‹ MoustacheChapitre 255 sur 281 · PETIT -TRICK LE BRETOIS · texte numérisé non relu

PETIT -TRICK LE BRETOIS

ou

CE QUI NE SE PEUD JAAIAIS

i^lit Trick était un enfant de la Brctapine, c'cst-à-diro qu'il ait la i .ocliaïuJe, la doleriiiinaiioii vive, le génie prompt et le

angage parfois un peu rudo; (ju'il était courageux et fidèle ; car quel paysu vu naître plus d'hommes que l'on pourrait citer pour leurs iioljles sentiments!

Et quand nous parlons de la fidélité, nous n'entendons pas parler ici de l'amour et de ces j^enlils serments que se font deux amants, mais bien de ce grand, de cet admirable di'vout'inent qui consiste à ne point abandonner ses amis dans le malheur, ses luaîiies dans l'exil, ses princes dans l'adversité.

Mais chaque médaille a son revers, ainsi que vous le savez , et d'ailleurs il n'y a rien de parfait dans la nature. Or dodc. Petit- Trick devait avoir aussi son mauvais cùlé, puisque nous l'avons tous; on assure même qu'il y a des personnes qui n'en ont point de bon.

l.e mauvais côté de Trick, c'était la vanité, c'était une énorme confiance en lui-même, et. par conséquent, une très-haute idée de son mérite et la certitude que peisonne ne pourrait le tromper.

Pauvre garçon I... quelle erreur 1 quelle folle illusion 1 Les plus grands esprits, les hommes de génie même, ont été abusés, dupés connue les hommes les plus vulgaires.

Être trompée, c'est le sort de la pauvre espèce humaine; et il y a encore des gens qui disent que nous serions très-malheureux si nous ne l'étions pas!

Mais Petii-Trick n'avait que quinze ans, et il était Breton ; il faut donc (excuser celle grande confiance qu'il avait dans sa s;igacité. Nous voyons eliaiiue jour, dans le monde, des gens que l'âge et l'cxpénenee u'oul point rendus raisonnables ; si l'adolesci'iu;e avait la sagesse en partage, que reslerail-il à la vieillesse?

Pelit-Trick voulut aller à Paris pour tâcher de faire fortuub.

C'est une envie fort naturelle; il est rare qu'elh- no naisse pas chez les persoinies que le sort a mal partagées; et bien des gens riches se conduisent, à cet égard, absolument comme ceux qui no le sont pas.

Jean-Jacques a dit:

« Il faut être heureux, cher Emile; c'est le premier besoin de l'homme. »

Mais, (le nos jours, on a fait une variante à la phrase de Kous- «eaii, et l'on dit :

« Il faut être riche. »

Car ou pense que sans la fortune il n'y a pas nuiyet' ^'*t'-e heureux.

Revenons à Petit-Trick.

Ses parents avaient été dans le commerce, mais ils ne s'étaient las enrichis, et, de plus, ils avaient été souvent dupes d'iuiri-

1 lits t\l de fripons.

L'adolescent se dit :

— Je serai plus adroit ou plus heureux; je nome laisserai

Muper par personne, et je ferar rapidement mon chemin a ' ' ris.

^ Un vieil oncle, seul paient qui fût resté à Trick, consentit h

renvoyer dans la capila.c de la France, et parvint ,i obtenir poui

lui une place de petit n.mmls eVJiz une espèce ié marchand de bno.T-brac.

On donnait au jeune homme le logement dans une soupente, la table, qui était très-frugale, et vingt sous par s>.-maine, san compter les profils, c'est-à-dire les petits pourboire^ des chalaiiJ.s chez lesquels on portail des marchandises. L'emploi n'était pas brillant, mais Trick le trouva niagnilique. Il remercia son vieil oncle, mit ses ellets dans un sac de nuit, et couiut se nicher sur riinpérialc de la diligence, où une place avait ete re:<.-nue pour lui.

La figure éveillée, espiègle et ouverte de Trick parut raireune imjiression très-agréable sur un voyageur placé a cùtedelui sur l'impériale.

Ce voyageur était loin de ressemblerai! jeune Breton : sa physionomie rusée, .ses yeux petits et fauves, n'annonçaient point la sottise, mais n'inspiraient pas la confiance; eiiliii. dans sa bouclie pincée, serrée, le sourire ét.-iit railleur et perfide. Croyez-moi, nie fiez-vous des bouches pincées, mais n'ayez pas grande confiance dans les autres.

Pelit-Trick n'en conta pas moins toutes ses affaires à son compagnon d'impériale, et celui-ci répondit à ce récit par un aws dans Icirtel il soniblait mettre une grande sincérité.

— Jeune homme, vous allez à Paris: prenez bien garde a \ous. Dans les capitales, ii y a beaucoup de voleurs. A P.iriâ, ils iir nianqueut pas.

Dans une ville immense, où tant de gens se\>-iilciii sm- - ■•<■ comment ils poarroni liner, vous ooiiipieiic/. ,|o .i J.i.i -. mettre beaucoup de vols, d'eseioqiieiioi, de liioniiri-^. i •> pitales les plus renommées pour les beautés . les .i,'reiit'n;.-. plaisirs qu'elles renferment, luit le tris'e privilège" daiiii.-r .i i . leur enceinte les fripons les plus adroits; partout ou il va foui vous pouvez être certain qu'il y a des voleurs ; c'est une alUi géante vérité, mais c'est une vérité.

Tenez-vous dmic en garde cmitre tous les tours que l'on vou dra vous jouer. Je ne vous parle pas ici des vols à main arnic» par escalade ou avec elTraction, cela rentre dans la série des cnmes vulgaires et communs à tous les pays, et ce sont des vols en usage à Pans contre lesquels il faulse munir de prudence.

Le Pelil-Trick écoutait en souriant son comp.ignon de voyage et s'écriait de temps à autre :

— Oh ! monsieur, il n'y a pas de danger !... Je ne me laisserai pas attraper, moi .. Je pane que je reconnaitrais un voleur il une lieue!...

— Ah I vous croyez cela, mon petit ami- voilà une confiance qui pourra vous éire funeste. Mais vovons, puisque vous éles s. certain de vous tenir en garde contre les lllous. connaissez-vous le vol ait bonjour â'i le vol à ianu'ricaihe i... Suivez-vous ce qur c'est que le vol au pol!

Potit-Trick ouvrait de grands yeux, puis secouait la lOie et s e criait :

— Ah! bah I ce sont des bOtisej, tout çal... des choses qu oo dit aux enfants pour les elïiaver i

— Je n'ai nullement le dessein de vous effrayer, mon joum Hmi, je veux éclaii-cr votre inexpérience.

l'KTIT-TIllCK I i: nRF.TON.

EcouU'z moi : p«rml les vo s le» plus fréquents à Paris, on signale d'abord celui dil ait bunjour.

ie vais vous expliquer ce que c'est, cela pourra vous ser\ir dans l'occasion.

Le matin, a l'aiis, dans une maison souvent liabiteo par un très-grand nonihni do locataires, le portier, qui c^mso avec une bonne, avec un voisin, ou iiui prend son lait à la laitière en face, •Ml qui balaye le fond de sa cour, ou (lui donne à nianfjer à sa pie... (à Paris, les portiers ont pns(|iiii toujours ou une pie , ou lin [)erroi[uet, ou un chien, ou trois cllal^). bref, comme ils sont ftui occupés le matin, ils ne font [las toujours ailentiori au.x personnes qui entrent dans la maison.

In industriel s'introduit, il !,'a^'ne lestement l'escalier, njûiile en regardant à toutes les portes; il est bien rare qu'il n'en aperçoive pas une aiirès laquell'j on a laissé la clef; car un garçon qui a veillé tard dit le soir à sa concierge :

— Voilà ma clef; vous la donnerez demain i ma femme de ménage ; je n'ai pas envie de me lever pour aller lui ouvrir.

Le matin, la ftiiime déménage monte; maison tiescendant pour ciiercher le café, le petit pain et le pot do crème, elle ne manque pas de laisser la clef dans la serrure. Très-souvent les bonnes en font aulant; ou c'est la portière qui est chargée de mouler les journau.\, et qui oublie la clef à la porto ; ou bien encore c'est le loealairo lui-même ipii lui dil :

— l.ais-oz ma clef en dehors, que je ne sois pas obligé de me déranger si l'on vient me voir.

Pelit-Trick éclate de rire en disant :

— Oh! je ne serais pas si bêle que ça, moi!

— Vous pensez cela?...

Enfin, l'industriel avise une clef ; il s'avance, ouvre fort doucement et pénètre dans l'appartement. Un monsieur est étendu dans son lit et roiitle avec une parfaite sécurité. Il est même libre do rêver qu'il a trouvé une mine d'or ou qu'il a hérite d'un parent millionnaire ; qu'il est nommé sous-préfet ou qu'on lui a envoyé une boite de confiiures de Bar.

Pendant qu'il fait de si jolis rêves, l'industriel décroche lestement une montre, s'empare de l'argent qui est dans un secrétaire, s'éloigne en prenant loiiles les précautions possibles pour ne point réveiller le dormeur, sort hardiment de la maison, et passe devant le portier en fredonnant un air de Rosslni.

— .\h ! je ne me laisserais pas voler ainsi, moi ; dit Trlck, car je suis sûr que je m'éveillerais : j'ai le sommeil très-léger, en dormant j'entends trotter une souris.

— Vraiment, mon cher ami! voilà une faculté dont je vous fais compliment. Mais admettons qu'en entrant dans un appartement, après avoir trouvé la clef sur la porte, l'industriel y rencontre quelqu'un de bien éveillé,.. Vous croyez que notre voleur est pris... Pas du tout.

— Qui est là? demande la personne qui entend ouvrir sa porte ou qui voit entrer un inconnu dont la figure ne lui revient pas du tout.

L'indusli'iel feint un air surpris en murmurant .

— Pardon, je demande M. Tchicolï, dentiste?...

— Connais pas.... Il n'y a point de dentistes dans la maison.

— Oh! mille pardons, monsieur; je me serai trompé de numéro.... Désolé de vous avoir dérangé!...

Et le voleur disparaît comme un éclair, tandis que le locataire de l'appartement cherche dans sa mémoire s'il a des dentistes pour voisins, en murmurant entre ses dents ;

— Tchicolï c'est un nom russe.... Il paraît que la Russie

nous envoie aussi des dentistes.

— Monsieur, dit Trick après avoir écoulé son compagnon , je verrais tout de suite sur la figure d'un individus! c'est un voleur; alors je lui sauterais dessus et je l'arrêterais.... Ah! c'est que je no suis pas poltron, moil

— Diable 1 répond le voyageur en lî.vant sur l'adolescent ses petits yeux de fouine; vous croyez que vous reconnaîtriez tout de suite un voleur rien qu'en inspectant sa physionomie?

— Oui , monsieur.

— Peste! quel gaillard vous faitesl... Allons, je suis bien aise le vous savoir ce talent.

Mais c'est égal, je vous ai appris ce que c'est que le vol au bonjour, je veux maintenant vous faire connaître le vol à l'améritaine, qui est fort en usage à Paris, où l'on s'étonne cependant qu'il puisse encore trouver des dupes.

— Oh , ce n'est pas la peine, monsieur,

— Vouï savez ce que c'est?

— Non, monsieur.

— Alûis, laissez-moi donc vous le dire.

le voleur se promène tranquillemeni dans Paris comme un simple llàncur; il guette un homme porteur d'un sac d'argent ; il se place pour cela aux envirniis du Trésor ou de la lianquo : dans ces quartiers-là , les porteurs d'argent sont aussi communs quo les omnibus. Le videur en aperçoit un, il l'accoste, f.iit semblan' d'être étranger el di; chercher à chang'-r do l'or contre de l'argeiiL

Un com[)ère passe, qui feint do vouloir saisir colle occasion do faire une bonne alTaire; de son eiirà, l'homine qui porte le sac d'argent no veut pas que cette aubaine lui échappe. On entre dan» un Cabaret.

Le soi-disant étranger, tout en baragouin.int plusieurs langue', compte son or conlio iie l'argent ; le ciimpèrcr fait semblant d'aller cheiclier aussi des écus; il sort, et ne rep;;rait pas. L'étranger prétend ipi'il lui a emporté une pièce d'or, et court après lui. C';.' messieurs ne reviennent pas. L'homme au sac paie la dépense et se rend chez un changeur pour y vendre son or.

Arrivé là, il s'aperçoit qu'on lui a escamoté les bons rouleaux ceux qui lui restent ne renferment que du plomb ou des sous.

— Mon Dieu! monsieur, mais tous ces geny-la se laissent attraper trop facilement; ils n'ont doncalTaire qu'à des niais?

— Voulez-vous que je vous conte d'autres vols en usage à Paris?

— C'est inutile, monsieur, en voilà bien assez! J'ai d'aillours dans l'idée que les voleurs n'auront pas envie de se frotter à moi.

— Comme vous voudrez, mon clier petit ami.

Le monsieur si officieux n'en dit pas davant.ige, il se retourne, et, pendant le reste du voyage , dort nu fait semblant de dormir. Uuant à Trick, il dort parfaitement bien sur une seule oreille, ce qui est infiniment plus commode que de dormir sur les deux.

On arrive à Paris.

Le compagnon de l'impériale est descendu avant la oarrière, après avoir encore dit au petit Trick de se rappeler ses conseils.

Le jeune Breton, à peine dans la grande ville, regarde l'adresse de son marchand de bric-à-brac, et lit :

Monsieur Fripard, rue aux Ours.

Trick se fait indiquer la rue aux Ours; puis, son sac de nuit sur le dos, court chez M. Fripard. Le marchand de bric-à-brac est un petit vieillard jaune et fripé qui porte depuis seize ans la même redingote , ce qui doit donner une haute idée de son économie. Il reçoit le peiit Breton assez sévèrement, et lui dit :

— Tu vas être mon commis; mais prends garde! si tu perds quelque chose , si tu te laisses attraper, songe que je retiendrai cela sur tes appointements.

— C'est entendu , répond Trick, et cela ne m'empêchera pas d'amasser.

— Tu vas , sur-le-champ , te mettre à la besogne. Tu liendra; mes livres. On dit que tu écris bien?

— Oui, monsieur.

— Tu écriras bien serré, afin d'employer moins de papier. Te sers-tu de plumes de fer?

— Oui , monsieur.

— Très-bien; tu te les fourniras. Mais tu ne vas pas garder ct bel habit pour travailler?

— Oh! non, monsieur! j'ai dans mon paquet une veste et uut, blouse.... Oh ! j'ai tout ce qu'il me faut, je suis bien nippé !

— Alors, endosse tout de suite ta blouse. Tu ne la quitteras que les dimanches, et encore ces jours-là, si tu m'en crois, tu te contenteras de la retourner.

Le petit Trick, tout en se disant que son patron pousse un peu loin l'économie, se met en devoir d'ouvrir son sac de nuit, qu'il a déposé en entrant dans un coin de la boutique.

Tout à coup un cri de stupeur échappe au jeune Breton; le vieux Fripard en est effrayé; il se retourne en disant :

— Est-ce que lu aurais cassé quelque chose ici?

— Non, monsieur, ce n'est pas cela... Mais, tenez... voyez donc., mon pauvre sac de nuit où j'avais huit chemises, douze mouchoirs trois gilets, deux pantalons, deux vestes et une blouse...

Le vieux marchand s'approche et regarde dans le sac de nuit qui ne contenait plus que du son.

— C'est une leçon d'économie que ton oncle aura voulu te donner, dit M. Fripard. Il pense que ce <[ue tu portes sur toi te suflit.

— Oh! non, monsieur, non! j'ai fait moi-même mon paquet, et je suis bien sur que j'avais loutcequeje viensde vous dire... Et plus que du son!... .\h! voilà un papier, il y a qnelque chose d'écrit.

Trick ouvre le papier et lit :

« Je vous ai dit de vous tenir en garde contre les voleurs vous « n'avez pas voulu me croire; mais les bons avis que je vous ai 0 donnés valent bien les effets que contenait voire sac. >

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