CHAPITRE m
MÉNAGE d' ARTISTES. — LE LIÈVBE. — LE LOGEMENT
d'adhÉiMar.
La maison où demeurait Adhémar était neuve et bâtie avec cette coquetterie que l'on met dans les consiructions modernes; la porte que l'on se faisait ouvrir en tirant un bouton de cuivre, était surmo.dée d'une grille fort élégante; on entrait sous un vestibule dïillé; les murs étaient peints et figuraienl le marbre; enfin, un escalier bien frotté, bien ciré, et qu'éclairait une lampe de bronze, conduisait sans fatigue aux divers étages de la maiso;j.
Adhémar était logé au cinquième : il n'avait que deux pièces, pas «n seul cabinet, et son loyer était de ceni écus. Il est vrai que son petit appartement était aussi frais, aussi bien décoré que les pièces du premier étage, et qu'il avait vue sur le boidevard. Dans les maisons modernes, les logeuviits sont aussi jolis au dernier étage qu'au premier, et l'on peut, sans déroger, habiter un peu haut. Mais cent cens de loyer, c'était trop pour un homme qui ne possédait plus que dix-sept cents francs de revenu ; aussi ehnipie fois qu'il s'agissait de payer son ternie, Adhémar était obligé de vendre de sa rente.
Le jeune homme avait |iris sa bougie chez sa concierge, qui, en Toyant les trois pièces de gibier, s'écrie;
— Ah! monsieur, le beau lièvre!... oh! les bep-jx perdreaux... Monsieur vient de la chase?...
— Non, mais c'est un chasseur de mes amis qui vient de me donner cela.
— Comme c'est adroit de tuer une bêle qui vole... et une qui court si vite... car ça court joliment un lièvre !... Quand feu M. Coqueiiard allait à la chasse, il ne me rapportiiit jamais que du fromage de Neufchâlel et des aeeros à ses Imbils... Il lirait lioiriliiement mal, mon pauvre mari I... Enlin, vous médirez, on fait ce qu'on peut..
f— Vous n'avez pas de lettre pour moi, madame Coquenard ?
— Non, monsieur, pas la moindre... Ah! Pieu, le beau lièvre , que ce sera bon en civeL..
Adhémar semb'e toujours éprouver un «ccrflt senti'nent de tris- IC'^^v lioMpie la portière lui ilit ipi'elle n'a rien à lui remettre; mais cela ne du'.'.- qu un instant, et, repienanl vite sa |{aielé. il moule lesteiiieiii son escalier, tenant sa liuujsie d'une uiain et son gibier de l'aulie.
Au quatrième étafçe, une porte était ouverte , une jeune femme, dans on doliabillé tret>-galanl et lies ilécollelé, causait avec un iiiditmaitre qui sortait du chez elle ut lie s'en allait pai>, luut en lui disant tdicii à chaque instant.
La dame du qii.'itriéme étn't actrice: die jouait ti lin théâtre dea boulevards ; elle n'était pas jolie de figure, mais elle était agréable ; elle avait de belles ilenls, des yeux très virs,qoi u'élaienl pas timide», et un sourire qui él;iil fort engageant ; enfin, elle étail grande et bion faite. Avec loiit cela une actrice doit faire son chemin dans le luoiide, ou bien elle y met de la mauvaise volonté.
Adhémar passait en saluant sa voisine : il savai' trop bien vivre poiii!«'arrèter pendant qu'elle parlait avec qiio'qu'un ; mais mademoiselle Azéma, c'est le nom de l'actrice, .''arrête en lui disant :
— Ali! mon Dieu, mon voisin, «èl-ce que vous *,tes chasseur? est-ce vous qui avez tué cela?
— Non... c'est un présent qu'on vient de me faire...
— Vous êtes bien heureux qu'on vous fasse des présents I on ne me donne jamais rien, à moil
Ces mots sont prononcés d'une manière ironique , et semblent s'adresser au dandy avec lequel on causait ; celui-ci paraît très piqué; il s'en prend ;'i ses gants, les met avec colère, el les fait craquer tout en murmurant :
— En vérité, Azéma, vous êtes extraordinaire!...
— Ma foi ; si je le suis, vous ne l'êtes pas, vous, répond la jeune actrice en riant. Puis, sans s'occuper de la colère qui brille dans les yeux du petit-maître, elle regarde, elle touche, elle retourne, elle tâte les deux perdreaux que tient Adhémar, en s'écriant :
— Oh! les beaux iifrdreaux!... Je suis folle de ces animaux-là... rôtis surtout... ah ! toujours rôtis !... ne me parlez pas de fricassées, je les exècre !...
— Eh bien ! ma voisine, puisque vous aimez les perdreaux, etque ceux-ci vous semblent beaux, acceptez-les... vous me ferez plaisir.
— Vraiment, monsieur Adhémar, comment... vous me les donnez... tous les deux... mais c'est trop aimable... Savez-vous que je suis capable de les accepter ?
— C'est bien dans celte espérance que je vous les offre.
— Ma foi, je me laisse aller... je prends les perdreaux. Pendant cette conversation, le dandy faisait un nez d'une aune;
il jouait avec sa canne à pomme d'aigenî ciselé, et la cognait sur le carré comme s'ileùl marqué la mesure d'un pas redoublé. Adhémar met fin à son tourment en montant vivement chez lui, laissant les deux perdreaux à mademoiselle Azéma.
La rapiilité avec laquelle Adhémar a monté son dernier élage a fait éteindre sa bougie. Il pourrait redescendre la rallumer à celle que tient sa voisine d'au-dessous, mais il ne veut pas troubler encore sa conversation avec le beau monsieur; •! s'est aperçu que le cadeau qu'il vient de l'aire à Azéma a excité la jalousie ilu dandy, qui croit peutê re le voisin son rival; cmniiie il n'en est rien, et qn'Adliéraar ne songe nullement à faire sa cour à la jeune actrice, il ne veut pas troubler davantage le repos de ce monsieur.
Mais sur le carré du cinquième étage, il y a deux porles et deux appartements, l'un est celui de Marilly , l'aulre est occupé par ua ménage. Ce sont encore des artistes dramatiques; le mari qui eipère débuter à l'Opéra, el se croit une voix superbe, fait des gammes, des roulades et des poiiils d'orgue, depuis le moment oij il se lève, jusqu'à celui où il se couche; c'est uu grand gaillard de cinq pieds six pouces, qui serait assezjoli garçon, s'il n'avait pas l'air bête, et s'il ne se croyait pas plus beau que le dieu Mars. Sa femme, jeune, gentille, mais pâle, maigre, fa'igiiée comme si elle avait déjà fourni une longue carrière, joue les amoureuses au théâtre et ailleurs; elle n'a jamais eu de talent, mais en revanche, elle a pende santé: cîib joue le ilrame, parce (lu'oii lui a dit qu'elle avait des larineô dans!ia voix. Quelques habitués de théâtre trouvent qu'elle n'a plus que dès hoquets.
Ce couple dramatique est poorvxj d'un enfant; un petit garçon de six ans, auquel pour son malheur son pîre trouve un organe magiiigiiifique; el ayant entendu 4ire par un médecin de province, que plus les enfants criaient, plus leur voix devenait souple el étendue, le papa, par amour paternel, et afin de faire un Dupre de sou rejeton, s'applique à le faire crier du malin an soir; et pour cela, lorsque les privalions el les taquineries ne sulfisent pas, il y joint encore la fustigation et la flagellation.
Au paoïoeui où Adhémar ai'rivait «evanl sa porte, monsieur TrouiJ»
CE MO
Jado, c'est le nom du chanteur, venait d'ailminislrer une petite eorreetiûn à Lyroris. snn fils; le petit (.'arçon auquel on n'avait doniii'î que (lu pain sce pour son sriiifn'i-, liraillail eoiniMe ijtj âne , la inatuati cspavail de le cmisolur mais le piipa se fidlliiit les rriaiiis en disant il r-a'femtne, avec cet accent qui aiirionrail un lioniaii! ii6 sur les bords de la Garonne :
— i.aisse-ie donc crier, ça lui donnera un ut de poitrine.
Ah! si l'on m'avait foiielié coninie ce, nir,:. que! talml j'aurais è |)résent. (;erlain(:iiiCMl, j ai une voix siiperlie... mais si j'avais cr.t davanlat'C élanl petit, je darni-rais le piin h tout rOpéra-Houir»-!.., PI j'aurais maintenant soixatite. mille francs d uppoiuluiuculs; j'avoneqne cela m'arraii(.'er;yl assez.
lifTeclivcmi-nl. l'inli'irieur de nionsif'ur Trouiliacie n'annonçait pas soixanle niilli' francs de revenn, Il réfinail cln'z lui un désordre et un laisscr-aller qui ne ressenddail pas à un ellVl défait, (laree qu'il n'avait rien de lieau. La |ireuiière [lièce qui servait à la fois de salle h manger el de cuisine, n'était parnie que de vil-illes boites, de savales. des rouleaux de paiiiers qui avaient ih! des rôles, et ipii se pronieniiieiit dans la cliand)ie eoiivcrls d'une noble poussière. Dans un Coin de la feni'^lre élait un roiirneau de terre sur lequel était empilées quelques assicUes cl |iliisieuis bols de faïence, des foiircbellcs et des ouiilèii-s d'étaiîi élainil jclées néfjli^'f.iumeiil à terre, une banciuettc d(Uial s'appuyait eonlie le nuir ; cnlin, ducôléoiiposé, ét.iient deux chaises placées vis-à-vis l'une de l'autre, et de inanière à se toucher; on avait mis dessus les deux coussins d une causeuse, sur ces deux coussins, un rideau de inoussidiiie brochée. lepicsentail un draji ; un robe el un vii'ux clulle servaient de couverture ; cl loiil cela formait le lit du |ielit Lyeoris. ipii, lorsqu'il avait étésaiie. c'eslà-dire quand il avait bien crii^, obtenait de monsieur son père, la permission de mettre sous sa Icte une boite à seringue pour lui sertir de traversin.
La seconde pièce était le salon, le boudoir, la chambre à coucher. Il y avait un Mien acajou, une causeuse privée de ses coussins, cinq chaises couvertes en velours, et un secrétaire. Mais chaque meuble était en mauvais état, chaque chaise avait des taches d'huile, le secrétaire ne fermait plus, la causeuse avait un pied de moins, et le lit semblait faire aussi les fonctions de garde-robe, car on vovait dessus, pêle-mêle, des robes, des [lantalons, des b.is, des gilets, des fichus, des mouchoirs sales; bref, une foule d'objets pour hoiuiiie et pour femme.
Une statuette posée sur la cheminée et représentant une homme dans le costume de /<'(r/aro. tenait lieu de pendule, une guitare accrochée dans un coin,' complétait rameublenieul.
Le cabinet qui terminait cvA appartement, était consacré Ji des mystères que nous nessaii'rons point de p -nélrer, mais auxquels lejeune Lycoris se livrait pendant la plus grande partie de ses loisirs.
« Allons! encore l'enfant qui crie, et le père qui chante se dit Adhéniar, en rliercliantà mettre sa claf dans la serrure. Il faut convenir que j'ai là on voisinage bien agréable... uumsieurTrouillade m'ennuie cousiderablemenlj avec ses roulades... Mais enfin, puisqu'ils ne sont pas couchés, ils me ralluiii'iront ma bûuj;ie...))
Kl le jeune homme va frapper à la iiorio de ses voisins...,
.Mais M. Trouillade faisait tant de bruil eu roH.'ai/rt»/ , son lils en ciianl, et sal'euime eu répéianl ses rôles, qu'on Irappait longtemps chez enx avant d'être entendu. Cependant un coup de poing appliqué de inanière à ébranler la porte, parvient jusiju'au.x oreilles de renfaiit qui s'inlerrompl de pleurer pour dire :
— V'I.à quéqu'un,.. on cogne chez nous.
— Tu mens , polisson , comme un drôle que lu es !.. c"e« toi qui
va être cogné ah !,.. ahl ah I ah I... Ira... a. a., la la! hein I
elle est perlée celle-lîil
— Mais, mon ami, je l'assure que Lycoris a raison, on frajqie Ji la porte.
— Dah!... lu crois, llélénor... qui diable peut venir si lard chez nous... à m"ins que ce ne soit un directeur de province, qui ayant apprisqucj'ét.iis encore libre, accoiiri pour m'engagiH'... ah ! fichlivl alors, il fait bien de se dépêcher, car <ui me lorgne de Ions côtes.,, toutes les directions ont envie de m'avoir... mai.s on sait ipieje veu.x jouer le grand opéra... et la plupart des Ibéûties de province, n'est pas eu étal de le monter... sans cela j'aurais déjà dix eugageuieiils.
Pcudant que pionsieur ïrouillade s'adresse couiiiie do coutume uue foule de complimenls, sa femme est allé ouvrir la porte ; Adliéuiar tenant toujours son lièvre et sa bougie éteinte, se prcsjiute eu diéant :
— Pai-don, madame ; mais j'ai aperçu rie la lumière chez vous, et comme le veut a soiifflé la miinne... je me suis permis...
— Vo'is avez très bien fait, monsieur, répond llélénm', en avant l'air de vouloir s'envelopper dans un vieux manteau qui lui scit de rone de eiiambre ; mais eu laissaiu, avec intention, relonibcr le haut du collet, de manière h moulrerdeux épaules assez Wauches. dont la maigreui fau de la peiu«.
NSIECR. "
— i;ii! c'est le voisin... monsieur Adhémarl.. entrei donc, Toisin, entrez donc un moment... veux-lii le taire, poliwoo... ou je te fiche une gillel.. asseyez-vous donc, voi-in.
— Je "oiis rcmcnje, mon^ieui'Trouillado. mai" je n'ai l-< 't- ■*t temps... Je vais au bal, à un bal costumé, ei je vais m!
— A.M vous vniis d^^^^ez... et commcnl? demanda !.
— J'ai un costume de marin an;;'ais. cl je v.iis le œ'-t!r.-,
— Je suis n'iclié que vous ayez un casIimiic. reprend M. Trouif. I 'ti'":. jrf vous aurais olferl mon liabii de Fijnro, sous lequel j'ai joué
,,■- r'ie avec un cnorine succès dans les premières villes de France... Ah! c'est qu'il est un peu joli mon cosuimede Piijaro! lout en soi* el en velours... broderie d'argent... sur toutes les coulures... c'est magnifique...
— .Maman voulait découdre hier la ve«le du Piynro. pour se fair« un spencer, murmure le petit garçon en enfonçant siicressivcmcnt dans son nez, le pouce et le petit doigt de sa main gauche.
— Veux-tu le taire. Lycoris... lu vas être giné pour l'.Tpprendreà parler devant le monde... Oui. voisin, mon costume de liïaroenfince tous ceux que l'on a vus à l'aris, de môme que h m.in.ère donl je chante ce rôle, ne ressemble pas à tout ce que vous avez cotundu ici!...
— Quand à cela, je n'en doute pas, répond Adhémar en souriant.
— Ob ! la bebôte! la bebêtel... s'écrit le petit Lycoris, en appercevaiil le lièvre que lient le jeune homme.
— l'ardieu, voilà un beau lièvre, dit à son tour M. Troiiillade. je ne l'avais pQs remarqué...
— C'est UD cadeau que l'on vient de me faire. ■ — Ou ne nous fait jamais de cadeau comme cela, dit llclénoren poussant nu soupir.
— P,ir exemple, reprend Trouillade, quand à ce qui est d'accommoder un lièvre, j'ose dire que personne ne pourrait lutter avec moi.
— Comment , monsieur Trouillade. vous savez faire la cuisine?
— F,l très-bien ! je m'en pique I il ne faut pas que cela vous étonne, nous autres du Midi, nous sommes un peu gourm.mds , el nous aimons à nous occuper de touts ces petits détails. .Mais le lièvre... c'est Ih surtout où j'excelle.
— Je vais vous demander la permission d'allumer ma bougie eL..
— G'est-;i-dire, reprend Trouillade en arrêiaiit Adhémar, que si vous goûtiez d'un lièvre fricassé h ma manière... vous ne saunez plus ce que vous inaiigez... vous croiriez que c'est du saumon...
— Je veux sonner... j'ai faim... je veux de la bebëte, dit le petit Lycoris, en tirant le lièvre par une patte.
— Hélénor. fais-moi donc le plaisir de coucher ce pelil drôle, dit le chanteur, en s'eiuparaul à son tour du lièvre; il y a longtemps qu'il devrait être au lit.
— Il demande à souper.
— Tu sais bien que je ne veux p89 qu'il mange le soir, ça embarbouille la voix...
— J'ai faim, moi, hi, lii, lii.
— Tu mens, polisson... * Pendant cette digression, Adhémar avait allumé sa bougie, il sa
rapproche de M. "Trouillade, pour reprendre sou lièvre, mais larlisle court dans la seconde pièce en criant :
— Voisin, venez doni- un peu... venez par ici, je veux vous faira voir quehpie chose qui en vaut la pcuie.
jVdhémar se décide h enirer dans la chambre h coucher, tenant .sa boui-'ie à la main, pendant que la romantique llélénor le regarde teiKJreineut. eu murmurant :
— Que vous êtes heureux d'aller au bal!... Je voudrais bien y aller, moi.
— Tenez, monsieur Marilly, regardez-moi cel.i ! s'écrie Trouillade eu poussant Adhémar devant la cluniinéc el lui désignaul du doigt la staluelle.
Adhémar considère le petit plfllre, el, n'y vovant rien derciuarquahle^ dil :
— r. est un l'igaro.
— Oui. cerl.iinement ; mais, ce Figaro, à qui rcssi^mble-t-il T
— Ma foi, je n'en sais rien.., avec tout cela l'heure se passe, el je devrais cire hubillc...
— Comment, monsieur Marilly, ous ne me trouvez pas frappant de ressemblance I,..
— Ah ! c'est vous qu'on a voii/,^ faire.,. Comme je ne vous ai jamais vu en Pigaro, ça ne me frappe pas.
— Voulez-vous que je mclle un rézillc sur ma lêle... vous juperci mieux?
— Non, non. monsieur Trouillade I... ne mêliez pas Je réxiUe...i c'otit ix'ssumblaut... c'est très ressemblaul I
— TrriM, Tollî» la position El M. Trouilladc, qui n'a plna le lièvre h sa main depuis iiu'il est
entré ilaris la rjiuiiibre h couclier, se peiiclie le corps en arrière, avance une jainbe, nicl un poln^ sur sa hanclie, et se met h entonner d'une voix de Stentor:
Ah! bravo Figaro I llruvo, bravUsiiiiol Ah! bravo Figaro!...
Adlif'niar, qui craint d'entendre l'air tout entier, court vers la port(' cil disant :
— C'est eliarmantt c'est parlait de ressemblance... Je vais m'iiablllor.
— Oui , oui , allez TOUS habiller, au fait il se fait déjà tard, dit Trouilladc, qui semble maintenant très empressé de voir partir son voisin.
— <juoi, votre fds crieencorc ! ditlejeune hon:mc en se rctiduvant dans la première pièce. 11 est donc bien méchant, ce garçun-là?
je l'entends crier presque toute la journée.
— Non... ce n'est pas qu'il soit 1res méchant, répond Trouillade; mais je SUIS bien aise de lui entretenir la voix. Croiriez-voiis, monsieur , que tout à l'heure , en piaillant comme un bœuf, le petit drôle a attrapé le fa-dièze de poitrine...
C'est joli, à six ans.
— C'est fort joli...
— Mais nous vous retenons... Allez donc vous habiller.
EtiM. Trouilladc, qui avait déjà ouvert la porte du carré, semblait avoir envie de pousser Adhéinar dehors, lorsque le pelit Lycoris se met à dire :
— l':t la bebêle... la bebète 1
La figure du chanteur se contracte , ses yeux lancent des éclairs sur le pelit garçon, tandis qu'Adbémàr s'arrête en disant :
— Ah ! c'est vrai , j'oubliais mon lièvre, moi...
Trouilladc a l'air de ne pas entendre, et recommence à chantonner :
Ah ! bravo Figaro 1 Bravo! bravissimo!...
Mais Adhémar ne se contente pas de roulades, et il s'adresse directement à l'artiste, en lui disant :
— Voulez-vous avoir la bonté de me rendre mon lièvre, s'il vous plaît ?
— Votre lièvre ? répond Trouilladc d'un air étonné, et comme si on lui faisait la demande la plus saugrenue. Voire lièvre?...
— Eh bien, sans doute... Qu'est-ce qu'il y a donc de surprenant dans ce que je dis?... Est-ce que vous ne vous rappelez plus que j'avais un lièvre en entrant chez vous?
—•Si MU sifaitl... ohl parfailemeul.n
CR MONSiEOR.
I — Vous me l'avez pris des main«... rendez-le mol...
— Von» croyez...
— Comment, je crois I... vous voyez bien que je ne l'ai plus... un lièvre ne se met pas dans lu poche comme un perdreau.
— Vous avez raison... mais il lue semblait bien l'avoir rendu.
— Vous voyez bien que non... Vous l'avez mis dan» l'autre pièce.
— C'est singulier... je n'en ai aucun souvenir.
M. Trouilladc voyant qu'Adlicmar entre dans la pièce du fon se résout à l'y suisre. On regarde de tous côtés ; point de lièvre.
— Vous voyoz bien qu'il n'y est pas, dit Trouilladc.
— Je sais aussi qu'il doit y être, répond Adbémar, qui commença à s'impatieiilerdes diflicuités qu'il éprouve à retrouver son gibier, lùifin.jesuisvenucbez vous avec un lièvre, il ne peut pas être perdu, je pense.
Le chanteur à roulades saisit le bras du jeune homme, et , aflectant un air de candeur, lui dit :
— Mais j'y songe, mon voisin... votre lièvre était-il bien mort?
ne pourrait-il pas encore avoir joué des jambes? Ces drôles-là sont si fins I
Adhémar ne peut s'empêcher de rire de l'aplomb avec lequel M. Trouilladc vient de luidire ces mois ; mais, apiès avoir donné carrière à sa gaieté, il répond:
— Mon voisin, je trouve la plaisanterie fort jolie... et toutàfait digne d'un enfant de laGas«ogne; mais, commeje suis sûr que mon lièvre ne s'est pas enfui, et ([u'ilest ici, je vous certifie que je le trouverai.
En disant ces mots, Adbémars'approche du lit, et, jetant de côté robes , gilets , pantalons et tout ce qui était sur la couverture, parvient à trouver son lièvre, que l'on avait fourré dessous tous ces effets.
, nr. — Quandje vous di-
, sais que je le trouve-
rais I s'écrie Adhémar en montrant son lièvre
au chanteur. Ah! ah! vous êtes un farceur, voisin... Trouillade part alors d'un éclat de rire qui est plus forcé que na«
turel, en s'écriaut :
— Ma foi, c'est vrai... tenez, je brijlais du désir d'accommodei votre gibier... parce que je suis assuré que vous m'en auriez fait compliment... Voulez-vous que je l'accommode.
— Merci ; quand je mange du lièvre, je ne me soucie pas de croire manger du saumon.
— Ah I je vous ai dit saumon... j'aurais pu dire tout autre chose...
— Bonsoir, monsieur et madame, en vous remerciant.
Adhémar est enfin parvenu à sortir de chez les Trouillade avec son lièvre, et, avant d'être entré chez lui, il entend de nouveau les cris da Lyooris »t k voix (k soa pèr« ^i lui dit :
CE ilONFIEI.R.
— Cela l'apprendra, petit âne, à le fourvoyer dans la conversation.
En passant dr; chez le oliantenr d'opi^ra cli''Z Adliéinar Mariliy^ on croyait sortir de ce» rncs sales et Imurlieiisc-s, où l'on ne i^ail ou poser le pied , pour rntrcr dans un chemin vasle, propre et liien aéré. L'appartetneni du jeune liorninc n'ét.iit cependant pas plus grand que celui de M. Trouillade; mais il était ciré, (Vi)lte, ép((us- «elé ; enfin les meubles étaient aussi élc^'ants que de bon goilt. Ces débris de son ancienne aisance ne contribuaient pas peu à faire croire encore à la fortune de leur propriétaire.
Adiicmar se bâte de regarder son coslume de uiarin, après s'être assuré que rien n'y manque et ([uil est encore très frais ; il ouvre une commode et y prend une paire de gants qui ont déjà été mis inie l'ois; il les ,^
examine, i)rend un morceau de gomme élastique et se met à les nettoyer en se disant .
« Ils iront encore...
j'en ai eu soin; frottons, frôlions!... Etre réduit îi nettoyer mes gants, moi qui jadis en usait trois paires par jour; à la vérité, c est justement parce que j'en mettais trois paires par jour que j'en suis réduit Ih. Je sais bien que je pourrais ciicrcliiT une place:
mais (lire qu'on a besoin d'une place quand on me croit riche, c'est Irés vexant; encore si c'était une bonne place, de préfet ou de souspréfet, ça se prend môme quand on est riche, et c'est probablement pour cela quî d'ordinaire on les donne à ceux qui n'en ont pas besoin ; mais aller se mettre commis îi lingt-neuf ans... surnuméraire peut-être...
ina foi non... quand j'aurai lo\it mangé... il sera toujours temps de prcnilre un parti dési;s|>éré... ô les femmes! les femmes! c'est bien gentil , mais ça ruine , et lors mémo qu'on ne les entrelient pas , il y a une foule (lepetilsfrais... dîners, spectacles , voilures , bals; api es tout, c'est encore la manière la plus aimable de dépeu' ger son argent... Décidément, voilJi mesgantf très propres; puisque je dois aller avec la
famille Sublimé, certainement c'est le papa Subliià^ qui payera la voiture... je n'ai aucune raison pour bii faire une galanterie... c'est bien assez que j'aie la complaisance de les avertir pour qu'ils n'attendent pas Monfignard. Voilà donc un bal qui ne me coûtera rien, ni gants, ni voiture, et jo ne jouerai pas; je danserai: c'est moins dangereux. Abl si j'avais toujours été aussi raisonnable! >>
Adbémarsc met à sa loilclle. lui peu de temps il a revêtu le coslume de marin. Il se regarde dans une glace, et, se trouvant con- Veuabloinenl luibillé, se dispose à narlir, lorsque tout à coup un de ses boutons de bretelle casse, el c est par derrière, c'est-à-dire un houtoii inilispensable.
« Voilà qui est amusant! se dit le jeune homme. Cependant, c'est encore benreux qu'il casse à présent. Voyons, je ne veu\ pas sortir comme cela. Si j'allais prier madame Trouillade... oh I ma toi, non, le mari «st trop cnnuj^ux' il \xmilrait encore accomiuodcz mou
Et l'on voit paraître la beau BarJn)os, pùlo, trcmblunt.
lièvre... Quel être assommant <]« prëlentions! La voiRine d'au-<le»- 80U8 me rendrait bien ce service; mais cela pourrait la démiicer. Klle est peut-être encore avec son magnifique amant, ou avec aa autre : car j'en ai vu entrer d'autres, qui ne sont p;»ji aussi recherchés dans leur toilette; mais on les rcf oit avec plus de plaisrr sans doute, car on les reçoit en cachette. Allons, je vais recoudre mot» bouton moi-même : je sais très bien coudre un bouloo ; il s'agit seulement de trouver une aiguille et du Gl. ■
Adhémarse met à fouiller dans le tiroir de la vjmmode. Il parvient à trouver un peloton de fil; mais il lui faut une ai;.'uille. Il ù déjà visité plusieurs tiroirs sans trouver l'étui qu'il cherche , lorsque, en cherchant dans son secrétaire, ses regards locobeot sui un Délit portefeuille eu maroquin touef.
11 s'arrête; ses yeux contemplent le portefeuille: il hésite, sa main «'avance lentement; on dirait qui!
craint d'y loucher. Kd^ fin, et comme oe pouvant plus résister an :r qu'il éprouve, il il %ivemenl le poriiille , l'ouvre , et, : iiit un petit médail- . :• qui est dans uae - piiches , se met à ii-idérer un portrail '''■ femme.
Absorbé dans la con- ' ! l'Iaiion du portrait .il a sous les yeux, I jeune homme sem- ! I'' ni- pouvoir se lasser de regarder cette peinture , qui retrace le»
traits d'une femme jeune et belle. Maison profond soupir s'échap(ie de sa poitrine, un nuage de tristesse cou>re son visage . ses yeux deviennent humides , et il se laisse aller sur un siège en murmurant :
« Mon Dieu!... et je ne puis plus embrasser que sou image ! • En disant cela, il couvrait de baisers le portrait qu'il menait de porter à ses lè>res.
Mais tout à coup, et comme 's'il eût pris une ferme résolution, court au portefeuille, il y remet le portrait, le ferme et le replace dans le secrétaire, eu se disant :
■ C'est fini ; je ne le
:»garderai plus : car
*aùa cela no sert à
neu, el je ne puis plus
revenir sur le passé...
Tâchons de coudre mon
bouton... Ah! voilà ce
maudit étui enfin... Ah ! mon Dieu I... une seule aiguille, el tpii est
bien fine... e?t-ce que je pourrai jamais coudre avec cela?... Il la
faut bien, pourtant. »
Adbémar tient l'aiguille , il prend du fil, mais il ne peut parvenir à le faire entrer dans le trou de l'aiguille; il s'impatiente, jure, tempête; enfin, n'y tenant plus, il s'^'crie:
« C'est épouvantable de faire d«'\ aiguilles si petites et du fil si gros!... c'esi à se damner... Il faut nnsoluraeut avoir rccoui'S à mademoiselle Azéma...u
Et, sans se donner le temps de prendre sa bougie, le jeune homme descend son escalier rapidement , tenant à la main son aiguille et son fil.
Au moment où il appi-oche de la porte de la jeune actrice, il lui semble entendre les pas de quelqu'un qui descend a\co précau loa l'étage au-dessous. La lamj,ie do bronze placée au premier u'éclai-