‹ MoustacheChapitre 271 sur 281 · c iicLll · texte numérisé non relu

c iicLll

CCS vieux et mis de venir liilt's Je leur (; line et très

'•faut fie verdure, les hraii-

tnm leur ombrage, nous dire les conversations qn'ils ont entendues, iitjiis ré|i(''ler lc:s doux aveux, h's Icndrcs serments doul ils fiireut à la dus les iinilccleuts et les téindins!... mais ils sont iiiuels.I... muets eornnie le déperll... c est pour cela, sans doute, (|u'on leur confie tant de cbose», et qu'on vu niêincju:^!»'^ graver sur leur écorce des cliilfres aninineux et des cœurs cnllaïuiuéal... l/arhre est fidÈle. luil... Iccliill'ic > si encore là,, lof'sfjue souveifl les amours sont passés.

Adliéinar allait et venait depui-; ipiil i)eaux marronniers, près dcs(|uel^ Mail, f^e pronic'ner. Au mois de janvier les .u feuillage; il élait tomlii'î diuiR la iiu;IJart froide, ce que l'on apuella du f-'i.rc; à

elles d'arbres étaient recou\Trie.s do ci;tte neige gelcc et brillanle -aui scintille au soleil et donne an p.-vjsagc un aspect qui offre aussi au charme. C'est une parure d hiver, la nature a des parures pour toutes les saisons.

« Si elle ne venait pasl se disait Adlïémar en consultant sa montre. Ah! décidément je suis fou de celle l'emme-li... c'est fini, je n'en aimerai jikis d'autres... je romprai toul doucement avec ("".nmieline. Elle est si jalouse, si e.\igeantel... en lui fournissant quelques motifs elle rompra la première... et ie serai tout à Mailiilde... oh! oui... mais... pour cela il faut qu'elle vienne... il faut qu'elle me code... si ce n'était qu'une coquette... si elle n'avait voulu que se jouer de moi... je crois que j'en mourrais de chagrin!... c'est singulier comme cet amour est venu vite... Lier je ne pensais i)as à Matliilde... mais où avais je donc les yeux... ah I il fallait une occasion... je suis sûr que nous avons dans le fond du cœur une foule de choses... perdues faute d'occasion ! »

A chaque femme qui paraissait dans l'éloignement Adhémar éprouvait un tressaillement de plaisir et s'efforçait de reconnaître la personne qu'il atiendait; comme il avait la vue courte, son incertitude et son espoir se prolongeaient jusqu'à ce que l'on fût assez près de lui, pour que toute illusion fût impossible. Alors, il éprouvait un mouvement de dépil, de colère, puis, se rappelant sa faction de la veille sur les bord^ du canal, il se disait :

« Je devrais y être accoutumé I... que de fois, dans ma vie, ne me suis-je pas trouvé dans celte situation !... et pourtant cela nie produit toujours autant d'effet I Mes désirs, mes craintes, mes espérances sont aussi vives, c'est que j'ai aimé toutes les femmes que j'ai connues, c'est que toutes les lois que j'ai éprouvé une passion nouvelle, il m'a semblé qu'elle était plus fo-te que les antres... est-ce un ni.illieur d'être ainsi l'ait? est-ce que cela ne vaut pas mieux que d êire blasé sur l'amour, comme tant d'autres jeunes gens qui, à vingl-ciiu) ans, ne croyent plus à rienl... »

La vue d'une dame de la taille de Mathilde, et qui marche à la bâte vers l'endroit où e.st Adhémar, met un terme aux réflexions de noire amoureux. 11 fait quelques pas vers celte dame. Un chapeau sur leciuel est jeté un demi-voile, cache une partie de son visage, mais à sa tournure, à son élégance, et surtout ;\ l'agitalion de sa marche, Adhémar a reconnu Matliilde, et cette fois il ne s'est pas trompé.

Madame Bourdicbon est vivement émue, elle tremble; à peine si elle peut parler en apercevant Adhémar, qui vient à elle, en lui disant:

— Vous voilà enfin 1... ah ! je commençais à désespérer I...

— Oui... je vous ai fait attendre, n'est-ce pas... ce n'est pas ma faute... mais je ne sais pas ce que j'ai... plus j'approchais et plus je me sentais tremblante... je no pouvais plus marcher... J'ai cru que je n'arriverais jamais jusqu'ici 1...

— Prenez mon bras... appuyez-vous dessus...

— Votre bras... mais... «h I oui... si des personnct de connaissance nous apercevaient , je !«erai censée vous avoir rencontré...

Adhémar tient ':e bras qu'il presse amoureusement sous le sien;

pendant quelques instants on marche au hasard ; seulement on

choisit de I référence les allées désertes ; on change de iliiection dès

que l'on aperçoit ilu inonde s'approcher ; on ne se dit presque rieu

'' encore, luais on se regarde, cl on jiarle si bien avec les ,vcux I

("lependant les fîmiiies tiennent presque toujours :\ justifier leur conduite, et lorsqu'elles font une faute, quand elles cè:cnt îi une faiblesse, elles veulent prouver qu'on les a pour ain.si dire rendues excusables de la commettre, Olle tactique est du reste commune aux deux sexes : écoulez un bonune marié faisant la cour à une dame, il ne manquera pas de lui dire :

0 Si je ne suis pas fidèle ii ma femme , ec n'est vraiment pas de ma laule, mais il y a une iiuompatlbilité complète dans nos liunieius... elle me contrarie eu tout, me ipiendle sans cesse... Pour «voir la paix, je suis obligé de la cliereber hors de chez moi. »

Ou bien : « Ma femme est très douce, très bonne, mais un carae-

CE MONSIEUR

1ère apathique... ne comprenant pa» len pa"=ion«... ne y d un«l pas de ce que c'est que l'amour, Cl moi j ai uu cœur qui a b --<jla de s'épancher. »

Ou bien : « Ma femme eU très jolie , CflrWnemeot... nuii» toujours malade, pansant sa vie ii se Boiguer. Que diaiile foulei-»<»u*, moi, je 010 porle fort bien. i>

lit une foule d'autre» choses dans le même çenre. Les diiin«a >' mettent plus de finesse, plus de tact. cll«j» vj.i bien plu» de motit» à donner , et en général dans ce qu'elles disent U j a |j1u« de véiité que chez ces messieurs.

— Ma conduite doit vous paraître hien blâmable , dit enfin Mathible en baissant les yeux, et je suissùie que vous me confonde» déjà avec tontes ces femmes pour qui leurs devoir» ne «ontrica.. qui ne suivent d'autres guides que leur amour pour le plaisir.

— Que dites vous là! répond Adhémar en pre«sanl plus fortC'; ment le bras qui est sous le sien. D abord ce serait bien mal li moi de vous ju-er ainsi... Ensuite, j'ai assez d'amoiir-prupre pour penser que j'ai pu vous inspirer un senliioenl que vou» a'accorderiez pas légèrement à d'autres... Ai je tort?

— Oh! non... tenez, écoulez-moi... je suis bien aiseqnc voo s lisiez dans mon àmn , que vous me connaissiez telle que je .sui'. Il y a dans le fond de mon cœur un besoin d'aiiner, eu luèui'; leraps qu'une crainte et une limiilité extrêmes... c'est-à-dire qn- j'.iurais pu aimer toute ma vie qnelipi'un et ne jamais le lui laisser voir, si ce quelqu'un ne m'avait pas aussi lémoi^'né... qu<lque préfér.:iice. Je ne suis pas expansive peut-être; mais mon cœur n'en e^t pu moins sensible. Toute jeune, je le ressentais ce besoin d'ail, icliemcnl véritable. Dans le pcusiounat où je fus élevée, javils trouvé une amie, tout mon bonheur élail d épancher dans sou s.>iii mes peines comme mes plaisirs, de lui conter mes pensées lea plus seciètes ; de son cote, elle ^ussi nie disait toul I... Celle couli.ince mutuelle, nous nous étions juré qu'elle durerait toujours... même lorsque nous aurions quitté le pensiounat.

— Eh bienl est-ce votre amie ou vous qui n'avez pas tenu parole 1

— Oh 1 ni l'une ni l'autre; nous nous aimions toujours aulaut, mais les circonstances nous ont sép.irécs. Un homme très riche l'épousa. Il l'adorait, elle ne l'aimait pas: mais ses i arcnte exigèrent ce mariage. De mon coté, je dus épouser M. Bourilichon; c est un homme fort estimable... mais ai-je besoin de vous dire que ce n'est pas là le mari que mon cœur aurait choisi ? Il a quarante ans, j'en ai maintenant vingt-six ; cette différence d'âge ne serait rien, s'il y avait quelque sympathie dans nos caraclères; mais M. B'iurdichon est un homme tout m:ilériel; pourvu qc il joue, chasse, boive, mange et gagne beaucoup d'argent poir continuer ce genre de vie, il est très heureux... Il a pris une femme pour tenir sa maison et pour... avoir une femme enfin. Il nesl nullement j.iloux par sentiment, mais ccpen tant, comme il a beaucoup d amour-jiropre, et se moque sans cesse des maris trompés, je suis persu.idee qu'il serait furieux de l'être lui-même. Voilà rii.iiniiie que ma famille me fit épouser, sans me consulter, sans me de:iai,der même si je n'avais aucune répmrnance pour celui auquel on enebainait ma vie. Pondant les premières annéjs de mou mariage, je voyais souvent mon amie, et t(uites deux mus nous contions nos peines; elle soulTiait de ne pouvoir éprouver i uf un amour pour un mari qui l'adorait, et moi j'étais fort triste de ne point leneonlrer dans l'époux qu'on m'avait donné un homme qui sût lire dans mon âme el qui comprit mon cœur. Mais bientêl mon amie devint veuve, alors, se trouvant libre et maîtresse d'une grande fortune, elle voulut salifairc le goût qu'elle avait toujours eu pour les voyages. Quoique plus jeune que moi d'un an, mon amie a bien plus de force dans l'e-prii el dans le caractère, c'est une àme fière, hautaine, qui ne iiardunne p<iinl une olïense... Smi cœur est sensible à l'excès eependant, ni.iis celt.' excessive sensibilité la rend plus susceplilde qu'une antre ; car elle ressent vivement l'action la plus légère... et si jain.iis elle connaît 1 auKMir, je crains bien que cette passion ne soit pour elle une source de peine, lïlle est partie depuis plusieurs années déjà, et sou déimrt a laissé un grand vide dans mou cœ'ur. Elle m'écrivait d.ibord fci'quemmeiil... ensuite ses lettres devinrenl rares, courtes... mysti»rieuses... iille m'annonçait un grand événement dont elle devait me faire part; puis, je fus ionglemps, bien long<emiK« sans avoir de ses lettres , el lorsque j'en reçus, elle nie marquait seulement quelle avait éprouvé de grands chagrins, dont elle me ferait p.irl à sou retour. Ces chagrins... ah ! je suis bien sûre que c'est I ainnur qui tes a causés; nous autres femmes, il n'y n que ce senlimeiil qui iimis f.isse réellemeul exister. .. elle aura aimé à son loiir... on l'aur.i trompée peut-être. Je n'en sais pas plus... Mais maiiilen.uil. qu.iod elle reviendra... ah! c'est moi qui aurai bien des choses ."» lui dire I

Madame nn-rdichon a cessé de pirler: Adhémar Va «V'ouioe «toc alleniioii; niai> peiid.ini q' 'elle pariait, il •< su <tiriL'er Vit iii»rv-l>e du cô.é des Champs-Elysces; c.ir le jeuio lioiiime .'S|icn' Lien que son têle-à-têle ne se bornera pas à une couversaliou eu plein air.

CE MONSIEDR.

— Nous ne sommes plus dans les Tuileries I s'écrie Matliildc, qui Vient (le jeter les jeux autour d'elle.

— Non... nous sounnes aux (lliamps-Iîlysr'Cs.

— I'our(|uoi donc m'avez-vous fait quiller les Tuileries?

— J'ai pensé que, de ce cùlé, nous risquerions moins de rencontrer du monde...

— Vous croyez...

Tout on disant cela, Adhémar conduisit la jeune dameduciMé d'un restaurant où il y avait des cabinets j)artieulit'rs, mais lorsqu'on n'est ))lus qu'à quelques pas du traiteur, mada-ae bourdiehou s'arrête en murmurant :

— Où donc me menez-vous?

— Mais... c'est Tort ennuyeux de causer... devant les ":>ssants... Nous allons entrer chez ce traiteur,

' — Oh I non I non I jamais I

— l'our(in(il donc? Les gens très comme u faut vont dîner là... on n'est nullement remarqué en y allant.

— Kt siquehju'un m'apercevait y entrer avec vou.s, songez doncque je serais perdue... Et puis, être vue par ce traiteur... ces garçons... oh ! je n'oserais jamais.

— Quelle folie!... personne ne passe en ce moment... Venez donc!...

-;- Et pour sortir, ensuite... D'ailleurs , qui vous dit que dans la maison je ne rencontrerai pas quelqu'un de connaissance, des amis de mon mari... nous recevons tant de monde; oh! je mourrais de honte! Non! non! je n'irai pas

Mathilde s'est exprimée avec tant de résolution, tout en tirant le bras de son conducteur, que celui-ci n'a pas osé lui résister. On continue de marcher , déjà on a laissé le traiteur bien en arrière ; maie Adhémar fait une moue très prononcée, il se pince les lèvres, ne dit plus rien et se contente de faire de longs soupirs.

C'est Mathilde qui rompt le silence , elle le regarde en souriant, et lui dit :

— Vous me boudez donc?

— Vous bouder!... non., je n'en ai pas le droit; mais je puis bien avoir du chagrin...

— Voilà les hommes , aussitôt qu'on leur refuse quelque chose, ces messieurs se fâchent... leur amour-propre s'irrite de trouver la moindre résistance.

— Si vous pensez qu'il n'y a que de l'amour-propre blessé dans mon chagrin, alors, madame, vous avez bien raison de me résister.

— ; Si je pensais que vous n'éprouvez pas auprès de moi un autre sentiment, croyez-vous, monsieur, que j'aurais consenti à vous donner un rendez-vous ?

— Oh ! pardonnez-moi... tenez , je ne sais ce que je dis... mais, c'est que je vous aime... Pouvez-vous me faire un crime des désirs que j'éprouve... Un homme ne croit à l'amour d'une femme que lorsqu'elle s'est entièrement donnée à lui... ]\Ioi, du moins, c'est ma manière de penser. Les plus bcau.x discours que l'on fait sur l'amour platonique m'ont toujours paru des phrases vides de sens; la nature nous apprend un tout autre amour, et j'aime mieux les leçons qu'elle nous donne, que la morale de Platon et de tous les sages de la Grèce. Enfin, je vou.5 aime... il me semble que ce mot dit tout; si vous me résistez, c'est que vous ne partagez pas ce que j'éprouve I Je sais bien que beaucoup de femmes aiment à reculer le moment de leur défaite... mais... tenez , je crois que celles qui aiment le plus sont celles qui résistent le moins. Est-ce que je vous fâche en vous disant tout cela?

— Non... car je ne suis point une coquette, car je vous aime aussi, moi, et je ne crains pas de vous le dire.

— Chère Mathilde ! que je suis heureux !

— Mais , si jp. vous fais le sacrifice de mes devoirs , de mon r»pos I... du moins , laissez-moi faire tout mon possible pour conserver ma réputation.

— Me croyez-vous capable d'être indiscret?

— Non... mais tl faut aussi être très pruUeqt.. Entrer chez ce traiteur, ce serait m'exposer...

— Mais où donc vous voir?

— Demain matin... j'irai chez VOUS.

— Chez moi?

— Oui... eh bien, monsieur, vous ne doutez plus ds mon amour, /espère ?

Adhémar est tout à la fois enchanté et désolé : ,à proposition de Mathilde le comble de joie; mais il est au supplice en songeant tu U ne demeure plus seul, qu'il y a, une persoaa» fui s'est ét^thUe

dans .son <lomicile, et qu'il ne peu! renvoyer pour le lendemain matin. Au milieu des sensations qui l'ugiluut, il répond saustro-i avoir ce qu'il dit :

— Demain... chez nmi... comment, vous viendrez... vraiaienlT

— Oui.... puis(|ue je vous îe promets.

— Ah! que vous êtes bonnet... que je suis heureux!... Mais vous n'aurez pas peur... de rencontrer du '«\onde.... dans ma maison...

— Dans une maison particulière, ce serait un bien grand hasard; et puis on a des' motifs adonner... on cherche une couturière... une brodeuse... on vient voir des logements.

— C'est juste... c'est très... mais savez-vous où je demeure?

— Boulevard Saint-Denis, à ce que vous m'avez dit... A la vérité, il passe bien du monde sur les boulevards; j'aurais préféré un «luartier moins fréquenté... une rue un peu solitaire... mais cutiD> puisque vous demeurez sur le boulevard...

Adhémar semble frappé d'une idée subite, 4it il s'écrie :

— Non! je n'y demeure plus.

— Comment, vous êtes déménagé?

— C'est-à-dire... je vais déménager : mon logement me déplaisait depuis longtemps, et maintenant... oh! il me déplait bien davantage : les Sublimé demeurent porte à porte avec moi sur le boulevard... et ils sont très souvent à leur fenêtre.... ils sont si curieux!...

— Oh! vous avez raison... ils pourraient me voir entrer dans votre maison...

— C'est pour cela que domain je n'y serai plus.

— Vous avez donc loué ailleurs?

— A peu près... et je vais aller terminer... et demain j'y serai.

— Dans quel quartier?

— Dans le... dans... le quartier nouveau... du coté de Notre- Danic-de-Lorette...

— Oh ! tant mieux... justement j'ai quelques amies par là ce

sera un prétexte si on m'y rencontrait... Et quelle rue ?

— La rue... la rue de... je crois que c'est rue de Navarin... une belle rue... où il passe très peu de monde; au reste, ce soir j'irai chez vous... j'ai un motif: votre mari m'a prêté hier de l'argent au jeu, et j'irai le lui rendre; et en même temps je trouverai moyen de vous dire mon adresse.

— Ce soir... oh! mais, puisque vous devez venir voir M. Bourdichon , attendez... nous avons aujourd'hui quelques personnes à dîner... pour manger tout ce gibier que l'on a rapporté hier... je veux que vous en soyez.

— Comment... que je dîne chez vous aujourd'hui ?

— Oui, vous allez venir à la maison dans une demi-heure... j j serai aussi... je vous inviterai, mon mari en sera enchanté.

— Ah! c'est impossible... j'ai promis aujourd'hui de dîner... avec... des amis.

— Des amis!... eh bien, monsieur, vous m'en ferez le sacrifice.

— Ce serait avec plaisir ; mais c'est pour une affaij-e, et...

— Vous parlerez d'affaire avec vos amis une autre fois; aujourd'hui vous dinez chez moi, je le veux... entendez-vous, monsieur... je le veux!

Il n'est pas possible de refuser quelque chose à une femme qui promet de tout nous accorder. Adhémar balbutie enfin :

— Eh bien... je ferai... ce que vous voudrez.

— C'est bien heureux!... En vérité, il faut bien vous prier poiu" cela.

— C'est que... si vous saviez...

— C'est assez ; je ne veux plus entendre d'autres raisons. Nous voici près de la place de la Concorde... je vais reprendre les Tuileries... Quittez-moi ici, prenez un autre chemin, el, dans une demiheure, chez moi... n'y manque» ^as, surtout, ou, sans cela... demain... point de visite.

— Oh 1 vous pouvez être sûre que je serai exact.

Adhémar presse encore la main de^Mathilde. Celle-ci lui adresse un regard plein d'amour, puis, s'élojjnant avec précipitation, elle a bientôt gagné les Tuileries, el disparait à ses yeux.

« Cette femme-là me fer» l'aire tout ce qu'elle voudra ! se dit Adhémar. Mais, en ce mome,.<... c'est à en perdre la tête, et je ne sais pas trop comment je m'en tirerai... Allons, je n'ai pas de temps à perdre... Et celte pauvre Emmeline qui... el ce dîner... et un logement... et... demain matin... Enfin , j'ai de l'argent dans ma

poche, et avec cela, daytts Pafjs, o« l'ail beaucpup Je ciioses ea fort pe« de temps. »

CE MONSIEUR

Adliémar monte dans un cabriolet, se fait conduire à la Bonrsc, où il signe la vente de ses rent^"»., et de là il se rend chez M. Bourdiclion.

Le mari de Mathilde faisait des affaires, non pas comme ces escrocs qui cmlirasscnt celle profession pour soutirer de l'argent h toutes les dupi-s qui s'adressent à eux, ou comme ces inallieurcui qui courent toute une semaine pour proposer l'achat d'une maison qui est depuis quinze jours dans les l'clile.t Affiches; M. liourdichon avait une vingtaine de milk; francs de rente, ce qui donnait ie la confiance h ses clients et le moltait à même de faire îles Dpéculations que d'autres n'auraient |)u entreprendre. En général, pour gagner de l'argent, il ne faut qu'en avoir.

Adliémar a demandé M. Bourdichon. On l'introduit dans le cahinet où l'homme tlaU'aircs recevait ses clients. Le gros chasseur est maintenant enveloppé dans une bonne robe de chambre, et nonchalamment couché dans un immense fauteuil à la Voltaire. Il est en train de lire un journal, lorsqu'on lui annonce M. Mariily.

— Eh! bonjour, mon cher ami, s'écrie Bourdichon en se frottant les yeux. Ma toi, vous arrivez bien. Je lisais un journal; mais j'avais beaucoup de peine h ne pas m'endormir. Quand on a passé la nuit... Je n'ai dormi que quatre heures... Et vous?

— A peu près autant.

— Mais mon bal était bien, n'est-o*, pas?... On s'est amusé?

— Beaucoup; c'était charmant.

— Et mon dégujsemcnt, hein?... j'espère qu'il était drôle. Mais je vous avoue que'je ne le mettrai pas souvent : on étouffe sons celle peau do tigre et avec celte tète... ce masque... Cela m'a horriblement faligué... Jlais on a bien ri!... Ce i)auvre Carcassonne, qui avait peur de moi; le diable m'emporte, je crois qu'il me prenait pour une bête véritable... Sa femme n'en pouvait plus... Elle est gentille, sa femme... eh! eh! fort gentille... fort éveillée... et notre ami Carcassonne pourrjfit bien... ah! ah! ah! ça m'amuserait qu'il le fût.

— Monsieur Bourdichon, je viens acquitter une dclle... Voici ce que vous m'avez prêté hier.

— J'espère que vous n'êtes pas venu pour cela.

— Non; mais les dettes de jeu doivent pourtant se payer promplement.

— Oh ! entre amis, ce n'est plus comme avec des étrangers. Au reste, queltiues napoléons de plus ou de moins, je sais que cela vous est bien égal... Vous êtes riche, vous ! Oh I vous ne faites pas voire embarras... comme Monfignard, par exemple!... qui se croit en droit de prendre partout la meilleure place, parce qu'il a une douzaine de mille IVatics de rente. Tour un garçon, c'est fort gentil, j'en conviens; mais je gage bien que vous avez plus que cela...

— Moi... mais je vous assure quo je ne suis pas riche.

— Allons, allons, vous ne voulez pas dire ce que vous avez; je vous approuve, moi, vous avez raison .. D'abord, on est bien moins exposé à s'entendre emprunter de l'argent... C'est égal, j'étais bien drôle en tigre... Je me promenais à quatre pattes; c'est un déguisement commode pour voir les jambes des dames... J'ai pincé le mollet de la petite madame Dumillet... Son mari s'en est aperçu... 11 est devenu rouge comme un coq!... C'est un grand benêt qui est très jaloux de sa femme!... Et malgré cela, j'ai bien peur... Oli I oh! oh! ces malheureux maris...

■ M. Bourdichon était encore en train de rire des plaisanteries qu'il se permellait sur les maris, lorsqu'on ouvre la porte de son cabinet, et Mathilde paraît, lille feint la snrprise en apercevant Adhémar.

— Ah ! mon Dieu ! je vous dérange , messieurs ; vous parliez d'alfaires, peut-être. Je croyais mon mari seul dans son cabinet.

— Entre donc ! entre donc ! crie M. Bourdichon h sa femme ; tu no nous déranges pas. Marilly est venu pour m'apporler de l'argent du jeu d'hier. Oh ! c'est un déhiteur d'une exactitude rare... Maïs je le croyais sortie, ma chère amie...

— Je suis allée faire ((uelques emplettes; je viens de rentrer... Le bal vous a-t-il fatigué, monsieur Adhémar?

— Non, madame; je serais mtt ?" recommencer... Je n'avais jamais passé de soirée si agréable.

— Ohl c'est un intrépide, luiS... Eioi, J9 A^Èe fort content de m'êtrc mis en tigre..

— Mon ami, je venais vous demander... Ne m'avez-vous pa-s dit hier que vous aviez aujourd'hui du monde à dîner?... Vos chasseurs, je crois.

— Oui, ma clière amie, oui ; j'ai invité Carcassonne et sa fomme, ainsi que M(inligi\ard... Ah ! pnrhleu, mon cher monsieur iMarilly, vous seriez bien aimable d'Être des udU-es... Un diuer de gibier, ça yousva-t-UÎ

— Vous êtes trop bon, mais...'

— Ah! monsieur, je me joins «i mon mari ; c'ert on dîner toul à fait sans cérémonie; cl, en acceplanl, vous nous prouverez que vous nous permettez de vous traiter comme un ami.

— .Madame, j'accepte alors , car ce litre m'est bien doux.

— Ah I bravo! voilà qui est parlé... Nous rirons, nous dlronades bêlises... La petite madame Carcasbonne les aime bteucoup, les bêtises. - eh ! eh I eh 1

'- .Mais, j'ai plusieurs courses à faire, je \ jus demande la permission de vous quitter jusqu'au dîner.

— Allez, allez!... point de gêne... d'ailleurs, Tooa avez le tempi : nous ne dînons qu'à six heures et demie.

— Mon ami, c'est à six heures...

— Oh ! les femmes sont terribles ; de penr qu'on ne se fasse attendre, elles disent une heure trop tôt... à six heures et demie.

— C'est convenu.

Adhémar prend congé : madame Bourdichon lui fait nn salot gracieux ; le mari le reconduit jusqu'à la porte, et le jeune homme s'éloigne en admirant avec quelle adresse les femmes savent arranger les choses de manière à ce que tout arrive et se fasse comme elles le désirent.

— Où allons-nous, mon bourgeois, demande le cocher da cabriolet dans lequel Ahhémar vient de remonter en sortant de chez M. Bourdichon.

— Où nous allons... Ah! c'est juste. .ma. foi. je n'en sais trop rien moi-môme... nous allons chercher un logement.

— Un logement, c'est facile... tenez! v'ia un écriteau là-bas. .

— Ce n'est pas dans ce quartier que j'en veux un... menez-moi rue de Navarin.

— Oh! quartier des Lorettes! tout de suite, bourgeois.

On arrive rue de Navarin. Adhémar cherche des écritcioi, il en aperçoit quelques-uns, il descend et s'informe: mais ce sont des appartements de douze, de quinze cents francs. Il va remonter dans son cabriolet, lorsqu'il lit enfin sur la porte d'une maison neuve : « Joli appartement de garçon à louer présentement. »

«Présentement! c'est bien ce qu'il me faut! se dit Adhémar, puisque je veu.x emménager tout de suite... Je lui ai dit rue de Navarin... ce serait charmant si j'y trouvais un appartement. »

Adhémar entre et s'informe au concierge, qui lui répond :

— Deux belles pièces et un cabinet, au troisième, avec un petit couloir d'entrée... tout ça frais peint, des papiers verloutts! des eaculptures au plafond !... c'est à se mirer partout.

— Et le prix ?

— Cinq cents francs... c'est pour rien; et monsieur peut voir comme la maison est tenue... et puis, deux Lorellts pour locataires... monsieur sait ce que c'est... des grisetles du grand çenrel du grand numéro !... On aime beaucoup ces dames-là dans ce quartier-ci. Quand il vient des messieurs pour louer dans une maison, leur première demande, c'est : « Avez-ffus des Lorettes?... S'il n'y en a point, je ne lnue pas. »

Adhémar qui ne tient pas à avoir iTes Lorettes pour voi sines, trouve que le logement n'est pas pour rien. Cependant il monte U voir. Le concierge ne l'a pas trompé : tout est frais , tout est décoré avec goût, et l'apparlcment a quelque cliose d'élégant, de coquet, qui séduit sur-le-champ. Adhémar ne peut résister à la tentation ; d'ailleurs il veut un logement pour le jour même, et il n'a pas de temps à perdre ; après avoir tout regardé, il s'écrie :

— Peut-on emménager tout de suite?

— Ah I mon Dieu! aussitôt que monsieur voudra.

— C'est bien; alors, j'arrête ce logement... Tenez, voici mon denier à Dieu.

Le jeune homme donne deux pièces de cent sous a» conrierpe, parce que l'habitude de faire le seigneur et d'être géfiiêrcux remporte sur la résolution de faire des économies.

Le concierge salue pour dix francs, c'est-ii-dire qu'il approche soi nez de ses genoux.

— Je cours chez un t.ipissler , dit Adnéraar, u. nMx me faire meubler entièrement à neuf, je vais l'envoyer ici : vous l'.iidertï pour que tout soit tini ce soir... Si je ne couche pas aujourd hui, je viendrai demain matin de très bonne heure.

— Monsieur pe\il être tranquille; j'aurai l'a'il à toutA. Ah! px don... le nom de monsieur ?

— Tenez, voici ma carte, ma dernière demeure...

— 0\\ ! ce n'est jias pour ça !... on voit bien à qui on a affaire; c'est pour si l'on vient demander monsieur... Je vas donner un coup de ballet tout de suite

CE MONSIEUR

— Très bien .. mol, je cours cliez lo tapissier le plus voisin.

Adhcriiar se fait oftnduiri! fliei: un éii'ganl lapis.sier, demande le inai'lrc du iiiai.'itsiii ut lui dii

— J'iii un ii|i(iarl(-ni(Mil de pî-.iTon, deux pièces el un joli caliinct ; pouve/.-s'oUs nie iiicii|jli'r (■o'rnpiéteinent T

— Ille» de pliis facile, monsieur.

— M;iis, quand je dis ccMii|il.'tenionl, e'cst-?i-diro qu'il faulque rien ne manque. Je veux des ri(lrau.\ aux fi niMres , |,Miinds el pclils; je veux des draps, des couvertureé nii i!n\et sur le lit; je veux un tapis; je veux un ealtarel de porcelaine, de.s (l.inilieaux sur la clielaiuéc ; enlin qu'il n'y ait plus qu'à <"ilicr el se coucher.

— Monsieur aura toui rèta.

— Mai,* il faut que ;e soit |irèt ca soir.

— Ce fdir... ATi I monsieur, il est plus de quatre heures,

— Jusqu'à minuit, vous avez huit htures devant vous... Je paie mpiaiil, voilà nalle francs d'avanee.

— Monsieur sera salisl'ail... tout sefa prêt et avant oi"'-'«t. Moii- Bicur veut-il choisir ses nienbles î

— Oui, les prineipau.\; mais dépèchons-Dous.

Le tapissier a un fort beau magasin ; il a des meuhlcs modernes. aiili(|iies, 1,'ijlliiqiics, renaissance, en bois d'acajou, de ci:ion, de palissandre, en laipie de Chine môme. Adhémar trouve tout cela ravissant, il oublie eneoie ses |irojets de sagesse; il choisit ce (|iii lui plait le plus sans s'inl'unner du prix, puis tout à coup il regarde à sa montre el s'écrie:

. — Cinq heures passées I ahl mon Dieu, et Emraeline qui n'a pas déjeuné.

]■'! il sort d(! chez le tapissier auquel il a donné l'adresse de son nouveau lugeinent, en lui disant:

— Je m'en rapporte à vous... faites pour le mieux, prenez quatre, cinq garçons avec vous, mais que tout »oit prêt ce soir.

Adhémar se fait conduire h son ancien logement ; mais , au moineiil de descendre de son cabriolet, il se dit ■

« Si je monte maintenant, F.mmeliiie va me faire une scène, me demander doi'i je viens, ce que j'ai l'ail depuis ce malin; tout cela sera très long. Ensuite elle ne voudra pas me laisser ressortir sans elle... Il n'y aura pas moyen d'aller iliner chez Jlathilde... Le plus court, le plus simple, -si de ne pas monter à présent. Je renlierai ce soir... J'aurai tn.uvé une histoire... elle me cioira on ne me croira pas,, mais enlin, j'aurai le temps de faire ma paix. Je ne vais donc pas monter chez moi. Mais comme je ne veux pas que celle pauvre petite fe.nme reste à jeun parce que je dîne en ville, je vais lui eiivover à diuer. Ma portière, madame Coquenard arrangera loul cela. »

Adhémar descend et s'avance vers ja loge de sa lesçect&ble portière :

— Madame Coquenard f

— Monsieur, il n'y a rien pour vous, ni ^filtres si tartes... oer- Jonne n'est venu vous demander.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, madame Coquenard, vous liiez me faire un plaisir.

— Tout ce que monsir-Or voudra, je suis .^ sa disposition ; justement, je puis quitter la loge, ma petite nièce est là.

— Madame Coquenard, vous allezvoiis rendre chez le meilleur reslauraieiir des environs et vous comiuamlerez un jidi diiier tout ce qu'il faut... du vin de Bordeaux el de (jhaiiipagne.

— Monsieur veut se soigner, monsieur a raison; on fait bien iiand on eu a les facultés I Qu'est-ce que monsieur veut maii

— Cela m'est éMl. Je vous dis un dîner fin.

— Je vas demander du haricot de u»«uton et du miroton... c'est i:.en distingué.

■ i— Ah ! madame Coquenard , qu'est-ce que vous me pro]>osezlà. Je vois que vous n'y entetidez rien; avez-vous une plume... âù papier?

— Oui, monsieur... voilà.

— Je vais écrire !a carte du dîner, je vois que ce sera plias sage. — r Ah ben 1 j'aille mieux ça, mm^ieur, parce nue les goûts des

ons ne sont pas les goûts des autres; moi, je raffole du haricot de mouion.

Adbémarécrit la carte du dîner, la donne à la portière el lui dit:

— Vous allez tout de suite commander cela.

— Oui monsieur, au HaïKjHct d'Anacréon ou au restaurant du Ibiâtre de la Porte-Saint-iManio.

— Où vous voudrez, seulement tous paierez tout de tulte, voui entendez.

— Oui, monsieur.

— Tenez, je no sais pas ce que ce sera... voila vingt-cinq francs

— Vingt-ciiK] francs pour lo dîner d'une seule personne! Dicuï que la vie est chère pour le graml mondel

— Mais ce n'est pas tout, écoutez bien .. quand le garçon Irai- Icur ap[iorlera le dîner...

— Je le ferai uioiiter chez vous, quoi ?

— Oui, mais, tenez, iiiadamc Coquenard^ «eus èies une femme discrète, on peut se confier à vous.

— Oui, monsieur, de jour comme de ■<■", j« m'en flatte.

— Ce dîner n'est pas pour moi, car je d'jie en ville... mais II y a chez moi depuis ce matin une petite femme...

— Je l'ai vue monter ù ce malin do bo»""e heure, et je me disaU aussi: Je no l'ai pas vue descendre.

— C'est à elle que je veux envoyer à dîner.

— Juste ciel! et vous lui en di-mandez pour vingt-cinq fratts I vous voulez donc l'éloulTer celte ji^une dame.

— R,i.ssurez-vous I elle n'en prendra que ce qu'elle voudra... J'avais d'abord pensé à vous faire monter avec le garçon traiteur... mais clie vous ferait une foule de questions... vous ne sauriez que répondre... Il vaut inieux que vous ne montiez pas; Vous laisserez aller le garçon traileur chez moi . et vous le prierez de <lire lout siinplement à la dame qui lui ouvrira: « Aladame, voilà le diner que 1 on a commandé poiirvouo... » vous entendez?

— Pardi, monsieur, c'est pas difficile, le traiteur dira à celte jeune dame: Voilà, madame, un dîner qu'on a commandé pour vous, et si elle lui fait d'autres questions, dam I ce garçon dira qu'il n'en sait pas plus.

— C'est cela même, vous allez loul de suilc commander ce dîner.

— Sur-le-champ, monsieur.

— Très bien, alors moi je puis me rendre où l'on m'attend, et si, par hasard, cette petite dame descendait s'informer si vous m'avez vu, si je suis rentré... vous direz que vous ne m'avez pas vu depuis ce matin.

— Ça suffit, monsieur.

Cerlain maintenant que pendant son absence Erameline ne sera pas forcée déjeuner, le jeune bomiiae remonte en voiture, et se fait conduire chez madame Bourdichon, en disant:

« Ce n'est pas en continuant ainsi que j'e ferai des économies... mais il y a des eircon,stances plus fortes que nos rcsolulioiis, où il n'y a cas moyen de faire ce que Ion s'était promis. »

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