore?
— C'est une ben jolie petite femme. Oh ! c'est mignon, c'est déli- <at ! Ça vous a un pied et une main comme une poupée d'eiifaiit... C'est jeune... ça doit rouler autour de vingt et un ans... ça me fait l'eflet d'ùtre calé... de biaui meubles dans la maison... Je n'ai vu que la cuisine, mais c'est ficeli; de casseroles de toutes les },'iaiid';iirs, couiini; uu jeu de gobelets. Dans le jardin elle a fait mettre des cai>ses aveo des piaules... de ces plantes de l'autre monde... Bref, c'est -.uperbe.
— Voilà tout ce que vous savez T
— iJiics donc, il rae semble que c'est pas mal pour cent sous. Bonjour, met-sieurs, je vais vendre mon âne à Lebouteux.
Guillot-»'éloigne en riant; Maringo hau=se les épaules en disant à Alfred :
— Est ce que tu n'aurais pas mieux fait de nous payer pour cent sous de macarons... On tire à la rouge ou à la noire : je t'assure qu'ils ne sont pas trop mauvais,
bu ifque les trois amis arrivent chez M. Moutonnard, ils sont reçus par un petit homme qui a la tète de moins qu'une leninie d'une taille ordinaire, mais qui est rouge, joufflu, riiitillant, tl semble toujours vouloir sauter sur les personnes auxquelles il i)arle.
C'est le concierge, qui sert aussi de jardinier, et dont la femme est cuisinière dans la maison.
En voyant entrer les trois messieurs, il bondit de joie, frappe dans ses mains et s'écrie : — Ahl voilà du monde 1... Monsieur et maJume seront-ils contents!... Us aiment tant la société!... Us inviteiait ni n'ioqjorte qui plutôt que d'en manquer.
— C'est bien llalteur pour nous ! dit Maringo.
— Enfin, l'autre jour, ils allaient diner seuls, leur nièce et son mari étaient à Paris, madame dit à monsieur :
— Engage donc le garde champêtre à venir manger la soupe, il nous tiendra compagnie.
Pendant que le petit jardinier s'exclame sur le bonheur que vont épiouver ses maîtres, les jeunes gens examinent la maison, qui est siti.ée entre cour ei jardin, et parait spacieuse, mais mal entretenue. On leiuarque cepeutlant fin'uiie partie des murs est recrépie à neuf.
— Us sont dans le jardin, au jeu de bague, reprend le jardinier; ce doit être monsieur qui tourne; c'est souvent son tour. 11 m'a dit d'aller le lelayer tout à l'heure, mais j'ai autre chose à faire.. Je vas retrouver ma femme...
Et le petit homme s'éloigne en sautiUant, comme s'il marchait à | cloelii-pied. Les nouveaux venus traversent un vestibule et se trou- ; ■veut bientôt dans le jardin. Us aperçoivent le jeu de bague,établi sur 1 une pelouse, presque devant la maison. j
Madame Moutonnard était fièrement montée sur unche";al de bois, une jambe à droite, l'autre à gauche, les pieds dans des étriers, et ! sa robe recouvrant toute la croupe de l'anmial. j
L'autre cheval était monte par M. Corinthien. La jeune nièce et > une grosse dame d'une cinquanlame d'années occupaient ies deux fauteuils, représentant des cygnes; un petit garçon de sept à huit ans nicllail les anneaux, et M. Moutonnard faisait lOi.rnei le jea eu poussant un des puns de bois disposés à cet ell'cl. Le gros papa avait ôlé sa ea>quette ; il était en nage; la sueur coulait sur .-on visage sans qu'il eût même le loisir de l'essuyer, car sa tXmme lui criait à chaque instant :
— Allez donc, Philcmon, vous n'allez pas.... Ce jeu-la n'e.>t agréable (|iie tiuand on tourne vite; alors il y a du mérite k enlilcr les bagues...
En apercevant les trois amis, M. Moutonnard pousse un en de joie; il espère s'arrêter, mais sa femme lui dit:
— Allez toujours, Phdemon, nous sommes quane à quatre... Ces messieurs seront témoins de ma force! Uoujour, nussanrs. Ahî que ■vous êtes aimaliles d'être venus de bonne heura. AUoas, Conulhien, seconde/.- moi, ne nous laissons pas guguer p«a ces «iauieâ... Ce serait honteux 1
M. Ciirmlhien ne répond à sa tante qu'en moncni; debout sur ses (Iriers, avançant son bras droit arme de sa baguetio, comme un chevalier qui voudrait, aveo sa lance, trouver le delaui de la cuirasse de son ailversaire, ce qui ne l'euipéche pas de manquer tous les anneaux; mais madame Moutonnaid est |ilus adroite.
— l'arlle pour les ciievaux! crie le petit gaiçon.
Et M. Moutonnard s'arrête, radieux et essoiilUe, en disant :
— Ma fenniie a gagne ! L>>a chevaux, c'est toujours ma rcininc I M.u'iiigo va donner la main ii U niaitr< sse de la m lu-oii pour l'aider il descendre de cheval; ce qu'elle lait du reste tort lesleinenl et de HUii'ii'.ra à inontrnr au'elle a UD piuiUilou.
La jeune nièce a sauté, en bas de yju •..•nt av^nt j.'a;?:; ; iii eu le temps de lirt offrir >t)n aide. 11 ne r- ' •:
qui ocr.iipait l'autre, et qui seoibie fort '
— Qui e.-t-ce qui va aider madame Z^.... .... . .
madani>: Moutonnard.
Personne ne régiond à cet apfiel. Le ffrog papa s'est jeté sur ua il soiifil.; comme un DÙ';r: *' '' ■ ■■'' 'lie ses botte».
s'avance d'un
banc, où
Maringo s'éloigne et Alfied eau
Le beau Dug''anval r^tdonc ol>. .
air inquiet, cherchant des yeux une in.-':, tu ai-jui :
— Si on avait le moindre tabouret, cela serait plus commode pour madame.
— Oh I mon Dieu, monsieur, soutenez-moi se .' ; •;U, dit la gmsie dame en tendant =cs bras à Dugra: ir le précipiter dans les siens. .Mais au lies d'avaoi;.:: . ui hésite rt s'arrête.
— C'est que ce n'est pas facile de faire démarrer madame Zambonnet de là-<lelans, dit M. Moutonnard; nous avons été truii pour la (aire nionU-r.
— Preiii z madame comme les enfants, k boa vinaigre ! crie Maringo ; ce siia le plus facile.
Dugranval est tiché de s'être offert, m lis il n'ose plus reculer; enfln, il pn sente un bras et une épaule; c'tte d.ime s'appuie de-sus, s'élance et roule sur le gazon en entrain.int le be.iu brun, dont l tête se trouve pendant une minute entièrement cichée suus sa robe.
— Tableau vivant ! dit Maringo en riant. Je m'en élals douté, c'eal pour cela que je ne me suis pas offert.
La grosse maman rit coinm; une folle, en criant :
— Ce n'est rien ! ce n'est rien !
Mais lorsque le beau brun parvient à remontrer sa Ggure, il lait une moue horrible et se relève en disant :
— Joli début I cela promet '....
— Vous voyez comme nous nous divertissons, messieurs, dit Moutonnard.
— En effet, vous me paraissez vous amuser à en être malade, dit Maringo.
— Si ces messieurs désiraient faire une partie avec moi, dit madame.
— Obi pas maintenant; nous avons le temps, répond Allred.
FOirCŒT ET SA FEMME.
— Oui, venez Toir mon jardin, mes melons... Ils grossissent; ob I parole d'honneur, ils grossissent!...
— Est-ce que vous aviez pensé, mon .'noie, qu'ils resteraient coniine des billes? dit madame Corinthien en rianl.
— Non, mais toi et ma femme vous me dites toujours: Us ne viendropi pas à maturité.
— Est-ce qu'ils y seraieot arrivés ? demande Maringo d'un air effraye.
— Pas encore...
— Ah! tant mieux!
— Voilà ma maison, messieurs; comment en trouvez-vous l'aspect T
— Très-agréable; il parait seulement qu'il y avait des réparations à faire.
— C'est Corinthien qui a prétendu cela... Depuis que j'ai pour neveu nn architecte, j'ai presque toujours les maçons, soil ici, soit à ma maison de Péris... quelquefois au\ deux ensemble... U voit sans cesse des travaux & faire à mes pignons.
— C'est dans votre intérêt, répond gravement M. Corinthien. U vaut mieux entretenir que bàtir.et pouriant qui a (ait l'un (ail l'autre.
.Mariiiiro se tourne vers Allred en lui disant :
— Il serait bien dans un bocal, celui-là.
Le jardin de M. Moutonnard eUiit graii.l, mais mal tenu : envoyait les Heurs mêlées avec les légumes ; les allées élaieiil privées d oinbte; mais, en revanche, il y avait des choux que l'on avait laïaaés eroiire en toute liberté et qui formaient pres»|ue des l>uis.si>ns
— Coiiiment trouvez-vous mou jardin ï dit le gros \>AfHi.
— Très-original, repond .Maringo. Si l'on ne i>eal pas se luettrt à i'dbri du soleil sous vos arbres, on peut s'asseoir à l'ombre de vos choux. Ce sont de ces choses qu'on ne irouve p.is partiuit.
— Quand j'aurai fait venir du guano, ce sera bien autre chose i
— Vous voulez avoir une forêt de choux, peut-être ?
— Non, mais j'aurai du tab;ic. Mon neveu Ckiniilhien veut que ja fasse élever un pavillon ici. ..et puis une maisounetie là-bas... ei puis uu belvédère eu face...
— Si vonsecoiilcz votre neveu, vous ferez nn village de votre jardio.
— Tenez, voici mes luolons; ils seront délicieux ï aiiiite prt^baioe.
— Dites-moi, se rufraiLbit-un chez voust
— Tant que l'on veut... Songez donc que vous ilcs ici chet voua.
— lors laites-moi seiilemcnl comi.iitrc la s.illc .^ r.iauccr. IViidant que Maringo st.: fail uieuer d.ius U sille i nuiiger, Alfred
ni avec Itéloise, Dugranval cause gravcaieul avec .M. Connihien, et madame .\l<>uluiin,ird, qui a la d;i»moii du leu de bague, propose eu-