XVIII. — ON SB RETROUVE. — NOUVELLES INTENTIONS DE MARINGO
Le baudet monté par la femme de chambre avait, eu effet, pris une espèce de galop, et c<ille qui le montait, effrayée de l'ardeur de son Coursier, avait perdu la tôle, lâché la bride, et, pour ne point tomber, se retenait à deux mains à la crinière de l'animal, en poussant de grands cris.
L'ânj SI fringant a pris sa course du côté de nos promeneurs. Valdémar le retient au moment oii la femme de chauihre venait de se laisser rouler sur le chemin, qui heureusement n'était ni pavé ni ferré. La jeune fille est la pieiniftre à rire de sa chute, qui s'est effectuée sans de trop fâcheuses cidbutes; elle remonte courageusement sur son âne, et Valdémar se tient entre les deux cavalières alin de pouvoir molérer l'alliue de I'uhp et activer un peu celle de l'autre. On reprend le cbeuiiu de Noi>}-le-Sec.
— 'Voiilez-vuus changer, madime? dit la femme de chambre à sa maîtresse. Le mien va jobraent... c'est pis ciu'un cHevul.
— Non, je préfère encore n'aller qu'au pas, dit la petite dame. J'aurais trop|iei;r .-ije me voyai-s emportée comme vous tout à l'heure. Mon Dieu, monsieur, je vous dois bien de la reconnaissance... Sans vous, certainement il nous serait arrivé quelque accident. Il y a de quoi être dégoûtée des ânes... Mais à la campagne, que faire, surtout lorsqu'on n'a pas, ainsi que vous, ie goût de la retraite?
Valdémar, qui s'est éloigné de l'âne de la femme de chambre pour se rapprocher de la dame rose, la regarde en lui disant :
— Il est probable, madame, que monsieur votre époux doit vous tenir aussi fidèle comp ignieî
— Je n'ai pas de mari, monsieur, c'est-à-dire je n'en ai plus; je suis veuve.
— Ali! madame est... déjà veu<e?
— Oui, monsieur, et c'est pour cela que je fais toutes mes volontés ; car le meilleur mari nous contrarie bien un peu quelquefois. N'est-il pas vrai, monsieur?
— C'est possible... madame...
— Vous n'en êtes pas bien sûr?... 11 paraît, monsieur, que vous êtes le modèle des époux...
— Vous comptez rester longtemps à la campagne, madame ?
— Mais je ne sais pas... cela dépendra de mon caprice ; enfin, c'est selon comme je m'y amuserai . Ah! mon pieu, monsieur, voilà encore l'âne de ma ïemine de chambre qui prend sa course... c'est déscs|iéiant!
— Laissons le aller, madame, ii m\\. maintenant le chemin qui conduit à Noisy.
— C'est que... par politesse, vous avez la bonté de rester près du mien, et je crains,..
— Je vous répèle, madame, que c'est un plaisir pour moi... Et allez-vous souvent chez les braves gens de Rosny?
— Voir la lamille Moutoiinard?... Mais oui... J'y passe parfois la journée... On y voit de si drôles de fiiures... sans compter celle de M. Mnringo... Mon Dieu, j'oublie toujours que c'est votre ami 1... Kst-ce que vous avez beaucoup d'amis aussi laids que cela? Je gage que non : d'abord ce serait iliflicile. . Vous devez me trouver bien niécliante, n'est-ce pas, monsieur? et pour la première fois que je cause avec vous, je vous donne une assez mauvaise opinion de moi.
— Vous m'en donnez une très-llaiteute de votre esprit, nvidame...
— Oh! ne mêlons pas l'esprit à la moquerie, monteur; je bais trî-s-bien moi-même qu'il n'y a aucun r.ipport entre eux, que rien n'est plus aisé que lie railler sur tout, de tourner tout eu ridicule, de se moquer même des choses les plus innocentes; que la méchanceté est d'autant plus facile, qu'elle a presque toujours du succès, et que chacun est enchanté d'entendre ridiculiser son prochain, eu qui ne fait milleuieut l'cloge de riuiiiianile. Lnliii je sais que les gens les plus sots trouvent souvent une grosse méchanceté h dire, tandis que les peisoiincs spirituelles restent à court d.ius ce genre de luîtes. Tout cela n'empêche pas que j'aime beaucoup à me moquer. 0'"' vouler- Kous? c'est dans mon caractère, et je crois que l'ou a dit : Cliassez
le naturel, il revient au galop... Ab ! par eseffipl<>, le naturri de moa âne n'est pas de (»a!oper. (Joëlle maudite l»6lel...Uh! <1« ,.'ià^e, ii>u«ltez-le un peu, monMcur.
Valilémar a obéi à la dame ro»e, dont la con»er»aii.<ti a pour lui beaiiioup d'attraits, et c'est avec rcfjrel qu'il voit qufc l'ou appio»l»« de Noi-y.
Kn passant devant Merlan, la petite d^ime «'arrête et dit à mhi e4><apagnon :
— Adieu, monsieur, voici votre chendn; moi, je suis à deox pal de ma demeure, et tou« me contrarieriei bmicnp en venant |»luî I liii... D'ailleurs, j'aperçois ma femme de chambre qui s'ert arrîlce et m'attend.
— Puisque vnn« ne voulc-z pas que je vous arrflmpicne plu» loin, madame, je vous obéis; mais j'e.sncre avoir le plais.r de vous revoir bientôt chez M. Moutonn.ird ..
— J'en serai charmée , monsieur, mais je n'y cumple jruêre; car, enlin, vous ne pouvez pas savoir si cela plaira a uiaJaoïe votre épou.-e.
Après «voir dit ces mots avec son petit air moqueur, la dame rose fait un gracieux salut à Vald>mar, et continue son chtmin.
Valdémar est rentré chez lui tout pré/idupé de la rencontre qu'il a faite; la dame rose est jolie et sa conversation est amuianle, mais elle semblait mettre de l'inleution, de la malice en répétant i>aus cesse ces mots : .Madame votre épou«.
Si Vr)Mém;ir ne connaissait point Maringo, il pourrait croire qu'il a bavardé et que l'on .sait dans quelle position il se trouve avec niadame Durancy; mais si Maniig^i est tre,-. sans façon, s'il ne se f;ène pas pour (lire ce qui lui déplaît et l'ennuie, il est é^'alement lut i- Iiable de faire une méchanceté, et surtout de trahir le secret d'on ami.
Ernestine était assise dans le jardin lorsque Valdémar revient; elle ne lui fait pas la mine, mais elle se contente de lui dire:
— Vous vous èles promené longtemps, mnn amiî
— Oui... il faisait si beau temps!... et puis, je m'étais trompé d« chemin pour revenir...
Ce monsieur ne juge nullement nécessaire de parler de la rencontre qu'il a faite. Erne-tine reprend an I ont d'un moment :
— Vous trouvez doue plus de plaisir mainleDaiit à vous promener seul qu'à être avec moi?
Valdémar se met encore à nettoyer un rosier, t-iut en répondant :
— Non ; mais comme à présent on ne sait jamais ce qui peut vous amuser... comme vous avez si peur de la rencontre du monde, alors j'ai pensé... que vous aimeriez mieux rester.
Ernestine regarde tristement celui qu'elle aime en lui disant:
— Est-ce bien vous qui me dites Cila, mon amiî V.ius ne savez plus ce qui peut me plaire... vous douiez que cela lue fa»< plaisir de me promener avec vous... Ohl non, vous ne dites pas Ii ce que vous pensez... Qu'ai-je donc fait pour que vous m'adressiez de leU reproches?. ..
— Je ne vous fais pas de reproches... seulement je trouve singulière l'obstination que vins mettez à ne point y mloir aller chez... ces personnes de Uosny qui ont mis tant d'in-ta ue à nous inviter.
— Et moi je trouve tout aussi singulier que vous teniez autant à fréqueiiler M. et mad.uue Muutonnard. Il me semble qu'il n'y a aa» cune sympathie, aucun rapport entre nous et ces gens-là...
— On ne va pas toujours chez les gens pour eux... on y va quand on s'amuse chez eux.
— t qui vous dit que vous vous amuseriez chez M. lloutonnard?... Certaiiinnenl vos amis n'y sont plus.
— Maringo y est toujours; il y est resté.
— Ahl... Coracaent donc le savez-vous?
Valdémar reste un moment embarrasse; mais il reprend bientôt:
— C'est ce paysan... cet homme... qui détruit les taiH>e5... et que j'ai rencontré en me promenant... Comme il va chez lesUoutonaarJ, il a reconnu Maringo.
— Ahl vous causez avec les paysans, inainienantî
— Pourquoi doue pas?... Avec qui causer.iit-ou à la campagne?... Mais en vérHe, tout vous semble extraordiuaire; je ne puis pins rien faire sans que c«da vous surprenne.
Ernestine ne reponirien; elle détourne la tète, elle pleure; Valdémar s'en aperij'oit, il quitte son rusier, court à la jeune femme, l'entoure de ses bias en lui disant :
— Pardonnez-moi, j'ai tort... je ne sais ce que je dis... je serais si désolé de vous causer du chagrin 1... Voyons, ne boudez plus, ue M.yez plus fâchée, et surUiutne versez plus de larmes, ou je croirai que vous m'en voulez toujours!
Ernestine essuie ses yeux, sourit à Valdémar, lui tend la maia et lui dit avec sa voix la plus douce:
— Oublions tout cela , et surtout plus de fiicJitri«$: cela me fait tout de suite trop de mal, car, lorsque vous me p.u-lei trop Iri^Uenient, je crois que vous ne m'aimez plus... que ma présence vou» ennuie... Non, non, c'est fini. Vous m'aimez toujours... miisec.iulez, je ne veux pas aller chez cis personiiesde Rosuy. p;irce que je trouve (pie ma position avec vous ne me le jKMiiut p.is ; cei>endaut je ne veux pa.s que cela vous prive d'un amusement. Vous irez, veais, moo
t'AMOUa QUI PASSl-î «•!• L'AMOUR QUI ,/ NT.
ami, vous irez quand cela vont conviendra. Moi seule ici ji; (jenaerai avons, et vouh... dans cette maison si gaie, j'espcre que voua ne ni'iiulilicrcz pas tout k l'.iit.
Valiléiiiar eml)ra-;r(> Knicstine en lui disant :
— Non, ma bnniie ainic, non, je n'irai pas sans vous chez ces Muutonnai'd; et pui-qne vuus nr voulez pas les voir...
— Ce n'est pas une raison pour que vous n'y alliez pas. Vous savez bien, monsieur, que tous les jouis un mari va en société sans sa femme.
— Kh bien! alors, j'irai une fois par politesse, pour leur rendre leur visite ; m;iis ce sera tout.
Deux joiir^ après celte convorsatinn, VaMémar, qui, sans vouloir en convenir avec Krnestine, a la p'us {rramle envie d'aller chez les Miiiitoiinard, annonce qu'il va rendre ta visile de politesse; et vers lui'' tieurcde l'api ('^-mi'li, il se nicl en roule pour H'sny, où il n'arrive qu'après une dcnii-lieure de marche, le soi-disant voisinage se trouvant à plus d'une deiiii-lieu'' de chi:z lui.
L'arrivée de celui qu'ils a|ipi'lleiit leur voisin de Mi^rlan cause la plus vive joie chez M. Moulomiard; cepemlaiil celte joie tombe un pi'U lorsqu'on apprend qu'il vient seul. Mais Valiléinar trouve facilement une raison pour motiver l'absence d'Ernesline : il annonce que iiiadaiiK,' est indsposee, excuse banale, mais qui suftit toujours dans le mcnule.
— <th! vims allez vnir, vous allez voir ce iin<\70ns devons à l'imaginalion fertile de votre ami, M. Mariii|,'o! s'ecrie madame Moutonnard, en prenant VaMémar par la main et l'entraînant dans le jardin, où elle le conduit à côté du jeu de bagne.
Les deux cygnes étaient occupés par la nièce et la voisine Zarabonnet; les deux chevaux par deux autres voisins de Rosny. Le jeu tournait, et personne no le f lisait luarclierj mais les aboiements presque continuels d'un chien ont bientôt appris à Valdémar quel moyen Maringo a trouve pour faire aller le jeu.
On sait que deux traverses, placées à égaledistance, servent d'appui aux deux personnes qui se chargent de les pousser. A l'une de ces traverses ou a pen'lu un gros iiKHit'au de viande pesant au moins une livre; à l'autre traverse, àTaide d'une espèce de courroie qu'on lui a passée sous le ventre, on a attache tilviqie, chien robuste et vigoureux, auquel on a soin de ne jamais donner à déjeuner quand on a l'intention daller sur les chevaux de bois. tHidipe voit à quelques pas de lui le morceau de viande qui est |iendu, il s'élance en avant pour l'attraper, et, en tirant de toute sa force, il l'ait tourner lo jeu de bague. Mais comme le malheureux chien n'altraiie jamais la viande, qui tourne avec lui, il aboie avec fureur pendant tout le temps que dure la partie, ce qui ajoute encore à l'agrément des personnes qui jouent aux bagues.
— Eh bien 1 que dites-vous de cela? s'écrie madame Moutonnard; n'est-ce pas que c'est bien ingénieux?
— C'est très-ingénieux, repond Valdémar; mais si vous jouez souvent aux bagues, cela pourra bien taire crever votre chien.
— Non: M. Maringo nous a dit qu'il liuirait par s'y habituer. Au resie, on lui donne ensuite bien à manger... Seulement il ne déjeune plus.
— C'est égal, je crois que vous ne feriez pas mal de lui donner au moins un second.
— Tenez... tenez, le. voilà, celui à qui nous devons ce plaisirl...
En disant ces mots, la gran'le dame montrait un objet.étalé sur le gazon. Valdémar en passant avait pris cela pour du linge qui séchait; mais il s'aperçoit alors que c'est Maringo qui, atlublé d'une immense blouse grise et la tète coiffée d'une tourte de même étofie, est étale sur le dos, les jambes relevées et croisées, une pipe dans la bouche et regardant avec orgueil Œdipe faisant tourner le jeu de bague.
— Deus nobis hœc otia fecit! dit Maringo en regardant Valdémar... Seulement, e'esl moi qui suis le dieu.
— Il parait que vous vous trouvez bien dans cewe maison? dit Valdémar en souriant.
— Très-bien! j'y suis comme chez moi... Je crois même que j'y suis mieux que chez moi; c'est pour cel i que j'y reste.
M. Montonnard s'empare a son lourde Valdémar; il tient à lui faire voir son jardin et surtout ses couches de melons. Valdémar a /air de trouver tout cela fort intéressant, et pourtant il aimerait Deaucoup à voir d'autres objets. En eulranl dans la maison et le jardin, ses yeux ont beau chercher, il n'a pas aperçu la personne qu'il espérait rencontrer. Tout en suivant le gros piipa^ qui ne lui fait pas grâce d'un chou, il veut au moins parler d'autre chose.
— Vous avez toujours nombreuse société, à ce que je vois? dit Valdémar d'un air iudiûérent.
— Oui. Oh! nous avons toujours du monde... Voilà des cerisiers anglais; c'est délicieux, demi-ananas... Us n'ont pas produit cett^î année, mais avec du guano, ils produiront l'année prochaine.
— 'Vous avez des dames t
— La voisine Zanibonnet et puis ma nièce, la feuiine :■ (> rintiiien, l'architecie... Ça me fait penser qu'il m'a dit que mn m.}ison de la lue Corbeau, à Paris, avait besoin d'être reprise en sous-
œuvre. Il parait que depuis quelque temps il règne une maladie tiur les maisons I